Séminaires de Jacques Lacan — Tome I

Les Psychoses

1955-1956

1955-1956

Le Séminaire III occupe une place décisive dans l’enseignement de Jacques Lacan. Après avoir consacré le Séminaire I aux Écrits techniques de Freud et le Séminaire II au Moi dans la théorie de Freud, Lacan choisit, pour cette troisième année, de se confronter à l’expérience clinique des psychoses, terrain le plus redoutable et le plus déroutant de la psychanalyse.

Le pari est audacieux : au moment où la psychiatrie française reste dominée par la clinique descriptive et par l’héritage kraepelinien, Lacan affirme que la psychanalyse, loin de s’arrêter aux frontières du délire ou de la schizophrénie, doit y trouver un éclairage majeur sur la structure du sujet. C’est en prenant la psychose au sérieux, comme expérience signifiante, que l’on peut éprouver la portée réelle des concepts freudiens.

Le fil directeur est clair : ce qui distingue la psychose, c’est la forclusion du Nom-du-Père. À la différence de la névrose, où le refoulement permet le retour du signifiant refoulé dans le symptôme, la psychose se caractérise par un défaut d’inscription symbolique. Le signifiant primordial, le Nom-du-Père, n’a pas trouvé place dans l’Autre ; il ne peut donc pas revenir dans le discours du sujet autrement que sous forme hallucinatoire ou délirante. Là où le névrosé rêve, le psychotique entend des voix. Là où l’inconscient se manifeste par un compromis, la psychose fait éclater la structure symbolique elle-même.

Au cours de l’année, Lacan articule cette thèse avec une série d’analyses précises. Il relit le cas Schreber, non comme une curiosité pathologique, mais comme une élaboration exemplaire où le délire reconstitue un monde symbolique manquant. Il dialogue aussi avec les grands psychiatres français, Clérambault notamment, pour montrer que les intuitions cliniques trouvent leur logique dans la structure du langage. Le délire de persécution, par exemple, n’est pas une simple folie de contenu : il manifeste l’intrusion brutale d’un signifiant sans médiation, d’un message que le sujet reçoit sans pouvoir en reconnaître l’adresse.

La nouveauté du Séminaire III réside aussi dans l’usage croissant que Lacan fait de la linguistique et de la logique. Les phénomènes psychotiques — hallucinations verbales, néologismes, certitude délirante — sont pensés comme des effets structuraux du langage. La psychose devient ainsi un révélateur :

elle met en lumière, de manière radicale, que le sujet est assujetti au signifiant.

Sur le plan clinique, ce séminaire constitue une véritable leçon d’éthique. Il invite l’analyste à se départir de toute ambition d’adaptation ou de normalisation. Face au psychotique, il ne s’agit pas de combler le trou symbolique ni de se substituer au père forclos, mais de soutenir le sujet dans l’invention de ses propres solutions. La créativité délirante de Schreber, ou l’économie d’un délire de persécution, apparaissent alors non pas comme des absurdités, mais comme des tentatives de rétablissement d’un ordre symbolique possible.

Enfin, ce séminaire prépare les développements ultérieurs : la théorie des quatre discours, la topologie de l’Autre barré, et la réflexion sur les nœuds borroméens trouvent ici leurs premières formulations implicites. La psychose n’est pas marginale dans l’enseignement de Lacan : elle en constitue l’épreuve cruciale, celle qui met à nu la dépendance radicale du sujet au langage, et la fragilité de toute construction symbolique.

Séance du 16 novembre 1955

« Loin qu’on puisse parler d’emblée du traitement des psychoses, et encore moins du traitement de la psychose chez FREUD, ce qui littéralement se traduit à néant, car jamais FREUD n’en a parlé, sauf de façon tout à fait allusive. »

Contexte — Déplacer d’emblée le point de mire

L’attaque écarte une tentation récurrente : ramener la psychose à une « technique de traitement ». En rappelant que Freud ne s’y est pas « d’emblée » adonné, Lacan déplace l’enjeu : avant toute thérapeutique, il faut une élucidation structurale. La psychose n’est pas un domaine d’application, mais une épreuve de théorie, où se dévoile la dépendance du sujet à l’ordre symbolique.

Concept central — Primat de la structure sur la technique

La phrase ne nie pas l’horizon thérapeutique ; elle en retarde volontairement la possibilité. La psychose n’entre pas sous la rubrique d’un « comment faire » : elle exige de penser ce qui fait défaut à son économie symbolique — ce qui sera formulé plus loin comme forclusion. Autrement dit, l’intelligence clinique précède les protocoles : la structure commande l’abord, et non l’inverse.

Références freudiennes — Une fidélité sans fétichisme

Dire que Freud n’a « jamais » parlé du traitement sinon « allusivement » ne rabaisse pas Freud ; cela rappelle que sa découverte porte d’abord sur la logique du symptôme et du délire (lecture de Schreber, statut des formations de l’inconscient). Lacan assume cette fidélité : revenir à Freud pour pousser la théorie jusqu’à dégager ce point où la psychose n’est pas l’échec d’une technique, mais la mise en crise d’une inscription symbolique.

Portée clinique — Écouter la logique plutôt que corriger le mécanisme

Plutôt que de « traiter » au sens d’une réparation, il s’agit d’entendre la construction délirante comme tentative de refaire monde. La clinique qui s’en déduit:

• se méfier des manœuvres d’« adaptation » qui nient la structure ;

• soutenir le sujet dans ses inventions (points d’arrimage, nominations, bricolages symboliques) ;

• ne pas confondre l’urgence (toujours nécessaire parfois) avec la théorie (toujours nécessaire).

Éthique — Refus de la précipitation thérapeutique

La phrase prescrit une éthique du temps : suspendre le zèle du « remède » tant que le lieu du symptôme — sa grammaire — n’a pas été situé. La psychanalyse ne s’origine pas dans l’empire d’une procédure, mais dans l’écoute de la lettre : la vérité s’y présente, même dans la psychose, sous forme de structure, non de signe organique ou de pur non-sens.

Séance du 23 novembre 1955

« Je crois que plus on essaie de se rapprocher de l’histoire de la notion de paranoïa, plus on s’aperçoit de son caractère hautement

significatif, de l’enseignement qu’on peut tirer du progrès, même en l’absence de progrès, comme vous voudrez, qui ont caractérisé le mouvement psychiatrique. »

Paranoïa : un révélateur pour l’histoire de la psychiatrie

Dès l’entame de cette deuxième séance, Lacan souligne combien la notion de paranoïa est révélatrice. Elle condense, dit-il, « l’enseignement qu’on peut tirer du progrès, même en l’absence de progrès », formule paradoxale qui met en cause le discours médical de son époque. Autrement dit, l’histoire de la paranoïa montre moins une accumulation linéaire de savoirs qu’un mouvement de déplacements, de contradictions, de retours en arrière, où se dévoile la difficulté qu’a la psychiatrie à situer la folie.

La paranoïa comme “folie” au sens commun

Lacan insiste sur le fait que le mot « folie » est longtemps resté synonyme de paranoïa. Ce n’est pas une simple curiosité lexicale : c’est l’indice que la paranoïa occupe une place paradigmatique, comme figure la plus manifeste de la folie. À travers elle se joue la manière dont la société nomme, reconnaît et enferme ce qui échappe au partage du sens. Ainsi, la paranoïa n’est pas seulement un objet médical : elle est au cœur de la manière dont la culture elle-même pense la folie.

Un enseignement pour la psychanalyse

Pour Lacan, cette ambiguïté historique a une valeur de vérité : si la psychiatrie s’est longtemps heurtée à la définition de la paranoïa, c’est que celle-ci met à nu quelque chose de la structure du sujet. Dans la paranoïa, le délire n’est pas un chaos : il se présente avec une logique implacable, une construction parfois plus cohérente que la réalité elle-même. Ce paradoxe — une folie rationnelle — est ce qui intéresse Lacan, car il oblige à penser le délire comme une production signifiante, et non comme simple altération.

Séance du 30 novembre 1955

« La comparaison qu’on peut faire du psychanalyste avec un dépotoir est justifiée, car en effet il faut qu’il “encaisse” au cours des journées des propos, des discours assurément de valeur douteuse, et bien plus encore pour le sujet qui le lui communique.»

Le psychanalyste comme “dépotoir” : une image paradoxale

Lacan ouvre cette séance sur une provocation. Comparer l’analyste à un “dépotoir” semble d’abord injurieux, mais c’est en fait une métaphore exacte de sa fonction. L’analyste reçoit les paroles les plus douteuses, les plus chargées d’angoisse ou de honte, celles que le sujet n’oserait confier à personne d’autre. Ce qu’il “encaisse” n’est pas de l’ordre du savoir purifié, mais de l’ordure signifiante, de ce qui, pour le patient, semble déchet.

Une fonction d’accueil du reste

Ce que Lacan indique ici, c’est que l’analyste occupe une place spécifique : il est celui qui accueille ce que le discours commun rejette. Le “dépotoir” n’est pas une insulte, mais la désignation d’un lieu où viennent se déposer les restes du discours, ces fragments refoulés, honteux, ou insensés. C’est précisément parce qu’il accepte cette position que l’analyste peut ouvrir l’espace de l’inconscient.

Leçon éthique et clinique

Cliniquement, cela signifie que l’analyste doit renoncer à toute posture narcissique. Il n’est pas un maître qui corrige, mais un réceptacle où les signifiants rejetés peuvent trouver à se dire. Loin de mépriser ces “déchets”, il en reconnaît la valeur de vérité. Éthiquement, cela définit une humilité radicale : l’analyste ne brille pas de sa propre lumière, il tient sa place dans l’ombre, là où l’ordure du discours peut être déposée et lue.

Séance du 7 décembre 1955

« Il est bien clair qu’un névrosé n’a pas les mêmes rapports avec la réalité qu’un psychotique dont le caractère clinique est précisément de vous donner, de vous communiquer, de vous rendre compte de la relation avec la réalité profondément pervertie, c’est ça que l’on appelle le délire. »

La réalité comme lieu de clivage entre névrose et psychose

Avec cette formule, Lacan explicite l’un des points nodaux du séminaire : la distinction entre névrose et psychose se joue dans le rapport à la réalité. Le névrosé ne nie pas le monde extérieur, mais il le contourne, l’évitant partiellement au moyen du refoulement, des compromis et des symptômes. Le psychotique, au contraire, montre une rupture plus radicale : son délire est le signe d’un rapport à la réalité « profondément perverti ».

La valeur du délire

Il est frappant que Lacan souligne que le délire « vous donne, vous communique, vous rend compte » de ce rapport particulier. Le délire n’est donc pas simple retrait hors du monde, mais une élaboration qui témoigne, qui montre la faille structurale du lien à la réalité. C’est pourquoi il faut l’écouter : non comme une absurdité, mais comme une tentative de symbolisation. Là où le refoulement échoue, la psychose construit, dans le délire, une nouvelle réalité.

Freud et la logique des structures

Lacan s’appuie sur deux textes de 1924 (Névrose et psychose et La perte de la réalité dans les névroses et les psychoses) pour fonder cette distinction. Freud y indiquait déjà que la différence ne tient pas à une question quantitative, mais à une organisation différente des rapports du sujet à la réalité. Lacan radicalise cette idée : la névrose est liée au refoulement,

la psychose à la forclusion. Dans les deux cas, c’est le symbolique qui organise le rapport au réel, mais selon des modalités divergentes.

Enjeux cliniques

Cette précision a des conséquences décisives : en analyse, on ne peut pas aborder un psychotique comme on aborde un névrosé. Le transfert ne s’organise pas de la même façon, le rapport à la parole est différent. Le clinicien doit reconnaître que ce qui se dit dans le délire est à la fois une perte et une création, une « perversion » du lien à la réalité qui reste une construction signifiante.

Séance du 14 décembre 1955

« L’autre jour nous avons eu un malade grave, cas clinique que je n’ai certainement pas choisi, mais qui était extrêmement intéressant parce qu’il faisait en quelque sorte jouer à ciel ouvert la relation d’inconscient dans sa difficulté d’arriver à passer dans le discours analytique. »

La clinique comme scène ouverte

Dans cette séance, Lacan part d’une présentation de malade pour dégager une leçon théorique. Il insiste sur le fait que le patient « faisait jouer à ciel ouvert » la relation à l’inconscient : ce qui, chez d’autres, se traduit par des mécanismes refoulés et donc moins immédiatement visibles, se donne ici de façon directe, exposée, sans médiation. La clinique de la psychose se

présente alors comme un théâtre où l’on voit fonctionner, sans voile, ce qui dans la névrose demeure recouvert.

Le problème du passage au discours analytique

La difficulté du patient n’est pas seulement de supporter son symptôme, mais de faire passer ce qui surgit de l’inconscient dans un « discours analytique ». Lacan souligne ici la spécificité du travail analytique avec des sujets psychotiques : le transfert et la mise en mots ne vont pas de soi. L’inconscient ne se traduit pas spontanément dans les coordonnées symboliques de la cure.

Langue, dialecte et clôture familiale

L’exemple est d’autant plus significatif que ce patient vivait dans un usage exclusif du dialecte corse, langue fermée qui avait renforcé l’isolement symbolique de sa famille. L’usage exclusif de ce dialecte, dans un univers parental refermé sur lui-même, empêchait l’ouverture à l’ordre symbolique plus vaste, et jouait comme un facteur aggravant dans la difficulté à inscrire son expérience dans le langage commun. Lacan montre ainsi combien la dimension linguistique concrète (ici un dialecte particulier) peut influencer la structure psychique et ses possibilités de symbolisation.

Une leçon pour l’analyste

Cette vignette clinique illustre la thèse centrale de Lacan : la psychose dévoile en plein jour ce que la névrose masque par le refoulement. Pour l’analyste,

l’enjeu n’est pas de plaquer une grille explicative, mais d’entendre comment le sujet, même dans un cadre restreint et singulier, tente de donner forme à son rapport à l’Autre. La psychose est ainsi un « laboratoire» où se lisent de manière nette les mécanismes fondamentaux du discours inconscient.

Séance du 21 décembre 1955

« Je me suis rendu compte que vous aviez eu une petite difficulté semble-t-il, au passage de la différence de potentiel entre mon discours en particulier et la lecture, pourtant passionnante, des écrits du Président Schreber. »

Entre le discours de Lacan et le texte de Schreber

Dans cette séance, Lacan revient sur l’expérience des semaines précédentes : la confrontation directe avec les Mémoires d’un névropathe de Schreber. Il observe que ses auditeurs ont eu du mal à suivre la continuité entre son propre enseignement et le texte du président délirant. Ce constat est révélateur : le discours analytique et le texte délirant ne se superposent pas immédiatement, même si l’un éclaire l’autre.

La méthode de lecture en question

Lacan envisage alors de modifier sa méthode. Plutôt que de lire Schreber d’un bout à l’autre, il faudrait, dit- il, « faire le choix de ce qui est articulé dans l’ensemble du texte ». Il reconnaît ainsi qu’un commentaire linéaire ne suffit pas : il faut dégager des points de

structure, repérer ce qui, dans le délire, fait fonction de logique. Le travail analytique, comme le travail pédagogique, exige un tri, une sélection signifiante.

Un séminaire sous le signe de l’affection et de la tradition

Lacan confesse aussi qu’il n’était pas décidé à donner cette séance, mais qu’il l’a fait « entraîné par [sa] grande affection » pour ses auditeurs, et par la tradition d’offrir, avant les vacances, une « petite lecture ». Cette confidence donne un ton particulier : loin de la posture magistrale, Lacan se situe dans un rapport vivant avec ses élèves, attentif à leur difficulté et soucieux d’adapter son discours.

Enjeux pour la lecture de la psychose

Cette mise au point méthodologique révèle la difficulté mais aussi la fécondité de la lecture des textes psychotiques. Le délire ne se livre pas immédiatement comme une théorie prête à l’emploi, il nécessite une extraction structurale. La tâche de l’analyste, comme celle de l’enseignant, est de dégager dans ce foisonnement ce qui constitue la logique du sujet. L’exemple de Schreber n’est pas seulement un cas : il est une école de lecture, qui oblige à affiner sans cesse la méthode analytique.

Séance du 11 janvier 1956

« Je pourrais vous dire que je suis ici pour vous rappeler qu’il convient de prendre au sérieux notre expérience, que le fait d’être psychanalyste ne vous dispense pas d’être intelligents et sensibles.»

L’exigence éthique et intellectuelle de l’analyste

Dans cette phrase d’ouverture, Lacan recentre son auditoire. Être psychanalyste n’autorise pas à s’abriter derrière quelques mots-clés appris — « inconscient », « pulsion », « défense » — mais impose au contraire une vigilance redoublée. L’expérience analytique exige d’être pensée avec sérieux, ce qui suppose à la fois l’intelligence conceptuelle et une sensibilité clinique fine.

Contre la paresse des catégories

Lacan dénonce une tentation permanente : utiliser les concepts analytiques comme des étiquettes rassurantes plutôt que comme des opérateurs de pensée. Réduire l’inconscient à un slogan, c’est précisément manquer son enseignement. La psychanalyse ne peut vivre que d’une reprise incessante de ses catégories, en acte, dans l’expérience, et non dans leur répétition mécanique.

Un séminaire comme travail, non comme rituel

Ce rappel s’inscrit dans la pédagogie lacanienne : son séminaire n’est pas un rituel d’appartenance, mais un exercice de pensée, une « promenade » exigeante dans des lieux difficiles. L’analyste ne doit jamais se contenter d’une routine interprétative : il est sommé d’inventer, de penser, de se laisser affecter.

Conséquences cliniques

Cette insistance a une valeur clinique directe. Face à un patient psychotique, l’analyste ne peut se réfugier dans des schémas tout faits : il doit entendre la singularité du discours, son invention, sa logique propre. L’intelligence n’est pas ici une faculté abstraite, mais la capacité de suivre pas à pas la construction signifiante du sujet. La sensibilité n’est pas une empathie vague, mais l’attention à la résonance des mots, aux nuances qui ouvrent l’accès à la vérité de l’inconscient.

Séance du 18 janvier 1956

« J’avais l’intention de pénétrer dans l’essence de la folie, et j’ai pensé qu’il y avait là une folie. Mais je me suis rassuré en me disant que ce que nous faisons n’est pas une entreprise aussi isolée et donc aussi hasardeuse, mais que nous avons dans ce sens quelques exemples. »

L’essence de la folie : une quête risquée mais guidée

Lacan ouvre cette séance sur une formule frappante : chercher « l’essence de la folie » pourrait être une folie en soi. Il reconnaît le danger de se perdre dans un excès spéculatif ou dans une quête métaphysique impossible. Pourtant, il tempère aussitôt ce vertige : la psychanalyse n’est pas une aventure solitaire, elle hérite de Freud et de quelques exemples cliniques fondateurs qui tracent déjà un chemin.

Entre spéculation et clinique

Cette mise en garde indique le positionnement précis de Lacan. Il ne s’agit pas d’ériger une essence abstraite de la folie, mais de s’orienter à partir des phénomènes cliniques concrets, comme le délire de Schreber. La psychanalyse est une recherche qui se soutient de l’expérience, même si elle vise à élaborer une logique générale de la psychose. C’est dans ce va-et-vient entre cas et structure que se joue la fécondité de la méthode.

La folie comme miroir du sujet

Dire que la folie a une « essence », c’est rappeler qu’elle n’est pas un accident marginal de la condition humaine, mais une possibilité inscrite dans la structure du sujet. La psychose n’est pas en dehors de l’humain, elle en est un mode. Freud déjà l’avait compris : le délire, loin d’être absurde, reconstruit une cohérence là où un signifiant majeur manque. La folie révèle ainsi quelque chose d’universel : la dépendance du sujet au langage.

Éthique de la prudence et du courage

Cliniquement et éthiquement, Lacan place ses auditeurs dans une tension : ne pas s’aventurer à spéculer sans appui, mais ne pas reculer non plus devant l’exigence de penser la psychose. L’analyste doit être prudent — pour ne pas sombrer dans la confusion — mais courageux — pour oser affronter ce qui, dans la folie, touche à l’énigme même du sujet. C’est ce double mouvement qui fonde la valeur du séminaire.

Séance du 25 janvier 1956

« On pourrait quand même entrer ensemble dans ce texte de SCHREBER, parce qu’aussi bien pour nous le cas SCHREBER, c’est le texte de SCHREBER. »

Schreber comme texte fondateur

Lacan ouvre la séance en rappelant l’évidence : pour comprendre la psychose, il ne faut pas seulement se référer à des catégories théoriques, mais lire Schreber lui-même. Le cas n’est pas un simple exemple, il est un texte. Ce statut de texte est essentiel : il signifie que le délire s’écrit, qu’il a une cohérence propre, qu’il se donne comme une production signifiante qui mérite d’être lue avec la même attention qu’une œuvre.

Le délire comme écriture, non comme symptôme isolé

Dire que « le cas Schreber, c’est le texte de Schreber », c’est affirmer que l’analyse ne peut pas faire l’économie de la lettre du délire. L’analyste ne doit pas se contenter de reconstruire une théorie a posteriori : il doit se confronter à l’écriture même du psychotique, à son style, à sa logique. Le délire ne parle pas seulement à travers les symptômes ; il se formule, il s’écrit, il produit une œuvre où le sujet s’inscrit tout entier.

De Freud à Lacan : continuité et déplacement

Freud avait déjà posé cette exigence en 1911, lorsqu’il fit du texte de Schreber la matière même de son analyse. Lacan reprend cette méthode, mais en y introduisant une lecture structurale : il s’agit de voir comment le délire organise un monde, recompose un ordre symbolique, supplée à une défaillance du Nom-

du-Père. Là se révèle la fonction du langage : le délire reconstruit un univers signifiant, avec une rigueur parfois plus implacable que la réalité partagée.

Conséquences cliniques et éthiques

Cette insistance de Lacan a une portée clinique : écouter un patient psychotique, c’est reconnaître que son discours n’est pas un bruit absurde, mais un texte en construction. Chaque phrase, chaque néologisme, chaque articulation a valeur de lettre, et doit être accueillie comme telle. Éthiquement, cela implique de ne pas réduire le psychotique à son déficit, mais de reconnaître en lui un auteur : auteur d’un texte singulier qui donne à lire sa vérité.

Séance du 1er février 1956

« Je disais que “Le mot me manque.”, qui nous paraît si naturel, est noté dans SAUMAIZE comme étant sorti des “ruelles des Précieuses”, et était considéré à cette époque comme si remarquable que l’auteur même en a noté l’apparition en le restituant à SAINT-AMAND. »

La genèse culturelle d’une expression courante

Lacan attire l’attention sur un détail linguistique qui paraît trivial mais qui, à ses yeux, a une portée décisiv : l’expression « Le mot me manque ». Ce qui nous semble naturel, banal même, est en réalité une invention historique, repérable dans la littérature précieuse du XVIIᵉ siècle. Autrement dit, les manières

de dire, loin d’être des évidences universelles, sont des créations inscrites dans une histoire du langage.

Clinique de la psychose et invention langagière

Cette remarque se situe dans le prolongement de la lecture de Schreber : lorsque celui-ci dit que « les voix lui signalent qu’il leur manque quelque chose », Lacan rapproche cette formule de l’histoire de la langue. Le point est crucial : dans la psychose, l’invention verbale ou l’usage singulier d’une expression ne relèvent pas seulement d’une bizarrerie individuelle, mais s’inscrivent dans la plasticité du langage. La psychose révèle de manière exacerbée ce que la langue, en tant qu’histoire et création, porte toujours en elle : la possibilité de se réorganiser autrement.

Dimension structurale : le signifiant comme créateur

En relevant ces expressions nées dans les « ruelles des Précieuses », Lacan illustre sa thèse : le signifiant ne se contente pas de refléter la réalité, il crée des positions nouvelles du sujet. « Le mot me manque » : voilà une formule qui thématise le rapport du sujet au signifiant, et qui met en jeu directement le manque au cœur du langage. Elle est ainsi l’illustration parfaite de ce qui, dans la psychose, se manifeste de façon radicale : la dépendance du sujet à l’ordre symbolique.

Conséquences pour la lecture analytique

Pour l’analyste, cette observation a un double intérêt. Elle montre d’abord que les productions du psychotique — mots nouveaux, formules étranges —

doivent être prises au sérieux comme créations signifiantes. Elle rappelle ensuite que la langue elle- même est faite d’inventions, de surgissements qui deviennent ensuite “naturels”. Il n’y a donc pas de frontière absolue entre l’innovation du délire et l’évolution ordinaire du langage : la psychose met simplement à nu, de façon dramatique, ce qui est constitutif du langage en général.

Séance du 8 février 1956

« Il semble qu’on trouve que j’ai été un peu vite la dernière fois en faisant état d’une remarque du Président SCHREBER, et en paraissant sanctionner son opportunité : il s’agissait de la toute-puissance divine et de l’omniprésence divine. Je faisais remarquer que cet homme pour qui l’expérience de Dieu est toute entière discours, se posait précisément des questions à propos de ce qui dans les événements peut se trouver le plus au joint de l’usage de ce que nous appelons le symbole, en l’opposant au réel.»

Schreber et l’expérience de Dieu comme discours

Lacan revient sur un point qu’il avait jugé peut-être trop rapidement lors de la séance précédente : l’expérience que Schreber fait de Dieu. Il insiste : pour Schreber, Dieu n’est pas une abstraction théologique, mais une réalité vécue « toute entière discours ». Autrement dit, la présence divine se manifeste sous la forme de messages, de paroles, de signes. Ce n’est pas le silence d’un Absolu, mais le trop-plein d’un interlocuteur qui parle.

Symbolique et réel : une tension constitutive

Ce passage met au jour la distinction lacanienne entre le symbolique et le réel. Schreber bute sur une question: comment comprendre que Dieu, qui est censé tout savoir, puisse « prévoir le numéro qui sortira à la loterie » ? Cette objection, qui pourrait sembler triviale, est en réalité décisive : elle montre que le patient s’efforce de penser la cohérence entre le discours symbolique et l’aléa du réel. Le délire révèle ainsi la difficulté fondamentale de l’articulation entre signe et événement.

La valeur de vérité du délire

Lacan ne ridiculise pas l’objection de Schreber, il la prend au sérieux. Le délire met en scène, sous une forme exacerbée, une aporie qui touche tout sujet : comment inscrire le réel dans le langage ? L’obsession du numéro de loterie est l’équivalent délirant de notre difficulté commune à comprendre le hasard, à lui donner un sens. Ici encore, le psychotique n’est pas étranger à la vérité du langage ; il en pousse simplement la logique à ses limites.

Conséquences cliniques et théoriques

Pour l’analyste, ce passage est exemplaire. Il rappelle que le délire, même lorsqu’il prend des formes étranges ou absurdes, met en jeu une logique structurée. L’expérience de Dieu « toute entière discours » montre que la psychose est une expérience radicale du langage : l’Autre n’est plus simplement un lieu structurant, il devient un interlocuteur absolu, omniprésent, intrusif.

Comprendre cela permet de saisir pourquoi la parole du psychotique est à la fois fascinante et effrayante : elle est le miroir déformant de la condition commune du sujet parlant.

Séance du 15 février 1956

« Nous avons abordé le problème des psychoses sous l’aspect “structures freudiennes des psychoses”. Ce titre est, si je puis dire, modeste, je veux dire qu’il ne va pas même là où pointe réellement notre investigation, ce que nous cherchons à tout instant, ce qui sera évidemment l’objet de notre recherche, c’est l’économie des psychoses. »

Contexte dans l’économie du Séminaire

Cette phrase ouvre une orientation décisive dans le Séminaire III, Les Psychoses. Lacan précise qu’il ne s’agit pas seulement de revisiter les catégories cliniques héritées de Freud, mais d’aller au-delà du titre qu’il donne lui-même à son enseignement : « structures freudiennes ». Ce terme de « structure » désigne l’organisation signifiante, la manière dont le langage conditionne la constitution subjective et ses défaillances. Mais Lacan signale ici qu’il vise un horizon plus profond : l’économie des psychoses, c’est-à-dire le régime dynamique, la logique interne qui anime et organise le délire.

Concept central : l’“économie”

Employer le mot « économie » revient à mobiliser une notion centrale chez Freud — Triebökonomie, économie des pulsions — où l’inconscient est pensé comme un système de circulation, de redistribution et de régulation des énergies psychiques. Pour Lacan, il ne s’agit plus seulement d’énergies, mais de signifiants : comment les éléments du langage s’articulent-ils, se redistribuent-ils, se refusent ou se déplacent-ils dans la psychose ? Le délire n’est pas un simple tableau clinique mais un ordre où les signifiants trouvent une organisation particulière, avec ses lois, ses ruptures, ses blocages.

Ancrage dans la tradition (Freud, philosophie, littérature)

Freud, dans son texte sur le cas Schreber (Psychoanalytische Bemerkungen über einen autobiographisch beschriebenen Fall von Paranoia, 1911), avait déjà montré que la psychose ne relève pas d’une simple déficience biologique ou d’un déficit organique, mais d’une opération symbolique, un rapport au langage et à la nomination. En parlant d’« économie », Lacan relit Freud mais déplace la perspective : il introduit un registre structuraliste. Cette économie psychotique peut être rapprochée de la philosophie hégélienne de la médiation (où l’esprit s’accomplit par ses propres négations), mais aussi de la pensée littéraire : le délire de Schreber, comme une langue fondamentale, se lit comme une œuvre, dont l’économie interne révèle une cohérence.

Conséquences cliniques et éthiques

Pour la pratique analytique, ce déplacement est capital. Si le psychanalyste s’en tenait seulement à « la structure », il risquerait de figer la psychose dans une typologie — paranoïa, schizophrénie, mélancolie — sans saisir ce qui anime le sujet dans son rapport singulier au langage. L’économie des psychoses implique au contraire d’interroger la façon dont le signifiant circule ou échoue à circuler, comment le refoulé n’opère pas de la même manière que dans la névrose mais fait retour dans le réel (Verwerfung). Clinique et éthique s’entrelacent : le psychanalyste ne doit pas réduire le délire à une déficience, mais le reconnaître comme tentative de rétablissement, comme effort de symbolisation au sein d’une économie propre.

En somme, cette phrase marque un seuil : Lacan redéfinit son projet, indiquant que l’analyse des psychoses ne doit pas seulement repérer leurs structures, mais élucider leur économie, c’est-à-dire le moteur signifiant qui les régit.

Autre citation du 15 février 1956

« La structure apparaît dans ce qu’on peut appeler au sens propre le phénomène, dans la façon dont le délire, par exemple dans la psychose, se présente lui-même. Il est tout à fait concevable, il serait même surprenant que quelque chose de la structure n’y apparaisse pas. »

Lacan insiste ici sur le rapport entre structure et phénomène. Dans le cas de la psychose, le délire n’est pas seulement une apparence trompeuse, ni une simple surface de symptômes ; il est le lieu même où

transparaît la structure inconsciente. Dire que « la structure apparaît dans le phénomène » revient à récuser l’opposition classique entre profondeur et surface : ce n’est pas derrière le délire que se cacherait la vérité de la psychose, mais dans le délire lui-même que se lit la logique structurale qui régit le sujet.

On mesure ici la distance avec la phénoménologie psychiatrique de Jaspers, qui accordait au phénomène une valeur descriptive immédiate, presque sacrée, qu’il fallait « respecter dans son existence ». Lacan, lui, introduit un regard scientifique hérité de Freud : ne pas se contenter du donné phénoménal, mais y chercher le fonctionnement du signifiant, la logique de l’Autre. Le délire est alors moins un voile qu’une écriture, moins une déviation que l’actualisation d’une structure.

Freud, dans le cas Schreber, avait montré que le délire peut être lu comme un système de pensée doté de règles précises. Lacan radicalise ce point : il n’y a pas à se méfier du délire comme d’une errance, il faut le prendre comme une mise en forme signifiante de la structure. On pourrait dire, en reprenant un parallèle littéraire, que le délire fonctionne comme un texte poétique : il exhibe dans ses constructions et ses néologismes les lois mêmes qui le constituent, tout comme la poésie révèle la structure du langage par l’invention verbale.

Cliniquement, cela conduit l’analyste à une position éthique très particulière : écouter le délire non comme un bruit à éliminer, mais comme une voie d’accès à l’économie de la psychose. C’est dans la forme du

discours psychotique que se révèlent les points de forclusion, les béances du symbolique, et les tentatives du sujet de reconstruire un ordre autour de ce manque. L’analyste ne vise donc pas à normaliser ou corriger, mais à lire dans le délire les traces de la structure.

Séance du 14 mars 1956

« Je vous rappelle que nous en sommes arrivés au point où, par l’analyse - au sens courant du mot - du texte de SCHREBER nous avons mis de plus en plus fortement l’accent sur l’importance des phénomènes de langage dans l’économie de la psychose. »

Lacan indique ici clairement le déplacement de son enseignement : le délire de Schreber n’est pas à lire comme un contenu psychologique, mais comme une mise en jeu des phénomènes de langage. La psychose n’est pas un simple déficit ni une perte de contact avec la réalité, mais un mode spécifique d’organisation où la langue fait apparaître ses mécanismes dans toute leur nudité. Le « texte de Schreber » devient alors paradigmatique : il s’agit d’un discours où se donne à lire la relation du sujet au signifiant.

En soulignant que ces phénomènes appartiennent à « l’économie de la psychose », Lacan prolonge ce qu’il annonçait le 15 février : il ne suffit pas de repérer une structure, il faut voir comment le langage circule, échoue ou se dédouble dans la psychose. La voix, le néologisme, la prolifération verbale, le surgissement hallucinatoire : tout cela indique une redistribution des places du sujet dans le champ du signifiant.

Ce passage témoigne aussi du rapport direct entre théorie et clinique : la psychose est le lieu où la structure du langage se révèle avec le plus de force. Dans le cas Schreber, ce n’est pas l’expérience médicale qui nous apprend, mais l’écriture elle-même, sa syntaxe, ses inventions lexicales. Lacan inscrit ici la lecture psychanalytique dans une filiation avec la linguistique et la philosophie du langage, mais il en déplace la portée : c’est le délire qui devient le terrain d’expérimentation où s’éprouve la dépendance radicale du sujet au signifiant.

Séance du 21 mars 1956

« Je compléterai mon propos d’hier soir : la formation de l’analyste, de ce qui constituerait ses lieux propres, avec transmission de cette science que j’ai nommée très précisément, et dont la caractéristique générale est d’être ordonnée par la linguistique. »

Lacan revient ici sur une conférence prononcée la veille, pour insister sur un point central : la formation de l’analyste doit être conçue comme une transmission d’une science. Et il précise cette science : elle est « ordonnée par la linguistique ». Cette formule est capitale pour comprendre le moment historique de son enseignement. À partir du Séminaire III, Lacan inscrit la psychanalyse dans une filiation avec les sciences du langage. Non pas que la psychanalyse soit réductible à la linguistique, mais elle en reçoit sa logique structurante : l’inconscient se manifeste comme un

réseau de signifiants, régis par des lois analogues à celles que Saussure ou Jakobson ont mises au jour dans la langue.

La linguistique devient ainsi la discipline-pilote permettant de situer les phénomènes psychotiques. Car dans la psychose, c’est le langage lui-même qui se défait ou se réinvente : néologismes, voix hallucinées, équivoques prises au pied de la lettre. Ces symptômes ne sont pas seulement cliniques, mais linguistiques dans leur texture. L’analyste doit donc se former à lire ces productions comme des textes, et non comme des déviances organiques.

On perçoit aussi la visée éthique : former un analyste, ce n’est pas l’armer d’un savoir médical ou psychologique, mais l’initier à une pratique de lecture. Lire le discours du patient comme un texte où la structure inconsciente se dévoile. De là, l’analyste se distingue radicalement du psychiatre, car sa « science » n’est pas celle des comportements observables mais de l’articulation signifiante.

Cette référence à la linguistique est contemporaine du moment où, dans la culture française, se constitue le structuralisme. Lacan s’inscrit aux côtés de Lévi- Strauss et de Jakobson dans ce mouvement qui cherche à dépasser la phénoménologie en objectivant les structures symboliques. Mais son accent est unique : c’est dans la clinique de la psychose que se vérifie le mieux la dépendance du sujet au langage.

En somme, cette phrase relie directement la question de la formation de l’analyste au cœur de la thématique du séminaire : comprendre les psychoses, c’est comprendre la manière dont le langage les constitue et les gouverne.

Séance du 11 avril 1956

« Incroyable, quand on y regarde de près, est le soin pris par la nature pour permettre l’usage de la parole. »

Lacan choisit d’ouvrir ce nouveau trimestre avec une épigraphe de Cicéron, tirée du De natura deorum. Le détour par l’Antiquité n’est pas anecdotique : il souligne à quel point la parole est déjà pour les anciens une énigme et un miracle de la nature. L’« usage de la parole » n’est pas présenté comme une faculté secondaire, mais comme une prouesse, fruit d’un « soin » de la nature. Ce choix indique l’axe de la reprise : placer la question du langage au centre de l’étude des psychoses.

Cette remarque condense le geste théorique de Lacan. La parole est ce qui distingue l’homme, mais aussi ce qui le divise et le constitue comme sujet. Dans la psychose, le langage ne se contente pas d’être un outil de communication : il devient la scène où se joue le destin du sujet, où apparaissent les failles, les dédoublements, les intrusions. L’exclamation de Cicéron permet à Lacan de rappeler que la parole n’est pas un donné naturel, mais une construction fragile et admirable, dont l’économie peut se dérégler.

On comprend pourquoi Lacan articule immédiatement cette citation avec son propos : l’étude des psychoses doit se faire « du point de vue structural », c’est-à-dire en considérant la parole comme un système régi par des coordonnées précises. La psychose met à nu la structure du langage : là où la névrose masque les mécanismes par le refoulement, la psychose les rend manifestes, parfois dans leur cruauté.

Le recours à Cicéron n’est pas ornemental, mais une manière de donner une résonance universelle à ce qui sera développé : le langage est le ressort essentiel de la condition humaine, et c’est par son trouble qu’on peut comprendre le phénomène psychotique.

Séance du 18 avril 1956

« Et c’est pour cela qu’en défendant et en ramenant au premier plan l’intérêt, l’attention sur le signifiant, nous ne faisons rien d’autre que de revenir au point de départ de l’expérience de la découverte freudienne. »

Lacan insiste ici sur ce qui constitue le cœur de sa lecture de Freud : le primat du signifiant. La découverte freudienne n’est pas seulement la mise en évidence de l’inconscient, mais la révélation de sa nature langagière. En affirmant que revenir au signifiant, c’est revenir à Freud, Lacan s’oppose aux dérives post-freudiennes qui ont psychologisé, biologisé ou adaptativisé la psychanalyse.

Ce rappel a une portée décisive dans le Séminaire sur les psychoses. Car c’est précisément dans la psychose que le signifiant surgit dans sa force brute : hallucinations verbales, voix étrangères, prolifération de néologismes. La psychose montre, à ciel ouvert, ce que la névrose voile par le refoulement : le sujet dépend entièrement de l’ordre du signifiant. C’est pour cela que Lacan peut dire que l’expérience clinique la plus radicale n’est pas la psychologie descriptive, mais le repérage de la logique signifiante qui gouverne le délire.

Cette perspective donne au signifiant une valeur structurale et dynamique. Il n’est pas seulement une étiquette qui désigne, mais une instance qui détermine le sujet, qui le fait être ou vaciller. La psychose témoigne de ce pouvoir, car lorsque le signifiant du Nom-du-Père est forclos, c’est tout l’édifice symbolique qui s’effondre et que le réel fait retour sous des formes hallucinées. Ainsi, défendre le primat du signifiant, c’est défendre la spécificité de la psychanalyse face aux autres discours de la psychiatrie.

On peut entendre dans cette formule une exigence éthique pour l’analyste : ne jamais céder sur ce qui fonde son acte. Lire les signifiants du patient, même quand ils paraissent dénués de sens, c’est être fidèle à l’invention freudienne. La « découverte » de Freud, rappelle Lacan, n’est pas un contenu particulier, mais une méthode : entendre dans le langage ce qui échappe au sujet et pourtant le constitue.

Séance du 25 avril 1956

« Bien entendu, c’est d’un certain rapport à l’Autre comme manquant, comme déficient qu’il s’agit. »

Cette phrase condense l’axe majeur de la leçon : Lacan relie la psychose non pas à une déficience organique ou à un trouble purement descriptif, mais à une atteinte dans la relation à l’Autre. Plus précisément, il désigne l’Autre comme « manquant » ou « déficient ». On entend ici l’opération de forclusion du Nom-du-Père : ce signifiant primordial qui, lorsqu’il est absent, laisse le sujet sans point d’ancrage symbolique. Ce n’est pas le sujet qui manque quelque chose, mais c’est l’Autre lui-même qui, dans sa structure, se révèle défaillant.

Cette perspective inverse les catégories psychiatriques classiques. Alors que la clinique descriptive voit dans la psychose un déficit de fonctions, Lacan montre que c’est un rapport structural au symbolique qui est en jeu. L’Autre n’offre plus au sujet le cadre de reconnaissance et de stabilisation dont bénéficie le névrosé. D’où l’irruption d’un réel brut, qui prend la forme de voix, d’images délirantes, ou d’une logique nouvelle construite par le patient.

Cette idée prolonge ce qu’on peut lire chez Hegel : le manque n’est pas extérieur à la structure, il en est la vérité. Mais Lacan radicalise en situant ce manque dans l’Autre lui-même. Clinique et théorie se rejoignent : Schreber, par exemple, invente un système délirant qui tente de suppléer cette défaillance symbolique.

Éthiquement, cette position change le rôle de l’analyste. Celui-ci ne vient pas combler le manque, mais reconnaître le lieu d’où il opère. La tâche est de lire la construction du sujet, de respecter la tentative de suppléance, et de ne pas imposer une normalisation imaginaire. C’est ainsi que l’analyste se distingue du psychiatre : il ne corrige pas une déficience, il accompagne un sujet qui s’invente un monde à partir d’un défaut dans l’Autre.

Séance du 2 mai 1956

« Sie lieben also den Wahn wie sich selbst das ist Geheimnis. »
« Ils aiment ainsi leur délire comme ils s’aiment eux-mêmes, tel est le secret. »

Cette formule, reprise par Freud dans sa correspondance à Fliess, met en lumière une vérité clinique que Lacan va déployer tout au long de la séance : le délire n’est pas seulement un accident pathologique, il est investi d’amour par le sujet. Dans la psychose, le délire n’est pas rejeté comme une anomalie étrangère : il devient miroir, prolongement et parfois fondement de l’existence du sujet.

On touche ici à la dimension narcissique du délire. Si « l’on aime son délire comme soi-même », c’est que le délire, loin d’être une perte du moi, constitue un supplément vital qui réorganise le rapport du sujet au monde. Schreber illustre parfaitement cette logique : son système délirant n’est pas une construction

secondaire, mais la tentative d’édifier un univers cohérent où sa subjectivité trouve un appui. Le délire est en ce sens une œuvre, un travail de symbolisation qui protège de l’effondrement.

Lacan invite donc à une relecture éthique : il ne s’agit pas de dénoncer le délire comme mensonge ou erreur, mais de reconnaître en lui un mode de vérité subjective. « Secret » dit Freud : car c’est là le ressort intime de la psychose, que le sujet trouve dans son délire une forme d’amour de soi, une identification, une manière de subsister malgré la carence du signifiant du Nom-du-Père.

En arrière-plan, on retrouve la problématique du narcissisme freudien : l’amour de soi se transpose dans l’amour du délire. Là où le névrosé se débat avec son symptôme, le psychotique s’y adhère comme à une seconde peau. Cela bouleverse aussi la position de l’analyste : il ne peut pas viser la destruction du délire, car ce serait attaquer le lien même par lequel le sujet se soutient. L’acte analytique consiste plutôt à reconnaître cette fonction vitale et à permettre qu’elle soit lue comme écriture, comme travail de langage.

La citation de Freud sert à Lacan de point d’appui pour montrer que l’économie de la psychose passe par cette jouissance du délire : un attachement qui est à la fois aliénation et ressource, secret du rapport singulier du sujet à sa vérité.

Séance du 9 mai 1956

« J’ai essayé d’introduire ici sous le titre de l’opposition de la relation de similarité… dans le discours, dans les fonctions du langage… et de celle de contiguïté. »

Lacan ouvre cette séance en introduisant une distinction qu’il reprend à Jakobson : la relation de similarité et la relation de contiguïté. Ces deux axes structurent tout langage. La similarité fonde la métaphore, où un signifiant en remplace un autre par ressemblance ; la contiguïté fonde la métonymie, où un signifiant renvoie à un autre par voisinage, glissement, chaîne.

Ce déplacement est décisif dans son enseignement sur les psychoses. Car la structure du délire et des hallucinations verbales ne peut être comprise qu’en fonction de la manière dont le sujet est pris dans l’un ou l’autre de ces axes. Lorsque le Nom-du-Père est forclos, le sujet n’a plus l’ancrage symbolique qui stabilise la circulation des signifiants. Dès lors, les équivoques, les glissements, les prises « au pied de la lettre » prolifèrent, montrant la puissance de l’axe de contiguïté.

En introduisant Jakobson dans la lecture de Freud et de Schreber, Lacan affirme que la linguistique n’est pas une discipline voisine de la psychanalyse mais son alliée la plus directe. Les troubles psychotiques de la parole, loin d’être des déviances organiques analogues à l’aphasie, relèvent d’une perturbation dans la fonction

signifiante. L’analyste, dès lors, ne doit pas se contenter d’écouter les contenus, mais repérer ces lois formelles qui organisent le délire comme un langage.

Cette orientation rapproche la psychanalyse de la littérature et de la rhétorique : la psychose, par son délire, produit des figures de langage, mais poussées jusqu’à l’extrême, là où elles cessent d’être métaphore ou métonymie pour devenir expérience vécue. Schreber, encore une fois, illustre ce point : il ne « dit pas » métaphoriquement qu’il est le fils de Dieu, il l’est littéralement dans son système délirant.

La distinction de Jakobson, reprise par Lacan, offre un outil clinique majeur : comprendre le délire non comme un chaos, mais comme un discours réglé par des lois de langage, où la forclusion du Nom-du-Père a produit un déséquilibre irréversible.

Séance du 31 mai 1956

« Qu’à ce moment-là, c’est le moment le plus favorable pour la sortie, pour l’émergence… de lambeaux ou de bribes de phrases qui sont quelquefois pris dans l’expérience la plus immédiate, la plus récente, et qui n’ont à proprement parler aucune espèce de rapport significatif avec ce dont il s’agit. »

Lacan décrit ici un phénomène typique de la psychose: l’irruption de fragments de langage, des « bribes de phrases » surgissant sans lien avec le contexte. Ce

caractère « hors-sens » n’est pas un accident, mais une manifestation structurale. Là où, dans la névrose, le refoulement organise le retour du signifiant sous la forme déguisée du symptôme, la psychose montre une autre logique : des morceaux de signifiant se détachent, surgissent brutalement, et ne s’intègrent plus dans une trame signifiante cohérente.

Cliniquement, c’est ce qu’on observe dans les automatismes verbaux : phrases toutes faites, énoncés soudains, voix étrangères, qui s’imposent au sujet sans qu’il puisse en contrôler ni la pertinence ni l’adresse. Ces phénomènes fascinent Lacan car ils révèlent la structure du langage dépouillée de ses fonctions habituelles de communication. Le signifiant, désarrimé, se manifeste à l’état brut.

Lacan oppose ce constat à la démarche phénoménologique qui verrait dans ces bribes une simple description du vécu. Lui veut y lire la logique signifiante : si ces phrases surgissent, c’est que le sujet est en défaut dans sa relation au grand Autre. L’absence du Nom-du-Père laisse le sujet exposé à une parole qui n’est plus médiatisée, qui tombe directement du lieu de l’Autre.

Ce passage s’inscrit dans une filiation freudienne. Freud, dans l’Esquisse d’une psychologie scientifique et dans ses analyses du langage, avait déjà souligné le rôle des « restes diurnes » et des débris verbaux qui se logent dans les rêves. Mais dans la psychose, ce ne sont pas des restes intégrés dans une formation de

compromis : ce sont des lambeaux qui font effraction, sans couture.

Enfin, ce surgissement de fragments de langage peut être rapproché d’expériences littéraires modernes, de Joyce à Beckett, où la langue se brise en éclats, produisant une sorte d’« écriture de l’Autre ». Lacan pressent que la psychose, loin d’être un chaos, est un lieu privilégié pour saisir la matérialité du signifiant.

Séance du 6 juin 1956

« Le “tu” dans sa forme verbalisée, dans sa forme signifiante est loin, très très loin de se confondre et même de recouvrir… ce pôle que nous avons appelé le grand A, c’est-à-dire le grand Autre. »

Lacan met ici en garde contre une confusion possible entre le « tu » grammatical, adressé dans le discours, et le registre de l’Autre en tant que lieu du signifiant. Le « tu » n’est pas l’Autre : il peut l’évoquer, l’incarner provisoirement, mais il n’en est jamais la totalité ni le garant. L’Autre, en tant que champ du langage, déborde de toutes parts la simple adresse intersubjective.

Cette distinction est capitale dans l’étude des psychoses. Le délire se caractérise souvent par une personnalisation immédiate de la voix de l’Autre : l’Autre est entendu comme un « tu » persécuteur, ou comme un interlocuteur qui parle directement au sujet.

Or, Lacan montre que cette réduction est trompeuse : le psychotique confond la fonction signifiante impersonnelle de l’Autre avec une voix concrète, adressée à lui. De là surgissent les voix hallucinatoires, qui traduisent un effondrement de la médiation symbolique.

Philosophiquement, on retrouve ici la tension entre le langage comme structure impersonnelle (le « trésor des signifiants ») et le dialogue intersubjectif. Là où la linguistique de Saussure ou Jakobson peut rester au niveau de la structure, Lacan rappelle que, dans la clinique, cette structure prend chair dans l’adresse et peut se déformer tragiquement.

Cliniquement, cette remarque invite l’analyste à ne pas confondre le « tu » des énoncés psychotiques avec la place de l’Autre : c’est précisément cette confusion qui révèle la forclusion du Nom-du-Père. Faute d’un signifiant qui vienne symboliser la Loi, le sujet psychotique est exposé à un Autre qui n’est plus médiatisé, qui se présente comme une interpellation directe, sans filtre, et souvent persécutrice.

La phrase éclaire un des points les plus cruciaux de la clinique : la différence entre le « tu » comme interlocuteur et l’Autre comme lieu du langage. La psychose consiste précisément à ne pas supporter cette différence.

Séance du 13 juin 1956

« Je suis beaucoup plus moi. Avant j’étais un paramoi qui croyais être le vrai, et qui était absolument faux. »

Cette phrase, rapportée par Lacan à partir de la grammaire de Pichon et Damourette, illustre avec une intensité remarquable la question du moi et de ses duplications. Le terme « paramoi » – emprunté à cette patiente en analyse – condense de manière presque caricaturale la problématique freudienne : il existe un moi imaginaire, trompeur, qui se prend pour le « vrai », alors qu’il est radicalement faux. Le sujet, dans son progrès analytique, dit accéder à un « beaucoup plus moi », ce qui suggère un dégagement du leurre narcissique vers une position plus authentique.

Pour Lacan, cette formulation a une valeur exemplaire. Elle montre que l’analyse met au jour la duplicité du moi, la faille qui le traverse. Ce qui se dit dans le lapsus « paramoi » rejoint la thèse lacanienne selon laquelle le moi est fondamentalement aliéné dans l’image spéculaire. Le « faux moi » n’est pas une anomalie ponctuelle, mais la condition ordinaire de l’ego. Dès lors, le « beaucoup plus moi » ne désigne pas une essence retrouvée, mais le franchissement de cette illusion : reconnaître que ce qui paraissait vrai n’était qu’un masque.

Dans le cadre du Séminaire sur les psychoses, cette phrase prend un relief particulier. Elle montre comment le langage, jusque dans ses inventions

spontanées, témoigne de la structure du sujet. Le néologisme « paramoi » fonctionne comme un signe de la fracture entre l’ego imaginaire et le sujet divisé par le signifiant. La psychose rend cette fracture particulièrement lisible, car elle exhibe la défaillance de l’armature symbolique qui soutient d’ordinaire le moi.

L’exemple vaut plus qu’une simple curiosité grammaticale : il donne la clé de l’articulation entre clinique, linguistique et théorie du sujet. Le moi est un leurre, un « paramoi » ; l’analyse vise à amener le sujet à se décaler de cette méprise, non pour trouver une vérité pleine, mais pour reconnaître que son être est structuré par le manque et par le signifiant.

Séance du 20 juin 1956

« Bref, votre métier de psychanalyste vaut bien que vous vous arrêtiez un moment sur ce que parler veut dire, car enfin c’est un exercice pas tout à fait de la même nature… encore qu’il puisse apparemment s’en rapprocher… de l’exercice voisin de celui des récréations mathématiques auxquelles on n’accorde jamais assez d’attention. Cela a toujours servi à former l’esprit. »

Lacan insiste ici sur l’exigence de réflexion que le langage impose à l’analyste. « Ce que parler veut dire » ne peut pas être pris comme une évidence : la parole est à interroger dans sa structure, ses équivoques, ses effets de sens. Il compare cette attention à l’exercice des « récréations mathématiques », non pas pour réduire le langage à un calcul, mais pour rappeler que le jeu formel, les combinaisons apparemment ludiques,

révèlent une rigueur cachée. De même que les problèmes de mathématiques forment l’esprit à reconnaître des structures, l’étude du langage prépare l’analyste à saisir les articulations signifiantes qui apparaissent dans les discours psychotiques.

Ce parallèle souligne un point essentiel de sa démarche: la psychanalyse n’est pas seulement une clinique empirique, mais une discipline de lecture, où la précision et la rigueur formelle comptent autant que l’intuition. Dans la psychose, la prolifération des signifiants, les doubles sens, les failles de la syntaxe, tout cela demande un esprit formé à entendre la logique interne du discours, même lorsqu’elle semble absurde.

Cette phrase invite aussi à distinguer l’attitude psychanalytique de celle du psychiatre traditionnel. Là où la psychiatrie descriptive catalogue les symptômes, l’analyste s’arrête sur le détail du langage, sur les jeux de mots, sur les torsions grammaticales. C’est là que se manifeste la vérité du sujet. D’où la comparaison avec les mathématiques : derrière l’apparente gratuité se cache une rigueur structurale, une logique qu’il faut apprendre à déchiffrer.

Enfin, cette remarque a une portée éthique. Pour être analyste, il faut consentir à ce travail patient, presque scolaire, de formation de l’esprit. Non pas s’abandonner à la fascination du phénomène, mais exercer l’attention sur la structure signifiante. Dans les psychoses, cette attention n’est pas secondaire : elle est

la condition pour entendre la tentative du sujet de se reconstruire dans et par son langage.

Séance du 27 juin 1956

« Je commencerai mon petit discours hebdomadaire en vous engueulant, mais somme toute quand je vous vois là, si gentiment rangés à une époque si avancée de l’année, c’est plutôt ce vers qui me revient à l’esprit : “C’est vous qui êtes les fidèles…”. »

Par cette entrée mi-sévère, mi-ironique, Lacan joue sur le ton de l’adresse à son auditoire. L’« engueulade » qu’il promet est aussitôt modulée par un vers poétique où les auditeurs sont désignés comme des « fidèles ». Cette double tonalité — réprimande et reconnaissance — donne à sentir le transfert en jeu dans le séminaire lui- même. Les élèves, assidus malgré la fin de l’année universitaire, apparaissent comme une communauté rassemblée autour d’un discours, d’une parole qui les capte et les lie.

Lacan souligne ainsi une dimension fondamentale de l’enseignement analytique : il ne se réduit pas à la transmission d’un savoir, il implique une position subjective de l’auditeur, une fidélité qui est de l’ordre du lien au maître. Mais ce lien n’est pas un simple attachement affectif : il est mis en scène dans le langage, par la formule poétique qui transforme une réprimande en reconnaissance.

Derrière ce jeu, on retrouve un motif constant de la psychanalyse : la dépendance du sujet à l’Autre. Les

auditeurs, comme les analysants, sont pris dans le champ de la parole, ils y trouvent leur place, leur consistance. La fidélité dont parle Lacan n’est pas morale, mais structurale : elle désigne la relation du sujet à un discours qui l’oriente, qui le soutient.

En choisissant cette entrée, Lacan rend visible ce qu’il expose par ailleurs sur la psychose : la force du langage comme instance de lien, de cohésion, voire de capture. Même une simple formule d’ouverture résonne comme une mise en acte de ce que le séminaire démontre par ailleurs : nous sommes parlés autant que nous parlons, et l’analyste doit entendre dans ce rapport la clé des phénomènes psychotiques comme de la transmission analytique.

Séance du 4 juillet 1956

« Ce que je vous ai décrit cette année était avant tout centré sur le souci de remettre l’accent sur la structure du délire. Ce délire, j’ai voulu vous montrer qu’il s’éclairait dans tous ses phénomènes, je crois même pouvoir dire dans sa dynamique, très essentiellement considérée comme une perturbation de la relation à l’Autre, sans doute, et comme tel donc lié à un mécanisme transférentiel. »

Par ces mots, Lacan clôt le Séminaire III en rassemblant l’orientation générale de son enseignement. L’objet n’était pas la description phénoménologique ni la classification psychiatrique du délire, mais son intelligibilité structurale. Le délire est

replacé dans la logique du langage, comme perturbation de la relation du sujet à l’Autre.

Cette définition engage une révolution dans la clinique. Le délire n’est pas une aberration extérieure au langage, mais un effet interne à son fonctionnement. C’est parce que le lien au grand Autre est défaillant (par la forclusion du Nom-du-Père) que surgissent les constructions délirantes. Le délire n’est donc pas à disqualifier, mais à lire comme une tentative de réinscrire symboliquement le sujet dans un ordre, de suppléer le défaut de l’Autre.

Lacan rattache explicitement cette perturbation à la logique du transfert. Cela signifie que le délire n’est pas étranger à la relation à l’analyste : il en constitue une forme possible. Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement l’histoire personnelle du sujet, mais la manière dont il habite la structure signifiante. Le délire devient alors une modalité de discours transférentiel, une mise en acte de la dépendance au lieu de l’Autre.

La portée éthique de cette conclusion est considérable. L’analyste, loin de viser la suppression du délire, doit reconnaître en lui un effort du sujet pour se situer. Il s’agit d’accompagner cette tentative, de la lire, de l’entendre comme discours, et non de l’objectiver comme simple symptôme. La psychanalyse s’affirme ici comme discipline du langage, irréductible à la psychiatrie descriptive, attentive à la structure là où la médecine voit une déficience.

* * *

Le Séminaire III marque un tournant dans l’enseignement de Lacan : c’est le moment où il propose pour la première fois une lecture systématique de la psychose à partir des concepts centraux de sa propre relecture de Freud. La structure devient le mot- clé. Lacan y montre que la psychose n’est ni une dégénérescence biologique, ni une dérive pulsionnelle brute, mais le résultat logique d’une carence dans l’ordre symbolique.

Ce qui est forclos, dans la psychose, ce n’est pas un contenu, un souvenir ou un affect, mais un signifiant fondamental : le Nom-du-Père. Sa non-inscription dans l’Autre fait vaciller l’ensemble de la chaîne signifiante et ouvre la voie à l’irruption du Réel.

La forclusion du Nom-du-Père : absence structurante

Lacan insiste à plusieurs reprises sur la distinction entre refoulement névrotique et forclusion psychotique.

Alors que le névrosé refoule le Nom-du-Père, et par là même conserve une possibilité de le retrouver sous forme de symptôme ou de rêve, le psychotique ne l’a jamais intégré. Le Nom-du-Père n’est pas seulement absent : il n’a jamais été là. Cette absence n’est pas un oubli, mais une béance symbolique fondamentale.

Cette thèse est illustrée avec rigueur à travers la clinique du Président Schreber. Lacan relit les Mémoires de Schreber comme une reconstruction

délirante d’un ordre symbolique effondré. Le délire est ainsi interprété comme tentative de suppléance, non comme symptôme d’un échec.

L’effondrement de la métaphore paternelle

La métaphore paternelle, point d’articulation du désir avec la Loi, ne s’actualise pas dans la psychose. Le nom du-père n’étant pas venu prendre la place du désir de la mère, il n’y a pas de symbolisation de la castration, et donc pas de séparation. Le sujet psychotique est pris dans l’étau du désir de l’Autre, sans médiation. Cela explique l’angoisse fondamentale, la persécution, l’effondrement du monde.

La fonction du signifiant comme organisateur du réel est ici centrale : ce n’est pas le contenu qui compte, mais la place vide laissée dans la structure. D’où l’importance de la « logique du signifiant » que Lacan développe tout au long du séminaire : la structure de la langue est le support même de la réalité psychique.

Une nouvelle éthique du traitement

Face à une telle structure, Lacan oppose à toute volonté de normalisation ou de réduction du symptôme à une logique adaptative, une position éthique fondée sur l’écoute du sujet, mais surtout sur l’accueil du signifiant, dans ses manifestations les plus brutes : néologismes, voix, constructions délirantes.

Il affirme ainsi que l’analyste ne peut faire l’économie du transfert, même en psychose, mais ce transfert doit être interrogé autrement. Il ne repose pas sur le

refoulement, mais sur la nécessité d’une stabilisation subjective au sein d’un monde troué.

Le désir du psychotique et le rapport à l’Autre

Lacan va jusqu’à poser que le désir du psychotique, loin d’être absent, est structuré, lui aussi, par son rapport à l’Autre. Mais cet Autre est démesuré, sans bord, invasif. Dès lors, le sujet peut être traversé par des messages « venus d’ailleurs », et s’il tente d’y répondre, c’est souvent à travers le délire, qui devient ici un langage en souffrance, un symptôme en forme de suppléance symbolique.

Ce délire, il ne faut pas le faire taire. Il faut l’entendre comme un effort, une manière de reconstruire le monde en l’absence du Nom-du-Père. Et peut-être, à travers une invention singulière, le sujet parviendra-t-il à inventer un autre nom, un autre repère, un «sinthome» avant la lettre.

Le Séminaire III est un moment-clé dans la construction de la pensée lacanienne. Il fait sortir la psychose de la marginalité clinique pour en faire une épreuve centrale du sujet dans sa relation au langage, au désir et à l’Autre.

Loin de toute pathologisation, Lacan y développe une ontologie de la faille, où l’absence de structure n’est pas le néant mais la source d’un possible autre ordre, d’un monde délirant certes, mais aussi signifiant.

Ce séminaire n’est pas seulement une leçon de clinique: c’est une leçon de poétique du langage, d’éthique analytique, et de métaphysique du sujet parlant.

Ce Séminaire sur Les Psychoses s’achève en mettant en lumière la logique de la forclusion et la nécessité de penser le délire comme une structure signifiante. Mais loin de clore une recherche, il ouvre la voie à une élaboration plus large : à partir de l’expérience psychotique, Lacan va pouvoir dégager ce qui, dans toute subjectivité, dépend de l’opération du Nom-du- Père. Car si la psychose nous révèle la béance laissée par son absence, la névrose, à l’inverse, nous montre comment le Nom-du-Père, par sa métaphore, vient s’inscrire et réorganiser le désir.

Le Séminaire IV (La relation d’objet) poursuivra cette enquête en déplaçant l’accent vers la manière dont le sujet s’arrime à l’Autre, non plus seulement dans la psychose mais dans la structuration ordinaire du fantasme et du désir. La découverte freudienne, relue par Lacan, trouve alors sa portée universelle : le sujet est toujours déterminé par le signifiant, et c’est à partir du langage que se nouent les grandes structures — psychose, névrose, perversion.

En ce sens, la traversée du Séminaire III n’était pas un détour clinique, mais un passage obligé. C’est en affrontant le point où le langage défaille que Lacan forge l’instrument conceptuel qui, dès l’année suivante, lui permettra de penser la métaphore paternelle et d’articuler plus solidement la théorie du fantasme. L’enseignement prend alors un tournant décisif : la

psychose a livré son secret, celui d’un rapport direct et parfois terrifiant au signifiant, et c’est à partir de ce secret que s’élaborera la suite de la psychanalyse lacanienne.

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