Textes et conférences

Le discours de Rome

Jacques Lacan

1. Le discours de Rome (1953)

Le congrès de Rome de 1953 est organisé par l’Association psychanalytique internationale (API) et plus spécifiquement par l’Association italienne de psychanalyse (AIP). Jacques Lacan y prononcera son célèbre discours intitulé « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », souvent appelé le « discours de Rome ». Ce congrès fait partie des réunions régulières organisées sous l’égide de l’API, qui supervise alors la pratique psychanalytique dans plusieurs pays. Lacan est invité par des psychanalystes italiens intéressés par son approche innovante, notamment en ce qui concerne la réintroduction du langage et de la parole comme éléments centraux de la psychanalyse, en contraste avec les dérives technicistes qui dominent à l’époque. Cette invitation survient dans un contexte tendu : Lacan vient de se séparer de la Société psychanalytique de Paris (SPP) et de fonder, avec d’autres collègues, la Société française de psychanalyse (SFP). Ce congrès de Rome constitue également une étape importante dans l’affirmation de Lacan sur la scène internationale, car il y expose les bases de ce qui deviendra sa fameuse « école du retour à Freud ».

Cette conférence est considérée comme un manifeste fondateur pour la psychanalyse lacanienne. Elle marque un tournant décisif en introduisant les concepts de réel, de symbolique et d’imaginaire, et en insistant sur un retour aux fondamentaux freudiens. Lacan y expose sa critique des approches contemporaines de la psychanalyse et propose un retour rigoureux aux concepts freudiens, tout en introduisant ses propres idées novatrices. Le congrès de Rome de 1953 est le cadre dans lequel Lacan présente ses idées. À cette époque, la psychanalyse en France est dominée par les interprétations et les pratiques qui, selon Lacan, s’éloignent de l’enseignement freudien. Il se positionne donc comme le défenseur d’un retour à Freud, en insistant sur la nécessité de revisiter les concepts freudiens à la lumière des développements linguistiques et structuraux.

Les trois registres : réel, symbolique, imaginaire

L’un des apports majeurs de cette conférence est l’intro- duction des trois registres fondamentaux que sont le réel, le symbolique et l’imaginaire. Ces registres deviennent des piliers de la théorie lacanienne et offrent un cadre pour comprendre la structure de la psyché humaine.

Le symbolique Lacan souligne l’importance du langage et des signifiants dans l’inconscient. Il affirme que le symbolique est le domaine des lois, des règles et des structures linguistiques qui façonnent notre réalité psychique.

L’imaginaire

Ce registre concerne les images et les identifications qui façonnent notre personne. Lacan critique la focalisation excessive sur le Moi dans certaines approches psychana- lytiques contemporaines, en insistant sur la nécessité de dépasser cet imaginaire pour accéder au symbolique.

Le réel

Le réel représente ce qui échappe à la symbolisation et reste hors du langage. Lacan explique que le réel est ce qui est impossible à appréhender directement, mais qui revient de manière traumatique dans l’expérience subjective.

Le retour à Freud

Critique des dérives postfreudiennes

Lacan, dans ce discours, critique les dérives de la psychanalyse postfreudienne, en particulier lorsque celle-ci s’éloigne de la rigueur théorique de Freud. Il cible notamment les pratiques qui mettent l’accent sur l’adaptation sociale et le moi, au détriment de l’exploration de l’inconscient.

Critique de l’Ego-psychology

Lacan reproche à l’Ego-psychology américaine de se concentrer sur le renforcement du Moi et l’adaptation sociale, plutôt que sur l’analyse des conflits inconscients. Il soutient que cette approche simplifie et déforme la complexité de la théorie freudienne.

Retour à Freud L’un des thèmes centraux du discours est donc le retour à Freud. Lacan insiste sur l’importance de revenir aux textes freudiens originaux pour une compréhension authentique de la psychanalyse. Il critique les lectures simplificatrices et déformantes des successeurs de Freud.

Fidélité au texte freudien Lacan appelle à une lecture rigoureuse et fidèle des œuvres de Freud, mettant en avant la richesse et la complexité des concepts freudiens. Il affirme que seul un retour aux textes originaux peut garantir une pratique psychanalytique authentique et efficace.

Introduction du signifiant et du signifié

Lacan introduit les concepts de signifiant et de signifié, empruntés à la linguistique structurale de Ferdinand de Saussure, pour expliquer la structure de l’inconscient. Selon lui, l’inconscient est structuré comme un langage, avec des signifiants qui forment des chaînes et produisent du sens. Cette idée révolutionnaire permet de comprendre les symptômes, les rêves et les lapsus comme des formations langagières, des messages codés qui doivent être déchiffrés.

Importance du discours de Rome

Le discours de Rome est un texte fondamental pour comprendre l’évolution de la psychanalyse lacanienne. En introduisant des concepts clés comme le réel, le symbolique et l’imaginaire, et en appelant à un retour rigoureux aux écrits

freudiens, Lacan pose les bases d’une nouvelle approche de la psychanalyse. Ce discours reste une référence incontournable, offrant des outils théoriques et pratiques pour explorer la complexité de la psyché humaine.

Le discours de Rome, intitulé officiellement « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », a été publié pour la première fois en 1956. Lacan reprendra et révisera ce texte, pour en faire une pièce majeure de son recueil Écrits, qui sortira en 1966. Les éditions du Seuil seront un partenaire essentiel dans la diffusion de l’œuvre écrite de Lacan, y compris de ses travaux fondamentaux. Grâce à leur engagement, Écrits est devenu un texte incontournable dans le champ de la psychanalyse et de la philosophie.

Citations, interprétations et commentaires

L’adresse inaugurale et la fonction d’un discours à venir :

« Mes amis », c’est ainsi que le Dr Lacan s’adresse à une assemblée dont il mettra la rencontre sous le signe de l’amitié. […] il souligne que si la jeunesse qui domine parmi les adhérents du nouveau mouvement dit les promesses de son avenir, l’effort et les sacrifices que représente la présence de leur quasi-totalité en ce lieu de ralliement dessinent déjà son succès.

Dès l’ouverture, Lacan installe son propos sous le sceau de l’éthique, non seulement dans le ton – « Mes amis » –, mais surtout dans sa manière de lier amitié et engagement dans la psychanalyse. Loin d’un artifice rhétorique, cet appel s’inscrit dans une stratégie d’énonciation qui renoue avec la tradition philosophique du dialogue. L’amitié, ici, n’est pas un affect : elle est l’acte inaugural d’un lien symbolique, d’un pacte entre ceux qui partagent un désir commun de renouvellement.

On notera également une tension féconde entre la jeunesse du mouvement et la profondeur d’un legs théorique ancien : Lacan ne parle pas en nom propre, mais comme répondant d’un discours qui le précède et l’excède. Il fait signe vers une collectivité désirante, rassemblée autour d’une mission psychanalytique à refonder.

Cette ouverture est aussi politique : en situant la psychanalyse dans le contexte d’un « nouveau pacte », Lacan amorce l’idée d’un geste de rupture, d’une réinvention. Ce mouvement sera par la suite nommé « retour à Freud », non

pas dans un sens conservateur, mais comme un acte révolutionnaire – au sens où l’on revient au fondement pour mieux subvertir les dérives d’une pratique installée.

Une parole adressée à la demande de savoir :

« Ainsi est-il juste en fin de compte que ceux-là mêmes entendent la réponse qu’il tente d’apporter à une question essentielle, qui la lui ont posée. »
« Car, pour être éludée […] une question n’en reste pas moins présente essentiellement à tout enseignement analytique […] : “Que faut-il faire, que faut-il dire (entendez : que faites-vous, que dites-vous ?) en pareil cas ?” »

Ce passage installe le point nodal du Discours de Rome : une question fondamentale, inlassablement posée dans le champ de la formation analytique, souvent de façon oblique, timide ou embarrassée. Elle résume à elle seule le malaise du débutant comme du praticien confirmé : que fait- on dans une analyse?

Lacan démontre ici que l’enseignement analytique ne saurait se contenter d’un transfert de savoir technique, d’un répertoire d’« interventions correctes » à appliquer. Il pointe le paradoxe même de la demande : derrière l’aspiration à savoir « quoi dire, quoi faire », se loge en vérité l’inquiétude du fondement de l’acte analytique.

L’enseignement psychanalytique, tel que le conçoit Lacan, ne peut éluder cette question ontologique et éthique du dire. Parler dans la cure, pour l’analyste, n’est pas simplement répondre à une situation clinique : c’est soutenir une

position de sujet dans le champ du langage, c’est-à-dire dans un lien structuré par l’inconscient.

En posant que la réponse s’adresse à ceux « qui la lui ont posée », Lacan désigne une structure de responsabilité réciproque. Le savoir n’est pas extérieur à ceux qui le sollicitent. La fonction d’enseigneur – mot rare et chargé – ne vaut que parce qu’elle est adressée à un désir de savoir, désir dont l’analyste est aussi l’effet.

Ce paragraphe annonce la grande thèse de ce discours : l’inconscient est un savoir qui se dit dans la parole, et non un savoir que l’on détient et qu’on transmet. L’analyste n’est pas un expert, mais un sujet engagé dans une éthique de la parole.

L’énigme de l’action analytique : entre parole et vérité :

« Que peut-il se passer d’effectif entre deux sujets dont l’un parle et dont l’autre écoute ? »
« Comment une action aussi insaisissable en ce qu’on voit et en ce qu’on touche, peut-elle atteindre aux profondeurs qu’elle présume ? »

Ici Lacan thématise l’énigme centrale de la psychanalyse comme pratique : comment une simple parole – sans acte visible, sans intervention physique – produit-elle des effets aussi puissants sur le sujet ?

La formulation est volontairement modeste, presque naïve : deux personnes, l’une parle, l’autre écoute. Cette trivialité apparente recouvre, en réalité, une structure profondément complexe, une articulation entre la parole, l’écoute et le sujet.

Ce que Lacan interroge ici, c’est l’effectivité de l’analyse – non pas son efficacité empirique ou ses résultats thérapeutiques, mais ce qui en fait un acte, une opération de vérité. Car l’analyse ne transforme pas par persuasion, ni par catharsis, mais par l’ouverture de l’inconscient comme lieu de vérité du sujet.

Lacan propose ici une critique implicite des modèles psychothérapeutiques qui chercheraient des explications causales, objectivables, localisables. La psychanalyse ne peut se penser ni comme une pédagogie du moi, ni comme un conditionnement de la pensée, mais comme une dialectique de la parole.

Cette action invisible, “insaisissable”, est justement ce qui confère à l’acte analytique sa spécificité. Il ne s’agit pas de transmettre un contenu, mais de faire advenir un sujet là où il était forclos ou empêché de dire.

La parole en analyse devient donc un acte – mais un acte de vérité, selon une structure très éloignée de la communication ordinaire. C’est ce qui fonde, plus tard dans le discours, la notion de parole pleine.

L’épreuve de la parole : entre responsabilité et inconscience

« Partir sur l’action de la parole en ce qu’elle est celle qui fonde l’homme dans son authenticité […] c’est aller droit par-delà la phénoménologie de l’alter ego dans l’aliénation imaginaire, au problème de la médiation d’un Autre non second quand l’Un n’est pas encore. »
« C’est mesurer aussi aux difficultés d’un tel abord, le besoin d’inconscience qu’engendrera l’épreuve d’une responsabilité portée à une instance qu’on peut bien dire ici étymologique. »

Avec ces paroles Lacan propose une méditation vertigineuse sur la nature de la parole en psychanalyse, en tant qu’acte fondateur du sujet dans son authenticité.

Il déplace ici la question de la parole hors du champ de la communication (tel que le pense la psychologie ou la phénoménologie), pour l’ancrer dans une ontologie du sujet, fondée sur le langage. La parole véritable – ce qu’il appellera plus tard la parole pleine – ne sert pas à transmettre une information, mais à faire advenir un sujet.

La référence à l’« Autre non second » est ici capitale. Cet Autre n’est pas un partenaire imaginaire (comme dans la reconnaissance spéculaire), mais le lieu du symbolique, celui dans lequel le sujet se constitue comme divisé. Dire que l’Un “n’est pas encore”, c’est rappeler que le sujet émerge comme manque dans l’Autre.

Lacan introduit ensuite une idée audacieuse : l’accès à cette vérité par la parole implique une responsabilité subjective immense, si bouleversante qu’elle engendre un besoin d’inconscience. Il faut entendre ici non pas l’inconscience comme simple déni, mais comme une structure défensive du moi, un recul du sujet devant la vérité de son être, laquelle ne peut advenir que par l’entremise de la parole.

La responsabilité étymologique dont il parle est celle du respondere, c’est-à-dire répondre de soi devant un Autre, structure qui fonde à la fois le lien éthique et la structure transférentielle.

Ce texte annonce toute la problématique de la vérité comme effet de la parole, et prépare ce qui deviendra, dans les Séminaires ultérieurs, une formalisation rigoureuse du discours analytique.

« À tenir le langage pour n’être que moyen dans l’action de la parole, le bourdonnement assourdissant qui le caractérise le plus communément va servir à le récuser devant l’instance de vérité que la parole suppose.»
« Le rôle constituant du matériel dans le langage exclut qu’on le réduise à une sécrétion de la pensée […]. »
« L’analyste ne se croit pas par-là renvoyé à la part qu’il prend à l’action de la parole […] mais à se faire reconnaître. »

Lacan s’attaque ici à un des grands malentendus qui entoure la pratique psychanalytique : la réduction du langage à un simple outil de communication, à un canal fonctionnel servant la pensée. Cette vision « instrumentale » du langage — partagée par le cognitivisme et la psychologie behavioriste — masque ce qui est au cœur de la psychanalyse : le langage comme structure du sujet.

Le « bourdonnement assourdissant » dont il parle est une critique lucide de la prolifération vaine de mots, notamment dans les pratiques thérapeutiques non psychanalytiques, qui prennent le langage comme un bruit de fond plutôt que comme un lieu d’émergence de la vérité. Ce bruit devient un alibi pour ne pas affronter l’inconscient, pour ne pas s’engager dans la responsabilité de ce qui est dit.

Quand Lacan affirme que « le rôle constituant du matériel dans le langage exclut qu’on le réduise à une sécrétion de la pensée », il s’oppose radicalement à toute tentative de naturaliser le langage — de le considérer comme un produit mental. Le matériau du langage (les signifiants) n’est pas le reflet d’une pensée intérieure, mais ce par quoi le sujet advient dans l’ordre symbolique.

Enfin, il réinscrit la fonction de l’analyste non pas dans une écoute passive ou une guidance, mais dans une structure essentielle de reconnaissance intersubjective. Le sujet ne

parle pas seulement pour s’exprimer, mais pour être reconnu comme parlant, ce qui suppose un autre qui écoute dans l’ordre symbolique, non dans l’imaginaire.

Nous sommes ici au cœur de ce que Lacan désignera plus tard comme l’écoute orientée par le réel, celle qui ne vise pas une vérité déjà là, mais qui la fait advenir.

La parole pleine et la reconnaissance du sujet :

« Ainsi l’acte de la parole apparaît-il moins comme la communication que comme le fondement des sujets dans une annonciation essentielle. »
« Car il n’y a bien sûr qu’une seule interprétation qui soit juste, et c’est pourtant du fait qu’elle soit donnée que dépend la venue à l’être de ce nouveau qui n’était pas et qui devient réel, dans ce qu’on appelle la vérité. »
« C’est à la mesure du sens que le sujet apporte effectivement à prononcer le “je” que se décide s’il est ou non celui qui parle. »

Ces passages articulent avec finesse ce que Lacan appelle la parole pleine, en contraste avec le langage vide ou bavard. Il ne s’agit pas ici d’un échange d’informations, mais d’un acte fondant — un acte subjectivant. Le sujet advient dans l’acte même de la parole, non pas par ce qu’il dit, mais par l’effet que produit son dire dans le champ de l’Autre.

Lacan renoue ici avec la tradition heideggérienne, mais à sa manière : le langage n’est pas l’habit de la pensée, il est la scène sur laquelle le sujet peut émerger. L’énonciation — au sens fort — fait exister le sujet en tant que tel.

L’idée qu’« une seule interprétation est juste » peut troubler. Elle n’est pas à comprendre comme un appel à la vérité

absolue, mais comme la fonction performative de l’interprétation : une seule interprétation est juste parce qu’elle fait advenir un sens, et c’est dans cet effet qu’elle devient vérité. Elle crée du réel.

Dans la cure, l’interprétation ne se mesure pas à sa fidélité à une signification latente, mais à la transformation qu’elle introduit dans la position du sujet. La vérité n’est pas dévoilée, elle est produite par l’acte de dire — par le « Je » assumé.

La reconnaissance ne relève donc pas simplement d’un regard ou d’un accord, mais d’une responsabilité subjective : celle de prendre acte de sa propre énonciation, ce qui peut produire du tremblement — car, comme Lacan l’évoque ailleurs, le sujet vacille devant sa propre vérité.

Le langage, fondement de l’inconscient et de l’identité subjective :

« Ceci parce que c’est à cet ordre et à nul autre qu’appartient le phénomène de l’inconscient, découverte sur quoi Freud a fondé la psychanalyse. »
« Observez ce que nous appelons bizarrement le matériel analytique ; n’en chicanons pas le terme : matériel donc, si l’on veut, mais matériel de langage […]. »
« Ce n’est pas improprement que l’amnésie primordiale est dite frapper dans le sujet son histoire. Il s’agit bien en effet de ce qu’il a vécu en tant qu’historisé. »

Dans ces phrases, Lacan insiste avec force sur le lien fondamental entre inconscient et langage. Il ne s’agit pas d’une simple analogie structurale. L’inconscient est dans

l’ordre du langage, il en est un effet direct, une formation du discours, au sens le plus fort du terme.

Ce qu’on appelle « matériel analytique » — lapsus, rêves, actes manqués, symptômes — est toujours un matériau signifiant, et non une donnée brute du psychisme ou du corps. Il est structuré, articulé, symbolisé. Lacan le rappelle dans une formule dense : l’inconscient ne se forme pas hors langage ; il se manifeste par lui et en lui.

La phrase sur « l’amnésie primordiale » renvoie à ce que Freud nommait la barrière mnémonique — mais Lacan lui donne une inflexion spécifique : le refoulé, l’oublié, le non- su ne sont pas une pure perte de souvenirs, ils sont l’oubli d’un dire, d’une mise en récit, d’un acte d’inscription dans une histoire symbolique.

Cette conception renverse toute perspective organiciste : ce qui fait traumatisme, ce n’est pas tant l’événement que l’inscription manquée dans le langage. L’inconscient est ainsi l’envers d’une mémoire de signifiants — une mémoire sans sujet, qui attend d’être activée dans la parole de la cure.

C’est donc dans l’ordre symbolique que se constitue l’identité du sujet. Le sujet n’est pas un donné préalable, il est un effet de discours, de nomination, d’articulation signifiante. En cela, le sujet est historisé avant même sa naissance, pris dans les réseaux langagiers de la filiation, de la loi, des noms.

Le retour du refoulé, le désir et la reconnaissance :

« Ce qui prime dans la poussée qui prend issue dans le retour du refoulé, c’est un désir sans doute, – mais en tant qu’il doit se faire reconnaître […]. »
« Aussi bien la restauration mnésique exigée par Freud comme la fin de l’analyse ne saurait-elle être la continuité des souvenirs purs […] mais la péripétie d’une histoire, marquée de scansions […]. »
« Rien ne s’y représente qui ne prenne place en quelque phrase, fût-elle interrompue, que ne soutienne une ponctuation, fût-elle fautive […]. »

Dans ces passages, Lacan poursuit la réaffirmation d’un fondement langagier du travail analytique en s’attachant au retour du refoulé, qu’il relie à la dynamique du désir comme reconnaissance. Le refoulé n’est pas une force obscure ou un contenu archaïque, mais le produit d’un désir entravé dans son inscription symbolique. Le désir se définit ici non comme une pulsion brute, mais comme un appel à être reconnu dans l’ordre du discours.

C’est une position qui fait basculer toute la psychanalyse dans une perspective éminemment dialectique et linguistique : ce n’est pas la « vérité » du souvenir qui guérit, mais le parcours de la vérité dans la parole. Ainsi, la fin de l’analyse ne saurait être un simple dévoilement du passé, mais la traversée d’une histoire subjective réélaborée, marquée de scansions, de silences, d’actes — bref, d’une syntaxe de l’inconscient.

Lacan renforce ici sa critique d’une approche « empirique » ou « cathartique » de la cure. Ce qui se répète, ce n’est pas une donnée ancienne réactivée, mais un signifiant insistant, une structure syntaxique qui ne cesse de vouloir se dire. La mémoire, pour Freud comme pour Lacan, est donc narrative et signifiante, non photographique.

Enfin, la référence à la « ponctuation fautive » est capitale : même mal formulé, même interrompu, un dire vaut comme acte, il est à entendre comme porteur de vérité inconsciente. Ce détail grammatical est révélateur du style lacanien : la

clinique est d’abord une lecture du style du sujet, une herméneutique du ratage signifiant.

L’histoire, la répétition et la vérité :

« Pour le phénomène de transfert, il participe toujours à l’élaboration propre de l’histoire comme telle, c’est-à-dire à ce mouvement rétroactif par où le sujet, en assumant une conjoncture dans son rapport à l’avenir, réévalue la vérité de son passé à la mesure de son action nouvelle. »
« La découverte de Freud, c’est que le mouvement de cette dialectique ne détermine pas seulement le sujet à son insu […] mais qu’il le constitue en un ordre qui ne peut être qu’excentrique par rapport à toute réalisation de la conscience de soi. »

Ce texte déploie une articulation fondamentale entre transfert, histoire et vérité subjective. Lacan insiste sur la dimension rétroactive du transfert : il n’est pas simple répétition du passé, mais mise en forme du passé à la lumière de la parole présente, dans un mouvement qui modifie l’histoire subjective elle-même.

La formulation d’une « élaboration propre de l’histoire » marque un tournant décisif dans la théorie psychanalytique: il ne s’agit plus de « retrouver » un passé comme on exhume un fossile, mais de le construire symboliquement à travers le dire. En ce sens, la vérité n’est pas derrière, elle est produite dans l’acte même du dire, à travers un temps logique où l’après-coup reconfigure ce qui a été.

La répétition dans le transfert est donc dialectique, et non mécanique : elle ouvre à une re-signification de l’événement. Ce que Lacan nomme ici « un ordre excentrique » désigne le champ de l’inconscient comme hors de la conscience de soi, hors du Moi, et donc structuré comme un langage,

ordonné non par la linéarité psychologique, mais par une logique du signifiant.

Enfin, cette dialectique freudienne, que Lacan réinterprète ici à travers une lecture hégélienne, vient clairement s’opposer à toute conception positiviste de l’inconscient. Ce dernier n’est pas un réservoir de contenus, mais un ordre structurant, différentiel, toujours en mouvement. Le sujet est pris dans un processus de subjectivation qui le décentre, l’écarte de tout idéal d’auto-maîtrise.

Le langage comme matière du refoulé et condition de l’inconscient :

« Observez ce que nous appelons bizarrement le matériel analytique ; n’en chicanons pas le terme : matériel donc, si l’on veut, mais matériel de langage, et qui, pour constituer du refoulé, Freud nous l’assure en le définissant, doit avoir été assumé par le sujet comme parole. »
« Ce n’est pas improprement que l’amnésie primordiale est dite frapper dans le sujet son histoire. Il s’agit bien en effet de ce qu’il a vécu en tant qu’historisé. »

C’est décisif pour comprendre la rupture épistémologique que Lacan impose dans l’interprétation de la théorie freudienne : l’inconscient est indissociable du langage, non pas comme outil de représentation du refoulé, mais comme matière même de ce qui est refoulé.

La formule « matériel de langage » subvertit toute approche empiriste ou phénoménologique de l’inconscient. L’expérience subjective ne devient analytiquement significative que dans la mesure où elle est prise dans une chaîne signifiante, autrement dit dans une syntaxe, une grammaire, un ordre symbolique. La parole est ici non pas l’expression d’un vécu, mais la condition de sa structuration.

Ce que Lacan appelle « l’amnésie primordiale » n’est pas une perte accidentelle de souvenirs, mais l’effet structural d’un refoulement nécessaire : le sujet ne peut se saisir comme sujet que par l’oubli originaire de l’acte fondateur de sa division, c’est-à-dire du passage par l’Autre du langage. Ainsi, l’histoire du sujet n’est pas l’accumulation d’événements, mais ce qui est signifié rétroactivement dans la structure de son discours, dans ses symptômes, dans ses lapsus et dans ses silences.

Lacan tire ici toutes les conséquences du postulat freudien selon lequel le refoulé est refoulé parce qu’il a été une fois dit, ou du moins formulé pour l’Autre. La parole, même oubliée, trace un lieu, une béance, un écho. C’est cette mémoire sans souvenir qui fonde l’historialité du sujet.

Histoire, structure et temporalité du sujet analysant :

« La restauration mnésique exigée par Freud comme la fin de l’analyse ne saurait-elle être la continuité des souvenirs purs, imaginés par Bergson dans son intégration mythique de la durée, – mais la péripétie d’une histoire, marquée de scansions […] »
« Rien ne s’y représente qui ne prenne place en quelque phrase, fût-elle interrompue, que ne soutienne une ponctuation, fût-elle fautive ; et c’est là ce qui rend possible la répétition symbolique dans l’acte […] »

Lacan opère ici une puissante critique des conceptions bergsoniennes du temps et de la mémoire, au profit d’une temporalité qui est structurée par le langage, c’est-à-dire par des scansions, des points de capiton, des coupures symboliques. La cure analytique ne consiste pas à retrouver un continuum affectif ou un flux mnésique homogène, mais à reconstruire une histoire, un récit, une série de moments subjectivement signifiants, organisés comme autant d’actes de langage.

La formule « fût-elle interrompue […] fût-elle fautive » est magistrale : elle montre que ce n’est pas la vérité d’un récit factuel qui importe, mais la place que ce récit occupe dans une structure signifiante. Ce qui permet la répétition, ce n’est pas la circularité d’un vécu traumatique, mais l’existence d’une phrase qui appelle à être complétée, relancée, déplacée. L’histoire subjective est toujours en reprise, toujours en devenir, parce que sa vérité est prise dans le jeu du signifiant.

Il faut comprendre ici que pour Lacan, le temps de l’inconscient est celui de la répétition symbolique : ce qui revient n’est jamais identique à soi, mais se reconfigure dans la dialectique entre l’acte et le dire, entre le passé refoulé et le présent de la parole. La mémoire est structurée non par la fidélité au souvenir, mais par la nécessité de réinterpréter ce qui fut à la lumière du transfert et de la parole actuelle.

La cure n’est donc pas un accès progressif à un passé réel, mais une traversée des montages symboliques qui ont donné forme au désir du sujet.

Le transfert comme élaboration de l’histoire :

« Pour le phénomène de transfert, il participe toujours à l’élaboration propre de l’histoire comme telle, c’est-à-dire à ce mouvement rétroactif par où le sujet, en assumant une conjoncture dans son rapport à l’avenir, réévalue la vérité de son passé à la mesure de son action nouvelle. »

Ce passage constitue un des pivots majeurs de la conception lacanienne du transfert : celui-ci n’est pas un simple déplacement affectif sur la personne de l’analyste, comme dans une lecture plus traditionnelle, mais un moteur de la subjectivation, une mise en forme dialectique de l’histoire du sujet.

Lacan insiste ici sur une logique rétroactive (nachträglich, dirait Freud) : le passé n’est pas seulement ce qui a été, mais ce qui est réinterprété depuis un nouvel acte symbolique. Le sujet, confronté à une conjoncture présente dans l’analyse (par exemple, une interprétation, un silence, une rupture de séance), réévalue son propre passé. Cela veut dire qu’il produit un autre rapport à ce qu’il croyait être “ses souvenirs” : ils deviennent une histoire, c’est-à-dire une construction signifiante orientée.

Ce mouvement est central dans la cure. Il transforme une mémoire passive en prise de responsabilité, en assomption subjective. Lacan parle alors d’élaboration propre de l’histoire, soulignant que le transfert n’est pas une répétition stérile mais un processus dynamique : il engage le sujet dans une réécriture de sa propre vérité.

Là où une vision psychologique pourrait voir dans le transfert un obstacle ou un brouillage, Lacan y voit la condition même de l’analyse, car c’est dans ce lien que se joue la possibilité d’un changement de position du sujet par rapport à son désir.

L’ordre symbolique, champ propre de la psychanalyse :

« Tel est l’ordre essentiel où se situe la psychanalyse, et que nous appellerons désormais l’ordre symbolique. »

Dans cette formulation capitale, Lacan désigne explicitement le champ dans lequel s’inscrit la psychanalyse: l’ordre symbolique. Cette désignation n’est ni accessoire ni rhétorique, elle inaugure ce qui deviendra l’un des trois registres fondamentaux de sa doctrine : le symbolique, l’imaginaire, et le réel.

L’ordre symbolique, tel qu’il est ici défini, est le lieu du langage, des lois, des structures, de la culture et des signifiants. Il n’est pas l’ensemble des choses, ni le psychisme individuel, mais le champ des relations médiatisées par le langage, où s’inscrivent les noms, les places, les discours, les interdits et les alliances. C’est dans cet ordre que se constitue le sujet, dans et par la parole, dès avant sa naissance, par ce que Lacan nomme plus loin les « cadres nominaux ».

La psychanalyse, selon Lacan, ne peut donc se réduire à une science de l’âme (psychologie) ni à une technique de guérison (psychothérapie), mais elle s’ancre dans la structure du langage, dans ce qui relie les hommes entre eux au-delà de leurs affects : le signifiant comme ce qui détermine le sujet.

En appelant désormais ce champ « l’ordre symbolique », Lacan rompt avec toute conception empiriste ou biologique du psychisme. Il recentre la psychanalyse dans une perspective structuraliste, influencée par Saussure, Jakobson, Lévi-Strauss, et ouvre ainsi la voie à une lecture rigoureusement logique et linguistique de l’inconscient.

La parole plutôt que la conscience :

« Il ne s’agit pas de passage à la conscience, mais de passage à la parole, n’en déplaise à ceux qui s’obstinent à lui rester bouchés. »

Cette déclaration marque un renversement fondamental dans la compréhension du processus analytique. Là où l’on aurait pu croire que le travail de l’analyse vise à éclairer ou à rendre conscient ce qui était inconscient (selon la formule freudienne classique « Wo Es war, soll Ich werden »), Lacan affirme ici avec vigueur que ce n’est pas vers la conscience que le sujet doit passer, mais vers la parole.

La distinction est décisive : la conscience relève d’une illusion de maîtrise, d’une transparence de soi à soi, alors que la parole engage le sujet dans un lien symbolique, dans une adresse, dans une structure. Parler, ce n’est pas seulement dire quelque chose : c’est se constituer comme sujet dans l’acte de dire.

Lacan critique ici les psychanalystes qui se contentent d’une « prise de conscience » du symptôme, comme si cela suffisait à produire une transformation. Il rappelle que seule une prise de parole signifiante, inscrite dans la chaîne du langage, peut faire émerger le sujet de l’inconscient.

Par-là, il distingue radicalement la psychanalyse de toute psychothérapie fondée sur la verbalisation cathartique ou la révélation introspective. Le « passage à la parole » suppose une écoute spécifique, une adresse à l’Autre, et l’intervention d’un tiers symbolique qui articule le dire du sujet.

La lettre et l’ambiguïté du langage :

« La lettre du message est ici l’important. Il faut, pour le saisir, s’arrêter un instant au caractère fondamentalement équivoque de la parole, en tant que sa fonction est de celer autant que de découvrir. »

Lacan introduit ici une idée capitale pour toute lecture psychanalytique du langage : l’équivocité constitutive de la parole. La parole, loin d’être un simple véhicule de vérité ou de transparence, fonctionne à la fois comme dévoilement et comme masque. Elle montre et elle cache, elle dit et elle tait, elle signifie et elle égare.

Quand Lacan parle de la « lettre du message », il indique qu’il faut considérer le signifiant dans sa matérialité, dans son inscription et sa forme, et non dans sa simple fonction

de représentation du sens. Le symptôme, comme le rêve, fonctionne comme un rébus – il s’écrit plus qu’il ne se dit.

Cette équivocité est essentielle dans l’expérience analytique : ce n’est ni un défaut ni un accident de la parole, c’est sa structure. C’est cette ambivalence qui rend possible l’interprétation, mais qui rend aussi toute interprétation incertaine, suspendue à l’écoute d’un autre qui en reconnaît la portée.

En soulignant l’ambiguïté constitutive de la parole, Lacan ouvre un champ radicalement anti-positiviste : il n’y a pas une vérité unique à dire, mais une vérité qui ne se dit que mi-dire, dans un langage dont le sujet est toujours en quelque sorte exproprié.

Le symptôme comme texte à lire : plurivocité et structure :

« Il reste qu’il n’y a qu’un texte où se puisse lire à la fois ce qu’elle dit et ce qu’elle ne dit pas, et que c’est à ce texte que sont liés les symptômes aussi intimement qu’un rébus à la phrase qu’il figure. »

Lacan renforce ici l’idée que le symptôme est un langage, mais un langage crypté, construit selon les lois du signifiant, et donc structuré comme un texte à déchiffrer. Il reprend le modèle freudien du rêve et l’étend au symptôme : les formations de l’inconscient sont des textes plurivoques, susceptibles de plusieurs lectures simultanées.

Ce passage souligne que le symptôme n’est pas un simple signe de dysfonctionnement, ni une expression « sauvage » d’un affect non verbal : il est un message structuré, porteur d’une signification à plusieurs couches, mais aussi toujours manquant, car le sujet ne peut jamais le totaliser dans une seule lecture.

Le symptôme n’est pas directement l’aveu d’un sens refoulé, mais plutôt un effet de condensation, de déplacement, de métaphore, comparable à un rébus, un poème ou un jeu de langage. L’analyste doit alors le lire comme on déchiffre une énigme : en étant sensible à ce qui est dit, mais aussi à ce qui est tu, à la syntaxe du silence autant qu’aux mots prononcés.

Ce texte unique, auquel le symptôme est lié, est celui de l’inconscient comme discours structuré, où se joue la vérité du sujet en dépit du sujet lui-même.

La surdétermination freudienne : structure du signifiant et équivoque causale :

« Elle [la surdétermination] détache seulement du texte sans fissure de la causalité dans le réel, l’ordre institué par l’usage signifiant d’un certain nombre de ses éléments, en tant qu’il témoigne de la pénétration du réel par le symbolique. »

Dans cette phrase, Lacan clarifie le concept freudien de surdétermination (Überdeterminierung), souvent mal interprété comme une simple accumulation de causes. Il insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas de causalité au sens traditionnel, mais d’une organisation spécifique de la signification propre à l’ordre du langage, qui opère sur le réel à partir du symbolique.

Ce que Lacan dégage ici, c’est une lecture structuraliste de Freud : l’événement psychique ne s’explique pas par des causes, mais par une structure, c’est-à-dire un agencement de signifiants dont l’articulation donne lieu à des effets de sens et à des manifestations symptomatiques. Le symptôme, par exemple, n’est pas déterminé par une seule cause, mais par une chaîne signifiante traversée de multiples rapports et d’équivoques.

Cette structure n’est pas visible dans le réel comme on l’entend classiquement (le réel des sciences), mais elle fait effraction dans le réel via des formations comme le symptôme, le rêve, le lapsus. Ce sont des fragments du langage refoulé, qui témoignent de l’inscription du sujet dans l’Autre, là où le symbolique travaille le réel sans jamais s’y superposer entièrement.

Lacan insiste : la psychanalyse se situe dans un autre régime de causalité, qui n’est ni linéaire ni déterministe, mais structurel et symbolique, ce qui suppose une redéfinition de la cause en psychanalyse.

Le langage ne peut être traité comme objet :

« Considérez comme un objet un phénomène quelconque du champ psychanalytique et à l’instant ce champ s’évanouit avec la situation qui le fonde, dont vous ne pouvez espérer être maître que si vous renoncez à toute domination de ce qui peut en être saisi comme objet. »

Dans cette phrase capitale, Lacan met en garde contre toute tentative de réification ou d’objectivation du phénomène analytique. Il s’oppose ici frontalement aux dérives de la psychologie et des approches positivistes qui, en voulant traiter la parole ou l’inconscient comme un objet observable, en détruisent aussitôt la condition même d’apparition.

Le champ psychanalytique, tel que Lacan le conçoit, repose sur un acte, une position, une mise en situation : celle de la parole adressée, du désir du sujet mis en jeu dans le transfert, et de la fonction d’écoute de l’analyste. Dès lors qu’on cherche à isoler un symptôme comme un « fait » ou une entité objective, en l’extrayant du discours qui le soutient, on perd ce qui en faisait le matériel signifiant vivant.

C’est pourquoi, selon Lacan, l’analyste ne peut être un savant au sens classique, un « maître du savoir » observant un objet neutre. Il est plutôt le garant d’un champ intersubjectif, d’une structure symbolique mouvante, qui ne se laisse approcher qu’en renonçant à la maîtrise et au contrôle que suppose toute objectivation.

Cette idée est fondatrice dans l’édifice lacanien : elle marque le refus de toute réduction de l’analyse à une technique objectivante, et rappelle que la vérité du sujet ne peut être traitée comme une donnée, mais seulement comme un effet de discours, dans la dynamique même de l’acte analytique.

Le symptôme, non objet mais signifiant dans un discours :

« Symptôme de conversion, inhibition, angoisse ne sont pas là pour vous offrir l’occasion d’entériner leurs nœuds, si séduisante que puisse être leur topologie ; c’est de les dénouer qu’il s’agit, et ceci veut dire les rendre à la fonction de parole qu’ils tiennent dans un discours dont la signification détermine leur emploi et leur sens. »

Lacan poursuit ici son avertissement contre toute tentation de traiter les manifestations cliniques comme des objets fixes ou des entités pathologiques autonomes. Le symptôme n’est pas un fait brut, ni un simple effet organique ou psychologique, mais une formation du langage, un effet de signifiant inséré dans un discours subjectif.

Il rappelle que l’objectif de l’analyse n’est pas de cataloguer les symptômes ou de leur assigner une topologie, aussi brillante soit-elle, mais de les ouvrir, de les « dénouer » en les ramenant à la parole qui les porte. C’est en cela qu’ils doivent être « rendus à la fonction de parole », car leur vérité ne réside pas dans leur forme mais dans leur fonction

signifiante au sein d’un discours structuré par le désir, le refoulement, l’histoire du sujet.

Lacan insiste ainsi sur l’impossibilité d’une psychanalyse sans écoute, sans interprétation, c’est-à-dire sans lecture du symptôme comme message crypté. Le symptôme est l’expression d’un savoir qui ne se sait pas, et qui ne peut se révéler qu’à travers un travail de mise en discours, de reconnaissance symbolique.

Ce paragraphe contient une critique implicite de toute réduction organiciste ou comportementaliste, qui s’arrêterait à la forme du symptôme sans chercher à le comprendre dans sa logique inconsciente. Dans la lignée de Freud, Lacan réaffirme ici que le symptôme est un texte à lire, une énigme à interpréter, et que le rôle de l’analyste est de le réinscrire dans le champ du langage et du transfert.

La parole, et non la conscience, comme vecteur du passage analytique :

« On comprend donc pourquoi il est aussi faux d’attribuer à la prise de conscience le dénouement analytique, que vain de s’étonner qu’il arrive qu’elle n’en ait pas la vertu. Il ne s’agit pas de passer d’un étage inconscient, plongé dans l’obscur, à l’étage conscient, siège de la clarté […] Il s’agit en effet non pas de passage à la conscience, mais de passage à la parole […] il faut que la parole soit entendue par quelqu’un là où elle ne pouvait même être lue par personne : message dont le chiffre est perdu ou le destinataire mort. »

Lacan met ici à mal une illusion persistante : celle selon laquelle l’analyse viserait une « prise de conscience ». Il corrige cette idée reçue, héritée d’une lecture simpliste de la théorie freudienne, en posant que le véritable levier de transformation ne passe pas par la conscience, mais par la parole dans sa dimension d’énonciation.

En effet, le sujet de l’inconscient ne se révèle pas dans un accès à la lumière, mais dans un dire qui se fait entendre par un autre. Lacan insiste : ce n’est pas une élucidation intellectuelle du symptôme qui libère, mais l’effet de structure produit par la mise en jeu du langage dans le transfert. La parole pleine – cette parole qui engage le sujet dans son être – est le véritable moteur de l’analyse.

L’image du message chiffré « dont le chiffre est perdu ou le destinataire mort » condense la position fondamentale du symptôme comme lettre en souffrance, comme message adressé à l’Autre, mais demeuré sans réponse. Le travail analytique consiste à faire advenir cette réponse – non par une déduction rationnelle, mais par l’acte d’un dire nouveau, qui ouvre un espace de reconnaissance.

La parole ici est à la fois ce qui constitue le sujet et ce qui le libère, à condition qu’elle soit entendue, c’est-à-dire accueillie dans le transfert. Cette thèse constitue un tournant majeur dans la théorie psychanalytique, car elle ancre le champ de l’inconscient dans une logique de signifiant, et non dans une mécanique de dévoilement conscient.

L’ambiguïté fondamentale de la parole et le statut du symptôme :

« Il faut, pour le saisir, s’arrêter un instant au caractère fondamentalement équivoque de la parole, en tant que sa fonction est de celer autant que de découvrir. […] Il reste qu’il n’y a qu’un texte où se puisse lire à la fois ce qu’elle dit et ce qu’elle ne dit pas, et que c’est à ce texte que sont liés les symptômes aussi intimement qu’un rébus à la phrase qu’il figure. »

Dans cette phrase d’une grande densité, Lacan donne toute sa portée à l’équivocité du langage, fondement même de l’inconscient. La parole n’est pas seulement véhicule de

vérité : elle voile autant qu’elle révèle. Ce double jeu, cette bivalence signifiante, constitue l’espace même dans lequel le symptôme se déploie.

En reliant le symptôme au rébus, Lacan reprend une idée déjà présente chez Freud : le symptôme est une formation de compromis, un message crypté. Mais ici, il radicalise cette conception en la soumettant à la logique du signifiant: le symptôme est une écriture, un texte à lire, mais à lire “à plusieurs portées”, comme une partition musicale, car il tient dans une structure d’ambiguïté, de surdétermination, de glissements.

Ainsi, comprendre le symptôme, ce n’est pas le réduire à un sens unique (ce que ferait une analyse psychologique), mais reconnaître sa texture langagière, son enchaînement dans le discours du sujet, là où ce qui se dit se tient toujours en rapport avec ce qui ne se dit pas.

C’est aussi ce qui rend le travail analytique si spécifique : il ne s’agit pas de traduire ou de décoder, mais de lire, dans le sens le plus actif du terme – c’est-à-dire d’entendre le sujet là où sa parole bifurque, trébuche, s’ouvre sur une autre vérité, celle de son désir. Le symptôme devient ainsi la métonymie d’un texte, que seul le transfert rend lisible, et dont l’analyste n’est jamais que le lecteur supposé, non l’interprète omniscient.

Surdétermination, plurivalence et causalité dans le langage :

« Depuis quelque temps la confusion est complète entre la multiplicité des accès au déchiffrement de cette phrase, et ce que Freud appelle la surdétermination des symptômes qui la figurent. […] La première propriété tient pourtant essentiellement à la plurivalence des intentions de la phrase eu égard à son contexte ; l’autre au dualisme du signifiant

et du signifié en tant qu’il se répercute virtuellement de façon indéfinie dans l’usage du signifiant. »

Lacan prend ici soin de distinguer deux dimensions souvent confondues dans les lectures analytiques trop superficielles: la plurivalence des lectures possibles d’un énoncé et la surdétermination freudienne du symptôme. Il s’agit là de deux phénomènes radicalement distincts.

D’une part, la plurivalence est une propriété du discours : selon le contexte, une même phrase peut être comprise de plusieurs manières. Cela relève de l’interprétation dans son sens large. Mais d’autre part, la surdétermination, telle que Freud l’a conceptualisée, désigne un mécanisme structurel de l’inconscient : plusieurs chaînes associatives convergent sur un même point symptomatique, révélant une densité de signifiants qui excède toute explication linéaire.

Lacan souligne ici le piège d’un usage psychologisant de la surdétermination, où celle-ci serait confondue avec une vague polysémie ou une psychologie des intentions. Or, la surdétermination n’a rien d’une addition de significations : elle est le fruit de la logique signifiante elle-même, de cette résonance interne entre signifiants que Lacan articule à travers le concept de “chaine signifiante”.

De plus, cette surdétermination ne répond pas à un modèle causal classique. Le symptôme n’est pas causé par “un fait psychique” mais s’inscrit comme effet d’un agencement symbolique, dans un réseau qui articule le sujet au langage avant même toute conscience de soi. C’est pourquoi Lacan critique ici, en filigrane, les tentatives de “réconcilier” psychanalyse et causalité scientifique, en soulignant la spécificité du discours analytique.

Le symptôme n’est pas un simple signe d’une cause à retrouver, mais l’effet d’un montage, d’une écriture

signifiante, dont l’analyste n’épuise jamais le sens mais suit la logique.

« Pour revenir, quant à nous, à une vue plus dialectique de l’expérience, nous dirons que l’analyse consiste précisément à distinguer la personne étendue sur le divan analytique de celle qui parle. Ce qui fait déjà avec celle qui écoute trois personnes présentes dans la situation analytique, entre lesquelles il est de règle de se poser la question qui est de base en toute matière d’hystérie : où est le moi du sujet ? Ceci admis, il faut dire que la situation n’est pas à trois, mais bien à quatre, le rôle du mort comme au bridge étant toujours de la partie, et tellement qu’à n’en pas tenir compte il est impossible d’articuler quoi que ce soit qui ait un sens à l’endroit d’une névrose obsessionnelle. »

Ce passage emblématique illustre de manière frappante la manière dont Lacan complexifie la scène analytique. Loin d’une relation simplement dyadique entre un « je » qui parle et un « tu » qui écoute, Lacan insiste sur le fait que plusieurs figures se croisent dans l’espace de l’analyse, et que la question du sujet est irreprésentable sans un montage structurel.

La dissociation du sujet et du moi : L’analyse ne vise pas à prendre « au pied de la lettre » ce que dit le patient allongé sur le divan. Il y a une scission fondamentale entre la personne qui parle (le sujet de l’énonciation, divisée, barrée, produite dans le langage) et celle qui est couchée, c’est-à- dire, la personne biographique, imaginaire, investie dans son moi. L’un des objectifs de l’analyse est justement de faire surgir cette division.

La triangulation classique est débordée : Il ne suffit pas de penser le dispositif analytique comme constitué du sujet, de l’analyste, et du discours. Lacan ajoute une quatrième figure, « le mort » – clin d’œil au quatrième joueur au bridge – qui symbolise l’insistance du signifiant, la répétition, le

fantasme structurant, l’Autre absolu, voire le Nom-du-Père absent ou forclos. C’est une figure spectrale mais décisive, qui inscrit le cadre de la névrose obsessionnelle et, plus largement, du transfert.

Question fondamentale de l’hystérie : En convoquant l’hystérie, Lacan souligne que le moi n’est jamais là où on croit qu’il est, et que toute prise de parole en analyse est une mise en acte du sujet divisé, parfois fuyant, parfois en représentation, mais toujours en quête d’un lieu à occuper symboliquement.

Dimension ludique et topologique : La référence au bridge n’est pas une simple métaphore. Elle engage une lecture de l’analyse comme un jeu structuré, où chacun joue une main, y compris l’analyste, mais où le jeu est biaisé par la présence d’un mort, c’est-à-dire par une absence structurante, une perte irréductible.

« Aussi bien est-ce par le médium de cette structure où s’ordonne tout transfert, qu’a pu se lire tout ce que nous savons de la structure des névrosés. De même que si le truchement de la parole n’était pas essentiel à la structure analytique, le contrôle d’une analyse par un analyste qui n’en a que le rapport verbal, serait strictement impensable, alors qu’il est un des modes les plus clairs et les plus féconds de la relation analytique (cf. le rapport). »

Dans cette formulation d’apparence modeste, Lacan développe une thèse cruciale sur la centralité de la parole dans l’expérience analytique – au point d’en faire le fondement même de la transmissibilité de la psychanalyse.

Le transfert comme structuration de la névrose : Pour Lacan, le transfert n’est pas un simple « phénomène » ou un obstacle dans la cure, mais bien une structure fondamentale où se lit la névrose. C’est à travers le transfert – cet amour

déplacé, cette répétition du rapport au savoir et au désir de l’Autre – que le sujet névrosé manifeste sa structure.

La parole comme vecteur du savoir inconscient : Lacan affirme qu’il n’est pas besoin de « voir » ou de connaître le sujet de visu pour analyser le transfert. Le contrôle d’analyse – c’est-à-dire le suivi d’une cure par un tiers analyste à partir du seul récit qu’en fait l’analyste – est une démonstration du primat du langage. L’expérience analytique est entièrement logée dans la parole et ses effets de structure.

La logique contre l’empirisme : Cette remarque critique en creux une conception naturaliste ou psychologique de l’analyse. Le transfert n’est pas un « affect » que l’on mesure à des signes comportementaux, mais une structure langagière, transmissible sous forme de discours. Cela légitime les dispositifs institutionnels du contrôle et de la supervision, mais à condition qu’ils soient eux-mêmes analysés dans leur rapport au savoir et au désir.

La transmission de l’analyse : Cette phrase suggère un point de doctrine essentiel : la psychanalyse n’est transmissible que par la parole, que dans un discours. La psychanalyse se fonde donc sur une logique du dire, et non sur une simple imitation de pratiques ou sur une observation empirique des comportements.

« Sans doute l’ancienne analyse, dite “du matériel”, peut-elle paraître archaïque à nos esprits pris à la diète d’une conception de plus en plus abstraite de la réduction psychothérapique. À en reprendre pourtant le legs clinique, il apparaîtra de plain-pied avec la reprise que nous tentons de l’analyse freudienne en ses principes. »

Ici, Lacan prend position dans le paysage psychanalytique de son temps, en opposant l’analyse “du matériel” – c’est-à- dire centrée sur le discours du patient, les associations libres, les rêves, les actes manqués – aux formes

contemporaines de la psychothérapie, qu’il qualifie de “réduction psychothérapique” abstraite.

La critique des dérives psychothérapeutiques : Lacan pointe une évolution vers des approches de plus en plus abstraites, schématiques, désubjectivées, souvent influencées par la psychologie expérimentale ou comportementaliste. Ces pratiques tendent à réduire le symptôme à un problème à résoudre, oubliant sa fonction de langage et sa place dans une structure subjective.

La défense du “matériel clinique” : En s’appuyant sur le concept de “matériel analytique”, Lacan réhabilite ce que certains analystes considèrent comme désuet : le discours du patient comme seul lieu d’investigation de l’inconscient. Le « matériel » n’est pas ici une donnée empirique, mais ce qui s’élabore dans la chaîne signifiante, ce que Freud appelait déjà le Gesprächsprozeß, le processus conversationnel.

Retour aux principes freudiens : Par cette défense, Lacan inscrit son geste dans une volonté de retour à Freud, non au sens d’un fétichisme des textes, mais comme fidélité aux principes fondamentaux de la psychanalyse : l’écoute, le langage, la parole pleine, la répétition signifiante, et non une quelconque adaptation aux normes sociales ou à l’hygiène mentale.

Le “legs clinique” comme héritage vivant : Ce que Lacan appelle ici « le legs clinique » est à comprendre non comme un corpus figé, mais comme une tradition de lecture et d’écoute du symptôme, capable de se renouveler à chaque cure. Il s’agit donc d’un héritage à reprendre en acte, dans la pratique et non dans la seule théorie.

« Et, puisque nous évoquions tout à l’heure, pour situer cette phase ancienne, la science d’une époque périmée, souvenons-nous de la sagesse que contenait celle-ci dans ses exercices symboliques et de l’exaltation que l’homme y pouvait prendre quand se brisaient les vases d’un verre encore opalisé. Et j’en tirerai pour vous un signe sur lequel vous guider.»

Ce passage emprunte au style lyrique et énigmatique propre à Lacan, mobilisant une métaphore poétique pour dire la force du symbolique dans la psychanalyse, en contraste avec les visions scientistes, positivistes ou techniques de l’être humain.

Réhabiliter la sagesse symbolique : Lacan évoque ici « une science d’une époque périmée », qui n’est pas à entendre comme scientifiquement obsolète, mais comme porteuse d’une connaissance symbolique perdue. Ce savoir ancien, incarné dans des rituels, des pratiques symboliques, voire magiques ou alchimiques, portait une dimension de sagesse et d’expérience humaine du sens, que la science moderne tend à effacer.

La beauté du geste : La métaphore du « verre opalisé » qui se brise suggère la délicatesse d’un savoir en voie de disparition, et peut-être aussi l’irréversibilité du passage d’un monde à un autre. Le verre brisé est la perte, mais aussi l’instant de révélation d’un contenu caché — comme le moment d’interprétation dans l’analyse qui fait surgir le refoulé.

Le signe comme orientation : Lacan n’offre pas ici une méthode, un protocole, mais un « signe » — un indice symbolique, un repère dans le champ du langage. C’est un appel à ne pas céder à la fascination de la “psychanalyse appliquée” ou technicisée, mais à rester dans la voie de la

transmission vivante du savoir inconscient, de la tradition interprétative freudienne, que Lacan prolonge.

Une parole adressée au désir de savoir : Le style même de cette phrase — allusive, elliptique, poétique — est significatif : Lacan s’adresse à l’inconscient de ses auditeurs, à leur désir de savoir, plutôt qu’à leur entendement académique. Il y a là une pédagogie proprement analytique : ouvrir une voie, montrer un chemin, laisser le sujet y engager son pas.

« Plus d’une voie se propose à votre recherche, en même temps que des entraves y sont mises de toutes parts au nom d’interdits, de modes, de prétentions au “classicisme”, de règles souvent impénétrables et, pour tout dire, de mystifications, – j’entends le terme au sens technique que lui a donné la philosophie moderne. »

Dans ce passage, Lacan met en garde ceux qui s’engagent dans l’expérience analytique contre les forces qui tendent à figer, détourner ou réduire la portée subversive et heuristique de la psychanalyse. Il y formule une critique très forte de ce qu’on pourrait appeler la bureaucratisation du savoir psychanalytique, et en appelle à un esprit de recherche véritable, libre, rigoureux et exigeant.

La pluralité des voies : Lacan reconnaît que la psychanalyse n’est pas un dogme mais un champ ouvert, traversé de possibles. Il insiste sur la multiplicité des approches, ce qui suppose une certaine plasticité du savoir psychanalytique, à condition de rester fidèle à sa structure de langage et à l’inconscient comme référent.

Les mystifications : Le mot est ici employé dans son sens philosophique, notamment chez Marx ou Nietzsche, pour désigner ce qui masque la réalité sous un voile idéologique. Les « mystifications » désignent alors les discours d’autorité, les traditions figées, ou encore les dogmes pseudo-

classiques qui rendent opaques le champ du savoir au lieu de le clarifier. C’est une attaque directe contre la sclérose de la doctrine dans le milieu analytique institutionnalisé.

Interdits et prétentions : Lacan critique les censures internes du champ analytique : les effets de pouvoir, de mode, ou d’appartenance, qui viennent se substituer au véritable désir de savoir. Ces entraves peuvent étouffer l’élan du chercheur ou du praticien, en imposant des « règles impénétrables » sous couvert de tradition ou d’orthodoxie.

Un appel à la pensée libre : Ce passage est une invitation à la traversée des fantasmes institutionnels, pour retrouver l’essence de la démarche analytique : une pensée critique, vivante, ancrée dans l’expérience du sujet. Lacan y invite à se méfier de tout ce qui prétend protéger le savoir, alors qu’il ne fait que le stériliser.

« La psychanalyse, si elle est source de vérité, l’est aussi de sagesse. Et cette sagesse a un aspect qui n’a jamais trompé depuis que l’homme s’affronte à son destin. Toute sagesse est un gay savoir. Elle s’ouvre, elle subvertit, elle chante, elle instruit, elle rit. Elle est tout langage. »

Ce passage vibrant est l’un des plus lumineux de ce discours — il manifeste le souffle vital, presque joyeux, que Lacan veut rendre à la psychanalyse. Il y célèbre la dimension poétique et jubilatoire du savoir que permet l’expérience analytique lorsqu’elle est affranchie de ses caricatures normatives.

Une vérité joyeuse : Lacan rappelle que la psychanalyse, bien qu’issue du travail sur la souffrance, ne se réduit pas à un savoir triste ou austère. Elle ouvre à une vérité vivante, souvent dérangeante, mais capable d’apporter du jeu, du chant, du rire : elle est, au sens nietzschéen, un gay savoir.

C’est là une rupture radicale avec le sérieux compassé qui envahit parfois les lieux d’enseignement ou de cure.

Le savoir qui subvertit : La psychanalyse n’est pas une transmission figée de dogmes. Elle est, comme toute sagesse véritable, une subversion de la fausse évidence, des récits tout faits, des figures d’autorité. Elle travaille la langue, la détourne, la déplie, la désarticule parfois pour mieux en faire entendre les fractures du sujet.

L’inconscient et le style : En disant que toute sagesse « est tout langage », Lacan réaffirme ce que Freud avait ouvert : l’inconscient est structuré comme un langage, et à ce titre, il porte une esthétique propre, une musique, une poésie. La cure elle-même devient alors un travail du style du sujet sur sa propre parole.

Contre la morosité doctrinale : Cette évocation du gay savoir s’oppose à la morosité des « tâches » et des « termes » abordés dans les cercles psychanalytiques institutionnels, déjà dénoncée dans le précédent séminaire. Pour Lacan, le style fait la pensée, et une pensée qui ne chante plus, ne joue plus, ne dérange plus, n’est plus qu’un catéchisme.

« Car l’analyse dialectique que nous venons de tenter du déploiement des structures délirantes, Freud n’y a pas seulement trouvé un raccourci, il lui a donné son axe à y tracer son chemin au ras des formes grammaticales sans paraître embarrassé que ce fût là une déduction “trop verbale”. »

Ici, Lacan s’attaque à un point fondamental : le statut du langage dans l’élaboration des structures cliniques, et particulièrement celles du délire. Il y défend vigoureusement l’idée que ce que Freud a ouvert avec sa lecture des psychoses, c’est la voie d’une déduction par le langage lui-même, et non pas par un appareil psychologique purement théorique.

La grammaire du délire : Lacan montre que la forme grammaticale n’est pas un ornement, mais le lieu même où la structure subjective se déploie — et dans le cas du délire, se dérègle. Cette remarque souligne l’influence souterraine, mais déterminante, de la linguistique sur son approche. La forme verbale, le temps, la personne, l’agencement syntaxique : tout participe de l’économie du symptôme.

“Trop verbal” : un reproche déjoué : Il reprend ici une critique qui lui fut adressée, et qui est encore souvent lancée à la psychanalyse : celle d’être trop verbale, de surinterpréter les mots. Mais Lacan renverse cette accusation : le délire lui- même se construit par les mots, dans une logique précise, qui s’entend dans les formulations, les réversions, les glissements de sens. Il ne s’agit donc pas de poésie flottante, mais d’un diagnostic fondé sur une clinique du langage.

L’axe freudien du délire : En évoquant « l’axe » que Freud a tracé dans le délire, Lacan souligne que l’interprétation freudienne n’est pas aléatoire ni intuitive : elle repose sur une lecture rigoureuse des formations verbales du sujet. Cela signifie que le délire peut être lu comme un texte, et non comme un pur éclatement de la pensée. Il y a des lois, une syntaxe du symptôme, un style du sujet.

Une défense du langage contre la réduction organiciste : Ce passage est aussi une critique voilée des approches psychiatriques classiques, qui tentent de saisir la psychose en dehors du langage, par des modèles biologiques, comportementaux ou statistiques. Pour Lacan, la parole du sujet psychotique n’est pas hors-sens, elle est autre — mais lisible, à condition d’en respecter la grammaire propre.

« Ce que vous comprendrez facilement à être juste assez déniaisés pour ne plus croire que la pensée soit supposée dans la parole. Car, outre que la parole s’accommode fort bien du vide de la pensée, l’avis que nous recevons des penseurs est justement que pour l’usage que l’homme en fait d’ordinaire, la parole si tant est qu’il y ait quelque chose à en penser, c’est bien qu’elle lui a été donnée pour cacher sa pensée. »

Ce passage – provocant et dense – frappe par sa radicalité. Lacan attaque ici un préjugé fondateur de la métaphysique occidentale : que la parole serait transparente à la pensée, et que parler revient à exprimer ce que l’on pense. Or, selon lui, la parole ne suppose pas la pensée, et peut même exister sans elle.

Le divorce entre parole et pensée : Lacan inverse la perspective traditionnelle. Là où l’on croit naïvement que la parole est l’expression fidèle de la pensée, il démontre que la parole fonctionne indépendamment – voire en contradiction – avec ce que le sujet pense. C’est l’un des fondements de sa conception de l’inconscient comme structuré « comme un langage » : la parole révèle autre chose que ce que le sujet croit dire.

La parole comme masque : Lacan reprend une intuition ancienne, chez les moralistes ou chez Freud, mais il la pousse plus loin : la parole peut masquer, se substituer, se faire écran. Ce n’est pas l’intention consciente qui détermine le sens d’un énoncé : c’est la structure signifiante qui produit, malgré le sujet, un effet de vérité – souvent embarrassant.

Clinique de la parole vide : Pour l’analyste, cette conception est fondamentale. Le symptôme, la formation de l’inconscient, parle en creux à travers les lapsus, les actes manqués, les répétitions. La parole vide n’est pas une parole sans valeur : c’est une énonciation pleine de sens pour

l’analyste, à condition de l’écouter au-delà du contenu manifeste.

Critique du psychologisme : Cette position lacanienne est aussi une manière de s’opposer aux courants psychologisants qui veulent toujours ramener le langage à une intention psychique préalable. Or, pour Lacan, c’est dans l’effet de parole, et non dans une intention, que le sujet se constitue.

« Les moyens de l’analyse se limitent à la parole, c’est que, fait digne d’être admiré en une action humaine, ils sont les moyens de sa fin. »

Cette phrase, placée en clôture du discours, scelle le propos de Lacan avec une densité conceptuelle et une élévation éthique propre à sa pensée. Il y exprime ce qui, pour lui, donne sa dignité à l’acte analytique : la parole n’est pas simplement un outil ; elle est la voie et la finalité de l’analyse. Une clôture sur la téléologie du langage : Lacan affirme que l’analyse repose uniquement sur la parole, non par pauvreté de moyens, mais parce que la parole est le lieu même où le sujet se constitue, où il se perd et peut éventuellement se retrouver. Ce n’est pas l’interprétation, ni même le savoir de l’analyste qui est au cœur de l’analyse, mais l’acte même de parler.

Moyens et fins confondus : Lacan rappelle ici un principe aristotélicien retravaillé par la dialectique hégélienne : lorsque le moyen est adéquat à la fin, c’est que la vérité de l’acte s’y loge entièrement. La parole, pour l’analysant, est le vecteur du transfert, le champ du symptôme, le lieu de la répétition — et c’est aussi, dans la cure, le vecteur possible de la transformation subjective.

Une éthique de la parole : Le psychanalyste n’est pas un technicien du symptôme. Il n’agit pas sur le sujet, mais il

écoute ce qui, dans la parole du sujet, le constitue comme sujet barré, divisé, désirant. Ce respect radical de la parole est une éthique : celle de ne pas forcer, de ne pas guider, de ne pas consoler — mais de soutenir l’acte de parole comme acte de vérité.

Résistance à la modernité technique : Enfin, Lacan oppose ici la psychanalyse à toutes les formes d’objectivation, d’évaluation, de mesure. Dans une époque tentée par la médicalisation ou la technicisation du soin psychique, rappeler que la parole est à la fois le moyen et la fin de la cure, c’est affirmer que la psychanalyse ne peut être évaluée selon les critères des sciences positives.

Ce Discours de Rome n’est pas un simple rapport inaugural. C’est un manifeste théorique majeur, fondateur de l’orientation lacanienne : retour à Freud, centralité de la parole, critique du moi, introduction du symbolique, et insistance sur la fonction du langage. Il annonce déjà tout ce qui sera ensuite formalisé dans les Séminaires.

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