L’Envers de la psychanalyse
« D'un Autre à l’autre »
qu’il n’existe pas, c’est indiquer qu’il manque un garant absolu : aucun Dieu, aucune Nature, aucun Sujet transcendant ne fonde la chaîne signifiante. Ce vide au cœur du symbolique constitue le sol même sur lequel s’articulent les discours et les symptômes.
Tout le séminaire explore cette béance. Lacan l’aborde d’abord par le biais du pari pascalien. En convoquant la célèbre mise en jeu de l’infini, il montre que le sujet, confronté à l’absence de garantie, ne peut que miser. Le rapport à l’Autre se règle comme un pari, un acte de langage qui engage le sujet là où le savoir est impuissant. Ce déplacement introduit l’idée que l’inconscient lui- même se structure comme une suite de mises, de calculs, de risques pris dans le champ de l’incertain.
En parallèle, Lacan poursuit son travail sur le signifiant. Il reprend la logique de l’objet a comme reste de la coupure signifiante. L’objet a n’est pas un objet réel, mais le résidu produit par l’opération du langage. Il est ce qui cause le désir, ce qui anime la répétition, et en même temps ce qui échappe à la symbolisation. Dans D’un Autre à l’autre, cette élaboration gagne une densité nouvelle : l’objet a devient la clé pour comprendre pourquoi le savoir, loin de s’achever dans une totalité, se trouve toujours troué par un reste.
Cette réflexion s’accompagne d’un dialogue serré avec la philosophie. Pascal, bien sûr, mais aussi Hegel et sa dialectique du maître et de l’esclave, que Lacan prépare déjà à reformuler. Aristote et sa logique de l’infini, Descartes et le doute, viennent également ponctuer le parcours. Ce dialogue philosophique est toujours orienté par Freud : le mythe du père de la horde, Totem
« D'un Autre à l’autre »
et Tabou, la castration, le désir et la pulsion. Freud reste la référence constante, mais relu à la lumière des mathématiques, de la logique et de la topologie.
Car une autre dimension s’impose : la topologie. Lacan multiplie les références au tore, à la bande de Möbius, aux surfaces qui permettent de penser autrement les rapports entre l’intérieur et l’extérieur, le continu et le coupé. Ces figures topologiques ne sont pas de simples métaphores : elles sont destinées à donner une écriture formelle aux paradoxes du désir et de la vérité. Ainsi, le sujet ne se conçoit plus comme un point stable, mais comme une surface traversée de coupures, de torsions, où ce qui est dedans se retourne en dehors.
Cliniquement, ce séminaire éclaire d’un jour nouveau la pratique de l’analyse. L’analysant vient interroger l’Autre, demander une vérité, mais l’analyste doit savoir que l’Autre n’existe pas. Il ne peut pas se poser comme garant. Ce que permet la cure, c’est de faire entendre le mi-dire de la vérité, de faire surgir le reste, l’objet a, qui soutient le désir. L’analyste ne délivre pas un savoir total, il accompagne le sujet dans la traversée de ce vide, jusqu’à ce qu’il en assume la fonction structurante.
En situant la psychanalyse à la croisée de la logique, de la topologie et du discours, « D’un Autre à l’autre » prépare le terrain du séminaire suivant. En 1969–1970, Lacan inventera la grille des discours dans « L’Envers de la psychanalyse », systématisant ce qui, ici, n’était encore qu’annoncé : la béance de l’Autre se traduit dans des structures de discours qui organisent le lien social. L’un est donc le prélude de l’autre : D’un Autre à l’autre
« D'un Autre à l’autre »
est le temps de la découverte, « L’Envers » celui de la formalisation.
Ce séminaire XVI occupe ainsi une place charnière. Il montre que l’Autre n’est pas un lieu plein mais une faille, que la vérité ne se dit jamais toute mais seulement comme pari, que le savoir se troue d’un reste et que le sujet est toujours divisé. C’est en assumant cette logique du manque que la psychanalyse se distingue de toute psychologie de la complétude. Elle ne cherche pas à réparer l’Autre, mais à faire travailler le sujet dans le vide que cet Autre creuse en lui.
« D'un Autre à l’autre »
1969-1970
1969-1970
"L'Envers de la psychanalyse"
Dans ce Séminaire Lacan introduit l’un des dispositifs les plus décisifs de toute sa théorie : la formalisation des quatre discours. En articulant les places du sujet, du savoir, de la vérité et de la jouissance, Lacan propose une topologie inédite des liens sociaux, dont le discours analytique constitue l’envers, la faille, l’exception.
Les quatre discours
« Il n’y a pas de métalangage, mais il y a des discours. »
Cette assertion, en apparence sobre, est en réalité l’un des gestes les plus radicaux de Lacan. Dire qu’« il n’y a pas de métalangage », c’est refuser l’idée d’un lieu extérieur, neutre, surplombant, à partir duquel on pourrait parler du langage sans y être impliqué. Tout savoir est pris dans un discours,
"L'Envers de la psychanalyse"
et tout discours est affecté par le réel du langage : voilà la position lacanienne.
En substituant à cette prétention métalinguistique la structure de quatre discours , le discours du maître, de l’universitaire, de l’hystérique et de l’analyste , Lacan propose un appareil formel pour penser les modalités d’articulation du savoir, du pouvoir, de la vérité et du sujet. Ces discours ne sont pas des opinions ni des idéologies : ce sont des agencements de places, des configurations logiques, des montages de jouissance.
Chaque discours est une permutation des quatre termes fondamentaux :
• S₁ : le signifiant maître, • S₂ : le savoir, • S̷ : le sujet barré, divisé, • a : l’objet cause du désir.
L’ordre de leur circulation , leur position dans les quatre places structurelles (agent, autre, vérité, production) , définit un discours donné. Et ce que Lacan commence ici à démontrer, c’est que le discours analytique est celui qui inverse les coordonnées du discours du maître : il met en agent le sujet barré (S̷ ), vise l’objet a, place le savoir en position de produit, et logera la vérité sous l’agent, c’est-à- dire dans l’inconscient même du sujet.
C’est pourquoi l’analyse ne repose pas sur un savoir acquis, mais sur un savoir qui surgit à partir du manque, comme effet d’une parole qui trébuche. L’analyste, loin d’incarner la position du savoir, prend la place de ce qui cause le désir, l’objet a, et c’est cette position de retrait , ou de pure fonction , qui rend possible une autre circulation du discours.
"L'Envers de la psychanalyse"
En refusant le métalangage, Lacan place toute parole dans un lien, tout énoncé dans une structure, tout savoir dans un montage qui engage un sujet. Les discours ne sont donc pas des systèmes clos, mais des formes historiques de la subjectivité, des manières d’être parlé, des figures de l’Autre, chacune avec son envers, ses impasses, ses effets de jouissance.
Lacan déploie pour la première fois la structure complète de ce qu’il appelle le discours du maître, qui ne renvoie pas à un type de personne, mais à un agencement de signifiants où le pouvoir s’adosse à l’ignorance de sa propre cause. Ce discours est pour Lacan le socle historique de la civilisation, mais aussi ce dont l’analyse doit s’émanciper.
Le discours du maître
Ce que Lacan formalise ici est d’une grande précision topologique : le discours du maître se structure selon la disposition suivante :
Agent → Autre
S₁ → S₂
_____ _____
S̷ a
Vérité Produit
Autrement dit, le signifiant maître (S₁) est mis en position d’agent, il commande, produit du savoir (S₂), mais au prix d’un sujet (S̷ ) refoulé, barré, forclos de la vérité, et d’un objet « a » produit comme résidu sans sujet.
"L'Envers de la psychanalyse"
Ce discours n’est pas une simple domination sociale : c’est la matrice même du lien autoritaire, de l’ordre institutionnel, de la transmission scolaire, politique, militaire, voire clinique, lorsque le savoir est considéré comme émanant d’un commandement, d’un dogme, d’une voix qui ne se remet jamais en question.
Mais, et c’est là l’apport crucial de Lacan, ce pouvoir est vide en sa vérité : il repose sur un sujet divisé, qui ignore que son autorité masque un manque. Le maître croit savoir, mais il est agi par ce qu’il ne sait pas. Ce qu’il ordonne, ce qu’il transmet, ce qu’il institue , tout cela repose sur une forclusion du manque, sur un refoulement structural de la castration.
Lacan montre également que le discours du maître produit un savoir, certes , mais un savoir aliéné, instrumentalisé, sans retour au sujet. Le sujet, ici, est assujetti. Le savoir ne libère pas : il enferme, il fonctionne, il s’autonomise comme bureaucratie de l’ignorance, et c’est précisément contre ce modèle que la psychanalyse se pose, non comme subversion anarchique, mais comme déplacement du centre de gravité du discours vers le manque.
Dans le discours de l'analyste, cette hiérarchie est renversée: c’est le sujet barré qui prend la parole, et le signifiant maître est refoulé dans la vérité, ce qui permet l’émergence d’un savoir inédit, non aliénant, produit dans et par la division.
En somme, cette proposition n’est pas seulement une critique de l’autoritarisme. Elle offre une grille de lecture structurale du pouvoir, et inscrit la psychanalyse comme tentative de penser un lien social fondé sur la reconnaissance du manque, sur l’accueil du sujet dans sa division, et non sur l’éradication de son incomplétude.
Le discours universitaire
"L'Envers de la psychanalyse"
Dans Le discours universitaire, avec une ironie maîtrisée et une rigueur conceptuelle implacable, Lacan y dévoile la structure cachée de l’institution savante , celle qui parle au nom du savoir, mais qui, en vérité, occulte le sujet et soutient l’ordre du maître sous le masque de la neutralité.
Dans cette leçon, Lacan expose la deuxième figure de sa quadrilogie des discours : le discours universitaire, dont la structure se présente comme suit :
Agent → Autre
S₂ → a
_____ _____
S₁ S̷
Vérité Produit
Autrement dit, dans ce discours, le savoir (S₂) est mis en position d’agent , c’est lui qui « parle », qui « instruit », qui « transmet ». L’adresse est faite à l’objet a, c’est-à-dire à l’élève réduit à une fonction de réception ou de dressage, dépersonnalisé, extrait de son désir, sans division subjective.
La vérité ici, refoulée sous l’agent, est incarnée par le signifiant maître (S₁) : derrière la façade neutre du savoir, c’est la logique du commandement, de la normalisation, de l’idéologie dominante qui se perpétue silencieusement. Ce que le discours universitaire produit ? Un sujet barré (S̷ ) , assujetti, divisé, mais dont la division n’est jamais interrogée.
"L'Envers de la psychanalyse"
Lacan ne condamne pas le savoir : il en dénonce la mise en scène idéologique lorsqu’il devient un discours sans faille, un appareil tourné vers la répétition, l’académisme, la reproductibilité sans invention. Le savoir, dans ce discours, fonctionne comme fin en soi, sans retour vers le sujet qui le produit, et surtout, sans place pour la vérité comme faille, comme ouverture au réel.
Ce que le discours universitaire escamote, c’est le désir du sujet qui s’adresse à ce savoir. Il lui oppose une chaîne signifiante close, une logique d’énoncés vérifiables, mais privés d’effet de vérité. Ainsi, le savoir y est plein, mais stérile, comme un fleuve qui s’éloigne sans jamais nourrir ses rives.
Lacan anticipe ici ce que Foucault développera peu après : la complicité entre savoir et pouvoir. L’université fonctionne, non pas comme temple de la vérité, mais comme instrument de reproduction du discours du maître, vecteur d’une jouissance qui se dérobe, mais persiste dans l’obsession de la conformité.
En situant la psychanalyse hors de ce discours, Lacan affirme que l’analyse ne transmet pas un savoir établi, mais fait surgir un savoir à partir de la division du sujet, dans un cadre où la vérité n’est pas totalité mais béance. Ce n’est donc pas contre l’université que la psychanalyse s’érige, mais contre le discours universitaire en tant que structure close, et pour un savoir qui s’écrit depuis le manque.
Le discours hystérique
Lacan expose la structure du discours hystérique. Ce discours, loin d’être marginal ou pathologique, est selon lui fondateur de la psychanalyse elle-même : c’est de l’hystérique que naît le transfert, et c’est à travers sa parole
"L'Envers de la psychanalyse"
que Freud a entendu, pour la première fois, la vérité du sujet comme symptôme.
« L’hystérique, en posant le maître comme tel, le fait parler , pour mieux le mettre à nu. »
Le discours hystérique, tel que Lacan le formalise, se structure ainsi :
Agent → Autre
S̷ → S₁
_____ _____
a S₂
Vérité Produit
Dans cette configuration, c’est le sujet divisé (S̷ ) qui prend la parole , c’est lui qui agit, non depuis une maîtrise, mais depuis son propre manque. Ce manque, il l’adresse à un Autre supposé savoir, qu’il constitue comme S₁, c’est-à-dire comme signifiant maître. L’hystérique interroge, provoque, soupçonne : elle veut faire parler le maître, le pousser à dire ce qu’il ne sait pas qu’il sait.
Mais cette demande n’est pas naïve. Elle est stratégiquement orientée vers la production d’un savoir, non pas pour apprendre, mais pour faire apparaître les failles du savoir lui-même. Le sujet hystérique joue du savoir, le torde, le pousse à ses limites, dans une tension constante entre le désir et la vérité. C’est dans cette adresse paradoxale que réside la productivité du discours
"L'Envers de la psychanalyse"
hystérique: il produit du savoir (S₂), mais un savoir qui n’est pas clos, un savoir vivant, en acte.
Sous cette adresse, dans le lieu de la vérité, se loge l’objet a, c’est-à-dire la cause du désir , non assumée, insue, parfois refoulée. C’est la jouissance qui se dérobe, ce point de butée qui rend le discours de l’hystérique toujours relancé, jamais satisfait.
Lacan souligne ici que c’est grâce à ce discours que la psychanalyse est née : c’est l’hystérique qui, par son adresse insistante, a contraint Freud à entendre autrement, à faire de l’écoute un acte de lecture. L’hystérique n’est donc pas seulement une figure clinique, elle est la matrice du discours de l'analyste, dont elle annonce la structure tout en en occupant une place antérieure.
Mais Lacan ne s’arrête pas là : il montre aussi que le discours hystérique peut s’instituer, se répéter, se figer. Il peut devenir un discours de protestation sans effet, un rituel du manque, où l’interrogation n’ouvre plus sur du nouveau, mais tourne à vide. C’est ici que le passage à l’analyse devient nécessaire : le sujet hystérique doit pouvoir accéder à l’analyse de son propre discours, reconnaître dans l’Autre la fiction qu’il a lui-même construite.
Cette séance dévoile non seulement la structure du discours hystérique, mais aussi son rôle structural dans l’histoire de la psychanalyse, et la manière dont le désir, lorsqu’il se met en parole, produit un savoir vivant , à condition d’accepter sa propre division.
Le discours de l’analyste
La structure du discours de l’analyste est donnée par Lacan sous cette forme canonique:
"L'Envers de la psychanalyse"
Agent → Autre
a → S̷
_____ _____
S₂ S₁
Vérité Produit
Ce que produit ce montage n’est pas un commandement, ni un savoir à transmettre, mais un savoir nouveau (S₂), émergent, non donné d’avance, articulé dans le parcours du sujet lui-même. Et ce savoir surgit sur fond de vérité refoulée, c’est-à-dire du signifiant maître (S₁), mis ici en position de vérité, là où il ne peut se dire, mais dont les effets orientent le discours.
Ce que Lacan propose ici, c’est une subversion de l’ordre classique de la transmission. L’analyste n’est pas un détenteur de savoir : il se fait cause du désir du sujet, en acceptant de n’être rien d’autre que ce reste logique, cette tache dans le discours, ce point d’énigme où le sujet se projette.
C’est en cela que le discours de l’analyste est l’envers du discours du maître. Là où le maître impose un sens, l’analyste fait émerger une coupure. Là où le maître produit un sujet assujetti, l’analyste produit un savoir à partir de la division même du sujet. Il y a là une éthique radicale : ne pas occuper la place du savoir, ne pas répondre au symptôme par un sens, mais le soutenir jusqu’à ce qu’il livre sa logique propre.
Lacan insiste : l’analyste n’est pas là pour comprendre. La compréhension est ici un leurre de l’imaginaire. Ce qui est
"L'Envers de la psychanalyse"
en jeu, c’est le surgissement du réel dans le discours, le moment où le sujet peut rencontrer son propre manque, et inventer à partir de lui.
Cette formulation est un tournant : elle formalise la psychanalyse comme un discours à part, un lien social où la vérité ne s’impose pas, mais se dérobe, où le sujet peut défaire ses identifications pour se réécrire autrement. Le discours de l’analyste n’est pas une méthode : c’est une position dans le langage, un montage qui permet de faire parler ce qui ne pouvait l’être, un acte où le réel trouve à s’inscrire dans une lettre.
*
* *
Commençons avec la Séance du 26 novembre 1969.
« Qu’est-ce à dire ? Il m’est arrivé, l’année dernière, avec beaucoup d’insistance, de distinguer ce qu’il en est du discours, comme une structure nécessaire qui dépasse de beaucoup la parole, toujours plus ou moins occasionnelle. Ce que je préfère, ai-je dit, et même affiché un jour, c’est un discours sans paroles. »
Lacan pose ici un repère décisif : le discours n’est pas la parole, il l’excède. La parole est l’événement — l’émission contingente, parfois brillante, souvent équivoque — par un sujet. Le discours, lui, est structure : il distribue des places (celle du sujet S̷ , du signifiant-maître S1, du savoir S2, de l’objet a), articule des liaisons nécessaires entre ces termes et, surtout, survit au vacillement des énonciations. En affirmant préférer « un discours sans paroles », Lacan ne
"L'Envers de la psychanalyse"
rêve pas d’un mutisme doctrinal : il soutient que le lien social s’ordonne d’abord d’un appareillage de signifiants, stabilisé, antérieur à ce qui se dit et indifférent à qui le dit. C’est cela qui rend l’analyse possible : nous n’écoutons pas seulement des mots, nous lisons une structure.
Ce point trouve aussitôt son appui algébrique dans l’écriture S1→S2 : S1 « représente un sujet auprès d’un autre signifiant », dans le champ déjà structuré d’un savoir (S2) ; de cette opération émerge le sujet barré (S̷) et se détache une perte (l’objet a). Autrement dit, le sujet n’est pas premier : il tombe de l’opération signifiante qui fait tenir un discours. Cette mise en forme, que Lacan reprend et recompose au début de « L'Envers de la psychanalyse », est donnée ici pas à pas — « il se pose d’abord de ce moment où S1 vient représenter quelque chose […] dans le champ […] d’un savoir » — et ouvre sur la topologie où le manque et la perte ne sont pas des accidents mais des fonctions.
De là, une conséquence capitale pour notre clinique : si le discours est structure, le savoir n’est pas d’abord connaissance, mais liaison signifiante. D’où l’énoncé, ici rappelé, dont l’allure paradoxale n’est qu’apparente : « j’ai appelé savoir : la jouissance de l’Autre. » Ce n’est pas une glose métaphorique ; c’est la manière la plus sèche de désigner l’articulation logique entre savoir et jouissance : le savoir règle l’accès et la limite de la jouissance, il en dessine le bord — ce qui explique que toute mise en jeu du savoir dans l’analyse déplace la jouissance plutôt qu’elle ne la «révèle ».
Cette primauté de la structure sur l’énonciation annonce, dans le Séminaire XVII, la rotation des quatre discours : par un « quart de tour », les mêmes lettres (S̷ , S1, S2, a) occupent quatre places fixées (agent, Autre, production, vérité), produisant quatre appareils du lien social. Ce
"L'Envers de la psychanalyse"
montage, rigoureusement non psychologique, montre comment le sujet se localise — comme effet — selon la place que la structure lui assigne, et ce qui se perd (le plus- de-jouir) dans l’opération. C’est exactement ce que vise l’archaïque mais limpide formule lacanienne : la structure parle d’elle-même à travers nous.
Enfin, L'Envers de la psychanalyse noue ce plan structural au problème du savoir et du désir de savoir. Lacan recommande ici une prudence conceptuelle devenue rare : « le désir de savoir n’a aucun rapport avec le savoir […] Ce qui conduit au savoir, c’est […] le discours de l’hystérique. » Ainsi, l’agent hystérique (S̷ ) — en mettant S1 au travail dans l’Autre — produit du savoir (S2), mais il le fait comme effet de structure, non comme accomplissement d’un appétit épistémique. Pour notre pratique, l’enjeu est décisif : hystériser le discours n’est pas flatter une curiosité ; c’est installer la structure qui contraint la production de savoir, et donc déplace la jouissance.
En résumé, la citation retenue a ce double mérite :
1. elle corrige l’imprécision précédente en donnant la littéralité de Lacan (« structure nécessaire », « discours sans paroles ») ;
2. elle ouvre exactement sur l’architecture de L'Envers de la psychanalyse : S1/S2/S̷ /a, savoir-jouissance, quatre discours, et la méthode clinique qui en découle.
Séance du 17 décembre 1969
« Le désir du maître, c’est le désir de l’Autre, puisque c’est le désir que l’esclave prévient. »
"L'Envers de la psychanalyse"
Avec cette formule, Lacan déplace la lecture hégélienne de la dialectique du maître et de l’esclave vers le champ de la psychanalyse. Hegel avait montré que le maître dépendait de l’esclave pour sa subsistance et pour le savoir-faire. Lacan, en introduisant la dimension du désir, montre que cette dépendance ne se limite pas au plan matériel : elle touche le registre même de la jouissance.
Dire que « le désir du maître, c’est le désir de l’Autre », c’est affirmer que le maître ne désire pas en propre, mais à travers l’Autre. Son désir n’a pas d’autonomie : il est médiatisé par le travail de l’esclave, qui anticipe, prévient et satisfait ce désir. Autrement dit, le maître n’est pas libre, il est aliéné au désir de l’Autre.
Cette lecture permet à Lacan de montrer que le discours du maître repose sur une illusion de souveraineté. Le maître semble occuper la place du commandement, mais il est en réalité pris dans un circuit où sa jouissance dépend de l’autre, de celui qui exécute, qui produit, qui sait. La jouissance du maître est donc une jouissance « volée » à l’autre et c’est précisément ce qui permet de comprendre comment se structure le lien social.
Du point de vue analytique, cette phrase éclaire le rapport du sujet au savoir et au désir. Le sujet qui croit parler du lieu du maître est en réalité soumis au désir de l’Autre. Il ne désire pas par lui-même, mais dans la dépendance d’un Autre qui fixe l’objet de son désir. Ce renversement introduit par Lacan met en évidence le caractère structural de l’aliénation : il n’y a pas de désir pur, il n’y a que des désirs pris dans le réseau du langage et de l’Autre.
Lacan fait entrer le discours du maître dans la logique de la jouissance. Il ne s’agit pas seulement d’un rapport de pouvoir, mais d’une économie du désir et de la jouissance,
"L'Envers de la psychanalyse"
où le maître est moins maître qu’il n’y paraît, puisqu’il dépend en réalité de l’Autre.
Séance du 14 janvier 1970,
« Ce savoir est moyen de jouissance, et je le répète, quand il travaille ce qu’il produit c’est de l’entropie, et cette entropie, c’est le seul point, le seul point régulier, ce point de perte, par où nous ayons accès à ce qu’il en est de la jouissance. »
Dans cette séance, Lacan met en relief une thèse décisive : le savoir n’est pas d’abord instrument de vérité, mais moyen de jouissance. Loin de s’ordonner à la recherche d’un vrai qui se dévoilerait, le savoir, lorsqu’il est mis en œuvre — « quand il travaille » —, ne produit pas une clarification mais une perte : de l’entropie.
Le terme, emprunté à la physique, signale un paradoxe. L’entropie est la mesure de la déperdition, de la dissipation irréversible de l’énergie. Appliqué au discours, cela signifie que tout savoir, au lieu de combler le sujet, engendre un reste, un excès qui ne peut se réduire : un résidu de jouissance. Le seul « point régulier », dit Lacan, c’est cette perte. C’est par elle, et non par l’accumulation d’un savoir positif, que nous accédons à ce qu’il en est de la jouissance.
Lacan opère ici une rupture avec la tradition métaphysique. Pour Aristote, le savoir visait l’achèvement, l’actualisation de l’être. Pour Hegel, il devait se résoudre dans le Savoir absolu. Mais pour Lacan, le savoir ne mène jamais qu’à l’entropie, à la perte. Il n’y a pas de savoir totalisant ; il y a seulement des opérations qui produisent un reste irréductible.
"L'Envers de la psychanalyse"
On peut dire que le savoir trace une bordure autour du réel de la jouissance, sans jamais le saturer. Chaque effort de formalisation produit un trou, une béance. C’est ce trou — ce point de perte — qui ouvre l’accès au réel.
Cliniquement, cette leçon est capitale. L’analysant croit souvent que l’analyse va lui livrer un savoir sur lui-même, une vérité claire qui le libérera. Mais l’expérience montre que le savoir qui se produit dans la cure n’est jamais que mi- dire, ponctué d’entropie. Ce qui en résulte, ce n’est pas une plénitude de sens, mais la rencontre d’un reste de jouissance: symptôme, pulsion, répétition. L’analyste n’a pas pour tâche de combler ce reste, mais de le faire apparaître, de le cerner.
Lacan affirme ici avec force que le savoir est toujours lié à une perte, à un point d’entropie qui ouvre sur la jouissance. Le savoir n’est pas la voie de la vérité, mais le détour par lequel le sujet rencontre le réel de son manque.
Séance du 21 janvier 1970,
« Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il y avait aussi une image. Dans l’image, la moitié de poulet était de profil du bon côté. On ne voyait pas l’autre, la coupe, celle où elle était probablement, puisqu’on voyait sur sa face droite : sans cœur, mais pas sans foie, dans les deux sens du mot. [Rires]
Qu’est-ce que cela veut dire ? C’est que la vérité est cachée, mais elle n’est peut-être qu’absence. »
Lacan se sert ici d’une anecdote apparemment triviale — l’« Histoire d’une moitié de poulet » de son livre de lecture d’enfant — pour illustrer ce qu’il en est de la vérité dans le discours analytique. Derrière l’humour (l’oiseau sans cœur
"L'Envers de la psychanalyse"
mais « pas sans foie »), Lacan vise un point structurel : la vérité ne se donne jamais dans sa totalité, mais toujours à partir d’une moitié, d’une coupure.
Ce qui est montré (le côté visible du poulet) masque ce qui est absent (l’autre moitié). L’image ne livre jamais le tout, mais seulement une face, laissant l’autre dans l’ombre. Ainsi, la vérité « est cachée, mais elle n’est peut-être qu’absence » : elle n’est pas un contenu à dévoiler derrière l’image, mais une faille constitutive, un hors-champ qui conditionne ce qui est vu.
Lacan s’oppose ici à toute conception de la vérité comme adéquation ou dévoilement complet (Aristote, Heidegger). La vérité n’est pas ce qui se découvre, mais ce qui se perd : elle se dit à moitié, elle ne se dit que par fragments, et toujours en laissant subsister une béance.
Cette « moitié de poulet » évoque une structure de coupe, de bord, qui ne se referme pas. La vérité est du côté de ce qui échappe, de ce qui reste hors de la représentation. C’est pourquoi Lacan parlera du « mi-dire » de la vérité : elle ne peut qu’être dite à moitié, autrement elle cesse d’être vérité.
Cliniquement, ce passage illustre la logique de l’analyse. L’analysant croit venir chercher une vérité cachée derrière ses symptômes. Or, ce que révèle l’expérience, c’est que la vérité du sujet est toujours en défaut : elle n’apparaît qu’en se divisant, en se montrant sous une forme tronquée, souvent par un mot d’esprit, un lapsus, une association. La cure n’offre pas une vérité totale, mais l’accès à cette dimension de l’incomplétude.
Lacan, à partir d’une histoire enfantine, montre que la vérité ne s’attrape jamais toute, qu’elle n’est pas un « tout » mais une absence structurale. La psychanalyse ne vise pas à
"L'Envers de la psychanalyse"
combler ce manque, mais à en faire reconnaître la fonction constitutive.
Séance du 11 février 1970,
« La référence d’un discours c’est ce qu’il avoue vouloir maîtriser, ça suffit à le classer justement dans la parenté du discours du Maître. »
Lacan énonce ici une formule dense qui permet de distinguer les différents discours qu’il a commencé à formaliser. La « référence » d’un discours ne se situe pas dans un contenu extérieur (Dieu, la nature, la biologie, etc.), mais dans ce qu’il avoue vouloir maîtriser. En d’autres termes, chaque discours se définit par son rapport à la maîtrise et par l’objet qu’il prend comme horizon de contrôle.
Le discours du Maître se caractérise précisément par cette volonté d’emprise. Il se fonde sur un signifiant-maître (S₁) qui ordonne, qui donne des commandements, et qui met le savoir (S₂) au travail. Ce discours produit bien du savoir, mais ce savoir reste subordonné à la logique de la domination : il sert à soutenir la position de commandement.
Par contraste, le discours de l’analyste doit se situer à l’opposé de cette volonté de maîtrise. L’analyste ne cherche pas à dominer le sujet, mais à occuper la place de l’objet a, soit celle de ce qui fait vaciller la maîtrise. Son discours n’avoue aucune maîtrise : il se fonde sur le manque, sur ce qui échappe à tout pouvoir.
"L'Envers de la psychanalyse"
Lacan rompt ici avec la tradition des discours de savoir, qu’ils soient philosophiques, scientifiques ou politiques. Tous, d’une manière ou d’une autre, se rattachent à la maîtrise — celle de la vérité, de la nature, du corps social. La psychanalyse, en revanche, se fonde sur l’impossible maîtrise du réel de la jouissance.
On peut dire que la différence entre les discours se lit dans la place qu’ils assignent au savoir et à la vérité. Dans le discours du Maître, la vérité est refoulée sous le signifiant- maître, tandis que le savoir est mis au service du pouvoir. Dans le discours de l’analyste, le savoir est produit à partir de la place de l’objet a, et la vérité surgit comme effet de division du sujet.
Cliniquement, cette distinction est cruciale. Si l’analyste se met à « vouloir maîtriser » le patient — à imposer des interprétations, à diriger la cure comme un maître dirige son esclave —, il tombe dans le discours du Maître. La psychanalyse perd alors sa spécificité et se réduit à une technique de domination. Ce que rappelle Lacan, c’est que le discours de l'analyste ne vaut que par sa subversion de la maîtrise : l’analyste ne commande pas, il soutient une place qui permet au sujet de rencontrer son propre désir.
Séance du 18 février 1970,
« Alors essayons ici de donner corps à cette notion par aussi un énoncé abrupt, dont je vous prie de prendre acte qu’il est central de la théorie freudienne : il n’y a de bonheur que du phallus. »
Par cet énoncé tranchant, Lacan condense toute une leçon de Freud sur la jouissance. Loin d’en rester à une vision idéaliste du bonheur, il en ramène l’essence à une fonction organique et symbolique : le phallus.
"L'Envers de la psychanalyse"
Ce n’est pas le sujet en tant qu’individu qui serait heureux, mais le phallus comme signifiant. Freud, rappelle Lacan, a montré que l’orgasme masculin, par son caractère ponctuel, localisable, a constitué le paradigme de ce qu’on peut approcher comme « jouissance parfaite ». Mais Lacan souligne aussitôt le paradoxe : ce n’est pas le porteur du phallus qui est heureux. C’est le phallus en tant que signifiant, comme lieu de la jouissance, qui supporte cette fonction.
Cette formule renverse la conception traditionnelle du bonheur. Là où la philosophie grecque (Aristote, Épicure, les Stoïciens) cherchait un accomplissement du sujet dans l’ordre de la raison ou de la vertu, Lacan situe le bonheur du côté du signifiant, et plus précisément d’un signifiant phallique. Cela marque le primat de la structure sur l’expérience vécue.
Le phallus est une fonction de bord : il délimite le champ de la jouissance. Dire qu’« il n’y a de bonheur que du phallus », c’est affirmer que toute jouissance se mesure par rapport à ce signifiant qui fait coupure, qui ordonne l’accès au plaisir et le distribue entre les sexes. Le phallus fonctionne comme un point de capiton autour duquel se noue le rapport du sujet au désir et à la jouissance.
Cliniquement, l’enseignement est radical. Le patient vient souvent en analyse avec l’espoir de trouver un bonheur subjectif, une harmonie imaginaire. Lacan rappelle qu’il n’y a pas de bonheur « du sujet » : ce qu’il y a, c’est un régime de jouissance, réglé par le signifiant phallique. L’analyste ne promet pas un bien-être, il ouvre la voie à une confrontation avec ce réel : la jouissance ne se distribue qu’à partir du phallus, et tout le reste se paye d’un reste, d’une perte.
Cette phrase — « il n’y a de bonheur que du phallus » — garde toute sa force polémique : elle déplace l’idée de
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bonheur vers un champ où ce qui compte n’est pas l’épanouissement personnel, mais l’inscription symbolique de la jouissance, toujours marquée par une perte et par la loi du signifiant.
Séance du 11 mars 1970,
« Quant au discours psychanalytique, il nous arrive de voir certains termes qui servent de Phylum dans l’explication, celui du père par exemple.
Il nous arrive de voir quelqu’un tenter d’en rassembler les principales données. C’est un exercice pénible, pénible quand il est fait à l’intérieur de ce qu’on attend, au point où nous en sommes, d’un énoncé et d’une énonciation psychanalytiques, c’est à savoir, d’une référence génétique.
On se croit obligé, à propos du père, de partir de l’enfance, des identifications, et alors c’est vraiment quelque chose qui peut aller à un extraordinaire bafouillage, à une contradiction étrange. »
Lacan critique ici une tendance récurrente de la psychanalyse post-freudienne : vouloir fonder la fonction paternelle sur une référence génétique. C’est-à-dire : expliquer le père en partant de l’enfance, des identifications précoces, des filiations biologiques, comme si le père devait être saisi dans un enchaînement empirique ou psychologique.
Mais ce faisant, on tombe, dit-il, dans un « bafouillage » et une « contradiction étrange ». Car la logique du père, et plus largement celle de tout discours, ne peut se réduire à une origine empirique. La référence d’un discours n’est pas à chercher dans une causalité génétique, mais dans une structure signifiante.
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En d’autres termes : le discours psychanalytique ne se fonde pas sur le père comme figure vécue ou modèle à imiter. Il se fonde sur la place qu’occupe le signifiant « père » dans le champ du langage, c’est-à-dire le Nom-du-Père comme opérateur symbolique. Ce qui compte, ce n’est pas « qui » est le père, ni « quand » il intervient dans la vie de l’enfant, mais la fonction structurale qu’il occupe dans le discours.
Lacan s’oppose ainsi à tout biologisme et à tout psychologisme. Il montre que la psychanalyse, si elle veut rester rigoureuse, doit se tenir à la logique du discours, c’est- à-dire à la manière dont les signifiants structurent le sujet.
Cette position équivaut à dire que le discours psychanalytique n’a pas d’autre référence qu’un point de structure, un lieu marqué par le signifiant et non par l’expérience empirique. Le « bafouillage » vient précisément du fait de vouloir recoller la structure à une genèse imaginaire.
Cliniquement, cette clarification est essentielle : l’analyste ne travaille pas à retrouver des « origines » vécues, mais à déplier les effets du discours qui ont marqué le sujet. C’est le signifiant — et non la réalité vécue du père — qui structure l’inconscient.
Lacan dénonce ici la tentation d’une référence génétique et rappelle que la seule référence du discours psychanalytique est celle de la structure signifiante.
Séance du 18 mars 1970,
« Un bon nombre d’entre vous étaient déjà dans ce très ancien auditoire […] ce sont les élèves de l’École normale, les éléments normaliens […] qui ont trouvé qu’il se passait des choses très curieuses à mon séminaire. »
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Dans cette intervention, Lacan prend appui sur une évocation anecdotique — le souvenir de son auditoire à Sainte-Anne, puis à l’École Normale — pour interroger la nature même de son enseignement. Ce qui l’intéresse ici, ce n’est pas tant la description sociologique de ses auditeurs, mais le retour de l’écho que son discours produit. Lacan insiste sur le fait que « des choses curieuses» se passaient dans son séminaire : autrement dit, qu’il s’y jouait quelque chose qui dépassait la simple transmission d’un savoir académique.
Cette remarque s’inscrit pleinement dans le fil de L’Envers de la psychanalyse, où Lacan formalise la théorie des quatre discours. Ce qu’il met en scène, c’est que l’enseignement psychanalytique n’est pas neutre : il n’est pas un pur contenu, mais un dispositif qui structure son auditoire. Loin d’une conférence universitaire, son séminaire fonctionnait déjà comme un « discours » au sens strict, produisant des effets de lien, des résistances, des contestations, bref une mise en acte du savoir.
À travers cet apparent détour, Lacan rappelle que le discours psychanalytique hystérise toujours son auditoire. En soulignant que les normaliens « trouvaient qu’il se passait des choses curieuses », il indique que le savoir qu’il transmet ne se laisse pas réduire à un savoir universitaire, mais qu’il touche à un point de réel qui dérange, qui provoque. C’est cela même qui rend l’enseignement lacanien si singulier : il ne vise pas à rassurer par une doctrine, mais à exposer chacun à la structure qui le traverse.
Ce passage du 18 février illustre la différence radicale entre la transmission académique et l’expérience du discours psychanalytique. Lacan ne fait pas école au sens d’un corps de dogmes : il met en place une structure discursive où se
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joue, au présent, la confrontation du sujet au savoir et à la jouissance.
Encore le même jour :
« Le discours du maître, je pense qu’il est inutile de vous rapporter son importance historique […] Avant même qu’elle ne parle que de ça, c’est-à-dire qu’elle l’appelle par son nom — c’est au moins saillant chez Hegel, et tout spécialement illustré par lui —, il était déjà manifeste que c’était au niveau du discours du maître qu’était apparu quelque chose qui nous concerne quant au discours. […] Celui-là, le second au tableau, c’est le discours de l’hystérique. Cela ne se voit pas tout de suite, mais je vous l’expliquerai. »
Cette articulation, livrée par Lacan le 18 février 1970, est capitale. Elle situe le point d’origine de sa théorie des discours dans l’histoire même de la philosophie occidentale. Le discours du maître, dit-il, est la matrice où se joue depuis toujours le rapport entre le signifiant et le savoir. La philosophie, notamment chez Hegel, n’a cessé de déployer ce rapport : l’esclave, dépositaire du savoir-faire, fournit la médiation qui fonde l’autorité du maître. Autrement dit, le discours du maître n’est pas un épisode contingent : il est la structure originaire du lien social.
À côté de lui, Lacan désigne le discours de l’hystérique comme le second pôle de son appareil théorique. Ici, la place est donnée au sujet divisé (S̷ ), qui interroge l’Autre dans son savoir, et le met au travail. L’hystérique, en posant sans relâche la question du désir — « Que suis-je pour l’Autre ? » — pousse le maître à produire du savoir (S2), mais ce savoir reste toujours défaillant, car il ne comble pas l’écart de la vérité.
Le contraste entre les deux discours est donc structurant :
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• le discours du maître vise à stabiliser l’ordre, à masquer la division du sujet derrière le S1 qui commande;
• le discours de l’hystérique dévoile, au contraire, la faille de ce savoir, en mettant le maître en demeure de répondre, et en révélant ainsi le manque au cœur du pouvoir.
C’est dans cette dialectique que Lacan inscrit l’histoire de la psychanalyse : Freud, par ses patientes hystériques, a été sommé de produire un savoir nouveau, qu’il a cristallisé dans les signifiants-maîtres de l’inconscient, du refoulement et du fantasme. L’hystérique, en ce sens, est la véritable fondatrice du champ analytique, puisqu’elle a contraint le maître (Freud) à produire un savoir inédit.
Lacan donne un enseignement stratégique : il ne suffit pas de comprendre les discours comme des schémas logiques. Ils doivent être pensés comme des appareils de vérité, qui organisent depuis l’Antiquité les formes du savoir et du lien social. Le couple maître/hystérique devient alors l’axe autour duquel s’articulent la production du savoir et l’institution de la psychanalyse elle-même.
Nous arrivons à présent à l’une des séances les plus fameuses du Séminaire XVII : celle du 11 mars 1970
« Elle veut un maître. […] Elle veut que l’autre soit un maître, qu’il sache beaucoup de choses, mais tout de même pas qu’il en sache assez pour ne pas croire que c’est elle qui est le prix suprême de tout son savoir. Autrement dit, elle veut un maître sur lequel elle règne. Elle règne, et il ne gouverne pas. »
Avec cette formule incisive, Lacan met en scène la logique propre du désir hystérique. Loin d’être une demande naïve de savoir, l’hystérique « veut un maître », mais à condition de le dominer : elle exige qu’il détienne du savoir, mais pas
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jusqu’à celui qui dévoilerait la vérité du désir. Elle se place ainsi dans une position paradoxale : elle élève l’Autre à la dignité de maître, tout en le privant de l’autorité véritable, car elle demeure « le prix suprême » de ce savoir.
Cette structure, Lacan la dégage de la clinique hystérique, mais aussi de l’histoire de la psychanalyse elle-même. Freud, dit-il ailleurs dans la même séance, a été porté par ses analysantes, qui lui ont fait inventer les signifiants-maîtres de la psychanalyse (inconscient, refoulement, trauma, fantasme). Mais ces signifiants n’appartiennent pas à Freud comme individu : ils le dépassent, et ils enferment même les analystes dans un réseau de références dont il est difficile de sortir.
Ce que révèle ici Lacan, c’est la fonction structurale du discours hystérique : c’est lui qui met en marche le savoir, en sommant l’Autre de produire une réponse. Mais cette réponse est toujours incomplète, toujours frappée d’un reste, car le savoir ne rejoint jamais la vérité du désir. L’hystérique pousse l’Autre à parler, mais conserve l’énigme de son propre désir comme une arme : elle règne, précisément parce qu’elle maintient l’Autre dans le manque.
En termes de discours (que Lacan formalise dans ce séminaire), l’hystérique met le sujet barré (S̷ ) en position d’agent, et adresse sa demande à l’Autre (S1), produisant du savoir (S2) mais laissant en reste l’objet a. Ce montage logique explique pourquoi « elle règne, et il ne gouverne pas» : la vérité reste du côté du manque, non du savoir constitué.
Cette citation illustre donc à la perfection la thèse centrale de L'Envers de la psychanalyse: ce n’est pas le savoir établi qui gouverne le lien social, mais la structure du discours, et dans le cas de l’hystérique, un discours qui tourne autour du vide du désir.
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Cette séance du 11 mars 1970, intitulée «Du mythe à la structure » et se concentre sur le père, la castration et la mort.
« La mort du père. En effet, chacun le sait, qu’il semble que ce soit là la clé, le point vif de tout ce qui s’énonce, et pas seulement au titre mythique, de ce à quoi a affaire la psychanalyse. »
Cette phrase, apparemment simple, condense une orientation majeure de Lacan dans ce séminaire. Loin de se réduire au registre mythologique — celui du Totem et Tabou freudien, où le meurtre du père fonde la loi —, Lacan déplace la question vers la structure. La mort du père n’est pas seulement un épisode fondateur, un récit des origines, mais elle constitue une opération structurale, toujours actuelle, par laquelle s’articule le lien entre vérité, castration et jouissance.
Dire que « chacun le sait », c’est marquer à la fois l’évidence et le refoulement : l’évidence que la figure du père mort soutient la symbolisation, mais aussi le refoulement de cette vérité dans les discours sociaux et religieux qui cherchent sans cesse à la recouvrir. Lacan fait alors de ce point un pivot pour relire Freud : la psychanalyse, dans sa pratique, ne fait jamais l’économie de ce « point vif » où la fonction paternelle est à la fois nécessaire et impossible.
Ce déplacement de Lacan est double. D’une part, il situe la fonction du père non dans sa personne vivante, mais dans sa mort : c’est comme « père mort » qu’il opère, c’est-à-dire comme signifiant, comme inscription dans le champ de l’Autre, et non comme autorité charnelle. D’autre part, il relie cette opération à la jouissance : « le père mort est la jouissance », note Lacan ce jour-là. Autrement dit, c’est dans l’impossible du rapport entre le signifiant et la jouissance que se loge la fonction paternelle, marquée par la castration.
"L'Envers de la psychanalyse"
Cette citation du 10 mars 1970 articule un basculement : du récit du meurtre (mythe) à la logique du manque (structure). Le père mort ne se comprend pas comme un événement passé, mais comme le ressort structural qui permet au sujet de s’inscrire dans l’ordre symbolique. L’Œdipe cesse d’être une histoire, il devient une écriture — l’écriture de la castration comme condition de toute parole, de tout désir, de tout discours.
Séance du 18 mars 1970
« Le vrai ressort est celui-ci — la jouissance sépare le signifiant-maître, en tant qu’on voudrait l’attribuer au père, du savoir en tant que vérité. […] Et voilà qui permet d’articuler ce qu’il en est véridiquement de la castration — c’est que, même pour l’enfant, quoi qu’on en pense, le père est celui qui ne sait rien de la vérité. »
Ce passage illustre à merveille l’orientation de Lacan en 1970 : déplacer la psychanalyse du registre des mythes (Totem et Tabou, Œdipe) vers une logique structurale où la castration n’est pas une scène primitive mais une articulation entre jouissance, savoir et signifiant.
Lacan désigne la « séparation » qu’opère la jouissance : elle décroche le signifiant-maître (S1) de tout savoir supposé vérité (S2). Ce n’est pas le père, même érigé en signifiant- maître, qui garantit un savoir sur la vérité. Bien au contraire, la jouissance se situe comme obstacle : elle vient trouer la continuité entre S1 et S2, empêchant le père de se présenter comme détenteur d’une vérité ultime.
De là, la phrase décisive : « le père est celui qui ne sait rien de la vérité ». Cette remarque, apparemment désacralisante, ne vise pas une figure personnelle mais un statut structural: la fonction paternelle ne réside pas dans un savoir, mais
"L'Envers de la psychanalyse"
dans un vide. Le père ne transmet pas une vérité — il marque une limite. C’est cette limite, articulée par Lacan à la castration, qui rend possible la structuration du désir.
Ce passage relie étroitement deux plans que Freud avait maintenus en tension : le mythe du meurtre du père et l’expérience clinique de la castration. Lacan tranche : il n’y a pas de père-savoir, il n’y a pas de père qui « sache la vérité». Il n’y a qu’un signifiant, marqué par la jouissance et par la perte, qui fixe une place d’exception et qui, de ce fait, rend possible l’ordre du discours.
Ce renversement a une portée éthique considérable : l’analyste ne saurait occuper la place du père supposé détenteur du savoir. Il ne peut qu’incarner, dans sa pratique, le lieu de ce manque, laissant émerger le savoir là où le sujet trébuche sur l’impossible de la jouissance. C’est pourquoi Lacan affirme que l’expérience analytique n’a de sens qu’en confrontant le sujet à cette béance, et non en lui fournissant une vérité rassurante.
Cette citation articule de manière éclatante la thèse centrale de L’Envers de la psychanalyse : le père n’est pas maître du savoir, il est défini par sa division face à la vérité. Cela fonde la lecture lacanienne de la castration comme condition de la parole et du désir.
Le 9 avril 1970
« Celui, ou ce que je vais nommer, qui réalise cette position radicale d’une ignorance féroce, il a un nom — c’est Yahvé lui-même. »
Ce 9 avril, Lacan situe sa séance sous le titre programmatique « La féroce ignorance de Yahvé ». Le contexte est double : il vient d’annoncer qu’il lira trois
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réponses préparées — celles qui paraîtront sous le titre Radiophonie — puis il ouvre une réflexion sur Freud, Sellin et l’exégèse biblique, avant de donner la parole à André Caquot. La phrase choisie condense l’axe du jour : faire de « l’ignorance » non un défaut de savoir, mais une position structurale liée au discours du maître. Lacan précise en effet que Yahvé « ignore férocement » les savoirs rituels des cultes environnants, notamment ce savoir-faire sexuel censé assurer la fécondité ; c’est cette coupure — cette forclusion d’un savoir — qui marque la loi d’un S₁ maître.
Cette formule n’érige pas l’ignorance en bêtise : elle en fait une position. Lacan montre, ce jour-là, que l’autorité d’un « père du réel » ne se fonde pas sur l’accumulation d’un savoir, mais sur un retranchement : ignorer férocement un certain savoir de jouissance pour instituer la Loi. D’où Yahvé comme nom de cette position : au moment où il s’adresse au peuple, il écarte les savoirs rituels environnants — notamment ces techniques sacrées supposées garantir la fécondité —, et c’est ce retranchement qui tranche, pose la limite et fait tenir la parole comme Loi.
Lacan ne fait pas ici de théologie ; il déplie une logique de discours. Cette « ignorance féroce » installe le signifiant- maître (S₁) séparé des savoirs (S₂) : c’est le geste même qui décroche la Loi d’un savoir-faire de jouissance. La scène s’inscrit dans la progression de l’année : Lacan avait articulé que la jouissance met un obstacle entre S₁ et le champ du savoir comme vérité — d’où la coupure constitutive qui soutient le discours du maître.
La conséquence clinique est nette : l’analyste ne doit pas occuper cette place. Là où Yahvé cumule les trois passions (amour, haine, ignorance), l’analyste s’en abstient ; c’est le sens rigoureux de sa « neutralité ». Autrement dit, l’analyste ne commande pas par un S₁ ; il soutient le travail du sujet
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divisé (S̷) et laisse se déployer le savoir (S₂), se tenant du côté de S̷ ◊ a plutôt que du commandement.
Contexte de séance : Lacan annonce d’abord qu’il lira trois réponses — celles qui deviendront Radiophonie — puis ouvre ce détour par Freud, Sellin et l’exégèse biblique pour isoler la fonction de coupure propre au discours du maître : une Loi qui tient précisément de ce qu’elle soustrait un savoir de jouissance. C’est à ce titre que l’« ignorance féroce » n’est pas obscurantisme, mais l’opérateur qui dessine le champ du désir et du transfert.
En nommant Yahvé, Lacan ne cède ni à l’anthropologie naïve ni à la théologie : il pointe la logique d’un discours. Dans le registre des quatre discours, l’« ignorance féroce » est un opérateur : elle installe l’autorité du signifiant-maître (S₁) en séparant ce S₁ des savoirs disponibles (S₂), précisément parce que la jouissance fait obstacle entre le signifiant et le champ de la vérité. Ce point avait été dégagé dans la progression de l’année, quand il indiquait que « la jouissance sépare le signifiant-maître […] du savoir en tant que vérité ». On comprend alors pourquoi la position de Yahvé sert d’index à ce nouage S₁–S₂ sous la barre de la vérité.
Enfin, le détour par Yahvé relit Freud : si Moïse et le monothéisme a cristallisé un mythe du meurtre du père, Lacan y voit surtout le symptôme d’une coupure structurale — la loi comme effet de discours, non comme garantie métaphysique. En ce sens, « l’ignorance féroce » n’est pas obscurantisme : c’est le corrélat d’un discours qui institue la Loi en retranchant un certain savoir de jouissance, ce par quoi se dessinent les coordonnées du désir et du transfert.
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Séance 15 avril 1970
La faculté de droit de la rue Saint-Jacques étant fermée, un échange a lieu avec un nombre réduit de participants, sur les marches du Panthéon.
Cette phrase situe avec précision la scène singulière de ce séminaire du 15 avril 1970 : l’enseignement de Lacan, habituellement inscrit dans l’espace institutionnel de l’Université, se trouve déplacé à ciel ouvert, sur les marches du Panthéon. Ce déplacement, dû à la fermeture de la Faculté de droit, résonne fortement avec la thématique de «l’envers de la vie contemporaine .
Il y a là une dimension symbolique : Lacan enseigne devant le Panthéon, monument des grands hommes, temple républicain de la mémoire nationale. La psychanalyse, qui se veut discours subversif, se trouve pour un jour adossée à l’institution la plus solennelle du savoir et de la mémoire française. Mais ce n’est plus dans l’espace clos d’un amphithéâtre que la parole circule : c’est dans la rue, au milieu d’un petit groupe d’auditeurs, que s’engage l’échange.
Le caractère improvisé et restreint de cette rencontre accentue la dimension dialogique : Lacan répond aux interventions, se confronte à la contestation et à l’inattendu. Ce cadre inhabituel met en acte ce qu’il affirme par ailleurs: tout discours est inséparable de ses conditions d’énonciation. Ici, la psychanalyse se trouve littéralement délogée, déplacée, confrontée à la vie contemporaine dans sa dimension la plus concrète : fermeture d’une faculté, contestation étudiante, nécessité de parler malgré tout.
La présence d’André Caquot, professeur d’histoire des religions, ajoute une tonalité particulière : le séminaire se double d’une réflexion sur la tradition biblique et prophétique. La juxtaposition entre le Panthéon, la
"L'Envers de la psychanalyse"
psychanalyse et l’exégèse illustre le caractère interdisciplinaire, mais aussi décentré, de ce moment.
En somme, cette situation marque plus qu’une simple circonstance pratique : elle cristallise la rencontre entre discours psychanalytique, histoire, contestation et mémoire, révélant la manière dont Lacan faisait de son séminaire un événement autant qu’un enseignement.
« J’aimerais bien avoir des explications sur l’opération désobligeante qui nous amène ici. Pour l’heure, j’attends que l’on me pose des questions. »
« Je me suis aperçu ces jours-ci que les fonctions du maître et de l’esclave, extraites du discours de Hegel, j’en avais déjà parlé très précisément, et même plus encore que je ne le fais maintenant. »
Lacan transforme l’« opération désobligeante » en dispositif d’écoute : « j’attends que l’on me pose des questions ». La scène n’est pas anecdotique : elle met en acte ce qu’il nommait au seuil du séminaire la force des lieux (« Les lieux pré-interprètent ») — autrement dit, la matérialité de la scène infléchit le régime du discours. Ici, la position magistrale se retourne en demande adressée à l’Autre ; l’enseignement se fait « hystérisation du discours », au sens où l’analyste — ou, ce jour-là, l’enseignant — laisse la place au questionnement pour faire travailler la vérité comme mi- dire, et non comme savoir totalisant.
La seconde phrase citée rattache explicitement l’entretien au fil directeur de l’année : la mise au jour des quatre discours, et singulièrement du discours du maître. Reprendre « les fonctions du maître et de l’esclave » n’est pas revenir à Hegel par érudition ; c’est situer, dans l’actualité même de la scène universitaire, la partition S₁/S₂, la division du sujet S̷ et la fonction de a, pour montrer comment la vérité du maître se masque dans l’appareil du
"L'Envers de la psychanalyse"
savoir. Dans l’économie de L’Envers, le point n’est pas de commenter Hegel mais d’articuler, à partir de la topologie des quatre places, ce qui, dans l’Université, met le savoir (S₂) « à la place de commande », reléguant la vérité sous la barre — ce que l’entretien fait apparaître par l’adresse directe au public et le va-et-vient entre exposé et questions.
Le choix de l’« entretien » fait donc ressortir le nerf clinique et politique de l’année : la vérité n’est jamais « toute », elle ne se livre que dans un effet d’énonciation, sous transfert de savoir, là où se décollent la maîtrise (S₁) et le savoir (S₂). D’où l’importance de la mise en question du lieu, des affects et des prises de parole : ce que Lacan visait comme structure — les discours — se donne à lire dans la situation même : le public pressant, la demande d’explication, la reprise du thème maître/esclave au ras de l’événement. En ce sens, cette séance est exemplaire : elle n’illustre pas la théorie, elle la fait — en montrant que le dispositif de parole (adresse, scène, lieu) commande la production de vérité, et que c’est de cette béance (la question qui force la réponse) que quelque chose du réel se touche.
Séance du 20 mai 1970
« À simplement remplir sa fonction de Maître :
– il y perd quelque chose,
– ce quelque chose de perdu, c’est par là au moins que quelque chose de la jouissance doit lui être rendu : précisément ce plus de jouir.
Si avec le temps, par cet acharnement qui est le sien de se castrer, il n’avait pas comptabilisé ce plus de jouir, s’il n’en avait pas fait la plus- value, en d’autres termes s’il n’avait pas fondé le capitalisme, MARX se serait aperçu que la plus-value, c’est le plus de jouir. »
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Lacan condense ici en quelques phrases une thèse décisive: il y a une homologie entre la plus-value de Marx et le plus- de-jouir qu’il introduit dans son discours. Le maître, en exerçant sa domination, perd toujours quelque chose — il se « castre » symboliquement. Mais cette perte, loin de rester invisible, produit un reste, un surplus : le plus-de-jouir.
Marx avait repéré dans le capitalisme la logique de la plus- value : le travailleur produit plus que ce qui lui est payé, et ce surplus alimente l’accumulation. Lacan déplace ce constat vers la psychanalyse : au niveau du discours, ce qui est perdu du côté du sujet est récupéré sous forme de jouissance, mais une jouissance dégradée, résiduelle, un excédent qui ne comble rien.
Cette articulation entre Freud, Marx et Lacan marque un point fort. Là où Marx voyait l’exploitation dans la logique économique, Lacan y lit un destin structural : tout discours implique une perte, et cette perte produit un excédent de jouissance. Le capitalisme n’est qu’une figure historique de cette structure universelle.
Le plus-de-jouir fonctionne comme une bordure, un reste qui apparaît dès qu’un discours se met en place. C’est un résidu structurant, semblable à une asymptote : jamais absorbé, toujours en surplus.
Cliniquement, le plus-de-jouir est ce qui anime le symptôme. Le patient vient avec une plainte, une perte, une insatisfaction ; mais cette perte même nourrit une jouissance qui se répète. C’est pourquoi le symptôme, loin d’être simplement souffrance, est aussi un mode de jouissance. L’analyste ne doit pas l’éliminer, mais en montrer la logique, pour que le sujet puisse en prendre acte.
Ce passage marque un sommet dans la réflexion de Lacan : il relie la critique marxiste du capitalisme à la logique du
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discours, et situe la psychanalyse non pas en dehors de la société, mais au cœur de ce qui fait tourner le monde moderne : la production de jouissance par la perte.
Séance du 10 juin 1970
« Le mythe freudien… tel qu’il s’énonce, non plus au niveau du tragique avec sa souplesse subtile, mais dans l’énoncé du mythe de Totem et Tabou… c’est l’équivalence du père mort et de la jouissance.
[…]
C’est là ce que nous pouvons qualifier du terme d’un opérateur structural.
Ici, le mythe se transcende d’énoncer au titre du réel… car c’est là ce sur quoi FREUD insiste : que ça s’est passé réellement, que c’est le réel… que “le père mort est ce qui a la garde de la jouissance” est ce d’où est parti l’interdit de la jouissance, d’où elle a procédé.
Ceci se présente à nous en quelque sorte comme le signe de l’impossible même : que le père mort soit la jouissance. »
Lacan revient ici sur Totem et Tabou, mais il en déplace radicalement la portée. Freud y avançait que le meurtre du père originaire, suivi de son incorporation, fonde la loi et la culture. Lacan ne se contente pas de voir là un récit mythique : il en fait un opérateur structural, un point de logique qui éclaire la fonction du père dans l’économie de la jouissance.
Que signifie dire que « le père mort est ce qui a la garde de la jouissance » ? Cela veut dire que c’est en tant qu’il est retranché, en tant que disparu, que le père fonde la loi. La jouissance ne se règle pas par la présence d’un père vivant
"L'Envers de la psychanalyse"
et jouisseur de toutes les femmes — fantasme impossible — mais par l’inscription de sa mort comme condition de l’interdit. La loi naît de ce vide, de cette absence érigée en référence.
Lacan insiste ici sur la fonction de l’impossible : « le père mort soit la jouissance » est une formule qui relève de l’aporie. Elle ne décrit pas une réalité empirique, mais un paradoxe constitutif. Le réel, dit Lacan, c’est l’impossible : ce point où les coordonnées symboliques atteignent leur limite et ouvrent une béance.
La mort du père fonctionne comme une coupure : elle sépare la jouissance de l’accès direct, en la mettant sous la garde d’un interdit. C’est en cela que la figure du père mort n’est pas imaginaire, mais symbolique et réelle à la fois : elle soutient la structure par l’impossibilité même de sa réalisation.
Cliniquement, cela montre que la fonction paternelle ne se réduit pas à la présence d’un individu, ni à son autorité, mais à l’opération symbolique qui inscrit la perte. Le sujet n’est pas structuré par le père réel qui « jouit de toutes les femmes » (ce que Lacan tourne en dérision), mais par l’instance d’un père mort, figure de la castration et garant de la loi.
Ce passage illustre de manière aiguë la pensée lacanienne : le père n’est pas un personnage mais un signifiant, et c’est sa mort symbolique qui fonde la possibilité même du désir et de la loi. La psychanalyse se distingue ainsi de toute psychologie du père : elle y voit un opérateur de l’impossible, dont la fonction est de border la jouissance.
Séance du 17 juin 1970
"L'Envers de la psychanalyse"
« Le père, le père réel… et c’est ce que l’affirmation du père réel comme impossible est destinée à nous masquer… le père réel n’est rien d’autre que l’agent de la castration. »
Dans cette conclusion du séminaire, Lacan formule une thèse radicale : le « père réel » n’a pas d’autre consistance que celle d’être agent de la castration.
Il s’agit d’abord de dissiper une illusion : on imagine souvent que le père réel serait celui qui « castrerait », comme figure toute-puissante de l’interdit. Or, Lacan renverse cette croyance. Le père réel n’est pas un personnage empirique, un homme doté d’une autorité sur les enfants ou sur les femmes. Sa fonction ne se saisit pas dans l’expérience mais dans la structure.
Dire que « le père réel est l’agent de la castration », c’est indiquer que le père n’existe que comme point d’impossible: il incarne la coupure introduite par le langage dans la jouissance. La castration ne se fonde pas dans un acte individuel mais dans une opération symbolique, inscrite dans le discours. Le père réel est ce nom que l’on donne à cette fonction structurale, toujours insaisissable, qui consiste à limiter l’accès à la jouissance totale.
Cette thèse s’oppose à toute représentation imaginaire du père : ni maître de jouissance, ni tyran mythique, le père réel n’existe qu’en tant qu’impossible. Ce que masque souvent l’idée du père, c’est justement ce caractère d’impossible : on préfère y voir une figure stable plutôt qu’un vide constitutif.
Le père réel agit comme un bord, un point de coupure qui introduit la limite au sein du champ du désir. Il ne se confond ni avec la privation (du côté du réel), ni avec la frustration (du côté de l’imaginaire), mais avec la castration comme opération symbolique. C’est pourquoi Lacan insiste
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sur l’articulation des trois registres pour en dégager la spécificité.
Cliniquement, cela éclaire la fonction du Nom-du-Père : ce n’est pas la présence d’un père réel qui assure la structuration du sujet, mais la fonction de la castration symbolique. L’analyste, en occupant la place de l’objet a, permet précisément que l’analysant rencontre ce point d’impossible et qu’il reconnaisse que son désir n’est soutenu que de ce manque.
Le séminaire s’achève donc sur cette formule dense : le père réel n’est pas un être, mais un opérateur de structure. Il n’existe qu’en tant qu’agent de la castration, c’est-à-dire comme nom donné à ce point d’impossible qui fonde la loi et ouvre le champ du désir.
Autre phrase du même jour :
« Je ne vais pas aujourd’hui, par cette chaleur, prolonger plus longtemps ce discours, qui est le dernier que je vous fais cette année. »
Cette phrase, simple en apparence, a le poids d’une conclusion. Lacan clôt son séminaire en soulignant le contexte concret (« par cette chaleur »), rappelant que son enseignement n’est pas une abstraction intemporelle mais une parole située, inscrite dans un lieu, un temps et une adresse.
Le fait d’annoncer explicitement « le dernier que je vous fais cette année » marque une limite. Comme souvent, Lacan ne cherche pas à donner une conclusion doctrinale, mais à signifier la fin comme telle, dans sa contingence. La psychanalyse n’est pas un système clos : elle s’inscrit dans un rythme, dans l’inachèvement, et la clôture d’un séminaire n’est jamais qu’une suspension provisoire.
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Cette manière de finir contraste avec les grands discours académiques qui visent à totaliser ou à sceller leur enseignement. Lacan, au contraire, laisse ouvert, marqué par un « pas-tout » : son discours n’épuise pas le réel de la psychanalyse. En cela, cette conclusion correspond parfaitement à la logique de son enseignement : la vérité ne se dit jamais toute, et le séminaire, comme l’analyse, se termine toujours sur un reste, sur une perte.
Enfin, le ton presque désinvolte de Lacan (« par cette chaleur ») rappelle que le savoir, si rigoureux soit-il, ne s’énonce jamais sans le corps, sans l’affect et sans les conditions triviales de l’existence. C’est peut-être la leçon la plus fidèle de ce dernier mot de l’année : la psychanalyse, discours sur le désir et la jouissance, ne saurait se détacher des circonstances les plus concrètes qui l’entourent.
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Avec L’Envers de la psychanalyse, Lacan introduit l’une des inventions les plus décisives de son enseignement : les quatre discours. Nous sommes en 1969, dans l’après-coup de Mai 68, alors que la société française est encore traversée par les secousses politiques et les illusions révolutionnaires. Lacan choisit ce moment pour inscrire la psychanalyse non plus seulement comme une pratique clinique, mais comme une théorie du lien social.
Ce séminaire s’ouvre par une déclaration radicale : l’Autre n’existe pas. Il n’y a pas de garant ultime de la vérité ou du savoir, pas de lieu transcendant où viendrait se fonder
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l’ordre symbolique. Ce manque au cœur de l’Autre est ce qui oblige les sujets à s’organiser autrement : par des discours. Le discours, au sens lacanien, n’est pas une parole échangée, ni une idéologie, mais une matrice structurelle qui articule les rapports entre le sujet divisé (S̸), le signifiant- maître (S_1), le savoir (S_2) et l’objet a, cause du désir.
Lacan en distingue quatre. Le discours du Maître, qui fonde historiquement le lien social, repose sur le commandement d’un signifiant-maître. Le maître ordonne, l’esclave travaille, et de ce travail naît un savoir. Mais ce que Lacan ajoute à la dialectique hégélienne, c’est que le travail ne produit pas seulement du savoir : il engendre aussi une perte, un reste irréductible, que Lacan nomme le plus-de-jouir. À ce titre, il rapproche la psychanalyse de Marx : de même que la production capitaliste repose sur la plus-value, tout discours produit un excédent de jouissance. La plus-value, dit Lacan, n’est rien d’autre que la forme moderne du plus-de-jouir.
Le discours de l’Hystérique se situe en contrepoint. Il met en jeu le sujet divisé qui interroge le maître, qui le provoque à produire un savoir. Lacan y voit le ressort même de la science moderne : c’est sous l’impulsion hystérique, sous la plainte adressée au maître, que se sont constituées de nouvelles formes de savoir. Freud l’avait déjà éprouvé : ses patientes hystériques ne se contentaient pas de présenter des symptômes, elles forçaient le discours médical à se transformer, inaugurant ainsi la psychanalyse.
Le discours de l’Universitaire incarne la montée en puissance du savoir comme agent. Mais ce savoir, sous couvert d’objectivité, devient instrument de contrôle, de classification, d’administration. C’est le discours de la bureaucratie, de l’institution, celui qui menace aussi la psychanalyse quand elle se réduit à une discipline académique plutôt qu’à une expérience subversive.
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Enfin, le discours de l’Analyste est celui qui définit la spécificité de la cure. Ici, l’analyste occupe la place de l’objet a, c’est-à-dire du reste, du vide qui cause le désir. Le savoir n’est pas imposé, mais produit par l’analysant lui-même, dans le travail de son inconscient. L’analyste ne cherche pas à maîtriser, mais à soutenir une place impossible, celle qui fait surgir la vérité comme mi-dire. Le discours de l’analyste est le seul à se fonder sur une subversion de la maîtrise : il n’organise pas le pouvoir, il accueille la perte et la fait opérer comme moteur du désir.
Ce séminaire développe aussi une méditation sur le savoir et la vérité. Lacan affirme que « quand le savoir travaille, ce qu’il produit, c’est de l’entropie ». Le savoir, loin d’être accumulation de clarté, laisse derrière lui une perte, une dissipation irréversible, qui est aussi ce par quoi nous accédons à la jouissance. La vérité, de son côté, ne se dit jamais toute. Elle n’apparaît que comme fragment, comme demi-dite. L’histoire de la « moitié de poulet » illustre ce paradoxe : ce que l’on voit cache ce qui manque, et ce qui manque est peut-être l’essence même de la vérité.
La réflexion de Lacan se déploie également autour de Freud et du père. Relisant Totem et Tabou, il affirme que « le père mort est ce qui garde la jouissance ». La loi ne se fonde pas sur la présence d’un père jouisseur, fantasme impossible, mais sur sa mort symbolique, sur l’impossible qu’elle incarne. Le père réel n’est rien d’autre que l’agent de la castration : il n’existe qu’en tant qu’impossible, comme nom donné à la coupure qui interdit la jouissance totale et ouvre la voie du désir.
Ces élaborations s’accompagnent d’un constant dialogue avec la philosophie et la politique. Avec Hegel, Lacan repense la dialectique du maître et de l’esclave ; avec Marx, il traduit la plus-value en plus-de-jouir ; avec Pascal, il éclaire le rapport entre pari et vérité. La science moderne est
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convoquée à travers l’entropie et la thermodynamique, tandis que la politique contemporaine est interrogée à la lumière de Mai 68 : loin d’avoir aboli le maître, les révoltes n’ont fait que reconduire le discours du Maître sous d’autres formes.
Placée dans l’itinéraire de l’enseignement, cette année est un point charnière. D’un Autre à l’autre (1968–1969) avait ouvert la voie en posant que l’Autre n’existe pas et en explorant la logique de la perte. L’Envers de la psychanalyse formalise cette intuition en donnant au discours une écriture précise. Et le séminaire suivant, D’un discours qui ne serait pas du semblant (1971), prolongera la réflexion en montrant que tous les discours relèvent du semblant, sauf celui de l’analyste, qui se soutient de l’impossible du réel.
Ce séminaire XVII est ainsi un moment de cristallisation. Il donne à la psychanalyse les moyens de se penser comme discours, non pas en marge, mais dans le tissu même du social. Il montre que le savoir, la vérité et la jouissance ne peuvent être dissociés, qu’ils s’agencent dans des structures qui valent autant pour la clinique que pour la politique ou l’économie. Lacan, en inscrivant la psychanalyse dans cette logique, lui confère une portée universelle : non pas une science du psychisme, mais une science du discours, c’est- à-dire une science des conditions de possibilité du lien social lui-même.
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Pour finir ce chapitre, adressé à mes camarades de l’époque, voici la transcription de ma participation au Séminaire d’été de l’ALI, le 29 Août 2007
"L'Envers de la psychanalyse"
L’Envers de la psychanalyse
« Les quatre termes dont nous allons parler ici ne font pas, pour être quatre, signe de croix.
Il ne faut pas croire, ils seront là, marqués sur le tableau justement pour nous épargner, l’acte de foi.
Voilà que je viens à peine d’ouvrir la bouche et nous sommes déjà dedans.
Dans le discours. L’adresse á l’autre. Ce que le discours produit, l’objet qui le met en mouvement, la place que j’occupe moi-même dans ce discours, la prétention vaine, la prestance, le semblant, la possibilité de jouissance qui implique de prendre la parole, et s’il y a lieu, finalement que quelque chose du dit, adopte une place, comme nous disons cette année, « en bas á gauche », de vérité.
Alterner le mi-dire et l’écrit. Faire preuve de tempérance.
Je n’ai presque rien dit et nous sommes déjà dedans.
Voilà ce qu’on peut appeler la petite culture résiduelle, celle qui se maintient chaque année, après chaque séminaire, après tous les oublis, les refoulements, les tris sélectifs de la mémoire, l’œuvre du temps, etc. Parfois, de la dire, sa petite batterie signifiante, de la laisser pointer, ça pourrait devenir un peu « honteux ». Parce que, elle peut laisser apparaître son attache originale à un objet immonde, l’objet petit a, et, par ce fait nous pousser à nous désolidariser de notre propre dire.
Je ne peux pas préciser pourquoi, ce qui est déjà intéressant, ce que j’ai singulièrement retenu du séminaire d’été 2006 a été le nom de Irochi Bamba. Ce professeur japonais qui avait montré son petit carnet á Charles Melman. J’ai retenu
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que Charles Melman nous invitait à parler justement sans avoir honte. Ce le même signifiant que Lacan utilise aussi pour clore son propos en 1970. L’ambition n’est pas nouvelle alors. Vous voyez, ce n’est pas grand-chose, par fois, ce qu’on retient. Et pourtant.
J’ai beau m’interroger sur les propositions du séminaire « l’Envers », elles sont nombreuses et riches, nous partagerons sûrement des questions communes autours de mêmes difficultés. Mais avec un mécanisme similaire à l’année précédente, une image me reste en priorité, presque trop simple. C’est une des toutes premières phrases de la deuxième page. Les premières paroles de Lacan à son auditoire, qu’il transforme, l’espace d’une seconde, en une seule femme, à qui, il demande pardon.
Elle, sur son petit cyclomoteur l’aborda dans la rue.
Lacan lui répond mal, trop rapidement peut être, elle s’en va.
« Elle avait décroché avec une telle prestesse que j’en restai à la fois interdit et chargé de remords »
Trente-sept années plus tard, en quoi ça me concerne, pourquoi il me raconte ça dans son séminaire ?
Est que nous sommes, au moment de lire ces lignes, en direct, en train de voir tourner l’appareil qu’il va nous présenter ?
La prochaine phrase sera le premier titre du séminaire : La psychanalyse à l’envers, le projet freudien à l’envers, une reprise par l’envers, dit Lacan. Et sans remords cette fois ci.