Conférence à l’université de Milan
Conférence à l’université de Milan (1972)
Contexte de la conférence
La conférence à l’université de Milan, donnée par Lacan le 12 mai 1972, s’inscrit dans un contexte de diffusion internationale de son enseignement et de son influence croissante dans les cercles intellectuels européens. Cette intervention témoigne de l’intérêt que les universitaires italiens, notamment dans les domaines de la psychanalyse, de la philosophie et de la linguistique, portent alors à son œuvre. Elle se situe dans une période où Lacan est largement reconnu comme une figure centrale de la psychanalyse en Europe, mais aussi comme un penseur dont l’influence dépasse les frontières de la psychanalyse pour toucher des domaines comme la philosophie, la linguistique et la critique littéraire. À Milan, en particulier, Lacan trouve un public réceptif, intéressé par ses idées innovantes.
La montée de l’intérêt pour Lacan en Italie
En Italie, dans les années 1970, on note un intérêt croissant pour les théories lacaniennes, particulièrement
parmi les philosophes, les linguistes et les psychanalystes. La psychanalyse est en plein essor dans le pays, notamment grâce à l’influence de la pensée freudienne et des débats intellectuels autour du langage et du sujet. Lacan est perçu comme une figure novatrice qui repense la psychanalyse à travers le prisme du langage, de la structure et de la philosophie.
Lacan et le contexte universitaire À cette époque, Lacan cherche à établir un dialogue avec les universitaires et à intégrer sa réflexion dans des discussions interdisciplinaires. Ses idées sur le langage, le réel et le symbolique trouvent un écho dans les cercles académiques. L’université de Milan, connue pour son dynamisme intellectuel, est un lieu propice à cet échange.
Le moment dans l’enseignement de Lacan En 1972, Lacan approfondit sa théorie des quatre discours (du maître, de l’hystérique, universitaire et de l’analyste) et travaille sur les implications du nœud borroméen dans la structuration du sujet. La conférence de Milan est l’occasion de présenter certaines de ces idées à un public universitaire, et de les confronter à des questions venant d’un contexte culturel différent.
Organisation de la conférence
La conférence est organisée par des professeurs et des chercheurs de l’université de Milan, en collaboration avec des psychanalystes italiens qui suivent de près les enseigne- ments de Lacan. Elle s’inscrit dans une série d’événements
académiques visant à examiner les rapports entre psychanalyse, philosophie et linguistique, disciplines très en vogue à l’époque dans les milieux intellectuels italiens.
Pourquoi Lacan a-t-il été invité ? Lacan est alors reconnu comme une figure incontournable de la psychanalyse et un penseur novateur du langage. Son invitation répond à un double objectif : offrir une occasion aux étudiants et chercheurs italiens d’interagir directement avec lui et permettre à Lacan de clarifier et de diffuser ses concepts auprès d’un public universitaire international, consolidant ainsi son influence en dehors de la France.
Thèmes abordés
Le langage et le sujet Lacan développe ses idées sur la structuration du sujet par le langage, notamment en insistant sur le rôle du signifiant et sur le fait que l’inconscient est structuré comme un langage.
Le discours universitaire
La conférence est aussi une occasion pour le psychanalyste de présenter sa critique du discours universitaire en tant que structure, notamment par rapport au discours analytique.
Le réel et la jouissance Il aborde des questions liées au réel, à la jouissance, et à la manière dont la psychanalyse permet d’approcher ce qui échappe au symbolique et au langage.
L’inconscient structuré comme un langage Un des thèmes principaux abordés par Lacan lors de cette conférence est son concept central selon lequel l’inconscient est structuré comme un langage. Le psychanalyste explique que l’inconscient fonctionne à travers des structures signifiantes, opérant selon des lois similaires à celles du langage, soulignant qu’il n’est pas un simple réservoir de désirs refoulés, mais bien un système organisé de signifiants qui se manifestent dans le discours, les symptômes et les actes manqués.
Signifiant et signifié Lacan discute la distinction entre signifiant et signifié, insistant sur le fait que ce sont les relations entre les signifiants qui organisent le sens, et non une relation directe entre un mot et une chose. Cette perspective remet en question les approches plus traditionnelles de l’inconscient en psychanalyse.
La topologie et le sujet Lacan introduit également des concepts topologiques, qu’il utilisait de plus en plus à cette époque pour formaliser ses idées. Il mentionne, par exemple, la bande de Möbius, un objet topologique qui n’a qu’une seule face et un seul bord, pour illustrer la continuité entre l’intérieur et l’extérieur du sujet.
Le nœud borroméen Bien que ce concept soit développé plus pleinement dans des séminaires ultérieurs, Lacan esquisse l’idée que la structure
psychique peut être comprise à travers des objets topologiques comme le nœud borroméen, où les registres du réel, du symbolique et de l’imaginaire sont liés de manière indissociable.
Le discours de l’analyste
Lacan aborde la question du discours de l’analyste, qui est au centre de la pratique psychanalytique : le rôle de l’analyste n’est pas de délivrer un savoir ou de guider le patient selon des principes préétablis, dit-il, mais de permettre au sujet de découvrir sa propre vérité à travers l’exploration de son discours inconscient.
La fonction de l’analyste Lacan insiste sur le fait que l’analyste doit occuper une position dans laquelle il peut écouter les formations de l’inconscient du sujet sans imposer ses propres interprétations. Cette position est essentielle pour que le processus analytique puisse révéler les vérités cachées du sujet.
La jouissance et le désir Lacan évoque également les concepts de jouissance et de désir, qui sont des notions centrales dans son enseignement. Il explique que le désir est structuré par le manque, et la façon dont la jouissance peut représenter une transgression des limites symboliques, souvent au-delà du principe de plaisir.
Le désir de l’Autre Lacan rappelle que le désir est toujours pris dans le désir de l’Autre, soulignant sa dimension intersubjective et la manière dont il est médiatisé par le langage et les relations symboliques.
La différence sexuelle Un autre point d’intérêt de cette conférence est l’intro- duction des réflexions de Lacan sur la différence sexuelle. Il aborde la question du « pas-tout » en relation avec la jouissance féminine, un thème qui sera développé plus amplement dans son séminaire « Encore » (1972-1973). Lacan commence à esquisser une théorie selon laquelle la jouissance féminine échappe à la capture par le discours phallique, introduisant ainsi une dimension « autre » de la jouissance.
L’importance de la conférence
Pour le public italien Cette intervention est marquante pour la psychanalyse en Italie, renforçant l’intérêt pour Lacan parmi les intellectuels du pays et favorisant l’intégration de ses idées dans les débats universitaires locaux.
Pour Lacan Elle témoigne de sa volonté d’élargir l’audience de son enseignement au-delà des cercles psychanalytiques français et de dialoguer avec des traditions intellectuelles diverses. La conférence lui permet aussi d’affirmer l’universalité de sa réflexion sur la psychanalyse, tout en restant ancré dans une critique des institutions académiques. Cette intervention constitue un événement notable dans son parcours, Lacan y abordant plusieurs thèmes centraux de sa pensée devant un public universitaire. Cette conférence est souvent mentionnée du fait de sa portée théorique et de la manière dont Lacan présente certains de ses concepts clés, tout en s’engageant dans un dialogue avec son auditoire.
Public et impact Le public de cette conférence, composé principalement d’intellectuels, de psychanalystes et d’étudiants, donne à l’événement un caractère universitaire, mais aussi engagé dans les débats intellectuels de l’époque. Cette conférence contribue à diffuser les idées lacaniennes en Italie, où Lacan exerce déjà une certaine influence.
En résumé
Cette conférence représente un moment essentiel dans l’enseignement de Lacan. Il y présente de manière condensée certains des concepts les plus importants de sa pensée. Il y aborde des thèmes tels que le langage, la topologie, le discours de l’analyste, la jouissance et la différence sexuelle. Cette conférence permet de saisir la complexité et la richesse de la réflexion de Lacan, tout en offrant un aperçu de la manière dont ses idées sont alors reçues et discutées dans un contexte international. Elle illustre également l’impact croissant de Lacan en dehors de la France, et la manière dont ses idées résonnent dans les milieux universitaires et psychanalytiques italiens.
Le texte de cette conférence est inclus dans le recueil Autres écrits (Seuil, 2001).
Citations, interprétations et commentaires
Pour commencer cette conférence Lacan évoque les conditions de réception de son discours, exprimant son embarras face à un auditoire non francophone. Il rappelle la difficulté de transmettre son enseignement hors de son séminaire et souligne que ses 'Écrits' ne peuvent suffire à eux seuls à en restituer le fil. L’idée de 'poubellication' oppose la publication à une exigence de rigueur discursive.
« Je suis très heureux d’y voir un très grand nombre de figures jeunes puisque c’est sur… enfin, c’est dans elles je veux dire, ces figures, que je mets mon espoir. »
Lacan entame ici sur un mode à la fois modeste et espiègle : il installe un lien direct avec son public. Le glissement de « sur elles » à « dans elles » signale une tension fondamentale : le désir d’un transfert de savoir ne s’inscrit pas sur une surface mais dans une structure subjective. Il ne s’agit pas de simple transmission d’un contenu, mais de susciter un effet. L’« espoir » de Lacan loge dans cette possibilité d’un effet subjectif, pas dans une didactique classique.
« Alors, j’ai annoncé que je parlerais Du discours psychanalytique – ce n’est pas un terme que j’ai avancé depuis longtemps, mais quand même depuis trois ans. »
Lacan rappelle ici que l’expression discours psychanalytique est relativement récente dans son enseignement (datant du Séminaire XVII, L’envers de la psychanalyse). Ce n’est pas une trouvaille terminologique, mais une reformulation structurale de la psychanalyse comme lien social, au même titre que les autres discours (maître, universitaire, hystérique). Il situe ainsi la psychanalyse dans un champ
formel, réglé, et non plus seulement dans une praxis thérapeutique.
« Les Écrits, paraît-il, ne vous paraissent pas faciles. Ça c’est vrai : ils ne le sont pas, pas du tout même. C’est qu’ils n’ont jamais été faits pour remplacer mon enseignement. »
Lacan souligne la nature orale, performative et contextuelle de son enseignement. Les Écrits sont des fragments, souvent issus d’interventions conjoncturelles. Loin d’être des manuels, ils sont comme des « objets partiels » de sa doctrine : énigmatiques, équivoques, destinés à ouvrir des brèches plutôt qu’à fixer des certitudes. L’enseignement passe par une adresse, un moment, un rythme – non par un livre.
« Auditoire et éditoire, si je peux m’exprimer ainsi, ce n’est pas du tout du même niveau. »
La distinction ironique entre auditoire et éditoire oppose deux régimes : celui du dire vivant et du transfert (auditoire), et celui de la trace publiée, de la diffusion désincarnée (éditoire). Cela rejoint le débat entre la lettre et la parole, central chez Lacan. Il joue ici sur l’équivoque des signifiants pour faire résonner la différence entre un discours adressé et un texte public.
« Ce que j’appellerai le jeu des signifiants. Le jeu des signifiants, ça glisse au sens. Mais l’important dans ce que j’énonce c’est que ça ne glisse jamais qu’à la manière d’un dérapage. »
C’est ici l’un des points théoriques majeurs : le sens est toujours le produit secondaire d’un déplacement signifiant,
un effet de glissement (métonymie) ou de substitution (métaphore). Lacan insiste sur la nature fondamentalement instable du sens : il « dérape ». Cela rejoint l’idée que l’inconscient est structuré comme un langage – mais un langage dont la vérité réside dans ses failles.
Le langage comme condition de l’être parlant : Lacan introduit ici le jeu des signifiants, en insistant sur le fait que le sens n'est qu'un effet de dérapage signifiant. Il insiste sur la différence entre langue et langage, et sur le rôle fondamental du langage dans la constitution du monde humain. L’idée d’une 'absence de Weltanschauung' chez Lacan souligne la priorité du symbolique sur toute forme de vision du monde.
« Le langage, on a le sentiment que ça définit un être, qu’on appelle généralement l’homme. […] Ce n’est pas seulement que la langue fasse partie de son monde, c’est que c’est ça qui soutient son monde de bout en bout. »
Lacan insiste ici sur l’antériorité structurale du langage : ce n’est pas l’homme qui produit du langage, c’est le langage qui produit l’homme comme être parlant (parlêtre). Ce n’est pas une Weltanschauung, précise-t-il, mais un fait structurel : le monde de l’homme est tissé de langage. Cette thèse renverse toute ontologie classique : il n’y a pas de monde donné, il y a un monde constitué par la fonction signifiante.
« Ce que j’ai appelé tout à l’heure ce dérapage, cette glissade qui se fait avec l’appareil du signifiant… c’est ça qui détermine l’être chez celui qui parle. Le mot d’être n’a aucun sens au dehors du langage. »
Lacan affirme ici une thèse radicale : l’être n’existe pas hors du langage. Il n’y a pas d’essence préalable à l’être parlant : son être est un effet du signifiant. Cela prolonge son affirmation que le sujet est représenté par un signifiant pour
un autre signifiant : l’être n’est pas substance, il est effet de structure. En ce sens, le sujet est une invention du langage.
« Il y a quelque chose de plus primaire que les effets de signification. »
Lacan souligne ici une distinction essentielle : le signifiant précède le signifié. Contre toute linguistique naïve qui ferait du langage un véhicule du sens, il affirme que la fonction du signifiant n’est pas de signifier, mais d’introduire une différence. La signification est un effet secondaire, souvent trompeur. La psychanalyse ne cherche pas le sens en tant que tel, mais ce qui, dans le dire, fait surgir le sujet.
« Le signifiant, c’est comme le style : c’est déjà pareil, c’est du style. »
Dans cette métaphore, le signifiant est comparé au style, c’est- à-dire à une manière singulière, une empreinte, une coupure. Le style est l’expression d’un sujet dans sa singularité – non par son contenu, mais par sa manière de dire. Ainsi, chaque sujet est stylisé par sa langue, par sa position dans le langage, par la manière dont il est pris dans le jeu des signifiants. C’est un écho à l’idée que l’inconscient est un savoir-faire avec la langue.
Lacan opère un déplacement décisif : il distingue la psychanalyse de la psychothérapie en recentrant l’expérience analytique sur le signifiant et sur l’effet qu’il produit, plutôt que sur une visée normative ou curative. Il interroge également, avec une ironie mordante, la prétention des analystes à vouloir “guérir”, tout en rappelant l’inconfort fondamental du sujet parlant face à la sexualité.
Psychanalyse, psychothérapie et sexualité : l’impasse structurale : Lacan insiste sur le fait que l'être humain est
pris dans le langage, sans pouvoir situer son origine. Il critique la croyance que le langage serait essentiellement porteur de sens. La pratique analytique révèle, selon lui, la primauté du signifiant sur la signification.
« Si on ne part pas de ce niveau qui est le niveau de départ, on ne peut absolument rien faire de plus dans l’expérience psychanalytique… on ne peut rien faire de plus que de faire de la bonne psychothérapie… »
Lacan trace ici une frontière nette : la psychanalyse ne peut se réduire à une psychothérapie. Là où la psychothérapie vise le réajustement, l’adaptation ou la guérison, la psychanalyse touche au noyau irréductible du sujet : sa division, sa jouissance, son impasse structurale face au langage. Le point de départ est donc fondamental : c’est le signifiant, et non pas le symptôme comme message à interpréter ou à effacer.
« C’est fou ce qu’ils aiment l’être humain, qu’ils veulent son bien, sa normalité – c’est inouï, enfin, n’est-ce pas, c’est inouï la folie de guérir, de guérir de quoi ? »
L’ironie est mordante : Lacan se moque des psychanalystes “humanistes”, en quête de normalisation. Il renverse la perspective : le symptôme est une réponse du sujet à une impasse du langage, non une simple anomalie à corriger. La question n’est pas : “guérir de quoi ?”, mais plutôt : “qu’est- ce qui pousse à appeler maladie ce qui est en réalité le produit d’une structure ?”
« L’homme, bien sûr, appelé au sens large, la femme non plus ; enfin, il n’y a rien qui aille si mal que les rapports de l’homme et de la femme.»
Nous voici au cœur de l’impasse sexuelle, que Lacan formule ailleurs dans sa célèbre maxime : « Il n’y a pas de rapport sexuel ». Ce n’est pas une constatation morale ou sociologique, mais une conséquence logique de la structure du langage : le signifiant ne permet pas d’écrire une relation sexuelle qui ne soit pas médiée par un manque, par une impossibilité de complémentarité. Le malentendu est donc constitutif de la rencontre entre les sexes.
« Ce dérapage du signifiant dont je parlais tout à l’heure, qui fait qu’au nom du fait qu’il a dépeint ça “sexualité”, on suppose qu’il savait ce que ça voulait dire : sexualité. Mais justement ce qu’il nous explique c’est qu’il ne le sait pas. »
Lacan recentre la découverte freudienne sur un non-savoir. La sexualité n’est pas un domaine du savoir, mais une zone d’énigme. Le mot « sexualité » est ici traité comme un signifiant, un lieu de vacillation, de déplacement. Ce que Freud découvre, c’est précisément l’échec de tout savoir stable sur la sexualité. Ce dérapage, cette indécidabilité du signifiant, ouvre le champ de l’inconscient.
« Il y a des champs où [le langage] réussit… mais où ça ne réussit jamais que pour faire partage de ce qui paraît aller bien chez les animaux – à savoir qu’ils ont l’air de baiser d’une façon bien polie. »
Dans cette formule aussi drôle que cruelle, Lacan souligne que les animaux semblent ne pas être embarrassés par le langage, donc par le désir, la pudeur, la jouissance. Leur copulation est directe, “polie”, sans excès. Chez l’homme, le langage introduit une perversion fondamentale : il perturbe l’accès à la jouissance sexuelle, il l’inscrit dans une économie du manque et du fantasme. C’est pourquoi, chez l’être parlant, la sexualité est toujours ratée, toujours prise dans des malentendus.
Lacan déplie sa réflexion sur le semblant, élément fondamental dans la structure de tout discours, y compris celui de l’analyste. Il y développe également l’idée que le discours analytique suppose un décollage d’avec le sens immédiat, en misant sur la logique du signifiant plus que sur la compréhension. Ce moment est décisif : il articule le point de rupture entre savoir, vérité, jouissance et semblant.
Le semblant, le discours, et la place de l’analyste : À travers une critique acérée de l’idéalisme thérapeutique des psychanalystes, Lacan souligne l’échec structurel des rapports sexuels. Il moque l’illusion d’un accord sexuel, posant la sexualité comme lieu d’émergence du malaise humain. La notion de semblant devient centrale dans son discours.
« Il n’y a aucun discours possible qui ne serait pas du semblant. »
Voici un des énoncés les plus puissants du Lacan tardif. Le discours – tout discours – ne peut fonctionner qu’en passant par le semblant, c’est-à-dire ce qui tient lieu de vérité, sans coïncider avec elle. Le semblant n’est pas le mensonge, mais une structure : ce qui rend possible la vérité en la voilant. Même le discours analytique n’échappe pas à cette condition. Il ne peut prétendre à une vérité nue.
« L’ennuyeux c’est qu’il [l’analyste] finit par le croire, et alors ça le fige lui-même, complètement. »
Ce danger de croire à son propre semblant est précisément ce que Lacan désigne comme l’impasse de l’analyste. S’il prend pour vérité ce qui n’est que fonction structurale, il devient « imbécile », figé, prisonnier de son propre fantasme de maîtrise ou de guérison. L’analyste ne doit jamais oublier
que sa position est fondée sur une fiction, celle du sujet supposé savoir, qui n’est pas un savoir réel, mais un effet du transfert.
« Lui expliquer la règle : dire à une personne comment il faut qu’elle parle… Et que ça arrive à donner quelque chose, qu’il s’agit de comprendre pourquoi quelque chose qui se fait avec cet appareil que j’appelle le signifiant, ça peut avoir des effets. »
Lacan recentre la pratique analytique : faire parler, selon une règle, c’est-à-dire dans un cadre (la règle fondamentale), où le signifiant peut opérer et produire un effet – non pas au niveau du sens, mais de la subjectivation. Il y a une logique dans le signifiant, une structure qui permet à l’analyse d’avoir des effets sur le sujet, bien que ni l’analyste ni l’analysant n’en maîtrisent complètement le sens.
« Le discours analytique, c’est ce quelque chose, très précisément au niveau où le signifiant est l’Un, la racine même du signifiant. Ce qui fait que le signifiant, ça fonctionne, parce que c’est là qu’on attrape l’Un. »
Le signifiant, pour Lacan, ne représente jamais qu’un sujet pour un autre signifiant. Mais il y a un point inaugural, un S1, un premier signifiant, d’où se dérive toute la chaîne. C’est ce S1 qui, mis en fonction dans le discours analytique, produit un effet de division du sujet (S barré), et génère ce que Lacan appelle le plus-de-jouir. Le discours analytique retourne donc l’ordre établi du discours du maître : il déplace le pouvoir du S1, en le faisant jouer autrement, à des fins de dés-assujettissement.
« Il y a des contradictions sur lesquelles on peut construire quelque chose, et puis d’autres sur lesquelles on ne peut rien construire du tout.»
Tout ne se vaut pas dans le champ de la contradiction. Certaines antinomies subjectives – comme celles que produit le lapsus, le symptôme ou l’acte manqué – sont analysables, car elles révèlent une logique du sujet. D’autres sont des impasses, des résistances stériles. Le travail analytique consiste justement à soutenir le déchiffrage du symptôme, à repérer là où le sujet trébuche sur son propre discours, pour en extraire un reste : l’objet petit a.
La structure des discours et leurs inversions respectives, avec une focalisation sur la subversion introduite par le discours analytique et sur sa différence d’avec le discours capitaliste, substitut moderne du discours du maître.
Les quatre discours : maître, capitaliste, analytique, et l’enjeu du sujet : Lacan revient sur son propre parcours, son entrée dans la psychanalyse via la psychose, et sa volonté de retour à Freud. Il insiste sur le signifiant comme élément clé du fonctionnement de l’inconscient. Il critique l’usage galvaudé du mot 'signifiant' dans le discours contemporain.
« Le signifiant, c’est ce qui a introduit dans le monde l’Un, et il suffit qu’il y ait de l’Un pour que ça… ça commence. »
Lacan évoque ici l’invention du signifiant comme événement originaire : le signifiant produit l’Un, c’est-à-dire la coupure, l’élément fondamental à partir duquel toute série, tout système symbolique peut s’engendrer. Ce premier Un, S₁, dans le discours du maître, prend le pouvoir sur les autres signifiants (S₂), fondant la hiérarchie de la connaissance et de la domination. C’est parce qu’il y a un S₁ que le monde fonctionne selon un ordre.
« Pour obéir, il faut qu’il [l’esclave] sache quelque chose. »
Lacan reprend ici la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave, en soulignant que le savoir est du côté de l’esclave, non du maître. Le maître n’a pas besoin de savoir, il commande. L’esclave, en revanche, est celui qui travaille, donc qui sait faire. Ce déplacement du savoir vers le bas de la chaîne sociale trouve son écho dans la structure des discours : le savoir est toujours produit à partir du travail d’un autre, d’un sujet divisé.
« Le discours du maître, c’est que ça marche. »
Ce qui caractérise le discours du maître, c’est sa finalité pragmatique : que l’ordre soit obéi, que la chaîne fonctionne, que les positions soient maintenues. Il n’a que faire de la vérité ou de la jouissance : il cherche l’efficacité. C’est ce que Lacan désigne d’un trait ironique : « que ça marche », sans souci des effets de subjectivation.
« Le discours capitaliste est… quelque chose de follement astucieux, mais voué à la crevaison. »
Voici une affirmation retentissante : le discours capitaliste, pour Lacan, est une ruse réussie, mais insoutenable à terme. Il est une variation perverse du discours du maître, dans lequel le sujet (S barré) prend la place initiale du S₁. Cette inversion permet une circulation accélérée de la jouissance, sans limite ni entrave – ce qui le rend « efficace » mais aussi auto-destructeur. Lacan parle d’un système qui se consomme trop vite, donc se consume.
« Si le discours analytique avait pris corps… ils [les jeunes] sauraient mieux ce qu’il y a à faire pour faire la révolution. »
C’est une provocation majeure. Lacan se situe ici dans le contexte post-68, face à une jeunesse en quête de rupture. Il affirme que la révolution véritable devrait s’appuyer sur le discours analytique, c’est-à-dire sur un savoir du sujet divisé, du désir, de la jouissance, et non sur une illusion de transparence ou de réconciliation. Le discours analytique déjoue les promesses de totalité ou d’harmonie : il met en jeu un savoir inconscient, un savoir de la faille, et non du progrès.
« Ce qu’il faudrait, c’est arriver à ce que le discours du maître soit un peu moins primaire, et pour tout dire un peu moins con. »
Lacan n’est jamais aussi mordant que lorsqu’il parle du discours du maître. Il le décrit ici comme simpliste, autoritaire, aveugle à ses propres fondements. L’analyse, en revanche, travaille dans la subtilité des signifiants, dans l’écart, dans le reste. Il ne s’agit pas de remplacer un pouvoir par un autre, mais de déconstruire l’économie du pouvoir par l’élucidation du désir.
Voici un moment charnière de la pensée de Lacan : la rencontre entre le discours analytique et la formalisation logique, notamment sous la forme de l’algorithme, du mathème, et de la structure. C’est ici que s’opère l’un des passages les plus décisifs du Lacan tardif.
Mathème, algorithme et effet du signifiant : l’inconscient entre logique et structure : Lacan évoque la structure du discours analytique en la reliant à la logique mathématique, en particulier à la théorie des ensembles. Lacan souligne le rôle fondamental de l’Un et du signifiant-maître dans la structuration des discours, notamment du discours du maître et du discours capitaliste.
« Le discours c’est quoi ? C’est ce qui, dans l’ordre… dans l’ordonnance de ce qui peut se produire par l’existence du langage, fait fonction de lien social. »
Lacan donne ici une définition formelle du discours, rigoureusement distincte de la parole ou du langage. Le discours, au sens lacanien, est une structure différentielle, un appareil qui articule des positions subjectives selon une topologie fixe : agent, autre, vérité, production. Cette topologie permet de modéliser les régimes de lien social, et donc d’y inscrire, au même titre que le discours du maître ou de l’universitaire, le discours analytique.
« Il n’y en a pas trente-six possibles, il n’y en a même que quatre…»
C’est l’un des moments fondateurs de sa théorie des quatre discours (maître, universitaire, hystérique, analytique). Cette réduction est capitale : tout lien social s’organise selon une combinatoire finie, qui repose sur la permutation de quatre termes :
• S₁ (signifiant maître), • S₂ (savoir), • $ (le sujet barré), • a (objet petit a).
Ce formalisme est réducteur en apparence, mais ouvert sur une immense combinatoire d’effets. Il permet à Lacan de penser, en psychanalyste et non en sociologue, les formes de domination, de savoir, de division du sujet et de production de jouissance.
« Le signifiant, c’est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant.»
Là, Lacan formule une définition dense et décisive du signifiant, que l’on pourrait dire « canonique ». Elle rompt radicalement avec l’idée saussurienne d’un signifiant lié à un signifié. Ici, le signifiant est ce qui articule une division du sujet, une aliénation, et il ne se comprend que dans sa chaîne, dans sa différence d’avec un autre signifiant. Ce glissement perpétuel produit un effet de sujet, c’est-à-dire quelque chose qui échappe, qui reste barré ($).
« Ce que j’ai appelé là le plus-de-jouir […], c’est le terme qui est appliqué à ce niveau, que nous connaissons bien, qui s’appelle le désir.»
Voici le croisement fondamental entre jouissance et désir. Le plus-de-jouir, produit du discours, est ce qui excède la satisfaction, ce qui reste après coup, ce qui cause le renouvellement du désir. Il est l’héritier du surplus de valeur (Mehrwert) marxiste, transposé dans le champ pulsionnel. L’objet petit a devient ainsi la cause du désir, et non son but : il est produit par la chaîne signifiante, et pourtant il la hante.
« Cet énoncé qui est assertif par sa forme, appartient au modal pour ce qu’il émet d’existence. »
Lacan opère ici un passage extrêmement subtil : il applique au discours analytique les catégories de la logique modale. L’énoncé, lorsqu’il « émet » de l’existence, devient un acte logique, non une simple assertion. Cela résonne fortement avec sa formulation :
« Qu’on dise reste oublié derrière ce qui est dit dans ce qui s’entend ».
Autrement dit, le dit cache toujours le dire, et ce dire est ce qui produit l’existence d’un sujet, d’un objet, ou d’un manque.
« C’est à partir de là qu’il y a émission d’existence, d’existence comme de quelque chose qui est aussi bien du niveau de ce petit a dont le sujet se divise. »
L’objet a est ce qui divise le sujet : non pas simplement ce qui manque, mais ce qui cause cette division, ce qui suture une béance et relance le désir. C’est en ce sens que l’objet a n’est pas psychologique, mais structurant. Lacan le situe à la croisée du mathème et de l’expérience analytique, comme effet de langage, comme résidu, comme opérateur.
Voici centré cette fois sur la crise du discours analytique, la fonction du semblant, et la structure du discours capitaliste – à la fois comme dévoiement du discours du maître et comme menace pour l’expérience psychanalytique elle- même.
Le semblant, le discours capitaliste et le destin du discours analytique : Lacan aborde la question du discours capitaliste, qu’il qualifie de 'follement astucieux mais voué à la crevaison'. Il décrit la structure de ce discours comme une perversion du discours du maître. Il envisage la psychanalyse comme contrepoint possible, bien que tardif et incertain.
« Il n’y a aucun discours possible qui ne serait pas du semblant. »
Lacan affirme ici avec une radicalité désarmante que tout discours, y compris le sien, repose sur du semblant. Ce terme n’est pas ici péjoratif : le semblant désigne ce qui permet de faire lien, ce qui tient lieu de vérité, de cause ou d’agent dans une structure discursive, même si cela ne coïncide pas avec une vérité substantielle. Ainsi, le psychanalyste lui-même, dans son acte, occupe une place de semblant : le sujet supposé savoir, le lieu vide autour duquel le désir de l’analysant peut se déployer.
« L’ennuyeux c’est qu’il finit par le croire, et alors ça le fige lui-même, complètement. »
Le danger que court l’analyste est de prendre son rôle de semblant au pied de la lettre, c’est-à-dire de croire qu’il est réellement le détenteur du savoir – ce que Lacan désigne ici comme une forme d’imbécillité. L’analyste cesse alors d’être cause de désir, et devient fonctionnaire de la norme. Ce passage souligne une critique incisive de la psychanalyse institutionnelle, souvent plus préoccupée de reproduction que de subversion.
« Retour à Freud : on m’a naturellement mis cette étiquette, que je mérite bien […] c’était déjà dans Freud. »
Lacan revendique ici ce qui fut longtemps une stratégie subversive : revenir à Freud pour montrer qu’on ne l’a pas vraiment lu, que l’enjeu du signifiant était déjà là, et que l’ambiguïté sémantique des formations de l’inconscient (rêve, mot d’esprit, lapsus) suppose un travail sur la matérialité du langage. Lacan a « fait retour », mais en révélant dans Freud ce que personne n’avait encore entendu.
« Il y a quelque chose qui ne tourne plus rond […]. Il y a quelque part, du côté de […] la jeunesse […] du discours universitaire, par exemple… »
Voici un diagnostic culturel et politique : le discours universitaire, fondé sur la transmission du savoir sans remise en cause de ses fondements, ne répond plus aux impasses contemporaines du sujet. Le malaise de la jeunesse dont parle Lacan – à la suite de Mai 68 notamment – se comprend comme le symptôme d’un sujet en panne de
symbolisation, c’est-à-dire qui n’adhère plus à la fiction universitaire, ni au discours du maître.
« Ce qu’il faudrait, c’est arriver à ce que le discours du maître soit un peu moins primaire, et pour tout dire un peu moins con. »
Le mot est dur, mais frappant. Lacan le lâche devant un public italien avec un humour acéré : le discours du maître est bête parce qu’il ne se sait pas discours, c’est-à-dire qu’il ignore sa structure. Il commande sans interroger la fonction du signifiant qui le fonde, sans comprendre que le S₁ – signifiant-maître – est toujours un effet de langage, jamais une cause transcendante.
« La crise […] du discours capitaliste, qui en est le substitut, est ouverte. »
Lacan introduit ici la notion cruciale de discours capitaliste, qu’il a esquissée en 1970 dans un court texte dactylographié. Ce discours est, selon lui, une inversion du discours du maître : le sujet ($) y occupe la place de l’agent, appelé à jouir sans limite, tandis que le signifiant-maître (S₁) vient en produit. Le discours capitaliste tourne trop bien, il court- circuite la castration, et produit une logique d’auto- consommation, vouée à l’épuisement du sujet et à la destruction du lien social.
« Ça marche trop vite, ça se consomme, ça se consomme si bien que ça se consume. »
Lacan prophétise ici la dimension auto-destructive du capitalisme : sa logique de la plus-value (transposée en plus- de-jouir) pousse à l’illimitation, à la saturation des circuits du désir. En refusant le manque, en court-circuitant la fonction du non-rapport sexuel, ce discours abîme la subjectivité, vide le désir, et fait de la jouissance une
machine infernale. C’est une critique radicale du capitalisme pulsionnel, dont les effets psychiques sont ravageurs.
Lacan clôt magistralement cette intervention autour de la structure des discours, de la place du signifiant, du statut du sujet et de l’objet petit a comme cause du désir. Il développe la notion de signifiant comme ce qui représente un sujet pour un autre signifiant, fondement de sa théorie du sujet divisé. L’objet petit a, produit par le langage, est la cause du désir. Lacan souligne que le discours analytique est né de la science et qu’il n’est pensable qu’à partir de ses effets.
Le sujet, l’objet a, et le destin du discours analytique :
« Le discours c’est quoi ? C’est ce qui, dans l’ordre… dans l’ordonnance de ce qui peut se produire par l’existence du langage, fait fonction de lien social. »
Lacan redonne ici une définition centrale : le discours n’est pas un simple échange de paroles, ni une rhétorique, mais une structure qui articule les places subjectives et les modes de jouissance. Il en a proposé quatre – discours du maître, de l’universitaire, de l’hystérique et de l’analyste – qui permettent de penser les régimes de liens sociaux comme des effets de structure, produits par des articulations précises entre signifiants.
« Le signifiant, c’est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant.» L’une des définitions les plus fondamentales du sujet chez Lacan. Il n’existe pas un sujet préalable à la parole : le sujet est un effet du signifiant, il émerge dans l’intervalle entre deux signifiants, comme produit d’une chaîne symbolique. Ce qui le constitue est aussi ce qui le divise. Le sujet, dans cette perspective, n’a pas d’essence, il est structurellement fendu (barred), toujours en défaut par rapport à lui-même.
« Ce que j’ai appelé là le plus-de-jouir, parce que c’est le terme qui est appliqué à ce niveau […] c’est la cause du désir. Et c’est ça qui s’appelle l’objet petit a. »
Ici s’ouvre une autre articulation essentielle : la cause du désir n’est pas une entité stable ou préexistante, mais un effet produit par le langage – un objet perdu, irrémédiablement manqué, mais qui fait tourner la pulsion. Cet objet petit a, Lacan le formalise comme le résidu du signifiant : ce qui échappe à la symbolisation, mais oriente le désir. Il est à la fois moteur et impasse : on ne peut l’atteindre, mais il cause le mouvement.
« L’effet de langage en tant qu’il est appris […] c’est ça qui donne son essence […] et son essence tellement essentielle que c’est ça, la personnalité. »
La « personnalité », dans cette optique, n’est pas un noyau stable mais un effet différentiel de structure, produit par la position subjective face à l’objet a. L’individu se constitue par les modalités d’appropriation ou d’évitement de cet objet cause de désir. C’est une approche anti-essentialiste de l’identité, très en avance sur les débats contemporains autour de la subjectivité, du genre, ou de la performativité.
« C’est à savoir que ce dont il s’agit après tout, en fin de compte, c’est que l’expérience tourne aussi court que possible – c’est-à-dire que le sujet […] trouve une forme de malentendu dans laquelle il puisse subsister. »
La fin d’une analyse n’est pas un « retour à la normale », ni un état de vérité ultime, mais l’accès à une position où le sujet peut habiter son propre malentendu. Lacan ne prône pas une guérison, mais une transformation dans le rapport au manque. L’analysant s’arrime à un réel qui ne se résorbe pas, mais qu’il peut traverser par l’acte, en se positionnant différemment face à l’objet a.
« Ce sujet, ce n’est pas ce que nous croyons […] c’est tout ce qu’il y a de déterminé par cet effet de signifiant. »
Retour à une thèse structurale forte : le sujet n’est pas maître de son dire. Il est parlé autant qu’il parle, pris dans une chaîne signifiante qui le précède et le traverse. Le psychanalyste ne cherche pas à dévoiler un sujet « authentique » caché, mais à accompagner le sujet dans l’exploration de ses effets de discours, jusqu’à ce qu’il puisse reconnaître son propre mode de division.
« Nous savons ce que produit le langage : il produit quoi ? Ce que j’ai appelé là le plus-de-jouir […]. Il produit la cause du désir. »
La boucle est bouclée : le langage ne produit pas seulement du sens, mais du réel, un réel qui prend la forme d’un excès, le plus-de-jouir. Ce plus-de-jouir – au croisement de la jouissance et du signifiant – est le moteur du discours analytique, ce qu’il s’agit d’approcher, de déplier, mais aussi de pacifier.
Dans cette conférence dense et profondément politique, Jacques Lacan poursuit sa formalisation des discours comme liens sociaux, en articulant les coordonnées du discours analytique à la fois contre le discours capitaliste et au-delà du discours universitaire et du maître.
Son ambition est double :
– rappeler que l’analyse est affaire de structure, pas de morale,
– et que le savoir véritable est toujours divisé, jamais unifié, toujours branché sur la jouissance.
Le sujet est ce qui émerge comme effet du signifiant, et l’analyse vise à le conduire jusqu’à cette place vide qu’est le point d’où il peut « parler vrai » – même si ce vrai est équivoque, parcellaire, jamais tout.