Les formations de l inconscient
« Les formations de l'inconscient »
1957-1958
« Les forma0ons de l'inconscient »
Séance du 6 novembre 1957
« Nous avons pris cette année pour thème de notre séminaire les formations de l’inconscient. (…) les questions que nous allons poser concernent cette fois d’une façon directe, la fonction dans l’inconscient de ce que nous avons, aux cours des années précédentes, élaboré comme étant le rôle du signifiant. »
Lacan place d’emblée son séminaire sous le signe de la continuité et du franchissement. Après avoir consacré les années précédentes à la relation d’objet et à la structuration du sujet dans le langage, il se tourne cette fois vers ce qui constitue le cœur même de l’expérience analytique : les formations de l’inconscient. L’orientation est claire : ne plus seulement travailler l’objet, mais le signifiant comme tel, dans ses effets de lapsus, de mots d’esprit, de rêves et de symptômes.
« Les formations de l'inconscient » Cette annonce engage une rupture méthodologique : l’inconscient n’est pas un réservoir de contenus refoulés qu’il s’agirait d’exhumer, mais une structure signifiante dont les formations — symptômes, actes manqués, jeux de mots — doivent être lues comme des productions de langage. Ce qui importe, c’est la fonction du signifiant, et non le sens latent qu’on chercherait à découvrir derrière.
En inscrivant ainsi le travail de l’année sous le thème du signifiant, Lacan déplace l’horizon de la psychanalyse : elle ne se définit plus par la psychologie du sujet, ni même par la théorie des stades, mais par une linguistique appliquée au désir. Le séminaire prend donc une orientation rigoureuse, qui prépare la formalisation du graphe du désir et la théorie de l’objet a.
Séance du 13 novembre 1957
« Aussi vrai que Dieu doit me donner tout ce qu’il y a de bien, j’étais assis tout à fait comme un égal, tout à fait famillionnairement. »
Lacan ouvre sa deuxième séance par ce mot d’esprit célèbre, que Freud avait retenu comme exemple princeps dans Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient. Le terme « famillionnaire », forgé par Hirsch Hyacinthe, combine de façon surprenante deux registres hétérogènes — la familiarité et la richesse — en une seule création verbale. C’est ce heurt, cette condensation signifiante, qui fait de ce mot un trait
« Les formations de l'inconscient » d’esprit et qui justifie qu’il devienne le point de départ de l’analyse freudienne.
Ce choix illustre immédiatement l’orientation de Lacan: ce n’est pas le contenu psychologique qui importe, mais le fonctionnement du signifiant. Le mot d’esprit ne vaut pas par ce qu’il dit, mais par ce qu’il fait au niveau du langage : il déplace, condense, associe, produit un effet de surprise qui révèle la structure inconsciente. L’important n’est pas la situation décrite par Hirsch, mais le surgissement de ce néologisme, qui dévoile la logique de la condensation telle qu’elle travaille dans l’inconscient.
Lacan insiste sur ce point : le trait d’esprit n’est pas une simple plaisanterie, mais une opération signifiante où se manifeste la loi du langage. La psychanalyse, en suivant Freud, doit s’attacher à déchiffrer ces opérations plutôt qu’à chercher une intention ou une motivation psychologique. Ce qui apparaît ici, c’est la fonction du signifiant comme producteur de sens inattendu, comme lieu où l’inconscient se dit.
Séance du 20 novembre 1957
« Quelqu’un m’a posé la question : “Mais alors que devient ce sujet, où est-il ?” »
Cette interpellation, rapportée par Lacan, provient d’un philosophe qui l’avait entendu à la Société de Philosophie. Elle condense un point nodal : si l’inconscient est structuré comme un langage, où se
« Les formations de l'inconscient » situe le sujet ? N’est-il pas effacé, dissous dans la chaîne signifiante ? La question, simple en apparence, touche au cœur de l’enseignement de Lacan : la psychanalyse n’a de sens que si elle sait définir une place pour le sujet, distincte du moi, irréductible à une fonction de synthèse.
En reprenant cette question en séance, Lacan montre qu’elle n’est pas anecdotique mais décisive. Toute son élaboration sur le signifiant vise à dissocier le sujet du moi, à montrer que l’expérience analytique met en jeu un sujet divisé, aliéné, qui ne se confond jamais avec la fiction imaginaire d’une unité de conscience. Le sujet surgit là où le signifiant le marque, dans le lieu de l’Autre, et non dans une intériorité pleine.
Lacan rappelle ainsi que l’erreur des psychanalystes post-freudiens a été de rabattre le sujet sur le moi, cédant à des « confusions grammaticales » qui confondent le je de l’énonciation avec le moi psychologique. Or, la découverte freudienne exige de penser un sujet qui excède le moi, un sujet divisé par le langage, dont la vérité se dit dans les formations de l’inconscient.
Cette séance introduit donc un fil directeur : la psychanalyse n’est pas la psychologie du moi, mais la science d’un sujet qui se constitue dans et par le signifiant. Le « où est-il ? » reçoit une réponse radicale: le sujet est là où ça parle, mais il n’est pas maître de ce qu’il dit.
« Les formations de l'inconscient » Séance du 27 novembre 1957
« Disons que concernant tout ce qui est de l’ordre de l’inconscient, en tant qu’il est structuré par le langage, nous nous trouvons devant ce phénomène que ce n’est pas simplement le genre ou la classe particulière mais aussi l’exemple particulier qui nous permet de saisir les propriétés les plus significatives. »
Lacan introduit ici une nuance méthodologique capitale. L’inconscient ne se laisse pas saisir par des définitions générales, ni par des catégories abstraites, mais par des exemples singuliers. L’analyse du mot d’esprit ou du lapsus ne vaut pas comme illustration secondaire : c’est à travers eux que l’on accède au fonctionnement même de l’inconscient. L’exemple particulier devient ainsi plus révélateur que la construction théorique, car il condense et met en évidence la logique signifiante à l’œuvre.
C’est là une inversion de perspective par rapport à la démarche habituelle des sciences humaines. Là où l’on cherche en général à remonter du particulier au général, la psychanalyse trouve dans le particulier le lieu même de la loi. Un mot d’esprit, un rêve, une phobie : ce sont ces manifestations singulières qui, loin d’être marginales, révèlent la structure universelle de l’inconscient. Le général ne se déduit pas par abstraction, il se manifeste dans le détail concret.
Cette remarque justifie la méthode de Freud dans Le mot d’esprit ou dans Psychopathologie de la vie quotidienne : multiplier les exemples, montrer par des cas précis que l’inconscient fonctionne par
« Les formations de l'inconscient » condensation, déplacement, équivoque. Lacan, en reprenant cette orientation, la radicalise : le signifiant se donne à lire dans l’exemple, et c’est à l’analyste d’apprendre à en reconnaître les lois.
Séance du 4 décembre 1957
« Arrivé à la partie synthétique de son ouvrage sur le mot d’esprit…la deuxième partie…FREUD se pose la question de l’origine du plaisir, du plaisir que provoque le mot d’esprit. »
Lacan recadre ici la porte d’entrée freudienne : l’origine du plaisir. Ce choix n’est pas anecdotique ; il positionne l’étude du Witz à l’articulation de l’économie et du signifiant. Freud, dans la partie « synthétique » du Mot d’esprit, déplace la question du « contenu drôle » vers le processus qui produit la satisfaction—décharge d’inhibition, économie psychique—et c’est ce déplacement que Lacan prend au sérieux : le plaisir n’est pas un effet de sens seulement, mais l’indice d’un opérateur de langage à l’œuvre. En citant précisément l’« origine du plaisir », Lacan désigne le point où l’analyse doit serrer la structure : là où le signifiant, par condensation et déplacement, ouvre une voie de jouissance.
La suite du passage (dans la même page) insiste sur la lecture de Freud comme condition de rigueur : « je vais en extraire des morceaux… les formules que je vous apporte… suivent fréquemment la ligne… les questions que se pose FREUD ». L’avertissement méthodologique est double : d’une part, refuser
« Les formations de l'inconscient » l’ornement psychologisant qui réduit le mot d’esprit à une intention subjective ; d’autre part, suivre « au plus près » l’itinéraire freudien, y compris ses détours, parce que c’est dans la manière dont Freud mobilise des thèmes reçus qu’apparaît ce qui compte : la loi du signifiant. Autrement dit, le plaisir visé par Freud n’est pas l’agrément d’un sens spirituel ; c’est la marque qu’un travail de la chaîne a effectivement eu lieu, et que ce travail allège le coût psychique en prenant appui sur l’équivoque.
Enfin, le repère « origine du plaisir » prépare la bascule conceptuelle qui gouvernera tout le développement : la satisfaction du Witz se dégage à la faveur d’une opération formelle, non d’un message à décoder. C’est pourquoi Lacan peut articuler le plaisir à la structure— peu de sens, pas de sens, circuits de message et de code—et montrer que le trait d’esprit, loin d’être un simple contenu comique, est une formation de l’inconscient dont le plaisir est la signature économique d’un montage signifiant réussi.
Séance du 11 décembre 1957
« J’ai à vous dire aujourd’hui des choses très importantes. Nous avons laissé les choses la dernière fois sur la fonction du sujet dans le trait d’esprit. »
Lacan marque d’emblée le poids de la séance : il s’agit d’approfondir ce qui s’ouvre lorsqu’on interroge le
« Les formations de l'inconscient » sujet à partir du trait d’esprit. Le choix est révélateur : alors que la tradition psychanalytique aurait pu considérer le mot d’esprit comme un phénomène marginal, Lacan le place au centre pour redéfinir la question du sujet. En effet, c’est dans cette opération signifiante que l’on voit comment le sujet surgit, non comme une substance stable, mais comme un effet du signifiant.
Le rappel de la « fonction du sujet » indique qu’il ne faut pas chercher un sujet derrière le mot d’esprit, mais dans sa structure même. Le sujet ne précède pas le trait d’esprit : il s’y constitue, comme point d’effet de la chaîne signifiante. Cela rejoint l’idée que l’inconscient n’est pas un lieu de représentations cachées, mais un fonctionnement où le sujet se trouve « représenté par un signifiant pour un autre signifiant ».
Lacan insiste aussi sur la portée de son propos : ce n’est pas une digression érudite, mais une orientation qui engage toute la théorie analytique. Le mot d’esprit devient un paradigme : il montre que le sujet ne peut être isolé de l’Autre, du code, du lieu où la phrase trouve sa résonance. L’expérience de plaisir qu’il procure n’est pas psychologique, mais structurale : elle signale que le sujet est pris dans un jeu de langage qui le dépasse.
Séance du 18 décembre 1957
« La dernière fois je vous ai parlé du GRAAL. C’est vous le GRAAL, que je solidifie par toutes sortes de mises en éveil de
« Les formations de l'inconscient » vos contradictions, aux fins de vous faire authentifier en esprit… si j’ose m’exprimer ainsi… que je vous envoie le message, et dont l’essentiel consisterait dans ses défauts mêmes. »
Lacan recourt ici à une image saisissante : le Graal. Mais il le détourne radicalement de toute aura mystique. Ce Graal n’est pas un objet sacré extérieur, mais l’auditoire lui-même, pris comme lieu où se dépose le message, et dont la valeur réside non dans une plénitude mais dans ses « défauts mêmes ». Autrement dit, l’essentiel n’est pas dans l’harmonie du sens mais dans les béances, les failles, les contradictions qui s’y manifestent.
Cette métaphore du Graal permet de saisir ce qui est en jeu dans le mot d’esprit et, plus largement, dans les formations de l’inconscient. L’effet ne vient pas d’une plénitude de signification, mais de l’écart, du « peu de sens » ou du « pas de sens » qui se transforme en événement. C’est précisément dans ces fissures que l’inconscient se fait entendre. Le Graal est vide, et c’est ce vide qui fait fonction.
En désignant ses auditeurs comme ce Graal, Lacan rappelle aussi que le discours analytique ne prend vie que dans un lieu de réception, l’Autre. Le sujet, seul, ne produit rien : c’est dans le relais de l’Autre que le trait d’esprit prend valeur, que le message est authentifié. Mais cette authentification se fonde toujours sur une perte : le défaut n’est pas accidentel, il est constitutif.
Cette leçon ouvre ainsi une perspective méthodologique et clinique : ce qui compte dans l’analyse n’est pas la restauration d’un sens plein, mais
« Les formations de l'inconscient » l’attention aux « défauts », aux ratages, aux failles du discours, qui sont le lieu où surgit l’inconscient.
Séance du 8 janvier 1958
« J’ai l’impression que le trimestre dernier… j’en ai eu des retentissements… je vous ai un peu essoufflés. Je ne m’en suis pas rendu compte, sinon je ne l’aurais pas fait. J’ai aussi l’impression de m’être répété, d’avoir piétiné. Cela n’a d’ailleurs pas empêché, peut-être, que certaines des choses que je voulais vous faire entendre sont restées en chemin. »
Par cette ouverture, Lacan introduit une tonalité d’autocritique et de reprise. Il reconnaît la difficulté de son enseignement, sa densité parfois étouffante, et le risque de piétiner. Mais loin d’être une faiblesse, cette reconnaissance manifeste la rigueur de sa démarche : revenir, répéter, insister, c’est la condition pour approcher ce qui, dans l’inconscient, ne se livre pas d’un seul trait. L’essoufflement de l’auditoire devient une métaphore de la résistance inhérente au savoir analytique.
Le retour en arrière qu’il annonce n’est pas un simple récapitulatif pédagogique, mais une manière de montrer que la logique du signifiant exige une lecture circulaire, faite de reprises et de retours. L’inconscient lui-même ne se livre qu’à travers cette temporalité de la répétition : ce qui reste « en chemin » témoigne de ce que le signifiant n’épuise jamais son effet en une seule fois.
« Les formations de l'inconscient » Le propos situe la psychanalyse à rebours de la pédagogie classique, qui vise la clarté et la progression linéaire. Ici, l’enseignement suit la logique de l’inconscient : retours, arrêts, piétinements, reprises. La structure n’avance pas comme une ligne droite, mais comme une spirale. Le manque n’est pas un défaut, mais une nécessité : il indique que le sujet a encore à se déplacer pour entendre ce qui s’est dit.
Autre citation du même jour :
« Cette constante, c’est la remarque que je crois absolument fondamentale pour comprendre ce qu’il y a dans FREUD, celle de l’importance du langage, nous l’avons dit, d’abord, et ensuite de la parole. Et plus nous nous approchons de notre objet, plus nous nous apercevons où est la différence de l’importance du signifiant dans l’économie du désir, disons encore dans la formation, l’information du signifié. »
Ici, Lacan formule une clé de voûte de tout son enseignement : le primat du signifiant. L’expérience analytique ne se réduit pas à retrouver des contenus refoulés, mais à comprendre que le désir se structure dans et par le langage. Le signifiant ne se contente pas de transmettre un sens déjà formé ; il constitue et informe le signifié. L’écart entre signifiant et signifié est ce qui permet de penser l’inconscient non pas comme une réserve de représentations, mais comme une logique de déplacement et de condensation.
La remarque prend d’autant plus de poids qu’elle se réclame directement de Freud. Ce que Lacan affirme, c’est que la découverte freudienne n’est pleinement
« Les formations de l'inconscient » lisible qu’à partir de cette constante : l’inconscient est langage. C’est pourquoi, à mesure que l’on avance dans la lecture des rêves, des mots d’esprit, des symptômes, on découvre que ce n’est pas le contenu latent qui importe, mais l’opération signifiante qui en détermine la forme.
Ce passage du 8 janvier 1958 condense le mouvement entier du séminaire : montrer que les formations de l’inconscient sont des formations de langage. L’importance du signifiant dans l’économie du désir est la règle fondamentale, et c’est autour d’elle que se dessine la méthode analytique.
Séance du 15 janvier 1958
« Je vous ai annoncé que je vous parlerai aujourd’hui de ce à quoi, par exception, j’ai donné un titre, et qui s’appelle la métaphore paternelle. »
Lacan introduit ici, de façon explicite et solennelle, un des concepts centraux de son enseignement : la métaphore paternelle. Qu’il choisisse de donner un titre à cette leçon est déjà un signe : il s’agit d’un moment d’importance dans son séminaire. La métaphore paternelle n’est pas un simple ajout terminologique, mais la formalisation de la fonction du Nom-du-Père dans la structure de l’inconscient.
Lacan insiste sur la dimension de structure : la métaphore paternelle n’est pas un événement, ni une figure imaginaire, mais une opération signifiante. Le
« Les formations de l'inconscient » signifiant du Nom-du-Père vient se substituer au signifiant du désir de la mère, produisant ainsi une nouvelle signification : celle de la loi, de l’interdit de l’inceste, et de la possibilité même du désir. C’est cette substitution qui permet au sujet de se situer dans l’ordre symbolique, et qui inscrit le complexe d’Œdipe comme matrice fondamentale.
La portée de ce moment est considérable. En introduisant la métaphore paternelle, Lacan formalise le passage de Freud au langage structural. Là où Freud avait décrit le complexe d’Œdipe et la fonction du père en termes cliniques et mythiques, Lacan les réinscrit dans une logique du signifiant. La métaphore paternelle n’est pas une figure narrative, mais une opération symbolique qui conditionne l’accès du sujet à la loi et au désir.
Cette leçon du 15 janvier 1958 inaugure donc une articulation décisive : le désir inconscient ne peut être pensé qu’à partir de cette substitution signifiante, qui fonde la structure. C’est la formalisation la plus claire de la place du père dans l’inconscient, non comme personne réelle, mais comme Nom, comme signifiant fondamental.
Séance du 22 janvier 1958
« Nous allons continuer notre examen de ce que nous avons appelé la métaphore paternelle. Nous en sommes arrivés au point où j’ai affirmé que c’était dans cette structure… que nous avons ici promue comme étant la structure de la métaphore… que
« Les formations de l'inconscient » résidaient toutes possibilités d’articuler clairement le complexe d’Œdipe et son ressort, à savoir le complexe de castration. »
Lacan poursuit ici l’élaboration de la métaphore paternelle introduite la semaine précédente. Le point décisif est clair : la formalisation de la métaphore permet d’articuler, dans une logique structurale, le complexe d’Œdipe et le complexe de castration. Ce que Freud avait exposé à travers un récit clinique et mythologique trouve chez Lacan une écriture : le Nom-du-Père, en se substituant au signifiant du désir de la mère, produit une signification nouvelle, qui institue la loi de la castration.
La portée est double. D’une part, elle concerne la théorie : en introduisant la métaphore paternelle, Lacan ancre la psychanalyse dans une linguistique du signifiant. L’Œdipe n’est pas seulement un drame familial, il est une opération symbolique. D’autre part, elle concerne la clinique : la névrose, la psychose, la perversion se définissent par la manière dont le sujet s’inscrit ou non dans cette substitution. Là où la métaphore paternelle échoue, comme dans la forclusion du Nom-du-Père, surgit la psychose.
En reliant ainsi l’Œdipe et la castration à une structure de métaphore, Lacan donne un nouvel outil conceptuel à la psychanalyse : il montre que la question du père n’est pas d’abord une question de personne, mais de fonction signifiante. L’accès du sujet au désir passe par cette opération où un signifiant se substitue à un autre, produisant une nouvelle articulation symbolique.
« Les formations de l'inconscient »
Séance du 29 janvier 1958
« J’ai l’impression que le trimestre dernier… j’en ai eu des retentissements… je vous ai un peu essoufflés. Je ne m’en suis pas rendu compte, sinon je ne l’aurais pas fait. J’ai aussi l’impression de m’être répété, d’avoir piétiné. Cela n’a d’ailleurs pas empêché, peut-être, que certaines des choses que je voulais vous faire entendre sont restées en chemin. »
Par cette ouverture, Lacan introduit une tonalité d’autocritique et de reprise. Il reconnaît la difficulté de son enseignement, sa densité parfois étouffante, et le risque de piétiner. Mais loin d’être une faiblesse, cette reconnaissance manifeste la rigueur de sa démarche : revenir, répéter, insister, c’est la condition pour approcher ce qui, dans l’inconscient, ne se livre pas d’un seul trait. L’essoufflement de l’auditoire devient une métaphore de la résistance inhérente au savoir analytique.
Le retour en arrière qu’il annonce n’est pas un simple récapitulatif pédagogique, mais une manière de montrer que la logique du signifiant exige une lecture circulaire, faite de reprises et de retours. L’inconscient lui-même ne se livre qu’à travers cette temporalité de la répétition : ce qui reste « en chemin » témoigne de ce que le signifiant n’épuise jamais son effet en une seule fois.
Le propos situe la psychanalyse à rebours de la pédagogie classique, qui vise la clarté et la progression linéaire. Ici, l’enseignement suit la logique de
« Les formations de l'inconscient » l’inconscient : retours, arrêts, piétinements, reprises. La structure n’avance pas comme une ligne droite, mais comme une spirale. Le manque n’est pas un défaut, mais une nécessité : il indique que le sujet a encore à se déplacer pour entendre ce qui s’est dit.
Séance du 5 février 1958
« La symbolisation préoccupe le monde. (…) Cela leur montrera les difficultés qui se présentent depuis toujours à propos du sens à donner dans l’analyse au mot symbolisme, et je veux dire, pas simplement au mot mais à l’usage qu’on en fait, à l’idée qu’on se fait du processus du symbolisme. »
Lacan aborde ici de front la question du symbolisme, en soulignant d’abord qu’il ne s’agit pas seulement d’un terme, mais de la manière dont on s’en sert et de la conception du processus qu’il recouvre. Le « symbolisme » est une notion qui a traversé toute l’histoire de la psychanalyse, mais qui a souvent donné lieu à des confusions : tantôt réduit à des équivalences figées (clé des songes, symboles universels), tantôt utilisé dans un sens métaphorique ou imaginaire, il a parfois perdu sa portée structurale.
En rappelant que la symbolisation « préoccupe le monde », Lacan situe l’enjeu : le symbole est une catégorie qui traverse non seulement la psychanalyse, mais aussi l’anthropologie, la linguistique, la philosophie. Or, pour l’analyse, il s’agit d’être rigoureux : le symbolisme n’est pas une imagerie codée,
« Les formations de l'inconscient » mais une opération signifiante qui engage le désir et la loi.
L’importance de cette mise au point est double. Sur le plan théorique, elle permet de distinguer la psychanalyse des lectures simplistes qui réduisent le symbole à un code de traductions (le serpent = le phallus, l’eau = la mère, etc.). Sur le plan clinique, elle recentre l’interprétation : l’analyste ne doit pas plaquer un dictionnaire de symboles sur le discours du patient, mais écouter comment, dans son propre dire, un signifiant en vient à symboliser un autre, selon une logique singulière.
Ce passage annonce ainsi une articulation essentielle du Séminaire V : montrer que la fonction symbolique n’est pas un répertoire d’images, mais le lieu où le signifiant, dans sa substitution et son déplacement, institue la structure du désir.
Séance du 12 février 1958
« Cet objet-là, il a un nom, il est pivot, il est central dans toute la dialectique des perversions, des névroses et même purement et simplement de tout développement subjectif. Il s’appelle le phallus, et c’est cela que j’aurai à vous illustrer la prochaine fois. »
Lacan choisit ici d’introduire, avec une solennité assumée, le phallus comme concept cardinal de la psychanalyse. Ce qu’il affirme, c’est que le phallus n’est pas un objet parmi d’autres, mais un pivot — autrement dit, l’axe autour duquel s’organise toute la
« Les formations de l'inconscient » dialectique subjective. Que l’on parle de névrose, de perversion, de psychose ou du développement du sujet en général, c’est toujours le phallus qui est en jeu.
Il importe de souligner que le phallus, chez Lacan, n’est pas l’organe anatomique, mais un signifiant. Il est le signifiant du manque dans l’Autre, celui qui symbolise la castration et qui ordonne le champ du désir. En ce sens, le phallus n’est pas ce que le sujet possède ou non, mais ce autour de quoi il se constitue comme sujet désirant. Freud avait déjà repéré que l’enfant organise sa sexualité autour de la présence ou de l’absence du pénis, mais Lacan dépasse cette lecture naturaliste pour dégager la fonction symbolique : ce qui compte, c’est le phallus en tant qu’opérateur de structure.
Qualifier le phallus de « central » dans la dialectique des perversions et des névroses permet de situer les différentes positions cliniques. Dans la névrose, le sujet est pris dans l’angoisse de castration, dans le rapport ambivalent à la loi phallique. Dans la perversion, il met en scène la fonction du phallus pour déjouer l’interdit, en jouant avec le signifiant comme garant de la jouissance de l’Autre. Dans la psychose, enfin, c’est l’absence de cette inscription symbolique — la forclusion du Nom-du-Père et du signifiant phallique — qui entraîne la désorganisation. Tout l’édifice clinique se comprend ainsi à partir de la place donnée au phallus.
Ce passage est aussi programmatique : Lacan annonce qu’il reviendra pour « illustrer » cette fonction, preuve qu’il entend consacrer un temps particulier à déplier ce
« Les formations de l'inconscient » concept, au-delà d’une simple définition. Le phallus est la clé de voûte qui permet de relier l’économie du désir, les formations de l’inconscient et la structuration de la subjectivité.
Ce qui est frappant, c’est la simplicité de la phrase : « Il s’appelle le phallus. » Après de longues analyses sur la métaphore paternelle et le rôle du signifiant, Lacan nomme enfin, sans détour, l’opérateur majeur. Le phallus n’est pas une métaphore secondaire, mais le point central qui noue l’Œdipe, la castration et la fonction de l’Autre.
Ce moment du séminaire marque donc une avancée décisive : après avoir montré que l’inconscient se structure comme un langage, et que le désir est effet du signifiant, Lacan introduit le phallus comme le signifiant essentiel qui organise cette structure. Désormais, tout ce qui concerne l’objet, le désir, la loi et la jouissance devra être relu à travers ce prisme.
Séance du 5 mars 1958
« Chers amis, pour reprendre notre discours interrompu depuis trois semaines, je partirai de ce que nous rappelions hier soir avec justesse : que notre discours doit être un discours scientifique. (…) J’ai simplement hier soir pointé l’originalité du moment que constitue dans l’examen des phénomènes de l’homme la mise au premier plan, l’arrêt constitué par toute la discipline freudienne sur cet élément privilégié qui s’appelle le désir. »
« Les formations de l'inconscient » Par cette ouverture, Lacan inscrit explicitement la psychanalyse dans une exigence scientifique. Mais il précise immédiatement en quoi cette scientificité est originale : elle ne réside pas dans l’application de méthodes de mesure, ni dans l’accumulation de faits positifs, mais dans la décision freudienne de prendre le désir comme objet privilégié. C’est ce déplacement qui distingue radicalement la psychanalyse de toutes les sciences humaines antérieures.
Avant Freud, souligne Lacan, le désir était toujours réduit, ramené à une psychologie morale ou à une économie utilitaire. La philosophie et l’anthropologie classiques considéraient moins le désir comme un objet à étudier que comme une force à discipliner. Freud, au contraire, en fait l’axe même de son discour: c’est en mettant le désir au centre que la psychanalyse inaugure une nouvelle rationalité.
Ce passage condense donc la portée de l’enseignement de Lacan. Le « discours scientifique » dont il parle n’est pas une ambition d’imiter les sciences exactes, mais une volonté de maintenir la rigueur spécifique du champ analytique : celle qui prend au sérieux le désir, non pas comme une donnée psychologique, mais comme une structure signifiante. Le désir, en effet, ne se laisse saisir qu’à travers ses formations, ses symptômes, ses détours langagiers.
Lacan rappelle que la psychanalyse ne peut céder ni à la tentation d’un empirisme descriptif ni à celle d’un moralisme normatif. Sa scientificité tient à son objet même : le désir, tel que Freud l’a dégagé comme ce qui
« Les formations de l'inconscient » échappe à toute réduction, mais se manifeste dans la structure du langage.
Séance du 12 mars 1958
« Vous savez ce que nous essayons de faire ici : c’est à savoir, dans ces difficultés et dans ces impasses, dans ces contradictions qui sont le tissu de votre pratique… d’essayer de vous ramener toujours au point : où ces impasses et ces difficultés puissent à la fois vous apparaître dans leur véritable portée, et où de fait, vous les éludez en vous reportant à ces théories partielles, voire ces escamotages, ces glissements de sens dans les termes mêmes que vous employez, qui sont aussi le lieu de tous les alibis. »
Lacan se confronte ici à un point délicat : la psychanalyse est sans cesse traversée par des impasses et des contradictions, qui ne sont pas des accidents extérieurs, mais bien le tissu même de la pratique. Ces difficultés ne doivent pas être vues comme des échecs, mais comme les lieux où se joue la vérité du discours analytique. Le rôle de l’enseignement n’est pas de les recouvrir, mais de les mettre en évidence, de les « ramener au point » où elles révèlent leur portée structurale.
Ce passage dénonce aussi une tentation récurrente : celle d’éluder ces impasses en recourant à des « théories partielles », à des rationalisations qui rassurent mais qui masquent la difficulté. Les glissements de sens, les approximations terminologiques deviennent alors des refuges commodes, des « alibis » qui soulagent l’angoisse du praticien mais l’éloignent de la logique de
« Les formations de l'inconscient » l’inconscient. Lacan insiste : c’est précisément dans ces glissements que la psychanalyse risque de perdre sa rigueur et de retomber dans une psychologie de compromis.
La phrase illustre la fonction critique que Lacan attribue à son séminaire : il ne s’agit pas seulement de transmettre un savoir, mais de mettre au travail les contradictions, de les faire apparaître pour éviter qu’elles soient recouvertes par des discours trop faciles. La psychanalyse avance en assumant ses impasses, en les traversant, et non en les effaçant.
Séance du 19 mars 1958
« Je voudrais aujourd’hui commencer d’introduire la question des identifications. (…) J’ai essayé de ramener l’attention sur les difficultés que pose la notion de la phase phallique, et de montrer que si on éprouve quelque peine à faire entrer le phallus dans une rationalité biologique, ce que FREUD a dégagé de l’expérience prend tout de suite plus de clarté si nous posons que le phallus est pris dans une certaine fonction subjective qui doit remplir un certain rôle, que j’appelle un rôle de signifiant. »
Lacan franchit ici un pas majeur en introduisant la question des identifications, qui deviendra centrale dans son enseignement. Il prend soin de montrer que les difficultés entourant la « phase phallique » viennent du fait qu’on la réduit trop souvent à une catégorie biologique. Or, selon lui, le phallus ne peut se comprendre qu’à partir de sa fonction de signifiant.
« Les formations de l'inconscient » Ce déplacement a des conséquences décisives. En refusant de naturaliser la phase phallique, Lacan dégage la psychanalyse du réductionnisme biologique et affirme sa spécificité structurale : ce qui est en jeu, c’est le rôle du phallus comme signifiant qui organise le désir et structure la subjectivité. L’identification, dès lors, n’est pas un simple processus psychologique d’imitation, mais une opération symbolique dans laquelle le sujet se constitue par rapport au signifiant phallique.
En parlant du phallus comme « signifiant carrefour », Lacan insiste sur sa fonction structurale : il condense et redistribue les coordonnées du désir, il organise les différentes issues possibles du drame œdipien. L’identification, dès lors, ne se réduit pas à une ressemblance ou à une appartenance imaginaire ; elle est un effet de langage, une inscription du sujet dans un réseau signifiant qui le dépasse.
Cette séance ouvre ainsi une perspective nouvelle : comprendre que l’identité du sujet n’est pas donnée une fois pour toutes, mais qu’elle se construit par des identifications successives, réglées par la fonction phallique et par le jeu des signifiants.
Séance du 26 mars 1958
« J’écris cela au tableau pour commencer, pour éviter que je ne l’écrive incorrectement ou incomplètement quand j’aurai à m’y référer. J’espère au moins pouvoir éclairer l’ensemble de ces trois formules d’ici la fin de notre discours d’aujourd’hui. »
« Les formations de l'inconscient » Ce passage, qui peut sembler anodin, prend toute sa portée si on l’inscrit dans la logique du séminaire. Lacan, en écrivant « au tableau » trois formules, introduit dans son enseignement un geste fondamental : celui de la formalisation. Ce n’est pas seulement une aide pédagogique, mais une manière de dire que la psychanalyse, pour rester fidèle à Freud, doit se donner les moyens d’une rigueur comparable à celle des sciences, tout en respectant son objet propre : le signifiant et le désir.
L’écriture au tableau joue ici comme une scène symbolique. Elle arrache la pensée à la fluidité de l’oral et à ses équivoques, pour la figer dans une lettre. En ce sens, elle rejoint la structure même de l’inconscient, qui fonctionne par inscription signifiante. La lettre, dans son tracé, est ce qui subsiste au-delà des glissements de sens, ce qui permet d’articuler la logique. Lacan, en fixant ses formules, montre que son enseignement n’est pas une improvisation, mais une tentative de donner au discours analytique des coordonnées précises.
Mais en même temps, il souligne les limites de ce geste. Écrire « incorrectement ou incomplètement » : le risque est toujours là. La formule, si elle est mal posée, peut induire en erreur. Et même correctement écrite, elle reste incomplète, car aucune écriture ne peut épuiser la complexité de l’inconscient. D’où cette précision méthodologique : les formules n’ont pas valeur de système clos, elles sont des repères opératoires, des outils pour guider la lecture.
« Les formations de l'inconscient » Ce geste annonce la suite de l’enseignement de Lacan, notamment le développement des mathèmes et des schémas topologiques. L’écriture n’est pas une simple illustration, mais une tentative de formaliser la structure du désir et du langage. Comme dans le graphe du désir ou les formules de la sexuation, l’enjeu est d’extraire des invariants de la clinique, en s’appuyant sur la logique du signifiant.
Enfin, la mention des « trois formules » ouvre sur une conception de la psychanalyse comme discours structuré. Lacan ne livre pas une vérité définitive, mais trace des points de repère : tripartitions, substitutions, équations signifiantes. Ce n’est pas le contenu psychologique qui prime, mais la forme structurale. La séance du 26 mars illustre un tournant : de l’interprétation clinique, on passe à la formalisation conceptuelle, qui seule permet d’éviter les dérives psychologisantes et de maintenir la psychanalyse comme discours scientifique.
Lacan en est à un point d’articulation : il vient d’introduire la métaphore paternelle et la fonction du phallus dans les séances précédentes. Le 26 mars, il cherche à en donner une écriture précise, sous forme de trois formules qu’il trace au tableau.
Ces formules concernent :
1. la structure de la métaphore, en tant que substitution signifiante (un signifiant qui remplace un autre pour produire un sens nouveau),
« Les formations de l'inconscient » 2. la métaphore paternelle, écrite comme substitution du signifiant du Nom-du-Père au signifiant du désir de la mère,
3. et la fonction phallique, qui apparaît comme le signifiant central produit par cette substitution, venant articuler désir et loi.
Concrètement donc, Lacan formalise :
Nom-du-Père / Désir de la Mère →Signification phallique
→ ce déplacement produit une nouvelle signification : le phallus comme signifiant du désir.
Il insiste sur l’importance de poser ces équations dès le départ pour éviter tout glissement : son souci est d’ancrer la psychanalyse dans une logique de structure, et non dans une psychologie descriptive.
En somme, dans cette séance du 26 mars, il ne parle pas de cas clinique particulier (comme Hans dans le Séminaire IV), mais il écrit noir sur blanc la logique qu’il extrait de Freud : l’Œdipe n’est pas une histoire familiale, c’est une opération de langage. Et pour le montrer, il trace ces formules comme s’il donnait un cours de mathématiques, afin que la métaphore paternelle soit saisie non pas comme un récit, mais comme une substitution signifiante à valeur structurale.
« Les formations de l'inconscient » Séance du 16 avril 1958
« Je voudrais vous ramener à quelque appréhension primitive concernant l’objet de notre expérience, c’est-à-dire l’inconscient, mon dessein étant en somme de vous montrer ce que la découverte de l’inconscient nous ouvre de voies et de possibilités, mais aussi de ne pas vous laisser oublier ce que cette découverte représente de limites à notre pouvoir. »
Ce passage témoigne d’une volonté de recentrer l’enseignement. Lacan ne se contente pas d’accumuler des formules ou des exemples ; il rappelle que l’objet véritable de la psychanalyse est l’inconscient. Cet inconscient n’est pas un savoir totalisant mais une expérience structurée par le signifiant, qui à la fois ouvre des perspectives inédites et marque des limites.
La phrase articule un double mouvement : d’un côté, la découverte freudienne élargit le champ du savoir humain — elle montre que le sujet est traversé par un langage qui le dépasse, que ses actes, ses rêves, ses symptômes répondent à une logique signifiante. De l’autre, elle impose une limite radicale : l’inconscient, en tant qu’il est structuré comme un langage, n’est pas réductible à une maîtrise, ni à une normativation totale. Le pouvoir de l’analyste ne peut pas aller au-delà de ce que permet cette structure : il ne s’agit pas de guérir au sens d’un retour à une normalité imaginaire, mais de conduire le sujet jusqu’au point où il peut reconnaître la logique de son désir.
Lacan prépare ainsi une critique des illusions normatives. Il annonce que toute tentative de «
« Les formations de l'inconscient » normaliser » l’inconscient se heurte aux contradictions inhérentes à la condition humaine : castration, manque, irréductible du désir. L’expérience analytique révèle ces limites, non pour désespérer, mais pour donner à la psychanalyse son éthique spécifique : travailler avec le manque, plutôt que chercher à le combler.
Séance du 23 avril 1958
« Il s’agit de continuer à approfondir cette distinction du désir et de la demande, que nous considérons comme si essentielle dans la bonne conduite de l’analyse, et faute de quoi nous croyons qu’elle glisse invinciblement autour d’une spéculation pratique fondée sur les termes de la frustration d’une part, de la gratification d’autre part, termes qui à nos yeux constituent une véritable déviation de sa voie. »
Ce passage est décisif pour comprendre la rigueur de Lacan dans la conduite de l’analyse. Il insiste sur la distinction radicale entre le désir et la demande. Trop souvent, dit-il, la pratique analytique tend à glisser vers une lecture en termes de frustration et de gratification : le patient demande, l’analyste frustre ou satisfait. Or, cette logique binaire détourne la psychanalyse de sa voie, en la réduisant à une psychologie de l’adaptation ou de la compensation.
Lacan rappelle que l’enjeu de l’analyse n’est pas d’ajuster le sujet à une bonne mesure de satisfaction, mais d’entendre ce qui, dans sa demande, excède toujours l’objet visé : le désir. La demande se formule en paroles, elle est adressée à l’Autre, mais ce qu’elle
« Les formations de l'inconscient » charrie de plus fondamental — le désir inconscient — ne se confond jamais avec l’objet réclamé. Réduire l’analyse à la gestion des demandes, c’est méconnaître ce reste, ce surplus, qui est précisément le lieu du désir.
Cette précision est d’une portée clinique considérable. Là où certains courants psychanalytiques ou psychothérapeutiques avaient ramené l’interprétation à une fonction de satisfaction ou de régulation des besoins, Lacan remet au centre le désir comme irreprésentable, comme écart structurel entre ce que le sujet croit demander et ce qu’il désire réellement. L’analyste doit donc se garder de répondre à la demande au niveau de l’objet, pour permettre que le désir se déploie dans sa singularité.
En d’autres termes, l’éthique analytique n’est pas de combler, mais de maintenir ouvert l’écart entre désir et demande. C’est dans cet écart que se révèle le sujet de l’inconscient, et c’est là que l’analyse trouve sa voie propre, irréductible aux logiques de gratification ou de frustration.
Séance du 30 avril 1958
« Si “les choses de l’homme”, dont nous nous occupons en principe, sont marquées de son rapport au signifiant, on ne peut pas user du signifiant pour parler de ces “choses” comme pour parler des choses que le signifiant l’aide à poser. »
Lacan introduit ici une distinction essentielle : les « choses de l’homme », c’est-à-dire tout ce qui relève de
« Les formations de l'inconscient » l’expérience humaine — désir, jouissance, identifications — ne peuvent pas être abordées par le signifiant comme on aborde les « choses de la nature ». Le langage n’est pas, ici, un simple outil descriptif ; il fait partie constitutive de ce dont il est question.
Cette phrase condense une idée centrale : le signifiant ne se contente pas de représenter, il constitue les choses de l’homme. Là où la science de la nature se fonde sur la mise à distance du langage — réduire les équivoques, formaliser, mesurer — la psychanalyse se confronte à une autre logique, où le langage n’est pas extérieur à son objet mais lui est inhérent. On ne parle pas « des choses de l’homme » de la même manière qu’on parle des pierres ou des astres, car l’homme est déjà pris dans le langage qui le définit comme sujet.
Ce passage ouvre une réflexion critique sur la scientificité de la psychanalyse. Lacan ne nie pas son caractère scientifique, mais il en précise l’originalité : ici, le langage n’est pas un instrument neutre, il est le milieu même dans lequel le sujet se constitue. Le signifiant n’est pas un outil d’objectivation, il est le lieu du manque, de la castration, du désir.
C’est pourquoi la psychanalyse ne peut pas calquer son discours sur celui des sciences naturelles. Elle doit inventer une autre rigueur, propre à son objet : une rigueur du signifiant, attentive aux équivoques, aux glissements, aux formations de l’inconscient.
Séance du 7 mai 1958
« Les formations de l'inconscient » « Nous allons partir de l’actualité que ceux d’entre vous qui ont assisté hier soir à “la communication scientifique” de la Société ont pu apprécier. On vous a parlé de la relation hétérosexuelle. Justement, c’est ce dont nous essayons aussi de parler : la relation hétérosexuelle s’avérait dans cette perspective comme essentiellement formatrice. »
Lacan ouvre sa séance en se référant à un événement contemporain : une communication scientifique à la Société psychanalytique, consacrée à la relation hétérosexuelle. Il saisit cette occasion pour rappeler que la psychanalyse ne parle pas d’un « donné naturel», mais d’une question complexe, marquée par la culture, l’histoire et le symbolique.
Ce qui intéresse Lacan, c’est que la relation hétérosexuelle ne va pas de soi. Elle n’est ni une évidence biologique, ni une harmonie spontanée. Elle se présente comme une construction, « essentiellement formatrice », mais problématique. Autrement dit : si elle forme le sujet, c’est en introduisant un déséquilibre, une tension, un manque.
Lacan prépare ici l’introduction de la fonction phallique. Car la relation entre les sexes ne se comprend pas simplement comme un ajustement naturel, mais à partir d’un signifiant : le phallus. La sexualité humaine est structurée par des médiations symboliques, par des interdits et des représentations, et non par une simple « belle et bonne forme » biologique.
« Les formations de l'inconscient » Cette ouverture montre la méthode de Lacan : partir de l’actualité du champ analytique, la confronter aux acquis anthropologiques et cliniques, pour montrer que le réel de la sexualité est toujours pris dans le symbolique. C’est ce décalage qui fait de la relation hétérosexuelle une énigme, et qui fonde la nécessité du travail analytique.
Séance du 14 mai 1958
« Nous allons essayer de continuer d’avancer dans ce cheminement où, vous le voyez, le thème du phallus joue un rôle tout à fait essentiel, pour autant qu’il nous amène à serrer de plus près ce qui est dit dans l’analyse, ce qui est proféré, et la façon dont on se sert effectivement de la notion d’objet. »
Avec cette phrase d’ouverture, Lacan indique clairement la direction de son propos : c’est désormais autour du phallus que va s’articuler le discours. Il ne s’agit pas du phallus comme organe anatomique, ni d’un symbole imaginaire isolé, mais du phallus en tant que signifiant central de la dialectique du désir et de l’objet.
Ce qui compte, souligne-t-il, c’est la façon dont le phallus organise la parole dans l’analyse. L’analyste ne travaille pas avec des « objets réels », mais avec ce qui est dit, « proféré », dans la cure. Or ce dire, toujours pris dans la demande et dans ses détours, est structuré par la fonction phallique. C’est elle qui donne au langage du sujet sa tension, sa coupure, sa valeur de vérité.
« Les formations de l'inconscient » Lacan insiste sur le fait que l’analyste doit interroger l’usage de la notion d’objet : comment la relation d’objet est convoquée, manipulée, parfois mal comprise, dans la pratique analytique contemporaine. L’introduction du phallus comme signifiant permet de dépasser une conception trop psychologique de l’objet (objet de satisfaction, objet perdu, objet compensatoire) pour mettre en lumière ce qui, dans le discours du sujet, excède l’objet lui-même : le désir.
Cliniquement, cela signifie que l’analyste ne doit pas réduire le discours de l’analysant à des besoins ou à des gratifications, mais l’écouter comme une mise en jeu de la fonction phallique, c’est-à-dire de ce signifiant qui, toujours, marque le manque et structure le désir. C’est en serrant de près ce qui est dit que se révèle ce point central : le phallus comme pivot du symbolique.
Séance du 21 mai 1958
« À travers l’exploration que nous poursuivons des structures névrotiques en tant qu’elles sont conditionnées par ce que nous appelons les formations de l’inconscient, nous en sommes arrivés la dernière fois à parler de l’obsessionnel. »
Lacan introduit sa leçon en situant la continuité de son propos : l’analyse des structures névrotiques à la lumière des formations de l’inconscient, et plus particulièrement l’obsessionnel. Cette remarque de départ est décisive : elle rappelle que pour Lacan, l’obsession n’est pas un tableau clinique isolé, mais une
« Les formations de l'inconscient » modalité structurale de la névrose, intelligible seulement si on la lit à partir du signifiant.
En parlant de l’obsessionnel dans le cadre des formations de l’inconscient, Lacan souligne que ses symptômes, ses ruminations, ses conduites d’évitement et de répétition ne sont pas de simples comportements, mais des formations signifiantes : elles disent quelque chose du désir, de son rapport à l’Autre et du défaut de symbolisation qui le marque.
La perspective est ici anti-naturaliste : l’obsessionnel n’est pas un type psychologique ou une personnalité parmi d’autres. Son « désir évanescent » se structure précisément par son rapport à l’Autre : il n’y a de désir que comme pris dans le langage, et dans le cas de l’obsessionnel, ce rapport est problématique, fuyant, parce que le désir, confronté à l’Autre, se défait.
Lacan met en garde contre une lecture descriptive ou adaptative des névroses. La psychanalyse, pour lui, consiste à lire la logique signifiante qui organise les symptômes, à reconnaître que ce qui se répète ou s’impose chez l’obsessionnel est déjà une écriture, une mise en forme de l’inconscient.
Séance du 4 juin 1958
« FREUD, dans Psychologie des masses et analyse du moi, consacre un chapitre à l’identification. Nous allons, dans ces
« Les formations de l'inconscient » quelques derniers séminaires qui nous restent cette année, nous avancer dans ce champ… ouvert par FREUD après la première guerre, vers les années 1920… de la seconde topique. »
Avec cette introduction, Lacan déplace le fil de son enseignement vers la question de l’identification, concept central chez Freud dans Psychologie des masses et analyse du moi (1921). Cette référence n’est pas fortuite : Freud y avait articulé la manière dont les individus se constituent comme sujets dans et par les liens collectifs, en prenant l’Autre comme modèle, idéal ou objet.
Lacan signale que ces derniers séminaires de l’année s’inscrivent dans la perspective de la seconde topique freudienne (moi, ça, surmoi), élaborée précisément après la Première Guerre mondiale. En revenant à cette époque charnière, il indique que la psychanalyse ne peut pas se passer de cette dimension structurale : le sujet n’est pas seulement pris dans le désir, mais aussi dans des identifications qui organisent son rapport à l’Autre et aux idéaux.
Ce passage éclaire l’ambition lacanienne : relire la seconde topique non pas comme une simple répartition d’instances psychiques, mais comme une articulation signifiante. L’identification n’est pas un collage psychologique, elle est un effet de langage : le sujet se constitue à partir de ce qui, dans l’Autre, fait signe, se marque, se répète.
Cliniquement, l’appel à Freud montre aussi que l’analyste doit tenir compte des identifications qui
« Les formations de l'inconscient » structurent le moi du patient, mais sans les confondre avec la vérité du désir inconscient. Le travail ne vise pas à renforcer ces identifications, mais à en démonter la logique pour que le sujet puisse se situer par rapport à elles.
En somme, ce moment du séminaire ouvre une réflexion cruciale : penser la place de l’identification dans la psychanalyse, non comme un point d’achèvement mais comme un champ de lecture où le sujet apparaît divisé, pris entre ses signifiants et les figures de l’Autre.
Séance du 11 juin 1958
« Nous allons reprendre notre propos, toujours à l’aide de notre petit schéma. Certains d’entre vous se posent des questions sur le petit signe en losange tel qu’il est employé, par exemple quand j’écris S en face du petit a, du petit autre [ S ◊ a ]. Cela ne me paraît pas extrêmement compliqué. »
Ici, Lacan introduit explicitement l’un des symboles les plus caractéristiques de sa formalisation : le losange (◊) qui articule le rapport entre le sujet (S) et l’objet petit a. La remarque, presque ironique — « cela ne me paraît pas extrêmement compliqué » — signale en réalité la profondeur de ce qui est en jeu : donner une écriture logique au rapport du sujet divisé à son objet cause du désir.
Le losange n’est pas un ornement graphique : il condense l’idée que la relation entre le sujet et l’objet
« Les formations de l'inconscient » n’est pas immédiate, mais médiatisée par la structure du langage. Le sujet ne peut se saisir de l’objet a que dans la mesure où le signifiant l’a d’abord divisé, marqué, barré. C’est cette médiation symbolique que le schéma formalise.
Par ce biais, Lacan déplace la clinique : l’obsessionnel, l’hystérique, le phobique ne se définissent pas par des contenus psychologiques, mais par la façon dont leur rapport au désir se noue dans cette structure quadratique. L’obsessionnel, par exemple, n’habite pas son désir de manière directe, mais le fait passer par des détours qui manifestent la béance du rapport au petit a.
Ce passage marque un tournant dans le séminaire : à la fin de l’année, Lacan installe son auditoire dans l’idée que la psychanalyse ne peut se contenter de récits cliniques ou de métaphores. Elle doit se donner des outils formels, des écritures, qui traduisent dans une logique symbolique le fonctionnement de l’inconscient. Le schéma du losange en est l’un des jalons essentiels, car il rend visible ce qui se joue dans le transfert et dans le rapport du sujet au désir.
Séance du 18 juin 1958
« Je disais qu’en somme pour la femme, son développement sexuel passait obligatoirement par quelque chose qui pourrait s’appeler: “elle doit être le phallus sur le fond qu’elle ne l’est pas”. »
Avec cette formule saisissante, Lacan condense l’un des points les plus délicats de sa théorie de la sexualité
« Les formations de l'inconscient » féminine : la femme ne « possède » pas le phallus, mais elle est appelée à l’incarner comme signifiant. Son développement sexuel se structure donc autour d’un paradoxe : elle doit « être » ce qu’elle « n’est pas ».
Ce renversement manifeste toute la logique de l’identification imaginaire au phallus. Pour accéder à sa position dans le désir, la femme doit se situer non pas comme détentrice d’un organe, mais comme support du signifiant phallique pour l’Autre. C’est en ce sens qu’elle peut se donner comme l’objet du désir, comme ce qui manque à l’Autre, et non comme sujet autonome de la possession.
Ce paradoxe ouvre une perspective cruciale : la féminité n’est pas réductible à une donnée biologique ni à un rôle social, mais elle est un effet structural du langage. L’énigme du féminin se situe précisément dans ce décalage entre être et avoir : « être le phallus » dans le registre symbolique, tout en ne l’ayant pas dans la réalité anatomique.
Cliniquement, cette articulation permet de comprendre la difficulté spécifique du rapport de la femme au désir et au symptôme. Là où l’homme est du côté de « l’avoir » (posséder ou non le phallus), la femme se définit par une modalité d’« être », toujours traversée par l’impossible de cette identification. C’est cet impossible qui rend le féminin structurellement lié à une zone d’énigme, que l’analyse permet de mettre en mots mais jamais de réduire totalement.
« Les formations de l'inconscient » Séance du 25 juin 1958
« Nous sommes arrivés la dernière fois au point où nous avons essayé de commencer concentriquement à désigner la constellation du désir de l’obsessionnel, et je vous ai annoncé pour aujourd’hui, à l’intérieur de ce que j’ai commencé à approcher en vous parlant de la position de la demande chez l’obsessionnel, cette demande tellement précocement ressentie par l’Autre comme pourvue de cet accent spécial d’insistance qui la rend si difficile à tolérer. »
Lacan reprend ici le fil de sa réflexion sur la névrose obsessionnelle, en mettant l’accent sur la demande et sur son effet pour l’Autre. Ce qui caractérise l’obsessionnel, ce n’est pas seulement l’évitement ou le doute, mais cette manière dont sa demande est marquée d’un accent particulier, une insistance intolérable pour l’Autre.
Cela signifie que, dans la structure obsessionnelle, la demande ne circule pas simplement comme un appel de reconnaissance. Elle pèse, elle insiste, elle force. L’Autre y est mis en demeure d’y répondre, et c’est précisément cette exigence qui rend le rapport insoutenable. On voit ici comment Lacan articule la clinique obsessionnelle à la logique du signifiant : la demande n’est pas un simple contenu, mais un acte de langage qui prend valeur de contrainte.
Lacan parle d’une « constellation du désir de l’obsessionnel » : cette métaphore astronomique souligne que le désir obsessionnel ne s’éclaire que dans un réseau de positions, où la demande, l’Autre, le phallus et la destruction du désir de l’Autre s’articulent.
« Les formations de l'inconscient » La demande obsessionnelle est à la fois impossible à satisfaire et impossible à ignorer : elle enferme l’Autre dans une tension qui nourrit l’impasse de la structure.
Cliniquement, cette observation est essentielle. L’analyste ne doit pas réduire la demande obsessionnelle à un besoin ou à une plainte, mais reconnaître dans son insistance la trace d’un rapport structurel au signifiant. L’interprétation ne vise pas à apaiser cette demande, mais à en déchiffrer la logique, à montrer en quoi elle met en jeu le désir inconscient et son impossible.
Séance du 2 juillet 1958
« Nous arrivons au bout du séminaire de cette année que j’ai mis sous le chef des formations de l’inconscient. Peut-être pouvez-vous au moins voir l’opportunité de ce titre : formations, formes, relations, peut-être topologie. »
Lacan ouvre sa clôture en nommant exactement ce qu’il a voulu faire : arrimer l’année à l’idée de formation. Le pluriel n’est pas décoratif : il indique que l’inconscient ne se donne qu’en formes (lapsus, mot d’esprit, symptôme) et en relations (signifiants pris en chaîne), plutôt qu’en contenus psychologiques. Le terme glissé — « peut-être topologie » — pointe l’exigence à venir : traduire ces formes et relations dans une écriture qui évite les glissements de sens. Autrement dit, l’année a servi à déplacer la psychanalyse d’une description d’« objets » vers la
« Les formations de l'inconscient » lecture de configurations et de liaisons qui se répètent, s’entrecoupent, se nouent.
Ce rappel a une portée polémique implicite : Lacan refusera de réduire l’expérience analytique soit au progrès maturatif « prégénital/génital », soit à une galerie de personnages (« la mère », « le père »…) — critique qu’il explicite immédiatement après en dénonçant la « comédie italienne » des rôles. Ce n’est pas par additions d’étapes, ni par typologie d’acteurs, qu’on touche l’inconscient, mais par la logique des opérations qui fabriquent les symptômes. D’où l’intérêt de « topologie » : elle promet une manière d’écrire des rapports (trous, bords, coupures, voisinages) plutôt que de collectionner des substances.
Enfin, cette clausule tente de donner un pas solide « sur quoi poser le pied » pour la suite : si l’on retient quelque chose, c’est que l’inconscient s’articule en structures de langage et que ces structures exigent une mise en forme plus rigoureuse que la psychologie de la vie affective. L’annonce « topologique » n’est pas un effet de style : elle dessine la suite du programme (mathèmes, schémas, nœuds) et, surtout, une éthique de lecture— serrer la lettre et ses relations plutôt que reconduire des évidences imaginaires.
* * *
Avec ce cinquième séminaire, Lacan poursuit et approfondit le déplacement décisif qu’il avait amorcé : montrer que l’inconscient freudien n’est pas un
« Les formations de l'inconscient » réservoir de représentations, mais une structure de langage, un réseau de signifiants. Le titre même, Les formations de l’inconscient, indique cette orientation : l’inconscient ne se donne que dans ses effets de surface – lapsus, actes manqués, mots d’esprit, symptômes – qui obéissent à la logique du signifiant. Ce sont ces formations, répétitives et codées, qui permettent d’accéder à la vérité du sujet.
Dès les premières leçons, Lacan situe le cœur de son propos dans la distinction du désir et de la demande, distinction sans laquelle la psychanalyse glisse vers une psychologie de la frustration et de la gratification. La demande se formule à l’Autre, elle s’articule en paroles et attend une réponse. Mais le désir excède toujours ce qui est demandé : il est ce reste irréductible qui insiste et se répète, échappant à toute satisfaction directe. C’est dans cet écart, que l’analyse a pour tâche de maintenir ouvert, que se révèle le sujet de l’inconscient.
Au centre de ce séminaire se trouvent la formalisation de la métaphore paternelle et l’introduction du phallus comme signifiant majeur. Par la métaphore paternelle, Lacan réinscrit le complexe d’Œdipe et le complexe de castration dans une logique de substitution signifiante: le Nom-du-Père vient se substituer au désir de la mère, produisant ainsi une nouvelle signification – le phallus comme signifiant du désir. Ce déplacement théorique est crucial : il ne s’agit plus de parler du père comme personnage ou instance imaginaire, mais comme signifiant structurant. L’Œdipe cesse d’être une fable familiale pour devenir une opération symbolique qui inscrit la loi dans l’inconscient.
« Les formations de l'inconscient » Le phallus apparaît alors comme le pivot autour duquel se nouent névrose, perversion et psychose. Mais il ne s’agit jamais de l’organe biologique : le phallus est une fonction symbolique, le signifiant du manque, qui ordonne le désir et fonde la différence des positions subjectives. Pour l’homme, il est du côté de l’« avoir »; pour la femme, du côté de « l’être », avec tout le paradoxe qu’implique le fait de « devoir être le phallus sur le fond de ne pas l’être ». De cette aporie naît l’énigme du féminin, irréductible à une donnée anatomique et inséparable du langage.
Ce séminaire aborde aussi la névrose obsessionnelle, analysée dans sa constellation particulière. Chez l’obsessionnel, la demande se présente à l’Autre avec une insistance intolérable, mettant en jeu un rapport de contrainte qui rend le désir difficile à soutenir. L’étude clinique ne se réduit pas à décrire des symptômes : elle cherche à saisir la logique signifiante qui fait que la demande obsessionnelle devient si lourde, si insistante, qu’elle bloque le rapport au désir.
Dans les dernières séances, Lacan ouvre une nouvelle étape en introduisant la question des identifications, à partir du texte de Freud Psychologie des masses et analyse du moi. Il montre que le sujet se constitue toujours par des identifications symboliques, prises dans la logique du signifiant, et non par simple imitation psychologique. Le moi est le produit de ces identifications, mais celles-ci ne disent jamais la vérité du désir inconscient, qui reste ailleurs, insistant dans les formations de l’inconscient.
« Les formations de l'inconscient » Enfin, Lacan introduit une série de notations formelles, la fraction de la métaphore paternelle , qui témoignent de son souci croissant de donner à la psychanalyse un langage de formalisation, capable de serrer la structure sans se perdre dans les ambiguïtés du discours imaginaire. C’est déjà l’annonce des mathèmes et des topologies à venir, que l’on voit poindre dans ses remarques finales: formations, formes, relations, et « peut-être topologie».
Ce séminaire constitue une étape charnière. Il fixe plusieurs notions qui deviendront des piliers : le primat du signifiant, la distinction du désir et de la demande, la métaphore paternelle, la fonction phallique, l’objet petit a en voie d’élaboration. Il marque la psychanalyse d’une double exigence : d’une part, rester fidèle à Freud en dégageant la logique de l’inconscient ; d’autre part, donner à cette logique une écriture structurale qui lui évite les dérives psychologisantes.
Mais ce point d’aboutissement est déjà un point de départ. Car en introduisant la fonction phallique et en préparant le terrain de l’objet a, Lacan ouvre directement la voie au Séminaire VI – Le désir et son interprétation (1958-1959). Si le Séminaire V a clarifié la structure signifiante qui conditionne le désir, le suivant prendra pour tâche de lire, à partir de Freud, comment ce désir s’écrit et se trahit dans les rêves, les symptômes et les textes mêmes de l’analyse. C’est un pas supplémentaire : passer de la formalisation des grandes structures (métaphore paternelle, phallus, identification) à l’interprétation fine du désir, au plus près de ses formations.
« Les formations de l'inconscient » En ce sens, le Séminaire V n’est pas une fin, mais une articulation : il donne à la psychanalyse ses coordonnées symboliques essentielles, pour que l’année suivante, Lacan puisse montrer comment le désir se déchiffre, dans sa logique et dans sa vérité, à partir du signifiant.
1958-1959
« Le désir et son interpréta0on »
Ce séminaire, couvrant l’année 1958-1959, s’ouvre sur une séance introductive où Lacan annonce son intention d’approfondir la notion de désir et sa relation à l’interprétation analytique. Il y présente également le graphe du désir, outil conceptuel central qu’il continuera de développer tout au long de l’année.
La première séance du séminaire a eu lieu le 12 novembre 1958. Dans cette leçon inaugurale, Lacan pose les bases de son enseignement pour l’année, en mettant l’accent sur la structure du désir et son articulation avec le langage. Il souligne que le désir n’est pas simplement une fonction biologique, mais qu’il est intrinsèquement lié à la parole et au signifiant.