L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre
« Le sinthome »
Sur ce socle, Lacan resserre la clinique. Le premier signifiant ne fait pas « l’Un » plein : il marque un un susceptible de ne rien contenir. Le sens, toujours proliférant, doit être bordé, faute de quoi il colle au corps et reconduit l’illusion imaginaire. L’outil de l’analyste n’est donc pas l’explication, mais l’équivoque : un dire qui fait résonner la lettre dans le corps — surtout par l’oreille, qui ne se ferme pas — et desserre l’emprise des images. L’interprétation réussit quand elle produit un déplacement de structure, si minime soit-il, plutôt qu’un supplément de compréhension. L’analyste n’édifie pas : il opère.
C’est ici qu’entre en scène Joyce, non comme « cas » à diagnostiquer, mais comme banc d’essai. Son écriture torsade la langue, la débride, l’emmène hors service du sens; elle lui invente un autre usage. En cela, Joyce offre la démonstration la plus concrète de ce que Lacan nomme un sinthome : un savoir-faire avec la lettre qui donne au sujet un appui là où la chaîne courante se défait. L’œuvre n’abolit pas la faille ; elle la noue autrement. Et cette fonction de tenue n’exige ni compréhension totale ni harmonie retrouvée : elle requiert une pièce bien placée, travaillée, qui compense la carence d’un autre appui, notamment du côté du père. Dire alors que « le père est un sinthome » revient à rappeler qu’il ne fait pas loi par essence ; il opère comme pièce d’agrafe quand il occupe cette place.
Le séminaire tranche aussi la question de la jouissance. Elle n’est pas du côté d’un plaisir plein qui viendrait couronner le vrai ; elle est du côté du réel, souvent contre le plaisir, et se signale par ce qui insiste et résiste. D’où l’intérêt pour la frontière entre le vrai qui satisfait et le réel qui bute. Le sinthome, à cet endroit, n’est pas conçu pour supprimer la jouissance, mais pour lui donner une prise, un bord, une tenue supportable. Apprendre à s’en servir plutôt qu’espérer l’abolir : c’est la pointe éthique du propos.
« Le sinthome »
Quant au lien entre les sexes, il est relu à hauteur de cette écriture. Il n’existe pas d’énoncé universel qui écrirait le rapport pour tous ; pourtant, des liens se nouent. Ils se nouent localement, là où un sinthome supporte l’Autre sexe. Le rapport n’est pas un donné naturel, c’est un montage : non-équivalence des places, asymétries, inventions singulières, parfois ravages, parfois soutènements fins. Le sinthome y joue la charnière. Ce constat n’invite ni au cynisme ni à la résignation : il oblige à spécifier, cas par cas, ce qui soutient une rencontre et ce qui la défait.
Au fil des leçons, une politique de l’écriture s’esquisse. L’« appui à la pensée » n’est pas une métaphore : inscrire, tracer, orienter, voilà ce qui fabrique la nécessité qui manque au commentaire. On ne déduit pas la clinique d’une image idéale ; on vérifie, par l’écriture, quelle coupure produit quel effet. Même l’humour discret de Lacan— ses jeux de mots, ses équivoques — n’est jamais gratuit : il sert la lettre contre l’emphase, il ramène la pensée à son plan d’opération. À cette aune, la responsabilité se mesure au savoir-faire : non pas savoir « sur » le sujet, mais savoir-faire avec ce qui, en lui, insiste.
De cette manière se précise une pratique de la tenue plutôt qu’une mythologie de la guérison. Le sinthome n’est pas destiné à disparaître dans une claire lumière ; il est destiné à se manier. On peut le déplacer, l’affiner, le faire jouer autrement, pour que la répétition cesse d’user toujours le même bord. Que le résultat soit parfois un « comme si » — l’apparence que le trio des registres tient — n’a rien d’une tromperie : c’est souvent la seule forme d’équilibre possible, et c’est déjà beaucoup.
Le sinthome donne à l’analyse un style plus exact et plus modeste. Plus exact, parce qu’il préfère la contrainte de l’écriture qui décide à l’éloquence qui séduit. Plus modeste,
« Le sinthome »
parce qu’il renonce à promettre l’impossible : faire d’un parlêtre un être sans faille. Entre les deux, il ouvre un espace de travail tenable : repérer la pièce qui manque, fabriquer celle qui convient, soutenir un savoir-faire qui autorise le sujet à vivre avec son réel sans s’y engloutir. Ce n’est pas moins ambitieux ; c’est plus juste. L’année s’achève sur cette boussole : l’analyse vaut quand elle sait ajouter la pièce qui fait tenir, sans fard ni grandiloquence, et qu’elle accepte d’en juger à ses effets — là où la vie, littéralement, recommence à tenir.
« Le sinthome »
1976-1977
1976-1977
Leçon 1 du 16 Novembre 1976
« L’insu que sait, quand même ça fait bla-bla, ça équivoque. »
« L’inconscient, ça n’a rien à faire avec l’inconscience. »
« Cette année, disons que, avec cette insu que sait de l’une-bévue, j’essaie d’introduire quelque chose qui va plus loin, qui va plus loin que l’inconscient : »
D’entrée, Lacan fixe la méthode par l’équivoque : « l’insu que sait » n’est pas un jeu de mots gratuit, c’est l’atelier où se fabrique l’inconscient — non comme profondeur psychologique, mais comme effet de lalangue. D’où la coupure décisive : inconscient ≠ inconscience. L’inconscient n’est pas absence de veille, mais savoir qui
insiste à notre insu, à même les lapsus, les traits d’esprit, les rêves ; bref, un savoir dans le dire, pas un réservoir caché.
Quand Lacan annonce qu’il veut « aller plus loin que l’inconscient », il déplace la visée vers ce qui fait tenir ce savoir dans un sujet : les identifications (amour du père, participation hystérique, trait unaire) et la question de l’intérieur dit « endo-psychique ». Son geste est de désenclaver l’inconscient de la métaphore d’un « dedans » pour le rapporter à l’Autre (porteur des signifiants) et au mode d’accrochage par lequel chacun se constitue. À ce titre, l’« une-bévue » n’est pas une simple traduction de Unbewusst : c’est la clé opératoire qui met en lumière que le sujet se reconnaît dans la bévue — parce qu’elle est le produit d’une langue qu’il a acquise et qui le traverse.
Conséquence clinique : on ne « clarifie » pas l’inconscient à coups d’explications ; on travaille l’équivoque qui fait résonner la lettre dans le corps, afin de repérer ce à quoi le sujet s’identifie et comment il le manipule. C’est sur cette rampe que l’année posera ses questions de fond : à quoi s’identifie-t-on à la fin d’une analyse ? À l’analyste, au symptôme, à un savoir-faire avec son symptôme ? La suite des leçons précisera, séance après séance, cette articulation entre bévue, identification et tenue d’un sujet — autrement dit, le fil éthique de l’« insu que sait ».
Leçon 2 du 14 Décembre 1976
« …qu’aucun résultat de la science n’est un progrès. Contrairement à ce qu’on s’imagine, la science tourne en rond, et nous n’avons pas de raison de penser que les gens du silex taillé avaient moins de science que nous. »
« La psychanalyse notamment n’est pas un progrès, c’est n biais pratique pour mieux se sentir. Ce « mieux se sentir » - il faut le dire - n’exclut pas l’abrutissement. »
« …en fait il n’y a de « tout » que criblé, et pièce à pièce. La seule chose qui compte, c’est qu’une pièce a ou non valeur d’échange, c’est la seule définition du « tout ».
« L’une-bévue est un « tout » faux ». »
« Son type, si je puis dire, c’est le signifiant, le signifiant type, c’est-à- dire, exemple : Il n’y en a pas de plus type que « le même et l’autre ».»
La séance démonte deux illusions rassurantes : l’idéologie du « progrès » et l’illusion du « tout ». D’abord, Lacan retire à la science sa flèche téléologique : elle « tourne en rond ». C’est une provocation méthodique qui sert à cadrer la psychanalyse : pas une ascension vers le mieux, mais un dispositif opératoire — « un biais pratique pour mieux se sentir » — dont les effets ne vaccinent contre aucun « abrutissement ». Autrement dit, la cure n’ouvre pas à une conscience supérieure ; elle peut produire un gain de tenue qui n’immunise ni contre l’erreur ni contre la bêtise.
Ensuite, Lacan redéfinit le « tout » par la valeur d’échange : il n’existe que « criblé, pièce à pièce ». Ce qui compte, c’est la pièce qui vaut dans une circonstance — jamais l’illusion d’un ensemble plein. Cette économie du « morceau qui opère » prépare la thèse centrale : l’une-bévue (sa traduction opératoire d’Unbewusst) est un « tout » faux — un effet de totalité qui trompe, précisément parce qu’il procède du signifiant. Exemple paradigmatique : « le même et l’autre » — signifiants en couple qui miment une totalité du sens, alors qu’ils ne tiennent que par leur valeur différentielle.
La portée clinique est nette : ne pas courir après des complétudes imaginaires (un « tout » du savoir, du sujet, du
couple), mais repérer les pièces qui valent pour ce sujet — les dires, équivoques et traits qui déplacent réellement son montage. À ce titre, l’analyse n’est ni une éducation au progrès ni une métaphysique du vrai ; c’est un art de faire jouer la bonne pièce, contre l’attrait des « tout » mensongers que fabrique la langue. C’est dans ce serrage que l’« une- bévue » devient utile : non comme concept décoratif, mais comme boussole pour distinguer ce qui n’est qu’un plein de sens et ce qui, pièce à pièce, opère.
Leçon 3 du 21 Décembre 1976
« Cette mise en évidence de ceci : que dans la double bande de MŒBIUS ce qui est « en avant » d’un même point de vue peut passer « en arrière » du point de vue qui reste le même. »
Lacan illustre ici, par un petit montage de papier, une logique du discours : sous certaines opérations (la « double bande de Möbius » issue d’une découpe particulière du tore), ce qui semblait au premier plan peut basculer à l’arrière-plan sans que le « point de vue » change. Autrement dit, dans l’expérience analytique, la scène ne se déplace pas parce qu’on aurait changé d’optique ; c’est la structure même qui opère un renversement. Ce renversement vaut pour des couples cliniques familiers : l’« évident » du sens glisse à l’arrière de l’énonciation ; l’aveu devient formation de l’inconscient ; le « conscient » se révèle travaillé par ce qui le supporte en sourdine. D’où l’intérêt de la figure : elle rend sensible qu’un même dispositif discursif peut inverser la hiérarchie des places (avant/arrière, dit/non-dit) sans changer de cadre. On comprend alors pourquoi Lacan s’attarde à la coupe : une simple opération sur la « matière » du discours (ici, la coupure topologique) suffit à montrer comment le sujet peut découvrir que ce qu’il croyait devant lui – ses raisons, ses certitudes – était en réalité commandé
par ce qui se tenait « derrière ». En somme, la démonstration matérialise la thèse : dans l’analyse, ce n’est pas la position de regard qui bouge, c’est l’ordre du regardé qui se retourne.
Leçon 4 du 11 Janvier 1977
« Dire le vrai sur quoi ? Sur le savoir. »
« Le Savoir en question donc, c’est l’inconscient. »
Lacan resserre la vis de méthode : l’enjeu de l’analyse n’est pas d’accumuler un « savoir sur la vérité », mais de dire du vrai sur le savoir — c’est-à-dire d’éprouver ce qui, dans la pratique, fait tenir ce savoir singulier qu’est l’inconscient. Par ce déplacement, il dégonfle deux illusions qui encombrent la clinique : d’une part, l’idée que la cure conduirait à une « vérité dernière » susceptible d’être stockée comme connaissance ; d’autre part, la croyance que l’analyste serait détenteur d’un savoir positif à verser au patient. Ici, le savoir supposé (matrice du transfert) est remis à sa place : opératoire, certes, mais susceptible d’illusion. D’où la boussole : l’analyste travaille non pas à instruire, mais à faire apparaître comment ce savoir— l’inconscient—se manifeste, se déplace, se réduit parfois.
Dire « le Savoir en question, c’est l’inconscient » n’équivaut pas à réifier une doctrine. Cela signifie : le savoir qui compte en analyse est un savoir qui se dit sans qu’on le sache, un savoir de bévues, de jeux de langue, de reprises, bref un savoir dans le dire plus que sur l’objet. Le « vrai » qui s’en dégage n’est pas une somme : c’est un effet — un changement de tenue, un allègement d’emprise, une autre articulation du symptôme. Autrement dit, on évalue la séance à ce qu’elle fait au savoir inconscient, pas à ce qu’elle « apprend ».
Conséquence éthique : l’analyste ne s’autorise pas d’un magistère, mais de sa façon d’opérer la parole pour que ce savoir—qui n’appartient ni à la conscience ni à l’analyste, puisse se produire. Cela requiert une tactique du dire juste (équivoques, coupures, ponctuations) et une sobriété face au désir de comprendre. Car, dans cette leçon, Lacan dégage une logique simple et rude : la vérité, en analyse, n’est pas un contenu à posséder, c’est un effet à éprouver sur le savoir que l’inconscient met en jeu.
Leçon 5 du 18 Janvier 1977
« C’est plutôt pénible, alors voilà : à la vérité, ceci c’est plutôt le témoignage d’un échec, à savoir que je me suis épuisé pendant quarante-huit heures, à faire ce que j’appellerais… […] je me suis épuisé pendant quarante-huit heures à faire ce que j’appellerais une « quatresse ». Voilà : »
« La tresse est au principe du nœud borroméen, c’est à savoir qu’au bout de six fois, on trouve… […] ceci veut dire qu’au bout de six manœuvres de la tresse, vous retrouvez dans l’ordre — à la sixième manœuvre — le 1, le 2 et le 3 : »
« Que penser de cette tresse ? Cette tresse peut être dans l’espace […] que nous ne puissions la supposer entièrement suspendue. La tresse pourtant est visualisable pour autant qu’elle est mise à plat.»
« J’ai passé une autre époque […] à essayer de mettre en fonction un autre type de nœud borroméen […] ce dont je partais, ça n’était pas le cercle […] mais ce qu’on appelle un tétraèdre. […] Grâce à ça, il y a 1, 2, 3, 4, 5, 6 arêtes. »
Lacan ouvre la séance par un aveu méthodique : l’échec travaille. Se dire « épuisé » par quarante-huit heures de tentatives pour fabriquer une « quatresse » n’est pas un
caprice d’atelier, c’est une thèse : on n’avance qu’en se heurtant à ce qui résiste. Ici, la résistance est d’écriture — faire tenir, par un procédé de tresse, la condition borroméenne. Cet aveu situe le séminaire du côté d’une pratique de fabrication plutôt que d’un discours d’illustration : on ne « montre » pas le nœud, on le produit par une suite de manœuvres réglées.
D’où la règle qu’il martèle : la tresse comme principe. Après six passages convenablement croisés, on « retrouve » l’ordre 1–2–3 : cette périodicité n’est pas décorative, elle décide que ça tient ou ça lâche. La démonstration ne commente pas un sens ; elle impose une contrainte de répétition — six manœuvres — qui rend le montage nécessaire. C’est exactement ce que Lacan exige de la clinique : préférer la nécessité opératoire (où, comment, à quel « tour » ça cède) à l’évidence imaginaire.
La suite déplace la scène du plan à l’espace. « La tresse peut être dans l’espace », mais « se visualise » mieux à plat : cette oscillation n’oppose pas deux mondes, elle indique que l’écriture choisit son support pour produire ses effets. Sur le plan clinique, c’est décisif : l’analyste ne s’en remet ni à l’intuition (le volume « qu’on voit ») ni à la pure abstraction ; il écrit sur un support où la coupure se contrôle. C’est là qu’une intervention — coupure, équivoque, ponctuation — prend valeur de manœuvre, et non d’ornement.
Enfin, l’essai à partir du tétraèdre pousse l’exigence : et si, au lieu de boucles « mises à plat », on partait d’un solide, avec ses six arêtes ? Lacan signale moins une trouvaille qu’un champ d’essai : varier le point de départ, c’est tester si le mode d’accrochage (et pas l’image) gouverne la consistance. Transposé à la cure : ce n’est pas la « belle figure » d’un cas qui compte, mais la série d’opérations par lesquelles un symptôme se maintient, se défait, ou se refait autrement.
Cette séance donne trois boussoles de travail :
— la valeur heuristique de l’échec (on gagne en nécessité, pas en éloquence) ;
— la périodicité opératoire (la manœuvre répétée qui décide du maintien) ;
— le choix du support d’écriture (plan/volume), toujours subordonné à ce qui fait tenir.
Lacan ne cherche pas un modèle qui expliquerait le sujet ; il forge un appareillage qui contraint la pensée à toucher ce qui, chez chacun, fait nœud — ou se dénoue.
Leçon 6 du 08 Février 1977
« Ah ! Je me casse la tête contre ce que j’appellerais — à l’occasion — un mur. Un mur bien sûr, de mon invention, c’est bien ce qui m’ennuie. On n’invente pas n’importe quoi. Et ce que j’ai inventé est fait en somme pour expliquer… je dis expliquer, je ne sais pas très bien ce que ça veut dire …expliquer FREUD. »
« Je pense que là vous reconnaissez la figure… […] la figure où j’ai, d’un seul trait, figuré l’engendrement du Réel, et que ce Réel se prolonge en somme par l’Imaginaire […]. »
Ce début de séance met à nu la méthode : Lacan assume l’« embarras » d’une construction théorique qui rencontre son propre mur. Le « mur » n’est pas une simple difficulté pédagogique : c’est la butée où l’élaboration se découvre comme invention — et où l’invention n’a de légitimité qu’à proportion de ce qu’elle explique Freud : non pas en traduisant Freud dans un autre vocabulaire, mais en
produisant des formes (dessins, schémas) capables de faire apparaître ce que le texte freudien suppose sans le montrer.
Le complément indique le point de visée : « figurer l’engendrement du Réel » et son prolongement dans l’Imaginaire. Deux conséquences pédagogiques suivent.
1. Le Réel n’est pas d’abord un « au-delà » indéterminé : il se produit dans l’acte d’écriture/dessin — ce que la séance assume en montrant, au tableau, une forme qui passe à une autre. Ce passage, plutôt qu’une définition, est une opération : tant qu’on n’a pas fait jouer la transformation, le Réel reste lettre morte.
2. Le prolongement « en somme » du Réel par l’Imaginaire signale leur bord commun : on ne les sépare pas par une frontière de dictionnaire, mais par une coupure opératoire (ce que le trait graphique expose). D’où l’aveu : « je ne sais pas très bien ce que ça veut dire expliquer ». Expliquer ici, c’est faire voir — faire toucher une nécessité qui ne passe ni par la définition ni par l’autorité, mais par la tenue d’une forme qui se transforme sans se contredire.
La séance du 8 février réaffirme un style d’enseignement : la théorie n’est pas un commentaire sur Freud, c’est un dispositif qui, en s’affrontant à son propre mur, rend lisible ce que Freud met en jeu : le savoir inconscient comme effet d’écriture, la coalescence et la disjonction du Réel et de l’Imaginaire selon la manière dont on trace, coupe, ou fait passer d’une figure à l’autre. C’est exactement là que l’« explication » prend sens : non comme paraphrase, mais comme mise en forme qui démontre.
Leçon 7 du 15 Février 1977
« Pour vous donner une idée de ce pourquoi, la dernière fois, j’ai fait parler… je lui ai demandé de parler …Alain DIDIER- WEILL, c’est parce qu’évidemment je me tracasse avec des histoires de chaîne borroméenne. Ceci est une chaîne borroméenne. »
« …comment quatre tétraèdres peuvent se nouer borroméennement entre eux. Il m’en a aussitôt donné la solution, solution que j’ai vérifiée pour être valable. »
« …non pas une relation entre ces termes qui soit sphérique, mais une relation que j’appellerai torique. »
Lacan situe d’emblée la séance dans l’atelier : il « se tracasse » de chaînes borroméennes et appelle à la rescousse la combinatoire de Soury. Ce n’est pas une coquetterie technique : c’est une méthode. Dire « ceci est une chaîne borroméenne », c’est rappeler que l’objet de travail n’est pas l’image séduisante du nœud, mais la condition qui le définit : que la coupure d’un seul anneau défasse l’ensemble. Autrement dit, on ne parle pas ici d’un sens à interpréter, mais d’un mode d’accrochage à éprouver.
La mention des quatre tétraèdres noués « borroméennement » indique un pas supplémentaire : généraliser la condition borroméenne au-delà des trois ronds usuels, pour penser comment plusieurs registres (ou plusieurs « pièces » d’un même montage) peuvent tenir ensemble tout en restant séparés. Cliniquement, cela oriente la lecture des montages symptomatiques : un sujet peut tenir parce qu’une pièce supplémentaire assure la consistance et il suffit parfois que « l’un » cède pour que tout se défasse. La topologie ici ne remplace pas la clinique ; elle en durcit l’exigence : vérifier ce qui tient, où ça lâche, et par quelle opération.
Enfin, la distinction entre relation « sphérique » et relation « torique » est décisive. La « sphère » flatte l’intuition d’une
enveloppe pleine ; le tore introduit la logique du trou, c’est- à-dire une structure où la consistance dépend d’un vide organisé. Transposée à l’analyse : c’est par le bord d’un trou — un manque institué — que se soutient un lien. Chercher la plénitude « sphérique » (explications totalisantes, images complètes) égare ; travailler « toriquement » consiste à border l’absent, là où l’interprétation peut produire un effet opératoire.
En somme, cette leçon fixe trois repères pratiques :
— lire les conditions de tenue (la chaîne plutôt que l’image isolée) ;
— admettre qu’un quatrième peut être nécessaire pour stabiliser un montage ;
— préférer la logique du trou à la tentation du plein. C’est à ce prix que l’écriture topologique devient un véritable appui à la pensée : non pas pour « illustrer » la cure, mais pour y décider, pièce à pièce, ce qui opère.
Leçon 8 du 08 Mars 1977
« On écrit… Je dis « on », parce que n’importe qui peut écrire …je dis « on » parce que ça me gêne de dire « je ».
Ça me gêne… pas sans raison : au nom de quoi le « je » se produirait- il en l’occasion ? »
« …j’ai dit qu’il n’y a pas de métalangage, à savoir qu’on ne parle pas sur le langage. »
« …enfin, je l’ai intitulé : L’étourdit, et dans L’étourdit je me suis aperçu, j’ai reconnu quelque chose : dans L’étourdit, ce métalangage, je dirais que je le fais presque naître.»
« C’est un semblant de métalangage et comme je m’en sers dans le texte, je me sers de cette écriture : s’embler, s’emblant au métalangage. En faire un verbe réfléchi de ce s’embler, le détache de l’affruition qu’est l’être, et comme je l’écris, il parest. Parest veut dire un s’emblant d’être. »
Lacan commence par déplacer la place du “je” : « on écrit » plutôt que « j’écris ». Ce n’est pas une pudeur stylistique ; c’est un geste théorique. Écrire — ici, au sens d’installer une contrainte de lettre — ne relève pas d’un sujet-maître de ses énoncés : l’écriture s’impose comme opération qui dépasse la personne qui parle. L’analyste n’“exprime” pas ; il fait travailler la lettre. D’où la gêne à dire « je » : le « je » qui s’avance dans la séance est justement ce que la pratique met en cause en montrant qu’un savoir se dit « à l’insu » du sujet.
Vient ensuite la thèse cardinale : « il n’y a pas de métalangage» — pas de point surplombant d’où l’on parlerait « sur » le langage. Conséquence directe pour nous: ni la théorie ni l’interprétation n’échappent à la langue dont elles se servent ; elles ne surplombent pas, elles jouent dans le langage. Cela règle une tentation classique : faire de la métapsychologie une assurance d’extériorité. Ici, aucune boîte d’outils méta qui garantirait la vérité de l’énonciation ; tout se prouve par effet (ce que ça déplace chez le sujet), pas par statut.
C’est au titre de cette impossibilité que Lacan revient à L’étourdit : il y reconnaît avoir « presque fait naître » un métalangage — mais “presque” suffit à marquer l’impossible. Ce qui peut surgir, au mieux, c’est un semblant de métalangage : non pas un lieu hors-langage, mais une écriture qui mime ce point extérieur pour mieux indiquer
qu’il n’existe pas. D’où la forge de « s’embler et parest » : verbe et néologisme qui montrent que l’“être” de ce métalangage n’est qu’un semblant d’être, une apparence opératoire — utile parce qu’elle permet d’agencer les énoncés, mais sans garantie ontologique.
Clinique et éthique en découlent immédiatement. Si l’analyste ne dispose pas d’un métalangage, son acte ne consiste ni à délivrer un “hors-sens” définitif, ni à commenter d’en haut ; il consiste à fabriquer des effets de dire (coupures, équivoques, ponctuations) qui font résonner la lettre dans le corps. Autrement dit, l’intervention vaut quand elle produit un changement de tenue — et non parce qu’elle serait plus “vraie” au titre d’un savoir supérieur. La séance de ce 8 mars enfonce ce clou : l’analyse opère par semblant, mais un semblant qui opère — et c’est précisément pourquoi il est décisif de ne pas se donner l’alibi d’un métalangage.
En somme : pas de surplomb, pas de dernier mot. Il n’y a que des écritures qui décident — localement — d’un effet. Ici, Lacan nous met l’outil à la main : au lieu de chercher la “bonne” méta-voix, travailler le semblant, viser le point où l’énoncé se retourne en acte, et juger l’analytique à la seule aune qui vaille : ce que ça fait au savoir inconscient du sujet.
Leçon 9 du 15 Mars 1977
« Il y a des gens bien intentionnés à mon endroit… et déjà ça soulève une montagne de problèmes : qu’est-ce qui peut bien faire que des gens soient bien intentionnés à mon endroit ? C’est qu’ils ne me connaissent pas ! Car, quant à moi je ne suis pas plein de bonnes intentions …enfin ces bien-intentionnés m’ont quelquefois écrit des lettres tendant… enfin, c’était écrit… c’était écrit que mon bafouillage de la
dernière fois concernant le discours que j’appelle analytique, était un lapsus. Ils ont écrit ça textuellement. »
« Qu’est-ce qui distingue le lapsus de l’erreur grossière ? J’ai d’autant plus tendance, quant à moi, à classer comme erreur ce qu’on qualifie de lapsus que - quand même - ce discours analytique, j’en avais « un tant soit peu » parlé. Quand je parle, je m’imagine que je dis quelque chose. »
« Et c’est bien ce qui s’est produit à propos de ce lapsus : c’est que les lettres écrites n’étaient pas dans leur bon sens… dans le sens où elles tournent …mais étaient embrouillées. »
La séance s’ouvre sur une scène de transfert adressé par courrier : des « bien intentionnés » écrivent pour requalifier en « lapsus » ce que Lacan avait appelé « bafouillage » la fois précédente. Il renverse aussitôt le geste charitable en pointe critique : la « bonne intention » suppose un savoir sur l’auteur—« c’est qu’ils ne me connaissent pas »—et installe d’emblée la question de l’Autre supposé savoir. Ici, ce savoir porte sur la qualification d’un événement de discours.
Le cœur de la leçon est alors une mise en tension entre deux régimes d’incident : le lapsus et « l’erreur grossière ». Lacan n’en fait pas une opposition moralisante, mais une distinction opératoire. Le lapsus, au sens strict, est un effet de l’inconscient ; l’« erreur » relève d’un défaut d’ordre, d’une méprise plus « technique ». D’où sa formule un brin caustique : il penche « à classer comme erreur ce qu’on qualifie de lapsus », rappelant qu’il avait « un tant soit peu » parlé du discours analytique . Autrement dit : ne faisons pas jouer au signifiant plus qu’il n’en faut quand l’explication tient au dispositif d’écriture.
C’est précisément le point suivant : l’incident n’est pas seulement phonique, il est graphique. « Les lettres écrites n’étaient pas dans leur bon sens… mais étaient
embrouillées». La portée clinique est décisive : l’analyticité ne se réduit pas à l’oral ; l’écrit — l’orientation, l’ordre et la « rotation » des lettres — engage un autre niveau d’événement. Quand l’ordre des lettres vacille, ce n’est pas d’abord une profondeur de sens à déchiffrer, c’est un accroc dans la matérialité du signifiant. En bref, avant de psychanalyser, il faut constater l’« embrouille » de la lettre.
Ce détour par la matérialité n’annule pas l’inconscient, il l’affine : parfois « l’erreur » suffit ; parfois l’« erreur » fait émerger un véritable lapsus. Toute la séance apprend à ne pas confondre trop vite l’un avec l’autre. À la place d’un réflexe herméneutique immédiat, Lacan demande un diagnostic de structure : s’agit-il d’un défaut d’ajustage de l’écrit (le « sens où les lettres tournent ») ou d’un trait qui, par sa déviation, ouvre la voie à l’effet d’inconscient ?
Enfin, la pique initiale à l’adresse des « bien intentionnés » n’est pas anecdotique : elle rappelle que l’analyste ne se tient pas du côté du réconfort, mais du côté de la rigueur du fait de lettre. Autrement dit, la « bonne intention » n’est pas un opérateur. L’opérateur, c’est la lettre en tant que telle—sa place, son ordre, son tournant. C’est à ce niveau, et pas au nom d’un savoir supposé charitable, que se décide si « bafouillage » il y a, et de quel type.
Leçon 10 du 19 Avril 1977
« C’est une trique qui n’en reste pas moins pourtant un tore.»
Dans cette leçon, Lacan poursuit son usage de la topologie pour toucher ce qui, du corps et du signifiant, ne se laisse pas dire sans figures. La phrase choisie condense le geste du jour : montrer qu’un même « objet » peut changer d’allure sans changer de structure. Le tore (l’anneau tubulaire) est
retourné, coupé, rabattu ; par certaines opérations, il prend l’aspect rectiligne d’une trique, mais il reste un tore. Autrement dit : la forme sensible (ce qui s’offre à l’œil ou à l’imaginaire) peut varier, tandis que la consistance structurale (ce qui tient au mode d’un « troué ») demeure. C’est exactement ce que vise la clinique quand elle distingue l’apparence imaginaire et ce que le symptôme supporte comme nœud de réel et de symbolique.
Pour guider le lecteur, Lacan installe d’abord trois repères très concrets :
• Le tore comme base : « une topologie ça se fonde toujours sur un tore ». Le tore offre un modèle élémentaire pour penser un corps consistant parce que troué : il a un dedans, un dehors, et surtout des trous qui déterminent des passages, des bords, des continuités.
• Deux espèces de trous (il les note graphiquement dans le texte) et l’idée qu’on peut retourner un tore d’une manière qui n’est pas celle d’une sphère ; cette différence sert à désimager notre intuition habituelle de l’« intérieur » et de l’« extérieur ».
• La “chambre à air” comme expérience manuelle : en pratiquant des coupures, on obtient un objet qui semble autre, mais reste le même du point de vue de la structure (le tore). C’est sur cette base que surgit la trique : une présentation « droite » issue d’un rabattement du tore.
De là, deux pas décisifs :
1. Le retournement effectif : Lacan montre qu’avec deux tores « enchaînés », l’un peut se retourner autour de l’autre ; l’intérieur passe dehors pour l’un, tandis que l’autre demeure inchangé. On voit poindre l’enjeu clinique : ce que le sujet éprouve comme « intime » peut se
renverser en exposition, ou au contraire se maintenir, selon la manière dont c’est noué.
2. Le “tore-trique” : nom donné à la figure issue de ces opérations (retournement + double coupure) ; malgré l’allure « en bâton », c’est toujours un tore. Le message est simple : changer la présentation ne supprime pas la structure du trou. C’est la logique du symptôme : sous l’air de se métamorphoser, il conserve sa façon de tenir.
Enfin, la séance s’ouvre sur une perspective clinique explicite : à partir de ces trois manières de « replier »/« retourner » (un tore autour d’un autre, deux coupures, etc.), Lacan annonce la question des modes d’identification — hystérique, amoureuse “au père”, et neutre — comme configurations distinctes de ce nouage. C’est la passerelle vers l’élaboration suivante de l’année.
À retenir :
• Le corps (pris dans la parole) se pense comme consistance trouée ; c’est le trou qui fonde l’espace topologique où opère l’analyse.
• Les métamorphoses de forme (ici, du tore à la trique) n’annulent pas la structure : elles la manifestent autrement. C’est exactement la logique de l’interprétation : toucher la structure en déplaçant la présentation.
Leçon 11 du 10 Mai 1977
« Il n’y a pas de dessin possible de l’inconscient. »
Lacan, ce 10 mai 1977, resserre l’argument : l’inconscient n’est pas une chose à figurer, mais un effet de discours qui ne se laisse saisir qu’au titre d’une supposition logique. Sitôt qu’on prétend en « faire l’image », on le transforme en objet imaginaire et on perd sa structure : il « s’énonce » mais ne « se représente » pas. Le fil de la leçon est net : d’un côté, le couple S₁/S₂ noue l’adresse signifiante et fonde l’attribution d’un savoir insu ; de l’autre, ce savoir n’a pas de visage à offrir , d’où l’impossibilité du « dessin ». La conséquence clinique est décisive : l’analyste travaille à partir d’énoncés, d’équivoques, de découpes dans la chaîne, non à partir de tableaux du psychisme. Le gain théorique suit : si l’inconscient « ne se dessine pas », c’est qu’il n’est jamais que déduit « une déduction supposée, rien de plus » et que le Symbolique, quand bien même nous en fabriquons des écritures, « ne parvient pas à son destinataire » sans la scène de parole qui en fait événement. D’où la question finale de Lacan, à la fois modeste et centrale : comment se fait-il pourtant que « ça s’énonce » ? C’est à ce point que la pratique (l’adresse, le transfert, l’interprétation par l’équivoque) prend le relais de toute tentation figurative: l’inconscient n’est pas à voir, il est à entendre.
Leçon 12 du 17 Mai 1977
« On ne peut parler d’une langue que dans une autre langue — me semble-t-il ! — si tant est que ce que j’ai dit autrefois, à savoir : “qu’il n’y a pas de métalangage”. »
Cette phrase serre l’axe de la leçon : il n’y a pas de “surplomb” neutre d’où parler du langage ; toute parole sur la langue passe par une autre langue, avec ses équivoques, ses accents, ses impuretés. Lacan le dit ici en situation — en s’adressant à Julia Kristeva venue présenter son Polylogue — pour rappeler que, dans l’analyse, l’analyste n’occupe