Séminaires de Jacques Lacan — Tome I

Les Noms du Père

« Les noms-du-père »

1963

« Les noms-du-père »

Le séminaire Les Noms-du-Père, prononcé par Jacques Lacan le 20 novembre 1963, constitue une séance unique et marquante dans son enseignement. Prévu pour inaugurer une année de travail sur la fonction paternelle, ce séminaire fut interrompu après cette première leçon, en raison de tensions institutionnelles avec la Société Française de Psychanalyse et l’Association Psychanalytique Internationale.

Malgré son unicité, cette séance offre des réflexions profondes sur la fonction paternelle, la structure psychique et la tradition religieuse.

Pourquoi “Les Noms-du-Père” au pluriel ?

« Les noms-du-père »

Lacan interroge d’emblée le choix du pluriel dans le titre de son séminaire :

« Pas possible de le faire entendre : pourquoi ce pluriel concernant les noms ? »

Cette formulation souligne que la fonction paternelle ne se réduit pas à une seule instance ou à un seul nom, mais qu’elle se décline en une pluralité de signifiants. Lacan envisage ainsi une multiplicité de “Noms-du Père”, chacun jouant un rôle distinct dans la structuration du sujet.

Références aux séminaires antérieurs

Lacan situe cette réflexion dans la continuité de son enseignement, en particulier en référence à ses travaux antérieurs :

« Ce que j’entendais apporter de progrès dans une notion que j’ai amorcée dès la troisième année de mon Séminaire, quand j’ai abordé le cas Schreber, la fonction des Noms du Père ponctuer dans mon enseignement passé les repères où vous avez pu voir se fonder les linéaments. »

Il renvoie notamment à ses analyses sur la métaphore paternelle et la fonction du nom propre, développées dans les séminaires précédents.

Le désir de l’Autre et l’angoisse

« Les noms-du-père » Lacan explore également la relation entre le désir de l’Autre et l’angoisse du sujet :
« Les noms-du-père » « Ce dont, quel que soit ce temps, ce temps sur lequel nous allons nous étendre, ce dont le sujet est dans l’angoisse affect, c’est, vous ai-je dit, par le désir de l’Autre. »

Il souligne que l’angoisse est une réponse immédiate et non dialectisable au désir de l’Autre, mettant en lumière la complexité de cette dynamique dans la structure psychique.

La révélation divine et le désir

Lacan aborde la dimension religieuse en évoquant la révélation divine à Abraham:

« Ce qu’Elohim désigne à Abraham pour sacrifice à la place d’Isaac, c’est son ancêtre, le dieu de sa race. Il le présentifie comme désir. »

Cette citation illustre comment le divin, dans la tradition judéo-chrétienne, est présenté non pas simplement comme une figure de jouissance, mais comme une instance de désir, ce qui enrichit la compréhension de la fonction paternelle dans le champ symbolique. Ces extraits du séminaire Les Noms-du-Père offrent une perspective dense et complexe sur la fonction paternelle, articulant des dimensions linguistiques, psychiques et religieuses. Bien que cette séance soit

« Les noms-du-père » unique, elle constitue un point de départ essentiel pour comprendre l’évolution de la pensée de Lacan sur ces questions.

Lecture tranchante de l’Aqedah : au moment où l’ange arrête le bras d’Abraham et qu’un bélier remplace l’enfant, Lacan n’y voit pas une simple grâce tardive, mais un déplacement de l’offrande. Ce qui est sacrifié, dit-il, ce n’est plus le fils, c’est le dieu ancestral, le totem de la lignée — « le dieu de sa race ». En un coup, la scène bascule : le lien à l’ancêtre-animal (hérité du fond totémique) est mis à mort symboliquement. On quitte l’ancienne logique de la jouissance du dieu pour entrer dans une autre économie : celle d’un désir qui passe désormais par un Nom et une Alliance (Lacan évoque, dans le même fil, El Shadday, l’élection, la bénédiction paternelle, la circoncision comme signe).

Ce geste d’interprétation éclaire la thèse d’ensemble : le « Père » qui compte pour la psychanalyse n’est pas un ancêtre mythique à réincarner, mais une fonction de nomination qui fonde un peuple et oriente un désir. En remplaçant l’enfant par le bélier, le récit montre que ce n’est plus le sang qui garantit la transmission, mais le Nom et la parole d’Alliance. Ce passage du totem au Nom, du sacrifice d’un corps au sacrifice d’un culte ancien, donne sa portée au singulier de Lacan : un Nom-du-Père fait tenir le discours, là où l’adoration d’un ancêtre-dieu entretenait la confusion de la jouissance.

« Les noms-du-père » Lire la scène d’Abraham, ce n’est pas édifier moralement, c’est comprendre un changement de régime. À la place d’un dieu qu’on apaise par la chair, surgit une loi dite qui oblige et qui promet. Et c’est précisément ce que la clinique retrouve : quand la fonction du nom tient sa place, un sujet peut se situer, transmettre, renoncer à la capture imaginaire par l’ancêtre ; quand elle défaille, reviennent les hantises d’un « dieu de la race » — peurs, fétiches, confusions où la jouissance commande.
« Il est clair que si Freud, au centre de sa doctrine, met le mythe du père, c’est en raison de l’inévitabilité de cette question. […] ce qu’il faut en second terme, c’est mettre au niveau du père la fonction du nom. »

Lacan part d’un constat simple : si Freud a mis le père au centre, ce n’est pas par goût patriarcal, mais parce qu’on y touche un point inévitable pour comprendre comment un sujet se construit. Puis il déplace l’enjeu : au-delà du mythe (le « chef de horde » de Totem et Tabou), ce qu’il faut isoler, c’est la fonction du nom. Autrement dit, ce qui fait « père » n’est pas un personnage, mais un opérateur symbolique : le nom qui autorise, interdit, et surtout fait tenir la parole. La formule ouvre toute la suite : le père n’est pas d’abord un corps ou une psychologie ; il est une place dans le langage — celle qui donne consistance aux liens, qui permet qu’une promesse, une loi, une filiation soient dites et donc tenues. Le passage du mythe au nom est un geste de méthode : on quitte l’imagerie

« Les noms-du-père » pour l’inscription. C’est là que Lacan situera, plus tard, le pluriel des « Noms-du-Père » : des façons diverses de faire fonctionner cette place, selon les traditions, les institutions, ou les inventions d’un sujet.
« ce qu’il faut en second terme, c’est mettre au niveau du père la fonction du nom. »

Lacan déplace ici le foyer de la question paternelle. Plutôt que de s’attarder au mythe du « chef de horde » ou aux images héroïques du père, il propose de monter d’un cran : considérer, non pas le personnage, mais la fonction du nom. Autrement dit, ce qui fait « père » n’est pas une personne idéale ; c’est un opérateur symbolique qui donne tenue au lien social et au désir.

Pourquoi le nom ? Parce que nommer, c’est faire tenir une place dans le langage : autoriser, interdire, reconnaître, transmettre. Un nom propre n’est pas seulement une étiquette ; c’est une marque lisible qui institue une filiation, un titre, une responsabilité — bref, quelque chose qui oblige. En ce sens, « mettre au niveau du père la fonction du nom » revient à dire : la paternité, pour la psychanalyse, se joue d’abord dans l’ordre symbolique, là où une parole fait loi et où une inscription permet qu’un sujet se repère.

La portée clinique est nette. Là où cette fonction manque (ou se défait), le sujet peine à stabiliser son monde ; là où elle opère — quel que soit le support réel de la figure paternelle —, une charpente

« Les noms-du-père » symbolique se met en place : on peut promettre, tenir, transmettre. Ainsi, Lacan nous invite à quitter l’imagerie du « père » pour lire la structure : repérer qui nomme, quoi est nommé, et comment ce nom fait travailler le désir sans l’écraser.

Si l’on tient ce fil, le pluriel annoncé par Lacan (les « Noms-du-Père ») prend son sens : il ne s’agit pas d’accumuler des figures paternelles, mais de reconnaître multiplicité des modes par lesquels la fonction du nom peut faire tenir la place paternelle selon les traditions, les institutions ou l’invention d’un sujet. Le père cesse d’être un héros ou un tyran ; il devient l’effet d’un dire qui institue, soutient, et parfois, hélas, fait défaut.

« Ce Dieu dont le nom n’est que le nom Shadday que je n’aurais jamais prononcé. Ce nom, dans l’Exode au Chapitre VI, l’Elohim qui parle dans le buisson ardent qu’il faut concevoir comme son corps, qu’on traduit par la voix et dont on n’a pas voulu vous expliquer qu’il est bien autre chose, ce Dieu parlant à Moïse lui dit à ce moment: « Quand tu iras vers eux, tu leur diras que je m’appelle Je suis, ‘Ehyeh ‘je suis ce que je suis ». »
« La propriété de ces termes, désigner des lettres qui composent le nom, toujours certaines lettres choisies parmi les consonnes, je suis, je suis le cortège, il n’y a aucun autre sens à accorder à ce je suis que d’être le nom je suis. »
« De celui-là, on peut dire qu’un Dieu ça se rencontre dans le réel, comme tout réel est inaccessible, ça se signale par ce qui ne trompe pas, l’angoisse. »
« Les noms-du-père »

Lacan nous fait quitter la métaphysique pour revenir aux mots tels qu’ils s’inscrivent. Quand la voix du buisson ardent dit à Moïse « Je suis », il ne faut pas y lire une grande définition de l’Être ; il faut y entendre un Nom. « Je suis », explique Lacan, n’est pas une thèse philosophique : c’est un nom propre — une suite de lettres qui institue une adresse et un lien. Le point est décisif pour toute son argumentation : ce qui fonde une tradition, ce n’est pas une essence qu’on contemplerait, mais un nom qui s’énonce et qui oblige.

Dans ce cadre, El Shadday n’est pas un décor érudit : c’est le nom d’Alliance par lequel se règle une histoire commune (élection, promesse, transmission). Autrement dit, le dieu dont parle Lacan n’est pas l’« Être » des philosophes ; c’est celui qu’on rencontre dans l’expérience — et dont la rencontre se signale par un affect qui ne trompe pas : l’angoisse. Ici, « rencontre du réel » ne veut pas dire vision mystique ; cela signifie qu’un nom touche au point sensible où une parole engage et transforme (appel, mission, loi).

Le fil théorique qui en découle est simple à énoncer pour un lecteur non initié :

• Un Nom n’est pas seulement une étiquette ; il fait tenir une place (qui parle, à qui, au nom de quoi). • Dire « Je suis », c’est instituer un mode de relation, pas livrer une définition abstraite. • La vérité qui s’y attache n’est pas d’abord une idée, mais un effet d’adresse : on en éprouve la portée

« Les noms-du-père » là où l’expérience serre, là où l’angoisse marque qu’il y a eu contact avec quelque chose de décisif.

En ramenant « Je suis » à sa valeur de nom et El Shadday à sa fonction d’alliance, Lacan recentre la question du Père : moins un personnage qu’une fonction de nomination qui institue, oriente, transmet — et dont la rencontre, parfois, se reconnaît à ce signe sûr : l’angoisse qui ne trompe pas.

1. « Si, mythiquement, le père ne peut être qu’un animal, le père pri… ce qu’il faut en second terme, c’est mettre au niveau du père la fonction du nom. » 2. « Je ne veux pas vous quitter sans avoir au moins prononcé le nom, … tu iras que je m’appelle Je suis, ‘Ehyeh ‘je suis ce que je suis’. » 3. « La propriété de ces termes, désigner des lettres qui composent le nom, … le Shem, le nom qu’on ne prononce pas. » 4. « Ce qu’Elohim désigne pour sacrifice à Abraham à la place d’Isaac, c’est son ancêtre, le dieu de sa race. » 5. « … l’angoisse est, dans l’affect du sujet, ce qui ne trompe pas. »

Ce séminaire — unique, tendu, d’une seule venue — fait un geste décisif : il déplace la question du père du côté du langage. Plutôt que d’empiler des images héroïques ou tragiques, Lacan propose une boussole simple et forte : ce qui fait « père » n’est pas une personne, c’est une fonction. D’où la formule clé : « mettre au niveau du père la fonction du nom ». Autrement dit, ce qui institue, autorise, interdit,

« Les noms-du-père » transmet — bref, ce qui donne tenue à une filiation et à une loi — passe par un nom qui s’énonce et s’inscrit.

Ce recentrage se lit magnifiquement dans la séquence mosaïque : « Je ne veux pas vous quitter sans avoir au moins prononcé le nom… “Je suis” ». Lacan n’en fait pas une thèse sur l’Être ; il en tire une leçon de lettre : « désigner des lettres qui composent le nom ». Ici, « Je suis » vaut comme nom propre — un dire qui institue un lien, une adresse, une obligation. L’enjeu est moins métaphysique que graphique : le nom ne décrit pas un secret enfoui, il fait exister une place dans le discours. C’est pourquoi Lacan insiste sur le Shem, le nom qu’on ne prononce pas : il y a, au cœur du nom, une retenue qui en garantit la portée. Un nom agit parce qu’il est tenu, écrit, transmis, parfois tu.

Le détour par Abraham condense l’orientation. À la place d’Isaac, c’est « le dieu de sa race » qui est sacrifié : autrement dit, ce que la scène dépose, c’est l’Ancêtre- Totem, la confusion d’un dieu de sang et de clan. À sa place, un nom d’alliance : promesse, loi, récit qui oblige. Le passage est capital : on quitte l’emprise d’un culte de la jouissance (apaiser un dieu par la chair) pour l’économie d’un dire (tenir un nom, une alliance). Dès lors, la « paternité » cesse d’être fétiche ou tyrannie ; elle devient effet d’inscription : un nom qui autorise et borne, qui ouvre un destin sans l’écraser.

Reste l’épreuve de vérité. Ici, Lacan ne la place pas dans une idée abstraite, mais dans un affect qui ne ment pas : l’angoisse. Quand un nom touche juste — quand il

« Les noms-du-père » s’énonce au lieu exact —, quelque chose se sent : une crispation sûre, « ce qui ne trompe pas ». La rencontre d’un nom véritable ne se prouve pas par syllogismes ; elle s’éprouve là où une parole noue le sujet à une loi qui le dépasse et, pourtant, lui donne sa place.

En somme, Les Noms-du-Père accomplissent trois gestes :

• Ils arrachent le père au mythe et au sang pour le ramener au nom : ce qui fonde, c’est l’inscription, pas la biologie. • Ils lisent les grands récits (Moïse, Abraham) comme des leçons d’écriture : des noms, des lettres, des retenues qui font tenir un peuple et un désir. • Ils situent la marque du vrai à hauteur d’expérience : l’angoisse comme signal d’une rencontre du réel, quand un nom oblige et oriente.

De là découle la portée clinique : là où la fonction du nom opère, un sujet peut se repérer, promettre, transmettre ; là où elle défaille, tout vacille — l’ancêtre revient sous forme d’idoles, de peurs, de confusions où la jouissance commande. Lire ce texte aujourd’hui, c’est accepter sa rigueur : ne pas chercher un « Père » idéal, mais repérer comment un nom agit — qui nomme, quoi est nommé, et comment ce dire transforme une vie.

« Les noms-du-père »
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