Séminaires de Jacques Lacan — Tome I

Le transfert

Jacques Lacan

1960 - 1961

Séance du 16 novembre 1960

« Au commencement de l’expérience analytique, rappelons-le, fût l’amour. »
« …c’est une fausse situation. »

Lacan place d’emblée le transfert comme point d’origine effectif de la cure : non pas l’« ex nihilo » du Verbe créateur, mais un commencement épais, confus, où l’amour surgit comme condition de formation — l’élément qui met en marche la talking cure (Anna O.). Ici, « amour » ne renvoie ni à un sentiment privé ni à une prescription morale ; il nomme la mise en adresse du sujet à l’Autre, ce nouage pulsé-signifiant qui ouvre la scène analytique. Dès lors, penser le transfert à partir d’une « situation » équilibrée à deux serait se tromper de registre : la cure n’est pas une scène intersubjective

transparente, mais, selon Lacan, « une fausse situation » — autrement dit, un dispositif réglé par une disparité structurale qui dérange la symétrie des rôles, décale l’échange et installe l’analyste du côté d’un lieu, pas d’une personne.

Ce démarrage par l’amour reconfigure la technique : l’analyste ne vise pas le « bien » de l’analysant au sens d’une normalisation aimable ; il a à manier ce moteur, à en faire levier d’interprétation. Le transfert n’est pas l’ornement de la cure, il en est le mécanisme : il provoque la répétition, déplace le désir, et c’est par là que l’intervention analytique — scansion, équivoque, coupure — peut atteindre ce qui se répète sous la demande. Que la cure soit une « fausse situation » signifie précisément que son efficacité tient à ce leurre réglé : en se soustrayant à la réciprocité imaginaire, l’analyste prête sa place au manque où le désir se cause, plutôt qu’à un échange sentimental.

Enfin, lire « au commencement… l’amour » n’idéalisera pas l’attachement ; au contraire, cela oblige à en dégager la structure : amour comme transfert, donc comme effet du signifiant — là où l’Autre est supposé savoir. On comprend alors pourquoi Lacan insiste, dans l’ouverture même, sur l’« imparité » du transfert et la critique des modèles « situationnels » : c’est pour garantir à la pratique une boussole qui ne confonde jamais l’accueil de l’amour avec son usage analytique — soutenir, par un maniement précis, ce qui, de l’amour, ouvre l’accès au désir plutôt que de le refermer.

Séance du 23 novembre 1960

« Se mettre à faire un commentaire en bon ordre de ce texte extraordinaire, c’est peut-être nous forcer à un bien long détour […] Donc il va nous falloir procéder selon une forme […] qui n’est évidemment pas celle qui serait d’un commentaire – disons universitaire – du Banquet. »

Lacan fixe ici la méthode et le cap. Entrer « dans l’examen du Banquet » n’ouvre pas un exercice d’érudition : il récuse d’emblée le « commentaire universitaire » pour dégager, à même le texte, les coordonnées opératoires du transfert. Le détour par Platon n’a de sens qu’à proportion de ce qu’il éclaire la pratique, non l’histoire des idées : il s’agit de tirer du Banquet une topologie de l’amour utile à l’orientation de la cure. D’où le choix d’un angle tranché : isoler les « portants de la scène » — la mise en jeu du corps et de la beauté comme ressorts du lien — afin de désencombrer l’analyse du face-à-face intersubjectif et de tout psychologisme du « couple ». Le Banquet devient ainsi un laboratoire : on y lit, non des sentiments exemplaires, mais la structure d’un adressage (amant/aimé, voix et place), c’est-à-dire le modèle antique de ce qui, en séance, se formule comme supposition de savoir et s’aimante à une absence tenue par l’analyste.

Cette inflexion méthodique rejoint l’enjeu posé dès l’ouverture du Séminaire : le transfert n’est pas une « situation » à équilibrer, mais une disparité à manier. En refoulant l’érudition au profit de l’usage clinique du texte, Lacan prépare le pas suivant : lire les discours du Banquet (Pausanias, Aristophane, Agathon, puis Socrate/Diotime) comme autant de figures de place et de régimes de dire où se modulent l’objet aimé, la force, l’activité, la loi — bref, les éléments nécessaires pour soutenir une pratique qui ne promet pas des « biens », mais qui oriente le désir à partir de sa scène d’adresse.

Séance du 30 novembre 1960

« Nous en sommes restés la dernière fois à la position de l’ ἐραστής [erastès : l’amant ] et de l’ ἐρώμενος [ erômenos : l’aimé ], de l’amant et de l’aimé, telle que la dialectique du Banquet nous permettra de l’introduire comme ce que j’ai appelé
« la base », « le point tournant », « l’articulation » essentielle du problème de l’amour. »
« Le problème de l’amour nous intéresse en tant qu’il va nous permettre de comprendre ce qui se passe dans le transfert et, je dirai, jusqu’à un certain point à cause du transfert. »

Lacan fixe ici le mécanisme structural qui va gouverner tout le Séminaire VIII : l’amour s’ordonne selon une distribution de places — ἐραστής / ἐρώμενος — dont la valeur n’est pas psychologique mais topologique. “Base”, “point tournant”, “articulation” : trois

qualificatifs pour dire qu’il ne s’agit pas d’un thème décoratif (le Banquet), mais du nœud à partir duquel se déchiffre le transfert. En termes lacaniens, cette bipartition de l’adresse (celui qui aime / celui qui est aimé) met déjà en jeu le manque et la supposition de savoir : l’aimé est placé du côté d’un agálma supposé, l’amant du côté de la quête qui s’y oriente. C’est pourquoi l’amour n’est pas l’« affect » qui colorerait la cure, mais la forme d’adressage qui configure le lien transférentiel.

Dire que l’amour éclaire « ce qui se passe dans le transfert » revient à marquer une disparité constitutive (annoncée dès l’ouverture : l’« imparité » du transfert) : les rôles ne sont pas symétriques et ne se renversent pas à l’envi. Dans la cure, l’analyste n’occupe pas la place de l’amant “personnel”, mais celle — structurale — où se dépose l’aimable (agálma) supposé. D’où l’efficacité des coups de ciseaux techniques (équivoques, scansions) : ils ne « répondent » pas à un sentiment, ils déplacent des places, faisant jouer l’articulation amant/aimé à l’endroit même où la demande voudrait rabattre l’amour sur le service des biens.

La mention du Banquet comme « base » et « point tournant » indique enfin la méthode : l’analyse du transfert exige un détour rigoureux par la scène antique pour saisir comment un discours (ici, platonicien) met en forme la circulation du désir — non pour érudition, mais pour fournir à la pratique une boussole des places. À partir de là, chaque occurrence de transfert se lira moins comme état affectif que comme configuration

d’adresse : qui suppose quoi, à qui, et depuis quel manque ? C’est ce schème, posé aujourd’hui, qui permettra ensuite d’articuler la fonction de l’analyste comme lieu du savoir supposé, et de comprendre pourquoi « au commencement de l’expérience analytique […] fût l’amour » — non pas l’idylle, mais l’installation d’une structure d’amour dont la cure tire son levier.

Séance du 7 décembre 1960

« Je vais essayer aujourd’hui d’avancer sur l’analyse du Banquet qui est le chemin que j’ai choisi pour vous introduire cette année au problème du transfert. »

Cette phrase-cadre annonce nettement la méthode : Lacan ne traite pas du transfert en général, mais par l’itinéraire du Banquet. Autrement dit, l’accès au transfert passe par une lecture structurale d’un texte où l’amour est mis en discours et en scène. Cela engage deux conséquences. D’abord, le transfert se comprend comme une mise en cause de l’amour — non pas son double, mais son lieu d’épreuve — et c’est bien ce que signale l’orientation du séminaire depuis les premières leçons : on part de l’amour pour cerner le transfert, non l’inverse. Ensuite, la méthode est philologique et topologique : suivre le texte dans son dispositif d’énonciation pour dégager la logique du transfert.

Dans cette séance, Lacan part précisément du relais d’énonciations du Banquet (Apollodore rapportant Aristodème, témoin chez Agathon, où parlent successivement Phèdre, Pausanias, Éryximaque, Aristophane, Agathon, puis Socrate). Ce montage de voix n’est pas décoratif : il met en place la chaîne du « qui parle pour qui », autrement dit la structure même où une supposition de savoir se loge et circule — condition du transfert. L’amour y est donc déjà « pris » dans une économie d’adresse, de citation, de reprise : la parole qui touche est toujours une parole rapportée, déplacée, mais tenue pour vraie parce qu’assignée à un lieu d’autorité.

Le point de bascule indiqué à l’orée de cette leçon est le passage du premier discours (Phèdre) à Pausanias. Phèdre, on l’a vu à la fin de la séance précédente, permettait à Lacan d’extraire une leçon cruciale : ne pas confondre « actif » et « fort », comme l’illustre le couple Achille/Patrocle. Cette dissociation sert de repère pour la clinique : dans le transfert, la place forte n’est pas celle qui « agit » le plus, mais celle à laquelle le désir s’ordonne comme à son objet. C’est exactement ce que la suite du Banquet complexifie : Pausanias introduit la distinction des amours (les « lois » de l’érôs), déplaçant l’accent de la seule vaillance à l’économie normative des liens, c’est-à-dire aux cadres symboliques où l’amour se légitime ou se corrompt. Lacan y voit un pas nécessaire pour quitter la psychologie des dispositions et entrer dans la structure des positions.

La phrase citée, en installant le Banquet comme « chemin », signifie aussi que l’élucidation du transfert

exige d’être conduite dans une logique de discours. Le Banquet propose précisément un dispositif où l’amour se réfléchit par couches : la succession des éloges, l’irruption du comique (Aristophane), le brillant d’Agathon, puis la coupure qu’opère Socrate en introduisant Diotime. Chaque couche fait vibrer une face du transfert : idéalisation, mirage imaginaire, loi des convenances, puis, avec Socrate/Diotime, arrachement à l’imaginaire vers une montée en signifiance — l’amour comme rapport au manque. La méthode lacanienne consiste à lire ces couches comme autant de « positions » transférentielles, que l’analyste doit savoir repérer et tenir sans s’y confondre.

Enfin, en rappelant dès l’ouverture qu’il ne fera pas un « commentaire universitaire » mais un parcours orienté, Lacan précise l’éthique de sa lecture : il ne s’agit pas d’exhaustivité, mais d’une sélection de points de structure qui portent sur notre pratique — comment une demande d’amour se transforme en transfert, comment l’analyste devient l’aimé, et pourquoi cette « imparité » fondamentale des places (déjà posée en tête de l’année) interdit de rabattre la cure sur une « situation » intersubjective ordinaire. À ce niveau, l’enjeu est de sortir des mirages (force/activité, beauté/pouvoir, savoir/possession) pour articuler ce que la séance met au travail : l’amour comme voie d’accès à la vérité du désir, et le transfert comme sa mise en acte sous transfert de discours.

En somme, « avancer sur l’analyse du Banquet » veut dire : déplacer pas à pas l’idée d’amour depuis ses figures (héros, lois, comique, poésie) jusqu’à la scène où il devient opérateur — là où, dans la cure, il aimante la supposition de savoir, produit la demande, et appelle de l’analyste une position sans garantie autre que celle du texte qu’il sait lire. C’est ce pas que la séance engage, en resserrant le lien méthode-texte-clinique.

Séance du 14 décembre 1960

« Cette situation… à simplement la définir ainsi subjectivement …comment engendre-t-elle quelque chose qui, en première approximation, ressemble à l’amour, car c’est ainsi qu’on peut définir le transfert. »

Appui :

« Un homme, le psychanalyste, de qui on vient chercher la science de ce qu’on a de plus intime…

[…] cette science pourtant, il est supposé l’avoir. »

Lacan pose l’énigme inaugurale du transfert en partant de la disposition subjective du demandeur : on suppose à l’analyste une science de l’intime — supposition paradoxale, puisque ce savoir devrait lui être « le plus étranger ». De cette supposition naît « quelque chose qui ressemble à l’amour » : définition minimale du transfert, non pas comme sentiment, mais comme effet

d’adresse produit par la structure de la demande. La question n’est donc pas: « pourquoi l’analysant aime-t- il ? », mais : qu’est-ce qui, dans cette scène réglée, fabrique l’amour. Réponse implicite : la supposition de savoir précipite l’aimable (agálma) sur la place tenue par l’analyste, et c’est ce déplacement qui fait advenir l’amour comme moteur de la cure.

On retrouve ici la critique de la « situation » intersubjective : la cure est, disait-il, une fausse situation (leçon d’ouverture), parce que l’asymétrie n’est pas psychologique mais topologique — une distribution de places (celui qui demande / celui à qui l’on suppose savoir). Dès lors, « l’amour » nommé par Lacan n’est pas un accident collatéral : c’est le produit structural de ce montage, ce qui oblige l’analyste à le manier plutôt qu’à y répondre. Le maniement se fait par la coupure (scansion, équivoque) qui détache l’aimable supposé de la personne de l’analyste pour le restituer à la chaîne signifiante où se cause le désir.

Conséquence clinique : viser l’usage de cet amour, non son apaisement. La bonne intervention ne donne pas des « biens » (réassurance, conseils), elle fait travailler la supposition : en ponctuant ce qui, dans la demande, reconduit l’analysant vers l’Autre supposé, l’analyste ouvre la voie à ce déplacement décisif où l’amour cesse d’être une promesse d’harmonie pour devenir levier d’interprétation. Ici se fixe la boussole du séminaire : lire le Banquet pour dégager une grammaire des places (amant/aimé) capable d’orienter ce maniement — non pour « commenter Platon », mais pour situer techniquement où et comment l’amour se fabrique

dans le transfert, et comment le rendre opérant pour le désir.

Séance du 21 décembre 1960

« Soyez donc rassurés !

Nous atteignons aujourd’hui le point le plus bas de cette ellipse et je crois qu’à partir du moment où nous avions entrevu… si cela doit s’avérer valable … quelque chose à apprendre du Banquet, il était nécessaire de pousser jusqu’au point où nous allons la pousser aujourd’hui l’analyse des parties importantes du texte qui peuvent sembler n’avoir pas de rapport direct avec ce que nous avons à dire. »

L’image du « solstice d’hiver » et de « l’ellipse » désigne, avec une ironie méthodique, le point d’inflexion de l’année : après les détours par le Banquet, Lacan annonce le moment où le commentaire platonicien rejoint son but propre — le transfert. Le détour n’est pas ornemental : il constitue la condition d’accès au phénomène, parce qu’il faut d’abord installer, à même le texte de Platon, la logique qui noue amour, savoir et demande. La métaphore astronomique avertit qu’un tel parcours a sa nécessité d’orbite : on n’atteint l’axe clinique qu’en ayant décrit le champ symbolique où il prend sens. D’où cette justification : analyser les « parties » qui paraissent périphériques est requis pour saisir le cœur du problème.

Ce « point le plus bas » condense ainsi le programme de lecture : revenir au transfert en le laissant passer par l’alcôve du discours platonicien, afin de dégager la structure — et non l’anecdote — de l’amour. La séance assume explicitement cette méthode du « contexte du discours » : il ne s’agit pas de replacer Platon « dans l’histoire », mais d’entendre ce que ce discours nous fait entendre aujourd’hui, dans notre pratique, et de le faire résonner « comme une boîte à musique » où se déposent des significations transmissibles à la clinique.

La cohérence avec les leçons précédentes se lit à deux niveaux : d’une part, le sujet qui s’avance « comme demandeur » est défini par la supposition de savoir (le psychanalyste « est supposé l’avoir ») ; d’autre part, ce qu’il « trouve » dans l’analyse ne se confond pas avec ce qu’il croyait chercher, mais s’articule du côté du manque — c’est cette jonction du désir et de son défaut que la topologie de l’amour, éprouvée sur le Banquet, met en place pour rendre pensable la naissance du transfert.

Enfin, en nommant « ellipse » le mouvement de l’exposé, Lacan donne une clé : la clinique du transfert exige une double focalisation — non pas psychologique, mais structurale — entre l’adresse au savoir supposé et la mise en jeu du désir. C’est à ce prix que l’amour de transfert pourra être distingué de l’amour tout court : non par son apparence, mais par les conditions de discours qui le produisent et le soutiennent, conditions que le détour platonicien aura précisément dégagées.

Séance du 11 janvier 1961

« Un petit temps d’arrêt avant de vous faire entrer dans la grande énigme de l’amour de transfert.

Un temps d’arrêt… j’ai mes raisons de marquer quelquefois un temps d’arrêt …il s’agit en effet de nous entendre, de ne pas perdre notre orientation.»

« …le désir n’est pas une fonction vitale, au sens où le positivisme a donné son statut à la vie

…donc il est pris dans une dialectique - le désir – parce qu’il est suspendu… ouvrez la parenthèse, j’ai dit sous quelle forme : suspendu sous forme de métonymie

…suspendu à une chaîne signifiante, laquelle est comme telle constituante du sujet, ce par quoi le sujet est distinct de l’individualité prise simplement hic et nunc… »

Lacan installe un « temps d’arrêt » pour fixer la boussole avant d’entrer au cœur du transfert : le primat théorique revient au désir, non comme fonction vitale mesurable, mais comme effet de langage. En le disant « suspendu » à la chaîne signifiante « sous forme de métonymie », il situe le mouvement propre du désir : non pas l’accomplissement d’un besoin (téléologie biologique), mais la glissade d’un signifiant à l’autre, où

l’objet n’est jamais que substitut sur la trajectoire d’un manque. D’où la dialectique évoquée : le désir n’a de consistance que pris dans l’articulation signifiante qui constitue le sujet—et sépare ce sujet de l’« individualité » empirique « hic et nunc ». L’orientation éthique de la cure s’en déduit : ce que l’analyste a à soutenir n’est pas l’adaptation de l’organisme, mais cette économie du manque qui se dit dans le signifiant.

Ce recadrage prépare immédiatement la question du transfert. Si le désir opère métonymiquement, l’« amour » qui surgit en séance n’est pas un affect contingent : c’est l’effet d’adresse où le sujet suppose un savoir à la place de l’Autre. L’analyste est alors aimé non pour sa personne, mais comme point de capiton provisoire où se fixe, un instant, la course métonymique. Le maniement technique (scansion, équivoque) ne vise donc ni la satisfaction d’un besoin ni la promesse d’un bien ; il vise à faire entendre le glissement—et à le ponctuer—pour que le sujet repère la logique de son désir. En rappelant que l’« orientation» ne doit pas se perdre, Lacan récuse toute dérive « positiviste » (évolutionnisme, adaptation, cumul d’habiletés) qui ramènerait le désir au vital : ici, la clinique s’ordonne à la structure—chaîne, manque, déplacement—plutôt qu’à l’organique. C’est à cette condition que l’« énigme de l’amour de transfert » pourra être traitée sans psychologiser les places, mais en tenant la topologie du dire où le désir se suspend.

Séance du 18 janvier 1961

« Ne rougirais-tu de quelque chose où tu te montres éventuellement inférieur, que devant nous ?

Devant les autres, devant la cohue, devant la foule, te sentirais- tu serein à avancer des thèmes qui seraient moins assurés… »

Lacan isole ici un pivot : la mise en jeu de la honte (le « rougir ») comme affect qui trahit la présence du regard de l’Autre. L’adresse à Agathon – juste avant son éloge – installe d’emblée une topologie du discours: il y a le « nous » restreint, et il y a « la cohue», le public indistinct. Cette différence n’est pas anecdotique : elle fait apparaître que la parole sur l’amour n’est jamais neutre, mais située par le lieu d’énonciation et par l’Autre auquel elle s’adresse. Lacan montre que Socrate déplace Agathon de la scène oratoire vers le lieu du dialogue, où la parole ne cherche plus l’adhésion de la foule mais l’articulation d’un savoir sur le désir – là où la honte, signe du regard de l’Autre, marque le sujet au vif.

Ce préambule socratique prépare la lecture lacanienne du Banquet comme chemin « scabreux » : on n’est plus dans la rhétorique brillante, mais dans une épreuve du désir qui exige de renoncer à la garantie imaginaire fournie par la scène publique. C’est exactement le geste requis par l’analyse : quitter la « cohue » des idéaux et des évidences partagées pour affronter la singularité du manque autour duquel se noue l’amour. D’où la portée clinique de ce moment : le transfert ne se soutient pas d’un public, mais de la présence d’un seul qui, occupant

la place de l’Autre, fait advenir l’énigme du désir du sujet.

De là, la cohérence avec le titre même du Séminaire VIII (« le transfert, dans sa prétendue situation ») : Lacan contestera tout au long de l’année l’idée d’une simple « situation intersubjective ». La scène publique trompe sur la nature du dispositif ; le dialogue vrai – comme ici l’interpellation d’Agathon – dénude l’impair du transfert, son « imparité », où l’adresse passe par l’Autre et non par la foule.

Enfin, replacée dans le fil de la séance, cette question à Agathon annonce la critique de l’éloge « sophistique » qui suivra : en éprouvant l’orateur sur son rapport au regard de l’Autre, Socrate prépare le renversement vers le manque comme ressort de l’amour. Ce qui, chez Lacan, ouvre la voie à la lecture du Banquet comme matrice de la doctrine du transfert : déplacer le sujet du brillant imaginaire vers l’économie du désir, là où la honte signale le point d’embrayage du discours sur l’amour avec la vérité du sujet.

Séance du 25 janvier 1961

« Nous en sommes la dernière fois arrivés au point où SOCRATE, parlant de l’amour, fait parler à sa place DIOTIME.

J’ai marqué de l’accent du point d’interrogation cette substitution étonnante à l’acmé, au point d’intérêt maximum du dialogue, à savoir quand SOCRATE après avoir apporté le tournant

décisif en produisant le manque au cœur de la question sur l’amour… l’amour ne peut être articulé qu’autour de ce manque du fait que ce qu’il désire il ne peut en avoir que manque

…et après avoir apporté ce tournant dans le style toujours triomphant, magistral de cette interrogation en tant qu’il la porte sur cette cohérence du signifiant… je vous ai montré qu’elle était l’essentiel de la dialectique socratique

…le point où il distingue de toute autre sorte de connaissance l’ἐπιστήμη [épistèmè], la science, à ce point, singulièrement, il va laisser la parole de façon ambiguë à celle qui, à sa place, va s’exprimer par ce que nous appelons à proprement parler « le mythe ».

Lacan isole ici un moment-charnière : au point même où Socrate a installé le manque comme ressort de l’amour, la voix se déporte vers Diotime. Cette « substitution » n’est pas un ornement dramatique : elle met en scène la structure même du transfert. Au lieu de maintenir le maître du discours dans la souveraineté de l’ἐπιστήμη, le dialogue bascule vers une parole qui s’avoue comme « mythe »—c’est-à-dire un dire dont la vérité ne tient pas d’abord à la preuve, mais à la place d’où il se profère. Clinicamente, cela éclaire la bascule par laquelle, au cœur d’une cure, le savoir supposé à l’analyste se déplace : ce n’est plus « Socrate » qui sait, c’est « Diotime »—figure de l’Autre—qui parle en lui.

Le point d’appui théorique est décisif : si l’amour ne s’articule que « autour du manque », alors le transfert, amour de savoir, ne peut viser qu’un savoir troué. D’où l’ambiguïté productive du passage à Diotime : faire

intervenir une parole « mythique » n’est pas céder au fabulatoire, mais reconnaître que le savoir convoqué par le désir est de structure narrative, topologique, et non totalisant. L’analyste ne « possède » rien ; il soutient la scène où une parole autre advient—comme Socrate laissant parler Diotime.

Cette scène dialectise enfin la différence des places : l’ἐπιστήμη marque la limite où le maître interrogeant s’efface pour que se fasse entendre ce qui ne se livre pas sous la forme de la démonstration, mais comme élucidation du manque. Dans la pratique, cela commande une éthique de la réserve : ne pas colmater la béance par des explications closes, mais laisser travailler un dire qui touche le sujet au point où son désir se constitue comme manque. Ainsi la « substitution » n’est pas une faiblesse de la raison ; c’est le geste même par lequel l’analyse ouvre l’accès au réel du désir, là où le savoir—s’il reste savoir—se sait limité et, pour cette raison, opérant.

Séance du 1er février 1961

« Je vous ai laissés la dernière fois, en manière de relais dans notre propos, sur le mot… auquel je vous disais en même temps, que je lui laissais jusqu’à la prochaine fois toute sa valeur d’énigme …sur le mot ἄγαλμα [agalma]. »

Dans ce seuil, Lacan resserre la focale sur le terme grec ἄγαλμα—non pas comme simple curiosité philologique, mais comme opérateur conceptuel du

transfert. L’« ornement, parure » (sens de premier aspect qu’il rappelle aussitôt après) désigne ici l’objet en tant qu’il attire, capte, et surtout voile—ce qui, dans l’amour de transfert, se dépose sur la personne de l’analyste comme supposé trésor. L’allusion au Banquet et à la figure d’Alcibiade, travaillée juste avant, éclaire la manœuvre : le « silène » cache un bien précieux, un objet qui n’est pas l’Idéal, mais la cause. Dès lors, le geste théorique consiste à faire passer l’agalma du registre esthétique (ce qui pare) au registre économique et logique (ce qui cause le désir). Cela implique deux déplacements décisifs : (1) la valeur de l’objet n’est pas intrinsèque, elle est structurale—effet de position dans le champ de l’Autre ; (2) l’amour de transfert ne se réduit ni à la reconnaissance imaginaire ni à une « valeur personnelle » de l’analyste, mais à l’attribution au lieu analytique d’un ἄγαλμα qui met en jeu la demande et ouvre la voie à l’interprétation. Clinique, la conséquence est nette : il ne s’agit pas de « donner » l’objet ni de s’en faire l’icône, mais d’en soutenir l’énigme au plus près du dire du patient, de manière à déplacer l’ornement supposé chez l’analyste vers l’objet-cause repérable dans le fantasme du sujet. Ainsi l’énigme maintenue par Lacan n’est pas un effet de style : elle règle l’éthique de la position analytique— tenir l’« agalma » à la bonne distance, pour que le désir puisse se lire plutôt que se mirer.

« Autrement dit, l’ἄγαλμα apparaît bien comme une espèce de piège à dieux, […] il y a des trucs qui leur tirent l’œil. »

Lacan fixe ici une boussole lexicale qui devient aussitôt clinique : ἄγαλμα n’est pas la « statue » mais l’objet à

valeur fétiche, celui qui capte le regard et aimante le désir. D’où l’insistance : « faites bien attention ». Dans les exemples grecs qu’il convoque (ex-voto, parures rituelles, chevaux « μέγα ἄγαλμα »), l’ornement n’est pas décor : c’est un opérateur d’attraction qui charme, piège, arrête la divinité elle-même. Ce déplacement du beau vers l’efficace est décisif : l’ἄγαλμα ne représente pas, il cause. À ce titre, il n’appartient pas au registre de l’Idéal mais à la série des objets qui produisent l’effet — fétiche, talisman, chose offerte qui « tire l’œil ».

Replacé dans la lecture du Banquet, cela éclaire le « silène » d’Alcibiade : le dehors rustique de Socrate cache un ἄγαλμα, c’est-à-dire ce « précieux » qui déclenche la poursuite amoureuse. L’amour ne vise donc pas seulement des qualités ; il s’aimante à un dedans supposé, petit noyau d’éclat qui fait tenir le désir. La portée technique s’en dégage : dans le transfert, ce qui se colle à la personne de l’analyste n’est pas un idéal de beauté ou de vertu, mais l’attribution d’un objet-cause — quelque chose en lui que le sujet suppose et qui « fait fonction » d’ἄγαλμα. Tenir l’analyse, ce sera ne pas se laisser statufier, mais soutenir l’énigme de cet objet pour qu’il revienne à sa place dans le fantasme du sujet, au lieu de se fixer imaginairement sur la personne.

Enfin, la manœuvre méthodologique de Lacan (philologie serrée → opérateur clinique) nous arme contre une méprise classique : rabattre l’amour sur l’Idéal ou l’intersubjectif. Ici, c’est la logique du fétiche qui prime : un « rien » orné qui fait tout basculer. L’analyste n’a pas à incarner ce « bien » ; il a à traiter la

montée de cet objet qui charme et piège, en la restituant à la chaîne signifiante plutôt qu’en la consommant dans la relation.

Séance du 8 février 1961

« Il y a donc des ἄγαλματα [agalmata] dans SOCRATE, et c’est ce qui a provoqué l’amour d’ALCIBIADE. »
« Nous allons maintenant revenir sur la scène en tant qu’elle met en scène précisément, ALCIBIADE dans son discours adressé à SOCRATE… »

Lacan condense ici la thèse structurale que mûrissait tout le détour par le Banquet : l’amour ne vise pas un « idéal » personnel, mais un objet-cause supposé — les ἄγαλματα qu’Alcibiade croit trouver « dans » Socrate. Le pluriel compte : ce n’est pas une essence compacte, c’est un éclat multiplié, des « pièces » d’objet qui aimantent le désir. D’où le renversement : l’aimable n’est pas la belle forme, mais l’agencement d’un manque où scintille l’objet (agalma) — ce que Lacan traduira comme (a), l’objet partiel. Ainsi la confession d’Alcibiade ne documente pas un sentiment privé ; elle démontre la mécanique de l’amour : supposer, derrière la coque « silène » (le dehors trivial de Socrate), un trésor caché qui donne au désir sa prise.

Cliniquement, la portée est décisive. Dire qu’« il y a des ἄγαλματα dans Socrate » revient, pour la cure, à situer la place de l’analyste : il n’est pas aimé pour ses qualités, mais porteur supposé de l’objet qui cause le désir de

l’analysant. Le transfert est exactement cet effet d’attribution : le sujet dépose sur le lieu de l’Autre un agalma — et s’y attache. Le maniement technique n’est pas de « rendre » l’objet ni d’en jouir (ce serait faire statue, fétiche) ; il consiste à tenir l’énigme : ponctuer, couper, équivoquer, de manière à déporter l’ἄγαλμα de la personne de l’analyste vers la chaîne signifiante où le sujet pourra le lire comme élément de son fantasme. Alors l’amour de transfert cesse d’exiger une réciprocité imaginaire ; il devient levier d’interprétation.

Revenir « sur la scène » du Banquet (Lacan y insiste) n’est pas érudition, mais méthode : Alcibiade exhibe publiquement la logique même du transfert — l’ivresse (In vino veritas) révèle la supposition de savoir et la capture par l’ἀγάλμα. En gardant ce fil, l’analyste se prémunit contre deux confusions majeures : confondre l’amour avec l’Idéal (il s’agit d’objet-cause, pas de valeur morale) et confondre la cure avec une situation intersubjective (il s’agit d’un montage de places, non d’un « couple »). Ici, l’éthique se précise : ne pas « posséder » l’ἄγαλμα, ne pas s’y prêter comme fétiche ; soutenir la place vide où il opère, pour que le désir trouve sa lecture.

Séance du 1er mars 1961

« Comme je pense que pour la plupart d’entre vous la chose est encore en votre mémoire, nous sommes donc arrivés au terme du commentaire du Banquet, autrement dit du dialogue de

PLATON qui… comme je vous l’ai sinon expliqué au moins indiqué à plusieurs reprises …se trouve historiquement être au départ de ce qu’on peut appeler… plus qu’une explication, dans notre ère culturelle, de l’amour …au départ de ce qu’on peut appeler un développement de cette fonction en somme la plus profonde, la plus radicale, la plus mystérieuse, des rapports entre les sujets. »

Lacan ferme ici son long détour par le Banquet en posant la thèse de méthode : si l’on veut saisir la logique du transfert, il faut d’abord interroger le concept d’« amour » à son foyer le plus opérant dans notre tradition. Non pas l’amour comme sentiment psychologique, mais comme fonction qui structure les rapports entre sujets. D’où le privilège du texte platonicien : il ne fournit pas « une explication » de l’amour, il inaugure un développement – un fil théorique et pratique qui traverse la philosophie antique, oriente des formes de vie, et continue d’innerver notre civilisation. Autrement dit : l’amour n’est pas un contenu affectif à décrire, mais un dispositif qui organise places et demandes dans le champ symbolique. Cette mise au point a une portée clinique directe : lire l’amour comme fonction, c’est dégager le transfert de la psychologie des « sentiments » pour le loger dans la structure – là où se nouent demande et désir, idéal et objet, adresse et réponse. En marquant la radicalité de cette « fonction », Lacan prépare le déplacement décisif : du couple imaginaire des personnes vers l’imparité subjective qui définit la cure, et qui oblige à penser ce que fait l’amour de transfert au savoir et au désir — non du côté d’une sympathie, mais du côté d’une construction. Cette page

est ainsi un seuil : le détour par Platon n’était pas ornement, mais opérateur de rigueur pour articuler ce qui, dans l’analyse, se joue de plus profond entre sujet et Autre, là où l’amour n’explique rien mais fait fonctionner la rencontre analytique.

Séance du 8 mars 1961

« J’ai terminé la dernière fois… à votre satisfaction semble-t-il …sur la pointe de ce qui constituait un des éléments… peut-être l’élément fondamental …de la position du sujet dans l’analyse.

C’était cette question… qui pour nous se recoupe avec la définition du désir comme le désir de l’Autre. »

Ce passage fixe le cap : le transfert ne se comprend qu’à partir de la définition du désir comme « désir de l’Autre ». Autrement dit, la scène analytique se noue autour d’une question adressée à l’énigme du vouloir de l’Autre (le fameux che vuoi ?), et c’est en ce point que le sujet se constitue dans la demande et s’y divise. L’attaque de la leçon prend acte d’un point atteint « la dernière fois » et le radicalise : si le désir n’est pas simple appétit, ni simple visée d’objet, mais effet de la structure signifiante — là où l’Autre parle — alors le transfert n’est pas une « relation » bilatérale d’affects, mais la mise en acte de cette dépendance du désir au lieu de l’Autre. Cette orientation est cohérente avec le fil des séances de mars, où Lacan souligne que l’abord du transfert passe par la position du désir plutôt que par l’inventaire des « affects » (amour/haine) attribués à l’analyste : le transfert se règle sur la place que celui-

ci occupe par rapport au signifiant phallique et au manque dans l’Autre, et non sur une psychologie de la relation. On comprend dès lors que la question centrale, pour l’analysant comme pour l’analyste, soit : comment l’analyste se tient-il du côté de l’Autre — comme lieu de l’adresse et du manque — afin que le désir puisse se dire et se déplacer, plutôt que de se colmater dans une « réponse » imaginaire. Cette inflexion s’inscrit dans la séquence immédiatement voisine où Lacan annonce qu’il situe la position du désir comme préalable à une juste théorie du transfert (cf. la note sur l’exposé « Position du désir » du 6 mars 1961).

Séance du 15 mars 1961

« J’entends par là que la position des deux sujets en présence n’est aucunement équivalente. Et c’est pour cela qu’on peut parler, non pas de « situation », mais de pseudo-situation analytique, de « prétendue situation ».
« Bien au contraire, j’entends dire que le « contre-transfert »… à savoir l’implication nécessaire de l’analyste dans la situation du transfert …fait qu’en somme nous devons nous du méfier de ce terme impropre de « contre-transfert » : l’existence du « contre- transfert » est une conséquence nécessaire, purement et simplement, du phénomène du transfert lui-même, si on l’analyse correctement. »

Lacan resserre ici la clé de voûte de l’année : la cure n’est pas une « situation » intersubjective au sens ordinaire, mais une pseudo-situation structurée par

une disparité subjective. La formule interdit d’emblée tout modèle symétrique du « face-à-face » : les places ne se renversent pas comme des rôles ; elles s’ordonnent autour d’un écart constitutif (demande/savoir supposé, amant/aimé), déjà élucidé par le détour platonicien. Dès lors, le transfert ne peut plus être pensé comme un affect bilatéral entre deux personnes, mais comme l’effet d’un montage de places qui produit l’amour dans la cure.

D’où la rectification décisive sur le « contre-transfert » : au lieu d’un résidu d’impureté affective à purger chez l’analyste, il est l’effet nécessaire du transfert lui-même, dès lors que celui-ci implique l’analyste dans la structure. Ce déplacement est éthique et technique. Éthique, parce qu’il dégonfle la tentation moraliste d’une hygiène des sentiments et reconduit l’exigence vers la tenue de la place (lieu du savoir supposé, support de l’objet) plutôt que vers la psychologie de la personne. Technique, parce qu’il oriente les interventions (scansion, équivoque, silence actif) non pas pour « répondre » au sentiment, mais pour faire travailler la supposition qui colle à la place analytique et ramener l’agalma supposé de la personne vers la chaîne signifiante où se cause le désir.

La notion de « pseudo-situation » a ainsi une portée clinique immédiate : elle délie l’analyste de la comédie de la réciprocité (empathie, échange d’affects, pédagogie du bien) et l’astreint à soutenir un déséquilibre nécessaire—ce par où l’amour de transfert prend sa valeur d’opérateur et non de contrat relationnel. Corrélativement, nommer « disparité »

plutôt que « dissymétrie » indique que l’écart n’est pas un simple gradient d’intensité entre deux sujets, mais une hétérogénéité de registre (le sujet en position de demande / l’Autre comme lieu supposé du savoir). C’est dans ce champ, et seulement là, que les phénomènes attribués au « contre-transfert » se lisent sans psychologisation : comme retours de structure à manœuvrer, non comme états d’âme à confesser ou à éradiquer.

En somme, ce passage fixe la boussole des séances suivantes : traiter le transfert, c’est tenir la structure d’imparité qui le cause, et manier ce qu’elle implique chez l’analyste—non pas pour neutraliser l’amour, mais pour en faire la voie d’accès au désir qui s’y dit.

Séance du 22 mars 1961

« Dès le départ de ce cheminement j’ai pointé :

• que le désir conserve, maintient, sa place dans la marge de la demande comme telle,

• que c’est cette marge de la demande qui constitue son lieu,

• que - pour pointer ce qu’ici je veux dire – c’est dans un au-delà et un en deçà…dans ce double creux qui s’esquisse déjàdès que le cri de la faim passe à s’articuler…qu’à l’autre extrême nous voyons que l’objet qu’on appelle le nipple en anglais, le « bout de sein », le mamelon prend à terme, dans l’érotisme humain, sa valeur d’ἄγαλμα [agalma], de merveille, d’objet précieux, devenant le support de cette volupté, de ce plaisir

d’un mordillement où se perpétue ce que nous pouvons bien appeler une « voracité sublimée » en tant qu’elle prend ce Lust, ce plaisir et aussi bien ces Lüste, ces désirs… »

Lacan fixe ici un axe décisif : le désir n’est pas un prolongement naturel du besoin, mais se loge dans la marge ouverte par l’articulation de la demande. Lorsque le « cri de la faim » devient parole adressée, il produit un « double creux » — un au-delà et un en- deçà — où le besoin ne se confond plus avec ce qui est requis de l’Autre. C’est cet écart structurel qui constitue le lieu du désir. D’où l’exemple clinique- anthropologique choisi : le mamelon n’est plus l’objet de satiété, mais s’auréole d’une valeur d’ἄγαλμα, petit trésor qui cause la convoitise et soutient une « voracité sublimée ». Autrement dit, l’objet n’est pas la fin du besoin, il devient cause du désir — ce qui éclaire, de biais, la fonction de l’objet a que Lacan travaille cette année à partir du Banquet.

Conséquence pour le transfert : si le désir surgit dans l’intervalle institué par la demande, la scène analytique engage nécessairement une disparité entre les places. L’analyste n’y répond pas par l’offre d’un « bon objet » qui comblerait le besoin, mais par la tenue d’une position qui laisse opérer la marge, afin que l’objet précieux — le « petit rien » qui aimante — se détache et se lise dans la parole. La « migration de la libido » cesse alors d’être un naturalisme des zones : elle se reformule en termes de structure (demande/désir), ce qui borne l’éthique de l’intervention. Toute manœuvre qui viserait l’apaisement adaptatif du besoin rate la cible ; ce qui compte est de cerner l’ἀγάλμα qui oriente

la chaîne signifiante du sujet, et d’en faire la boussole de l’interprétation.

Séance du 12 avril 1961

« Mon expérience m’a toujours appris à regarder ce qui est près de l’ascenseur, qui est souvent significatif et que l’on ne regarde jamais. »

Cette phrase donne la clef de voûte de la leçon : ce qui éclaire le transfert ne s’offre pas au centre de la scène, mais dans ses lisières. Lacan revient de Rome et raconte l’arrêt du regard « près de l’ascenseur » à la Galerie Borghèse : un détail périphérique aimante soudain l’attention, exemplifiant que le sujet retrouve son « centre de soucis » par le détour, non par la visée frontale. Ainsi se dessine une méthode : dans la cure, l’analyste guette précisément ces marges — lapsus, apartés, objets « négligés » — où le désir fait signe sans se livrer.

Le récit se prolonge avec la découverte d’un tableau de Zucchi, Psiche sorprende Amore (Éros) : apparition d’un « objet » saisi à la dérobée, au moment même où il devrait rester voilé. La scène mythologique condense la logique du transfert : on n’atteint pas l’amour en pleine lumière, on le surprend — et, ce faisant, on bouscule l’économie des voiles qui le soutiennent. L’anecdote muséale n’est donc pas décorative ; elle transpose, en image, la règle clinique énoncée par la phrase citée : c’est à la périphérie que se loge l’indice central.

Cette pédagogie du bord rejoint le fil théorique déjà noué plus tôt dans l’année autour de l’ἄγαλμα (agalma) du Banquet : l’« objet » précieux n’est pas l’Idéal exposé, mais ce qui, comme un secret enchâssé, donne sa valeur au discours amoureux — littéralement, ce qui fait scintiller le transfert tout en y échappant. En rappelant l’agalma, Lacan indique que l’objet du désir n’apparaît qu’à la condition de rester autre, périphérique, « logé » dans l’écart entre ce qui se montre et ce qui se dit. Cette articulation (agalma/objet regardé à la dérobée) confère à la leçon sa cohérence : le transfert s’oriente par une topologie où la voie indirecte — le bord, l’ascenseur, la surprise de Psyché — conduit mieux au cœur du désir que toute frontalité. (cf. l’introduction de l’agalma plus haut dans le séminaire)

En pratique, cela impose à l’analyste une éthique de lecture : ne pas forcer l’aveu, mais tenir la place d’où l’infime — un mot tombé, une image « mineure », un choix d’assise ou de seuil — peut devenir opérant. La « proximité de l’ascenseur » est ici la métaphore exacte de notre poste d’écoute : se tenir au passage, à l’endroit que « l’on ne regarde jamais », là où l’objet se laisse entrevoir comme surprise, et où le transfert, loin d’un face-à-face suggestif, s’ordonne à la logique du détour.

Séance du 19 avril 1961

« Je reprends devant vous mon discours difficile, de plus en plus difficile de par la visée de ce discours. »

L’attaque de cette leçon souligne d’emblée une difficulté interne : plus l’objet se précise, plus l’énonciation devient périlleuse. Ce « discours difficile » n’est pas un effet de style ; il tient à la nature de ce dont il parle — l’inconscient — et à la manière dont toute formulation risque de précipiter le réel du travail analytique dans l’imaginaire de la « bonne formule ». Lacan précise en effet, dans la même page, que nous ne pouvons « pas tout dire », non par rétention, mais parce que « il y a déjà quelque chose dans la formule qui… précipite dans l’imaginaire ce dont il s’agit », à savoir le sujet « en proie… au symbole ». Cette prudence d’énonciation relève d’une éthique : tenir la place d’où le signifiant opère, sans se substituer à lui par un savoir qui bouclerait le sens. C’est exactement ce qui engage, ici, la suite de la leçon : Lacan y reprend le point décisif du « symbole Φ [grand phi] » — « symbole innommable » — pour montrer « en quoi il nous est indispensable pour comprendre l’incidence du complexe de castration dans le ressort du transfert »

Ce déplacement est capital. En situant le transfert à partir de Φ, Lacan ne réduit pas l’analyse à une pédagogie des « bons affects » ; il recentre le phénomène sur la fonction du signifiant phallique comme point d’aimantation et de coupure du désir. Le transfert se comprend alors comme effet de structure : l’adresse au supposé-savoir se noue là où l’objet se marque d’un manque, et où le sujet tente de suturer, par l’amour, l’écart que la castration introduit dans le champ du désir. L’analyste ne peut répondre qu’en se situant par rapport à ce signifiant : ni comme support imaginaire qui viendrait combler, ni comme idéologue

du « bon » développement, mais à la place — structurale — où l’absence de signifiant peut se manifester sans être aussitôt recouverte. C’est pourquoi la visée du discours se fait « de plus en plus difficile » : elle consiste à maintenir, dans l’énonciation même, la béance où le sujet peut rencontrer la logique de son désir plutôt qu’un mirage de complétude. Ici se fixe l’orientation clinique : la direction de la cure n’est pas l’harmonisation des affects, mais la lecture — au un-par-un — de ce que Φ commande dans le transfert, pour que s’entende l’articulation du manque, du désir et de la demande.

Séance du 26 avril 1961

« Il ne sera pas dit que dans cet enseignement, il n’y aura aucune allusion au contexte de ce que nous vivons à cette époque. »
« SWIFT et Lewis CAROLL sont deux auteurs auxquels… sans que je puisse avoir le temps d’en faire un commentaire courant …je crois que vous ferez bien de vous reporter… à la thématique dont je suis pour l’instant le plus proche. »

Lacan annonce ici un geste méthodique : tenir le transfert au plus près de l’actualité des discours et de leurs pièges. SWIFT et CARROLL servent de boussole, non comme curiosités littéraires, mais comme laboratoires de la lettre — là où acrostiches, anagrammes, équivoques et « lectures forcées » montrent comment un sujet s’enflamme pour du sens. Cette entomologie de la signification n’est pas décorative : elle vise l’acte analytique. Car la cure ne

consiste pas à « trouver le sens caché » tel un déchiffreur politique de Laputa, mais à faire travailler la chaîne signifiante sans la saturer d’un code maître. D’où cette consigne implicite : se méfier du décryptage qui totalise, préférer la ponctuation qui laisse se dégager l’objet en jeu.

Le fil se resserre quand Lacan fait entrer le contemporain dans la salle : la rumeur et la « fausse nouvelle » le réveillent en pleine nuit et l’obligent à interroger « la dimension de la tragédie » dans les événements . Ici, l’aiguillon clinique est net : comme la rumeur politique, l’amour de transfert s’enflamme sur peu de chose — un signifiant, un détail — et organise tout un théâtre d’interprétations. L’enjeu éthique n’est pas de calmer la scène par une vérité positive, mais d’orienter le jeu des signifiants pour que s’y lise la part de réel qui ne se réduit ni à l’Idéal ni au commentaire infini. L’analyste ne « décode » pas : il tranche, scande, déplace, afin que ce qui attire — l’ἄγαλμα dont nous venons — cesse d’être collé à la personne et retrouve sa place dans la structure.

En ce sens, l’appel à SWIFT/CARROLL rectifie deux méprises : d’abord, l’illusion qu’un bon savoir (scientifique, moral, politique) suffirait à traiter l’amour de transfert ; ensuite, la tentation d’une philologie sans acte, qui se repaît de sens au lieu d’affronter la coupure. La clinique qui se dessine impose une discipline du « pas trop » : assez d’attention pour surprendre le détail près de « l’ascenseur » (la périphérie signifiante), assez de retenue pour ne pas le combler par une clé universelle. Ainsi l’actualité n’est pas un hors-texte :

c’est la preuve par le vivant que le transfert est un phénomène de discours — volatil, aimanté, tragique — que l’on ne gouverne qu’en tenant la lettre, sa logique et sa part de leurre.

Séance du 3 mai 1961

« À tout ceci la martyre ne répond, jusqu’à ce qu’elle s’éteigne, que par un « non ».

Lacan choisit, au cœur de la lecture de l’Otage de Claudel, ce point d’extrême raréfaction du signifiant : le « non » de Sygne. Ce refus nu, sans autre développement que sa seule profération, condense la scène tragique où la parole ne donne plus gage d’aucune médiation possible. Le commentaire immédiatement adjacent précise que la pièce nous porte « à l’extrême du défaut, de la dérision du signifiant lui-même comme tel »—autrement dit, à la limite où l’instance symbolique ne soutient plus le sujet que sous la forme d’un signe minimal, à la frontière de l’extinction. C’est à ce bord que se mesure, dans la logique du transfert, l’épreuve du signifiant : jusqu’où la parole tient-elle, quand l’acte la défait ?

Ce « non » ne surgit pas ex nihilo : Lacan avait préparé ce seuil par une trouvaille typographique, la lettre « Û » de COÛFONTAINE, indexée comme un signifiant manquant. Le détail, tiré de la correspondance Claudel/Gide au moment de l’édition, n’est pas simple érudition : c’est une brèche où l’on voit la lettre faire symptôme. À la place d’un signifiant assuré, un

manque se marque—et l’économie tragique se règle sur cette lacune première. Le défaut à la lettre (le caractère qu’il faut « faire fondre ») annonce le défaut au niveau de la parole : l’héroïne n’a plus, à la fin, que la négation pour tout dire. Ainsi se noue, par un fil discret mais ferme, l’atelier de l’imprimeur et la scène tragique : le symbolique vacille d’abord comme lettre, il s’effondre ensuite comme parole.

De là, l’orientation vers le désir se précise. Lacan note qu’auprès de cette image—la substitution de « l’image de la femme » au signe chrétien—« seule la référence sadienne, semble-t-il, vaut encore ». Ce n’est pas un effet de style : c’est l’indication que, lorsque la Loi symbolique chancelle, le désir prend des voies où l’excès, la lettre et la douleur s’aimantent. Le « non » de Sygne n’est pas une simple défense ; il inscrit une limite qui, paradoxalement, ouvre sur une autre modalité de jouissance, là où le signifiant ne garantit plus. L’analyste, attentif à cette articulation, ne peut se contenter d’une psychologie des « sentiments » : il doit lire le destin de la lettre dans le destin du désir.

Conséquence clinique : le transfert se reconfigure à ce point-limite. Quand la parole du sujet se réduit à la négation, le risque est de rabattre ce « non » sur une résistance imaginaire. Lacan nous invite plutôt à l’entendre comme écriture de la perte—trace d’un symbolique défaillant—et à situer la réponse analytique non du côté d’un comblement (qui reconduirait la demande) mais du côté d’un maniement rigoureux du signifiant : laisser advenir ce qui, de la lettre, peut encore faire acte. Le « non » de Sygne n’est pas l’ultime

mot du sujet ; c’est la borne à partir de laquelle une autre chaîne, si elle doit se tresser, ne peut se tresser qu’en assumant la béance qu’il dévoile.

Enfin, la leçon resserre un axe qui gouvernera la suite du développement : de l’indice minuscule (le défaut d’un caractère) à la scène majeure (la négation muette d’une martyre), Lacan montre que la vérité du transfert se joue là où la lettre chancelle. C’est ce tremblement, et non la psychologie des situations, qui oriente le pas de l’analyste.

Séance du 10 mai 1961

« Nous l’avons reçue en plein cœur. »

Lacan ouvre cette séance par l’annonce de la mort de Merleau-Ponty et laisse affleurer un affect net, sans détour. Cette phrase brève, frappée comme un coup, installe d’emblée une tonalité : l’irruption du réel dans le lieu d’enseignement. Dans le fil de cette année consacrée à la « disparité subjective » du transfert, elle rappelle que l’analyste n’est pas un œil pur — il est un sujet affecté. Le deuil ne « psychologise » pas la doctrine ; il en indique, au contraire, le point d’appui éthique : comment tenir sa place lorsque l’événement troue l’ordonnance du discours ?

Ce geste d’adresse au public — « en ce lieu ouvert à tous » — souligne une autre thèse centrale du séminaire : la situation dite analytique n’est pas une « situation » au sens classique, mais un montage dont la

place de l’analyste est constitutivement exposée. Dire « nous l’avons reçue en plein cœur » n’est pas céder au pathos ; c’est marquer que le sujet supposé savoir n’est jamais indemne. Cette reconnaissance du heurt affectif n’autorise pas un débordement contre-transférentiel ; elle commande au contraire la rigueur de la position : soutenir la fonction, sans se réfugier dans le « pédantisme » que Lacan épingle dans cette même ouverture, et sans effacer la marque que l’événement imprime.

Enfin, la coupe affective prépare le retour au fil théorique de ces semaines (Claudel, l’agalma, la fonction du phallus comme signifiant dans le transfert): si l’amour de transfert se noue autour d’un objet qui luit au lieu de l’Autre, il ne se soutient que d’une place tenue — malgré l’atteinte. La phrase choisie montre, par l’exemple, ce que le séminaire travaille en doctrine : la possibilité de faire place au réel (ici, la mort) sans convertir l’expérience en « situation » symétrique ni rabattre l’acte analytique sur une psychologie de l’authenticité. C’est dans cette tension — affect reconnu, fonction maintenue — que se dessine la responsabilité de l’analyste dans le transfert.

Séance du 17 mai 1961

« COÛFONTAINE, je suis à vous ! Prends et fais de moi ce que tu veux.

Soit que je sois une épouse, soit que déjà plus loin que la vie, là où le corps ne sert plus, nos âmes l’une à l’autre se soudent sans aucun alliage 263 ! »

« Sygne retrouvée la dernière, ne me trompez pas comme le reste. Y aura-t-il donc à la fin pour moi quelque chose à moi de solide hors de ma propre volonté ? »
« Et tout est là en effet. »
« Cet homme que tout a trahi, que tout a abandonné, qui mène dit-il, « cette vie de bête traquée, sans une cache qui soit sûre » se souvient :
« …de ce que disent les moines indiens, que toute cette vie mauvaise est une vaine apparence, et qu’elle ne reste avec nous que parce que nous bougeons avec elle, et qu’il nous suffirait seulement de nous asseoir et de demeurer pour qu’elle passe de nous. Mais ce sont des tentations viles. Moi du moins dans cette chute de tout, je reste le même, l’honneur et le devoir, le même. Mais toi, Sygne, songe à ce que tu dis.

Ne va pas faillir comme le reste, à cette heure où je touche à ma fin.

Ne me trompe point… »

« Tel est le départ qui donne son poids à la tragédie. »

Lacan s’appuie ici sur Claudel pour mettre à nu deux illusions qui travaillent l’amour de transfert. D’un côté, le « don sans alliage » — l’aspiration d’une âme à se souder à l’autre au-delà du corps — figure l’imaginaire d’une complétude qui abolirait le manque. De l’autre,

la demande de COÛFONTAINE — « quelque chose… de solide hors de ma propre volonté » — cherche chez l’Autre une garantie qui excède la volonté, autrement dit la caution impossible d’un bien qui ne vacillerait pas. Or le dispositif analytique, tel que Lacan le déploie tout au long de cette année, déjoue ces deux tentations : le transfert ne réalise pas l’union mystique, il met en scène le manque structurant ; et l’Autre n’est pas le lieu d’un Bien assuré, mais l’adresse où se lisent les signifiants qui causent le désir.

Le choix de Claudel n’est pas décoratif : Sygne et COÛFONTAINE lui permettent de faire entendre l’écart constitutif entre offre d’amour et demande de preuve. Cette « disparité subjective » — pierre de touche du séminaire — éclaire la scène analytique : ce que l’analysant suppose à l’analyste (savoir, amour, garantie) est hétérogène à la place où l’analyste doit se tenir pour répondre. Là où le mythe claudélien rêve d’une « soudure » des âmes, l’analyse soutient au contraire la distance qui fait parler le sujet : c’est parce que rien ne vient combler l’Autre que le désir peut s’articuler.

Enfin, la tirade de COÛFONTAINE sur la « tentation » de se retirer du monde pointe un autre leurre : confondre apaisement et vérité. Lacan s’en sert pour rappeler que l’éthique analytique n’est ni ascèse consolatrice ni moralisation du sujet ; elle consiste à conduire le sujet jusqu’au point où se dégage ce qui, de son désir, ne peut être garanti par aucun bien — ni par l’amour imaginaire, ni par la volonté éthique proclamée. C’est là que le transfert se noue et se

dénoue : non dans la promesse d’un « solide » hors de soi, mais dans la lecture, séance après séance, de ce qui cause le désir et divise le sujet.

Séance du 24 mai 1961

« Qu’est-ce que nous allons faire du côté de CLAUDEL dans une année où le temps ne nous est plus maintenant encore large pour formuler ce que nous avons à dire sur le transfert ? »
« Je vous dirai que l’axe de ce que je vous désigne cette année est quelque chose qui peut se dire ainsi : en quoi devons-nous nous considérer comme intéressés par le transfert ? »

Lacan déplace ici la focale : au lieu de redéfinir encore « ce qu’est » le transfert, il demande « en quoi » nous — analysants et surtout analystes — sommes intéressés par lui. Le verbe est choisi : être « intéressé », c’est avoir part, être pris, mais aussi avoir un intérêt en jeu. La cure n’est donc pas un observatoire neutre ; elle est un montage où la place de l’analyste porte des effets, implique un enjeu éthique et technique. Cette inflexion prolonge la thèse de l’« imparité » : la scène analytique n’est pas une situation symétrique, et l’analyste n’y est pas extérieur — il est requis par la structure même du transfert, comme support du savoir supposé et lieu où se met en jeu l’objet qui cause le désir.

Le rappel initial de « CLAUDEL » n’est pas décoratif : en revenant à l’atelier tragique, Lacan met l’accent sur la mise à l’épreuve des positions subjectives. Les figures claudéliennes lui servent de théâtre pour toucher le point où l’amour, la Loi et le signifiant se nouent au risque de la parole. Dans cette perspective, demander « ce que nous allons faire du côté de Claudel » revient à interroger la tenue de la place analytique devant les formes extrêmes de l’adresse amoureuse : non pas moraliser, ni psychologiser, mais repérer comment l’amour de transfert s’arrime à un objet précieux (l’ἄγαλμα), et comment l’analyste doit répondre sans colmater ce manque qui cause le désir.

En posant la question « en quoi devons-nous nous considérer comme intéressés par le transfert ? », Lacan recentre la direction de la cure : l’analyste n’a pas pour tâche d’offrir un « bien » ni d’égaliser les places, mais de soutenir un malentendu opératoire — celui par lequel l’analysant l’installe comme détenteur d’un savoir — afin que se dégage, dans la parole même, ce qui cause et déroute le désir. Autrement dit : notre « intérêt » véritable n’est ni affectif ni adaptatif ; il est logique et éthique, lié à la conservation de la structure qui permet au sujet d’articuler sa demande et de rencontrer son désir sans que l’analyste transforme la cure en pédagogie du confort.

Enfin, cette séance fait charnière : elle annonce que l’examen du transfert ne se bouclera pas par une définition supplémentaire, mais par une mise en situation de la place analytique. C’est à cette aune — notre implication réglée dans le dispositif — que se

jugent les interventions : scansion, équivoque, silence, toutes ajustées non à « ce qui fait du bien », mais à ce qui laisse l’objet se détacher de la personne de l’analyste et revenir à sa place de cause dans la chaîne signifiante.

Séance du 31 mai 1961

« …cette relation ou cette « situation » ne peut s’engager que sur le malentendu. »

Lacan place le scalpel sur le point d’appui de toute cure: l’entrée en analyse ne se fait pas sur une claire entente, mais sur un malentendu constitutif. C’est décisif pour situer la « place » de l’analyste en ses deux versants — telle qu’elle est fantasmée par l’analysant et telle qu’elle doit être tenue pour que la réponse soit juste. D’emblée, l’« analyste » investi au départ (celui qu’on aime, qu’on redoute, à qui l’on suppose le savoir, le soin ou le bien) ne coïncide pas avec la place structurale d’où l’analyse pourra opérer. D’où le paradoxe méthodique : il ne s’agit pas de dissiper le malentendu par une pédagogie de clarification, mais d’en orienter la logique pour que s’en dégage l’objet qui cause le désir.

Le « malentendu » n’est pas une erreur rectifiable : il est l’effet de structure de l’adresse au lieu de l’Autre. C’est parce que le sujet s’engage « dans cette aventure qu’il ne connaît pas » que l’analyste est d’emblée installé comme sujet supposé savoir et, corrélativement, comme détenteur d’un agalma. La manœuvre éthique consiste à tenir la place sans s’y confondre : soutenir la

supposition pour qu’elle travaille la chaîne signifiante, tout en la désamorçant de la personne. Voilà pourquoi Lacan récuse la « situation » au sens naïf de relation bilatérale : ce qui s’ouvre ici, c’est un montage d’imparité où l’analyste répond non par comblement, mais par scansion, équivoque, silence, afin que le malentendu joue comme opérateur et non comme leurre interminable.

En clinique, ce repère protège de deux dévoiements : 1) la tentation d’offrir un « bien » (adaptation, apaisement) qui refermerait la marge où se loge le désir ; 2) la capture imaginaire (empathie, face-à-face) qui transformerait l’analyste en partenaire d’évidence. Tenir la place analytique, ici, c’est laisser apparaître la non-coïncidence entre l’idole du départ et la fonction réelle : de ce décalage procède le déplacement du transfert de la personne à la structure, où seul peut s’articuler le désir.

Séance du 7 juin 1961

« Et cette question de l’idéal est au cœur des problèmes de la position de l’analyste. »

Lacan place ici un verrou décisif : dès qu’on érige un « idéal » de l’analyste, on glisse vers une morale de perfection — « des saints », précise-t-il quelques lignes plus haut — qui fausse l’orientation du travail. Le rappel n’est pas décoratif : il vise l’axe même du transfert. Car si l’analyste devient support d’un idéal, il capte l’amour de transfert dans une visée d’édification,

et substitue au travail du désir une norme de conformité. D’où l’exigence de décrocher la pratique de toute « catégorie de l’idéal » : non pas abolir l’éthique, mais prévenir la dérive moralisante qui ferait du cabinet un dispositif d’édification des âmes plutôt qu’un lieu où se déchiffre la logique du désir

La suite du séminaire confirme cette mise en garde en donnant ses coordonnées théoriques : une semaine plus tard, Lacan réinscrit la question de l’idéal dans la topologie des identifications en distinguant rigoureusement le Moi idéal et l’Idéal du moi, distinction « phénoménologiquement à la portée de n’importe qui », mais dont l’enjeu est structural : ne pas confondre l’axe imaginaire (image spéculaire, rivalité, captation) et la place symbolique du trait unaire qui ordonne la loi du désir (21 juin 1961). Cette mise au point montre que « faire idéal » avec la personne de l’analyste brouille les niveaux : on ramène la fonction symbolique de l’Idéal du moi au prestige d’image du Moi idéal, et l’on rend opaque le transfert lui-même.

Déjà, dans les leçons d’avril, le point était préparé par l’interrogation : « comment l’analyste lui-même se situe par rapport au signifiant phallus ? » — c’est-à-dire par rapport au signifiant du désir de l’Autre. L’orientation n’est pas de « parfaire » le sujet, mais d’éclairer l’impasse là où l’obsessionnel, par exemple, se déprend de sa culpabilité sans pour autant desserrer la contrainte de ses circuits, quand le travail reste rivé à la castration imaginaire (26 avril 1961). Autrement dit, l’« idéal » masque la fonction de l’objet et du manque ; la position juste de l’analyste tient au contraire à une

dé-idéalisation active de sa propre figure, pour laisser travailler la division subjective.

Enfin, cette séance ouvre, à partir de Freud (Hemmung, Symptom und Angst), une autre face du problème : l’« idéal » d’une posture irréprochable de l’analyste se nourrit souvent d’une méconnaissance de l’angoisse comme signal et de son économie. Là encore, le trop-plein d’idéal obstrue le repérage des opérateurs (signal, retrait d’investissement, économie libidinale), c’est-à-dire ce par quoi se règle la cure (14 juin 1961).

La phrase du cette séance condense l’orientation de toute la fin du Séminaire VIII : si l’analyste se laisse ériger en idéal, il réintroduit la séduction imaginaire au cœur de la cure. À l’inverse, sa « position » — et c’est bien le terme de Lacan — consiste à tenir la place où l’idéal se démonte, où l’identification se lit à ses deux étages, et où l’économie de l’angoisse se pense, afin que le transfert cesse d’être une dévotion et redevienne un opérateur de vérité.

Séance du 14 juin 1961

« Le problème est de savoir : où est prise - nous dit-il - l’énergie du signal d’angoisse ». »
« Das Ich zieht die (vorbewusste) Besetzung von der zu verdrängenden Triebrepräsentanz ab und verwendet sie für die Unlust(Angst-) Entbindung ».

Lacan rouvre ici, au plus près du texte de 1926 (Hemmung, Symptom und Angst), la question économique de l’angoisse-signal. La citation freudienne précise l’opération : le Ich « retire » la charge (préconsciente) de la représentation pulsionnelle à refouler et la « réemploie » pour déclencher la décharge déplaisir/angoisse. Autrement dit, l’angoisse n’est pas une montée brute d’excitation mais une manœuvre du moi : une réaffectation d’énergie qui anticipe le danger. En extrayant le problème à ce point — « où est prise l’énergie ? » — Lacan déplace la focale des théories adaptatives vers la logique du signifiant : le signal n’est pas l’évidence d’un réel organique, c’est un acte de l’appareil psychique, situé dans une chaîne d’adresses et de coupures.

Ce cadrage économique s’articule à son fil de l’année : la position de l’analyste n’a rien d’un idéal, elle s’évalue à la manière dont elle fait travailler ce signal sans le confondre avec la « bonne » affectivité. En clinique, cela interdit deux confusions fréquentes : 1) prendre l’angoisse pour un simple surplus à apaiser (ce qui reconduit l’adaptation et recolle la demande), 2) psychologiser la scène en y cherchant une « cause » imaginaire immédiate. Si, comme Freud, le Ich puise la cathexis à même la représentation refoulée, alors l’angoisse indique, dans le transfert, un bord de refoulement en acte — un point où la parole approche ce qui doit être coupé pour que le désir se soutienne. La réponse de l’analyste ne consiste pas à combler ou à rassurer, mais à scander : ponctuer, déplacer, de

façon à laisser lisible la redistribution énergétique que manifeste le signal.

Le trait suture aussi la série ouverte sur l’identification: Lacan annonce qu’il « va au cœur de la fonction de l’identification » en repartant de Freud. C’est que le lieu d’où le moi « prend » l’énergie engage la structure de ses identifications : selon que l’Idéal du moi (et le repère de Φ) est convoqué ou non, l’angoisse surgit comme signal de la coupure plutôt que comme panique imaginaire. D’où une règle d’éthique : tenir une place dé-idéalisée qui n’éteint pas le signal, mais en oriente la lecture vers l’objet cause (l’ἀγάλμα) et la fonction de manque. Ainsi, la séance du 14 juin convertit la « théorie du signal » en boussole d’intervention : repérer où ça se prend, pour savoir comment intervenir — non en remède, mais en opérateur de séparation qui laisse le désir respirer.

Séance du 21 juin 1961

« Le Moi Idéal ne se confond pas avec l’Idéal du Moi, c’est ce que le psychologue peut découvrir à lui tout seul, et qu’il ne manque pas de faire d’ailleurs. »

Lacan resserre ici l’axe métapsychologique qui oriente toute la fin de l’année : distinguer, sans flottement, l’imaginaire du symbolique dans les identifications. Le Moi idéal relève de l’image spéculaire—ce profil brillant, désirable, qui capte et rivalise—alors que l’Idéal du moi désigne une place symbolique, le point

d’élévation depuis lequel le sujet se juge et se vise. Cette disjonction n’est pas de pure « psychologie descriptive»: elle règle la logique du transfert. Car si l’analyste est happé comme Moi idéal, la cure se referme sur la fascination et la mesure narcissique ; s’il est installé comme Idéal du moi, le risque est une édification qui moralise. Dans les deux cas, l’objet qui cause le désir disparaît derrière une personne ou un idéal, et la chaîne signifiante se fige.

D’où la manœuvre éthique que Lacan ne cesse de marteler cette année : tenir une place sans s’y confondre. La tenue analytique consiste à maintenir la supposition de savoir au niveau de la structure (l’Idéal du moi comme lieu), tout en déjouant sa capture imaginaire (le Moi idéal comme image). Cette boussole permet de lire l’angoisse, la demande et les retours du symptôme sans rabattre le travail sur un « mieux » adaptatif ni sur une connivence spéculaire. L’analyste ponctue, coupe, déplace—afin que l’objet se détache de la personne et que le désir se lise, au lieu d’être recouvert par l’idéalisation ou la séduction.

Enfin, ce repère ouvre directement sur la suite logique promise ce jour-là : topologie du trait unaire et place de l’objet dans l’économie narcissique. En séparant nettement les deux étages de l’identification, on peut situer où vient se loger le jugement du sujet sur lui- même et où s’aimante son image, ce qui conditionne la pertinence des interventions (scansion, silence, équivoque) et la possibilité d’un transfert qui ne dévie ni vers l’idole ni vers l’idéal.

Séance du 28 juin 1961

« Au moment de tenir devant vous notre dernier propos de cette année, il m’est revenu à l’esprit l’invocation de PLATON au début du Critias. »
« C’est peut-être cela qu’on appelle, au sens propre “parler dans le désert”. »

Lacan ferme l’année sur un double pivot : le ton — la mesure juste de l’énonciation — et la scène d’adresse — « le désert ». L’appel à Platon n’est pas ornemental: il fixe que, du transfert, l’enjeu n’est pas d’abord un contenu mais une tenue de voix, une manière de dire qui engage la structure et non le pathos. Le « désert » nomme alors l’espace dépouillé où l’adresse analytique se soutient sans s’appuyer sur l’adhésion ni sur l’Idéal : chacun y reçoit « comme particulier » ce qui se dit, mais la pluralité des réceptions ouvre, non un consensus, mais un écart constitutif (la « discordance » notée dans la même page). La fin d’année rejoint ainsi le fil constant de la « disparité » : le transfert n’est pas une relation bien accordée, c’est un montage qui exige un réglage du ton pour que l’objet cause apparaisse, sans rabattre la parole sur le bien-dire consolateur.

Cette scène « au désert » resserre la position de l’analyste contre deux leurres déjà ciblés : la « situation » claire et symétrique (Lacan rappelait qu’elle « ne peut s’engager que sur le malentendu »), et la tentation d’élever l’analyste au rang d’Idéal. Dans l’un et l’autre cas, la voix se dérègle : soit elle explique et comble, soit

elle édifie. À l’inverse, la référence au Critias indique une éthique de l’énonciation : tenir une voix qui module la coupure plutôt qu’elle ne la bouche. C’est exactement ce que requiert la fin du travail quand l’amour de transfert presse pour des garanties : le « désert » maintient l’espace nu où la demande se sépare du désir.

Enfin, la mention, dans la même ouverture, des « dieux comme de ce qui se trouve dans le Réel » marque la portée métapsychologique du geste : à l’extrême, ce n’est plus l’imaginaire de la fusion ni l’Idéal moral qui tiennent la scène, mais le bord du Réel où le signifiant achoppe. Le ton analytique s’y éprouve comme opération minimale — scansion, silence, équivoque — capable de laisser paraître l’objet sans l’incarner. Par là, cette dernière leçon boucle la série : du « malentendu » inaugural à la dé-idéalisation de la place, en passant par la stricte distinction des identifications, elle reconduit l’analyste à cette responsabilité précise — soutenir une adresse qui, loin de promettre un bien, laisse le désir respirer dans l’écart qu’elle fait entendre.

« C’est donc une large place qui est laissée de l’un à l’autre. C’est peut-être cela qu’on appelle, au sens propre “parler dans le désert”. » .
« …à cette place même qui est la sienne l’analyste doit s’absenter de tout idéal de l’analyste… » ).

« L’analyste, par exemple, ne doit pas être tout à fait ignorant d’un certain nombre de choses mais ce n’est point là ce qui entre en jeu dans sa position essentielle d’analyste. » .

Lacan conclut en installant une scène paradoxale : parler « dans le désert ». Non pas le vide, mais l’intervalle réglé où chaque auditeur reçoit « comme particulier »—et où la discordance n’est pas un défaut, mais la condition de lecture du désir. C’est dans cette économie du vide que se précise la place analytique : l’analyste doit s’y « absenter de tout idéal ». Autrement dit, la fin de l’année ne propose ni un modèle moral ni un savoir encyclopédique (dont l’analyste ne doit pas être « ignorant », certes), mais un régime d’énonciation qui refuse la capture par l’Idéal et par l’image. La voix juste — ce « ton » platonicien convoqué ici — n’instruit pas, elle scande : elle ménage l’écart où l’objet se détache de la personne de l’analyste. Ainsi, l’adresse « au désert » devient la boussole éthique : tenir la place, sans la remplir, pour que le transfert se déplace de l’amour de la personne vers la logique du manque ; faire entendre, plutôt que combler, afin que le désir respire dans l’intervalle qu’ouvre ce retrait de l’Idéal.

*

* *

Le fil directeur posé dès l’ouverture — « disparité subjective » et « prétendue situation » — aura servi à désamorcer d’entrée la tentation intersubjectiviste. La cure n’est pas un face-à-face réglé par des affects, mais un montage de places : d’un côté, la demande qui installe la supposition de savoir ; de l’autre, la place tenue par l’analyste, où cette supposition vient s’aimanter. De ce malentendu constitutif naît « quelque chose qui ressemble à l’amour » : l’amour de transfert.

Pour élucider ce montage, Lacan choisit un chemin exigeant : le Banquet de Platon comme laboratoire de structure. La polyphonie des voix (Apollodore, Aristodème, Phèdre, Pausanias, Aristophane, Agathon, Socrate/Diotime, puis Alcibiade) met en scène la circulation d’énonciations et l’assignation d’autorité — exactement ce dont vit la supposition de savoir. Le basculement vers Diotime, au point d’acmé du discours socratique, marque que l’amour ne relève pas d’un savoir totalisable : pour en parler, il faut introduire une parole « autre » et reconnaître le manque au cœur de la vérité.

Avec Alcibiade, la logique s’affûte : ce qui fait aimer Socrate n’est pas un idéal personnel, mais des agalmata — un « précieux » supposé, objet-cause du désir. L’amour vise un dedans énigmatique caché sous le « silène » : c’est la matrice du transfert. De là la règle clinique qui court tout le séminaire : ne pas se laisser « statufier » par l’agalma, mais soutenir son énigme pour qu’il retourne à sa place dans le fantasme du sujet.

Au plan économique et langagier, le désir est resitué : il ne prolonge pas le besoin, il surgit dans la marge ouverte par l’articulation de la demande. « Suspendu » à la chaîne signifiante sous la forme d’une métonymie, il fait d’un « petit rien » un opérateur : l’objet ne comble pas, il cause. C’est sous cet angle que la série des « objets partiels » (mamelon, etc.) est reformulée : non pas choses empiriques, mais morceaux signifiants qui prennent valeur d’agalma. L’analyste travaille alors par ponctuation (scansion, équivoque, silence) pour laisser apparaître cette cause, plutôt que par dispensation de biens.

En fin de parcours, trois rectifications décisives resserrent l’éthique de la position analytique :

1. Dé-idéaliser la figure de l’analyste. L’« idéal de l’analyste » réintroduit la séduction imaginaire et détourne du manque.

2. Distinguer strictement Moi idéal et Idéal du moi: confusion mortelle pour la lecture du transfert, car elle fige l’adresse dans l’image ou moralise la conduite.

3. Reprendre la théorie freudienne de l’angoisse- signal : le Ich « prélève » de la charge pour déclencher le signal. L’angoisse indique un bord de refoulement en acte ; on ne la « calme » pas, on la lit et on la manie par la coupure.

La dernière leçon règle enfin le ton : « parler dans le désert ». Non pas désert d’abandon, mais espace ménagé où chacun reçoit « comme particulier » sans

que la voix de l’analyste se fasse idéal, guide ou décodage. Tenir la place, sans la remplir : telle est la condition pour que l’amour de transfert se décolle de la personne et rende lisible la logique du désir.

Ce qui s’est affermi ici appelle naturellement le pas suivant : si le transfert se noue sur des places et des objets-cause, il faut maintenant traiter au plus près la charpente des identifications. Le séminaire qui vient mettra la focale sur :

• le statut du trait unaire (le signifiant d’identification qui élève un point au rang d’Idéal du moi),

• la différence des étages identificatoires (image spéculaire vs place symbolique),

• les effets de nomination et de marque par lesquels un sujet se juge et se vise,

• la manière dont ces identifications orientent la supposition de savoir et colorent l’amour de transfert.

Autrement dit, après avoir dégagé l’opérateur (transfert comme amour animé par l’agalma et la métonymie du désir), l’enseignement passera au support : comment un sujet tient à un signifiant, à un trait, à un lieu — et comment l’analyste se situe pour que ces attaches se lisent plutôt qu’elles ne se transforment en idéalisation ou en pédagogie de l’âme.

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