1973–1974

Les non-dupes errent

1973-1974

"Les non-dupes errent"

Leçon 1 Séance du 13 Novembre 1973

« Je recommence !

Je recommence, puisque j’avais cru pouvoir finir.

Je recommence même, parce que j’avais cru pouvoir finir.

C’est ce que j’appelle ailleurs « la passe » : je croyais que c’était passé.»

« Et c’est ce relief qu’exprime exactement mon titre de cette année, celui que vous avez pu lire, j’espère, sur l’affiche, et qui s’écrit : Les non-dupes errent. »

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« Seulement, il faudrait bien savoir ce que ça veut dire : ça erre. »
« …errer vient de iterare, qui n’a rien à faire avec un voyage, puisque ça veut dire répéter, de iterum [ re-iterum ]. »
« …leur vie n’est qu’un voyage.

La vie, c’est celle du viator, celui qui dans ce bas monde — comme ils disent — sont comme à l’étranger. »

La séance s’ouvre par une reprise assumée : « Je recommence… » — et Lacan nomme cette relance « la passe » : croire que « c’était passé », puis découvrir ce que cette croyance révèle. Le titre de l’année « Les non-dupes errent » vient précisément donner relief à cette expérience de reprise : l’analyse n’achève pas par une fermeture doctrinale ; elle relance ce qui se joue dans le dire.

Lacan attache alors le mot « errer » à son double héritage : d’un côté, l’errance (chevalier errant, voyage), de l’autre, l’itération (iterare : « répéter »). Ce point est capital : « errer» ne renvoie pas seulement à se perdre dans l’espace ; il indique surtout une logique de la répétition, ce qui revient, insiste, se rejoue, parfois à l’identique, parfois déplacé. Dire « les non-dupes errent », c’est donc : qui refuse d’être dupe (du langage, de la structure) se voue à l’« erreur » de la répétition, à une itération qui ne sait pas ce qu’elle répète.

À l’inverse, être « dupe » n’est pas être niais ; c’est accepter de coller à la structure du discours — de se laisser instruire par ce que la langue fait au sujet. Lorsque Lacan note, dans la foulée, l’imaginaire du voyage — « leur vie n’est qu’un voyage », « la vie… du viator… comme à l’étranger » — il démonte une fable tenace : la vie comme progression

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linéaire, développement harmonieux. Pour l’être parlant, ce qui revient (l’itération) compte davantage que ce qui avance. C’est précisément là que l’inconscient se lit : non dans l’itinéraire, mais dans la répétition.

La leçon du 13 novembre pose trois repères de travail pour l’année :

• Reprise : on « recommence » — non par caprice, mais parce que la vérité se rejoue dans le dire.

• Titre-thèse : « Les non-dupes errent » — refuser d’être dupe du signifiant, c’est s’exposer à l’errance par répétition .

• Contre la fable du voyage : le sujet parlant n’est pas un simple voyageur ; c’est un être pris dans l’itératif du symptôme et du dire.

Leçon 2 Séance du 20 Novembre 1973

« Je vais commencer comme ça sur le ton de la confidence, hein, parce que, évidemment je me demande… suis-je assez dupe — suis-je assez dupe, hein — pour ne pas errer ? Errer au sens où je vous l’ai précisé la dernière fois, ce qui veut dire est-ce que je colle assez au discours analytique, qui n’est quand même pas sans comporter une certaine sorte d’horreur froide. »
« …pour m’excuser si je n’y colle pas tout à fait c’est que je l’ai fondé, je l’ai fondé d’une élaboration écrite, celle qui s’écrit le a et le S2 superposés à gauche, et puis le S̷ barré et le S1 à droite. »

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« Quand il s’agit d’être dupe, n’est-ce pas, il ne s’agit pas en l’occasion d’être dupe de mes idées, parce que ces quatre petites lettres, ça n’est pas des idées. C’est pas même des idées du tout, la preuve, c’est que c’est très, très, très difficile d’y donner un sens. »
« C’est même strictement fait pour que ce soit impossible d’y donner un sens. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne puisse pas en faire quelque chose. »

Lacan ouvre sur une mise à l’épreuve de sa propre position: être “assez dupe” pour ne pas errer. Autrement dit, consentir à coller au discours analytique jusque dans son «horreur froide » — sa rigueur qui ne caresse pas le sens — plutôt que de s’en distraire. Ici, « être dupe » n’a rien de naïf : c’est accepter la loi du discours plutôt que céder à l’errance du commentaire.

Il rappelle aussitôt le socle de ce discours : une élaboration écrite . Les quatre lettres qui structurent la table des discours ne sont pas des idées ; elles sont faites pour résister au sens « strictement fait » pour qu’il soit impossible d’y plaquer une signification pleine . Cela ne les rend pas inutiles : on peut en faire quelque chose . C’est tout l’enjeu : substituer au confort du « comprendre » l’opérativité d’une écriture qui oriente la lecture du transfert, du savoir et de la jouissance.

Ce point éclaire le titre de l’année. Les « non-dupes » sont ceux qui refusent d’« être dupes » de la structure (du signifiant, de l’écrit) et qui, du coup, errent — non par manque d’intelligence, mais par addiction au sens : ils commentent, interprètent, « comprennent », au lieu d’opérer avec la lettre. À l’inverse, « être dupe », ici, c’est se laisser tenir par l’écriture du discours analytique : soutenir ses coupures, ses positions, son peu de sens — condition pour qu’il se passe quelque chose dans la cure.

Cette séance installe une éthique de la lecture :

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• Coller au discours (accepter sa « froideur ») plutôt que chercher de la chaleur de sens à tout prix .

• Tenir les quatre lettres comme opérateurs et non comme idées à expliquer .

• Comprendre que l’anti-duperie (le refus de la structure) mène à l’errance ; la vraie duperie — consentir à l’écrit — ouvre, paradoxalement, la voie la plus sûre pour ne pas errer .

Leçon 3 Séance du 11 Décembre 1973

« L’idée, c’est évidemment de faire quelque chose qui réponde à trois plans. »

Ici Lacan met littéralement « sur table » le nœud borroméen et en donne le principe : trois plans, comme trois coordonnées, qui s’entrecroisent sans se confondre. Le choix de « trois » n’est pas décoratif : il vise une structure où chaque terme ne tient qu’avec les deux autres. En langage simple : ôtez l’un, les deux restants se défont. Ce geste didactique — montrer que le bleu retiré libère les deux autres — sert à faire sentir que le lien de l’expérience analytique n’est pas une chaîne linéaire (A–B–C), mais une co-dépendance de trois dimensions hétérogènes qu’il faut maintenir ensemble pour que « ça tienne ».

En disant « trois plans », Lacan réclame une pensée en coordonnées, non pas pour mathématiser la clinique, mais pour dé-hiérarchiser nos habitudes : pas de sommet ni de base, un équilibre par entrelacement. Pédagogiquement, l’enjeu est double :

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• Réalisme : on ne confondra plus ce qui relève du fait brut, de l’ordre symbolique des règles, et de la mise en images — chacun a sa logique, mais aucune ne suffit seule.

• Consistance du sujet : ce que nous appelons « moi », « sens » ou « symptôme » n’existe que par la tenue conjointe de ces plans ; dès qu’on en absolutise un, la construction se relâche.

La séance ne cherche pas à convertir l’auditeur à la topologie, mais à faire toucher que la clinique gagne à se représenter comme un nouage à trois, où l’analyse travaille non pas à « couper » un fil miraculeux, mais à vérifier où ça tient et où ça ripe — afin que l’ensemble puisse, parfois, se re-nouer autrement.

Leçon 4 Séance du 18 Décembre 1973

« Mon dit a été celui de ce nœud que j’ai pas introduit d’hier et dont la portée méritait qu’on y insiste, ça veut dire : ne pouvait pas apparaître tout de suite. C’est pas tellement ce nœud qui est important, c’est son dire. Son dire qu’en somme, la dernière fois, j’ai tenté de supporter comme ça, suffisamment. »
« Ça veut dire que, de ce côté par où… remarquez, j’ai pas dit la parole, j’ai dit le dire : toute parole n’est pas un dire, sans quoi, sans quoi toute parole serait un événement ce qui n’est pas le cas, sans ça on ne parlerait pas de vaines paroles ! »
« Un dire est de l’ordre de l’événement. C’est pas un événement survolant. C’est pas un moment du connaître, pour tout dire : c’est pas de la philosophie. »

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« Et ceci tient très précisément à ce pédicule de savoir, court, certes, mais toujours parfaitement noué, qui s’appelle notre inconscient, en tant que pour chacun de nous, ce nœud a des supports bien particuliers. C’est ainsi que, cahin-caha — comme j’ai pu — j’ai construit cette topologie, par où j’ose cliver autrement ce que FREUD supportait de ces termes : la réalité psychique. Car enfin ma topologie n’est pas la même. »

Lacan déplace le regard : ce n’est pas le nœud en tant qu’objet qui importe d’abord, mais le dire du nœud — la façon dont il s’énonce et fait travailler l’auditoire. Autrement dit, le schéma n’est pas une idole : c’est un opérateur d’énonciation. En le présentant, Lacan insiste sur la temporalité d’apparition : il faut « y insister » pour que quelque chose devienne lisible ; on ne « voit » pas le nœud d’un coup, on l’entend à mesure qu’un dire se soutient.

D’où la distinction décisive : parole ≠ dire. On peut parler beaucoup, et que rien n’advienne : « vaines paroles ». Le dire, lui, est rare — événement plutôt qu’information ; il engage un sujet, affecte, tranche, fait date. Ce n’est « pas de la philosophie » : non pas parce que la pensée serait disqualifiée, mais parce que le moment du connaître ne suffit pas à produire l’événement subjectif qu’est un dire. Le séminaire devient ici une scène d’acte de parole : ce qui compte, c’est le coup porté par une énonciation qui noue autrement les registres.

Ce geste s’adosse à une pièce maîtresse : l’« inconscient » comme pédicule de savoir, « court » mais « parfaitement noué ». Formule précieuse : l’inconscient n’est pas un réservoir illimité de contenus ; c’est un petit bout de savoir serré, qui tient et retient — et que chaque sujet supporte à sa manière (« des supports bien particuliers »). La topologie n’est pas un divertissement : c’est la tentative de figurer la tenue de ce pédicule, et de cliver autrement la « réalité

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psychique » freudienne, en montrant comment ça se noue plutôt que ce que c’est .

Ainsi comprise, la séance du 18 décembre fixe trois repères pour la suite de l’année :

• Primat de l’énonciation : le nœud vaut par son dire — par l’effet d’adresse qui fait événement, non par la seule figure .

• Statut du dire : un événement qui engage, à distinguer des « paroles » qui ne font que circuler.

• Clinique du nouage : l’inconscient comme pédicule de savoir propre à chacun ; la topologie sert à en vérifier la tenue plutôt qu’à imposer un modèle unique .

Leçon 5 Séance du 08 Janvier 1974

« …c’est dans cette écriture même que réside l’événement de mon dire. »
« Mon dire pour autant que cette année je pourrais l’épingler de faire ce que nous appellerions votre éducation, si tant est que c’est à mettre l’accent sur le fait que les non-dupes errent, ce qui n’empêche pas que ça ne veut pas dire que n’importe quelle duperie n’erre pas, mais que c’est à céder à cette duperie d’une écriture pour autant qu’elle est correcte, que peuvent se situer avec justesse les divers thèmes de ce qui surgit, surgit comme sens, justement du discours analytique. »

Lacan pose ici le cap de l’année : ce qui compte n’est pas une « idée » séparée, mais l’acte même d’énonciation tel qu’il se fixe dans l’écriture. L’« événement » de son dire n’a lieu qu’en se coulant dans une écriture — c’est là que se produit

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quelque chose, au sens fort : une rencontre entre ce qui se dit et ce qui, de la lettre, tranche, découpe, fait tenir.

Lorsqu’il parle « d’éducation », ce n’est pas une pédagogie au sens scolaire : il s’agit d’accoutumer l’auditoire à ce déplacement décisif où le sens ne préexiste pas mais « surgit » à partir de la lettre. D’où l’accent placé sur la formule de l’année — les non-dupes errent — : si l’on refuse de se laisser prendre par ce que l’écriture impose (sa rigueur, ses contraintes, sa manière de « faire tenir »), on s’égare. À l’inverse, « céder à cette duperie d’une écriture pour autant qu’elle est correcte » ne veut pas dire se leurrer bêtement ; cela veut dire consentir à la règle propre de l’écrit, parce que c’est sous cette condition que les thèmes analytiques se placent « avec justesse », c’est-à-dire trouvent leur point d’appui.

En clair : l’écriture fait loi au sens où elle découpe la matière du discours. C’est cette découpe qui permet au sens d’advenir — non pas le sens déjà su, mais ce qui se révèle du travail de l’inconscient lorsque la lettre est prise au sérieux. Le fil de l’année consistera alors à montrer comment cette confiance donnée à l’écriture (plutôt qu’à l’opinion, à la « belle idée » ou au vécu immédiat) oriente la pensée analytique et évite l’errance des « non-dupes » qui voudraient se tenir hors de toute contrainte formelle.

Leçon 6 Séance du 15 Janvier 1974

« …le sujet, l’ ὑποχείμενον [upokeimenon]… tout ça veut dire exactement la même chose, à savoir qu’on suppose que quelque chose existe, qui s’appelle — que j’ai désigné, enfin comme — l’être parlant. Ce qui est un pléonasme, parce qu’il n’y a d’ être que de parler, s’il n’y avait pas le verbe être, il n’y aurait pas d’ être du tout. »

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Lacan pose ici un point décisif de l’année : l’« être parlant » n’est pas une catégorie de plus, c’est un pléonasme. Autrement dit, ce que nous appelons « être » n’existe que parce qu’un verbe — « être » — l’articule dans la langue. L’ontologie est un effet de grammaire. En conséquence, le « sujet » n’est pas une substance qui préexisterait à la parole ; c’est un effet d’énonciation, un « support » (ὑποκείμενον) que nous supposons dès qu’un savoir se met à « travailler » en nous sous la forme de l’inconscient. D’où la logique clinique : l’analyse n’a pas à « découvrir l’être profond » d’un individu, mais à laisser entendre comment le dire en fabrique l’illusion — et comment cette illusion organise le désir. C’est aussi la boussole du Séminaire XXI : Les non- dupes errent. Ceux qui voudraient se tenir hors des « pièges » du langage errent justement parce qu’ils méconnaissent ceci : il n’y a pas d’accès à l’être en dehors des filets de la parole. En mettant l’accent sur le « verbe être » comme opérateur, Lacan réinscrit la vérité du sujet du côté des effets de discours ; c’est là que l’analyste travaille — non à délivrer un être, mais à faire entendre ce que parle dans le sujet.

Leçon 7 Séance du 12 Février 1974

« J’ai appris sur le tard qu’il y avait les vacances dites « de Mardi gras », justement parce que c’est pas le « Mardi gras », alors j’ai maintenu ma… - ma je ne sais pas quoi – mon séminaire, n’est-ce pas, je l’ai maintenu aujourd’hui parce que j’espérais que grâce à ça je pourrais peut-être me promener au milieu de vous, parce que vous seriez moins nombreux, et en somme parler un peu avec les gens qui sont censés m’écouter. »

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« En principe - en principe ! - ça doit passer à la télévision. […] C’est des questions que Jacques-Alain MILLER a eu la bonté de me poser, dans l’espoir de faire « Télévision ». […] Il m’a posé des questions kantiennes en particulier, comme si tout le monde était kantien… […] Le résultat m’a paru quand même digne d’être retenu puisque je l’ai fait publier. »
« Ce que j’espérais vous dire, c’était en somme, c’était quelque chose - disons, en gros, comme ça - dont la visée… […] …dont la visée était de vous dire la différence… c’est ça qui me paraît important dans ce que j’essaie de vous apporter cette année …de vous dire la différence qu’il y a entre le vrai et le Réel. »
« …mes trois morceaux, à savoir les trois ronds consistants dont s’ajuste le nœud borroméen, c’est ce que je tiens dans la main pour vous parler de ce que les non-dupes errent. »

L’ouverture met la séance sous le signe d’une adresse rapprochée : Lacan veut « se promener » parmi l’auditoire, parler « un peu plus familière et directe ». Cette proximité n’est pas anecdotique : elle sert de cadre pragmatique à la thèse de l’année — il s’agit de faire sentir comment le dire opère, et non seulement d’exposer des idées.

Le passage sur « Télévision » règle le contexte : un échange public avec des questions « kantiennes ». Pourquoi cet aparté ici ? Pour signaler que, dès qu’on passe par un média, le plan du vrai (ce qui se soutient d’arguments, d’un cadre philosophique, d’une scène de conviction) tend à prendre le dessus. Or Lacan veut, cette année, rabattre la tentation du « vrai » pour faire place au Réel — ce qui ne se mesure pas à la persuasion, ni au consensus, mais à une impossibilité qui commande la structure . D’où la formule directrice : « la différence qu’il y a entre le vrai et le Réel ».

Sur ce point, le geste didactique est très net : Lacan prend en main « les trois ronds consistants » du nœud borroméen.

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Non pour faire de la topologie un fétiche, mais pour écrire une contrainte : tenir ensemble trois registres hétérogènes (Symbolique, Imaginaire, Réel) de sorte que ni le sens (vrai) ni l’image ne viennent recouvrir ce qui, du Réel, résiste. Autrement dit, on ne tranche pas la question du Réel par un supplément d’explications ; on la tient par une écriture qui empêche le « vrai » de tout envahir.

La séance du 12 février fixe ainsi trois repères de méthode:

• Adresse : une parole « familière et directe » pour que l’auditeur éprouve la portée d’un dire, pas seulement l’énoncé .

• Contexte critique : la scène médiatique et « kantienne » rappelle que l’ordre du vrai n’est pas l’horizon de l’analytique ; l’analytique vise ce qui fait trou dans le sens — le Réel .

• Écriture opératoire : « trois ronds consistants » tenus ensemble pour empêcher la confusion des registres et maintenir, au cœur du discours, la contrainte du Réel.

Leçon 8 Séance du 19 Février 1974

« Jaakko HINTIKKA a fait un bouquin qui s’appelle Time and Necessity, avec comme sous-titre Étude sur la théorie des modalités d’Aristote. Ça c’est pas mal. »
« …le savoir qui se supporterait de ce qu’on ne sache pas qu’on sait est strictement inconsistant, enfin impossible à énoncer dans la logique épistémique. »
« Vous pouvez là toucher du doigt que le savoir, ça s’invente ! puisque cette logique, c’est un savoir, un savoir comme un autre. »

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« Donc, ce que j’ai fait la dernière fois déplaçait quelque chose. […] Ce que je prétends, justement, c’est que ça ne déplace pas-tout. C’est même là ma chance d’être sérieux. Ma chance d’être sérieux, c’est que le sérieux ne serre pas tout. Il serre de près la série. »
« …quand une de ses patientes lui apporte un rêve qui ment délibérément. C’est que c’est là qu’est la faille. »

Lacan prend appui sur Hintikka pour viser un point très précis : les logiques modernes — modales, épistémiques — sont des savoirs fabriqués. Elles valent comme constructions rigoureuses, mais ce sont des inventions (« le savoir, ça s’invente »). Ce rappel n’est pas anti-logique ; il sert à séparer le savoir construit (logique) du savoir inconscient tel que la psychanalyse en traite. Le premier se bâtit par définitions et règles ; le second opère dans le dire, parfois contre le « vrai » supposé.

D’où la pique décisive : l’idée d’un « savoir sans savoir qu’on sait » se heurte, dans la logique épistémique, à une impossibilité d’énonciation. Ce qui est « inconsistant » pour la logique n’est pas pour autant sans réalité clinique : c’est précisément ce que la cure met en jeu — un savoir qui agit sans se savoir. Là intervient FREUD : le rêve qui “ment délibérément” fait apparaître la faille entre vérité et savoir. Autrement dit, l’inconscient n’est pas le domaine du vrai transparent ; c’est un savoir qui ruse, se masque, se déplace et se lit dans les effets de parole.

Quand Lacan dit que sa leçon précédente « ne déplace pas- tout », il fixe la mesure de son sérieux : ne pas serrer “tout”, mais serrer “la série” — c’est-à-dire tenir un fil de conséquences sans prétendre clore. Voilà la méthode de l’année : préférer la tenue d’une suite (une série de repères opérants) à l’illusion d’un système qui totaliserait. Ici, l’usage de la logique (Aristote → Hintikka) n’est pas pour couronner l’analyse d’un « dernier mot » ; il est pour

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montrer jusqu’où la logique porte, et où elle bute — exactement là où l’analyste reprend la main : du côté du dire, de la coupure, et de ce savoir qui se trahit dans l’aveu même du mensonge onirique.

La séance du 19 février articule trois repères simples pour Les non-dupes errent :

• La logique éclaire, mais elle est inventée : ne pas la confondre avec le savoir inconscient, qui se lit au niveau du dit.

• Le “savoir sans se savoir” est impossible à loger en bonne logique, mais c’est le cœur de la clinique (d’où la valeur du mensonge du rêve comme indice de faille).

• Méthode : ne pas vouloir « tout déplacer » ; tenir la série — un pas après l’autre — là où la logique s’arrête et où commence l’événement d’un dire.

Leçon 9 Séance du 12 Mars 1974

« Bon, bon, eh ben mon foin en question, enfin, c’est ce que vous savez qui est à l’ordre du jour, n’est-ce pas, par mon fait, c’est le nœud borroméen. »
« On l’appelle borroméen […] et ce qui m’étonne c’est qu’on ne s’en soit pas plus servi, parce que c’était vraiment une façon de prendre ce que j’appelle les trois dimensions.»
« Il suffit qu’on coupe un des trois pour que les deux autres s’avèrent n’être pas noués. »

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« …de les tresser un nombre indéfini de fois multiple de six, ça sera toujours un aussi authentique nœud borroméen. »

Lacan annonce la couleur : le « foin » du jour, c’est le nœud borroméen — l’art de montrer, plutôt que de commenter, comment se tiennent ensemble les trois registres (réel, symbolique, imaginaire). Le choix d’un nœud n’est pas décoratif : il fournit un support matériel à une idée forte de son enseignement : le sujet parlant n’habite pas un seul plan, mais une triade de consistances qui ne s’hiérarchisent pas, se tiennent.

D’où la propriété décisive rappelée sèchement : si l’on coupe un des trois, les deux autres se libèrent. Autrement dit, si l’un des registres vient à défaillir ou se dissocier, la solidarité des deux autres lâche. Ce trait structurel remplace avantageusement les oppositions binaires (dedans/dehors, vrai/faux, moi/autrui) : il formalise la dépendance à trois dont témoignent les phénomènes cliniques (décollements, forclusions, déliaisons).

Deuxième pointe : il n’y a pas un nœud borroméen mais une famille. En montrant que l’on peut « tresser » la figure par multiples de six sans perdre la propriété borroméenne, Lacan fait sentir que la forme peut varier tout en conservant la structure. La clinique, dès lors, n’est pas la quête d’un modèle unique mais l’attention aux manières singulières dont un sujet « fait tenir » ses trois ronds.

Enfin, le rappel des « trois dimensions » situe le geste théorique : le nœud n’est pas un emblème, c’est une écriture minimale de la co-appartenance RSI. Le « prendre les trois dimensions » signifie : penser le sujet là où réel, symbolique et imaginaire ne se confondent pas mais se coincent l’un l’autre — assez pour faire tenir, assez fragile pour qu’une coupure suffise à tout délier.

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En somme, la séance pédagogique du 12 mars met en main l’outil dont Lacan se servira tout le printemps : un dispositif formel qui, à la fois, éclaire la structure (tenir à trois) et sensibilise à la clinique (le point où ça lâche).

Leçon 10 Séance du 19 Mars 1974

« …si cet algorithme, nous en sommes réduits à y constater notre échec, notre échec à l’établir, à le manier. »
« …vous en êtes réduits, sur la base de cette écriture, à l’imaginer dans l’espace. »
« C’en est même au point que si ce que je peux faire sous sa forme la plus simple : ces nœuds projetés […] ceci qui ainsi représenté vous est imaginable dans l’espace, vous pouvez le voir… »
« L’énigme de l’écriture, de l’écriture en tant que mise à plat, est là : c’est qu’aussi bien, à tracer ce qui est essentiellement de l’ordre de l’imaginable […] c’est encore une écriture que je fais, à savoir ce qui est énonçable […] un algorithme, ici le plus simple, à savoir une succession. »

La séance règle un malentendu méthodologique en plaçant la barre du côté de l’écriture. D’un geste sec, Lacan désigne le point de butée : il manque un algorithme général pour traiter ces nœuds — « échec à l’établir, à le manier ». Cet « échec » n’est pas une faiblesse accidentelle ; c’est précisément ce qui fait place au Réel : là où la démonstration (au sens classique) ne tient pas, quelque chose résiste.

Dès lors, la pédagogie se dédouble :

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1. Écrire, c’est-à-dire poser des traits qui permettent de calculer des effets (par exemple : si l’on « efface » un rond, les deux autres se libèrent) ;

2. Imaginer, c’est-à-dire projeter dans l’espace une figure qu’on « voit » .

Lacan ne disqualifie pas l’image : il montre que même l’image est encore de l’écriture — une « mise à plat » qui énonce des relations (dessus/dessous, successions), autrement dit un décompte opératoire (p. 175). C’est cela, « l’énigme de l’écriture » : ce qui se voit n’a de portée que par ce qui s’énonce.

Clinique : ce déplacement épargne deux pièges. D’un côté, l’imagerie qui croit résoudre par la « bonne forme » ce qui ne tient qu’à une règle (succession, coupure, libération). De l’autre, la morale du sens (bien/mal) : au lieu d’opposer des valeurs, la séance oriente la lecture par une procédure — tenir une écriture qui borne l’imaginaire sans promettre un savoir total. L’analyste n’illumine pas (il n’y a pas de fiat lux topologique) : il écrit des conditions telles que le sujet puisse voir ce qu’il dit et fait avec sa propre répétition.

En somme, pas d’algorithme total, mais une éthique du peu: assez d’écriture pour que l’image cesse de fasciner et commence à compter. C’est à ce prix qu’on évite l’errance des « non-dupes » — celle qui refuse la contrainte de l’écrit et se perd dans la quête d’une évidence imagée.

Leçon 11 Séance du 09 Avril 1974

« Aujourd’hui, pour des raisons, comme ça, de choix personnel, je vais partir d’une question […] qu’est-ce que LACAN, ici présent, a inventé ? »

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« Le savoir s’invente, ai-je dit, ce dont me semble assez bien témoigner l’histoire de la science. Alors, qu’est-ce que j’ai inventé, moi? Ça veut pas dire du tout que je fasse partie de l’histoire de la science, parce que mon départ est autre, qu’il est celui de l’expérience analytique. »
« Je répondrai… l’objet a. »
« Parce que l’objet a est solidaire — tout au moins au départ du graphe. »

Lacan pose la séance en forme d’aveu méthodologique : ce qu’il “invente” n’est pas une découverte au sens des sciences, mais un dispositif opératoire forgé à partir de l’expérience analytique elle-même. D’où la thèse qui gouverne la séance : « le savoir s’invente » — il se construit, s’écrit, produit ses propres outils, plutôt qu’il ne se révèle comme un trésor déjà là.

À la question « qu’ai-je inventé ? », il répond sans détour : l’objet a. Mais il en donne aussitôt la condition : l’objet a n’existe pas “tout seul” comme une idée psychologique ; il est « solidaire du graphe » , c’est-à-dire de l’écriture où Lacan dispose le trajet du désir, de la demande, de la signification — bref, une économie du dire. L’objet a n’est pas une essence, c’est un opérateur qui ne prend sens que dans une écriture précise.

Dans la logique de l’année — Les non-dupes errent — cela règle un malentendu : être “non-dupe” au sens de refuser les artifices de l’écriture, c’est errer dans le commentaire infini du sens. Être “dupe” (au bon sens lacanien), c’est consentir à la contrainte de l’écrit, là où un concept ne vaut que par le réseau (ici, le graphe) qui lui permet d’orienter la lecture de l’inconscient. Autrement dit : pas d’objet a sans sa scène d’écriture.

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Cliniquement, la portée est nette : si l’objet a cause le désir, c’est parce que, inscrit dans le graphe, il balise les lieux où le sens surgit, se dérobe, revient — et où le dire de l’analysant se met en acte. La séance du 9 avril déclare donc son programme : tenir l’invention (objet a + graphe) non comme un système clos, mais comme un outil qui oblige à lire dans l’écriture ce que l’inconscient fait au sujet.

Leçon 12 Séance du 23 Avril 1974

« …s’appelle : L’Amour du Censeur. Il est du nommé Pierre LEGENDRE, qui se trouve être professeur à la Faculté de Droit. Voilà. »
« …je les incite vivement à ce qu’on appelle “en prendre connaissance”, c’est-à-dire à le lire, à le lire avec un peu de soin parce qu’ils en apprendront quelque chose. »
« Je commence, ou plutôt je recommence. »
« Il n’y a pas d’espoir commun. »
« Que c’est tout à fait inutile d’espérer un commun espoir. »

Lacan ouvre en faisant passer un livre : L’Amour du Censeur de Pierre Legendre. Le geste n’est pas une simple recommandation : il cadre l’année par un détour décisif — l’institution (le droit, la censure, l’instance qui « fait tenir » le discours). Inviter à « en prendre connaissance », c’est rappeler que l’analyse n’a pas le monopole de la vérité du sujet : d’autres écritures (ici, juridiques et dogmatiques) organisent la jouissance en amont de nos histoires privées. Le « censeur » n’est pas seulement un interdiseur moral ;

"Les non-dupes errent"

c’est le point d’Appui symbolique où se règlent les limites, les adresses, les comptes à rendre — ce que l’analyste retrouve, séance après séance, dans la manière dont un sujet s’autorise (ou non) à dire.

Sur ce fond, Lacan relance : « Je commence, ou plutôt je recommence. » Le recommencement n’est pas une hésitation, c’est la méthode même de cette année : on ne conclut pas, on reprend — parce que la vérité, ici, s’éprouve dans le dire et ses reprises plutôt que dans une démonstration close. Cette reprise amène un point bref et tranchant : « Il n’y a pas d’espoir commun. » On ne partage pas l’espoir comme on partage un concept ; l’espoir est propre à chacun, indexé sur son lieu d’adresse et sur la loi qui l’ordonne de l’intérieur. D’où l’addition : « inutile d’espérer un commun espoir ». Ce qui s’entend : les tentations de « réforme générale » (du sujet, de l’institution, de l’amour) échouent quand elles veulent unifier ce qui, structurellement, relève du singulier.

Cette séance se lit alors comme un coup de pince sur trois bords :

• Institution / Loi : le rappel à Legendre place la clinique sous l’angle de l’écrit qui tient — la censure comme montage symbolique qui ordonne les places et les limites. Lire cela, c’est mieux entendre d’où parle un sujet quand il se présente « non-dupe ».

• Recommencer : la vérité analytique ne se dépose pas ; elle se relance. Le « recommencer » n’est pas un manque, c’est l’éthique du Séminaire XXI : tenir le peu opératoire plutôt que la grande clôture.

• Espoir singulier : pas d’espérance commune à décréter ; seulement des espoirs situés, qui s’articulent à la façon dont chacun s’arrime (ou se heurte) à la loi et au

"Les non-dupes errent"

savoir de son inconscient. C’est précisément là que l’analyste intervient : non pour promettre un « commun espoir », mais pour ré-ordonner l’adresse du dire, afin qu’un espoir prenne, à sa mesure.

Autres citations de ce jour :

« …j’avais dit que l’espoir, j’avais rétorqué que l’espoir c’était une chose propre à chacun. Il n’y a pas d’espoir commun.

Que c’est tout à fait inutile d’espérer un commun espoir. »

« Alors moi je vais vous avouer le mien… j’ai toujours l’espoir que ce sera la dernière fois, que je pourrai vous dire, n,i,ni : fini. […] le fait que je sois là… il est déçu. »
« …s’il y a quelque chose dont l’analyse a découvert la vérité, c’est l’amour du savoir. […] le transfert révèle la vérité de l’amour […] au sujet supposé savoir. »

Lacan donne une définition à contre-pente : l’espoir n’est pas un bien collectif, mais une affaire singulière, « propre à chacun ». Il en tire une conséquence pratique : renoncer à l’utopie d’un “commun espoir” . Ce n’est pas cynique ; c’est un réglage de discours. L’espoir n’est pas un concept que l’on partage, c’est un point d’adresse chez chacun — là où un sujet se soutient d’un « encore » qui l’oriente.

Pour en faire sentir la texture, Lacan avoue le sien : chaque semaine, espérer que ce sera la dernière fois… et constater que l’espoir est déçu .On voit la logique : l’espoir travaille dans la répétition. Il relance un « recommencer » qui ne se ferme pas. Loin d’être un échec psychologique, cette déception montre la structure : l’espoir se noue au temps du dire (on revient, on reprend), non à une clôture garantie.

"Les non-dupes errent"

Pourquoi loger l’espoir du côté du singulier ? Parce qu’il est indexé sur le transfert : « la vérité de l’amour », révélée par l’analyse, s’adresse au sujet supposé savoir . Autrement dit, l’espoir se branche sur l’amour du savoir — pas sur une doctrine commune, mais sur la place, pour chacun, où un savoir est supposé, aimé, contesté. D’où l’illusion du « commun espoir » : on ne peut pas solidariser des attentes si les lieux d’adresse (qui est supposé savoir pour moi ?) ne coïncident pas.

La définition lacanienne articule trois points :

• Singularité : l’espoir appartient à chacun, pas d’“espoir commun” à promettre .

• Répétition : il relance (Lacan espère « la dernière fois »… et revient), ce qui en fait un opérateur du recommencement plus qu’un aboutissement

• Transfert / savoir : il se noue à l’amour du savoir et à l’adresse au sujet supposé savoir — donc à la structure du discours, pas à l’adhésion d’une foule .

Encore :

« Qu’est-ce qu’une vérité, sinon une plainte ? »
« Au moins est-ce là ce qui répond à ce que nous nous chargeons, analystes… si tant est qu’il y en ait du psychanalyste …ce que nous nous chargeons de recueillir. »
« Nous ne la recueillons pas tout de même sans remarquer que la division la marque, marque la vérité. Qu’elle ne peut pas-toute être dite. Voilà. »

"Les non-dupes errent"

« …quand on énonce ce terme : la voie, tout de suite après on parle de la vérité qui… si elle est ce que je viens de dire …est quelque chose comme une planche pourrie. Et puis en tiers […] il a parlé de la vie. Ce sont d’imprudentes émissions… émissions — de quoi ? — de voix, de voix à écrire tout autrement (v,o,i,x) celles-là. »

Lacan donne une formule choc : la vérité se présente comme une plainte. Cela ne réduit pas la vérité au « se plaindre » psychologique ; il faut entendre la plainte au double sens : plainte juridique (déposition, adresse à un tiers) et plainte vocale (voix, timbre, appel). La vérité s’avance comme adresse — elle cherche un destinataire. C’est pourquoi « nous, analystes » nous en chargeons : notre tâche consiste à recueillir cette plainte — la faire entendre et tenir dans un cadre de parole qui lui donne chance d’opérer.

Mais ce recueil s’accompagne d’un constat essentiel : la division marque la vérité. Elle « ne peut pas-toute être dite». Autrement dit, la vérité advient en morceaux, par mi-dire; elle ne se livre jamais d’un bloc, parce qu’elle est intrinsèquement partagée — entre ce qui s’énonce, ce qui reste en souffrance, et ce qui se dérobe. L’analyste accueille donc du vrai en tant que plainte, pas « toute la vérité » — et c’est précisément cette limite qui rend possible le travail.

Lacan articule alors sa triade ironique : la voie / la vérité / la vie. Situer « la voie » en premier, dit-il, n’est pas rien ; mais la vérité, si on la prend à ce qu’il vient d’en dire, est « une planche pourrie » — image de fragilité : on passe, ça craque, ça se fend. Et « la vie » ? Elle n’arrive qu’en tiers, comme un effet de ces émissions de voix qu’il faut « écrire tout autrement » — voix au sens propre (v,o,i,x), c’est-à-dire ce qui porte le dire au-delà du sens bien rangé. La vérité, ainsi, n’est pas un contenu ; c’est un événement vocal qui exige un dispositif d’écriture pour être traité sans s’effondrer.

"Les non-dupes errent"

Lien avec l’espoir (même séance) : si l’espoir est propre à chacun et se déçoit en se relançant, c’est que la vérité comme plainte revient — elle se ré-adresse (semaine après semaine), jamais « toute ». L’errance des « non-dupes » commence lorsqu’on refuse cette condition et qu’on veut une vérité sans plainte, sans voix, sans reste. Consentir à recueillir plutôt qu’à saturer, c’est exactement ce que Lacan nomme, cette année, coller à la structure du discours analytique.

Leçon 13 Séance du 14 Mai 1974

« Les non-dupes errent… Ça ne veut pas dire que les dupes n’errent pas. »
« …disons que c’est introduire par cette affirmation que les non-non-dupes pourraient bien, sans plus, ne pas errer. Mais déjà ceci nous introduit à la question que pose la double négation. »
« N’être pas non-dupe, est-ce que ça se ramène à être dupe ? Ceci suppose, et ne suppose rien de moins : — qu’il y a un univers, — qu’on puisse avancer que l’univers, tout énoncé le divise — qu’on puisse dire : « l’homme », et que si on le dit, je veux dire : de le dire tout le reste devient non-homme. »
« …puisque j’avance que la logique c’est la science du Réel…»
« Qu’il ait fallu attendre BOOLE pour qu’en 1853 sorte An Investigation of Laws of Thought… »
« « X — écrit-il — multiplié par 1−x, ceci ne peut que s’égaler à zéro » : x(1−x)=0. »

"Les non-dupes errent"

Lacan reprend le titre-programme par un détour logique. Dire « Les non-dupes errent » n’implique pas que « les dupes n’errent pas » ; il pointe aussitôt le piège de la double négation . Être « non-non-dupe » ne se laisse pas rabattre sur « être dupe » : on change de place logique, pas seulement de signe. Pour le montrer, il ramène l’auditoire à trois préalables très simples :

1. on suppose un univers de discours ;

2. tout énoncé y opère une coupure ;

3. dès qu’on dit « l’homme », on partage l’univers en homme / non-homme ).

C’est là qu’intervient Boole. Lacan rappelle la règle élémentaire : pour une classe x dans l’univers 1, x(1−x)=0 . Dit autrement : ce qui relève de x n’est pas en même temps son négatif ; la négation structure l’univers, elle ne se contente pas de coller un « non » devant un mot. D’où l’intérêt de la logique ici : « la logique, c’est la science du Réel » — non pas parce qu’elle dévoilerait tout, mais parce qu’elle contraint ce qu’on peut écrire sans contradiction .

Appliqué au titre de l’année, cela donne une boussole nette:

• « Non-dupe » n’est pas un simple trait psychologique (être malin vs. naïf) ; c’est une position dans l’univers des dits. On peut très bien errer comme non-dupe, parce qu’on se place hors de la coupure que produit l’énonciation et l’on s’abrite derrière une double négation qui ne recolle pas les bords.

• Refuser d’être « dupe » du langage ne vous met pas à l’abri de l’errance ; au contraire, si l’on évite la contrainte d’écriture, on retombe dans des ambiguïtés où

"Les non-dupes errent"

la double négation floute les places (le « non-non-dupe » n’équivaut pas au « dupe »).

Le geste de Lacan n’a rien de décoratif : Boole sert à didactiser un point clinique. En analyse, ce qui compte, c’est où l’énoncé vous place dans l’univers de votre dire. Chaque « non » découpe ; chaque nomination divise. Le piège des « non-dupes » est d’oublier cette découpe — de parler « contre » l’illusion tout en s’installant dans une zone indécise que la logique, elle, oblige à trancher. C’est pourquoi Lacan tient tant à l’écriture : elle force à prendre position (x / 1−x), là où le commentaire à l’infini se berce d’une double négation.

Leçon 14 Séance du 21 Mai 1974

« Le dire-non à la fonction phallique, c’est ce que nous appelons dans le discours analytique, la fonction de la castration » .
« Il y a ce qui dit oui à la fonction phallique, et le dit en tant que tout, c’est-à-dire, très nommément un certain type qui est tout à fait nécessité par la définition de ce que nous appelons l’homme. ».
« Vous savez que le pas-tout m’a très essentiellement servi à marquer qu’il n’y a pas de La femme, c’est à savoir qu’il n’y en a, si je puis dire, que diverses et en quelque sorte une par une, et que tout cela se trouve en quelque sorte dominé par la fonction privilégiée de ceci, qu’il n’y en a néanmoins pas une à représenter le dire qui interdit, à savoir l’absolument – non. ».
« Intervenir fait surgir la notion d’acte. Il est essentiel également de la penser, cette notion d’acte, et de démontrer comment il peut venir à consister d’un dire. »

"Les non-dupes errent"

Lacan pose une définition tranchée : la castration, au sens analytique, c’est un dire-non adressé à la fonction phallique. Il ne s’agit ni d’un interdit moral, ni d’un accident biographique : c’est la limite structurale qui borne la jouissance quand elle passe par le signifiant. Autrement dit, ce « non » n’est pas un caprice ; c’est la condition même pour qu’un sujet se repère dans ce qui l’entraîne.

Face à ce « dire-non », Lacan rappelle l’autre versant : « dire oui » à la fonction phallique « en tant que tout » . C’est le versant universalisant (côté dit « homme » dans ses formules), qui tente d’indexer la jouissance sur une mesure unique. L’économie subjective qui en résulte vise la cohérence, mais elle paie un prix : croire que tout se règle sur la même loi.

D’où l’apport du pas-tout : « il n’y a pas de La femme » ; il n’y a que des femmes « une par une ». Là, le dire ne se totalise pas. Et surtout : « il n’y en a néanmoins pas une à représenter le dire qui interdit, l’absolument – non » . Cela signifie : nul sujet ne peut incarner l’Interdit comme tel. Le « non » qui opère la castration n’a pas de représentant. Il s’écrit comme limite, il n’habite pas un personnage. Clinique: c’est précisément parce que le « non » n’a pas de corps garant qu’il faut en écrire la portée dans le dire ; sinon, la scène se peuple de tyrans imaginaires et de « grands Non » supposés — qui, en fait, relèvent du fantasme.

Dernier pas, décisif pour la pratique : « Intervenir fait surgir la notion d’acte » ; et cet acte peut « consister d’un dire ». La castration, saisie comme dire-non, déplace alors l’idée d’« interprétation » : le bon coup d’analyste n’est pas un commentaire de plus ; c’est un acte de parole qui pose (ou ré-ordonne) la limite là où le sujet se perd — un dire qui ne moralise pas, mais opère sur la jouissance en la bornant.

"Les non-dupes errent"

Le 21 mai articule quatre repères :

• La castration = un dire-non à la fonction phallique (structure, pas morale).

• Le « tout » phallique soutient l’unification, mais ne couvre pas toute jouissance.

• Le pas-tout ouvre le champ du « une par une » et destitue l’idée d’un « représentant » du Grand Non.

• L’intervention analytique est un acte de dire qui écrit la limite, pour que la jouissance cesse d’être sans bords.

Nous complétons cette séance avec ces énoncés :

« Vous voyez que je persévère quant à ce fondement que cette année je donne à mon discours dans le nœud borroméen. »
« Le nœud borroméen est ici justifié de matérialiser, de présenter cette référence à l’écriture. »
« Le nœud borroméen n’est, dans l’occasion, que mode d’écriture. »
« Il se trouve en somme présentifier le registre du Réel. »
« Intervenir fait surgir la notion d’acte. Il est essentiel également de la penser, cette notion d’acte, et de démontrer comment il peut venir à consister d’un dire. »

"Les non-dupes errent"

Lacan resserre sa méthode : le nœud n’est pas un fétiche visuel, c’est une écriture. Dire qu’il « matérialise » la référence à l’écriture, c’est affirmer que la clinique ne gagne qu’à se contraindre par une forme qui oblige — comme une partition contraint le musicien. Le borroméen vaut parce qu’il écrit trois consistances qui ne tiennent qu’ensemble et se délient si l’une défaille : en ce sens, il « présentifie le registre du Réel » — non pas en l’expliquant, mais en le faisant sentir comme contrainte.

Conséquence directe pour la pratique : l’intervention ne se juge pas au « sens » qu’elle délivre, mais à son statut d’acte, c’est-à-dire à ce qu’elle fait au nouage. D’où la formule décisive : l’acte peut « consister d’un dire ». Une interprétation juste est un coup d’écriture dans le fil du discours (coupure, ponctuation, déplacement) qui re-noue ou rajuste le montage du sujet. À l’inverse, un long commentaire « compris » peut ne rien opérer s’il ne prend pas place dans cette écriture-contrainte.

Cette séance verrouille trois points simples :

• le nœud = un mode d’écriture (et non un tableau d’illustration) ;

• cette écriture présentifie le Réel comme contrainte de tenue / déliaison ;

• l’acte analytique est un dire qui intervient dans cette écriture pour modifier le nouage, plutôt qu’un supplément de sens.

"Les non-dupes errent"

Leçon 15 Séance du 11 juin 1974

« Alors, tout de même, comme ça ne peut pas se renouveler, passé une certaine limite, ça sera aujourd’hui la dernière fois de cette année que je vous parle. Ça me force naturellement un peu à tourner court, mais ce n’est pas pour me retenir, puisqu’en somme il faut bien toujours finir par tourner court. »

Lacan ouvre la séance en reconnaissant la contrainte institutionnelle (les examens) et en la transformant aussitôt en thèse : tout discours exige une coupure. « Tourner court » n’est pas une défaillance mais la condition même du dire : il faut un bord, une fin, pour que quelque chose se détache comme énoncé. Autrement dit, la clôture administrative devient ici opérateur logique : c’est la coupure qui fait exister le discours comme tel — et, pour l’analyste, comme acte.

La suite du passage le montre encore, lorsqu’il ironise sur l’Université « La femme préhistorique » faite de « replis » où, dit-il, il est « niché » sans qu’elle s’en aperçoive. Lacan joue du comique pour nommer l’écart entre le discours universitaire (qui range, « canalise ») et le discours analytique (qui tranche, déplace, fait béance). Être « à l’abri » dans un pli de l’institution, c’est pouvoir y tenir un dire qui la déborde — à condition d’en accepter le rythme : cette fois, on « tourne court ».

Enfin, la mention de son déplacement « à Milan à un congrès de sémiotique » lui sert d’appui pour marquer un autre écart : la sémiotique, depuis la perspective universitaire, peine à toucher ce que l’analyse vise quand elle parle de jouissance et de Réel. Là encore, même le savoir le plus sophistiqué ne vaut qu’indexé à une coupure qui fasse événement de discours.

"Les non-dupes errent"

Lacan convertit la contingence de la fin d’année en leçon de méthode. Un enseignement analytique ne se «termine » pas ; il s’interrompt. Et c’est cette interruption — ce « tourner court » assumé — qui donne son tranchant à ce qui s’est dit tout au long de l’année.

*

* *

Le mot d’ordre de l’année est un renversement. Les « non- dupes » — ceux qui prétendent se tenir hors des effets du langage — errent. Non parce qu’ils seraient bêtes, mais parce qu’ils refusent la contrainte de structure que le discours impose. Lacan rappelle que « errer » vient aussi d’itérer : l’errance n’est pas tant un voyage qu’une répétition qui ne sait pas ce qu’elle répète. À l’inverse, consentir à être “dupe” du discours analytique, c’est accepter ses règles d’écriture et d’énonciation : condition pour cesser de tourner en rond.

Lacan sépare parole et dire. On peut parler sans que rien n’advienne ; un dire est un événement : il engage, il tranche, il fait date. La vérité n’apparaît pas comme contenu achevé, mais comme plainte : elle s’adresse, cherche un destinataire, ne se dit jamais toute. La tâche analytique n’est pas d’emplir le sujet d’explications ; c’est d’accueillir ce mi-dire, d’en tenir la coupure et le rythme.

Toute l’année, Lacan passe du tableau au trait d’écriture. Ce n’est pas un décor : l’écriture contraint, borne l’imaginaire, et présentifie le réel. Le nœud borroméen n’est pas un fétiche topologique, mais un mode d’écriture qui montre

"Les non-dupes errent"

ceci : trois consistances (réel, symbolique, imaginaire) ne tiennent qu’ensemble ; coupez-en une, les deux autres se délient. La leçon méthodologique est nette : pas d’«algorithme total » pour tout résoudre ; mais assez de trait pour compter, vérifier, et repérer où ça lâche.

Lacan mobilise la logique élémentaire (univers de discours, négation, double négation) pour rappeler que chaque énoncé découpe. Dire « l’homme » produit « non-homme »; écrire une position, c’est prendre parti. D’où l’avertissement: la posture « non-non-dupe » ne ramène pas à « dupe » ; elle peut n’être qu’une zone floue qui évite la coupe. La logique, ici, n’est pas un vernis : c’est l’éthique de la précision.

Lacan reformule la castration sans psychologisme : c’est un dire-non adressé à la fonction phallique, une limite structurale de la jouissance. Ce « non » n’habite aucun personnage : nul « Grand Non » incarnable. C’est pourquoi l’acte analytique peut consister d’un dire : une ponctuation, une coupure, un mot qui bornent — au bon endroit — ce qui autrement déborde.

L’espoir n’est pas partageable en « bien commun » : il est propre à chacun, greffé sur le transfert, donc sur l’amour du savoir. D’où la scène, chaque semaine, d’un «recommencer» : l’espoir se relance et se déçoit — structurellement — parce que la vérité n’est jamais que mi-dite.

Lacan assume l’invention : ses outils (comme l’« objet a » ou le graphe) ne sont pas des essences à contempler, mais des opérateurs qui valent dans leur réseau d’écriture. Refuser ces artifices, c’est se vouer à l’errance du commentaire infini; y consentir, c’est donner à la clinique des prises efficaces.

Orientation vers le séminaire suivant (R.S.I., 1974–1975)

"Les non-dupes errent"

1. Du mot d’ordre à la charpente. Les non- dupes errent enseignait une éthique : accepter la contrainte du discours (le dire, la coupure, l’écriture). R.S.I. va architecturer cette contrainte : chaque registre (Réel, Symbolique, Imaginaire) reçoit une tenue précise, et l’on travaille leurs arrimages et déliages.

2. Écrire le réel. Ce qui, ici, n’était qu’esquissé, l’écriture comme présentification du réel — devient l’axe: on ne « parle » pas du réel, on l’écrit par des liaisons minimales (nœuds, chaînes) qui obligent la pensée à ne pas tricher avec l’impossible.

3. Acte et coupure. La fin de l’année a déplacé l’« interprétation » vers l’acte de dire. R.S.I. montrera où un dire opère sur le nouage (et où il le défait) : interventions sobres, à la bonne place, plutôt que grands commentaires.

4. Clinique des déliaisons. Le geste borroméen deviendra un diagnostic opératoire : là où un rond se décroche, que voit-on surgir (hallucination, certitude, effondrement d’image, emballement de sens) ? Et comment ré-attacher — non par persuasion, mais par trait ?

5. Sobriété du sens. La leçon de cette année — se méfier du sens qui chauffe — demeure : R.S.I. poursuivra la sobriété, privilégiant la lettre, la place, le lien à toute théorie « qui explique tout ».

"Les non-dupes errent"