Radiophonie
4. Radiophonie (1970)
La « Radiophonie » de Jacques Lacan n’a pas été prononcée comme une conférence orale à une date spécifique. Il s’agit d’un texte écrit en 1970, rédigé sous la forme de réponses aux questions posées par Jacques-Alain Miller dans le cadre d’une émission pour France Culture. Bien que ce texte fût destiné à une diffusion radiophonique, Lacan n’a pas participé directement à l’émission. Le texte a ensuite été publié dans Scilicet, numéro 2-3, revue de l’École freudienne de Paris. Par conséquent, il n’existe pas de date précise d’une présentation publique ou d’une lecture orale de « Radiophonie ». Il a été rédigé en 1970, mais sa diffusion relève principalement de la publication et de l’écoute radio.
Contexte social et culturel
En 1970, la France est en pleine mutation sociale et culturelle, marquée par les bouleversements de Mai 68, qui ont laissé une empreinte durable sur la société française. Ces événements ont remis en question l’autorité, les hiérarchies
traditionnelles et les institutions, y compris celles de la psychanalyse, qui faisait face à une critique croissante, notamment de ses pratiques et de son rôle dans la société. La psychanalyse est au centre de ces discussions, à la fois critiquée pour son institutionnalisation et célébrée pour son potentiel subversif. Le choix de France Culture, une radio prestigieuse tournée vers l’intelligentsia, reflète l’intérêt croissant pour l’interaction entre la psychanalyse et les médias. Lacan, qui est déjà une figure controversée et influente, répond à cette invitation en intégrant la réflexion sur la radiophonie elle- même dans son discours.
La fondation de l’École freudienne de Paris (EFP) En 1964, Lacan a fondé l’École freudienne de Paris après son exclusion de l’API. En 1970, il est encore dans une phase active de structuration et de diffusion de son enseignement. « Radiophonie » s’inscrit dans ce cadre comme une tentative de répondre aux critiques, tout en réaffirmant ses thèses.
Organisation et invitation L’initiative vient de France Culture qui, à l’époque, propose des émissions permettant aux grandes figures intellectuelles d’exposer leurs idées à un public large, mais cultivé.
Pourquoi une forme écrite ? Lacan, fidèle à son style, choisit de ne pas participer directement à l’émission radio sous forme orale. À la place, il rédige des réponses sous forme écrite. Cela témoigne de sa méfiance vis-à-vis des médias de masse, mais aussi de sa
volonté de contrôler rigoureusement la diffusion de son discours. « Radiophonie » marque la volonté de Lacan d’interagir avec un public plus large, tout en préservant la complexité et l’hermétisme de son enseignement. Ce texte illustre aussi la manière dont Lacan considère la psychanalyse comme inséparable des mutations culturelles et sociales de son époque. Il y clarifie certains de ses concepts essentiels, à travers un format de dialogue radiophonique. Cette œuvre permet de rendre ses idées plus accessibles, tout en conservant leur profondeur théorique.
Points clés
L’inconscient structuré comme un langage Lacan insiste sur le fait que l’inconscient fonctionne de manière similaire à une structure linguistique, ce qui signifie que les symptômes et les rêves peuvent être déchiffrés comme des textes.
Le rôle du signifiant
Le signifiant est crucial pour comprendre la formation de l’inconscient. Lacan montre comment les signifiants influencent nos pensées et nos comportements.
La fonction de l’analyste
Dans ce texte, Lacan met en lumière la position de l’analyste dans le processus thérapeutique, soulignant l’importance de l’écoute et de l’interprétation des signifiants énoncés par le patient.
Il explique que les mécanismes de l’inconscient, comme les rêves, les lapsus et les symptômes, fonctionnent de manière similaire à la structure linguistique, avec des signifiants qui se substituent et se combinent pour produire du sens.
Le rôle du signifiant
Lacan insiste sur l’importance du signifiant dans la formation de l’inconscient. Il explique que les signifiants sont les éléments fondamentaux du langage qui portent la charge de signification et qui structurent l’expérience subjective. « Radiophonie » illustre la façon dont les signifiants influent sur les comportements et les pensées des individus.
Le rôle de l’analyste
Lacan aborde également la position de l’analyste dans la cure psychanalytique. Il décrit l’analyste comme celui qui écoute et interprète les signifiants énoncés par le patient, permettant ainsi à l’inconscient de se dévoiler. Le texte souligne l’importance de la neutralité de l’analyste et de sa capacité à intervenir de manière précise pour faciliter l’accès du patient à ses désirs inconscients.
Transmission de la psychanalyse
traite aussi de la transmission de la psychanalyse, tant au niveau théorique que pratique. Lacan y exprime son souci de transmettre les concepts de manière rigoureuse, en évitant les simplifications et les déformations.
Le texte « Radiophonie », écrit par Jacques Lacan en 1970, a été édité pour la première fois dans le numéro 2-3 de la revue Scilicet, une publication officielle de l’École freudienne de Paris conçue pour permettre à Lacan d’exposer ses idées de manière directe, sans les contraintes éditoriales imposées par des publications extérieures. En 2001, il sera réédité dans le recueil Autres écrits par les éditions du Seuil. Ce recueil rassemble des textes importants de Lacan qui ne figuraient pas dans les Écrits de 1966. Dans ce cadre, l’édition vise à respecter la complexité du style de Lacan, tout en offrant des notes explicatives pour éclairer certaines références.
Citations, interprétations et commentaires
Ce document rassemble donc la suite des passages majeurs de Radiophonie selon l’ordre du texte original, en y associant des observations rigoureuses sur les concepts développés, leurs implications théoriques, et leur articulation avec le reste de l’enseignement de Lacan. Les thèmes abordés incluent : l’inconscient comme condition de la linguistique, le transfert, la topologie du discours, la subversion par le savoir, la logique du fantasme, la révolution copernicienne en psychanalyse, et les rapports entre vérité, savoir et réel. Chaque citation significative est suivie d’un permettant de situer le propos dans l’architecture théorique lacanienne.
"Où se marque un effet d’humour. Noir bien sûr, à se peindre de faveurs de secteur." « Ah ! faute d’une université qui serait ethnie, allons d’une ethnie faire université. »
Lacan ironise sur le renversement institutionnel provoqué par les sciences humaines, particulièrement l’ethnologie. Il y voit une tentative désespérée de reconstruire un savoir légitime, en réinvestissant symboliquement l’origine (l’ethnie) comme lieu fondateur du savoir, tout en soulignant la vacuité de ce fondement.
« Ce que j’ai dénoncé d’une sémiotique implicite dont seul le désarroi aurait permis la linguistique, n’empêche pas qu’il faille la refaire... »
Lacan critique ici la prétention de la sémiotique à fonder un savoir sur les signes, tout en soulignant que cette entreprise est incontournable, mais doit être entièrement repensée à partir du signifiant, et non du signe. Il insiste sur la nécessité de repasser par une ‘sémiotique à refaire’ à partir de l’expérience analytique.
« Il n’y a pas de rapport sexuel, sous-entendu : formulable dans la structure. »
Phrase centrale de l’enseignement lacanien, elle signifie que la relation entre les sexes ne peut être inscrite dans une formule symbolique stable. Il n’existe pas de signifiant du rapport sexuel, d’où l’impossibilité d’une représentation totale et équilibrée de la différence sexuelle dans le langage.
« D’où mon énonciation : il n’y a pas de rapport sexuel, sous-entendu : formulable dans la structure. »
Lacan affirme ici l'impossibilité d'inscrire dans une formule signifiante ce qu'il appelle le 'rapport sexuel'. Il s'agit d'une des thèses les plus célèbres de son enseignement : l'acte sexuel ne peut être formulé comme une équation dans le
langage, car le langage lui-même structure un manque, une faille constitutive du sujet. Cette impossibilité est liée à la division du sujet par le signifiant, et l'objet a vient incarner ce point de butée du discours sur le sexe.
« Le signifiant ne manque désormais dans la chaîne que d’une façon juste métaphorique, quand il s’agit de ce qu’on appelle poésie. »
Lacan distingue ici l'effet poétique du langage – lié à la métaphore – de l'effet psychanalytique du signifiant. Il souligne que la poésie opère en substituant un signifiant à un autre, ce qui génère du sens, mais dans un registre esthétique. En psychanalyse, ce déplacement est symptomatique : il n'est pas seulement esthétique, il est structurant pour l'inconscient.
« Pour le sujet, l’inconscient, c’est ce qui réunit en lui les conditions : ou il n’est pas, ou il ne pense pas. »
Cette formule radicale met en lumière l’idée que l’inconscient ne coïncide ni avec l’être ni avec la pensée consciente. Lacan reprend et transforme le cogito cartésien. Ici, le sujet est en défaut d’être ou en défaut de pensée dès lors qu’il est dans la structure de l’inconscient. Il est ce qui échappe à la saisie réflexive du 'je'.
« Ce temps logique n’a pas d’En-soi que ce qui en choit pour faire enchère au masochisme. »
Lacan évoque ici le 'temps logique' comme étant distinct du temps chronologique. Ce temps structurant pour l’acte analytique est ce qui permet l’interprétation et la subjectivation du manque. L’idée de 'faire enchère au
masochisme' renvoie au fait que c’est à travers l’acceptation du manque que le sujet peut prendre acte de son désir, souvent au prix d’une douleur, d’une perte, voire d’une position masochiste dans le fantasme.
« Que Freud anticipe Saussure, n’implique pas qu’un bruit en ait fait prendre conscience à l’un non plus qu’à l’autre. »
Lacan insiste ici sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une influence réciproque ou d’un effet de communication historique, mais d’une convergence structurale. Freud et Saussure posent chacun, à leur manière, une rupture épistémologique fondée sur la logique du signifiant, mais sans que l’un ait conscience de l’autre. Ce type de coïncidence révèle que certaines découvertes s’imposent structurellement à une époque, sans dépendre de la transmission consciente.
« La linguistique, avec Saussure et le Cercle de Prague, s’institue d’une coupure qui est la barre posée entre le signifiant et le signifié […]. »
Lacan identifie ici la coupure saussurienne comme fondatrice de la linguistique moderne. La barre entre signifiant et signifié fonde l’autonomie du langage en tant que système de différences pures. C’est cette logique différentielle qui permet à Lacan d’articuler l’inconscient comme un réseau de signifiants, indépendamment de la signification psychologique.
« Le signe suppose le quelqu’un à qui il fait signe de quelque chose. C’est le quelqu’un dont l’ombre occultait l’entrée dans la linguistique. »
Critique de la sémiotique et des approches humanistes du langage. Pour Lacan, la référence à un « quelqu’un » dans la théorie du signe suppose une subjectivité pleine, un centre intentionnel, ce qui fausse la structure réelle du langage.
Lacan affirme que le langage n’est pas un outil de communication, mais un ordre symbolique impersonnel qui structure le sujet en le divisant.
« Le recours à la communication protège, si j’ose dire, les arrières de ce que périme la linguistique. »
Lacan dénonce ici la fonction idéologique de la communication, souvent invoquée pour dissimuler la vérité structurale du langage. Il s’agit d’un refus de la coupure, d’un refus de la fonction du signifiant, qui structure l’inconscient par-delà toute intention de « transmettre un message ».
« Le sujet ne sait pas ce qu’il dit, quand bel et bien se dit quelque chose par le mot qui lui manque. […] Voilà d’évidence l’ordre de faits que Freud appelle l’inconscient. »
Définition limpide de l’inconscient freudien selon Lacan. Il ne s’agit pas d’un contenu caché, mais d’un effet de langage : ce que le sujet ne maîtrise pas dans son dire, ce qui s’exprime malgré lui, dans le manque de mot, dans le lapsus, dans la faille du discours. C’est à partir de cette division que Lacan articule la structure du sujet barré.
« L’inconscient est la condition de la linguistique. »
Formule décisive. Alors que Lacan affirmait jusqu’ici que « l’inconscient est structuré comme un langage », il inverse ici la perspective : sans la découverte freudienne de l’inconscient, la linguistique serait restée aveugle à sa propre condition d’existence, à savoir l’effet de structure du langage sur le sujet. Il affirme ainsi la primauté épistémologique de la psychanalyse sur les sciences du langage.
« Le langage est la condition de l’inconscient. »
Retour à la formule canonique. Lacan rectifie les contresens de certains de ses lecteurs : ce n’est pas l’inconscient qui produit le langage, mais le langage comme structure signifiante qui permet l’émergence de l’inconscient. L’inconscient est un effet du signifiant sur le sujet — un discours qui agit sans que le sujet le sache.
« Suivre la structure, c’est s’assurer de l’effet du langage. »
Lacan souligne que la structure est indissociable du langage : elle ne préexiste pas au sujet comme donnée fixe, mais se manifeste à travers les effets du langage lui-même. C’est par l’analyse de la structure que l’on peut repérer les lois du discours inconscient.
« Le réel se distingue de la réalité. Ce, pas pour dire qu’il soit inconnaissable, mais qu’il n’y a pas question de s’y connaître, mais de le démontrer. »
Distinction fondamentale entre réel et réalité : le réel n’est pas ce qui est connaissable ou représentable, mais ce qui échappe à toute symbolisation complète. Il ne s’agit pas de ‘connaître’ le réel, mais d’en démontrer les effets dans le langage et la structure du sujet.
« Le corps, à le prendre au sérieux, est d’abord ce qui peut porter la marque propre à le ranger dans une suite de signifiants. »
Lacan introduit une conception radicale du corps comme surface d’inscription des signifiants. Le corps devient corps dans la mesure où il est marqué, structuré par le langage. C’est le langage qui ‘corpsifie’ le vivant, lui donnant une place dans le champ symbolique.
« L’inconscient peut être comme je le disais la condition de la linguistique. Celle-ci n’en a pas pour autant sur lui la moindre prise.»
Même si l’inconscient conditionne l’émergence de la linguistique, la linguistique ne peut en retour saisir ou contrôler l’inconscient. Il y a ici une asymétrie fondamentale entre le champ psychanalytique et le champ linguistique, qui invalide toute prétention à unification théorique.
« Seul le discours qui se définit du tour que lui donne l’analyste, manifeste le sujet comme autre, soit lui remet la clef de sa division. »
Lacan rappelle que seul le discours analytique – en tant qu’il repose sur le sujet supposé savoir et sur l’écoute de l’inconscient – permet de faire apparaître le sujet dans sa division. L’analyste occupe une position particulière qui rend possible cette manifestation du sujet divisé par le langage.
« Qu’il n’y a pas de métalangage , selon ma formule. »
L’énoncé de cette formule clé signifie qu’il n’existe pas de langage neutre, surplombant, capable de dire la vérité sur le langage lui-même sans en être affecté. Tout langage est pris dans une structure, et l’inconscient parle déjà à travers lui. C’est une limite fondamentale à toute visée totalisante du savoir.
« Le particulier de la langue est ce par quoi la structure tombe sous l’effet de cristal. »
Lacan souligne ici que chaque langue a une particularité irréductible, qui résiste à toute universalisation. Cette ‘particularité’ fait apparaître la structure dans ses effets concrets, souvent inattendus, comme un cristal qui diffracte la lumière dans des directions multiples.
« C’est ainsi qu’un discours façonne la réalité sans supposer nul consensus du sujet, le divisant, quoi qu’il en ait, de ce qu’il l’énonce à ce qu’il se pose comme l’énonçant. »
Le discours a un effet de structuration réel sur le sujet, indépendamment de sa conscience ou de son accord. Le sujet est toujours déjà divisé par le fait même de parler, de s’énoncer. Il ne coïncide jamais avec ce qu’il dit de lui- même.
« L’accès topologique y étant même assez prégnant pour que la mythologie s’y réduise à l’extrême. »
Lacan affirme que la topologie offre une grille formelle qui permet de simplifier, voire de réduire, les constructions mythologiques. Elle donne une logique aux structures du discours inconscient, plus radicale que celle offerte par le mythe ou la narration.
« Il n’y a pas de métalangage ».(II)
Rappel décisif de l’impossibilité d’un langage qui parlerait du langage sans être lui-même pris dans ses effets. Cela signifie que toute énonciation est impliquée dans ce qu’elle énonce, et qu’il n’existe pas de point de vue extérieur au langage. C’est un des fondements de l’éthique analytique.
« L’Œdipe freudien […] est le seul mythe qui subsiste dans le discours de l’inconscient. »
Lacan insiste sur la spécificité du mythe œdipien comme structure discursive essentielle. Il ne s’agit pas d’un récit anthropologique, mais d’un repérage structural du désir et de l’interdit, tel qu’il se rejoue dans les formations de
l’inconscient. Aucun autre mythe ne joue ce rôle dans la cure analytique.