… ou pire
« D'un discours qui ne serait pas du semblant »
jouir qui s’en dégage. Le mathème du fantasme S̷ ⋄ a s’y lit comme une couture : le sujet S̷ borde sa perte en attachant au reste a une voie d’accès réglée au réel, sans qu’aucun métalangage vienne refermer la structure.
Clinique et éthique s’en trouvent resituées. Clinique : interpréter ne revient pas à arracher un masque, mais à déplacer la couture qui fait tenir le dire, de façon à faire émerger le reste a là où il se produit — voix, regard, chute de sens — et à redistribuer les places du lien. Éthique : tenir un discours « moins du semblant » n’implique jamais de sortir du semblant (impossible, puisque le signifiant en est la matière), mais d’assumer sa fonction structurante, pour viser l’impossible qui oriente — la béance qui ne se comble pas et dont procède la dynamique du désir (−φ). Ainsi, la leçon du 16 juin ferme la boucle en la rouvrant : c’est à partir du semblant que l’analyse tient sa chance de toucher au réel, pour autant que l’on sache lire, dans le jeu réglé des glissements, ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire.
« Ces discours ont la propriété de toujours avoir leur point d’ordonnance… d’être à partir du semblant. » -16 juin 1971.
Cette phrase condense l’année entière comme un plan de coupe. Elle nous oblige à lire l’enseignement non du côté d’un auteur qui « délivrerait » une vérité, mais du côté d’un dispositif qui la fait advenir : un quadripode de places où se distribuent S₁, S₂, le sujet S̷ et le reste a, sous l’horizon d’un Autre barré, Ⱥ. Le premier geste — « D’un discours… ce n’est pas le mien » — n’était pas modestie d’orateur : c’était la mise en retrait du Moi pour laisser voir la mécanique. Dès lors, la vérité ne surgit pas par arrachement du masque ; elle se fraie à même l’arrangement des semblants, à mi-dire, depuis la place basse où elle demeure voilée. C’est la grammaire de l’année : localiser les places, suivre les glissements, repérer la béance qui oriente.
« D'un discours qui ne serait pas du semblant »
À ce titre, le rappel de janvier s’éclaire : la place supérieure gauche, dite du semblant, convient à S₁, maître de peu dès lors qu’on se souvient que la « tenue » du discours vient d’ailleurs — des permutations qui, d’un montage à l’autre, reconduisent S₂ (savoir), S̷ (sujet divisé), et a (plus-de-jouir). L’axiome du 20 janvier — la vérité n’est pas le contraire du semblant — a fermé la porte à deux illusions symétriques : ni le moralisme démystificateur (arracher le masque), ni la suggestion du chef (captiver par un « Tu ») ne donnent accès au réel. Il n’existe pas de métalangage ; l’Autre est barré Ⱥ, donc sans garant. Reste à ordonner les semblants vers leur butée: l’impossible qui les règle.
C’est là que la leçon du 17 février a déplacé la causalité : la cause n’est pas un en-dessous métaphysique ; elle ressort de l’opération du discours comme un reste de jouissance, a, qui met la machine en mouvement. Ce résidu cause le désir parce qu’il manque — et c’est à lui que S̷ coud son scénario de passage vers le réel : le fantasme S̷⋄a. On comprend alors l’écriture, en mars et en mai, comme un travail de bords : l’achose marque que « la chose » ne s’écrit qu’en défaut, et Lituraterre montre que la lettre draine, rature, dépose — qu’« écrire », analytiquement, c’est localiser la jouissance pour lui donner un écoulement. D’où l’énoncé : l’écrit, au niveau des fonctions d’un discours, c’est de la jouissance — non un emballage du sens, mais une opération qui découpe, ponctue, et change le circuit du plus-de-jouir.
Vient alors juin et sa pointe : s’il n’y a pas de rapport sexuel écrivable, l’« entente » se heurte à une barre ; il reste parfois le cri, bord sonore où l’ordre symbolique flanche. Ce n’est ni pessimisme ni maxime conjugale : c’est le nom de l’impossible qui oriente notre lecture. L’analyste, dès lors, n’ajoute pas du sens : il déplace la couture — adresse, coupure, ponctuation — pour faire apparaître le ressort a (voix, regard, chute de sens) et redistribuer la place du sujet
« D'un discours qui ne serait pas du semblant »
S̷ auprès de S₁/S₂, sous la loi de Ⱥ et du manque −φ. C’est dans cette économie précise — non dans l’autorité d’un Je, qu’un effet de vérité peut se produire.
La conclusion n’est pas une sortie du semblant, mais un art de l’ordonner : tenir la place, viser la bonne coupure, laisser surgir la vérité comme effet et le réel comme impossible. Un séminaire se clôt lorsqu’on sait où placer le trait, non lorsqu’on a « tout dit ». La route qu’ouvre cette dernière leçon l’indique nettement : « l’ordonnance » part toujours du semblant, mais elle s’oriente par ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire.
Et le pont vers le prochain séminaire « … ou pire » (1971- 1972) se franchit naturellement. Ce qui a été préparé ici va s’y resserrer : l’impossible passera au premier plan sous la forme des écritures de la sexuation, des quantificateurs et du pas-tout ; la fonction d’Un-de-jouissance viendra éprouver la plasticité de S₁/S₂, tandis que l’Autre, tenu pour Ⱥ, interdira plus que jamais tout garant. Autrement dit, … ou pire ne promet ni un « au-delà » de cette année, ni un supplément spectaculaire : il prolonge le courage de l’écriture acquis ici — écrire au plus près de la butée, pour que le discours, travaillant ses propres semblants, laisse paraître ce qui cause, déplace ce qui jouit, et invente, parfois, un passage.
« D'un discours qui ne serait pas du semblant »
1971-1972
1971-1972
« ... ou pire »
Cette année est charnière. Deux fils s’y superposent et se répondent : le Séminaire XIX, … ou pire, et le cycle parallèle intitulé « Le savoir du psychanalyste ». Ce n’est pas une redondance mais un dispositif pensé : d’un côté, « … ou pire » travaille la forme du dire (l’ellipse « … », la place vide, la variable x), de l’autre, « Le savoir du psychanalyste » explore la position du psychanalyste face au savoir et au non-savoir qui se produisent en analyse. La simultanéité n’est donc pas un accident logistique : elle institue un va-et- vient méthodique entre la logique du discours et l’éthique d’une pratique.
Le premier geste, dès … ou pire, est grammatical et décisif: Lacan insiste sur le pire comme adverbe, non comme substantif (« le pire »). Le trait d’ellipse « … » n’est pas un effet de style, c’est un opérateur : il « fait place » — vide — et indique que la vérité, en psychanalyse, ne se tient jamais toute, mais à mi-dire, depuis une case laissée vacante. La variable x prend alors valeur d’homologue formel : une
« ... ou pire »
lettre qui désigne une place plutôt qu’un contenu. Autrement dit, le discours n’atteint pas la vérité en la remplissant ; il l’oriente en plaçant bien son vide.
Parallèlement, Le savoir du psychanalyste recentre la pratique : quel savoir est en jeu quand un analyste opère ? De quel savoir se tient-il — et surtout, de quel non-savoir doit-il répondre ? On n’y cherche pas un trésor doctrinal, mais un savoir-faire avec le réel de la jouissance : maintenir la coupure, régler l’adresse, ne pas se poser en maître du sens. Ici, la question du transfert et du savoir supposé s’articule à la technique : comment intervenir pour qu’un reste de jouissance se dégage et change de circuit, plutôt que d’ajouter un commentaire de plus.
Cette double focale prolonge exactement l’année précédente. Nous venons de « D’un discours qui ne serait pas du semblant », où l’axiome était clair : la vérité n’est pas le contraire du semblant ; elle se fraie dans l’agencement des places. Le cœur opératoire en était la cause comme reste : l’objet a — plus-de-jouir — qui ressort de la circulation des signifiants S₁/S₂ et met la machine en mouvement. Ici, en 1971–1972, ce fil se resserre : la place vide devient l’instrument pour lire comment ce reste se loge, se déloge, et oriente la parole. Le fantasme S̷ ⋄ a (où S̷ désigne le sujet divisé et a l’objet cause du désir) n’est pas un écran à lever, mais une couture qui borde le réel et règle l’accès à la jouissance. L’Autre demeure barré (Ⱥ) ; le manque phallique −φ fait limite ; il n’y a pas de métalangage d’où garantir le vrai.
D’un point de vue de l’ordre de ce livre, nous lirons donc séance par séance, à partir du texte des séminaires comment l’ellipse, la variable, la tenue de la place et le maniement des mathèmes font travailler ce vide — non pour le combler, mais pour l’ordonner. Nous suivrons le montage des
« ... ou pire »
discours, l’économie du plus-de-jouir, et la façon dont Le savoir du psychanalyste transforme ces exigences en tactique clinique : ponctuer, déplacer, couper, afin que l’effet de vérité se produise depuis le semblant et que la jouissance trouve un autre bord.
Le 4 novembre 1971 ( Le savoir du psychanalyste)
« En revenant parler à Ste-Anne, ce que j’aurai espéré c’est qu’il y eût là des “internes”… C’est ce public-là qu’en revenant à Ste-Anne je visais. »
L’attaque n’est pas anecdotique : en nommant d’emblée les « internes », Lacan règle la scène de parole et détermine son adresse. Il ne s’agit pas de flatter un auditoire, mais d’installer une exigence : parler à des médecins en formation, c’est tenir un dire au plus près de la clinique, là où la décision se prend dans la contrainte du temps, de la souffrance, et des cas singuliers. Le « retour à Sainte-Anne» signifie que le savoir visé n’est pas celui d’un cours magistral clos sur lui-même ; il se fabrique dans un hôpital, au contact de ce qui déborde la théorie. De là, l’ironie, sur la même page, à propos du « travail » et du « savoir » : le savoir n’est pas la peine accumulée comme telle, il est l’effet d’un dispositif bien réglé — un style d’adresse, un rythme, une manière de découper l’essentiel.
En désignant son public, Lacan circonscrit en même temps le champ : on ne parlera pas de « la psychanalyse » en général, mais de ce qui fait prise pour celles et ceux qui rencontrent, au quotidien, l’énigme d’un symptôme, l’opacité d’une conduite, l’urgence d’une décision. Cette visée impose une forme : phrases courtes, pointes, exemples, contre-pieds — non pour simplifier à outrance, mais pour toucher juste. Elle impose aussi une éthique : pas
« ... ou pire »
de promesse de recette, pas de majesté professorale ; plutôt une manière d’ouvrir la voie à un savoir qui se gagne en acte, par déplacements, par coupures, au plus près de la responsabilité clinique. Que le séminaire s’ouvre ainsi éclaire sa méthode entière : l’adresse n’est pas décor, elle fait partie de la démonstration. En visant les internes, Lacan rappelle que la psychanalyse, quand elle enseigne quelque chose, le fait sur une scène précise, à un moment précis, et sous la pression d’un réel que la théorie ne contient jamais tout à fait. C’est depuis cette place — concrète, hospitalière, exigeante — que le discours trouve sa justesse et que, parfois, un savoir s’arrache.
Le 2 décembre 1971 ( Le savoir du psychanalyste)
« Ce que je fais avec vous, ce soir, ce n’est évidemment pas… pas plus ça ne le sera, que ça ne l’a été la dernière fois …ce n’est évidemment pas ce que je me suis proposé, cette année, de donner comme pas suivant de mon séminaire. Ça sera, comme la dernière fois, un entretien. »
Lacan corrige d’entrée l’attente : ici, pas de « leçon » qui déroule un programme, mais un entretien — un dire tenu à hauteur d’adresse, avec ses détours, ses reprises, sa façon d’ouvrir une question plutôt que d’asséner un savoir clos. C’est un choix de méthode : déplacer le centre de gravité du contenu vers la situation de parole, pour que le savoir surgisse comme effet et non comme dépôt. Dans la même séance, il rappelle d’ailleurs l’importance des entretiens préliminaires : non pas préface anecdotique, mais moment où se règle le ton, l’allure, le cadre à partir desquels quelque chose peut s’entendre (et se trouver).
De là, deux conséquences pédagogiques : d’abord, l’économie du temps — parler juste, sans remplir pour remplir ; ensuite, l’éthique de la clarté — ne pas confondre
« ... ou pire »
« travail » et « savoir », ne pas faire du labeur une garantie de vérité. Le « retour à Sainte-Anne » (4 nov.) avait situé l’adresse ; l’« entretien » du 2 décembre en est la forme conséquente : un art de couper, d’accentuer, de relancer — bref, d’installer les conditions où un savoir peut effectivement se produire, parce qu’on a ménagé la place où il advient.
Leçon 1 du 8 décembre 1971 « ... ou pire »
« …Ou pire, il est arrivé que certains lisent mal, ils ont cru que c’était : ou le pire. C’est pas du tout pareil. »
Voici l’entrée de notre année 1971–1972. Lacan y pose un geste minuscule et décisif : trois points qui ouvrent une place, un adverbe qui se refuse à devenir substantif. L’ellipse n’est pas un effet de style, c’est un opérateur : elle « fait place», et cette place est vide. Tout l’enjeu s’énonce déjà là : la vérité n’est pas un contenu à remplir, elle se fraie depuis une vacance bien située. Ce sera le fil de … ou pire : apprendre à lire l’économie d’une case — comme la variable x — qui ne nomme rien mais désigne un emplacement où le dire s’oriente.
En parallèle, Le savoir du psychanalyste déplace la question sur la scène même de la pratique : de quel savoir l’analyste se soutient-il, et surtout de quel non-savoir répond-il ? Non pas un trésor doctrinal, mais une tenue du dispositif : régler l’adresse, maintenir la coupure, ne pas occuper la place du Maître quand le semblant commande l’ordonnance. Ainsi, l’année se compose comme un diptyque : d’un côté, la grammaire du vide (ellipse, variable, place), de l’autre, l’éthique de la manœuvre (transfert, savoir supposé, intervention juste).
Ce diptyque prolonge la leçon de l’année précédente : « La vérité n’est pas le contraire du semblant », nous l’avons
« ... ou pire »
vérifié pas à pas. Ici, l’axiome devient méthode : ordonner les semblants vers leur butée. La cause n’est pas une origine cachée ; elle ressort comme reste de jouissance, a, produit par la circulation de S₁/S₂. Le fantasme S̷ ◊ a dit la couture par laquelle le sujet S̷ borde sa perte pour se frayer une voie réglée vers le réel. L’Autre demeure barré, Ⱥ ; le manque phallique −φ fait limite ; il n’y a pas de métalangage qui garantirait du dehors. Notre tâche n’est donc jamais de « remplir » la place vide, mais de bien la placer : la vérité s’y lève à demi-dire, comme effet d’arrangement.
Ainsi s’ouvre l’année : … ou pire nous apprend à tenir la place vide comme principe d’écriture du réel ; Le savoir du psychanalyste en déduit la tactique clinique qui permet qu’un reste de jouissance se dégage et change de circuit. Nous avancerons séance par séance, non pour clore, mais pour situer au plus juste ce vide opérant — là où, sans se livrer, le réel oriente.
Leçon 2 du 15 décembre 1971 « ... ou pire »
« C’est un fait que — au moins pour moi — c’est quand j’écris que je trouve quelque chose. »
Lacan livre ici une confidence qui paraît anodine, mais qui touche au cœur de sa méthode : il dit que c’est en écrivant qu’il découvre. L’écriture n’est pas pour lui la mise au propre d’une pensée déjà formée, mais l’opération même par laquelle un savoir surgit. Autrement dit, c’est le geste d’écrire qui force une idée à se préciser, qui pousse une intuition à prendre forme.
Cette remarque éclaire sa manière de faire séminaire. Il aurait pu préparer des textes à lire, mais il choisit de parler
« ... ou pire »
sans filet, de risquer sa pensée devant son auditoire. Lire un texte tout fait donnerait « de bons résultats », reconnaît-il, mais il insiste aussitôt : « il vaut mieux que je n’aie rien à vous lire ». Car ce qu’il cherche, ce n’est pas un effet brillant de leçon magistrale, mais l’expérience vivante d’une parole qui s’invente en présence des autres.
On retrouve ici le fil d’une année entière : l’enseignement n’est pas transmission d’un savoir constitué, mais un acte, une manière de parler qui fait surgir du nouveau. L’écriture, pour Lacan, sert à trouver ; la parole, elle, sert à faire passer. L’une est un travail intime, l’autre un risque pris devant les autres. Ce va-et-vient entre écrire et parler constitue son style d’enseignement : un mouvement où l’invention n’est pas séparée de la scène, où l’élaboration théorique se noue à la présence des auditeurs.
Pour le lecteur d’aujourd’hui, la leçon est claire : il ne faut pas attendre du séminaire une doctrine fixée une fois pour toutes, mais accepter d’y suivre le mouvement d’une pensée en train de se chercher. Le savoir qui s’y trouve n’est pas donné sous forme de définitions closes, mais produit dans le jeu de l’adresse, dans le risque de la parole, dans la tension entre le silence de l’écriture et le tumulte de l’oral.
Le 6 janvier 1972 ( Le savoir du psychanalyste)
« On ne sait pas si la série est le principe du sérieux. »
Lacan frappe d’entrée en jouant sur un faux cousinage : la « série » (l’enchaînement périodique des rencontres) ne garantit nullement le « sérieux » (la tenue d’un dire). Autrement dit, la régularité d’un rendez-vous n’équivaut pas à la justesse d’une parole : il faut chaque fois ré-installer la scène et son enjeu. C’est précisément ce qu’il fait ici, à
« ... ou pire »
Sainte-Anne : il rappelle qu’il ne « continue » pas son autre enseignement, et que l’affluence infléchit le cadre — donc l’orientation du dire. Le « sérieux » analytique ne se déduit pas d’un programme ; il se gagne par une adresse exacte, à la hauteur du public et de la situation. D’où la conséquence immédiatement voisine (même séquence) : la question de ce qu’il fait ici. Non pas dérouler un cours, mais tenir un entretien où le savoir ne s’assène pas, il se produit — par coupure, ponctuation, reprise.
La note est pédagogique : elle rappelle que, pour nous aussi, la lecture d’un séminaire ne vaut que si nous plaçons correctement son cadre. La « série » n’est qu’un rail ; le « sérieux » est une pratique : choisir ce qu’on avance, renoncer à « continuer » pour ne pas tromper l’adresse, et faire que quelque chose se trouve dans la parole même. C’est à ce niveau — modeste et exigeant — que cette séance oriente l’année : plutôt qu’un cumul, une rigueur d’ouverture qui prépare ce qui, quelques lignes plus loin, sera formulé à propos de la répétition (elle ne commence qu’à la deuxième fois : le sérieux ne tient qu’à la façon de recommencer juste.
Leçon 3 du 12 janvier 1972 « ... ou pire »
« Si nous trouvions dans la logique, moyen d’articuler ce que l’inconscient démontre de valeur sexuelle, nous n’en serions pas surpris.»
Lacan propose ici une hypothèse qui change la perspective: ce que l’inconscient met en jeu de la sexualité n’a rien de mystérieux ni de purement instinctif, cela pourrait très bien s’écrire avec la rigueur de la logique. Autrement dit, la différence entre homme et femme, telle qu’elle se manifeste dans les rêves, les lapsus ou les symptômes, n’est pas d’abord affaire de biologie ou de nature, mais de langage.
« ... ou pire »
Il rappelle que les mots eux-mêmes imposent déjà une répartition : le masculin et le féminin sont des catégories inscrites dans la grammaire, dans la façon de dire « il » ou « elle », « homme » ou « femme ». C’est donc à partir de ces valeurs de langage que l’inconscient travaille, et non à partir d’une essence cachée. Le sexe, pour Lacan, est d’abord une affaire de signification : de quelle place dans la langue parle le sujet ? Comment se situe-t-il dans cette distribution imposée par le discours ?
Le pas suivant est décisif : si le sexuel est structuré par le langage, alors on peut espérer en donner une formulation logique, c’est-à-dire claire, formalisée, transmissible. La psychanalyse n’a pas à s’opposer aux sciences formelles : elle rencontre, par un autre chemin, la même exigence de précision.
Pédagogiquement, la leçon est limpide : il ne faut pas chercher une « vérité cachée » de l’homme ou de la femme. Il faut observer comment chacun se débrouille avec les catégories que la langue impose, et comment il invente sa manière d’y tenir. Le langage ne dit pas seulement les choses: il fabrique des positions. Et c’est en ce sens que l’inconscient, qui est structuré comme un langage, démontre déjà « de la valeur sexuelle » — mais à sa façon, dans l’équivoque, le lapsus, le ratage qui disent plus que la volonté consciente.
Leçon 4 du 19 janvier 1972 « ... ou pire »
« « L’art de produire… – ai-je dit – …une nécessité de discours », c’est autre chose que cette nécessité elle-même.
La nécessité logique… réfléchissez-y, il ne saurait y en avoir d’autre …est le fruit de cette production. »
« ... ou pire »
« La nécessité, ἀνάγκη [ananké] ne commence qu’à l’être parlant, et aussi bien tout ce qui a pu en apparaître s’en produire, est toujours le fait d’un discours. »
Lacan déplace ici le mot « nécessité » de son piédestal métaphysique vers l’atelier du langage. Il ne s’agit pas d’une fatalité préexistante que le discours « constaterait », mais d’un effet qu’un certain maniement des mots produit. D’où le nerf de la leçon : il y a un « art » — une technique du dire, de la coupe, de la relance — qui fabrique de la nécessité. On comprend dès lors pourquoi il récuse l’argument commode: ce n’est pas parce que Freud note que l’inconscient « fait bon marché » du principe de contradiction qu’il serait étranger à la logique ; si discours il y a, sa logique doit se dégager, comme dans tout champ où le dire prend tenue. (La phrase précédente en martelait la conséquence : « Aucun discours qui ne doive recevoir son sens d’un autre. »)
La suite précise le geste : « produire » a deux sens. D’une part, démontrer, faire apparaître par la chaîne d’arguments ce qui, faute de démonstration, doit être tenu pour inexistant ; d’autre part, réaliser par un travail, mettre au jour, par une pratique réglée, ce qui ne « tenait » pas avant l’opération. Cette doublure dit bien le style de l’enseignement : à Sainte-Anne, la nécessité ne tombe pas de l’idée ; elle se concrétise dans une scène d’adresse, au rythme d’un entretien où la phrase coupe, accentue, et laisse « ressortir » un point de structure. Quand Lacan évoque la tragédie pour définir l’ananké des êtres parlants, il ne convoque pas un exemple décoratif : il rappelle que la forme (intrigue, chœur, strophe/antistrophe) est ce qui contraint ; la nécessité tragique est un montage de langage.
Portée pour nous : lire cette séance, ce n’est pas ajouter des contenus au mot « nécessité », c’est apprendre son art. Autrement dit : ne pas confondre l’énoncé qui assène avec l’opération qui fait naître un imparable — là où, soudain,
« ... ou pire »
«ça ne peut pas ne pas suivre ». Dans la clinique, cela se traduit très simplement : un bon entretien ne « dévoile » pas une cause déjà là ; il fabrique la contrainte du sens juste par le réglage de l’adresse, la ponctuation, la coupure. À ce point d’efficace, quelque chose du reste , du plus-de-jouir qui fait moteur , se dégage et réoriente la parole ; le fantasme S̷ ◊a désigne la couture minimale par laquelle le sujet s’y accroche, non pour combler, mais pour border ce qui s’impose.
Le 19 janvier met à nu la méthode de l’année : si la nécessité logique n’est jamais qu’effet d’une production, le sérieux de notre lecture ne viendra ni d’une révérence à l’Idée, ni d’un scepticisme bavard, mais d’un savoir-faire du dire , assez exact pour que, de temps en temps, la nécessité s’y produise.
Le 3 février 1972 ( Le savoir du psychanalyste)
« le phallus c’est la signification, c’est ce par quoi le langage signifie. Il n’y a qu’une seule Bedeutung, c’est le phallus. »
Lacan pousse ici un verrou théorique décisif : il ne situe pas le phallus comme un organe, ni même d’abord comme un signifié, mais comme l’opérateur de signification lui-même, « ce par quoi le langage signifie ». Autrement dit, le phallus est la fonction qui arrache le dire à la simple dénotation et qui, dans la chaîne signifiante, polarise la production de sens et la distribution de jouissance. Cela éclaire d’un seul coup trois plans de travail :
Plan du discours : si le phallus est l’opérateur de signification, il règle la manière dont un discours prend. D’où la proximité, ce jour-là, avec les allusions à la linguistique (on entend l’ombre de Jakobson) : ce n’est pas « le sens » qui fonde le signifiant, mais une fonction qui fait
« ... ou pire »
tenir l’ensemble — ici, phallique. Le résultat pratique : à chaque fois que le sujet parle, la coloration phallique du dire oriente l’équivoque, l’allusion, la métaphore, bref le « comment ça signifie ».
Plan de la jouissance : dire que « la signification, c’est le phallus » n’est pas pur intellectualisme — c’est une thèse sur la jouissance. Lacan prépare l’opposition structurale entre le pôle du semblant et le pôle de la jouissance, dont il montrera l’écart (le même passage ouvre déjà la voie à cette divergence). La fonction phallique fixe et limite la jouissance : elle en tranche l’excès, elle en règle l’accès; d’où la possibilité de dire que la jouissance qui résulte, du côté de « l’homme », est d’abord phallique.
Position du sujet et fantasme : si le phallus commande « ce par quoi ça signifie », il commande aussi la place depuis laquelle le sujet se soutient de son objet. C’est exactement la charnière du fantasme S̷ ◊ a : S̷ (le sujet barré, entamé par le signifiant) ne trouve sa tenue qu’en se nouant à a (l’objet cause du désir) sous le règne de cette fonction phallique qui règle l’échange des signifiants et la valeur des « prises » de jouissance. Là où S̷ parle, c’est déjà «phalliquement » qu’il signifie, et c’est pourquoi la figure de a ne vaut que dans ce montage, comme reste produit par le travail de signification.
Cette identification du phallus à l’opérateur de signification fournit le pivot analytique pour tout ce qui suivra, qu’il s’agisse de la logique des « pas-toutes » (sur l’autre versant), ou de la thèse qu’aucune écriture n’égalise les positions des sexes au niveau du rapport (ce que Lacan articulera par la suite). Ici, l’idée est simple et tranchante : tant que nous parlons, nous signifions sous phallus — et c’est à partir de là seulement que le clinicien peut lire un dire, situer une
« ... ou pire »
jouissance, et entendre comment un fantasme S̷ ◊ a soutient l’économie singulière du sujet.
Leçon 5 du 9 février 1972 « ... ou pire »
« Je te demande de me refuser ce que je t’offre, parce que c’est pas ça. »
Lacan met au tableau une phrase qui tient en quatre vers et qui suffit à déplacer tout l’enjeu de l’adresse. On n’y lit pas la demande d’un objet ; on y lit la demande d’un refus. Autrement dit, c’est la réponse négative qui est sollicitée. Pourquoi ? Parce que la demande ordinaire vise « quelque chose » et se heurte aussitôt au « ce n’est pas ça ». Ici, au contraire, la forme même de la demande reconnaît d’avance que l’offre ne coïncide jamais avec ce qui est visé. Le refus attendu n’est pas une fin de non-recevoir ; il est l’acte qui installe la bonne place : celle d’un vide actif, d’où seulement peut se relancer le désir. C’est pourquoi Lacan scande la phrase, vers par vers : la coupure fait partie du sens.
Qu’il inscrive cette formule en chinois, en en donnant la scansion et la traduction, n’est pas un exotisme : c’est une leçon d’écriture. Écrire, ici, n’explique pas ; ça règle la scène. La demande, prise au sérieux, devient un exercice de politesse structurale (on se souvient du Lǐ, la « courtoisie ») : non pas flatter l’autre, mais lui donner la latitude de refuser — et donc de répondre juste. La suite de la séance confirmera ce cadre d’adresse (Lacan rappelle qu’il ne fait pas de « conférence » au sens académique) : il s’agit moins d’apporter que de faire place. Dans notre méthode, cela signifie : ménager, par la coupure et la ponctuation, l’espace où une parole peut trouver sa justesse — et où, précisément, le « pas ça » oriente au lieu d’échouer.
« ... ou pire »
Cliniquement, la phrase vaut comme boussole : combien d’«offres» saturent la relation (cadeaux, explications, interprétations), alors que ce qui se cherche est la réplique qui met l’autre en demeure de parler depuis son manque. « Je te demande de me refuser… » : c’est le contraire d’un chantage ; c’est une éthique de l’adresse. Elle enseigne que la dignité d’un lien ne se mesure pas au remplissage, mais à la capacité de tenir le refus sans se retirer, afin que l’échange ne se confonde pas avec la consommation. À partir de ce tour, le « ce n’est pas ça » n’est plus un échec : c’est la condition de ce qui peut s’entendre.
Le 3 mars 1972 ( Le savoir du psychanalyste)
« j’ai parlé en somme de cette chose que j’ai résumée dans le nœud borroméen, je veux dire une chaîne de trois, et telle qu’à détacher un des anneaux de cette chaîne, les deux autres ne peuvent plus un seul instant tenir ensemble. »
« Rien ne se soutient tout seul. »
Lacan rouvre la séance en posant une image simple et tranchante : trois anneaux, et si l’on en ôte un, tout lâche. Cette petite mécanique n’est pas un ornement : c’est une pédagogie du lien. Elle fixe une règle de lecture pour l’«entretien » de Sainte-Anne : ce qui nous occupe — langue, adresse, inconscient — ne tient que par l’enchaînement. L’« inconscient » n’est pas une poche de contenus ; il dépend de conditions qui se nouent : la façon de parler, la scène où l’on parle, la réponse attendue. D’où le pas suivant, très sobre : à la question « qu’est-ce que c’est qu’une topologie?», Lacan définit des « rapports déformables » et illustre avec des « cercles souples » ; autrement dit, l’important n’est pas
« ... ou pire »
la mesure, mais la tenue du lien quand il se déforme. Ici, l’exigence n’est pas technique, elle est méthodique : savoir où ça lâche, et par quoi ça tient.
La séance prolonge ainsi notre fil des semaines précédentes. Le 19 janvier, Lacan parlait de « l’art de produire une nécessité de discours » : la contrainte ne préexiste pas, elle se fabrique par un certain maniement du dire. Ce 3 mars en donne le schème le plus net : la « nécessité » se constate quand, retirant un anneau, tout se défait — preuve qu’il y avait bien contrainte, mais contrainte produite par l’arrangement. Clinique minimale : au lieu de chercher un sens ultime, on repère l’anneau sans lequel la parole du sujet se délite ; au lieu de charger l’entretien, on ménage le point où, précisément, « ça tient ». Ainsi, « rien ne se soutient tout seul » n’est ni maxime ni morale : c’est une règle de travail. Elle nous oblige à lire chaque séquence (question, relance, coupure) comme un essai d’enchaînement juste — celui qui ne force pas, mais qui, s’il manquait, ferait tout choir.
Leçon 6 du 8 mars 1972. « ... ou pire »
« Les choses sont telles, que puisque je vise cette année à vous parler de l’Un, je commencerai aujourd’hui à énoncer ce qu’il en est de l’Autre.»
L’ouverture est stratégique : annoncer l’Un et commencer par l’Autre. Autrement dit, Lacan refuse d’ériger « l’Un » en substance évidente ; il en déplie la question par le détour de l’Autre, là où le langage se règle et se dérobe. Ce déplacement pédagogique a deux effets. D’abord, il nous prémunit contre le réflexe métaphysique (chercher une unité première) : l’Un ne se posera pas comme bloc, mais s’approchera depuis ce qui, dans l’Autre, organise la parole et y ménage une faille. Ensuite, il nous reconduit à la scène concrète de l’adresse : « l’Autre » n’est pas une Idée
« ... ou pire »
décorative, c’est le lieu d’où une parole se soutient, d’où elle attend réponse — et où l’on rencontre, au plus près, l’impossible qui oriente.
La mention, dès la ligne suivante, d’une « inquiétude » venue d’un auditeur n’est pas un aparté : elle signale que la question de l’Autre engage aussi le politique du savoir — qui parle pour qui, d’où, et avec quel crédit. Le fil de l’année précédente nous y a préparés : la vérité ne s’oppose pas au semblant, elle se fraie dans son agencement ; de même ici, l’Un ne « s’impose » pas, il s’éprouve dans et par l’Autre. Ce choix de commencer par l’Autre explicite une méthode : tenir la pensée à l’endroit où elle s’adresse, plutôt que de chercher un point de vue souverain. À ce titre, la séance du 8 mars ne promet pas une définition de l’Un, elle installe le cadre d’où l’entendre — l’Autre, son autorité, sa faille, son usage.
Clinique, la conséquence est nette : on se gardera de traiter l’Un comme un comble de sens. On suivra plutôt comment un dire se noue à l’Autre — ses titres, ses trous — et ce que cela change dans l’écoute. L’interprétation opérante ne remplit pas la place ; elle place bien la vacance pour que quelque chose se trouve. Dans cette économie, le sujet divisé S̷ n’avance que cousu à son reste, a, selon la formule S̷ ◊ a ; mais il est décisif, aujourd’hui, de n’en user qu’à l’appui du geste principal : commencer par l’Autre pour qu’un abord de l’Un devienne pensable sans hypostasier l’Un. L’Autre barré, Ⱥ, restera la garde-fou discret de cette démarche : il y a de l’Autre, mais pas de garant absolu — et c’est précisément de là que l’Un, cette année, pourra être interrogé sans se confondre avec une unité pleine.
En somme, la séance fixe notre boussole pour la suite : l’Un n’est pas un objet à définir, c’est une épreuve d’écriture à
« ... ou pire »
conduire à partir de l’Autre — de sa loi, de ses ratés, de notre manière de nous y adresser.
Leçon 7 du 15 mars 1972 « ... ou pire »
« Quoiqu’il en soit, le « sistere » est déjà là, l’être stable, être stable à partir d’un dehors : το ἐξτάν [ to extan ], ce qui n’existe qu’à n’être pas, c’est bien de cela qu’il s’agit, c’est cela que j’ai voulu ouvrir aujourd’hui sous le chapitre général de l’Unien. »
Lacan introduit ici son « Unien » (anagramme avoué d’ennui) pour forcer l’oreille sur un point de logique proprement analytique : l’ex-sistence — au sens étymologique de ex-sistere, « se tenir au-dehors ». Dire que l’« être stable » est « à partir d’un dehors » revient à destituer toute substance intériorisée : ce qui « ex-iste » n’est tenable qu’en se situant hors du dedans supposé du sens. D’où la formule paradoxale : « ce qui n’existe qu’à n’être pas » — non pas nihilisme, mais indication que l’Un qui compte pour nous n’est pas de l’ordre d’un être positif ; il « tient » du dehors, comme effet.
Ce pas prolonge rigoureusement la leçon du 8 mars 1972 où il avait re-posé l’Autre en le barrant et rappelé que « on ne jouit que de l’Autre », ce qui requiert l’écriture de Ⱥ pour situer la jouissance hors du sens totalisant . Le 15 mars, le fil se déplace : il s’agit moins de l’Autre que de la fonction de l’Un, telle qu’elle surgit comme trait et comme compte à partir du langage — un Un qui ne préexiste pas, mais se produit du discours même. Ce cadrage ouvre directement la suite : Lacan annoncera, le 19 avril, son « Yad’lun », manière de dire que l’Un « y en a » — un Un d’énonciation et d’itération, non d’essence.
« ... ou pire »
On peut en tirer trois conséquences pour notre lecture de l’année :
1) L’Un lacanien n’est pas l’Un métaphysique : c’est l’Un- effet qui se détache (« to extan ») du champ du discours. 2) La nécessité qui en découle n’est jamais donnée ; elle est produite par l’articulation signifiante (ce que les leçons précédentes avaient déjà préparé). 3) Le dispositif analytique s’en trouve précisé : ce qui « tient » du sujet ne tient que dehors de lui, dans l’intervalle que le discours ouvre — là où, précisément, l’objet a et la coupure opèrent.
La séance du 15 mars est une charnière : elle fait passer de la question de l’Autre (et de sa barre) à l’exigence d’un Un qui se conçoit comme ex-sistant, c’est-à-dire hors-sens et hors-être, condition pour que la suite — « Yad’lun » — puisse être travaillée sans retomber dans un Un substantiel.
Leçon 8 du 19 avril 1972 « ... ou pire »
« je le reprends, je le reprends du « Yad’lun », n’est-ce pas, que j’ai déjà proféré…
« Yad’lun », ça a l’air de venir de je ne sais où. De l’Un, de l’Un, hein ? […] De l’Un : L, apostrophe, U, N, « y en a ». »
« il ne peut y avoir de l’Un que dans la figure d’un sac, qui est un sac troué. »
Lacan installe ce jour-là un mot-valise qui fait méthode : Yad’lun — « il y a de l’Un ». Pas l’Un majuscule comme essence, mais un il-y-a pragmatique : une occurrence, un trait qui se compte et se répète. D’où l’insistance, ligne après ligne, à déplier la formule à l’oral (« L, apostrophe, U, N ») : ce n’est pas une définition, c’est une manière de dire qui
« ... ou pire »
met en route une logique. Quand il précise que cela « s’accorde » avec ce qui s’est produit « historiquement » dans la théorie des ensembles, il ne mathématise pas pour faire savant ; il nous donne une boussole : l’Un dont il s’agit relève d’un opérateur de compte, pas d’une substance.
La métaphore finale achève de nous orienter : l’Un ne tient que s’il y a un trou — « un sac troué ». Autrement dit, le un ne se soutient que d’une béance : ça entre, ça sort, ça tombe ; et c’est ce jeu du bord qui fait exister l’Un comme effet. La leçon est simple et forte : pour penser l’Un sans le mythifier, il faut d’abord placer la vacance qui le rend possible. Alors seulement le « y a » cesse d’être une évidence et devient une opération : une façon de faire tenir quelque chose dans le langage, au prix d’une perte assumée.
Cette séance nous donne la méthode pour la suite de l’année: nous suivrons l’Un là où il s’écrit comme occurrence et comme coupure (le « trou » qui conditionne le compte), plutôt que de le chercher comme idée pleine. Cliniquement, la conséquence est claire : écouter un sujet, c’est repérer où se fait le trou d’où son dire extrait un « un » qui compte — un nom, un trait, une trouvaille — et comment ce « un » s’agrippe à ce qui manque. Voilà pourquoi, dans notre écriture, le fantasme S̷ ◊ a restera en arrière-plan : non pour plaquer des schémas, mais pour rappeler que le « y a de l’Un » s’adosse toujours à un reste et à une coupure, faute de quoi l’Un se fige en Idole.
Le 4 mai 1972 ( Le savoir du psychanalyste)
« J’avais écrit ceci…que bien sûr je ne livrerai jamais à la poubellication, je ne vois pas pourquoi j’augmenterai le contenu des bibliothèques
« ... ou pire »
…il y a deux horizons du signifiant. »
« …dans l’accolade, il y a le maternel — qui est aussi le matériel — et puis il y a écrit le mathématique. »
(Et, dans la même séance :) « L’a-mur… […] le “bord-homme”. »
Lacan fixe ici une boussole simple et exigeante : deux horizons du signifiant. D’un côté, l’horizon maternel/matériel — la langue maternelle, la voix, le corps, le grain des mots (lalangue) ; de l’autre, l’horizon mathématique — l’écriture formelle, la mise en fonction, le trait qui abstrait. Il ne propose pas de les fusionner en un «grand tout » : il demande au contraire d’articuler dans chaque horizon selon ses propres règles, et de ne parler de leur « au-delà » qu’à partir de leur position effective dans un discours. Autrement dit : pas de synthèse prématurée ; on travaille depuis un bord.
Les traits d’esprit ne sont pas décoratifs : « poubellication » pointe que la prolifération de textes ne vaut pas écriture ; et « l’a-mur / le bord-homme » indique, par le jeu du signifiant, que c’est le bord qui fait tenir la scène — le mur contre lequel le dire se détache, le bord où se fabrique l’adresse. La leçon est méthodologique :
• Dans l’horizon maternel/matériel, on lit l’incidence du corps et des équivoques : ce qui touche, accroche, dévie.
• Dans l’horizon mathématique, on exige la netteté du trait : fonction, quantification, place logique.
Ce 4 mai, Lacan nous apprend donc comment tenir ensemble deux pratiques du même signifiant sans les confondre : l’une sensible, qui fait entendre la matière des mots ; l’autre formelle, qui les inscrit pour qu’un effet se
« ... ou pire »
dégage. Notre travail suivra ce pas : choisir l’horizon, y procéder avec sa rigueur propre, puis seulement faire jouer le bord entre les deux — là où la parole trouve sa justesse.
Leçon 9 du 10 mai 1972 « ... ou pire »
« Une chose est évidente, c’est le caractère clé, dans la pensée de FREUD, du « tous ». »
« J’indique tout de suite, le trait unaire est ce dont se marque la répétition comme telle. »
Lacan règle d’emblée la perspective : chez Freud, le tous (la foule, l’identification) est un opérateur central — mais ce « tous » ne vient pas d’une substance commune, il se fabrique à partir d’un trait. Ce trait, Freud l’appelle einziger Zug (trait unaire) : un marqueur d’identification qui se répète et aligne les sujets sous le même signe. D’où la précision décisive de Lacan : le trait unaire n’est pas l’« Un » qu’il travaille cette année ; il est ce par quoi la répétition se marque — autrement dit, la répétition fait un alignement, elle n’énonce pas un universel.
La conséquence suit immédiatement dans la séance : la répétition, « comme telle », ne fonde aucun “tous” et n’« identifie rien » par essence ; elle itère un coup, un signe, un faire— au point qu’« il ne peut pas y en avoir de première»: on ne décrète pas la répétition, on la constate à partir du retour. En bref : le tous freudien est un effet d’identification, non un Tout substantiel. C’est pourquoi la psychologie des foules manque le cœur de l’affaire quand elle prend la foule pour une entité : elle oublie la mécanique du trait et son statut d’itération.
« ... ou pire »
Ce point éclaire le contraste avec le Yad’lun élaboré le 19 avril : l’« il y a de l’Un » ne désigne pas un trait d’alignement, mais un Un d’occurrence, un Un qui se compte depuis une béance (le « sac troué »). Autrement dit, deux logiques :
le trait unaire → identifie en série (répétition, foule, « tous »),
le Yad’lun → fait exister un Un d’énonciation (il-y- a), adossé à un trou.
Clinique et méthode : ne pas confondre ce qui rassemble (par trait) et ce qui fait exister (par occurrence). Dans la cure, l’analyste ne cherche ni le troupeau ni l’essence ; il repère quel trait se répète et d’où surgit un Un qui compte pour ce sujet-là — une trouvaille, une coupure, un nom proprement arraché. Là se joue la différence entre l’illusion d’un « tous » déjà donné et la logique du pas-tout que Lacan fait travailler cette année : pas d’Universel plein ; des effets de trait qui agrègent, et des Un qui se produisent depuis une vacance. C’est à ce niveau très concret que la séance du 10 mai oriente la suite : lire le fonctionnement du “tous” freudien à partir du trait unaire, sans perdre de vue l’Un d’occurrence que vise …ou pire.
Leçon 10 du 17 mai 1972 « ... ou pire »
« Alors, naturellement, ça suppose d’articuler ce que ça peut être que l’existence. »
« D’eux n’est pas fondu en Un, ni 1 fondé par 2. »
Le 17 mai, Lacan revient à une question très simple en apparence : qu’est-ce que “exister” veut dire ?. Il ne la pose pas comme un philosophe qui chercherait une essence de
« ... ou pire »
l’être, mais comme un praticien qui s’appuie sur la logique. « Il existe… » veut dire, en logique moderne, qu’on peut montrer qu’au moins un élément satisfait à une certaine condition. Lacan se saisit de ce langage rigoureux pour repenser la façon dont nous parlons de l’Un.
Et c’est là qu’il introduit une distinction cruciale : l’Un n’est pas une fusion de deux moitiés. Il se moque gentiment de la fable racontée par Aristophane dans le Banquet de Platon — celle des êtres humains qui auraient été d’abord soudés par deux, et que l’amour chercherait à réunir. Lacan souligne que cette image reste une fable, un mythe de la complétude. Pour lui, l’Un ne se fonde jamais dans la réunion : il surgit comme un effet, une conséquence du langage et de la coupure qu’il introduit.
Il dit alors que l’existence de l’Un est comparable à une écriture mathématique : elle ne décrit pas une réalité préexistante, elle produit une place où l’on peut dire « il y en a un ». En d’autres termes, l’Un n’est pas une substance, ni un bloc originaire, mais le résultat d’une opération de discours. L’existence ne se constate pas comme une chose, elle se définit par la façon dont nous en parlons, dont nous l’inscrivons dans un système de signes.
Plutôt que de rêver d’une unité retrouvée (« deux qui se refondent en un »), Lacan nous demande de comprendre que l’Un est toujours soutenu par une perte, par une séparation. C’est justement parce que quelque chose manque, parce qu’il y a un écart, qu’un Un peut apparaître et compter.
Le 1 juin 1972 ( Le savoir du psychanalyste)
« Vous le savez, ici je dis ce que je pense.
« ... ou pire »
C’est une position féminine, parce qu’en fin de compte, penser c’est très particulier. »
« …par le discours qui le conditionne
…qu’on appelle — depuis moi — le discours du psychanalyste
…dans une position, disons difficile, FREUD disait “impossible” : “unmöglich”, c’est peut-être un peu forcé, il parlait pour lui. »
« Ça, c’est l’histoire du savoir sur la vérité : »
Lacan ouvre en cadrant le registre de l’énonciation : « ici je dis ce que je pense ». Non pas pour psychologiser la séance, mais pour indiquer que le savoir qu’on vise ce jour-là ne sera pas la reprise d’un traité, mais un effet d’adresse — une pensée qui se risque, s’entend, parfois se découvre en parlant. Le trait d’humour (« position féminine ») n’est pas un aparté : il marque que penser n’est pas assurer, c’est s’exposer. Dès la phrase suivante, il situe la difficulté propre au praticien : le psychanalyste est mis, « par le discours qui le conditionne », dans une position difficile — Freud disait « impossible ». Non pas une impossibilité d’agir, mais l’impossibilité d’être le garant : l’analyste n’enseigne pas depuis une hauteur, il tient une place qui ne peut pas se soutenir par elle-même.
D’où la bascule pédagogique de la leçon : « l’histoire du savoir sur la vérité ». Plutôt que d’empiler des notions, Lacan dessine une carte minimale : où se situe la vérité, où se place le semblant, comment se repère la jouissance, et ce qui en tombe comme plus-de-jouir. Ce schéma (évoqué immédiatement après la formule) ne promet pas une explication totale ; il oriente le regard sur la manière dont un savoir se produit, depuis un certain réglage de la parole. Le message est sobre : le « savoir » dont il est question ici n’est pas la somme d’informations à transmettre, mais ce
« ... ou pire »
qui résulte d’un maniement juste de l’adresse, des coupures et des ponctuations.
La conséquence pratique est claire pour nous, lecteurs et cliniciens : ne pas confondre travail et savoir (Lacan insiste déjà sur ce point les séances précédentes). Travailler beaucoup ne garantit rien si l’on rate la scène où une parole prend. À l’inverse, une intervention courte, au bon endroit, peut faire surgir un savoir dont personne n’était « informé» la minute d’avant. C’est ce savoir-en-train-de-se-faire que la séance du 1 juin met en avant : parler pour situer — la vérité à sa place, le semblant à la sienne — afin que quelque chose se trouve sans qu’un maître s’y érige.
En filigrane, le 1 juin poursuit le fil de l’année : penser ne consiste pas à remplir la place, mais à la tenir. Le sérieux ne vient pas de la série des séances, mais de la façon chaque fois singulière d’installer la scène où un dire fait événement. Ici, Lacan n’augmente pas « le contenu des bibliothèques » ; il ré-ajuste la boussole : d’où parlons-nous ? à qui ? et comment un savoir se met-il à compter lorsqu’on accepte, précisément, que sa condition soit une position « difficile », donc responsable, plutôt qu’un confort de doctrine.
Leçon 11 du 14 juin 1972 « ... ou pire »
« [Au tableau] — « Qu’on dise – comme fait – reste oublié derrière ce qui se dit, dans ce qui s’entend. »
« Je dis donc que cet unier qui se fonde, […] cet unier qui se fonde, il y en a Un, il en existe Un qui dit que non. »
Lacan ouvre la séance par une maxime d’énonciation : ce qui « se dit » tend à faire oublier le « qu’on dise » — l’acte, le faire du dire. Autrement dit, le mode de la parole (le ton,
« ... ou pire »
la coupure, l’adresse) compte autant que le contenu qu’on entend. C’est la boussole de toute la leçon : revenir au lieu où la vérité ne se livre qu’à demi, dans la façon de dire, plutôt que dans un énoncé lui se suffirait.
De là, il forge unier — verbe neuf, volontairement « bricolé» — pour nommer le mouvement qui fait exister de l’Un. Et il ajoute : « il en existe Un qui dit que non ». La pointe n’est pas psychologique ; c’est un principe d’existence par l’énonciation : l’Un n’est pas une substance préalable, il advient quand un dire tranche — un dire que non. À partir de ce geste, l’unité cesse d’être une fusion (« faire un avec deux ») et devient l’effet d’une coupure qui sépare et oriente.
La suite précise la portée mythique et logique du point : « le père unie », dit Lacan, mais « pas toutes ». Le mythe de l’exception (le père qui « a toutes les femmes ») est ici corrigé : l’« unification » qu’on lui prête n’est jamais totale ; elle se soutient d’un pas-toutes. La leçon est doublement pédagogique : 1) contre la tentation de l’Universel plein (le « tous »), elle fait valoir la limite comme condition d’existence ; 2) contre la confusion du sens et du vrai, elle ramène au faire du dire — c’est le refus, la négation bien placée, qui fait tenir un « Un » opérant.
Pour notre lecture, cela engage une méthode très concrète : repérer, dans chaque séquence, où se produit ce « dire que non » qui fait exister un Un décisif (un trait, une trouvaille, une coupure), plutôt que de chercher un principe d’unité déjà là. Et tenir, contre la mythologie de la fusion, la rigueur d’un Un qui n’unit qu’en laissant du reste. C’est sur ce bord — exactement celui que cette séance met en scène — que l’enseignement de l’année prend sa cohérence.
Leçon 12 du 21 juin 1972 « ... ou pire »