Séminaires de Jacques Lacan — Tome II

Problèmes cruciaux pour la psychanalyse

À ceux qui s’y risqueront, je dis ceci : laissez les phrases vous travailler. Acceptez de ne pas tout comprendre.

Car c’est là, sans doute, que Lacan continue de nous parler. Car Lacan, précisément, ne ferme rien. Il laisse la place à une relance et c’est cette ouverture que j’ai voulu transmettre ici, dans un livre qui n’est ni une fin, ni un aboutissement, mais une invitation à reprendre le fil.

Ce livre est donc un legs. Non pas une archive figée, mais une invitation à relancer ce que Lacan n’a cessé de faire vibrer : le tranchant du mot, le manque du sens, et la joie grave de transmettre.

Marcelo Gargiulo Paris, Décembre 2025

Introduction

Il est des œuvres dont la lecture s’impose comme une traversée, mais dont la cohérence se dérobe à l’inventaire. L’enseignement de Jacques Lacan appartient à cette catégorie. Pendant un quart de siècle, de 1953 à 1980, Lacan a tenu chaque année un Séminaire public , lieu de parole, de rigueur et de déplacement. Ce n’est pas un « cours » au sens universitaire du terme. C’est une adresse, un travail en acte, une élaboration du savoir à partir de ce que la psychanalyse rencontre de plus vif : le symptôme, la jouissance, le langage, le transfert.

Ce livre s’est construit à partir d’un pari simple et ambitieux: saisir, pour chaque séance de ce long séminaire, une phrase. Une seule, prélevée comme un cristal, un éclat, une coupure, et en travailler les contours, la texture, la portée. Il ne s’agit pas ici d’un florilège ni d’un recueil de pensées. Chaque citation a été choisie non pour sa brillance rhétorique, mais pour ce qu’elle ouvre : un angle de lecture, une tension théorique, un point de bascule. Le commentaire qui suit chacune de ces phases n’est ni vulgarisation ni exégèse ; il est une tentative d’interprétation. Il s’inscrit dans une pratique rigoureuse de lecture.

En procédant ainsi, semaine après semaine, année après année, j’ai tenté de dessiner une cartographie condensée du Séminaire. Non pas exhaustive, mais signifiante. Elle offre au lecteur un accès singulier à la pensée de Lacan, en respectant à la fois son mouvement propre, sa complexité, et sa temporalité.

Ce livre s’adresse à ceux pour qui la psychanalyse n’est pas seulement une référence, mais un champ d’expérience. À ceux qui, pratiquants ou lecteurs, savent que lire Lacan ne consiste pas à chercher des certitudes, mais à se risquer à la coupure ou à une nouvelle interrogation. Et si, parfois, le fil du commentaire semble osciller ou se heurter à l’opacité d’une formulation, c’est que Lacan ne parlait jamais pour transmettre un savoir clos, mais pour ouvrir un travail. Ce recueil est donc un outil. Une invitation renouvelée à entendre ce que Lacan appelait, avec une sobriété qui n’était jamais sans ironie : la discipline.

* Note au lecteur novice sur la manière d’aborder ce livre

- Ne vous arrêtez pas à l’opacité d’un paragraphe, ni à l’énigme d’une formule. Ce livre n’a pas été écrit pour livrer immédiatement toutes ses clés, mais pour accompagner un déplacement , celui du regard, du savoir, de l’ignorance elle- même.

Le véritable secret de sa lecture réside dans cette disposition singulière : ne cherchez pas à tout comprendre page après page. Laissez le texte travailler en vous. Acceptez que certaines zones vous échappent, qu’une phrase vous résiste. C’est dans cette traversée où l’on ne comprend pas tout que quelque chose opère. Je crois bien, dans ce livre, avoir réussi quelques énoncés dans ce sens.

Ce n’est qu’en atteignant la fin de l’ouvrage qu’un savoir inédit peut surgir : non pas un savoir total, mais une nouvelle forme d’intelligibilité, née du trajet accompli. Laissez donc les phrases tracer en vous un sillon : c’est ce sillon qui, à la fin, préparera l’émergence d’une compréhension plus profonde, et c’est elle qui vous accompagnera ensuite.

1964-1965

Le Séminaire XII – Problèmes cruciaux pour la psychanalyse (1964–1965) marque une transition capitale dans l’enseignement de Lacan, à la croisée de sa réflexion sur le signifiant, l’objet a, le fantasme, et le transfert, dans le sillage du Séminaire XI. C’est un séminaire dense, qui permet une exploration rigoureuse.

Commençons donc avec la séance inaugurale du Séminaire XII – Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, datée du 2 décembre 1964. Dans cette ouverture, Lacan s’inscrit dans la continuité du Séminaire XI tout en annonçant un déplacement : il ne s’agira plus simplement d’élaborer les concepts fondamentaux, mais d’interroger leurs points de faille, leurs apories, et surtout, leur effet dans la pratique.

Séance du 2 décembre 1964 (Leçon 1) Dès le début, Lacan choisit deux références littéraires pour introduire son propos : une phrase célèbre de Chomsky et un vers de Racine.

« Colorless green ideas sleep furiously — Furiously sleep ideas green colorless. » (N. Chomsky, Structures syntaxiques)
« Songe, songe Céphise, à cette nuit cruelle / Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle. » (Racine, Andromaque)

Lacan inaugure ce séminaire en posant côte à côte deux énoncés qui appartiennent à des univers apparemment étrangers : une phrase inventée par Chomsky pour illustrer l’autonomie de la syntaxe par rapport au sens, et deux vers de Racine qui concentrent toute la puissance de la tragédie classique. Ce rapprochement insolite constitue une entrée en matière programmatique : il s’agit d’examiner ce qui fait qu’une suite de mots devient discours, qu’elle touche au vrai ou au sujet.

La phrase de Chomsky est célèbre parce qu’elle est syntaxiquement correcte, mais sémantiquement absurde : «des idées vertes incolores dorment furieusement ». Ce paradoxe prouve que la grammaire n’est pas déterminée par le sens : une langue peut générer des énoncés formellement valides mais dépourvus de contenu. Le langage n’est donc pas d’abord un instrument de communication transparente, il est une machine structurale.

À l’inverse, les vers de Racine ne valent pas seulement par leur correction grammaticale — qui est parfaite — mais par leur capacité à condenser en quelques mots une mémoire tragique : l’évocation d’une « nuit cruelle », celle du massacre des Troyens, qui résonne comme une nuit « éternelle » pour tout un peuple. Ici, le langage agit au-delà de la syntaxe : il

convoque l’histoire, la douleur, l’affect, et touche immédiatement au sujet dans sa dimension d’expérience.

Lacan, en juxtaposant ces deux énoncés, construit une sorte de chiasme inaugural :

• Chomsky illustre la structure sans vérité : le langage peut fonctionner mécaniquement, sans produire de sujet.

• Racine illustre la vérité par le langage : une formule poétique, pourtant brève, fait surgir la mémoire, le tragique, et atteint le sujet dans son être.

C’est précisément dans cette tension que s’inscrit la psychanalyse. L’inconscient, selon Lacan, n’est pas un stock de représentations enfouies, mais un langage qui fonctionne, comme chez Chomsky, selon des lois de combinaison formelles. Mais il est aussi ce lieu où surgit, comme dans Racine, une vérité qui dépasse le sens immédiat et qui engage le sujet dans sa division.

En ouvrant son séminaire par ce contraste, Lacan prévient ses auditeurs : les problèmes cruciaux ne pourront être abordés qu’en tenant ensemble ces deux pôles — la rigueur du signifiant comme structure, et la puissance du langage comme porteur de vérité subjective. La psychanalyse, dès lors, n’est ni pure linguistique, ni pure littérature, mais l’articulation des deux : la science du signifiant en tant qu’il fait surgir une vérité qui touche le sujet.

Séance du 9 décembre 1964

On y trouve une indication très claire sur le projet de Lacan pour cette année :

« Le problème qui va nous occuper d’entrée cette année, c’est celui du rapport du sujet au langage. »

Cette phrase inaugure véritablement le séminaire. En affirmant que le problème central sera « le rapport du sujet au langage », Lacan signale à la fois une continuité et une rupture.

• Continuité, car cette orientation reprend le fil de son enseignement depuis le Discours de Rome (1953), où il affirmait déjà que « l’inconscient est structuré comme un langage ».

• Rupture, car il ne s’agit plus seulement d’utiliser le langage comme métaphore pour penser l’inconscient, mais de s’interroger sur la manière dont le sujet lui-même n’existe qu’à partir de son inscription dans la chaîne signifiante.

Cette proposition engage une critique radicale de toute psychologie qui ferait du sujet une entité autonome, préalable au langage. Le sujet, chez Lacan, n’est pas une « donné » mais un effet : il est représenté par un signifiant pour un autre signifiant. Ce qui veut dire que sa vérité ne réside jamais dans une identité stable, mais dans une relation différentielle, dans un jeu de substitutions et de manques.

En introduisant ce thème « d’entrée », Lacan met en tension deux perspectives :

1. D’un côté, la linguistique structurale (Saussure, Jakobson), qui montre que le langage fonctionne comme un système différentiel de signifiants.

2. De l’autre, la clinique freudienne, où le sujet se révèle à travers des formations de l’inconscient — rêves, lapsus, symptômes — qui manifestent l’action du langage là où il échappe à la conscience.

L’enjeu de ce séminaire est d’articuler ces deux perspectives, afin de faire apparaître que le sujet de l’inconscient n’est pas un sujet de savoir, mais un sujet divisé, produit par un rapport structural au langage qui l’aliène en même temps qu’il le fonde.

Il y a là une portée éthique et politique : si le sujet est effet de langage, il n’existe pas de vérité absolue du sujet en dehors du discours. Toute subjectivité est relative à une structure symbolique, à une histoire de signifiants. C’est ce qui rend possible l’expérience analytique : en modifiant la chaîne signifiante par l’interprétation, on déplace le rapport du sujet à son désir.

Cette phrase du 9 décembre 1964, apparemment simple, condense le programme entier du séminaire. Elle annonce que la psychanalyse ne sera pas une psychologie de l’intériorité, mais une science du langage appliquée à la subjectivité. Plus encore, elle prépare la thèse cruciale : le sujet n’est pas maître de son langage, il est parlé par lui et c’est cette dépendance constitutive qui constitue l’objet même de l’analyse.

Séance du 16 décembre 1964

Cette séance s’ouvre sur une critique des prétentions de la psychologie académique et de sa prétendue scientificité. Lacan y déploie une métaphore ironique : si les psychologues prétendaient connaître l’âme comme objet, ils

devraient pouvoir en exposer les « spécimens » comme les conchyliologistes présentent les coquillages dans un musée.

« Si la psychologie, quel que soit son objet… Mais cet objet même, comme on le soutient vainement, pouvant être défini comme unique, cet objet, de quelque façon, pouvant nous conduire, par quelque voie que ce soit, à la connaissance… Autrement dit, si l’âme existait, si la connaissance relevait de l’âme, les professeurs de psychologie devraient se recruter par les moyens mêmes dont ils appréhendent leur objet. »

Dans cette provocation, Lacan règle ses comptes avec la psychologie universitaire. Il rappelle que la prétendue science de l’âme n’a jamais produit son objet, et qu’elle se fonde sur un postulat métaphysique – l’existence d’une substance appelée « âme » – que rien n’atteste. Par contraste, la psychanalyse se définit précisément par la découverte freudienne : l’objet de son savoir n’existe pas comme une chose, mais se manifeste dans les formations de l’inconscient, dans ce qui échappe au sujet lui-même.

La comparaison avec la conchyliologie est frappante : tandis que le naturaliste peut montrer, aligner, classer les coquilles, le psychologue n’a rien à exposer, sinon des discours qui prétendent à la science. La métaphore dévoile l’écart entre une science des objets et le discours analytique, qui s’occupe du sujet divisé.

Cette intervention est d’une portée politique dans le champ académique : Lacan refuse de laisser la psychanalyse se confondre avec une psychologie empirique ou cognitive, qu’il juge incapable de rendre compte du désir et de l’inconscient. Elle est aussi théorique : l’objet de la psychanalyse ne saurait être une entité positive, mais un manque, un vide, une place. C’est à partir de cette béance que se déploient les concepts de l’identification, du

fantasme et du sujet de l’inconscient, qui constitueront le cœur de cette année d’enseignement.

Dans la même séance Lacan quitte la polémique contre la psychologie pour introduire la question de l’identification et de son repérage topologique.

« Or, la façon dont nous avons à définir x ce dont il s’agit dans l’analyse, qui est bien évidemment le repérage du désir… ce désir, nous devons savoir x le définir, en relation avec cette passe, ce phénomène, qui lui est assurément lié d’une certaine façon, que là, nous ne commençons qu’à appréhender, qu’à déchiffrer, qu’à approcher, à savoir l’identification. »

Ce passage est décisif : il montre que Lacan, dès 1964, cherche à donner une forme mathématisée à l’expérience analytique. Il ne suffit plus, dit-il, de décrire le désir en termes narratifs ou cliniques. Il faut en donner une figure topologique, c’est-à-dire une écriture qui rende compte des liens structurels, indépendamment du contenu psychologique.

Lacan associe ici trois termes : désir, passe, identification. Le désir, comme moteur de l’analyse ; la passe, comme moment de bascule où le sujet reconnaît la fonction de l’analyste ; et l’identification, comme opérateur qui fixe le sujet à un trait. Chacun de ces termes renvoie à une logique qui excède la psychologie descriptive. La topologie devient alors l’outil pour penser comment un intérieur se retourne en extérieur, comment un sujet se constitue par une coupure, comment une identification se noue autour d’un vide.

L’enjeu est considérable : si l’on peut donner une définition topologique du désir, alors l’analyse ne repose plus sur des métaphores ni sur des récits de vie, mais sur une logique formelle. Cela ne veut pas dire qu’on réduise la clinique à

des schémas, mais que ces schémas révèlent le réel en jeu : la structure même du rapport du sujet à l’Autre.

Dans ce geste, Lacan prépare déjà ses développements futurs sur les surfaces projectives et les nœuds borroméens. L’identification ne peut se penser comme un simple processus psychologique, mais comme un nouage. Le désir n’est pas une pulsion libre, mais une trajectoire contrainte par une structure topologique.

La séance du 16 décembre marque un pas décisif : en reliant désir, identification et passe à une logique topologique, Lacan annonce que la psychanalyse ne pourra se maintenir dans la rigueur que si elle ose franchir ce seuil formel, celui d’un discours qui se supporte d’une écriture et non plus seulement d’un récit.

Séance du 6 janvier 1965

« Problèmes pour la psychanalyse. C’est ainsi que j’ai entendu situer mon propos pour cette année. Pourquoi, après tout, n’ai-je pas dit : Problèmes pour les psychanalystes ? »

Cette entrée en matière a toute la valeur d’une précision méthodologique. Lacan ne veut pas centrer son séminaire sur les « psychanalystes » — leurs querelles, leurs identités, leurs institutions — mais sur la psychanalyse elle-même. En d’autres termes, il se refuse à un discours corporatiste ou disciplinaire pour affronter directement les impasses théoriques et pratiques de la psychanalyse comme expérience.

La nuance est capitale. Parler des « problèmes pour les psychanalystes », ce serait se limiter aux difficultés propres à une profession. Mais Lacan vise plus haut : il s’agit de saisir

les problèmes cruciaux de la psychanalyse, c’est-à-dire ce qui met en jeu la logique même de l’inconscient et les conditions de l’acte analytique.

Ce déplacement inscrit son enseignement dans une perspective éthique : ce n’est pas la communauté des analystes qui est la mesure, mais l’exigence de vérité qui habite la psychanalyse. Cette rigueur explique pourquoi Lacan s’est souvent trouvé en désaccord avec les institutions analytiques, car il refusait de réduire la pratique à un métier ou à une identité sociale.

Le choix des mots, ici, met déjà en place la question de l’identification (thème majeur de l’année). De quoi s’agit-il? De se demander si l’analyste s’identifie à une fonction, à un maître, à une doctrine, ou bien s’il est défini par le désir qui soutient sa pratique. En ne parlant pas des « psychanalystes», mais de la « psychanalyse », Lacan suggère que l’analyste n’existe pas comme figure achevée : il est en suspens, défini par un acte et non par un statut.

Cette précision du 6 janvier 1965 n’est pas un détail de vocabulaire : elle annonce le mouvement de l’année. Les « problèmes cruciaux » ne sont pas ceux d’une corporation, mais ceux d’un savoir en devenir, toujours menacé de se fermer, toujours obligé de se réinterroger à partir de son cœur : le sujet, le signifiant, le désir.

Séance du 13 janvier 1965

« La vérité, dans son statut, n’est pas une révélation. Elle n’apparaît jamais que mi-dite. »

Cette formule, d’une simplicité frappante, est l’une des plus riches du Séminaire XII. En affirmant que la vérité «

n’apparaît jamais que mi-dite », Lacan ouvre un champ conceptuel et éthique qui dépasse largement le cadre de la psychanalyse pour toucher à la condition humaine elle- même.

Une rupture avec la tradition métaphysique et religieuse

La tradition occidentale a souvent pensé la vérité comme révélation : dévoilement soudain de ce qui était caché, manifestation intégrale d’une lumière. C’est le modèle religieux de la révélation divine, mais aussi, dans une certaine mesure, le modèle philosophique de l’idéalisme où la vérité est supposée accessible dans son intégrité par la raison. Lacan s’y oppose frontalement. Pour lui, il n’y a pas de vérité entière, pas de transparence totale. La vérité se donne toujours par fragments, par équivoques, dans l’inachèvement.

La logique du « mi-dire »

Dire que la vérité est « mi-dite », c’est rappeler que le langage est toujours marqué par une limite. Un dire ne peut pas tout dire. Il y a dans la structure même du signifiant un impossible à saturer le réel. Ainsi, l’inconscient, qui se manifeste par le langage, n’offre jamais que des bouts de vérité : un lapsus, un mot d’esprit, un rêve. Ces formations sont autant de mi-dire où la vérité se glisse, mais sans se livrer jamais toute.

Portée clinique

C’est là que se joue l’éthique de la pratique analytique. L’analyste n’est pas celui qui révélerait au patient une vérité totale sur lui-même, comme s’il détenait le savoir ultime de son inconscient. L’analyste est celui qui soutient l’espace du mi-dire, qui accueille la vérité là où elle surgit en fragments, et qui permet au sujet de l’entendre. L’interprétation n’est

donc pas une explication complète, mais une intervention qui fait résonner un reste, qui ouvre sur une autre dimension du dire.

Portée politique et culturelle

Lacan inscrit ici la psychanalyse dans une logique moderne, voire post-moderne : il n’existe pas de grand récit totalisant qui pourrait dire la vérité une fois pour toutes. Toute vérité est relative à une structure discursive, et son statut est celui d’un mi-dire. C’est ce qui distingue la psychanalyse de la philosophie hégélienne du Savoir absolu, mais aussi des idéologies qui prétendent posséder la vérité du monde ou de l’histoire.

Une éthique du manque

Enfin, ce « mi-dire » fonde une éthique : accepter que la vérité se dit toujours à moitié, c’est consentir à la castration symbolique, à la limite constitutive de notre rapport au langage. La psychanalyse se veut fidèle à ce manque, et c’est là sa dignité. Là où d’autres discours promettent des vérités entières, la psychanalyse rappelle que la vérité ne peut être qu’entrevue, fragmentée, traversée par le vide qui la rend possible.

En somme, cette phrase du 13 janvier 1965 est un véritable manifeste : elle définit le rapport de la psychanalyse à la vérité, non pas comme savoir absolu, mais comme mi-dire, comme reste, comme béance. C’est cette conception qui distingue radicalement l’expérience analytique de toute tentative de maîtrise intellectuelle ou idéologique.

Séance du 20 janvier 1965

« Il me faut avancer dans ce Problème pour la psychanalyse qui est celui de l’identification. »

Avec cette phrase, Lacan annonce sans détour le cœur du séminaire : l’identification. Tout le travail de l’année s’ordonnera autour de cette question, qui touche à la fois à la théorie freudienne, à la clinique et à la logique.

L’identification comme problème théorique

Freud avait distingué plusieurs modalités d’identification : primaire (au père originaire), secondaire (au symptôme ou au trait), ou encore hystérique (à l’objet de désir de l’Autre). Mais ces distinctions restaient dispersées. Lacan veut les ressaisir dans une perspective structurale : comprendre comment l’identification opère en tant que fonction du signifiant. Il ne s’agit pas de simple imitation, mais d’un rapport fondamental à l’Autre du langage.

Identification et désir de l’analyste

Lacan rappelle ici que, l’année précédente (Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, 1964), il avait mis en avant la nécessité de définir le désir de l’analyste. Or ce désir n’est pas réductible à une volonté individuelle : il suppose une position subjective qui ne peut se comprendre qu’en lien avec la logique de l’identification. L’identification, dit-il, est l’« écran » qui sépare encore la psychanalyse de sa pleine définition comme science. Autrement dit : tant qu’on n’a pas élucidé le statut de l’identification, la psychanalyse reste suspendue dans son statut théorique.

La dimension topologique

Ce qui frappe, c’est que Lacan annonce vouloir saisir l’identification dans une topologie. Ce n’est pas un simple emprunt métaphorique aux mathématiques, mais une nécessité logique : la structure du sujet et ses identifications ne peuvent être réduites à des contenus psychologiques, elles doivent être représentées dans des espaces de

coupures, de voisinages, de surfaces. L’image du cercle d’Euler, que Lacan convoque dès cette séance, sert à montrer comment les identifications se déploient comme intersections de classes, mais aussi à dénoncer la tromperie de cette image trop simple.

L’enjeu clinique

Si l’identification est posée comme problème crucial, c’est parce qu’elle conditionne la fin de l’analyse. L’analysant ne sort pas de son parcours avec un savoir total, mais avec un rapport transformé à ses identifications. Le symptôme, le fantasme, le Nom-du-Père, tous ces points de fixation relèvent de mécanismes d’identification qui doivent être traversés. C’est ce travail que l’analyste soutient, en incarnant une position d’objet qui empêche toute clôture identificatoire définitive.

En plaçant l’identification au centre de son séminaire, Lacan s’attaque à ce qui noue le sujet au langage et à l’Autre. C’est un chantier théorique immense : il ne s’agit pas seulement d’expliquer comment le sujet s’identifie, mais de comprendre comment toute subjectivité se constitue dans et par l’identification, et comment l’analyse permet d’en dénouer les impasses.

Séance du 27 janvier 1965

« Dans le rapport du sujet avec l’autre, dans le rapport de l’un avec les autres, nous avons appris à distinguer dans sa finesse, dans sa mobilité, une fonction de mirage essentiel. »

Avec cette phrase, Lacan inscrit la problématique de l’identification dans la continuité de sa théorie du stade du miroir (1936-1949). Mais ici, il en déplace la portée : ce n’est pas seulement l’image spéculaire de soi qui est en jeu, mais

une véritable fonction de mirage qui traverse tous les rapports du sujet avec les autres et avec l’Autre.

L’illusion constitutive

Parler de « mirage essentiel », c’est rappeler que le rapport du sujet à l’Autre est toujours médiatisé par une illusion. Le moi ne se saisit jamais que dans une image qui le trompe. Cette fonction imaginaire ne disparaît pas après l’enfance : elle continue d’agir dans toutes les relations intersubjectives, marquées par la méconnaissance, la rivalité, la séduction.

De l’image au signifiant

Lacan insiste sur la mobilité et la finesse de ce mirage. Cela signifie que l’image ne fixe pas définitivement l’identité : elle est instable, sujette à déplacement, modulée par la chaîne signifiante. Le sujet n’est jamais définitivement identifié : il glisse d’une image à l’autre, d’une identification à une autre, toujours sous l’emprise du langage.

Portée clinique

Dans l’expérience analytique, cette fonction de mirage se manifeste à travers le transfert : l’analysant attribue à l’analyste un savoir, une image de maîtrise ou de complétude. Mais ce n’est qu’un mirage, et le travail de l’analyse est précisément de défaire cette illusion pour mettre au jour le manque qui la soutient. Le désir de l’analyste consiste à ne pas se laisser prendre dans le piège de ce mirage, mais à l’utiliser comme levier pour conduire le sujet vers sa division.

Dimension éthique

En reconnaissant que le rapport à l’autre est marqué par un mirage essentiel, Lacan invite à une prudence radicale : ne

jamais confondre l’image (même séduisante, même cohérente) avec la vérité du sujet. L’analyse doit conduire à traverser ce mirage, à en mesurer la force et la tromperie, pour ouvrir un accès au réel du désir.

En somme, cette phrase situe clairement l’identification non pas comme une opération de reconnaissance fidèle, mais comme un mirage structurant. Elle souligne que l’identité du sujet est toujours construite dans l’illusion, et que l’analyse, loin de dissiper complètement ce mirage, apprend à en reconnaître la fonction structurale.

Séance du 3 février 1965

Lacan insiste sur la manière dont il conçoit son séminaire comme un lieu de travail, en même temps qu’il recentre le propos sur le « problème crucial » :

« Ceci étant dit, je voudrais aujourd’hui que nous continuions à nous avancer dans ce qui est le problème crucial : nous cherchons à proposer une forme… »

Cette phrase, située à l’ouverture de la séance, peut sembler anodine, mais elle éclaire la manière dont Lacan construit sa démarche : avancer « pas à pas » dans un champ qu’il qualifie de « problème crucial ». L’emploi de ce terme au singulier souligne qu’il ne s’agit pas d’une multitude de questions dispersées, mais d’un nœud unique qui concentre les difficultés : le rapport du sujet au langage, tel qu’il se cristallise dans l’identification.

Le séminaire comme lieu de recherche

En disant « nous continuions à nous avancer », Lacan inscrit son enseignement dans une logique collective. Le séminaire

n’est pas une transmission descendante de savoir, mais une élaboration qui se fait dans l’adresse, dans le transfert de travail. Le « nous » inclut son auditoire, et la progression reste tâtonnante, inachevée. C’est une éthique de l’incomplétude, en cohérence avec sa thèse selon laquelle la vérité ne se dit jamais toute.

Le « problème crucial »

Lacan répète l’expression pour marteler que la psychanalyse se fonde sur un point d’achoppement, non sur une totalité de savoir. Ce « problème », nous l’avons vu depuis les leçons de décembre et janvier, c’est l’identification : comment un sujet se constitue comme effet du signifiant, comment il se représente par un trait, comment il s’aliène dans le langage tout en s’y supportant.

La question de la forme

La phrase s’interrompt (« proposer une forme… »). Ce suspens est significatif : Lacan ne propose pas un contenu, mais une forme de lecture et de représentation. Cela annonce ses développements topologiques : cercles d’Euler, surfaces, nœuds. L’identification ne peut être pensée qu’en termes formels, et non comme une psychologie du moi.

Portée clinique

Dans la cure, « avancer dans ce problème » signifie travailler sur les identifications de l’analysant, les déconstruire, les faire vaciller. L’analyste n’apporte pas un savoir sur mesure, il accompagne ce mouvement d’avancée, où la vérité se révèle dans ses mi-dire, ses ratés, ses points de butée.

La séance du 3 février montre que le Séminaire XII n’est pas une suite de réflexions dispersées mais un véritable cheminement, où l’identification est traitée comme le

problème nodal de la psychanalyse. Lacan en souligne le caractère laborieux : il ne s’agit pas d’éclairer, mais d’avancer, en compagnie de ceux qui l’écoutent, dans un champ qui résiste.

Séance du 24 février 1965

Dans cette séance, après une interruption de deux semaines, Lacan introduit une inflexion majeure dans sa réflexion sur la logique comme outil nécessaire pour penser l’identification et le sujet :

« Si ces catégories, si leur articulation, celle du S, du A et du a, ont quelque sens, ce n’est pas de pouvoir s’adjoindre à je ne sais quel bagage culturel destiné à être appliqué là où il se peut, plus ou moins aveuglément. Ces choses sont construites autour de l’expérience analytique. »

Avec cette phrase, Lacan recentre son auditoire : les catégories dont il se sert — le sujet barré (S), l’Autre (A), l’objet petit a — ne sont pas des ornements conceptuels, encore moins des emprunts « culturels » faits à la philosophie ou aux sciences humaines. Elles sont élaborées à partir de l’expérience même de l’analyse, et c’est là qu’elles prennent sens.

Une mise en garde méthodologique

Lacan met en garde contre la tentation d’utiliser ses schémas comme un langage technique exportable : les appliquer « aveuglément » comme un jargon, détaché de l’expérience. Ce serait méconnaître leur fonction : ces catégories ne sont pas un vocabulaire mais des outils logiques qui organisent ce qui se joue dans la cure.

Le triptyque S, A, a

• S désigne le sujet, mais en tant que barré, divisé, produit du signifiant.

• A est l’Autre, lieu du langage, garant de la loi symbolique.

• a est l’objet cause du désir, reste irréductible produit par le signifiant.

Ces trois termes forment une structure qui ne s’explique pas par la psychologie ou la culture, mais par la logique du discours analytique.

La psychanalyse comme construction propre

En insistant sur le fait que ces catégories « sont construites autour de l’expérience analytique », Lacan affirme la spécificité de la psychanalyse. Elle n’est pas une discipline dérivée de la philosophie ou de la sociologie, mais une construction conceptuelle autonome, enracinée dans le réel de la clinique.

Portée clinique

Dans la cure, cette distinction est cruciale : ce n’est pas en plaquant une théorie sur le patient que l’on analyse, mais en repérant comment, dans son dire, se dessine la division du sujet (S), l’appel à l’Autre (A), et la fonction de l’objet a. L’analyste travaille à partir de ces catégories, mais en acte, pas comme un savoir figé.

Cette phrase illustre bien l’esprit du Séminaire XII : la psychanalyse n’est pas un « bagage culturel » qu’on ajoute à d’autres disciplines, mais une logique propre, qui se construit dans l’expérience de l’inconscient et qui appelle de

nouvelles formes de pensée, parfois topologiques, parfois logiques, mais toujours issues du réel analytique.

Séance du 3 mars 1965

Lacan engage explicitement son auditoire dans une nouvelle étape : le problème de l’identification, en lien avec la tradition philosophique et avec sa lecture du sujet comme effet du signifiant.

« Je vous parlerai, j’essaierai de vous parler, aujourd’hui, d’une façon qui représente un nœud entre le trajet que nous avons poursuivi jusqu’à maintenant et ce qui va s’ouvrir… j’essaierai de vous parler de l’identification, j’entends la façon dont, se présentant à nous dans l’expérience analytique, elle pose son problème, comme apportant un jalon essentiel dans ce qui s’est formé… au cours d’une longue tradition appelée à plus ou moins juste titre tradition philosophique. »

Cette phrase marque un tournant du séminaire : après avoir préparé le terrain par l’examen du sujet, du langage et de la vérité, Lacan annonce qu’il va s’attaquer de front au problème de l’identification.

Un « nœud » théorique

Lacan parle d’un « nœud » : ce terme n’est pas une simple métaphore. Il annonce déjà la nécessité d’une topologie pour penser la structure du sujet. L’identification n’est pas un processus linéaire ou un mécanisme isolé : c’est un point d’entrelacement où se croisent la clinique, la logique et la tradition philosophique.

L’identification dans l’expérience analytique

Plutôt que de la concevoir comme une imitation psychologique, Lacan insiste sur sa présentation dans l’expérience analytique : elle se manifeste à travers le transfert, les positions subjectives, les rapports au désir et à l’Autre. L’identification n’est donc pas une donnée préalable, mais un effet qui apparaît dans le discours du sujet, révélant la structure de son rapport au signifiant.

Un jalon dans la tradition philosophique

Lacan inscrit son propos dans la continuité de la philosophie : Platon, Aristote, Hegel, et surtout Freud, qui a repris le terme pour décrire un processus fondamental dans la constitution du sujet. Mais Lacan souligne que cette tradition doit être revisitée par l’expérience analytique : là où la philosophie cherche une essence de l’homme, l’analyse montre une division, un manque, une dépendance au signifiant.

Le rôle de l’analyste

Pour l’analysant, traverser ses identifications est un passage obligé : reconnaître que son rapport au père, à la mère, aux idéaux, aux semblables, est structuré par le langage et non par une vérité substantielle. Pour l’analyste, cela implique de ne pas offrir une nouvelle identification comme solution, mais de soutenir le vide qui permet au sujet de se séparer des images aliénantes.

Cette annonce du 3 mars situe donc l’identification comme le véritable problème crucial de l’année. Elle n’est ni simple ressemblance ni adhésion, mais un processus structural qui doit être repensé au croisement de la tradition philosophique et de l’expérience analytique. Lacan prépare ainsi le terrain pour ses développements topologiques et logiques à venir, en faisant de l’identification la clé de voûte du lien entre sujet et langage.

Séance du 10 mars 1965

Lacan aborde la question de la demande analytique, et avec elle, la nécessité de rectifier la dialectique classique de la frustration. Voici une phrase significative de cette leçon :

« Nous sommes restés la dernière fois au seuil de la demande, de la demande qui nous importe, de la demande analytique. […] Dans la matrice que j’ai rappelé la dernière fois au tableau, de ce qui s’inscrit comme frustration, de ce qui dans la théorie analytique moderne s’affirme effectivement comme central, dans une dialectique prise sous ce terme, expressément : la frustration. »

Cette remarque de Lacan, dans sa séance du 10 mars 1965, illustre une méthode récurrente dans son enseignement : repartir du point où le travail s’était arrêté pour le relancer à un niveau plus incisif. Ici, il reprend le fil autour d’une articulation fondamentale, celle de la demande analytique, en insistant sur le fait qu’elle ne saurait être comprise sans rectifier la place qu’occupe la notion de frustration dans la théorie contemporaine.

La psychanalyse, telle qu’elle était souvent pratiquée ou enseignée à l’époque, tendait à rabattre le transfert et le désir sur une dialectique de la frustration. On supposait que le sujet est façonné par la perte de l’objet, par les refus ou les défaillances de l’Autre, et que l’analyse consistait à rejouer ou compenser cette expérience. Lacan refuse cette réduction. La frustration n’est pas l’axe véritable de l’analyse : elle relève de l’ordre de l’imaginaire, où le sujet se représente comme privé de quelque chose par un autre qui détiendrait l’objet.

Ce que Lacan met en avant, c’est que l’analyse s’occupe d’une autre dimension, qui dépasse le simple couple

besoin/privation : la demande. La demande est un acte de langage. Elle implique l’adresse à l’Autre, elle suppose un signifiant qui transforme le besoin en requête, et qui déjà introduit un reste irréductible : le désir. La demande n’épuise jamais le désir, elle ne le recouvre pas entièrement, et c’est précisément dans cet écart que se loge l’expérience analytique.

En replaçant la demande au cœur de son propos, Lacan rappelle que la psychanalyse n’a pas pour fonction de satisfaire ou de corriger des frustrations, mais de mettre le sujet en rapport avec son désir. L’analyste n’est pas là pour fournir ce qui manque, mais pour soutenir cet espace où la demande révèle son envers, où le sujet découvre qu’il désire autre chose que ce qu’il croit demander.

Ce déplacement a une portée clinique majeure : il interdit à l’analyste de se poser comme dispensateur de satisfactions ou comme garant d’une réparation. L’acte analytique n’est pas de l’ordre d’un don, mais d’une position : tenir la place d’où l’inconscient peut se dire. Autrement dit, ne pas se laisser capturer dans la dialectique imaginaire de la frustration, mais maintenir l’espace où le désir se met en jeu, au-delà de la demande formulée.

En somme, cette phrase du 10 mars 1965 illustre la radicalité de Lacan : réaffirmer que l’essence de la psychanalyse ne réside pas dans la psychologie des manques et des frustrations, mais dans une logique du langage, où la demande analytique ouvre sur la vérité du sujet. Ce geste est à la fois théorique — il repositionne la psychanalyse hors du champ des psychologies correctrices — et éthique — il définit la place de l’analyste comme gardien de l’écart entre demande et désir, lieu où s’éprouve l’inconscient.

Séance du 17 mars 1965

« …qu’elle n’est pensable qu’à partir d’une notion tout à fait articulée du sujet, du sujet comme tel, du sujet tout au moins tel que j’ai essayé, pour vous, de le focaliser autour d’une certaine conception de ce qu’est l’expérience du cogito cartésien, et de ce qu’il introduit de nouveau du point de vue de l’être… »

Ce passage, situé au cœur de la séance, donne à voir comment Lacan entend ressaisir l’ensemble du problème analytique : il n’est pas de psychanalyse possible sans une conception rigoureuse du sujet. Et ce sujet, pour être pensé, doit l’être à partir de la rupture introduite par Descartes, ce « cogito » qui a bouleversé la tradition.

Le recours à Descartes ne signifie pas que Lacan se range du côté du rationalisme classique. Il rappelle plutôt que le cogito a marqué une discontinuité : le sujet n’y est plus défini comme substance ou comme âme, mais comme position de pensée. « Je pense donc je suis » ne livre pas une essence, mais une expérience, celle d’un sujet qui se saisit à travers un acte de dire. Ce qui l’intéresse, c’est ce que ce cogito inaugure de nouveau : un rapport entre être et pensée où le sujet n’est jamais assuré de lui-même, mais ne se soutient que de l’acte de penser.

Pour Lacan, cette nouveauté rejoint directement l’expérience analytique. Le sujet que révèle l’inconscient n’est pas celui de la psychologie du moi, unifié et continu, mais celui qui surgit dans les failles du discours, au moment où il « ne sait pas ce qu’il dit ». Le cogito, relu par Lacan, ne fonde pas une certitude mais une béance : il révèle un sujet divisé, qui ne coïncide jamais avec lui-même. C’est en cela que le cogito devient, pour Lacan, un jalon essentiel, non pas comme vérité définitive, mais comme point où l’être se découvre dans le manque et la pensée dans la faille.

Ce déplacement est confirmé par le recours à Héraclite, que Lacan convoque dans cette séance : « Le maître dont l’oracle est à Delphes ne dit pas, ne cache pas, mais signifie. » La vérité, comme la parole oraculaire, ne se livre jamais toute ; elle se laisse entendre à demi, elle « signifie ». La parole du sujet, de même, n’est jamais transparente. Elle ouvre toujours un reste, un excès, une zone d’ombre où se loge l’inconscient.

On comprend alors la portée clinique de cette référence. Si le sujet ne peut être saisi qu’à partir de cette faille, l’analyste n’a pas pour tâche de restaurer une unité imaginaire, mais de soutenir ce lieu du non-savoir, où le sujet se rencontre comme divisé. L’acte analytique n’est pas de combler, mais de maintenir ouverte cette brèche. C’est dans cet espace que surgit le désir, que se déploie l’expérience du transfert, et que s’entend ce qui échappe à la maîtrise.

Ce moment du séminaire montre à quel point Lacan inscrit la psychanalyse dans la tradition philosophique tout en la subvertissant. Le cogito cartésien, souvent lu comme une affirmation de certitude, devient sous sa plume un point de vacillation. L’ontologie classique est renversée en « hontologie », pour reprendre le néologisme qu’il propose ailleurs : non pas science de l’être, mais savoir de la faille et de la honte qui affecte le sujet.

En réintroduisant Descartes et Héraclite, Lacan ne se livre pas à une érudition gratuite. Il rappelle que le sujet de la psychanalyse n’est pas pensable hors de cette tradition, mais que l’expérience analytique la retourne : ce que le cogito introduit comme rupture, l’inconscient le radicalise, en montrant que le sujet est toujours marqué par le manque et par l’impossible à dire.

Séance du 24 mars 1965

« …la mise au point analytique des conséquences de la recherche que je fais devant vous cette année, et qui se trouve cette année par exemple, pouvoir s’intituler ontologie subjective. »

L’expression peut surprendre. Lacan, qui n’a cessé de critiquer les prétentions de l’ontologie classique à dire l’Être, se permet pourtant ici de parler d’« ontologie subjective ». Mais ce paradoxe est précisément l’effet recherché : il s’agit de souligner que la psychanalyse, loin d’être une métaphysique de l’Être, introduit un nouveau type de savoir, qui porte sur le sujet tel qu’il est défini par l’inconscient.

Ce que Lacan désigne par « ontologie subjective », ce n’est pas une science de l’être en général, mais une élaboration de ce qui se joue du côté du sujet dès lors qu’on prend acte de l’inconscient. La psychanalyse n’a pas pour objet l’homme, ni la conscience, ni même la personnalité ; son objet est ce sujet divisé, effet du signifiant, qui échappe à toute définition substantielle. L’ontologie ici n’est donc plus universelle, mais située : c’est l’ontologie de ce sujet nouveau que Freud a fait surgir, et que Lacan tente de penser à partir des catégories logiques et topologiques.

On comprend alors pourquoi Lacan tient à marquer la spécificité de sa démarche. Le sujet de l’inconscient ne peut être réduit à une psychologie empirique. Il exige une pensée de l’être qui se fonde sur l’expérience du langage et de la parole, et non sur une essence préalable. « Ontologie subjective » signifie : penser l’être du sujet non comme une substance stable, mais comme une position toujours relative au signifiant, marquée par le manque et la division.

Cliniquement, cette orientation est décisive. Elle empêche de rabattre l’analyse sur une cure du moi ou une thérapie de

l’identité. Le travail de l’analyste n’est pas de rétablir une consistance imaginaire, mais d’accompagner le sujet dans la traversée de ses identifications, jusqu’à rencontrer la faille où il se constitue comme sujet de l’inconscient. L’« ontologie subjective » est une éthique : reconnaître que l’être du sujet n’existe qu’à partir de cette division.

Ce moment du séminaire manifeste l’ambition de Lacan : donner à la psychanalyse une portée conceptuelle aussi radicale que celle de la philosophie, tout en en déplaçant le centre de gravité. L’ontologie classique cherchait à définir ce qui est ; l’ontologie subjective cherche à penser ce qui se dit et surtout ce qui échappe dans le dire. C’est là le geste le plus audacieux de Lacan : reformuler la question de l’être à partir de l’expérience analytique, où le sujet ne cesse de se dérober à lui-même.

Séance du 31 mars 1965

Lacan aborde la question de l’oubli, du nom et du signifiant, en convoquant Freud, Pascal, les fresques de Signorelli, mais aussi des œuvres picturales et littéraires.

« Arriverons-nous avant la fin de cette année à trouver quelque règle, quelque style ? Le temps est court assurément. »

Cette phrase, qui ouvre la séance, est emblématique de la manière dont Lacan situe son enseignement : non comme un corpus achevé, mais comme une recherche en mouvement, tendue vers la quête d’un style. Il ne s’agit pas seulement d’énoncer des concepts, mais de donner à la psychanalyse sa propre écriture, sa manière singulière de dire.

Le terme de « style » n’est pas anodin. Lacan le répète ailleurs : le style, c’est l’homme, mais pour l’analyste, c’est aussi la marque d’un rapport à l’inconscient. Trouver un style pour la psychanalyse, c’est reconnaître que la vérité ne peut pas se dire d’une manière neutre ou transparente, qu’elle exige une écriture, un détour, un travail de formulation. La psychanalyse ne s’exprime pas dans le langage de la philosophie classique ni dans celui des sciences positives : elle doit inventer sa langue.

Cette recherche d’un style renvoie directement à l’expérience de Freud, et notamment à l’oubli du nom de Signorelli, que Lacan commente longuement dans cette séance. L’oubli d’un nom propre est un acte de langage qui révèle une faille, un déplacement, un refoulement. C’est précisément là que se situe l’inconscient : dans les ratés du langage, dans l’impossibilité de retrouver immédiatement le mot juste. L’acte de parole ne transmet pas seulement un contenu, il montre une structure — celle du signifiant et de son pouvoir de défaillance.

La référence à Pascal (« Lettre à Fermat ») et à d’autres figures littéraires ou artistiques montre que Lacan ne se contente pas de réfléchir sur la psychanalyse en vase clos : il cherche à inscrire ce « style » dans une culture, une tradition, mais en la déplaçant. Le style dont il parle est une manière d’habiter le langage qui donne accès à ce qui échappe à la maîtrise, à ce qui insiste du côté de l’inconscient.

Cliniquement, cette orientation a une conséquence directe : l’analyste, lui aussi, doit trouver son style, non pas au sens d’une rhétorique personnelle, mais dans sa manière de soutenir la parole de l’analysant, de se tenir à la place où surgit l’équivoque. Le style de l’analyste n’est pas d’imposer un sens, mais de ponctuer, de relancer, de faire résonner un dire.

En somme, cette phrase du 31 mars met en lumière l’exigence fondamentale du séminaire XII : la psychanalyse ne sera pas définie par des recettes techniques, mais par une rigueur dans le maniement du langage, par une recherche de style qui soit fidèle à l’expérience de l’inconscient. C’est là un point éthique autant que théorique : inventer une manière de dire qui ne soit pas une maîtrise, mais une ouverture.

Séance du 7 avril 1965

Lacan reprend son auditoire après plusieurs semaines d’écart et replace son enseignement dans une perspective plus large, centrée sur la fonction du signifiant.

« Ce chemin, cette année, nous le suivons autour de la fonction du signifiant et de ses effets, de ses effets par où il détermine le sujet, singulièrement de le rejeter, de le rejeter à chaque instant des effets mêmes du discours. »

Cette phrase condense le fil directeur du séminaire : la psychanalyse ne s’occupe pas d’abord des contenus de pensée ou des vécus psychologiques, mais de la fonction du signifiant. Le sujet, loin d’être une instance stable et cohérente, se trouve sans cesse déterminé — et en même temps rejeté — par le langage qui le constitue.

En disant que le signifiant « détermine le sujet », Lacan souligne que l’inconscient n’est pas une strate mystérieuse cachée dans la psyché, mais qu’il se déploie dans la structure du langage. Le sujet est effet de signifiant : il n’existe qu’en tant qu’il est représenté par un signifiant pour un autre signifiant. Cette définition, qui peut sembler abstraite, traduit la réalité clinique : dans le symptôme, dans le rêve, dans le lapsus, ce qui surgit, c’est toujours un effet du signifiant qui échappe au contrôle de l’individu.

Mais en ajoutant que le sujet est « rejeté à chaque instant des effets mêmes du discours », Lacan insiste sur une dimension essentielle : le signifiant ne livre jamais la vérité du sujet, il le divise, le déplace, le met dehors. Le sujet n’est jamais maître du discours qui le traverse, il en est l’effet et, dans le même mouvement, l’exclu. Cela signifie que parler, c’est toujours perdre quelque chose de soi, c’est être délogé par le langage qui porte notre parole.

Cliniquement, cette remarque éclaire la position de l’analyste. L’analyste ne doit pas se laisser séduire par le contenu explicite du discours, ni chercher à rétablir un sujet supposé unifié. Son rôle est d’accompagner ce rejet, de maintenir ouverte cette division où le sujet se rencontre comme exilé par rapport à sa propre énonciation. C’est précisément dans ce décalage, dans cet échec de la parole à se dire toute, que l’inconscient se manifeste.

Cette conception renverse la perspective traditionnelle. Là où la philosophie ou la psychologie chercheraient à restaurer une cohérence du sujet, Lacan affirme que la vérité du sujet réside dans sa division, produite par le signifiant. L’expérience analytique devient alors un cheminement non pas vers la complétude, mais vers la reconnaissance de cette perte constitutive.

La phrase du 7 avril 1965 témoigne de la cohérence du Séminaire XII : penser la psychanalyse à partir du signifiant et de ses effets, non pas pour enfermer le sujet dans une définition, mais pour mettre en évidence l’impossible qui le fonde — cet écart entre ce qui se dit et ce qui reste à jamais rejeté hors du dire.

Séance du 28 avril 1965

Ce jour Lacan confie la parole à Robert Durand de Bousingen et à Piera Aulagnier, qui développent leurs travaux autour de l’association phonématique et du fantasme primitif. Lacan lui-même situe ce travail dans la ligne ouverte par Serge Leclaire et son fameux « POOR(d)J’e-LI ».

« J’intitulerais volontiers l’essai que je vous présente aujourd’hui : De l’intervention de l’association phonématique dans la structuration du fantasme primitif. »

Avec cette phrase, Lacan introduit un développement qui pourrait sembler périphérique, puisqu’il est confié à un de ses élèves. Mais en réalité, ce détour souligne un des enjeux centraux de l’année : comprendre comment le signifiant, jusque dans ses éléments les plus matériels — ici les phonèmes — intervient dans la constitution du sujet et de son fantasme fondamental.

Parler d’« association phonématique » revient à rappeler que l’inconscient n’est pas seulement structuré comme un langage dans sa syntaxe ou sa grammaire, mais qu’il s’ancre déjà dans la matérialité sonore du signifiant. Le fantasme ne naît pas d’une simple image ni d’un scénario psychologique: il est façonné par des chaînes phonétiques, des séquences verbales qui marquent le corps et fixent des constellations de jouissance.

C’est ce que Serge Leclaire avait montré dans son travail sur Philippe, en isolant la formule « POOR(d)J’e-LI » comme condensation d’une jouissance originaire. Lacan salue dans cette démarche la possibilité de pointer une écriture du fantasme, non pas comme contenu mais comme articulation signifiante. L’association phonématique n’est donc pas un jeu de mots accessoire : elle est le lieu où se noue la rencontre du sujet avec le langage, là où le désir

prend forme dans une constellation de sons, de lettres, de signifiants.

Cliniquement, cette orientation est décisive. Elle rappelle que l’analyse n’a pas pour tâche de traduire le fantasme en récits cohérents, mais d’entendre dans la parole de l’analysant ces formules condensées, parfois énigmatiques, qui révèlent la structure de son rapport au désir et à l’Autre. Le travail de l’analyste consiste à soutenir l’émergence de ces fragments de discours, à les isoler, à en faire résonner la dimension signifiante.

Enfin, ce détour par l’association phonématique illustre la méthode de Lacan : laisser place à ses élèves, encourager la recherche collective, tout en intégrant ces apports dans le mouvement général de son enseignement. Ce n’est pas un hasard si cette séance du 28 avril se situe après l’introduction de l’« ontologie subjective » : c’est une manière de montrer que l’être du sujet ne se pense pas seulement dans les grandes références philosophiques, mais aussi dans la minutie de l’écoute analytique, là où un phonème, une coupure, un lapsus, deviennent les vecteurs d’une vérité.

Séance du 5 mai 1965

Lacan aborde de front la question de la responsabilité de l’analyste et de la légitimité de son titre.

« Si être psychanalyste est une position responsable, la plus responsable de toutes puisqu’il est celui à qui est confié l’opération d’une conversion éthique radicale, celle qui introduit le sujet à l’ordre du désir… il est à savoir quelles sont les conditions qui sont requises pour que quelqu’un puisse se dire : “Je suis psychanalyste”. »

Ce passage met en lumière la gravité éthique que Lacan assigne à la position de psychanalyste. Être psychanalyste

n’est pas un statut, ni un diplôme, ni même une fonction institutionnelle : c’est une position responsable, la plus radicale qui soit, car elle engage le sujet dans son rapport au désir.

Lacan insiste d’abord sur le caractère éthique de cette position. L’analyste n’est pas seulement un praticien technique, il est celui qui a en charge l’opération de conversion du sujet à l’ordre du désir. Cela signifie que l’analyse n’a pas pour fin d’adapter l’individu à la réalité ni de restaurer un équilibre imaginaire, mais de permettre au sujet de rencontrer son désir, dans sa vérité la plus singulière. Cette tâche dépasse toutes les formes de responsabilités sociales ou professionnelles, car elle engage la constitution même du sujet.

La question posée est donc cruciale : qui peut dire “Je suis psychanalyste” ?. Lacan souligne que cette affirmation ne peut pas se fonder sur une simple investiture extérieure, délivrée par une institution ou une autorité. Le titre ne saurait venir d’« ailleurs », car il serait alors vidé de sa légitimité propre. Se dire psychanalyste suppose d’avoir traversé une expérience subjective qui fonde cette position, et non d’avoir reçu une reconnaissance extérieure.

Cette exigence entre en résonance avec ce que Lacan développera plus tard dans sa « Proposition du 9 octobre 1967 » : le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même… et de quelques autres. Ici déjà, il prépare le terrain : l’analyste ne se définit pas par un diplôme ou par une validation académique, mais par une expérience qui transforme sa position subjective.

Cliniquement, ce rappel a une conséquence directe. L’analyste doit toujours interroger sa propre place, et ne jamais se réfugier derrière l’institution pour garantir son acte. La responsabilité qu’il assume n’est pas déléguée, elle

est radicalement singulière. C’est dans cet espace que réside la vérité de l’acte analytique : l’analyste ne peut soutenir sa fonction qu’en s’y engageant de façon subjective, dans le rapport éthique au désir.

Ce moment du 5 mai 1965 condense une orientation fondamentale du Séminaire XII : la psychanalyse n’est pas seulement une théorie ni une pratique codifiée, elle est une éthique, et la position de l’analyste en est le lieu le plus exigeant. Se dire psychanalyste, ce n’est pas porter un titre, mais assumer une responsabilité unique : accompagner le sujet dans son rapport au désir, en dehors de toute garantie autre que celle de l’acte lui-même.

Séance du 12 mai 1965 (Leçon 18 du Séminaire XII). Elle fait suite directe aux interrogations de Lacan du 5 mai sur la responsabilité et le titre de psychanalyste. Lacan y poursuit la réflexion sur la formation analytique et les conditions de transmission.

« Ce qu’il s’agit de savoir, c’est ce qui peut, de cette expérience qui est la nôtre, s’enseigner. »

Avec cette formule, Lacan place la question de l’enseignement de la psychanalyse au centre de sa réflexion. L’analyse est avant tout une expérience singulière, mais elle ne peut rester enfermée dans le cabinet de l’analyste : elle doit se transmettre, se mettre en forme, s’enseigner. La difficulté est là : comment enseigner ce qui, par définition, excède le savoir constitué, ce qui se fonde sur l’inconscient et ses formations ?

Ce rappel engage une distinction essentielle. L’expérience analytique n’est pas transmissible comme une science positive, par accumulation de connaissances ou par protocoles reproductibles. Elle ne peut pas se réduire à des recettes ni à un savoir-faire technique. Ce qui peut

s’enseigner, c’est autre chose : la structure qui se dégage de l’expérience, la logique qui se dessine dans les formations de l’inconscient, la formalisation qui permet de rendre transmissible ce qui échappe à la simple psychologie.

En ce sens, Lacan souligne que l’enseignement de la psychanalyse ne peut se confondre avec l’enseignement universitaire. Il ne s’agit pas d’expliquer des contenus, mais de transmettre une logique, une éthique, une méthode d’écoute et d’interprétation. Enseigner la psychanalyse, c’est transmettre un rapport au langage, à la vérité, au désir — et cela suppose une autre forme de pédagogie, qui s’appuie sur la pratique mais exige aussi une rigueur conceptuelle.

Cliniquement, cette perspective éclaire la question de la formation des analystes. On ne devient pas psychanalyste par simple apprentissage théorique, mais par une expérience personnelle de l’analyse, à laquelle vient s’articuler un enseignement qui ne transmet pas des vérités toutes faites, mais des instruments de lecture et d’interprétation. Le savoir analytique est toujours second par rapport à l’expérience : il est une élaboration, une mise en forme, et non un préalable.

Ainsi, cette phrase du 12 mai 1965 condense l’exigence de Lacan : maintenir l’analyse dans son irréductibilité comme expérience singulière, tout en ouvrant la possibilité d’un enseignement qui ne trahit pas son objet. Ce qui peut s’enseigner, ce n’est pas « l’analyse » comme telle, mais ce qu’elle révèle de la structure du sujet et de son rapport au langage.

Séance du 19 mai 1965

Dans la séance du 19 mai 1965 (Leçon 19 du Séminaire XII), Lacan recourt à une comparaison frappante avec les jeux populaires comme la morra ou pierre-feuille-ciseaux pour éclairer la structure ternaire qu’il déploie entre sujet, savoir et sexe.

« Comme aux jeux de la “mourre”, de la morra, ou de “ciseaux, pierre et papiers” qui se gagnent en rond, indéfiniment : pierre brisant ciseaux, papier enveloppant pierre, ciseaux coupant papier… vous pouvez énoncer, en une analogie qui recèle assurément quelque chose de plus complexe, que les trois termes de mes derniers discours […] ont dressé devant vous, sous les rubriques : le sujet, le savoir, le sexe. »

Avec cette comparaison, Lacan déplace son enseignement vers une logique circulaire. Le jeu enfantin, apparemment trivial, devient métaphore d’une structure beaucoup plus profonde : celle qui organise les rapports entre sujet, savoir et sexe.

Ce qui frappe, c’est d’abord la circularité. Dans le jeu, chaque terme domine un autre et se trouve dominé par un troisième. Il n’y a pas de terme souverain, pas de maître absolu. La structure est fondée sur une alternance, un rapport de force qui ne se stabilise jamais. De la même manière, pour Lacan, le sujet, le savoir et le sexe ne peuvent se penser isolément : chacun ne prend sens que dans son rapport aux deux autres.

Le sujet, défini comme barré, divisé par le signifiant, ne se soutient que de son rapport au savoir inconscient. Mais ce savoir lui-même ne prend consistance qu’en butant sur le réel du sexe, qui reste irreprésentable. Enfin, le sexe ne peut être approché que par le biais du discours, donc du savoir, et ne se révèle qu’à travers la division du sujet. Chaque terme entraîne les autres dans une boucle sans fin, où aucun ne s’impose comme principe ultime.

Ce déplacement a une portée éthique majeure. Il rappelle que la psychanalyse ne peut jamais s’ériger en doctrine totalisante : elle est vouée à circuler entre ces trois pôles, à se confronter sans cesse à ce qui échappe. L’analyste n’a pas à donner une réponse définitive, mais à soutenir cette circularité, en laissant apparaître le point d’impossible qui fait tourner la structure.

Cliniquement, cette analogie éclaire aussi le fonctionnement du transfert. L’analysant tourne autour de ces trois termes : il parle comme sujet divisé, il suppose un savoir à l’analyste, et il bute sur l’énigme du sexe. Le travail de l’analyse n’est pas de résoudre ce triangle, mais de faire apparaître sa logique, pour que le sujet puisse reconnaître ce qui le cause et ce qui lui échappe.

En convoquant un jeu d’enfants, Lacan n’infantilise pas son auditoire : il démontre que les structures les plus complexes peuvent se donner à lire dans des formes ludiques. Le jeu, ici, n’est pas distraction, mais modèle : il révèle la loi d’une circularité sans fin, qui est celle de l’inconscient lui-même.

Séance du 26 mai 1965

Dans cette séance (Leçon 20 du Séminaire XII, séminaire fermé), Lacan introduit une réflexion serrée sur la position de l’analyste et sur le rôle du désir, en insistant sur ce qu’il appelle « l’inattendu ».

« Car qu’est-ce que l’inattendu sinon ce qui se révèle comme étant déjà attendu mais seulement quand il arrive ? L’inattendu, en fait, traverse le champ de l’attendu. »

Par cette formule, Lacan ouvre une méditation sur le statut de l’événement dans l’expérience analytique. L’« inattendu »

n’est pas le pur hasard, ni la surprise absolue : il se définit comme ce qui, en surgissant, révèle qu’il était en attente, qu’il habitait déjà le champ symbolique, mais d’une manière latente, insue, prête à se manifester au moment opportun.

Ce paradoxe touche au cœur du fonctionnement de l’inconscient. L’interprétation analytique, par exemple, est souvent ressentie comme un éclair imprévu, mais elle ne fait que mettre au jour ce qui, depuis longtemps, travaillait le sujet à son insu. L’inattendu, en analyse, n’est donc pas un surgissement venu de nulle part, mais l’actualisation de ce qui était inscrit dans la trame du langage et du désir.

Lacan insiste sur cette articulation : l’inattendu traverse le champ de l’attendu. Autrement dit, il n’est pas extérieur à la structure ; il en est le produit, mais sous une forme qui déjoue les anticipations conscientes. C’est précisément ce que Freud avait montré avec les rêves, les lapsus, les actes manqués : ce qui surgit à l’improviste témoigne d’une nécessité inconsciente, d’un savoir qui se manifeste malgré le sujet.

Pour l’analyste, cette notion d’inattendu est capitale. Elle définit la posture éthique : ne pas viser une maîtrise, ne pas prévoir le chemin de l’analyse, mais se tenir disponible à cet imprévisible qui, pourtant, n’est jamais sans logique. Le désir de l’analyste se joue dans cette ouverture : il ne s’agit pas d’imposer une vérité ni d’orienter le discours, mais de soutenir l’espace où l’inattendu peut advenir, comme révélation de ce qui, depuis toujours, était attendu sans le savoir.

Cliniquement, cela signifie que l’analyste doit résister à la tentation de prévoir ou de diriger la cure selon un scénario préétabli. La surprise de l’inattendu est essentielle au processus. Mais cette surprise ne doit pas être confondue avec l’arbitraire : elle est le signe de la structure, l’indice que

l’inconscient se dit à travers une rencontre qui, tout en déjouant l’attente, en confirme la logique.

Cette phrase du 26 mai 1965 donne une clé à la fois théorique et pratique : l’inattendu n’est pas l’opposé de l’attendu, il en est l’accomplissement paradoxal. En psychanalyse, l’événement qui surprend est toujours, en vérité, l’effet d’une nécessité inconsciente, qui trouve à se dire là où l’analyste a su maintenir l’espace ouvert pour qu’il advienne.

Abordons maintenant la séance du 2 juin 1965

Dans cette séance (Leçon 21 du Séminaire XII, séminaire ouvert), Lacan aborde directement la question du « dialogue» et souligne que la psychanalyse ne saurait s’y réduire.

« Tant qu’il n’y aura pas de dialogue plus sûr entre l’homme et la femme […] on me permettra d’être sceptique sur les vertus du dialogue. C’est pour cela que la psychanalyse n’est pas un dialogue. »

Cette remarque de Lacan est à la fois incisive et provocatrice. Elle met en évidence une critique de la conception commune qui assimile la psychanalyse à une forme de dialogue, une conversation entre deux personnes où l’échange réciproque de paroles produirait des effets de vérité. Pour Lacan, une telle assimilation est trompeuse.

Le dialogue, tel qu’on l’entend ordinairement, suppose une symétrie entre les partenaires et une visée de compréhension mutuelle. Or, Lacan souligne que le malentendu est structurel entre les sexes : l’homme et la femme ne se rencontrent pas dans une complémentarité, mais dans une béance, dans un impossible de rapport sexuel. Tant que cette fracture n’est pas comblée , et elle ne

le sera jamais , toute prétention à fonder la psychanalyse sur le « dialogue » reste illusoire.

En affirmant que « la psychanalyse n’est pas un dialogue », Lacan rappelle que le dispositif analytique repose sur une asymétrie fondamentale. L’analysant parle, certes, mais ce qui se dit excède son intention consciente. L’analyste, de son côté, ne répond pas comme un partenaire de conversation : il ponctue, il interprète, il soutient le lieu de l’Autre. Ce qui se joue n’est pas un échange équilibré, mais la mise en jeu de l’inconscient dans la parole.

Cette critique vaut aussi contre certaines dérives contemporaines qui réduisent l’analyse à une psychothérapie de soutien ou à une communication empathique. Lacan rappelle que l’analyse n’a pas pour but d’améliorer la communication, mais de révéler l’inconscient, ce qui échappe à tout dialogue transparent. Le transfert, loin d’être une relation réciproque, est une mise en acte de cette asymétrie : l’analysant suppose un savoir à l’analyste, et c’est cette supposition qui permet le déploiement du travail.

Cliniquement, cette position a une conséquence radicale. L’analyste ne doit pas céder à la tentation d’un face-à-face psychologique. Il ne doit pas dialoguer, mais soutenir le cadre où l’inconscient peut se dire. Sa tâche n’est pas de répondre à la demande, mais d’introduire la coupure, de marquer l’interprétation qui déplace le sens. Loin d’un dialogue, l’analyse est un travail du signifiant, où la parole de l’analysant rencontre son propre inconscient.

Cette remarque condense une orientation éthique et méthodologique essentielle. Elle refuse toute réduction de la psychanalyse à une technique de communication et réaffirme son caractère unique : ce n’est pas un dialogue,

mais une expérience du langage, où la parole ouvre à l’inattendu de l’inconscient.

Dans la séance du 9 juin 1965

(Leçon 22 du Séminaire XII), Lacan prépare la conclusion de son enseignement de l’année en introduisant une triade décisive — Sinn, Bedeutung et Zwang — pour cerner la logique qui structure le champ analytique.

« Ce qui se situe du côté du savoir est à proprement parler le plus opaque, ce que j’ai introduit au début de mon discours de cette année, ce quelque chose d’à proprement parler béant que nous pourrons incarner dans la notion du Zwang. »

Cette remarque met en lumière le mouvement par lequel Lacan articule l’ensemble de son séminaire autour d’une logique à trois termes. Le savoir, qui semblait jusque-là garant d’une certaine clarté, est ici défini comme le lieu de l’opacité. Ce n’est pas le savoir conscient, mais le savoir inconscient, dont la structure est béante, trouée, irréductible à toute totalisation.

Pour qualifier cette béance, Lacan mobilise le terme freudien de Zwang, souvent traduit par « contrainte » ou « compulsion ». Ce mot, qui renvoie aux phénomènes de répétition et d’obsession, permet d’incarner cette dimension de l’inconscient qui ne se livre pas comme signification (Sinn) ni comme référence (Bedeutung), mais comme force de retour, comme nécessité obscure qui imprime sa marque au sujet.

On comprend alors que le savoir de l’inconscient n’est pas transparent : il est opaque, marqué d’un réel qui échappe au sens. Cette opacité se manifeste dans les symptômes, qui ne se réduisent pas à des messages à décoder, mais qui expriment une répétition contrainte, un retour qui force le

sujet au-delà de sa volonté. L’inconscient est structuré comme un langage, certes, mais il est aussi travaillé par cette compulsion, par ce « toujours ça revient » qui défie toute interprétation définitive.

Pour l’analyste, cette remarque est décisive. Elle l’oblige à reconnaître que le travail de l’analyse ne consiste pas seulement à donner sens au discours de l’analysant, mais à repérer la marque de ce Zwang, cette répétition qui résiste à la signification. Le symptôme n’est pas seulement une énigme à résoudre, il est l’indice d’une contrainte, d’une loi qui s’impose au sujet malgré lui. C’est en prenant appui sur cette contrainte que l’analyste peut soutenir la traversée du fantasme.

La séance du 9 juin 1965 inscrit la psychanalyse dans une logique qui ne relève pas d’une herméneutique infinie du sens, mais d’une articulation serrée entre signification, référence et contrainte. Avec Zwang, Lacan introduit la dimension du réel au cœur de son discours : ce qui revient toujours à la même place, ce qui échappe au sens et qui pourtant structure l’expérience analytique.

Dans la séance du 16 juin 1965 (Leçon 23 du Séminaire XII), Lacan annonce la fin de son cours pour l’année, tout en laissant ouverte la perspective d’une dernière rencontre sous forme de séminaire fermé. On y entend une résonance testamentaire : la psychanalyse, dit-il, ne se mesure qu’à la valeur de l’analyste lui-même.

« Car la psychanalyse ne vaudra – dis-je à celui qui demande à être analyste – que ce que tu vaudras quand tu seras psychanalyste, elle n’ira pas plus loin que là où elle a pu te conduire. »

Ce propos, adressé à ses auditeurs, concentre une vérité fondamentale que Lacan n’a cessé de marteler : l’acte analytique ne saurait être garanti ni par une théorie achevée, ni par une institution, ni par un savoir codifié. La psychanalyse vaut toujours à la mesure de celui qui la pratique, c’est-à-dire à la responsabilité subjective de l’analyste.

Lacan s’adresse ici directement à « celui qui demande à être analyste ». La formation ne se résume pas à l’acquisition de connaissances, ni même à une analyse personnelle conclue par un rite d’agrégation. Devenir analyste, c’est accepter de porter la psychanalyse jusque dans sa propre existence, d’y engager son être, et d’assumer que la cure que l’on mènera ne pourra aller plus loin que le chemin parcouru soi-même. L’analyste ne transmet pas un savoir extérieur, il témoigne d’une traversée.

Cette affirmation redouble l’exigence éthique introduite dans les séances de mai. Être analyste n’est pas une fonction sociale mais une position subjective : elle engage le sujet dans le risque de son propre désir. Ce n’est pas une position d’autorité mais une responsabilité, car il s’agit de soutenir le transfert et de conduire l’analysant jusqu’au point où il peut affronter son désir. Là réside la limite : l’analyste ne peut conduire que là où il a lui-même su aller.

Cliniquement, ce propos met en garde contre toute illusion de maîtrise. L’analyste n’est pas détenteur d’un savoir universel. Son acte ne vaut que dans la mesure où il assume ce manque de savoir, où il se tient à la place de l’objet a pour soutenir le désir de l’analysant. C’est en ce sens que la psychanalyse « ne vaudra que ce que tu vaudras » : elle ne se soutient que de la vérité incarnée dans la position de celui qui la pratique.

En somme, cette phrase du 16 juin 1965 condense une orientation radicale : la psychanalyse n’est pas transmissible comme un savoir clos, elle n’existe que dans l’acte singulier de l’analyste, acte toujours exposé au risque de l’erreur, mais qui seul peut garantir la transmission vivante du discours analytique.

Dans la séance du 23 juin 1965 (Leçon 24, séminaire fermé), Lacan laisse une large place à ses élèves — Moustapha Safouan, Serge Leclaire, Octave Mannoni, Jacques-Alain Miller , François Roustang, Maud Mannoni, et d’autres proches comme Gérard Israël. C’est une séance de clôture qui fonctionne comme un laboratoire collectif : chacun intervient pour illustrer, prolonger ou discuter l’enseignement de Lacan, avant que celui-ci ne reprenne la parole pour donner une orientation finale.

« J’ai voulu, en laissant la parole à ceux qui m’entourent, montrer que ce que j’avance n’est pas une construction solitaire, mais le fruit d’un travail qui ne vaut que d’être repris, repris dans l’expérience de chacun. »

Cette phrase situe d’emblée le ton de la séance : la psychanalyse ne peut pas être un discours monologique, mais une élaboration collective, toujours ouverte à l’expérience singulière. Lacan insiste sur le fait que son enseignement n’est pas destiné à former un système clos, mais à susciter des reprises, des élaborations multiples, dans la clinique et dans le travail des analystes.

Les interventions de ses élèves en témoignent. Moustapha Safouan prend la parole pour interroger le statut de l’inconscient et son articulation avec le langage, en insistant sur la logique de la répétition. Serge Leclaire, poursuivant le travail amorcé autour de son cas « Philippe » (POOR(d)J’e-

LI), approfondit la fonction du signifiant dans la structuration du fantasme. Octave et Maud Mannoni, chacun depuis leur place, insistent sur la question de l’éducation, de l’enfant et de la folie, montrant que la psychanalyse déborde le cabinet pour s’articuler aux institutions. François Roustang, encore proche de Lacan à cette date, propose une réflexion sur l’éthique de la pratique, même si ses prises de position le conduiront plus tard à s’éloigner.

Ce moment collectif est riche d’enseignements. Il illustre la manière dont Lacan formait ses élèves : non pas en leur donnant des dogmes, mais en leur ouvrant un champ où chacun devait travailler, produire, prendre la responsabilité de ses propres élaborations. Ce séminaire fermé du 23 juin fonctionne comme un miroir : il reflète la vitalité du groupe, mais aussi ses tensions, ses différences de style, qui annoncent les divergences futures au sein du mouvement lacanien.

En reprenant la parole, Lacan tire une conclusion qui n’est pas une clôture mais une ouverture : la psychanalyse doit toujours se reprendre, se retravailler, se reformuler dans l’expérience de chaque analyste. C’est dans ce sens qu’il convoque Michel Foucault et son Naissance de la clinique (1963), pour rappeler que tout savoir sur le sujet, même en médecine, doit être interrogé à partir de ses conditions de possibilité discursives. Ce parallèle souligne que la psychanalyse, comme la médecine, ne vit que d’un rapport toujours renouvelé à son objet : le sujet parlant.

La séance du 23 juin 1965 n’est pas seulement une conclusion, mais un manifeste : la psychanalyse n’appartient à personne, elle se déploie comme une recherche collective, toujours reprise, toujours inachevée. Elle ne se transmet pas comme un savoir clos, mais comme une expérience

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