L’objet de la psychanalyse
« Problèmes cruciaux pour la psychanalyse »
partagée, une communauté de travail où chaque analyste doit, à sa manière, inventer son style et sa responsabilité.
*
* *
Pour compléter et résumer notre parcours nous pouvons dire que l’année 1964 avait marqué un tournant : l’expulsion de Lacan de l’IPA, la fondation de l’École freudienne de Paris, et l’enseignement inaugural du Séminaire XI, consacré aux « quatre concepts fondamentaux ». Lorsque Lacan ouvre, à l’automne, ce nouveau cycle qu’il intitule d’abord Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, il ne s’agit pas pour lui d’ouvrir un chantier secondaire, mais de reprendre au vif ce qui reste béant, ce qui résiste à toute clôture doctrinale. Ce « crucial » n’a rien d’un choix contingent : c’est l’indication que la psychanalyse doit se confronter à ses points d’achoppement, à ces impossibles qui structurent son champ.
Dès les premières séances, Lacan insiste sur la vérité comme mi-dire. La psychanalyse ne livre pas une révélation, elle n’éclaire pas le sujet d’une lumière totalisante : elle se tient dans l’ombre portée du langage, dans ces brisures de phrases, dans ces lapsus où surgit l’inconscient. Cette vérité ne se dit jamais toute, et c’est à partir de cette incomplétude qu’il faut repenser le sujet. Ici, Lacan convoque le cogito cartésien. Non pour en faire un point de certitude, mais pour rappeler que Descartes avait introduit une béance radicale : le sujet n’est pas substance, mais position de pensée. « Je pense donc je suis » n’ouvre pas sur l’identité mais sur la faille. Lacan lit dans le cogito un précipité de l’expérience analytique : le sujet s’y saisit dans l’instant même où il ne sait pas ce qu’il dit.
« Problèmes cruciaux pour la psychanalyse »
Cette reprise de Descartes se prolonge dans une formule inédite, que Lacan lance au printemps : l’« ontologie subjective ». L’expression paraît paradoxale. Comment parler d’ontologie — science de l’être — lorsqu’on a passé son temps à montrer que le sujet n’est jamais coïncident avec lui-même, qu’il est divisé par le signifiant ? Mais c’est justement ce paradoxe qui donne son tranchant : il ne s’agit plus d’une ontologie universelle, mais d’une ontologie située, propre au sujet de l’inconscient. L’être du sujet n’est pas une essence stable mais une position qui ne se soutient que de la parole, marquée par la castration, trouée par l’impossible. On pourrait dire que Lacan retourne la philosophie classique : ce que l’ontologie cherchait comme plénitude, la psychanalyse le retrouve comme béance.
Ce mouvement s’articule au thème central de l’année : l’identification. Non pas identification psychologique, comme imitation ou ressemblance, mais identification signifiante. Le sujet se fixe dans le langage par un trait, ce que Freud avait entrevu dans le trait unaire, et que Lacan redéploie en montrant comment une syllabe, un nom, un signifiant viennent marquer le sujet de façon indélébile. L’identification est toujours marquée par l’aliénation au signifiant, et c’est pourquoi elle ne peut jamais livrer une identité pleine. À travers ses développements topologiques, Lacan cherche à donner forme à cette logique : il évoque déjà les cercles d’Euler, les surfaces où un intérieur devient extérieur, anticipant ce qui, plus tard, deviendra sa passion des nœuds borroméens. Le sujet, pris dans le langage, est une surface déchirée, un espace paradoxal où le dedans se retourne en dehors.
Cette topologie n’est pas une coquetterie. Elle répond à la nécessité de penser le sujet comme effet de structure. L’analyse n’est pas un dialogue entre deux consciences mais une expérience où l’analysant découvre que son être est pris dans les torsions du langage. L’oubli du nom de Signorelli,
« Problèmes cruciaux pour la psychanalyse »
que Freud avait longuement commenté, devient ici paradigmatique : l’inconscient surgit dans une béance du signifiant, dans une permutation phonématique qui dit plus que mille explications psychologiques. C’est pourquoi Lacan insiste tant sur la recherche d’un style. Trouver le style de la psychanalyse, ce n’est pas forger une rhétorique élégante, mais inventer une manière de dire qui rende compte de cette coupure, de ce mi-dire.
Dans ce cadre, Lacan rectifie une dérive qu’il observe dans la psychanalyse de son temps : la tentation de réduire l’expérience à la dialectique de la frustration. Trop de théories ramenaient alors la cure à un scénario imaginaire où le sujet se définit par ce qui lui manque, par ce qui lui est refusé. Or, rappelle Lacan, la psychanalyse ne se joue pas au niveau du besoin et de sa privation, mais au niveau de la demande et du désir. La demande est un acte de langage, elle s’adresse à l’Autre, et en se formulant elle ouvre sur un reste irréductible : le désir. L’analyste ne doit pas combler une frustration, mais soutenir l’écart où le désir peut apparaître. Là encore, on voit que le champ clinique ne peut être pensé sans une logique du signifiant.
À mesure que l’année avance, Lacan élargit le champ. Il compare la structure analytique à des jeux populaires comme pierre-feuille-ciseaux : chacun domine un autre mais se trouve dominé par un troisième. De la même façon, sujet, savoir et sexe se déterminent mutuellement, sans qu’aucun ne s’impose comme fondement ultime. Le savoir inconscient est opaque, marqué d’un réel qui résiste à la signification. Pour le désigner, Lacan reprend le terme freudien de Zwang : la contrainte, la compulsion de répétition. Ce n’est pas le sens qui structure le sujet, mais la nécessité obscure de cette répétition, qui échappe à la volonté consciente.
« Problèmes cruciaux pour la psychanalyse »
C’est dans ce contexte qu’interviennent les élèves de Lacan lors de la séance de clôture du 23 juin. Octave Mannoni évoque son expérience de romancier, inventant des noms propres comme suites de syllabes : preuve que le nom propre n’est pas d’abord un sens mais une matérialité sonore qui acquiert consistance. Serge Leclaire rappelle que le fantasme fondamental n’est pas une histoire mais une formule signifiante, opaque, dont la vérité est une incompréhension. Moustapha Safouan ramène le débat au point d’ancrage freudien : la loi et la prohibition de l’inceste, qui demeure la charpente de toute subjectivité. Gérard Israël, enfin, médite sur le Shema Israël, et rapproche la prière de l’acte analytique : « Écoute » dit la voix, et l’analyste, pareillement, se tient dans cet acte d’écoute qui convoque le sujet dans son être.
Ces interventions forment un chœur. Elles manifestent ce que Lacan voulait montrer : la psychanalyse n’est pas un système clos, elle est une recherche collective, où chacun doit inventer son style, prendre la responsabilité de sa parole et de son acte. Lacan conclut en rappelant que la psychanalyse ne vaudra jamais plus que ce que vaudra l’analyste qui la pratique. La formation n’est pas transmission d’un savoir, mais conversion éthique. Ainsi, le Séminaire XII se présente comme une traversée. Il part de la question de la vérité, rencontre Descartes et le cogito, invente une « ontologie subjective », déplie la logique de l’identification, explore le fantasme et sa matérialité phonématique, rectifie la notion de frustration, inscrit l’analyse dans une topologie de surfaces et de cercles, et conclut en confiant la parole à ses élèves. Ce séminaire ne propose pas des solutions, il ouvre des chemins. Il invite à penser que la psychanalyse ne survit pas dans les dogmes, mais dans la responsabilité éthique de ceux qui l’assument, chacun à sa manière, chacun avec son style.
1965-1966
1965-1966
"L'objet de la psychanalyse"
Séance du 1er décembre 1965.
« Le statut du sujet dans la psychanalyse, dirons-nous que l’année dernière nous l’ayons fondé ? Nous avons abouti à établir une structure qui rende compte de l’état de la refente, de Spaltung où le psychanalyste le repère dans sa praxis. »
Dès l’ouverture, Lacan revient sur l’année précédente (Séminaire XII) pour poser le cadre de la nouvelle : la psychanalyse n’a pas pour objet une totalité, ni une conscience unifiée, mais un sujet divisé, marqué par la refente — le terme freudien de Spaltung. Cette division n’est pas accidentelle : elle constitue l’expérience quotidienne de l’analyste, qui rencontre sans cesse, dans les symptômes, les rêves, les lapsus, la manifestation de l’inconscient.
En formulant cette idée de « statut du sujet », Lacan indique que la psychanalyse ne peut se satisfaire d’un savoir empirique. Il faut donner à cette division une forme structurale, c’est-à-dire une formalisation qui permette de penser ce sujet non comme une substance, mais comme
"L'objet de la psychanalyse"
effet de langage. Cette perspective ouvre la voie à ce qu’il appellera bientôt une « réduction » : un travail de dépouillement conceptuel qui vise à isoler l’objet propre de la psychanalyse.
Ce rappel de la Spaltung signale aussi une rupture avec les approches psychologiques de l’époque. Là où la psychologie cherchait l’unité et la cohérence de l’individu, Lacan affirme que l’expérience analytique ne tient que dans la reconnaissance de cette division. La vérité du sujet n’est pas dans l’unité mais dans l’écart, dans le dédoublement qui le traverse.
Dès cette première séance, Lacan annonce la tonalité de l’année : il s’agira de préciser ce qu’est l’objet de la psychanalyse, à partir du sujet divisé. L’objet, on le pressent déjà, ne sera pas une chose extérieure, mais ce qui, dans le langage, cause le désir et soutient l’inconscient.
« Mais pour savoir ce qu’il en est de sa praxis, ou seulement pouvoir la diriger de façon conforme à ce qui lui est accessible, il ne suffit pas que cette division soit pour lui un fait empirique. Il faut une certaine réduction, parfois longue à accomplir, mais toujours décisive à la naissance d’une science. Réduction qui constitue proprement son objet.»
Ici, Lacan insiste sur la nécessité d’une « réduction » pour que la psychanalyse se constitue en science. Le terme évoque une opération de dépouillement, semblable à la réduction phénoménologique de Husserl, mais transposée dans le champ analytique : il ne s’agit pas de suspendre le monde extérieur, mais de réduire l’expérience analytique à ce qui fait son objet propre.
Ce que l’analyste rencontre dans sa praxis — le sujet divisé, ses symptômes, ses lapsus — ne suffit pas à fonder une science tant que ces phénomènes restent au niveau empirique. Ils doivent être réduits à une logique, à une
"L'objet de la psychanalyse"
structure. Cette réduction est décisive car elle permet de cerner l’objet de la psychanalyse, non comme une substance, mais comme ce qui résiste à la symbolisation et qui soutient le désir.
Lacan rappelle ainsi que la psychanalyse, pour ne pas se perdre dans la psychologie descriptive, doit suivre le chemin qu’a emprunté la physique au XVIIᵉ siècle : fonder une science sur une mutation du regard. Ce n’est pas le monde des qualités sensibles qui a permis la science moderne, mais leur réduction à des rapports mathématiques. De même, ce n’est pas le contenu narratif de l’expérience humaine qui fonde la psychanalyse, mais la réduction à la structure signifiante, au réel du langage.
Cliniquement, cette exigence transforme la pratique : l’analyste n’est pas un interprète de récits, mais celui qui réduit le dire de l’analysant à ses points d’articulation, à ses coupures, à ses signifiants. L’objet de la psychanalyse ne se découvre qu’à travers cette réduction, qui est en même temps ouverture vers le réel : ce qui échappe au sens, mais qui détermine le sujet.
Séance du 8 décembre 1965
Dans cette leçon, Lacan prolonge l’ouverture du séminaire: après avoir rappelé que la psychanalyse ne peut se satisfaire d’un constat empirique du sujet divisé, il introduit la nécessité de repenser le rapport entre savoir, vérité et objet. Il insiste sur l’opacité du savoir scientifique, sa pulsion épistémophilique, et prépare l’introduction de l’« objet a».
« Eh bien ça, c’est la pulsion épistémologique, le savoir comme jouissance avec l’opacité qu’il entraîne dans l’abord scientifique de
"L'objet de la psychanalyse"
l’objet, voilà l’autre terme de l’antinomie : c’est entre ces deux termes que nous avons à saisir ce qu’il en est du sujet de la science. »
Avec cette phrase, Lacan définit un enjeu majeur du Séminaire XIII : la pulsion de savoir n’est pas une curiosité neutre, mais une forme de jouissance. Le sujet cherche dans le savoir une satisfaction, mais cette satisfaction rencontre toujours une opacité : ce qui échappe à la transparence du discours scientifique.
En parlant d’« antinomie », Lacan montre que le sujet de la science se tient entre deux pôles : d’un côté la jouissance de savoir, de l’autre l’objet qui échappe, qui se dérobe. C’est précisément dans cet écart que se dessine l’« objet a », cet objet paradoxal qui cause le désir sans jamais se livrer à la connaissance.
Ce passage illustre le déplacement qu’il opère par rapport à Freud : là où Freud avait montré la curiosité infantile comme une pulsion sexuelle détournée vers la recherche du savoir, Lacan formalise ce processus comme une véritable pulsion épistémophilique, liée à la structure du sujet dans le langage. L’enfant qui veut savoir « d’où viennent les enfants » ne cherche pas seulement une information : il se confronte à l’impossible du rapport sexuel, à une béance que nul savoir ne comblera.
Cliniquement, cette réflexion éclaire la position de l’analyste: il n’est pas un pédagogue qui livre un savoir, mais celui qui soutient l’opacité, qui maintient l’écart où le désir de savoir peut se déployer. La cure ne vise pas à combler une ignorance, mais à révéler le lieu où le sujet jouit de son savoir, là même où celui-ci bute sur l’objet qui manque.
Enfin, la portée philosophique est considérable : en définissant la science comme ce qui organise son savoir autour d’un trou, Lacan inscrit la psychanalyse dans le
"L'objet de la psychanalyse"
même horizon — mais avec cette différence essentielle que l’objet qui échappe est pour elle l’objet cause du désir.
Séance du 15 décembre 1965
Dans cette séance Lacan y revient sur le schéma de l’aliénation, qu’il avait présenté les années précédentes, et introduit la question de la vérité, du savoir et de leur rapport avec l’« objet a».
« Disons que l’aliénation consiste en ce choix, qui n’en est pas un, et qui nous force, des deux termes, à accepter “ou la disparition des deux, ou un seul mutilé”. Jouir de la vérité disais-je, voilà qui est la visée véritable de la pulsion épistémophilique en quoi fuit et s’évanouit, à la fois tout savoir et la vérité elle-même. “Sauver la vérité”, et pour ceci, “ne rien vouloir en savoir”, voilà ce qui est la position fondamentale de la science, et c’est pourquoi elle est science, c’est-à-dire savoir au milieu duquel s’étale le trou du manque de l’objet a. »
Ce passage est l’un des plus denses du début du Séminaire XIII. Lacan y reprend le schéma de l’aliénation, qu’il définit comme un choix forcé : ou bien tout disparaît, ou bien l’un des termes survit, mais mutilé. C’est une logique de perte structurelle, qui rompt avec l’idée d’un choix libre et réversible. L’aliénation est constitutive du sujet : il ne peut se situer qu’en perdant quelque chose, qu’en sacrifiant une part de son être.
Cette logique éclaire le rapport du savoir à la vérité. La pulsion épistémophilique — le désir de savoir — ne vise pas seulement l’acquisition d’un contenu, mais une jouissance. Or cette jouissance se retourne contre elle- même : vouloir jouir de la vérité, c’est déjà la perdre, car la
"L'objet de la psychanalyse"
vérité ne se livre jamais que par fragments, par éclats. Elle fuit et s’évanouit au moment même où on croit la saisir.
Lacan radicalise ici son propos : la science se constitue précisément par un renoncement à la vérité. « Sauver la vérité » signifie, paradoxalement, refuser de la vouloir tout entière. La science moderne s’édifie sur cette abstinence, en acceptant qu’au cœur du savoir se creuse un vide. Ce vide, Lacan le désigne comme le manque de l’« objet a » : l’objet cause du désir, irréductible à toute représentation.
Ce qui fonde la scientificité, ce n’est pas l’accumulation de savoirs positifs, mais l’acceptation d’un manque structural. La psychanalyse se reconnaît ici solidaire de la science : elle ne cherche pas à tout dire du sujet, mais à soutenir l’espace où surgit ce manque, là où le savoir rencontre son trou.
Cliniquement, cela signifie que l’analyste ne peut pas viser la « vérité » de son patient comme un savoir complet. Il doit soutenir le manque, ce qui échappe au sens, car c’est là que s’articule le désir. L’aliénation est alors le moteur de la cure: en perdant une part de certitude, le sujet découvre la place de son désir.
En ce 15 décembre 1965, Lacan condense donc une logique fondamentale : il n’y a de savoir que sur fond de perte, et il n’y a de sujet que par l’aliénation. L’« objet a » viendra bientôt incarner cette perte, en tant qu’objet qui cause le désir tout en se dérobant à toute saisie.
Après avoir défini l’aliénation comme un choix forcé et introduit l’« objet a » à travers les cercles d’Euler, Lacan prend soin d’en souligner le caractère métaphorique et les précautions nécessaires.
« Ici marqué par appui sur une convention eulérienne… comme représentant le champ d’intersection de la vérité et du savoir. Il
"L'objet de la psychanalyse"
est clair qu’à ces cercles d’EULER, j’ai élevé plus d’une objection sur le plan de leur utilisation strictement logique, et qu’aussi bien leur usage, ici, est en quelque sorte métaphorique. »
Ce passage illustre parfaitement la manière dont Lacan mobilise les outils topologiques : non pas comme une démonstration rigide, mais comme un mode d’écriture qui permet de saisir la structure du sujet et de l’objet. Les cercles d’Euler, familiers à la logique, sont ici détournés : au lieu de montrer l’appartenance d’ensembles, ils figurent l’intersection impossible entre vérité et savoir.
Lacan prend cependant la précaution de préciser que cette figure n’a rien d’une équivalence stricte. Elle sert de métaphore, de support visuel, pour approcher une articulation qui échappe au langage conceptuel. La topologie devient ici le lieu où la psychanalyse tente de « donner forme » à l’impossible qui la fonde : comment vérité et savoir peuvent-ils s’articuler, alors même qu’ils ne se recouvrent jamais ?
Ce point annonce toute la logique des années ultérieures : les figures topologiques ne visent pas à résoudre les paradoxes, mais à les inscrire dans un espace. Le sujet, divisé par le langage, ne peut jamais coïncider avec sa vérité. Le savoir, lui, se construit autour d’un manque, marqué par l’objet a. La métaphore eulérienne donne à voir cette béance : l’intersection n’est pas un contenu positif, mais un trou, une absence qui organise les deux champs.
Cliniquement, cela signifie que l’analyste n’a pas à combler la distance entre savoir et vérité. Son acte consiste à soutenir ce vide, à faire jouer cette intersection manquante, là où le sujet rencontre son désir. Ainsi, les cercles d’Euler, loin d’être un gadget, deviennent le schème d’une pensée de l’impossible : ils figurent la place de l’objet a, à la croisée du savoir et de la vérité, mais toujours insaisissable.
"L'objet de la psychanalyse"
La Séance du 5 janvier 1966 c’est la première après la pause de Noël. Lacan y marque une solennité particulière, souhaitant la bonne année à ses auditeurs, et il recentre aussitôt son propos sur ce qui sera le fil conducteur de tout le séminaire : l’« objet a»
« Nous allons poursuivre ce que nous avons à dire cette année de l’objet a. Si vous me le permettez à la faveur de cette coupure et de ces vœux, d’y mettre l’accent sur une certaine solennité… nous dirons de cet « objet a»… »
Cette séance prend un ton d’ouverture renouvelée. Par le rituel des vœux, Lacan souligne que l’objet a n’est pas un simple concept parmi d’autres, mais qu’il engage une gravité particulière, presque une cérémonie. L’«objet a» est en effet le noyau qui va organiser tout son enseignement de cette année.
Ce choix de situer l’objet a dans une « solennité » n’est pas rhétorique : il témoigne du statut de cet objet comme pivot de la psychanalyse. Contrairement aux objets de la science, manipulables et définissables, l’objet a est ce reste irréductible qui cause le désir, sans jamais se livrer à la connaissance. C’est ce résidu, produit par le langage, qui soutient la division du sujet.
En l’introduisant au cœur même d’une cérémonie de vœux, Lacan montre que cet objet n’est pas extérieur à la vie, mais qu’il touche à l’expérience intime de chacun. Il est ce qui nous décentre, ce qui fait vaciller nos certitudes, ce qui nous met en quête.
La clinique s’éclaire sous cette lumière : les symptômes, les fantasmes, les répétitions ne s’expliquent pas par des causes psychologiques, mais par la présence de cet objet manquant,
"L'objet de la psychanalyse"
insaisissable, qui met en mouvement le désir. L’analyste n’a pas à le fournir ni à le combler : il doit soutenir la place où il opère, comme reste, comme perte structurante.
Ainsi, Lacan donne un caractère presque rituel à l’élaboration de «objet a». C’est comme si l’année commençait sous le signe de cet objet, que l’on ne peut saisir qu’en le respectant comme « solennel », c’est-à-dire comme ce qui excède le simple discours théorique pour toucher à la dignité du réel.
Autre citation :
« Cet objet, sa fonction par rapport au monde des objets, nous la désignerons la prochaine fois. Elle a un nom. Elle s’appelle la valeur. Rien dans le monde des objets ne pourrait être retenu comme valeur s’il n’y avait point ce quelque chose de plus originel qui est un certain objet qui s’appelle «objet a», et dont la valeur a un nom : valeur de vérité.»
Lacan franchit ici une étape décisive : il arrime l’«objet a» à la notion de valeur, mais en lui donnant une portée radicalement différente de l’économie classique ou de la philosophie. La valeur n’est pas définie par l’utilité ni par l’échange, mais par un point d’origine qui excède le champ des objets réels : «objet a».
Cet objet, « cause du désir », est la condition même pour qu’un objet puisse prendre valeur pour le sujet. Sans lui, le monde resterait indifférent, plat, sans relief. C’est parce qu’il y a ce reste irréductible, ce « rien » qui structure le sujet, que certains objets deviennent investis, chargés, électrisés par le désir.
En reliant l’objet a à la « valeur de vérité », Lacan opère un nouage subtil : la vérité ne se situe pas dans un contenu propositionnel, mais dans la mise en jeu de cet objet manquant. La vérité ne se dit jamais toute, elle se mi-dit, et
"L'objet de la psychanalyse"
c’est cette incomplétude qui fonde sa valeur. De même, l’objet a n’a pas de consistance substantielle, mais c’est de son absence que surgit le désir et que s’organise le champ de la valeur.
Ce déplacement s’inscrit dans la logique économique de Freud (la pulsion, la perte, la substitution), mais Lacan en fait une véritable topologie du manque. L’«objet a» fonctionne comme ce « point qui n’est pas un point » : une coupure centrale, qui oriente tout le rapport du sujet aux objets et au savoir.
La séance du 5 janvier 1966 donne une orientation capitale: si la psychanalyse a un objet, ce n’est pas l’objet positif de la science, mais un objet paradoxal, qui ne vaut que de n’être rien, sinon la condition de toute valeur, y compris la valeur de vérité.
Séance du 12 janvier 1966
Celle-ci c’est une leçon très dense où Lacan aborde directement la question de la théorie et du mythe, tout en rattachant son propos au nom de Freud, comme garant de l’acte inaugural de la psychanalyse.
« Contrairement à ce que j’ai pu entendre… la théorie telle que je la fais ici, telle que je la construis, la théorie ne saurait aucunement être mise au rang du mythe. La théorie, pour autant qu’elle est théorie scientifique, se prétend et se prouve n’être pas un mythe. […] C’est pourquoi à l’origine de la théorie il n’est pas vain de savoir au nom de qui l’on parle. Il n’est pas accident que je parle au nom de Freud, et que d’autres aient à parler au nom de celui qui porte mon nom. »
"L'objet de la psychanalyse"
Lacan reprend ici une distinction essentielle : la psychanalyse n’est pas un mythe moderne, même si elle produit des récits, des reconstructions, des histoires. Elle est une théorie, au sens fort, c’est-à-dire une élaboration qui se fonde sur un réel, qui se démontre par ses effets cliniques, et qui s’adosse à une structure scientifique.
Cette affirmation s’inscrit dans une polémique implicite avec certains contemporains — notamment Ricœur et les herméneutes — qui voyaient dans l’analyse une lecture symbolique, une mythologie des origines. Lacan refuse ce glissement. Si la psychanalyse devait n’être qu’une mythologie, elle perdrait son tranchant scientifique, et ne se distinguerait plus d’une littérature des profondeurs.
La seconde partie de la citation introduit la question du nom. Pour Lacan, toute théorie engage une position d’énonciation. Ce n’est pas un hasard s’il parle « au nom de Freud » : Freud est le fondateur, celui qui a inauguré le champ par un acte. De même, il reconnaît que ses élèves peuvent être amenés à parler en son nom. Mais ce transfert de nom ne va pas sans risque : il suppose une fidélité, une orientation, qui ne peut être réduite à la répétition servile.
Dans cette séance, Lacan rappelle deux points cruciaux :
1. La psychanalyse est une théorie scientifique, non un mythe.
2. Cette théorie ne se déploie qu’à partir d’un nom propre, celui de Freud, qui garantit son origine.
Cliniquement, cela signifie que l’analyste ne doit pas se réfugier dans le confort d’un récit mythologique. Son travail est de soutenir la théorie comme élaboration rigoureuse, articulée à l’expérience. Et historiquement, cela inscrit la psychanalyse dans une filiation : elle n’existe pas sans
"L'objet de la psychanalyse"
référence au nom du fondateur, mais elle exige aussi que chaque analyste trouve son propre style d’énonciation.
En un mot, Lacan met en garde : la psychanalyse n’est pas une fable qu’on raconte, mais une science en devenir, qui exige de chacun une responsabilité dans la manière dont il parle et dont il se réclame d’un nom.
Avec cette deuxième phrase, Lacan introduit explicitement le tore pour articuler le rapport entre sujet, demande et désir :
« Dans mon séminaire sur L’Identification, j’ai montré la valeur exemplaire que pouvait avoir le tore pour lier d’une façon structuralement dogmatisable la fonction de la demande et celle du désir, à proprement parler au niveau de la découverte freudienne, à savoir du névrosé et de l’inconscient. […] Ce qui peut s’en structurer du sujet est tout entier lié à la possibilité de la transformation, du passage de la structure du tore à celle de la bande de Mœbius. »
Cette phrase marque une avancée majeure. Lacan déplace le discours analytique du registre narratif ou métaphorique vers une formalisation topologique. En évoquant le tore, il ne se livre pas à un jeu mathématique : il cherche une écriture qui rende sensible ce que le langage ordinaire ne parvient pas à dire du sujet.
Le tore, surface sans bord mais avec un « trou » central, permet de représenter l’articulation du désir et de la demande. Le sujet, pris dans le langage, se définit par cette circularité paradoxale : sa demande tourne autour d’un vide, et c’est de ce vide que surgit le désir. La topologie rend visible ce que l’expérience analytique démontre : le désir ne se réduit pas à l’objet demandé, il s’origine d’un manque.
La référence à la bande de Möbius est décisive : lorsqu’on la coupe, son endroit devient envers, son intérieur se
"L'objet de la psychanalyse"
retourne en extérieur. Ce retournement illustre la division du sujet : jamais coïncident avec lui-même, il se retrouve toujours déplacé, « à l’envers » de son point de départ. Ainsi, la transformation du tore en bande de Möbius figure l’expérience fondamentale de l’inconscient : la vérité du sujet surgit dans un renversement, là où il ne se reconnaît pas.
En convoquant ces surfaces, Lacan donne au discours analytique un style rigoureux et inédit. Ce n’est pas une illustration, mais une formalisation. Il s’agit de montrer que le sujet de l’inconscient n’est pas une essence psychologique, mais une position structurale, repérable dans les torsions du langage et figurée dans ces modèles topologiques.
La portée clinique est considérable : l’analyste, en interprétant, ne vise pas à donner un sens supplémentaire, mais à provoquer ce renversement, ce quart de tour qui révèle au sujet que son désir ne coïncide jamais avec ce qu’il croit demander. L’objet a prend alors sa place : reste de ce découpage, trou qui oriente, il est l’opérateur silencieux de cette logique topologique.
Séance du 19 janvier 1966
Dans cette leçon, Lacan prolonge ses développements topologiques, en revenant sur la double inscription du sujet entre savoir et vérité, et sur l’usage du tore comme figure.
« Ce n’est pas seulement dans la théorie que se pose la question de la double inscription… Elle est tout simplement dans le fait que l’inscription ne mord pas du même côté du parchemin, venant de la planche à imprimer de la vérité ou du savoir. Que ces inscriptions se mêlent était simplement à résoudre dans la topologie : une surface où
"L'objet de la psychanalyse"
l’endroit et l’envers sont en état de se rejoindre partout était à portée de main. »
Lacan met ici en lumière la structure fondamentale du sujet: il est pris dans une double inscription, celle du savoir et celle de la vérité. Mais ces deux registres ne coïncident jamais, ils s’inscrivent « sur deux côtés du parchemin », comme si le sujet portait en lui une écriture à deux faces, irréductibles l’une à l’autre.
Pour figurer cette division, Lacan recourt à la topologie. La surface où l’endroit et l’envers se rejoignent, c’est la bande de Möbius : une surface paradoxale qui illustre parfaitement le statut du sujet divisé. On croit avancer d’un côté, et soudain on se retrouve sur l’autre face, sans coupure, mais dans un renversement qui interdit toute coïncidence.
Le recours au modèle topologique n’est pas décoratif : il permet de formaliser ce que Freud avait déjà aperçu dans la notion de Spaltung (clivage). L’inconscient inscrit une vérité qui ne se superpose pas au savoir conscient, et c’est cette discordance qui fonde la division du sujet.
Cliniquement, cette logique éclaire les phénomènes de résistance et de refoulement. Le sujet peut savoir quelque chose sans en vouloir rien savoir : le savoir inconscient est là, inscrit, mais du « mauvais côté » du parchemin. Le travail analytique consiste à faire jouer cette torsion, à permettre au sujet de rencontrer cette autre face, là où la vérité s’inscrit.
En ce 19 janvier 1966, Lacan confirme ainsi que la topologie est devenue pour lui un langage privilégié : elle offre les figures par lesquelles se pense le sujet divisé, non comme un concept abstrait, mais comme une structure littéralement inscrite dans la texture même du langage et de l’expérience.
"L'objet de la psychanalyse"
Séance du 26 janvier 1966
« Mes chers amis, la question est de l’existence et du fonctionnement de ce séminaire fermé. Ce qui m’a décidé à le faire, c’est que j’entends que s’y produise ce qu’on appelle plus ou moins proprement un dialogue. […] Il est évident que tout dialogue repose sur un foncier malentendu. »
Dans cette brève introduction, Lacan explique pourquoi il a instauré ces séances fermées : elles ne sont pas destinées à exclure, mais à créer un espace de dialogue plus restreint, où la parole circule différemment. Mais il ajoute aussitôt que ce dialogue repose toujours sur un malentendu fondamental.
Cette remarque apparemment banale prend, dans son enseignement, une portée structurale. Le dialogue, loin d’être un échange transparent de significations, met toujours en jeu l’inconscient. L’autre n’entend jamais exactement ce qu’on veut dire ; il entend autre chose, ce qui se déplace, se déforme, se méconnaît. Le malentendu n’est pas un accident de communication, mais une loi structurale du langage.
En choisissant de réserver certaines séances à ce dispositif plus intime, Lacan ne cherche pas à effacer ce malentendu, mais à le mettre au travail. Ces rencontres fermées deviennent alors un laboratoire où se manifeste l’impossible d’une communication « pure », et où se vérifie que la psychanalyse, loin de chercher à le résoudre, doit s’y appuyer.
Cliniquement, cela rejoint la pratique de la cure : l’analysant et l’analyste dialoguent, mais ce dialogue ne vise pas la clarté d’un échange, il se nourrit de l’équivoque, des glissements,
"L'objet de la psychanalyse"
du « mal dit ». Le dialogue est fécond parce qu’il est traversé par l’inconscient, et c’est ce qui en fait une expérience unique.
La séance fermée du 26 janvier 1966 témoigne d’une pédagogie singulière : Lacan donne à son auditoire l’occasion de vérifier, dans leur propre échange, que le langage est d’abord le lieu du malentendu.
Séance du 2 février 1966
Dans cette leçon Lacan y introduit une réflexion sur la transmission de son enseignement et sur la question du désir en lien avec le masochisme.
« S’il est vrai que l’aspiration primaire du sujet psychologique est de présenter au désir de l’Autre cet objet fallacieux qu’est son image de soi, nous ne saurions prendre de précautions trop rigoureuses pour ne jamais… sous une forme quelconque, voir dans ce qui s’appelle la cure psychanalytique une expérience proprement transcendante au regard de ce qui s’est exprimé jusqu’alors dans l’ordre de l’éthique. »
Avec cette phrase, Lacan situe l’expérience psychanalytique dans un registre radicalement autre que celui de la psychologie ou de la morale. L’« aspiration primaire » du sujet, dit-il, est de se donner comme image à l’Autre. Autrement dit, il s’offre au regard de l’Autre dans la forme trompeuse de son moi, image spéculaire qui masque la division du sujet.
La cure psychanalytique, au contraire, vise à déjouer cette présentation fallacieuse. Elle ne saurait se réduire à une simple correction morale ou à une réorganisation du moi. Elle constitue une expérience « transcendante », c’est-à-dire qu’elle franchit le seuil des discours établis sur l’éthique,
"L'objet de la psychanalyse"
pour toucher directement à la structure du désir et à l’objet qui le cause.
Ce passage éclaire le statut singulier de l’éthique analytique: là où la philosophie a tenté de fonder l’action sur un bien ou sur une loi, la psychanalyse situe l’éthique dans la confrontation à l’Autre et à la vérité du désir. L’analyste n’a pas pour fonction d’éduquer ou de normaliser, mais de soutenir l’expérience où le sujet rencontre ce qui, en lui, excède toute image et toute morale : son rapport à l’« objet a ».
En ce 2 février 1966, Lacan affirme que la psychanalyse ne peut être confondue ni avec une psychologie du moi, ni avec une doctrine morale. Elle est une expérience inédite, dont la transcendance n’est pas métaphysique mais structurelle : elle s’enracine dans la coupure introduite par le langage et dans le rapport impossible entre le sujet et l’Autre.
Autre citation :
« Je me soucie de savoir si ceux des psychanalystes à qui j’ai enseigné quelque chose transmettront proprement ce que j’ai dit. »
Dès l’attaque de cette séance, Lacan met la question de la transmission au centre — non comme affaire d’influence ou de postérité, mais comme épreuve (« C’est là le sens de l’épreuve… », p. 290) : épreuve de rigueur, de fidélité, de précision. La formule est sèche, presque sèchement professorale, mais elle engage bien plus qu’un scrupule d’enseignant. Il s’agit de savoir si ce qui a été avancé dans l’adresse analytique — un certain nouage du sujet, du savoir et de la vérité — peut se transmettre sans se dégrader en « bricolage » (le mot apparaît ailleurs cette année) ou en recettes de cabinet.
"L'objet de la psychanalyse"
Ce souci n’est pas extérieur au thème de l’« objet a» qui gouverne tout le Séminaire XIII. Transmettre « proprement » ne veut pas dire répéter mot pour mot : c’est laisser passer la coupure qui fait la valeur de vérité — ce vide central autour duquel s’ordonne le désir et qui, de séance en séance, prend figure topologique. On comprend alors pourquoi Lacan justifie ici l’existence de séances fermées : non pour faire cercle, mais parce que « cette assistance même serait un obstacle à cette vérification ». La foule — fût-elle dévouée — fait écran à l’acte de lecture, à la mise à l’épreuve du dire. On retrouve la leçon du 2 juin 1965 : la psychanalyse n’est pas un dialogue, et la transmission qu’elle requiert n’est pas une contagion d’opinions, mais une mise en forme précise d’un savoir troué.
Il y a, dans cette exigence, une éthique de l’analyste en formation. Si l’analyste « s’autorise de lui-même… et de quelques autres », la phrase du jour en donne le versant opératoire : ces « quelques autres » ne valent qu’à la mesure de ce qu’ils transmettent proprement — c’est-à-dire en maintenant la part d’impossible (l’objet a comme reste) qui fonde la valeur du savoir. À contresens, toute pédagogie qui comblerait le trou — qui convertirait les concepts en outils de maîtrise — détruirait la logique même du discours analytique.
Le passage se prolonge par une pique clinique qui n’est pas anecdotique : Lacan annonce qu’il « interrogera » un auditeur « sur ce qu’il entend par ce prétendu masochisme imputé au patient dans la mesure où il se soumet à une règle sévère » . Sous l’air d’une remontrance, on reconnaît une rectification doctrinale : soumettre la cure à une règle (coupure, rythme, ponctuation) n’a rien d’un masochisme imposé ni d’un puritanisme de méthode. C’est la condition pour que l’« inattendu » (le surgissement de l’inconscient) advienne dans une écriture réglée. Là encore, la topologie n’est jamais loin : ce que Lacan attend de ses élèves, ce n’est
"L'objet de la psychanalyse"
pas une ferveur, c’est un maniement formel où l’endroit et l’envers du discours — savoir et vérité — puissent se rejoindre sans se confondre, à la manière d’une bande de Möbius. La règle ne mortifie pas ; elle organise la coupure qui permet à la vérité de ne se dire qu’à moitié, mais de se dire.
Cette courte phrase sur la transmission résume l’enjeu tout entier de l’année : une école n’existe qu’à la mesure de sa capacité à transmettre un manque — à maintenir vivant, dans l’acte d’enseigner comme dans l’acte d’analyser, ce point d’ombilic où la parole se retourne sur elle-même, fait saillir l’objet, et laisse au sujet la responsabilité de s’y mesurer. Ici, Lacan ne réclame pas des héritiers ; il réclame des lecteurs responsables, capables d’écrire à leur tour — x, cliniquement, éthiquement — ce qui, de son enseignement, ne vaut que d’être repris « proprement ».
La Séance du 9 février 1966 s’ouvre sur un développement autour du pari de Pascal, que Lacan met en perspective avec la question de la vérité, du sujet et du désir.
« Parier… comme Pascal nous l’indique, si tant est que c’est de cela qu’il s’agisse… ce qu’aurait de certain le bien de notre vie conçue à son niveau le plus ordinaire… pour l’incertitude d’une promesse… dont l’articulation de Pascal semble toute entière orientée à nous montrer le sans mesure au regard de ce que nous abandonnerions. »
Lacan choisit ici Pascal comme guide pour poursuivre son élaboration sur l’«objet a». Le pari pascalien n’est pas un argument théologique, mais une mise en forme de la division du sujet : il engage un choix sous condition d’incertitude, un choix où le gain possible est sans proportion avec ce qu’on met en jeu.
"L'objet de la psychanalyse"
En citant Pascal, Lacan indique que l’essentiel n’est pas la croyance religieuse, mais la structure du pari : elle révèle une vérité sur le rapport du sujet à son désir. Le sujet est toujours confronté à ce qui excède la mesure, à ce qui ne se calcule pas. Il est contraint d’engager sa vie dans un espace où la certitude est impossible, et où l’objet qui cause son désir demeure insaisissable.
Ce « sans mesure » que souligne Lacan est précisément ce qui définit l’objet a. Là où la science cherche à réduire l’incertitude, Pascal — et Lacan à sa suite — montre que l’existence humaine est structurée par un pari fondamental, où l’on ne peut se dérober sans perdre tout. Dans l’expérience analytique, c’est le même mouvement : le sujet est convoqué à miser, à se risquer dans la parole, alors même que la vérité de son désir reste voilée.
Cliniquement, cette logique éclaire le transfert : l’analysant parie qu’en parlant, quelque chose de son désir se révélera. Mais ce pari n’offre aucune garantie — il repose sur un manque, sur un « objet » qui ne se livre jamais directement. L’analyste, de son côté, ne promet rien : il soutient seulement l’espace où ce pari peut avoir lieu.
En convoquant Pascal, Lacan donne ainsi une forme mathématique et existentielle à sa thèse : le sujet de l’inconscient est un sujet qui parie, un sujet qui engage son être au lieu d’un manque, et qui ne peut trouver la vérité qu’en acceptant de la risquer dans le champ de l’incertitude.
« Ce n’est pas un “on” qu’il s’agit de convaincre, ce pari est le pari de Pascal lui-même, d’un “Je”, d’un sujet qui nous révèle sa structure, structure parfaitement contrôlable et à contrôler. »
Cette précision de Lacan change radicalement la perspective: le pari de Pascal n’est pas un argument adressé
"L'objet de la psychanalyse"
à une foule indéterminée, mais un acte d’énonciation. C’est un « je » qui se déclare, un sujet qui engage son être.
Cela rejoint la thèse fondamentale de Lacan : le sujet n’existe pas comme une entité préformée, mais comme effet d’un acte de parole. Ici, l’acte pascalien n’est pas de convaincre « les autres » mais de mettre en jeu sa propre structure, de se situer dans une décision qui ne repose pas sur un savoir certain, mais sur une logique d’énonciation.
Cette interprétation permet de dégager le pari de toute lecture psychologique (comme Lacan le note ironiquement, certains auraient vite fait d’y repérer une thématique masochiste, en se fondant sur la vie de Pascal). Il ne s’agit pas d’une inclination biographique, mais d’un acte de structure, qui fait surgir le sujet dans sa vérité.
Ce qui intéresse Lacan, c’est que Pascal, dans sa mise en forme mathématique du pari, a offert une écriture du rapport du sujet au manque : une structure parfaitement « contrôlable et à contrôler ». Autrement dit, le pari est une formalisation du rapport du sujet à l’incertitude, à ce réel qui ne se calcule pas.
Cliniquement, cette remarque éclaire la cure : l’analysant, comme Pascal, ne se définit pas par ce qu’il croit être, mais par l’acte de dire qui l’engage. Parler en analyse, c’est déjà parier : miser sur le fait qu’en prononçant certaines paroles, quelque chose du désir va se révéler, alors même que l’issue reste incertaine.
Le pari pascalien devient pour Lacan une figure du sujet de l’inconscient : un sujet divisé, qui ne fonde pas son existence sur une certitude, mais sur un acte de langage, toujours risqué, toujours pris dans le « sans mesure » du désir.
"L'objet de la psychanalyse"
Séance du 23 février 1966
Comme annoncé, il s’agit d’un séminaire fermé, où Lacan confie la parole à plusieurs de ses élèves : Irène Perrier- Roublef, Conrad Stein, Charles Melman, Jean Oury et Gérard Michaud.
Intervention d’Irène Perrier-Roublef
« Lacan nous a demandé d’assurer aujourd’hui son séminaire. Nous allons reprendre la discussion sur les trois articles de Stein que vous connaissez. Mais auparavant, je voudrais introduire un débat centré sur les notions de transfert et de névrose de transfert, pour tenter de restituer ces éléments dans le cadre de la conférence de Stein sur le transfert et le contre-transfert. »
Cette introduction de Perrier-Roublef éclaire la fonction des séminaires fermés : il ne s’agit pas de suppléer à Lacan, mais de mettre ses élèves au travail en prolongeant certaines discussions doctrinales. Ici, l’enjeu porte sur le transfert — pierre angulaire de la psychanalyse freudienne — et sur la distinction avec la « névrose de transfert », notion controversée.
L’intervention situe immédiatement la discussion dans la filiation de Freud, mais aussi dans la relecture lacanienne. Là où Freud avait repéré dans le transfert un moteur mais aussi un obstacle, les élèves de Lacan essaient d’articuler la place de l’objet a comme ce qui permet de dépasser l’impasse de la « névrose de transfert ». On mesure ici combien Lacan a déplacé la problématique : il ne s’agit plus seulement d’un attachement imaginaire du patient à l’analyste, mais d’une structure où le transfert met en jeu la fonction de l’objet comme cause du désir.
Cette séance illustre aussi le rôle pédagogique de Lacan : en donnant la parole à ses élèves, il les confronte à la
"L'objet de la psychanalyse"
responsabilité de transmettre son enseignement et de le mettre à l’épreuve de leur propre discours. Mais comme il le rappelait lui-même quelques semaines plus tôt (2 février 1966), cette transmission ne peut être qu’une épreuve, un exercice de rigueur et non une répétition servile.
En ce 23 février 1966, nous avons un moment précieux : le séminaire devient un laboratoire où les élèves s’essaient à parler « au nom de Lacan », et où le transfert — objet de leur réflexion — se rejoue en acte, dans la relation même entre maître et disciples.
Intervention de Conrad Stein
« Dans ce débat sur les notions de transfert et de névrose de transfert, la question qui se pose est celle-ci : peut-on prononcer indifféremment ces deux termes ? »
Avec cette question, Conrad Stein met le doigt sur une difficulté conceptuelle majeure. La psychanalyse postfreudienne a souvent confondu le transfert, moteur de la cure, avec une soi-disant « névrose de transfert », comme si le transfert était une répétition pathologique, un accident névrotique reproduit sur la scène analytique.
Or, ce que Stein interroge, dans le droit fil de Lacan, c’est justement cette réduction. Parler de « névrose de transfert », c’est méconnaître que le transfert est structural : il est le dispositif même qui rend la psychanalyse possible. Il n’est pas une maladie ajoutée, mais la mise en acte du désir de l’inconscient dans la situation analytique.
La formulation de Stein est volontairement provocatrice : peut-on vraiment utiliser ces termes comme synonymes ? Pour lui, non. Si on réduit le transfert à une névrose de transfert, on le rabat sur le registre imaginaire — celui des affects, des résistances, des répétitions symptomatiques. Or
"L'objet de la psychanalyse"
Lacan, et Stein à sa suite, insistent sur sa dimension symbolique : le transfert met en jeu l’Autre, il est la scène où surgit la demande et où se noue l’objet a comme cause du désir.
Cette distinction a des conséquences cliniques décisives. Si l’on conçoit le transfert comme une « névrose », on cherchera à le « guérir », à le dissoudre, comme s’il s’agissait d’un obstacle. Mais si on le comprend comme condition de la cure, on l’accueille, on le soutient, en sachant que c’est à travers lui que le sujet peut rencontrer la vérité de son désir.
En posant cette question simple et radicale, Stein illustre le rôle de ces séances fermées : mettre à l’épreuve l’enseignement de Lacan, le reformuler, le confronter aux concepts hérités de Freud et de ses successeurs. C’est un moment pédagogique fort, où les élèves, à la suite de Lacan, prennent la responsabilité de penser par eux-mêmes, sans se contenter de répéter.
Intervention de Charles Melman
« En ce qui concerne la névrose de transfert, la confusion est encore plus grande et chez Freud lui-même ce n’est pas très clair. […] On peut dégager deux notions : le transfert, qui s’inscrit inévitablement dans la situation analytique et qui est un facteur d’efficience du traitement ; et la névrose de transfert, qui implique le franchissement d’un seuil au-delà duquel le monde du malade se referme sur la personne de l’analyste. Une résistance massive s’installe alors, difficile à entamer. »
Melman souligne ici l’ambiguïté persistante dans la littérature psychanalytique — y compris chez Freud — entre transfert et névrose de transfert. Le transfert, dit-il, est structurel : il apparaît nécessairement dans toute cure, et loin d’être un obstacle, il est même ce qui rend le traitement efficace. L’analysant ne s’adresse pas seulement à l’analyste
"L'objet de la psychanalyse"
comme individu, mais à la fonction qu’il occupe dans le champ de l’Autre.
La « névrose de transfert », en revanche, serait ce point de bascule où la relation analytique devient close sur elle- même, où l’analyste n’est plus la fonction mais l’objet exclusif de l’investissement. Melman en parle comme du « franchissement d’un seuil » : au-delà de ce point, la cure cesse de fonctionner comme ouverture vers l’inconscient et se transforme en répétition défensive.
Cette distinction est cruciale. Elle montre qu’il ne suffit pas de constater le transfert : encore faut-il le situer. Tant qu’il joue son rôle de moteur, il ouvre la voie au travail du désir. Mais lorsqu’il se fige en névrose de transfert, il devient résistance, fermeture, impasse. On comprend alors l’importance de la position de l’analyste : c’est à lui de ne pas se laisser capturer dans l’imaginaire de la relation, et de maintenir la fonction symbolique qui permet au transfert de rester opérant.
Melman, fidèle à Lacan, critique ainsi la conception « saturative » d’Abraham, pour qui le transfert se réduirait à une capacité d’aimer. Cette réduction psychologique gomme la fonction structurale du transfert, et méconnaît l’objet a qui, seul, permet de comprendre pourquoi le transfert ouvre sur la vérité du sujet.
En articulant ces nuances, Melman montre la fécondité du travail collectif initié par Lacan : ses élèves prolongent l’enseignement en en repérant les points critiques, en distinguant là où la confusion guette, et en affinant l’usage clinique du concept.
Nous arrivons à la séance du 23 mars 1966 marquée par le retour de Lacan après son voyage aux États-Unis. Le ton est à la fois solennel et polémique : Lacan ouvre sur la
"L'objet de la psychanalyse"
question de la transmission et du plagiat, en évoquant les controverses suscitées par son enseignement.
« Le statut du sujet dans la psychanalyse, dirons-nous que l’année dernière nous l’ayons fondé ? Nous avons abouti à établir une structure qui rende compte de l’état de la refente, de Spaltung, où le psychanalyste le repère dans sa praxis. »
Dès son retour, Lacan reprend le fil de son travail en revenant sur ce qui avait été acquis l’année précédente : la définition du sujet comme divisé, marqué par une refente constitutive (Spaltung). Il rappelle que ce n’est pas là une simple hypothèse, mais le point de départ nécessaire de toute praxis analytique.
Le terme de Spaltung est directement emprunté à Freud, qui en avait fait un des opérateurs de la psychanalyse dans ses travaux tardifs sur le clivage du moi. Lacan en fait ici la pierre angulaire de la cure : le sujet n’est pas unifié, mais divisé, partagé entre le savoir et la vérité, entre le conscient et l’inconscient. L’analyste ne peut travailler qu’à partir de cette structure, et non en visant une quelconque réconciliation imaginaire.
Ce retour à la division du sujet est d’autant plus significatif qu’il intervient après son voyage aux États-Unis, où Lacan a constaté combien la psychanalyse pouvait être mal comprise et ramenée à une psychologie de l’adaptation. En rappelant la Spaltung, il oppose à cette dérive une psychanalyse fondée sur l’impossible, sur l’incomplétude structurale, sur la coupure qui fait exister le sujet.
Cliniquement, cela signifie que l’analyste n’a pas pour mission de « soigner » en restaurant une unité, mais d’accompagner le sujet dans la rencontre avec sa division. C’est dans cette fissure que surgit l’inconscient, et c’est elle qui oriente la cure.
"L'objet de la psychanalyse"
La séance du 23 mars 1966 s’ouvre comme une réaffirmation : la psychanalyse ne se soutient pas d’un discours harmonisant, mais d’une logique de la coupure et du manque. L’objet a, dont tout ce séminaire cherche à cerner la fonction, est précisément ce reste qui surgit de cette division et qui cause le désir.
Autre citation du même jour:
« Ce voyage aux États-Unis m’a valu qu’on me soupçonne de plagiat. Ce n’est pas rien, et je dirai même que c’est tout à fait instructif. Cela montre combien ce que j’avance ici touche à ce qui est, pour les psychanalystes, le point vif de leur pratique. »
Lacan revient ici, non sans ironie, sur les suites de son déplacement outre-Atlantique. L’accusation de plagiat, lancée par certains de ses collègues, n’est pas seulement une querelle de personnes : elle révèle combien ses propositions théoriques — sur l’objet a, sur la topologie, sur la structure du sujet — viennent bousculer l’ordre établi.
En acceptant de rapporter publiquement cette accusation, Lacan lui donne un statut de symptôme collectif : le champ analytique, dit-il, réagit violemment dès qu’on touche à son « point vif », à ce qui met en cause ses routines et ses sécurités. Le reproche de plagiat est ici moins une question de propriété intellectuelle qu’une défense contre la subversion qu’il introduit.
Cette remarque éclaire aussi la logique de la transmission. Pour Lacan, il n’y a pas d’originalité absolue : tout savoir est reprise, déplacement, traduction. Ce qui compte, c’est la façon dont un concept est articulé, la place qu’il occupe dans une structure. L’accusation de plagiat méconnaît cette logique du discours, où la répétition n’est jamais identique, mais toujours déplacée.
"L'objet de la psychanalyse"
Cliniquement, ce passage prend une résonance inattendue : la jalousie, le soupçon, l’accusation de plagiat sont des mécanismes familiers dans le transfert. Ils traduisent la difficulté à reconnaître que l’on reçoit d’un autre ce qui pourtant nous appartient déjà. Le champ institutionnel n’est pas exempt de ces mécanismes, et Lacan en fait ici la démonstration.
Lacan transforme donc une polémique contingente en enseignement structurel : la psychanalyse ne peut se transmettre qu’au prix d’un malentendu, d’une répétition toujours soupçonnée d’être « empruntée », parce que la vérité elle-même n’appartient à personne, et ne se dit jamais toute.
Séance du 30 mars 1966
Cette séance c’est une suite directe du 23 mars : Lacan revient encore sur son voyage aux États-Unis et sur la polémique du « plagiat », mais il ouvre aussi son propos vers une réflexion plus générale sur la nature même du savoir et de sa transmission.
« Ce que j’ai dit la dernière fois, à propos du plagiat, m’a valu que l’on s’étonne que je puisse faire bon marché de ce qui passerait pour une propriété. Mais je le répète : il n’y a pas de propriété des idées. Une idée, si elle vaut quelque chose, ne vaut que d’être reprise, déplacée, transformée. »
Cette déclaration radicale de Lacan éclaire la logique même de son enseignement. Là où d’autres auraient cherché à défendre leur « originalité » ou leurs droits d’auteur, il affirme que la pensée analytique n’a de sens que comme reprise et déplacement. Une idée, dit-il, n’appartient à personne : elle vaut seulement par ce qu’elle ouvre comme champ, par ce qu’elle permet d’articuler, de reformuler, de déplacer.
"L'objet de la psychanalyse"
Ce refus de la « propriété des idées » n’est pas une posture morale, mais une conséquence structurale de la psychanalyse. Si l’inconscient est un langage, ce que nous énonçons ne nous appartient jamais tout à fait : nous parlons avec des signifiants qui viennent de l’Autre. Dès lors, prétendre posséder une idée serait déjà une méconnaissance.
Cette logique s’applique à son propre enseignement : Lacan ne se présente pas comme l’auteur d’un système clos, mais comme celui qui relance la lecture de Freud, qui oblige ses élèves à reprendre ses concepts pour les transformer à leur tour. C’est le contraire d’une appropriation : c’est un geste de transmission, qui se fonde sur la perte.
Cliniquement, cette réflexion a une portée décisive. L’analyste ne doit pas chercher à « posséder » le savoir de l’inconscient de son patient, ni à en tirer une maîtrise. Le savoir inconscient n’appartient à personne : il se manifeste comme un effet de langage, toujours dérobé. La cure elle- même est une mise en acte de ce principe : ce qui importe n’est pas de produire des « idées » originales, mais de faire jouer la structure, de soutenir le lieu où le sujet peut réinventer sa vérité.
Le 30 mars 1966, Lacan transforme donc une polémique institutionnelle en enseignement fondamental : si la psychanalyse est science du signifiant, alors il n’y a pas de propriété des idées — il n’y a que des reprises, des détournements, des déplacements. L’inconscient, lui aussi, est toujours un plagiat : il répète, il déplace, il détourne. Et c’est précisément de là que naît la vérité du sujet.
En poursuivant la séance du 30 mars 1966, on voit Lacan quitter la polémique sur le plagiat pour revenir à son terrain d’élaboration : la topologie et la structure du sujet.
"L'objet de la psychanalyse"
« Ce qui est en jeu dans ce que j’avance, c’est la figure même par laquelle on peut soutenir la division du sujet : le huit intérieur, ou ce “S” barré, qui marque que l’endroit et l’envers du discours se rejoignent sans jamais se confondre. »
Ici, Lacan reprend l’un de ses motifs topologiques privilégiés : le huit intérieur (ou lemniscate) et le S̷ barré. Ces figures ne sont pas de simples schémas pédagogiques, mais des écritures de la structure du sujet.
Le huit intérieur, figure de l’infini, illustre la circularité paradoxale du discours : il passe d’un côté à l’autre, mais au point de croisement se marque une coupure, une discontinuité. De même, le sujet, dans le langage, se divise : il ne peut jamais coïncider avec lui-même, il se trouve toujours pris dans une oscillation entre savoir et vérité, entre conscient et inconscient.
Le S̷ barré formalise cette division : le sujet n’existe qu’en étant frappé d’une perte. Il est représenté par un signifiant pour un autre signifiant, mais jamais pour lui-même. La barre qui le traverse n’est pas une limitation extérieure : elle constitue son être même.
En combinant ces figures, Lacan montre que la topologie n’est pas décorative mais constitutive : elle donne à voir ce qui ne peut se dire autrement, à savoir l’impossible coïncidence du sujet avec lui-même. L’endroit et l’envers du discours — savoir et vérité — se rejoignent, mais sans jamais se superposer. C’est dans cet écart, dans cette torsion, que se loge l’« objet a», reste et cause du désir.
Cliniquement, cette logique éclaire la pratique : l’analyste n’interprète pas en ajoutant du sens, mais en introduisant une coupure, en laissant surgir ce point de croisement où le sujet rencontre son manque. L’analysant découvre alors que
"L'objet de la psychanalyse"
son discours tourne autour d’un vide, et que ce vide est ce qui oriente son désir.
En ce 30 mars 1966, Lacan inscrit donc une leçon capitale : le sujet n’est pas un « moi » consistant, mais une figure topologique, une torsion, un croisement. C’est dans ce jeu de surfaces et de coupures qu’il faut situer l’objet de la psychanalyse.
Nous arrivons à la séance du 20 avril 1966, qui est un séminaire fermé . Après un mois d’interruption, Lacan retrouve un petit cercle choisi d’auditeurs et prend lui- même la parole, contrairement au principe habituel où un élève introduisait la discussion.
« Je vais, après ces vacances qui nous ont séparés… il faut que je vous retrouve un mercredi préfixé pour être un séminaire fermé, et qui de ce fait vous réduit à un nombre d’élèves choisis, que je ne trouve pas du tout être une mauvaise façon aujourd’hui de nous réunir, pour les choses que j’aurai à vous dire. »
Lacan souligne ici la spécificité de ce dispositif : le séminaire fermé n’est pas une réduction par manque, mais un choix délibéré qui permet un autre type de travail. Moins nombreux, les auditeurs forment une communauté plus restreinte, ce qui favorise une transmission plus intime, plus exigeante.
Il prend soin de préciser que cette formule n’est pas « une mauvaise façon » de travailler : au contraire, elle rend possible un dire moins public, plus risqué. Cette remarque rejoint son insistance constante sur le fait que la psychanalyse ne peut pas s’enseigner comme une doctrine ex cathedra. Elle requiert des lieux où la parole circule autrement, dans un espace réduit, analogue à la situation de la cure.
"L'objet de la psychanalyse"
Le passage signale aussi la continuité de sa réflexion sur la transmission : après avoir dénoncé les malentendus suscités par ses propos sur le plagiat, Lacan insiste sur la nécessité de créer des lieux où son enseignement puisse être véritablement mis à l’épreuve, repris et travaillé.
Ce geste de « réduction » de l’auditoire peut être lu comme un pli, une coupure qui produit un espace autre — une « chambre d’écho » où ce qui se dit peut résonner différemment. C’est une manière de montrer, en acte, que le savoir analytique ne se déploie pas sur une surface lisse et infinie, mais qu’il requiert des lieux circonscrits, marqués par la coupure.
En ce 20 avril 1966, Lacan redéfinit son séminaire fermé non pas comme une limitation, mais comme un mode d’adresse particulier, nécessaire pour maintenir vivante la rigueur de son enseignement, à l’image même de la cure : une expérience qui ne se joue qu’à huis clos, dans l’intimité d’une parole risquée.
« Le problème au centre tient en ces termes : que l’être du sujet soit refendu, Freud n’a fait que le redire, sous toutes les formes, après avoir découvert que l’inconscient ne se traduit qu’en nœuds de langage, a donc un être de sujet. C’est de la combinatoire de ces nœuds qu’est franchie la censure, laquelle n’est pas une métaphore : elle coupe dans du matériel. »
Ici, Lacan condense son enseignement en quelques lignes qui valent comme un rappel fondateur. L’« être du sujet » n’est pas une essence, mais une refente (Spaltung), un clivage constitutif. Cette division, Freud l’avait déjà énoncée en découvrant que l’inconscient ne se manifeste pas comme un monde obscur ou un automatisme caché, mais comme une structure de langage.
"L'objet de la psychanalyse"
Dire que l’inconscient est « nœuds de langage », c’est indiquer que le sujet est pris dans une combinatoire signifiante. Ce ne sont pas des forces obscures qui opèrent dans l’inconscient, mais des articulations, des substitutions, des déplacements : une logique, non une énergie.
La remarque sur la censure est cruciale. Elle n’est pas une métaphore — comme si elle représentait simplement une barrière psychologique. Elle est une opération réelle, une coupure dans le matériel du langage. Cela signifie que l’inconscient se structure par des exclusions, des refoulements, des barrages, qui ne sont pas accidentels mais structuraux.
En ramenant ce rappel dans une séance fermée, Lacan insiste auprès de ses auditeurs choisis sur ce qui doit rester au cœur de la psychanalyse :
• le sujet est divisé (refendu),
• l’inconscient a structure de langage,
• la censure est une opération sur le signifiant, et non une simple défense psychologique.
L’objet a se situe précisément dans cette logique : il est ce reste produit par la coupure signifiante, ce qui échappe à la combinatoire mais qui en oriente le mouvement.
La séance confirme que, pour Lacan, l’enseignement de la psychanalyse doit sans cesse revenir à ce point de départ : l’inconscient comme langage, et le sujet comme divisé. C’est de ce socle que dérivent toutes les élaborations topologiques et conceptuelles qui suivront.
"L'objet de la psychanalyse"
Séance du 27 avril 1966
« Inter urinas et faeces nascimur. » (Saint Augustin, repris par Freud et cité par Lacan).
« Ce n’est pas à titre de vivant, de corps, que nous naissons inter urinas et faeces, mais à titre de sujet. »
Lacan se saisit ici d’une formule crue, héritée de saint Augustin et souvent reprise par Freud, pour rappeler la condition scandaleuse de la naissance humaine : nous naissons « entre l’urine et les excréments ». Mais il en détourne aussitôt le sens biologique pour le hisser au plan structural.
Il ne s’agit pas simplement d’un constat d’anatomie ou d’une note triviale sur la sexualité et l’accouchement. Ce que Lacan souligne, c’est que cette formule n’évoque pas seulement le destin du corps, mais le destin du sujet. On ne naît pas d’abord comme organisme vivant, mais comme sujet divisé, pris dans le langage et marqué par l’objet a.
En rappelant cette phrase, Lacan insiste sur la proximité de la naissance avec le déchet, l’excrémentiel — ce qui renvoie directement à l’un des objets a privilégiés, l’objet anal. Cet objet, loin d’être anecdotique, est au cœur de l’économie du désir et des formations symptomatiques. L’enfant, dès ses premières expériences corporelles, rencontre l’Autre dans ce champ de l’excrétion : donner ou retenir, offrir ou refuser, se séparer ou s’accrocher.
Cette sentence latine, loin d’être un détail grotesque, devient une formule structurale : le sujet naît dans l’élément du déchet, du reste, de ce qui échappe. C’est cela que Lacan nomme objet a.
"L'objet de la psychanalyse"
Cliniquement, cette référence a une portée forte : elle rappelle que l’analyste ne travaille pas sur des entités psychologiques abstraites, mais sur des objets concrets de la jouissance, des objets-déchets qui déterminent le circuit du désir. La cure vise à faire apparaître comment chacun s’arrime à ces objets, comment il les perd, et comment ils organisent sa relation à l’Autre.
Lacan montre une fois de plus que la psychanalyse ne recule pas devant la crudité des formules, mais s’en saisit pour en tirer une logique. Ce qui pourrait sembler une provocation scatologique devient ici une leçon structurale : le sujet, dès sa naissance, est pris dans le champ de l’Autre à travers l’objet déchet, et c’est de là que procède le désir.
Nous poursuivons avec la séance du 4 mai 1966 . Après les deux séances fermées d’avril, Lacan retrouve ici un auditoire élargi. Il reprend le fil sur la question du sujet divisé et sur la fonction de l’objet, tout en introduisant une dimension mathématique et topologique dans son propos.
« Ce que j’ai cherché à vous montrer, c’est que la vérité du sujet ne se soutient que de cette division, et qu’il n’y a pas d’objet qui puisse venir combler ce manque. L’objet que nous situons, cet objet a, ne fait que présentifier ce qui, du sujet, reste irrémédiablement perdu.»
Cette phrase condense à elle seule l’orientation de tout le Séminaire XIII. Lacan rappelle que le sujet, loin d’être une unité, est une refente : il est divisé, barré, marqué par une perte irréductible. La psychanalyse n’a pas pour vocation de guérir ce manque, encore moins de le combler par un objet.
C’est ici qu’intervient la notion d’objet a. Celui-ci ne remplit pas le vide, il n’est pas un objet positif destiné à restaurer une complétude. Il est, au contraire, la présentation
"L'objet de la psychanalyse"
structurale de ce qui manque au sujet. L’objet a est ce reste, ce déchet, ce résidu qui, précisément parce qu’il ne comble pas, cause le désir.
La rigueur de Lacan consiste à distinguer deux plans :
• Le plan imaginaire, où l’on croit toujours trouver un objet capable de satisfaire, de remplir le manque.
• Le plan structural, où l’objet a n’est pas l’objet du besoin mais ce qui soutient le désir comme tel, en maintenant la division du sujet.
Cliniquement, cette distinction est essentielle. Le symptôme naît souvent d’une confusion entre ces deux plans : le sujet s’accroche à des objets réels (partenaires, biens, idéaux) dans l’espoir de combler son manque. Or, ce qui est en jeu dans l’analyse, c’est de faire apparaître que ce manque est structurel, et que l’objet a n’est pas ce qui s’atteint, mais ce qui cause la répétition du désir.
Lacan commence à formaliser ce paradoxe par ses figures du huit intérieur, de la bande de Möbius et des surfaces croisées. Ces figures montrent que l’endroit et l’envers se rejoignent, mais qu’ils ne se confondent jamais. L’objet a apparaît comme le point de torsion, le lieu de la coupure, ce qui échappe à toute capture totale mais oriente toute la structure.
« Ce cercle de réversion où je vous ai déjà appris à trouver le point nodal de ces deux versants du sujet, tels qu’ils peuvent se conjoindre de l’affrontement de la couture de l’être de savoir à l’être de vérité, je vous ai aussi dit que c’était là la place où nous devons inscrire… ce que nous appelons le symptôme. »
Ici, Lacan reprend le fil topologique qu’il avait amorcé l’année précédente avec la bande de Möbius et le tore. Le «
"L'objet de la psychanalyse"
cercle de réversion » désigne ce lieu paradoxal où l’endroit et l’envers se rejoignent — où le sujet, divisé entre savoir et vérité, trouve son point de nouage.
Ce qui est décisif, c’est que Lacan situe le symptôme précisément dans cet entre-deux. Le symptôme n’est pas un simple signe pathologique, mais une conjonction topologique : il fait tenir ensemble deux faces qui, autrement, resteraient disjointes. Il noue l’être de savoir (le discours, la répétition signifiante) et l’être de vérité (ce qui échappe, ce qui se mi-dit).
De plus, Lacan insiste : « le symptôme est jouissance ». Cela signifie que le symptôme n’est pas réductible à un message à déchiffrer ; il est aussi une satisfaction, une manière pour le sujet de trouver un point de jouissance là où sa division le rend insoutenable. L’orgasme, note-t-il, est seulement une des formes possibles de cette émergence, mais non la seule.
Le symptôme est l’effet de couture : la trace d’une coupure qui fait se rejoindre deux plans hétérogènes. C’est ce qui rend la figure du cercle de réversion si précieuse : comme dans une surface non orientable (bande de Möbius, cross- cap), l’endroit et l’envers se rejoignent, mais au prix d’une torsion qui laisse une cicatrice. Cette cicatrice, c’est le symptôme.
Cliniquement, cela change tout : l’analyste n’a pas à viser la suppression du symptôme comme s’il s’agissait d’un dysfonctionnement. Il doit en révéler la structure, montrer qu’il est la solution topologique trouvée par le sujet pour supporter sa division. Le symptôme, loin d’être un accident, est l’inscription de la vérité du sujet dans la texture de son discours et de sa jouissance.
"L'objet de la psychanalyse"
Lacan marque donc une étape : après avoir situé l’objet a comme reste, il désigne le symptôme comme point nodal où se nouent savoir, vérité et jouissance. Et il nous donne, à travers le cercle de réversion, une figure pour penser ce nouage au-delà des catégories psychologiques.
Séance du 11 mai 1966
Lacan reprend après ses développements topologiques et revient sur la question du savoir et du sujet, en insistant sur la fonction du savant et du professeur.
« Pour ce qui est du savoir, il est difficile de ne pas tenir compte de l’existence du savant… Le savant sait quelque chose ou bien il ne sait rien, dans les deux cas, il sait qu’il est un savant. »
Avec cette formule, Lacan renverse subtilement la question du savoir. On pourrait croire qu’il s’agit d’un contenu, d’une accumulation de connaissances. Or, ce qui compte, ce n’est pas ce que le savant sait ou ignore, mais le fait même qu’il se situe comme savant. L’identité de « savant » ne dépend pas de l’objet du savoir, mais d’une position symbolique dans le discours.
Cette remarque a une portée décisive pour la psychanalyse. Car le psychanalyste n’est pas un savant au sens traditionnel : il n’accumule pas un savoir positif sur l’inconscient. Il occupe la place d’agent d’un discours où le savoir est supposé à l’Autre. L’analysant, lui, suppose à l’analyste un savoir sur son inconscient — mais ce savoir ne se détient pas, il se déploie au fil des signifiants.
En distinguant ainsi le savoir et la position du « savant », Lacan met en garde contre la tentation de transformer la psychanalyse en une science académique. L’analyste n’a pas
"L'objet de la psychanalyse"
à se poser comme détenteur d’un savoir constitué ; il doit occuper la place de l’objet a, ce qui cause le désir, et non la place du professeur qui transmet des contenus figés.
Cette réflexion prend aussi sens dans le contexte institutionnel : Lacan parle dans une École où le statut de son enseignement est discuté. En évoquant la figure du « professeur » qui transmet une tradition, il rappelle que la psychanalyse ne peut pas se réduire à un savoir transmis comme dans l’université. Son enseignement vise à faire éprouver la structure, non à constituer une doctrine close.
On peut lire ici une homologie avec ses figures précédentes : ce qui compte n’est pas la surface de savoir elle-même, mais la place depuis laquelle elle est énoncée. Comme dans la bande de Möbius, c’est le retournement, le passage par l’envers, qui fait apparaître que le savoir n’est jamais là où on croit le posséder.
Cette séance marque un pas : Lacan désigne que la psychanalyse n’est pas une accumulation de savoirs, mais un discours qui met en jeu la position du sujet vis-à-vis du savoir. Le « savant » est celui qui sait qu’il est pris dans ce discours, et le psychanalyste, lui, occupe la place qui déplace ce savoir, en en révélant le manque.
Séance du 18 mai 1966
Dans cette séance, Lacan articule de manière centrale le fantasme et l’objet a, en cherchant à en donner une écriture structurale.
« Le fantasme inconscient, c’est le cadre qui soutient la relation du sujet à l’objet a. Mais il ne faut pas se méprendre : ce n’est pas une
"L'objet de la psychanalyse"
image qui le fixe, c’est une construction, un bâti, qui ne se donne jamais que dans le mi-dire de l’inconscient. »
Ici, Lacan met au centre de son propos le fantasme, en le définissant comme un cadre structural plutôt qu’une simple représentation imaginaire. Le fantasme inconscient n’est pas une image fixe (par exemple, un scénario sexuel ou un souvenir-écran) ; il est une construction — un « bâti » — qui organise la relation du sujet à l’objet a.
En disant que ce « bâti » n’apparaît jamais que dans le mi- dire de l’inconscient, Lacan souligne deux points :
1. Le fantasme ne se révèle pas directement : il se devine à travers les formations de l’inconscient (lapsus, rêves, symptômes).
2. Le langage ne peut en donner qu’un dire partiel, jamais total. L’inconscient « mi-dit » la vérité du fantasme, qui reste toujours en creux.
Le rôle de l’analyste est donc de permettre au sujet de rencontrer ce bâti, et non de le remplacer par une interprétation imaginaire. Ce n’est pas l’image qui compte, mais la structure qui fait tenir ensemble le sujet et l’objet cause de son désir.
Lacan prépare ici ses développements ultérieurs : le fantasme fonctionne comme un dispositif de couture, une surface qui tient ensemble deux plans hétérogènes (le sujet barré, et l’objet a). Ce n’est pas un contenu psychique mais un opérateur structural, qui soutient la répétition et oriente le désir.
Cliniquement, cela signifie que l’analyse n’a pas pour but de supprimer le fantasme, mais de l’amener à sa fonction de support, pour que le sujet voie comment il s’y accroche,
"L'objet de la psychanalyse"
comment il s’y soutient, et éventuellement comment il peut s’en dessaisir.
Lacan donne donc une définition capitale du fantasme : non pas une image psychologique, mais une écriture structurale qui articule le sujet divisé et l’objet a.
Séance du 25 mai 1966
« Voulez-vous nous faire revoir le tableau des Ménines ? […] Ce tableau, disons, nous présente, nous rappelle ce qu’il a été à son propos avancé, d’un rapport fondamental qu’il suggère avec le miroir. Ce miroir — qui est au fond — et où l’on a voulu voir en quelque sorte l’astuce qui consisterait à y représenter ceux qui seraient là devant, comme modèles, à savoir le couple royal… Ce miroir, d’autre part, est mis en question quand il s’agit d’expliquer comment le peintre pourrait s’y situer, et nous peignant ce que nous avons là devant nous, peut – lui – le voir. »
Lacan choisit le tableau de Velázquez, rendu célèbre par la lecture qu’en a donnée Michel Foucault dans Les mots et les choses, pour interroger la fonction du regard et du miroir. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas l’astuce picturale du miroir reflétant le couple royal, mais la question structurale : où se situe le peintre dans son propre tableau ? Comment peut-il peindre ce qu’il voit, alors même qu’il est à la fois dedans et dehors de la scène représentée ?
Ce problème pictural devient chez Lacan une figure de la structure du sujet. Le miroir, ici, ne reflète pas simplement une image : il met en question la place du regard. Qui regarde ? Qui est regardé ? Où se tient le spectateur ? De la même façon, dans le fantasme, le sujet se situe toujours dans une place paradoxale, à la fois agent et objet de son désir.
"L'objet de la psychanalyse"
Ce passage prépare sa théorie du regard comme objet a: ce qui échappe au champ de la vision mais qui, dans l’expérience, soutient le désir du sujet. Comme dans Les Ménines, il y a un point d’énigme irréductible : le regard du peintre (et celui du spectateur) ne peut jamais se saisir complètement, il reste toujours un « trou » dans la représentation.
Cliniquement, cette réflexion éclaire la fonction du fantasme : il n’est pas seulement une image intérieure, mais une mise en scène du regard. Le sujet, en fantasmant, se situe dans une position impossible, comme le peintre qui se peint peignant. L’objet a apparaît alors comme ce point qui échappe à la représentation mais qui, paradoxalement, soutient tout le dispositif.
Lacan poursuit sa méthode : détourner un chef-d’œuvre pictural pour montrer que l’art révèle la structure du sujet. L’énigme du miroir dans Les Ménines devient l’équivalent de l’énigme de l’objet a dans la psychanalyse : ce qui ne se voit pas, mais qui oriente toute la scène.
Lacan s’empare de l’« astuce » du miroir au fond du tableau – cet éclat où apparaissent le roi et la reine – pour faire sentir que le miroir et le tableau n’appartiennent pas au même régime du regard. Ils ont en commun le cadre, dit-il, mais là où le miroir renvoie l’image de ce qui se tient devant lui, le tableau organise un champ scopique selon une logique propre, qui excède la simple réflexion spéculaire. Autrement dit, Les Ménines n’illustrent pas la fonction du miroir : elles la déplacent vers un dispositif de perspective, un montage où se nouent visible et invisible, présence et place manquante. Dans la séance, Lacan en tire une différence de principe : le tableau construit le lieu d’un regard qui n’est jamais superposable à l’œil du spectateur, ni à celui du peintre, alors que le miroir se contente d’un renvoi imaginaire de l’image.
"L'objet de la psychanalyse"
C’est ici que la question « comment le peintre pourrait s’y situer, et nous peignant ce que nous avons là devant nous, peut – lui – le voir ? » prend sa portée. La difficulté ne tient pas à une vraisemblance technique, mais à ce que Les Ménines exposent du regard comme objet — cette part du champ visuel qui échappe à la vision et qui pourtant l’ordonne. Le peintre figuré sur la gauche n’est pas seulement un personnage dans la scène : il est aussi l’opérateur d’un montage où ce qui se voit dépend d’un point qui ne se voit pas, d’un « point à l’infini » propre au tableau, et non au miroir. Le tableau n’est pas la duplication du visible ; il est la construction d’une place pour l’objet regard (l’objet a du champ scopique), c’est-à-dire pour ce « trou » qui cause la visibilité sans jamais apparaître en elle.
On comprend alors en quoi Lacan se démarque de la lecture, fameuse, de Foucault dans Les mots et les choses. Là où Foucault fait de Les Ménines la scène-limite d’un régime représentatif — un tableau qui pense la représentation par la mise en abîme du regard royal, du peintre et du spectateur —, Lacan substitue à l’archéologie de l’épistémè une logique de la pulsion scopique : ce qui compte n’est pas la souveraineté d’un point de vue, mais l’inclusion, dans le dispositif pictural, d’un reste inassignable qui régit le champ visuel. D’où son insistance, ce 25 mai, sur la distinction rigoureuse entre miroir et tableau : le miroir reconduit l’imaginaire, le tableau (et spécialement Les Ménines) pense le réel du regard comme objet. Le débat entre les deux lectures a été souvent commenté : plusieurs travaux ont montré comment Lacan « retourne » Foucault en ramenant le cœur du problème à l’objet du regard et à la structure de la pulsion, non à la seule économie de la représentation.
Cette différence n’est pas affaire d’érudition : elle engage la clinique. Si le miroir nourrit la capture spéculaire du moi, le tableau — tel que Lacan le pense — donne à saisir l’écart
"L'objet de la psychanalyse"
constitutif entre l’œil et le regard. C’est dans cet écart que se loge le symptôme, comme couture entre l’être de savoir et l’être de vérité : point de réversion où l’endroit et l’envers du discours se touchent sans coïncider. La leçon du 25 mai prolonge ainsi l’élaboration du Séminaire XIII sur l’objet a : le regard, ici, n’est pas la visée de l’œil, mais l’objet cause qui aimante le champ, l’ombilic du visible que le tableau met en scène sans jamais le livrer. Les transcriptions de la séance soulignent explicitement cette pédagogie : distinguer le cadre commun (miroir/tableau), puis faire valoir, contre l’évidence du miroir, le point d’infini propre à l’espace pictural, là où se localise la fonction du regard.
Il faut ajouter que Lacan revient à Velázquez non pour illustrer une thèse déjà donnée ailleurs (par exemple, dans le Séminaire XI, Holbein et l’anamorphose), mais pour déplacer le même nœud : nulle « souveraineté » du regard, mais un reste qui troue la représentation et en commande la scène. Les références secondaires confirment que, dans cette année 1965–1966, Les Ménines servent à Lacan d’exemple privilégié pour articuler la topologie du champ scopique : la place vide, la découpe, le point de fuite comme « lieu » du regard-objet, distinct de l’œil géométral.
En somme, cette séance du 25 mai 1966 ne « commente » pas un tableau ; elle s’en sert comme d’un appareil pour faire voir ce que le miroir ne montrera jamais : que le visible est suspendu à un invisible qui n’est pas mystère, mais objet — le regard comme a , et que la peinture, mieux que le miroir, nous éduque à ce réel du voir auquel la psychanalyse donne son nom.
Séance du 1er juin 1966
« Cet objet a— devant ce miroir, en somme inexistant de l’Autre — nous avons posé la question de savoir de qui il est l’appartenance, de ceux qui le supportent dans cette vision vide, ou du peintre — ici placé
"L'objet de la psychanalyse"
comme sujet regardant — qui fait surgir la transmutation de l’œuvre d’art ? »
« L’impasse, l’écartèlement où est mise la fonction du sujet, justement dans la fonction du pari… je rappelle que j’en ai fait le chapitre d’introduction, à l’avancée de mon exposé cette année, sur l’objet a. »
Dans la continuité de Les Ménines, Lacan déplace décisivement la question : à qui “appartient” l’objet a dans la scène picturale — à ceux qui « supportent » l’image (la maisonnée, l’Infante, le couple royal reflété), ou bien au peintre lui-même, « placé comme sujet regardant », qui fait surgir l’œuvre ? La phrase n’interroge pas la propriété au sens ordinaire, mais la localisation structurale de l’objet cause : n’est-il pas ce point inassignable qui « n’existe pas pour l’Autre » (inexistant « devant ce miroir ») et qui pourtant agence la visibilité, aimante la scène, oriente les places ?
Cette indécidabilité d’appartenance — peuple de la toile d’un côté, peintre de l’autre — n’est pas un flottement esthétique : elle cerne la fonction causale de l’objet a. Tant qu’on cherche à lui donner un titulaire (personnage, spectateur, peintre), on rate ce qui fait sa force : l’objet a n’est pas quelque chose que l’on possède, c’est le reste qui cause, le point de coupure autour duquel s’organise la scène (ici, le champ scopique). D’où la précision : « devant ce miroir, en somme inexistant de l’Autre » — inexistant ne veut pas dire illusoire, mais non localisable comme signifiant de l’Autre ; il opère sans se compter dans l’inventaire.
La reprise du pari de Pascal (« l’impasse, l’écartèlement où est mise la fonction du sujet ») élargit le trait : ce qui est en jeu dans le pari n’est pas la stratégie de conviction, mais la structure du sujet placé devant l’incalculable. Miser, c’est
"L'objet de la psychanalyse"
s’exposer à un sans-mesure : le gain possible excède toute évaluation, et pourtant le sujet doit décider. Or, ce « sans- mesure » qui met « en impasse » la fonction du sujet, Lacan l’a précisément introduit comme corrélat de l’objet a. Le pari n’est pas une morale : c’est une écriture de la division du sujet à l’endroit où un objet cause opère sans se donner.
Ce début de séance noue trois plans :
Scopique : l’énigme du regard dans Les Ménines ne se résout ni par le miroir ni par la perspective ; elle exige la place du regard-objet, non visible, mais opérant — et c’est la peinture qui l’exhibe comme tel.
Topologique : ce qui « fait œuvre » est une coupure qui tient ensemble des faces hétérogènes (peintre/modèles/spectateur) sans jamais les confondre ; l’objet a est la charnière de cette réversion.
Éthique du sujet : le pari formalise la condition du sujet divisé — il doit engager sa parole là où l’objet cause introduit l’impossible d’une mesure ; c’est cette mise en jeu (et non un savoir possédable) qui ouvre la voie de vérité.
Cliniquement, cette articulation est décisive : vouloir « attribuer » l’objet a (au patient, à l’analyste, au fantasme comme image) revient toujours à imaginariser ce qui, par structure, échappe. La tâche de l’analyste n’est pas de nommer un détenteur, mais de soutenir la coupure où l’objet a opère — là où le dire du sujet se risque comme un pari.
En somme, Lacan quand commente Les Ménines (1656) il s’appuie sur l’analyse rendue fameuse par Michel Foucault mais pour poser une autre question : où se place le regard dans ce tableau ? Et surtout : où se place le sujet qui regarde — nous, les spectateurs — dans la scène peinte ?
"L'objet de la psychanalyse"
Lacan rappelle le détail connu : le miroir au fond où se reflètent le roi et la reine. Beaucoup y ont vu une « astuce», un truc de peintre. Lacan dit : ce n’est pas l’important. L’essentiel est la place que ce miroir fait apparaître ou, mieux, le trou qu’il désigne : un point de la scène où quelque chose du regard échappe.
Pour Lacan, il faut distinguer : Vision ≠ Regard
La vision : ce que les yeux voient (les personnages, la lumière, les couleurs) ; le regard : ce qui, dans l’image, nous vise et nous attrape au-delà de ce que nous croyons voir. Le regard, c’est « ce qui me regarde » dans l’image, même si je ne peux pas le pointer du doigt.
Les Ménines mettent précisément en scène cette différence:
Velázquez se représente en train de peindre ; la scène nous inclut : nous sommes à la place de « ce qui est peint » (sans être peints nous-mêmes). Le miroir ne sert pas seulement à renvoyer l’image des souverains : il problématise la place de celui/celle qui regarde. Qui est regardé ? Qui regarde qui ? Où sommes-nous exactement, nous, spectateurs ?
L’énigme du miroir et « le trou » dans l’image
Le miroir fait surgir une énigme : si le roi et la reine s’y reflètent, où sont-ils situés par rapport au tableau ? À notre place — là où nous nous tenons pour regarder. Cela signifie: Le tableau cadre un espace hors-champ (devant la toile) qui compte dans ce qu’on voit. Il y a un manque ou un trou dans la représentation : le point du regard ne se laisse jamais complètement saisir. On le sent, on y est pris, mais on ne peut pas le « voir ». C’est cela que Lacan nomme, ailleurs, l’objet regard (une modalité de l’« objet a »), c’est-à-dire un petit « morceau » de réel qui cause le désir en nous attirant dans l’image sans s’y laisser représenter.
"L'objet de la psychanalyse"
Le fantasme : une scène où le sujet est « mis en place »
La citation dit ensuite que ce dispositif éclaire la fonction du fantasme (noter la différence entre « imagination » et « fantasme » au sens psychanalytique) :
Le fantasme n’est pas une simple image mentale ; c’est une scène avec des places. Dans cette scène, le sujet occupe une place paradoxale : il est à la fois agent et objet, regardant et regardé. Le tableau met en scène exactement cela : on croit regarder Les Ménines, mais la construction du tableau nous place (comme sujet) dans la scène, à la place de ce qui est regardé — d’où l’étrange sensation que le tableau nous regarde.
Lacan insiste : l’art, ici, ne « décore » pas une idée ; il révèle une structure du sujet. Les Ménines montrent : que voir passe toujours par des cadres, des angles morts, des hors- champs ; que notre désir est aimanté par un point insaisissable (le regard comme objet a) qui manque dans l’image tout en l’organisant.
On peut rapprocher cela de nos usages actuels :
Selfie / stories : on compose une image de soi, mais à qui s’adresse-t-elle ? Le regard de l’autre (followers, « vues ») organise déjà ce que l’on poste. Il y a toujours un point extérieur à l’image qui détermine comment on se montre. Jeux vidéo / streaming : on regarde l’écran, et pourtant on est dans la scène (avatar, chat, audience). Le regard qui compte n’est pas seulement ce que l’on voit ; c’est le point depuis lequel on est vu (par les autres joueurs, par la caméra, par les stats). Là encore, un « trou » organisateur: ce qui n’est pas dans l’image (l’audience, l’algorithme) mais qui oriente tout.
"L'objet de la psychanalyse"
Les Ménines ne sont pas un « tour de miroir»: le tableau met en scène le regard. Le regard n’est pas la vision : c’est ce qui nous vise depuis l’image et cause notre désir. Le fantasme est une scène de places : le sujet y est regardé autant qu’il regarde. Il y a toujours un trou dans ce que l’on voit — un point hors-champ qui organise nos images (dans l’art comme sur nos écrans).
Imaginez-vous à la place des souverains (roi et reine) que l’on aperçoit en reflet dans le petit miroir du fond. Autrement dit : la place du spectateur est déjà dans la scène. C’est le premier « tour » du tableau.
Le cadre et la profondeur
Velázquez peint un grand atelier : murs latéraux sombres, plafond haut, fuite vers le fond avec la porte ouverte. La perspective converge vers deux zones lumineuses : le miroir (centre haut du fond), la porte ouverte (au fond à droite). Ce double point de fuite crée une profondeur qui aspire le regard au-delà des personnages.
La distribution des personnages
À gauche, Velázquez lui-même devant une grande toile tournée vers nous. Il est en plein acte de peindre. Au centre, l’infante Marguerite en robe claire, entourée de ses ménines (demoiselles d’honneur) : l’une s’incline (offre une timbale), l’autre se penche vers l’infante. Plus bas, le chien allongé (calme, massif) ; à côté, le nain Nicolásito Pertusato qui le taquine du pied ; derrière, la naine Mari Bárbola. Dans l’ombre à droite, la duègne et un officier (discrets, presque absorbés par la pénombre). Tout au fond, dans l’embrasure lumineuse de la porte, Don José Nieto (grand intendant) est sur le seuil, entre entrer et sortir.
Les lignes de force
"L'objet de la psychanalyse"
Ligne horizontale des regards au niveau de l’infante : elle aimante la scène. Ligne diagonale Velázquez → infante → miroir → porte : elle organise la profondeur et ouvre le tableau vers l’« ailleurs » (hors-champ). Verticales structurantes : l’arête de la toile à gauche, l’encadrement du miroir au centre, l’embrasure de la porte à droite. Elles cadencent l’espace.
Le système des regards (qui regarde qui ?)
Velázquez nous regarde par-dessus son pinceau : il vise la chose à peindre — qui est devant lui (là où nous sommes). L’infante fixe l’avant-scène : nous ou ses parents (placés à notre place). Les ménines alternent : l’une regarde l’infante, l’autre l’avant-scène. Les nains : l’un s’occupe du chien, l’autre regarde vers nous. Le fond : Don José Nieto ne regarde personne ; il ouvre une échappée. Le miroir : il ne « regarde » pas, il renvoie — il atteste que quelqu’un (les souverains) se tient là où nous sommes.
Nous ne sommes pas de simples spectateurs « dehors ». Le dispositif nous intègre comme pôle du regard.
Lumière et hiérarchie
La lumière vient de la droite (hors-champ) et baigne l’infante : elle devient centre optique et politique (futur de la dynastie). Le fond est scandé : mi-obscurité du mur, miroir lumineux, porte éblouie. La lumière organise la scène comme un récit : présent (avant-plan), mémoire (miroir), devenir (porte).
Le miroir : attestation et énigme
On y voit le roi et la reine. Ce n’est pas un « truc ». Le miroir certifie que le peintre regarde des personnes hors du tableau — précisément à notre place. Il pointe un vide dans l’image
"L'objet de la psychanalyse"
: le regard qui cause la scène n’est nulle part visible. C’est ce « point qui manque » qui tient l’ensemble.
La porte : seuil et temps
La figure au seuil donne un temps au tableau : un avant (il va entrer), un après (il sort). La porte agit comme respiration : elle empêche la scène de se fermer sur elle- même.
Velázquez se peint en train de peindre ce qui est hors- champ. Il transforme le tableau en machine à regarder : on voit comment on est vu. C’est un atelier et une théorie de la peinture réunis.
Vision (ce que je vois) ≠ regard (ce qui me vise depuis l’image).
Ici, le regard est localisé hors de la toile (à notre place), attesté par le miroir : c’est ce point absent qui cause notre désir de voir.
Le tableau monte une petite scène fantasmatique : chacun a une place (peintre, modèle, spectateurs), et nous y sommes pris.
Si l’on veut nommer le pivot théorique : le regard comme objet (le petit « a » de S̷ ◊ a) — non pas une chose qu’on voit, mais ce qui manque et aimante notre regard.
Séance du 8 juin 1966
Deux passages saillants permettent de saisir d’un même geste la pédagogie de Lacan (le « schéma » comme instrument) et la localisation clinique de l’objet a du côté du
"L'objet de la psychanalyse"
sein, c’est-à-dire à l’articulation du corps et du champ de l’Autre.
Sur le schéma comme repère opératoire :
« Ce schéma, prenez-le à la valeur de ces espèces de bouchon de liège flottant sur une eau plus ou moins calme qui peuvent vous servir à repérer où vous avez laissé traîner un filet. »
Sur le sein, l’Autre et la condition mammifère :
« Que le sein ne soit qu’une appartenance de ce corps égarée au champ de l’Autre tient à ce que nous appellerons provisoirement, de notre point de vue, une contingence biologique qui s’appelle simplement être mammifère. Nous sommes… mammifères mes petits amis, nous n’y pouvons rien ! »
La première formule installe d’emblée la tonalité de la séance : le « schéma » n’est pas une image décorative, encore moins une garantie dogmatique. Il a la valeur modeste, mais décisive, d’un bouchon de liège : un repère mobile sur la surface du discours, qui indique où passe le filet — là où l’on pêche quelque chose du réel en jeu. Cette humilité du schéma, que Lacan revendique, vaut méthode : on ne voit jamais tout, on suit une trace, une oscillation, une dérive. Le schéma n’achève pas, il oriente ; il donne la position (toujours locale, provisoire) d’un point de prise sur la structure.
De ce point de prise, Lacan nous conduit vers le sein comme objet privilégié. La phrase est tranchante : le sein est une « appartenance du corps égarée au champ de l’Autre ». On y entend tout le renversement lacanien : l’objet n’est pas d’abord une substance offerte au besoin ; il se détache du corps, se perd et se retrouve dans l’Autre — ce lieu du langage et de l’adresse. C’est dans cette perte structurale que se localise l’objet a : non pas l’objet de la satisfaction, mais
"L'objet de la psychanalyse"
la cause du désir. Le « nous sommes mammifères » n’est pas un clin d’œil naturaliste ; c’est une manière de rappeler que le réel de la dépendance originaire (sein, voix, regard, etc.) n’est jamais naturel dans la psychanalyse : il est aussitôt inscrit dans une scène d’Autre, marqué par l’adresse, reconfiguré par le signifiant.
Cliniquement, la portée est nette. L’enfant ne « consomme » pas un objet ; il entre dans un circuit où l’objet — ici le sein — fait trou et fait signe : il manque, il se négative, et c’est de ce manque que s’organise le désir. Si l’on s’en tient au besoin, on ne voit qu’un organe et une fonction. Si l’on écoute le discours, on découvre que le sein n’est déjà plus un organe : c’est un reste — un morceau de corps séparé, adressé, érotisé par la demande et causalisant pour le désir. D’où l’insistance de Lacan sur la « contingence » : être mammifère suffit pour que la perte se matérialise, mais seul le champ de l’Autre la subjective en objet a.
On comprend alors pourquoi, en ouverture, Lacan nous prie de traiter le schéma comme un bouchon de repérage : l’objet a ne se montre jamais en pleine lumière ; il s’attrape à la dérive, là où le dire du sujet flotte entre savoir et vérité. Le schéma signale la veine ; il n’épuise pas le filon. Et l’exemple du sein illustre la règle : ce que la biologie désigne, la psychanalyse le déplace — du côté d’un reste qui ne comble rien, mais met en mouvement la scène du désir.
On pourrait dire que la séance nous apprend à lire la couture: du corps à l’Autre, il n’y a pas passage continu, mais coupure. Le schéma en pointe le point de franchissement, ce lieu où l’objet se décolle du corps et s’accroche au discours. C’est là que le « bouchon » affleure: à la surface tranquille du sens, il indique qu’au-dessous
"L'objet de la psychanalyse"
travaille une prise plus profonde — la réversion par laquelle l’organe se fait objet, et l’objet cause.
En somme, le 8 juin 1966 noue sobrement la pédagogie (un schéma comme repère de pêche), la clinique (le sein comme appartenance du corps égarée dans l’Autre) et la structure (l’objet comme reste causal). Rien n’y est spectaculaire : tout y est orienté. Et c’est précisément à cette orientation — ce réglage du regard et de l’écoute sur le manque opérant — que le Séminaire XIII nous forme, séance après séance.
Séance du 15 juin 1966
« Je suis en train de vous dire : qu'il faut partir du fait que la perversion, c'est normal.»
Phrase sèche, décapante, et pourtant parfaitement cohérente avec l’architecture du Séminaire XIII. En disant qu’il faut « partir du fait » que la perversion est normale, Lacan ne moralise pas le champ clinique : il déplace le point de vue. La perversion, ici, n’est pas une curiosité ou un bord pathologique ajouté au « normal » — elle désigne une position structurale du sujet face à l’Autre et à l’objet a, une manière précise d’arrimer la jouissance à la loi du langage.
L’énoncé intervient dans une séance où Lacan revient sur la façon dont, au cœur même de l’acte pervers, « le pervers tient beaucoup à ce que soit placée la marque du faux » (cf. la mise en place du faux comme opérateur). Ce point est
"L'objet de la psychanalyse"
décisif : la perversion n’est pas l’absence de loi, mais une écriture singulière de la loi, une scène où l’on met en acte la forclusion du manque en le marquant — d’où la « marque du faux ». Autrement dit, ce que la névrose refoule, la perversion le déplace et le met en scène : non pour combler le manque, mais pour le tenir par un dispositif où l’objet est comme épinglé.
Dire que « c’est normal » revient à dépsychologiser la question : la perversion n’est pas un exotisme clinique, c’est une possibilité structurale inhérente à tout parlêtre. Le Séminaire XIII l’a martelé tout au long de l’année : l’objet a n’est pas un bien qui satisfait, mais un reste qui cause. La perversion est l’un des modes de traitement de ce reste — un mode qui fétichise la coupure et en tire une règle d’usage de la jouissance. D’où l’ajout, le même jour, que « dans certaines conditions ça peut ne pas faire tache du tout » : Lacan souligne que ce montage peut fonctionner sans scandale, dès lors qu’on le rapporte à la logique du désir et non à une norme morale.
On retrouve la leçon des séances précédentes : là où la névrose tente de suturer la déchirure entre savoir et vérité (au prix du symptôme), la perversion exhibe la couture elle- même, en posant l’objet à la place du manque. C’est un art de la coupure visible : comme dans le « cercle de réversion» (4 mai), on fait tenir ensemble l’endroit et l’envers du discours en les croisant au grand jour. Le « normal » dont parle Lacan est celui d’une économie du manque : la perversion est normale parce qu’elle procède de la même structure que toute position de sujet dans le langage — elle en est une figure parmi d’autres, identifiable par son rapport singulier à la marque et au faux.
Cliniquement, la conséquence est nette : il ne s’agit pas de « corriger » la perversion comme on corrigerait un écart à une moyenne. Il s’agit d’en lire la logique : quelle mise en scène