Séminaires de Jacques Lacan — Tome II

Le sinthome

1974-1975

« RSI »

Séance du 19 novembre 1974

« …comme analyste, je ne peux tenir la grève que pour un symptôme… c’est du Réel. »
« Si je parle cette année, je prendrai les choses par le bout de l’identité de soi à soi. La question est de savoir si ça s’applique à l’analyste. L’analyste peut-il être considéré comme un élément ? Est-ce qu’il fait, autrement dit, “ensemble” ? […] Faire ensemble, […] ça peut vouloir dire : pouvoir faire “série”. Et ce sur quoi je m’interroge, c’est : où cette série s’arrête ? »
« L’analyse est certes un remède contre l’ignorance, qu’elle est sans effet contre la connerie. […] Il faut dire qu’il y a des sujets à quoi l’analyse […] ne réussit pas. Et je précise: ça les rend imbéciles. »

L’entrée en matière fixe la méthode d’année.

« RSI »

Le symptôme, “du Réel”

Qualifier la grève de symptôme n’est pas un jugement social : c’est situer un fait collectif du côté de ce qui fait trou dans le sens et insiste comme réel. D’emblée, Lacan ancre R.S.I. dans une lecture par la structure : un événement ne «signifie» pas d’abord, il tient comme effet d’un nouage, ce qui préparera l’usage de l’écriture (nœud) tout au long de l’année.

De l’“ensemble” à la “série” : où s’arrête-t-elle ?

Le fil directeur est énoncé : l’identité de soi à soi appliquée à l’analyste. Non pas « faire corps » (syndicat), mais examiner si l’analyste fait “ensemble” — et, plus finement, “série” — et où la série s’arrête . C’est un déplacement décisif : passer de l’unité imaginaire (« tous ensemble ») à une logique de la suite (cas par cas, un par un), avec la question de la borne. Clinique : l’École, la formation, le transfert de travail ne valent qu’à condition d’admettre un arrêt (une coupure) qui fait place — non un « tout ».

Remède / non-remède : ignorance, “connerie”, imbécillité

La formule est sèche : l’analyse soigne l’ignorance, pas la “connerie” ; et il est des sujets chez qui l’analyse échoue, jusqu’à “les rendre imbéciles” . Ce n’est pas une invective : c’est un critère éthique. L’« imbécillité » désigne la défaillance de place dans un discours : on peut être brillant ailleurs (maître, universitaire, scientifique) et mal placé dans le discours analytique. D’où la règle : “jouer le jeu selon la structure d’un discours” — sinon, on erre, comme les non- dupes (chaînon avec l’année précédente).

En somme, cette première séance assigne trois repères pour lire R.S.I. :

« RSI »

• penser le symptôme comme réel (et donc par écriture plutôt que commentaire),

• substituer à l’idéologie du « tout » la logique de la série (avec sa coupure),

• tenir l’éthique du discours analytique (où l’«esprit » ne suffit pas si la place est manquée).

Leçon du 10 décembre 1974

« Voilà ! Vous avez donc vu mon affiche, ça se lit comme ça: « Rsi », ça peut se lire comme ça.

Ça peut aussi se lire, puisque c’est en grandes lettres, ça peut se lire R.S.I. […] Je voudrais cette année vous parler du Réel, et commencer par vous faire remarquer que ces trois mots : Réel, Symbolique et Imaginaire, ont un sens. Ce sont trois sens différents […] »

« D’où la notion de commune mesure, qui est difficile à saisir, sinon à y définir l’unité comme fonction de mesure : Y’en a tant, un, deux, trois. »
« Tels sont les désavantages des figurations imagées.»
« Il y a un autre Autre… celui que j’ai marqué d’un grand A … qui lui se définit de n’avoir pas le moindre rapport, si petit que vous l’imaginiez. »
« L’inclusion, vous savez peut-être comment ça s’écrit, comme ça : ⊂, d’où l’on a déduit un peu vite qu’on pouvait glisser de l’inclusion […] au signe “inférieur à” [<] […] ce qui est une imbécillité manifeste. »

« RSI »

Lacan ouvre R.S.I. en donnant d’emblée la portée des trois termes : ils « ont un sens », et ce sont trois sens différents . Le problème n’est donc pas de traduire l’un dans l’autre, mais de tenir leur différence. C’est ici qu’il introduit la «commune mesure » : pour compter « un, deux, trois », il faut une unité d’écriture (le trait d’égalité, le signe) qui autorise la comparaison . Sans cette unité, on glisse soit vers l’amalgame (tout se confond), soit vers la dispersion (rien ne tient ensemble).

D’où la mise en garde : l’« imagé » trompe. La « figuration imagée » (le dessin qui « illustre ») séduit mais dévoyait déjà Freud vers une « géométrie du sac » (le dedans/dehors de la seconde topique) et les abus de notation (confondre ⊂ et <) . Pour l’analyse, la leçon est simple : une bonne image ne vaut rien si elle ne s’adosse pas à une écriture rigoureuse de la coupure (ce qui inclut n’est pas « moindre que »). L’écriture n’est pas décorative : elle borne l’imaginaire.

La distinction capitale tombe alors : l’« autre » (au sens commun : intérieur/extérieur) n’est pas l’Autre a ; l’Autre « n’a pas le moindre rapport » mesurable avec ce premier . Autrement dit, la scène de l’adresse (l’Autre comme lieu du signifiant) ne se réduit pas aux oppositions de l’image (dedans/dehors, plus grand/plus petit). C’est exactement ce que la commune mesure tente de préserver : un outillage d’écriture qui différencie les registres sans les écraser l’un par l’autre.

Ce 10 décembre fixe donc l’axe de l’année :

• Trois registres, trois sens : ne pas homogénéiser Réel, Symbolique, Imaginaire ; chercher l’unité d’écriture qui les rend comparables sans les confondre .

« RSI »

• Primat de l’écriture sur l’illustration : éviter les “désavantages des figurations imagées” ; une image n’est opérante que si elle respecte la logique de l’inclusion/coupure .

• Autre a≠ autre : la structure de l’adresse ne passe pas par les coordonnées imagées ; elle s’écrit .

Leçon du 17 décembre 1974

« …le nœud borroméen peut s’écrire, puisque c’est une écriture, une écriture qui supporte un Réel. »
« Le nœud borroméen ne peut en rien servir de base à un dit message, celui qui permettrait la transmission d’une différence entre la gauche et la droite. »
« Je prétends pour ce nœud répudier la qualification de modèle.»
« Les trois tiennent entre eux réellement. »
« Pour opérer avec ce nœud d’une façon qui convienne, il faut que vous vous fondiez sur un peu de bêtise. Le mieux est encore d’en user bêtement, ce qui veut dire d’en être dupe. »

Lacan verrouille ici trois points méthodologiques.

1. Le nœud = une écriture qui “supporte un Réel”

Ce n’est ni une image décorative ni un « modèle » explicatif: c’est une forme d’écriture qui présentifie une contrainte du réel (tenir/délier). Le réel « se supporte d’une écriture » : autrement dit, ce que la clinique touche comme impossible

« RSI »

se saisit à la condition d’un trait qui l’oblige à se montrer dans ses effets (tenir si les trois sont là ; se délier si l’un cède).

2. Pas un “message” : l’écriture ne code pas la gauche et la droite

Le nœud n’est pas un alphabet secret : on ne transmet pas avec lui une orientation (gauche/droite). Lacan s’oppose ainsi à l’imaginarisation du schème : l’écriture contraint, elle ne représente pas. Confondre écriture et message ferait retomber dans l’image et son « bon sens » trompeur.

3. Répudiation du “modèle”

Il refuse le statut de modèle (au sens scientifique habituel) parce qu’un modèle suppose toujours une substance imaginaire qui, ensuite, est interrogée par l’expérience. Ici, au contraire, ce que le nœud donne, c’est la pure consistance: « les trois tiennent entre eux réellement ». Ce n’est pas la copie d’une réalité ; c’est la condition d’opération pour lire la clinique.

D’où la règle d’usage — très simple et très fine : « être dupe» du nœud. Lacan recommande « un peu de bêtise » : ne pas sur-interpréter, laisser la contrainte opérer. Être « dupe » ici signifie : accepter que l’écriture décide de ce qui tient ou lâche, au lieu de plaquer un sens. C’est une éthique de lecture : sobriété, précision, et coups bien placés.

Portée clinique. En assumant le nœud comme écriture, on se donne un critère opératoire : là où un dire n’agit pas, le nouage n’est pas touché ; là où un acte de dire provoque un effet de tenue/déliaison, une part du réel est touchée. Le «

« RSI »

sens » n’est plus la mesure ; la consistance (tenir / se libérer) le devient.

Leçon 3 du 14 Janvier 1975

« Parce que ce que je dis est un frayage qui concerne ma pratique, un frayage qui part de cette question… que bien sûr je ne me poserais pas si je n’avais pas dans ma pratique la réponse

…c’est :

« qu’est-ce qu’implique que la psychanalyse opère ? » »

Lacan ne demande pas si l’analyse “marche” — il déplace la question vers ses conséquences : qu’implique le fait qu’elle opère. C’est décisif pour l’année R.S.I. D’abord, il situe son dire comme un frayage : un chemin taillé depuis la pratique elle-même, non une doctrine “déduite”. Ce geste méthodologique fait tenir ensemble trois points : (1) l’adresse au public n’est pas de l’opinion, c’est le prolongement d’une expérience réglée par le dispositif analytique ; (2) “opérer” désigne des effets spécifiques (sur le symptôme, le fantasme, le transfert), qui ne se mesurent ni à la morale ni à la psychologie, mais à la structure d’un discours ; (3) dès lors, interroger l’implication engage R.S.I. : qu’est-ce qui, du Réel, est touché (ce qui résiste et fait trou), par quels moyens symboliques (interprétation, coupure, équivoque) cela s’obtient, et selon quelles prises imaginaires (identifications, images du moi) cela s’entrave ou se relance.

« RSI »

Autrement dit, la séance installe l’éthique de l’opération analytique : ne pas promettre un “bien-être”, mais viser des effets de structure — déplacer un nouage pour que le sujet rencontre ce qui, de sa jouissance, ne se réduit ni au sens ni au savoir déjà là. “Frayer” n’est pas “expliquer” : c’est ouvrir un passage là où le Réel ne cède pas. La suite de l’année précisera ce cadre (jusqu’aux identifications et au nouage), mais l’axe est donné ici : tenir l’analyse à la hauteur de ce qu’elle fait, et non de ce qu’on aimerait qu’elle soit.

Leçon 4 du 21 Janvier 1975

« Justement à cause - on entend ou pas ? - à cause de ce dont je vous parle : le nœud, je ne peux pas avoir… je ne peux pas m’assurer d’avoir un plan. »
« Néanmoins, il y a des endroits où à perforer les pages, vous n’en trouverez qu’une. Il y en a trois :

– ici, vous ne trouverez que la page 2,

– ici que la page 1,

– et ici, que la page 3.

Mais partout ailleurs vous trouverez les trois, ce qui m’empêche d’avoir un plan, puisqu’il y en a trois. »

« Pour qui est encombré du phallus : “qu’est-ce qu’une femme ?” C’est un symptôme ! »

« RSI »

« Une femme, pas plus que l’homme, n’est un objet a. »

Lacan ouvre la séance par une image très simple : trois pages brochées. Elle lui sert à faire sentir, sans technicisme, que les trois registres – Réel, Symbolique, Imaginaire – ne se laissent jamais réduire à un seul “plan”. Par endroits, on peut « percer » et ne tomber que sur un registre (un « point de pureté » du Réel, ou du Symbolique, ou de l’Imaginaire) ; partout ailleurs, ce qui fait sens pour un parlêtre, c’est l’enchevêtrement des trois . Autrement dit : pas de lecture à plat possible de l’expérience analytique ; ce que nous appelons « sens » naît du croisement, et le Réel se repère au bord d’un trou – là où le sens précisément défaille.

C’est sur ce fond que surgit la phrase devenue fameuse : « Une femme ? C’est un symptôme ». Il ne s’agit ni d’un jugement moral, ni d’un « naturalisme » sur les femmes ; c’est une thèse stricte de structure : du côté d’un sujet « encombré du phallus » (c’est-à-dire réglé par la logique de la jouissance phallique), « une femme » vient occuper la fonction de ce qui tient son monde, ce qui le noue là où le rapport sexuel n’existe pas comme écriture. Précision de Lacan lui-même : « Une femme, pas plus que l’homme, n’est un objet a. Elle a les siens… » . Donc, elle n’est pas l’objet du fantasme ; elle fait symptôme : ce par quoi un sujet s’ordonne, croit, se répare – parfois aussi se complique.

La leçon du 21 janvier joue ainsi sur deux pentes solidaires: 1) topologie minimale pour faire sentir que le sens exige trois et que le Réel se désigne par un trou ; 2) clinique du lien : quand un sujet se règle « au phallus », la rencontre de “une femme” se symptomatise — non pas parce qu’elle serait un « objet », mais parce qu’elle prend place là où manque l’écriture d’un rapport, faisant tenir (ou vaciller) l’ensemble.

« RSI »

Leçon 5 du 11 Février 1975

« On m’a dit la dernière fois qu’on n’avait rien entendu. […] je serais reconnaissant aux personnes qui sont en train d’en accrocher précisément de les retirer, de façon à ce que quand même les haut- parleurs servent à quelque chose. »
« je vous avais fait le rapport du fait que j’avais été à Nice […] à ce titre, évidemment pour moi un peu choquant, du “Phénomène Lacanien”. »
« que ce que je dis a des effets de sens. »
« Il semble, à mesurer les choses, que ces effets ne sont pas immédiats, mais qu’avec le temps que j’y ai mis […] pour moi au moins il a fallu 20 ans […]. »
« j’ai fait un petit tour à Strasbourg […] que j’avais des effets, des effets de sens en Allemagne. »
« je viens de passer huit jours à Londres. […] Lalangue, je crois que c’est lalangue anglaise qui fait obstacle. »

La séance s’ouvre par un détail d’acoustique qui n’est pas anecdotique : Lacan commence par la condition matérielle du dire (le micro, les haut-parleurs), comme pour rappeler que l’enseignement ne se transmet pas dans l’éther, mais dans un dispositif concret où l’on entend — ou pas. Cette entrée en matière prépare la thèse de la journée : ce qui compte, ce ne sont pas des « idées » détachées, mais des effets de sens produits par un dire, dans un cadre, sur un auditoire.

Le fil conducteur se nomme ici « Phénomène Lacanien » (Nice), expression qu’il qualifie lui-même de « choquante» . Plutôt que d’en faire un label flatteur, il en donne une définition minimale : il y a phénomène quand un dire fait

« RSI »

événement chez ceux qui l’écoutent ; autrement dit, quand se produisent des effets de sens. Ce déplacement est décisif: Lacan ne commente pas sa « réception » pour elle-même, il la convertit en problème analytique : qu’est-ce qui, dans un discours, fait effet ?

Il ajoute une temporalité : ces effets sont retardés — « il a fallu 20 ans » pour les constater . L’effet analytique n’est pas l’adhésion immédiate ; il procède d’un temps de latence, d’un après-coup, où un signifiant accroche et revient travailler le sujet. De Strasbourg à l’Allemagne , il observe ces retours de lecture ; à Londres, en revanche, il bute sur lalangue anglaise : « lalangue […] fait obstacle »). Cette notation n’oppose pas des cultures ; elle indexe la pratique sur la langue : l’inconscient n’est pas « dans » la linguistique, mais il se noue à une lalangue singulière, et certaines langues résistent différemment au maniement du non-sens qui fait basculer du dit au dire.

La leçon du 11 février dégage quatre points :

• Le dire comme acte : un enseignement vaut par ce qu’il cause chez l’auditeur .

• La temporalité de l’effet : l’après-coup est constitutif .

• La médiation de lalangue : le travail analytique est intraduisible sans reste ; il dépend des équivoques propres à une langue .

• La scène d’énonciation : du micro aux voyages, Lacan met en situation son discours pour interroger ce qui, d’un dire, fait rencontre plutôt que simple information.

« RSI »

On comprend alors le sens de sa « surprise » qu’il préfère dire heureuse plutôt que « bonne » : la rencontre réussie n’est pas une gratification, mais la preuve qu’un signifiant a touché juste — « quelque chose qui vous vient de vous ». Lacan y mesure moins sa « cote » que la portée opératoire de son enseignement : quand ça prend, ce n’est jamais au titre d’une communication claire, mais comme effet de discours qui fait travailler le sujet au-delà du moment d’écoute.

Cette séance installe, au cœur de R.S.I., une méthode : prendre au sérieux les conditions et les délais de l’effet analytique, en les rapportant au lieu, au dispositif, et surtout à la lalangue — ce qui prépare la suite du séminaire, où la consistance des trois registres sera éprouvée à même ces effets, plutôt qu’illustrée par des topoï.

Leçon 6 du 18 Février 1975

« La dernière fois, je vous ai témoigné de mes “expériences errantes”, et comme j’étais déçu que le Mardi-gras n’ait pas raréfié la plénitude de cette salle, comme j’en étais déçu, je me suis laissé glisser à vous raconter ce que je pense.

Néanmoins aujourd’hui… pour des raisons qui me sont, je dois dire, personnelles, pour la raison que mon travail a été un peu dérangé cette semaine … j’aimerais bien prendre le relais de ce qui me semblait déjà s’imposer, et qui après tout, je peux le concevoir, demandait un temps.

Aujourd’hui ce temps me semble… je vous le répète, pour de simples raisons personnelles … ce temps pourrait bien venir… du moins, je le souhaite »

Lacan démarre en régime d’adresse : il situe le « temps » comme condition d’élaboration. Le propos se cale moins

« RSI »

sur un programme que sur un moment de reprise, où l’enseignement cherche sa nécessité à même l’errance confessée. C’est une manière de prévenir : ce qui va suivre n’est pas une doctrine déjà close, mais un frayage qui exige délai, suspension, patience — autrement dit, une éthique du temps pour comprendre.

Sur la « jouissance » dite “comme telle”

« ce qui s’appellerait en jouir comme tel … il faudrait le mettre en morceaux, hein ?

[…] On appelle ça le sado-masochisme, je sais pas pourquoi.

[…] Mais ça ne peut que se rêver, de l’inconscient, naturellement puisque c’est la voie dont il faut dire, dont il faut dire que c’est paumé de la dire “royale” »

Lacan dégonfle l’illusion d’une jouissance « pure ». Pour « en jouir comme tel », il faudrait disloquer le corps — d’où l’allusion ironique au sado-masochisme. Message simple : toute jouissance est médiée, tramée par le fantasme et l’inconscient ; elle n’est jamais une présence immédiate qu’on pourrait saisir à mains nues. La « voie royale » de Freud est ici malicieusement « paumée » : au lieu d’un corridor direct vers le sens, l’inconscient ouvre sur des détours où le désir se fabrique des scénarios. Ce passage enseigne la limite entre plaisir imaginaire (ce qu’on se raconte) et réel de la jouissance (ce qui échappe quand même).

Le mot d’esprit sur l’« ex-sisterre »

« Je ne suis certes pas insensible à la fatigue d’ex-sisterre.

« RSI »

Terre ! Terre ! qu’on croit toujours atteindre enfin.

Je n’ai depuis que persévéré dans mon erre :

“Laurent, serrez mon haire avec ma discipline” »

— le jeu de mot sur ex-sisterre (faire ex-sister, tenir hors du sens) rappelle que soutenir le réel fatigue : il faut une discipline — « haire » ascétique — pour persévérer ;

— le cri « Terre ! Terre ! » mime l’horizon toujours fuyant du savoir — on croit toucher sol, on découvre un au-delà ;

— « mon erre » prolonge le fil de l’« expérience errante » : l’errance n’est pas distraction, mais méthode pour laisser venir le réel sans se réfugier dans des garanties imaginaires.

Fil conducteur de la séance :

• Temps, pas doctrine : l’enseignement avance par reprises — on s’autorise à suspendre le sens pour viser le réel.

• Limite de la jouissance « comme telle » : pas de jouissance absolue sans morcellement ; dans la clinique, cela s’entend par la médiation fantasmatique.

• Ex-sister au réel : tenir l’écart d’où quelque chose « fait trou » et persévérer — une ascèse du dire, plus qu’un concept de plus.

« Mais c’est un nom à perdre comme les autres, à laisser tomber dans sa perpétuité. »

Lacan désindexe ici la pratique de toute garantie par le Nom-du-Père : ce « nom » n’est pas une clef métaphysique,

« RSI »

c’est un signifiant parmi d’autres — donc à perdre. Le geste est double :

1. méthodologique — l’analyse n’adosse pas son opération à un signifiant-maître ; elle vise au contraire la chute des supports de sens qui font écran, pour laisser apparaître ce qui ex-siste comme réel ;

2. éthique — « laisser tomber » n’est pas renoncer à penser, c’est s’astreindre à la discipline d’un dire qui ne comble pas (on entend en écho la « fatigue d’ex- sisterre » et la « haire » : une ascèse du style).

Conséquence clinique : quand un analysant s’agrippe à un « nom » (diagnostic, idéal, récit familial), l’acte analytique ne consiste pas à remplacer ce nom par un meilleur, mais à opérer sa chute — de sorte que se dégage, au-delà du sens, la tenue/déliaison propre du symptôme. C’est ce déplacement qui rend pensable la phrase de la même leçon sur la jouissance « comme telle » : dès que le nom tombe, la fiction d’une jouissance pleine se démonte et l’on rejoint son mode réel, médié par le fantasme (donc travaillable).

Leçon 7 du 11 Mars 1975

« Ce ne sont que des lettres et comme telles, supposant une équivalence.

Qu’est-ce qui résulte de ce que je les parle ces lettres, à m’en servir comme initiales ?

Et si je les parle comme Réel, Symbolique et Imaginaire ça prend du sens, et cette question du sens c’est bien ce que – rien de moins - j’essaie de situer cette année.

« RSI »

Ça prend du sens, mais le propre du sens, c’est qu’on y nomme quelque chose. »

(Appui contextuel, même leçon,)

« …j’ai parlé « des » Noms-du-Père. Eh ben, Les Noms-du-père, c’est ça : le Symbolique, l’Imaginaire et le Réel. »

Lacan pose ici un point-clef de l’année RSI : R, S, I sont d’abord des lettres, c’est-à-dire des signifiants tenus pour équivalents tant qu’on les traite comme initiales. Autrement dit, aucune de ces trois dimensions n’est, de droit, la « reine» des autres. C’est en les parlant—en les employant comme noms—qu’apparaît le sens ; et ce sens n’a rien de naturel : il naît d’un acte de nomination. Ainsi, le sens ne préexiste pas ; il s’installe par le dire. D’où le geste théorique de l’année : éprouver comment la nomination fait tenir l’édifice et comment le discours analytique se mesure à cette opération. Dans la même leçon, Lacan resserre le nœud en identifiant les “Noms-du-Père” à ces trois registres eux- mêmes : Symbolique, Imaginaire, Réel—façon de montrer que le Nom (au pluriel) ne surplombe pas l’expérience, mais la noue en trois prises distinctes qui, chacune, fait naître un certain effet de sens.

Si l’on garde le fil des séances précédentes, on entend aussi en arrière-plan le déplacement entamé fin février : nommer n’est pas décrire « la chose », mais installer une place où « quelque chose » pourra compter comme chose—et c’est ce plancher du Réel qui donne l’« assise » à ce qu’on appelle « les choses ». L’analyse, dès lors, ne cherche pas un sens caché déjà là : elle travaille la manière dont un dire nomme et fait exister du sens dans l’expérience du sujet.

Autre citation du même jour :

« RSI »

« Et ceci fait surgir la dit-mansion, la dit-mansion justement de cette chose vague qu’on appelle les choses, et qui ne prennent leur assise que du Réel, c’est-à-dire d’un des trois termes dont j’ai fait quelque chose qu’on pourrait appeler l’émergence du sens. »

Lacan joue ici un mot-valise : dit-mansion = dimension du « dit », c’est-à-dire le lieu qu’installe la parole quand elle nomme. Quand on parle, on ne se contente pas d’ajouter du vernis sur le monde ; on découpe un espace où « quelque chose » devient repérable comme chose. Autrement dit, le sens ne préexiste pas : il s’installe par un dire qui pose des bords, une « demeure » pour ce qui sera tenu pour réel dans l’expérience.

Mais cette « demeure du dit » ne tient pas toute seule : Lacan précise que les choses « ne prennent leur assise que du Réel ». Le Symbolique (le fait de nommer) crée la place ; le Réel lui donne la tenue (ce qui résiste, ce qui ne dépend pas de notre bon vouloir) ; l’Imaginaire vient fournir les figures auxquelles on s’accroche. Ainsi, quand un analysant nomme — un affect, un symptôme, une scène — il bâtit une dit- mansion : un espace de sens. Le travail analytique, lui, consiste à éprouver cette construction : où ça tient ? où ça lâche ? qu’est-ce qui, du Réel, y fait butée ?

Conséquence pratique : l’interprétation n’a pas pour but d’« expliquer » une fois pour toutes, mais d’opérer sur la dit- mansion — parfois en réduisant le sens pour laisser apparaître ce qui fait trou (la part de Réel), parfois en déplaçant un nom pour que la « maison du dit » ne soit plus un piège, mais un point d’appui. En bref : parler, c’est loger le sens ; analyser, c’est vérifier l’architecture, jusqu’à toucher ce qui, dans le sujet, ne se dit pas mais fait tenir.

Leçon 8 du 18 Mars 1975

« RSI »

« Bon, alors je suis forcé de dire, pour ceux qui ne l’ont pas, ce qu’il y a dans ces papiers que Pierre SOURY et Michel THOMÉ ont distribués. »

Lacan ouvre la séance par une scène très concrète : des feuillets circulent, pas assez pour tout le monde. Ce détail n’est pas anecdotique : il signale que, cette année-là, le séminaire travaille à partir d’objets (dessins, figures, nœuds) et pas seulement de concepts. Le savoir se matérialise : on le tient en main, on peut le manquer si on n’est pas au bon endroit — allégorie modeste mais juste de ce que Lacan nomme « le dire » : il passe par des supports, il s’attrape ou se rate.

« …qui est une trouvaille que Michel THOMÉ a fait sur une certaine “figure VI”… qui est quelque part dans le dernier séminaire, celui qui s’appelle, qui est intitulé : Encore … il a fait là la trouvaille d’une erreur, d’une erreur dans ce dessin. »
« je présume que c’est une erreur heureuse… felix culpa, comme on dit… »

Moment clé : Thomé détecte une erreur dans la « figure VI» d’Encore. Plutôt que de la déplorer, Lacan la fait travailler : felix culpa. Dans sa logique, l’erreur n’est pas un déchet à effacer mais un accident fécond qui révèle le réel du dispositif. Ici, la « faute » graphique ouvre sur une propriété structurelle du nouage qu’on n’avait pas vue sans elle. C’est une leçon de méthode : en psychanalyse comme en topologie, on progresse par les accrocs — les ratés qui forcent à reprendre l’écriture.

« …figurer des nœuds borroméens tels… qu’ils ne se défassent que par un bout, qu’à partir d’un bout. »
« …à attaquer n’importe lequel, ce n’est que dans un sens et pas dans l’autre, que tous se dénouent. »

« RSI »

L’erreur met Lacan sur la voie d’une cinématique du dénouage : certains agencements ne se défont que par un seul bout, et dans un seul sens. Traduction pédagogique : tous les liens ne cèdent pas n’importe où ni n’importe comment. Il faut une entrée et une direction. C’est une image précise du travail analytique : l’interprétation efficace n’est pas un « coup » n’importe où ; elle doit viser le point opératoire (le « bout ») et respecter une orientation (le « sens»). On comprend mieux pourquoi Lacan parle d’«éthique » du discours : ce n’est pas une morale, c’est la règle du jeu imposée par la structure.

« …je ne parle pas absolument sans effet. »

Sobriété amusée, mais affirmation décisive : le séminaire produit des effets. L’intervention Soury/Thomé en est la preuve « tracée » : ce que Lacan a lancé (les nœuds) revient travaillé, corrigé, démontré. Ici se mesure le passage du commentaire à la preuve : on ne « représente » plus seulement des idées, on montre ce qui tient ou casse dans le réel du nouage.

« Ça donne évidemment une idée que ces nœuds, c’est quelque chose d’assez original, dirai-je, avec l’ambiguïté peut-être, je n’en suis pas sûr, de l’originel. »

Lacan nuance : l’« original » des nœuds touche peut-être à de l’« originel », mais sans mythe des origines. Ce qui compte, ce n’est pas un « commencement » psychologique, c’est un mode d’articulation qui permet que du Réel, du Symbolique, de l’Imaginaire fassent nœud — et donc qu’il y ait du sens qui se ferme, ou qui se rouvre selon le point d’attaque.

« …les cercles qui font cycles, déjà avec cette façon il y a moyen de démontrer qu’il y a deux nœuds, et non pas un seul orienté, deux nœuds borroméens à trois, orientés. »

« RSI »

Lacan insiste ici sur le verbe : démontrer. Il ne s’agit pas de “montrer” un joli dessin (effet d’Imaginaire) mais d’établir, par raisons, qu’une certaine structure s’impose : il y en a deux, non pas un seul élément “bien orienté”, mais deux nœuds borroméens à trois. Autrement dit, dès qu’on formalise correctement (orientation, « coloriage », mise à plat sans recourir aux illusions du dedans/dehors), la configuration ne relève plus du coup d’œil mais d’une nécessité qui se déduit du dispositif.

Ce pas—du visible au démontrable—est décisif pour l’orientation analytique. Il règle la tentation de l’image (ce que “ça a l’air d’être”) par le Symbolique du raisonnement (ce que “ça doit être” pour tenir). La démonstration, fût-elle minimale, produit le réel de la liaison : elle tranche entre des figures qui se ressemblent et une structure qui se vérifie. À ce titre, le passage rappelle en sourdine tout l’enjeu de l’année : ne pas se laisser hypnotiser par la figure, mais faire valoir la structure qui, seule, garantit l’effet—clin d’œil à ce que Lacan martèle ce jour-là : je ne parle pas sans effet, parce que l’effet suit la démonstration, pas la simple exposition.

Fil conducteur de la séance

• Un raté dans une figure (l’erreur détectée dans Encore) sert de levier : à partir d’elle, Lacan précise comment un ensemble lié peut ne se défaire que si on le prend par le bon bout et dans la bonne direction.

• Ce n’est pas seulement de la géométrie : c’est une éthique de l’intervention analytique. L’analyse réussit quand elle trouve le point opératoire du symptôme et respecte la dynamique propre du montage (on ne « arrache » pas un symptôme, on dénoue dans l’ordre où il tient).

« RSI »

• Enfin, la séance consacre un retour d’effet : le séminaire engendre des travaux (Soury, Thomé) qui, en retour, corrigent et affinent la démonstration. Le savoir n’est pas « dit », il se prouve.

Leçon 9 du 08 Avril 1975

« Voilà ! Je suis frappé d’une chose, c’est que j’ai cherché pourtant, j’ai cherché des traces, des traces quelque part dans ce que j’appelle cogitation. »
« La cogitation…de qui, je le dirai tout à l’heure …la cogitation reste engluée d’un Imaginaire qui est… comme je l’ai – disons – « suggéré » depuis longtemps

Imaginaire du corps. »

« Ce qui se cogite… faut pas croire que je mette l’accent sur le Symbolique …ce qui se cogite est en quelque sorte retenu par l’Imaginaire comme enraciné dans le corps.»
« On n’imagine pas… à quel point l’Imaginaire est engluant, et d’un engluement que je vais tout de suite désigner : celui de « la sphère et de la croix ». »
« Je me suis… pourquoi ne pas le dire…je me suis baladé dans JOYCE parce qu’on m’a sollicité, comme ça, de prendre la parole pour un congrès JOYCE qui doit avoir lieu en juin. »

Lacan met cette séance sous le signe d’un diagnostic sur la pensée elle-même : quand nous « cogitons », nous croyons faire travailler les idées, mais la pensée reste prise dans l’Imaginaire du corps — ses figures, ses images de plénitude, ses oppositions rassurantes (dedans/dehors, haut/bas). D’où le terme fort : « engluée ». L’engluement

« RSI »

nomme la viscosité des images qui retiennent la pensée et la reconduisent au même.

Le repère qu’il propose est volontairement frappant : « la sphère et la croix ». La sphère évoque le fantasme d’un tout harmonieux, achevé ; la croix introduit la coupure qui prétend maîtriser ce tout. Ce couple iconique — omniprésent dans notre culture, religieuse mais pas seulement — aimante la pensée : on projette des totalités, puis on les découpe ; on revient aux oppositions ; on se rassure d’un contour. C’est précisément cela que Lacan appelle Imaginaire du corps : une façon de penser avec des formes qui se sentent « dans la peau », plus qu’avec des écritures qui démontrent.

La mention de JOYCE n’est pas un détour mondain : elle sert d’exemple. Même une œuvre qui travaille la langue jusqu’à l’illisible reste vampirisée par des schèmes imaginaires hérités (ici, une formation jésuite, un bain thomiste) — preuve que nul n’échappe d’emblée à la capture imaginaire. Autrement dit : l’originalité ne protège pas de l’Imaginaire ; elle peut même le redoubler.

Conséquence méthodologique — en droite ligne de ce que l’année martèle depuis décembre :

• Se méfier de l’illustration : les « belles images» engluent ; seules des écritures qui contraignent (démontrer, nouer, borner) desserrent l’emprise.

• Réinscrire la pensée dans un dispositif : non pas « penser plus fort », mais changer de support — passer de la figure qui persuade à l’écriture qui fait tenir (ou lâcher) quelque chose.

« RSI »

• Clinique : quand un sujet « cogite » à l’infini, on n’a pas affaire à un excès d’intellect, mais souvent à un surcroît d’images du corps qui colle — le travail analytique consistera à désengluer (par la coupure, l’équivoque, la mise en écriture) plutôt qu’à « expliquer ».

Cette leçon du 8 avril resserre donc le fil de R.S.I. : réduire l’illusion imaginaire qui fait semblant de donner sens, pour rendre possible une épreuve d’écriture du réel. Ici, penser commence précisément là où l’image lâche.

Leçon 10 du 15 Avril 1975

« Une topologie est ce qui, au départ, de départ, indique comment ce qui n’est pas noué deux par deux peut néanmoins faire nœud. »

Lacan choisit ici un énoncé à la fois minimal et décisif. Il ne parle pas encore de clinique, ni de « mathèmes » : il fixe un principe de liaison. La topologie n’est pas un dessin savant: c’est un art de la tenue , montrer comment des éléments qui, pris deux à deux, ne se lient pas, tiennent pourtant ensemble lorsqu’ils sont disposés selon une structure précise. D’où ses petits schémas du jour : deux triangles « enchaînés » ou, au contraire, simplement emboîtés sans nœud , image de la différence entre une illusion de complémentarité (deux formes qui se traversent et peuvent se séparer) et une consistance de lien (ce qui ne tient que parce qu’un troisième terme — ou une certaine disposition fait nœud).

Ce point vaut pour l’ensemble de R.S.I. : il ne s’agit pas de « géométrie », mais de structure. Dire qu’un lien « fait nœud » signifie qu’une coupure minimale (rompre un seul élément, déplacer un seul passage) suffit à défaire tout l’ensemble ; c’est la propriété borroméenne que Lacan

« RSI »

rappellera immédiatement après, pour la généraliser. Ainsi, la logique des liens humains — amour, désir, symptôme — ne se comprend pas à partir de duos supposés complémentaires, mais de configurations où l’ajout d’un tiers (un signifiant, un objet, un nom, un trait) fait exister la tenue.

C’est pourquoi, dans la même leçon, Lacan peut passer du petit exercice de triangles aux conséquences conceptuelles : la tenue du lien n’advient pas par « bon ajustement » des partenaires, mais par la structure qui les noue (ou ne les noue pas). De là, il peut soutenir — dès la page suivante — la portée de sa thèse du non-rapport sexuel, entendue non comme démenti de l’amour, mais comme indication qu’aucune écriture binaire ne suffit à assurer la relation : ce qui « fait rapport » procède d’un nœud, non d’un couple.

Cette phrase condense le geste de R.S.I. : installer une grammaire de la consistance (comment « ça tient ») et montrer que le sujet, l’Autre, et le symptôme ne se comprennent qu’à partir de cette logique du nœud — là où l’illusion des « deux » (fusion, complément, enchaînement) se défait dès qu’on met la structure à l’épreuve.

Leçon 11 du 13 Mai 1975

« Il n’y a pas… il n’y a pas d’états d’âme.

Il y a à dire à démontrer.

Et pour promouvoir le titre sous lequel ce dire se poursuivra l’année prochaine - si je survis - je l’annoncerai : “4,5,6”. »

« RSI »

« Pourquoi “R.S.I” se sont-ils donnés comme lettres ? C’est que, qu’elles soient trois peut être dit second : ce n’est que parce qu’elles sont trois qu’il y en a un qui est le Réel. […] Et que le sens le cède au nombre, au point que c’est le nombre qui, ce sens… vais-je dire le domine ? Non pas ! …le détermine. »
« Le nombre trois est à démontrer comme ce qu’il est, s’il est le Réel, à savoir l’Impossible. […] Encore faut-il le démontrer, pas seulement le montrer ! Le démontrer relève du Symbolique. »
« C’est ce que j’essaie de mettre à l’épreuve. Mais un nombre noué, est-ce encore un nombre ? Ou bien est-ce autre chose ? Voilà où nous en sommes. »

Lacan ouvre sans « états d’âme » : il y a à dire et à démontrer — c’est la teneur formelle de sa clôture d’année et l’annonce d’un futur « 4,5,6 » , manière de signaler que la séquence 1,2,3 de « R.S.I. » appelle désormais un pas de plus, non du côté du vécu psychologique, mais du côté d’une nécessité à établir.

Le pivot logique de la leçon est double :

1. si l’on tient R, S, I ensemble, le fait d’être trois n’est pas une coïncidence de vocabulaire ; c’est parce qu’elles sont trois qu’une peut se qualifier de Réel . Autrement dit, le sens cède au nombre : ce ne sont pas les définitions “réel/symbolique/imaginaire” qui fondent la triade ; c’est la triadité qui règle — détermine — l’attribution de sens.

2. dès lors, si le Réel se définit par l’impossible, il faut démontrer que trois relève de cet impossible. Montrer par des figures ne suffit pas ; seule la démonstration relève du Symbolique. Ainsi, l’articulation de R, S, I ne se juge pas au “ton” de l’argument (Imaginaire), mais à la rigueur du compte et du preuve (Symbolique).

« RSI »

La question finale — « un nombre noué, est-ce encore un nombre ? » condense l’enjeu de toute l’année : dès qu’on noue les registres, a-t-on affaire à un simple “compter” ou bien à autre chose qui dépasse le dénombrement, une écriture de structure où le nombre ne se réduit plus à une quantité mais supporte une nécessité (impossible) ? La leçon pousse donc le lecteur à passer du montrer (schémas, “flashs”) au démontrer (la preuve que “trois” fait ex-sister l’impossible), ce qui prépare explicitement l’année annoncée (« 4,5,6 ») comme étape supplémentaire de formalisation.

Cette séance fixe la règle du jeu : laisser le sens derrière le nombre, faire de la démonstration symbolique la seule voie d’accès à l’impossible du Réel, et assumer que la conjonction des registres — une fois “nouée” — oblige à repenser ce qu’on appelle même « nombre ». C’est la charnière logique et méthodique de R.S.I., et la rampe d’accès pour la suite annoncée.

*

* *

R.S.I. s’ouvre comme une leçon de méthode. Lacan y prend au sérieux ce que parler veut dire : un enseignement n’est pas un dépôt d’idées mais un acte de dire qui cause des effets. D’emblée, il met en garde contre la fascination des images. L’« imaginaire du corps » colle à la pensée, la plonge dans des figures qui rassurent — sphère, croix, dedans/dehors — et l’empêchent de toucher ce qui fait trou. À l’inverse, l’écriture contraint : elle borne, oblige, démonte les illusions de continuité. C’est tout le sens du

« RSI »

recours au nœud borroméen : non pas un joli dessin, encore moins un « modèle », mais un mode d’écriture qui présentifie une contrainte du réel — tenir ou se délier.

Les trois registres — Réel, Symbolique, Imaginaire — ne sont pas trois façons de dire la même chose. Chacun a son sens propre, et c’est justement parce qu’ils sont trois qu’ils peuvent se comparer sans se confondre. La triade ne se fonde pas sur des définitions psychologiques ; elle se vérifie par la nécessité même de l’écriture : si l’on coupe un seul anneau du nœud, tout se défait. La logique de l’année n’est pas de « montrer » mais de démontrer. De l’orientation topologique, Lacan tire une éthique : on renonce à l’évidence du coup d’œil, on se soumet à la preuve : orientation, point d’attaque, sens du dénouage. Trouver le bon « bout » et le bon sens du geste vaut mieux que des commentaires brillants.

Ce primat de l’écriture a une portée clinique directe. Le sens ne préexiste pas : il s’installe quand un dire nomme et découpe — ce que Lacan appelle, avec un clin d’œil, la « dit- mansion ». Mais ce sens n’est jamais tout ; il se lève, se dépose, se déçoit. L’analyse opère à proportion qu’elle en limite la prolifération, pour laisser apparaître ce qui ne se laisse pas avaler par l’explication : le réel. D’où l’insistance sur la temporalité de l’effet : les « phénomènes » d’enseignement ou de transfert ne se jugent pas à la clarté immédiate, mais à l’après-coup où un signifiant revient travailler.

La jouissance est abordée dans ce même cadre. Elle n’est pas un plein à saisir « comme tel » ; elle ex-siste au bord d’un trou, là où le symbolique se heurte. La jouissance phallique y sert de repère : non pour en faire l’ultime vérité, mais parce que l’expérience analytique en montre la fonction nodale. L’acte analytique, dès lors, n’est pas un supplément de sens : c’est un dire qui touche au nouage et, parfois, le rajuste. À

« RSI »

ce titre, la castration n’est pas un drame moral mais la forme logique d’un dire-non qui borde la jouissance — sans jamais s’incarner en un « grand Non » garanti.

Au fil des séances, la topologie devient une pédagogie de la sobriété. Penser « à trois » chasse l’illusion binaire du rapport qui se bouclerait de lui-même. Ce qui fait lien ne vient pas d’une complémentarité à deux, mais d’une structure qui oblige. La double négation n’y sauve personne : « non-non-dupe » n’équivaut pas à « dupe » ; seule compte la place que l’énoncé donne dans l’univers du dire. C’est pourquoi Lacan recommande, non la ruse, mais un peu de « bêtise » : être dupe du nœud, c’est accepter la contrainte qui tranche entre ce qui tient et ce qui lâche.

Cette méthode resserre aussi la visée éthique de l’École et de la pratique. L’analyse peut beaucoup contre l’ignorance ; elle ne guérit pas la bêtise d’une mauvaise place de discours. Ce rappel n’est pas une pique, c’est une règle : « jouer le jeu selon la structure » plutôt que briller hors-jeu. L’analyste ne promet pas une communauté d’espoir ; il travaille à ouvrir, pour chacun, la place d’un dire qui tienne et tienne assez pour que la répétition cesse d’errer.

En fin d’année, la question se renverse du côté du nombre. Le « trois » ne désigne pas une triade décorative ; il engage une nécessité : quelque chose commence à trois. Le sens, ici, cède le pas au compte : ce n’est pas la belle histoire qui décide, c’est la démonstration qu’un montage tient. De là, l’annonce d’un prochain pas : pousser l’écriture jusqu’au point où un quatrième terme vienne assurer la consistance quand le triple se défait. On quitte le commentaire, on passe à l’architecture.

En somme, R.S.I. forge une sobriété de lecture et d’intervention. On écoute moins pour comprendre plus que pour repérer où l’énonciation fait point, où l’image colle, où

« RSI »

le trait d’écriture peut opérer. La clinique y gagne une main légère : un coup, une coupure, un déplacement suffisent, pourvu qu’ils respectent la structure. C’est cela, le fil du séminaire : desserrer le piège des images, congédier l’ivresse du sens, et tenir l’analyse à la hauteur de ce qu’elle sait faire : écrire ce qui, du réel, se laisse toucher.

« RSI »

1975-1976

1975-1976

Leçon 1 du 18 Novembre 1975

« J’ai annoncé sur l’affiche : LE SINTHOME. C’est une façon ancienne d’écrire ce qui a été ultérieurement écrit SYMPTÔME.
« Je me suis contenté du 4 et je m’en réjouis, car le « 4, 5, 6», j’y aurais sûrement succombé. »
« La nature, dirai-je pour couper court, se spécifie de n’être « pas-une ».
« Ce n’est pas que soient rompus le Symbolique, l’Imaginaire et le Réel […] qu’il en faut supposer un quatrième… qui est le sinthome en l’occasion […]. »

L’ouverture installe d’emblée l’enjeu d’écriture : écrire sinthome n’est pas coquetterie orthographique, c’est déplacer le symptôme du registre médical vers une fonction de nouage. Avec ce choix, Lacan annonce le quatrième terme qui manquait à R.S.I. : là où trois consistances (Réel, Symbolique, Imaginaire) ne suffisent pas à tenir, le sinthome fait tenir. D’où l’aveu ironique : il s’en tient au « 4 » et renonce au « 4,5,6 » — signe que ce quatre est déjà un poids de structure, pas un simple ajout décoratif.

Le pas logique vient aussitôt : « la nature… n’est pas-une ». Cette formule coupe court à toute tentation d’un Un naturel qui garantirait l’harmonie des rapports. Pas d’Un fondateur: du multiple, du trou, de l’ex-sistence. Traduction clinique : le sujet ne se recoud pas à l’aide d’un principe d’unité ; ce qui le fait tenir est un montage. C’est exactement le rôle du sinthome : quatrième qui épingle et stabilise un nouage sinon défaillant.

Quand Lacan précise que la perversion n’est pas la « rupture » de RSI, mais l’appel à un quatrième — « le sinthome en l’occasion » — il donne la boussole de l’année : quitter la psychologie des contenus pour la grammaire des tenues. Le père, l’art, un trait d’écriture, un style de parler : autant de points d’appui susceptibles d’occuper la place du sinthome, c’est-à-dire de faire nœud là où le binaire n’y suffit pas. Cette année se lira alors sous une double exigence : 1) décrire comment le sinthome noue ; 2) montrer où il échoue, quand l’ensemble se délie.

Enfin, l’annonce du « 4 » n’annule pas la rigueur héritée de R.S.I. : il ne s’agit ni d’expliquer par des images, ni d’accumuler du sens, mais de vérifier par l’écriture et l’équivoque ce qui opère. Ici, le sinthome n’est pas la clé de tout ; c’est la pièce qui, ajoutée, empêche la chaîne de lâcher ou, si elle cède, montre où ça lâche. C’est cette sobriété opératoire qui guidera nos lectures de l’année Joyce.

Leçon 2 du 09 Décembre 1975

« Simplement, j’ai échoué.

Car même cela : que je ne puisse pas montrer que ce nœud à quatre nœuds à trois, en tant que borroméen, ex-siste, que je ne puisse pas le montrer ne prouve rien.

Il faut que je démontre qu’il ne peut ex-sister.

En quoi, de cet Impossible, un Réel sera assuré.

Le Réel constitué par ceci : qu’il n’y a pas de nœud borroméen qui se constitue de quatre nœuds à trois.

Ce serait là toucher un Réel. »

La phrase fixe la barre méthodologique : un échec de construction (« je ne peux pas le montrer ») n’équivaut pas à une preuve d’inexistence. Il faudrait une démonstration d’impossibilité ; c’est seulement là que s’« assure » un impossible, donc ce que Lacan nomme le Réel. Autrement dit : le Réel n’est pas ce qu’on fabrique ni ce qu’on réussit à dessiner, c’est ce qui se noue comme impossible démontré. La leçon 2 élabore ainsi un critère d’accès au Réel : non pas l’intuition ni la figure, mais l’impossibilité démontrée.

« Pour vous dire ce que j’en pense, toujours avec ma façon de dire que c’est mon pen-se : je crois qu’il ex-siste. […]

Mais il est un fait aussi, c’est que je ne peux rien de tel, vous montrer. Le rapport du montrer au démontrer est là nettement séparé. »

Lacan sépare rigoureusement deux régimes : « montrer » (exhiber, figurer, faire voir) et « démontrer » (établir par raison). On peut très bien croire à l’existence d’une configuration (pari de pensée, « mon pen-se ») et ne pas pouvoir la démontrer. Cette césure protège la clinique d’un glissement vers la simple visualisation : ce qui compte, c’est l’ordre des conséquences (ce qui se déduit), pas la séduction d’un tracé. D’où la portée épistémique de cette leçon : elle institue la prudence logicienne au cœur de la doctrine du sinthome.

« LACAN : Oui, c’est ce que je prétends : malgré l’existence de poignées de mains, la main dans la poignée, dans l’acte de poigner, ne connaît pas l’autre main. »

Répondant à une question où CHOMSKY est évoqué, Lacan refuse l’assimilation du langage à un « organe » ou à un simple « outil » de prise. La métaphore décisive : la saisie n’est pas savoir. Toucher n’est pas connaître ; de même, appréhender l’objet ne livre pas l’Autre. Cette pique, au détour d’un échange, recentre l’enjeu : le langage ne se réduit ni à la main ni au corps-outil ; il opère à partir d’un trou, d’une béance structurale qui n’est pas comblable par la technique. La leçon 2 articule ainsi, en négatif, les limites d’une théorie « organologique » du langage.

Nœud de la séance (mise en perspective).

Cette leçon est une charnière entre l’annonce du Sinthome et les séances suivantes :

• sur le plan épistémique, elle installe le principe : le Réel se repère par l’impossible démontré, non par l’intuition figurative ;

• sur le plan logique, elle clarifie la frontière montrer/démontrer, qui évite de confondre évidence graphique et nécessité ;

• sur le plan clinique, elle prépare l’idée que le sinthome « tient » les registres non par équilibre imaginaire, mais par une fonction qui répond d’un impossible (d’où le futur recours aux apports de Thomé/Soury dès la séance suivante).

Lacan verrouille la méthode : pour toucher le Réel, il faut prouver l’impossible ; pour tenir la clinique, il faut séparer le « faire voir » du « faire tenir » (la démonstration) ; pour penser le sinthome, il faut dé-organiser les métaphores de l’organe et de la prise. C’est exactement à ce point que s’ouvrira la séance du 16 décembre, où l’apport mathématique viendra relancer — démonstrativement — ce que la leçon d’aujourd’hui a cadré méthodologiquement.

Leçon 3 du 16 Décembre 1975

« Car en fin de compte… nous n’avons que ça comme arme contre le symptôme : l’équivoque. »
« …parce que le corps a quelques orifices dont le plus important […] est l’oreille, parce qu’il peut pas se fermer, […] c’est à cause de ça que répond dans le corps ce que j’ai appelé la voix. »
« D’où notre scription : S indice 1 [S1]. […] Elle fait pas l’un, mais elle l’indique comme pouvant ne rien contenir, être un sac vide. »
« Ce n’est pas que soient rompus le Symbolique, l’Imaginaire et le Réel […] qu’il en faut supposer un quatrième… qui est le sinthome en l’occasion […]. […] le père est un symptôme ou un sinthome, comme vous le voudrez. »
« J’avance ceci : le nœud borroméen, en tant qu’il se supporte du nombre trois, est du registre de l’Imaginaire. »

La séance fixe la méthode opératoire du séminaire. D’abord, l’outil de l’analyste n’est pas l’explication mais l’équivoque : un dire qui résonne, coupe et déplace, parce qu’il touche la lettre là où le sens s’engraisse . D’où l’insistance sur la voix — effet du dire dans le corps, rendue possible parce que l’oreille ne se ferme pas ; et, en contrechamp, la captation du regard qui emballe l’Imaginaire . L’acte analytique vise ce plan sensoriel minimal : faire vibrer le signifiant pour desserrer l’emprise des images.

Vient alors une mise au point de l’écriture : S₁ n’est pas « l’Un » plein ; c’est le marquage d’un un qui peut ne rien contenir — « un sac vide » . Leçon simple et décisive : le signifiant indique sans garantir la consistance ; il donne de quoi compter, non de quoi remplir. Conséquence clinique : on n’ôte pas un symptôme en le « remplissant de sens » ; on travaille à l’endroit où l’Un se montre vide, pour que la jouissance cesse d’y coller.

Sur cette base, Lacan déplace l’axiome structural : la perversion n’est pas la « rupture » de R, S, I ; c’est la nécessité d’un quatrième qui fait tenir — le sinthome. Et le père n’est rien d’autre que ce sinthome-là, quand il occupe cette fonction d’agrafe. Autrement dit : ce qui noue n’est pas un mythe familial, mais une fonction d’écriture susceptible d’être tenue par diverses pièces (père, art, style, trait…). La clinique cherchera la place que prend ce quatrième et comment il opère.

Dernière clef, souvent mal comprise : le nœud borroméen est de l’Imaginaire», en tant qu’il se supporte du trois . Ce n’est pas une régression à l’image ; c’est au contraire la sobriété topologique : la tenue/déliaison se voit parce qu’elle se crée dans un espace à trois dimensions. Le Réel, lui, ne se « voit » pas : il se touche comme impossible démontré (point déjà martelé le 9 décembre). Donc : on se sert de l’Imaginaire du nœud pour écrire la contrainte, pas pour tout expliquer par des figures.

Cette séance assemble les pièces de l’année :

— Opérer par l’équivoque (voix, coupure), plutôt que nourrir le sens.

— Tenir S₁ comme indicateur : l’« un » peut être vide ; c’est là que l’interprétation trouve prise.

— Introduire le sinthome comme quatrième qui fait nœud (le père compris comme tel), en lisant sa fonction plutôt que son contenu.

— User du nœud (Imaginaire) pour présentifier la contrainte, tout en visant le Réel comme impossible — ce qui se prouve, pas ce qui se montre.

Leçon 4 du 13 Janvier 1976

« On n’est responsable que dans la mesure de son savoir-faire. Qu’est- ce que c’est que le savoir-faire ? »
« Ceci veut dire qu’il y a quelque chose dont nous ne pouvons jouir. Appelons ça la jouissance de Dieu, avec le sens inclus là-dedans de jouissance sexuelle. »
« Il y a donc à la fois rapport sexuel et pas rapport. À ceci près que là où il y a rapport, c’est dans la mesure où il y a sinthome, c’est-à-dire où – comme je l’ai dit – c’est du sinthome qu’est supporté l’autre sexe. »
« C’est là-dessus que je vous laisserai aujourd’hui, puisqu’aussi bien il faut que je marque d’une façon quelconque ma déception de ne pas vous avoir ici rencontrés plus rares. »

Lacan ouvre la séance par une pointe d’éthique pratique : la responsabilité se mesure au savoir-faire. Il ne s’agit pas d’un savoir « qui sait », mais d’un art d’opérer — l’« artifice » qui, chez l’analyste comme chez l’écrivain (Joyce en filigrane toute l’année), engage la façon dont on traite le réel du symptôme. Ce savoir-faire n’est pas l’application d’une doctrine ; c’est la capacité de tenir un montage singulier là où le sens échoue, de manier l’équivoque sans la combler.

D’où la thèse, immédiatement tranchante, sur « la jouissance de Dieu » : il existe une zone de jouissance inaccessible à l’être parlant. En la nommant, Lacan cerne un impossible constitutif : il n’y a pas d’Autre de l’Autre pour

garantir le jugement, donc pas d’instance métaphysique où la jouissance se totaliserait. Cette limite n’est pas théologique ; elle délimite la pratique : l’analyste œuvre sans recours à un garant ultime du sens.

La conséquence, formulée ici avec une netteté rare, est décisive pour la clinique : « il y a donc à la fois rapport sexuel et pas rapport ». Pas rapport au sens de l’in-écriture du rapport : rien ne s’écrit qui fasse fonction pour deux, d’homme à femme. Il y a rapport, là où le sinthome fait lien : chaque partenaire soutient l’autre par sa propre façon de nouer le réel, l’imaginaire et le symbolique ; c’est le sinthome qui « supporte l’autre sexe ». Autrement dit, le « rapport » n’est jamais universel ni symétrique : il est local, bricolé, produit du savoir-faire singulier qui tient ensemble une jouissance et un dire.

De cette façon se resserre l’axe de l’année : du symptôme au sinthome. Le symptôme, lu comme message à déchiffrer, cède la place au soutènement qu’est le sinthome : non plus « ce qui doit disparaître », mais ce qui tient quand le nœud se défait ailleurs. La tâche analytique devient alors moins d’éradiquer que d’affiner un savoir-faire avec ce qui ne se guérit pas — cause de désir, reste de jouissance, point de tenue d’un sujet.

La dernière phrase, mi-ironique mi-pudique, marque le ton: pas de grand finale doctrinal, mais une pédagogie du peu faire cause avec la rareté, la parcimonie du vrai, et laisser le travail se poursuivre dans l’intervalle. Ici, l’élan de la séance du 13 janvier 1976 tient en une triade : éthique du savoir- faire, impossible de la jouissance toute, « rapport » soutenu par le sinthome. C’est l’armature pratique de Sinthome : apprendre à faire avec l’impossible, plutôt qu’à le dénier, et faire place à l’invention singulière qui, seule, noue deux parlêtres.

Leçon 5 du 20 Janvier 1976

« Il doit vous apparaître… je le suppose, si vous n’êtes pas trop arriérés pour ça …il doit vous apparaître que je suis embarrassé de JOYCE comme un poisson d’une pomme. »
« C’est vraiment un processus qui s’exerce dans le sens de donner à la langue dans laquelle il écrit, un autre usage, un usage en tout cas qui est loin d’être ordinaire. »
« Alors, il en résulte que ce matin je vais laisser la parole à quelqu’un qui a une pratique bien au-delà de la mienne […] Il s’agit de Jacques AUBERT. »

Cette séance s’ouvre par un aveu méthodologique, presque une petite scène d’humilité : Lacan dit son embarras devant Joyce — « comme un poisson d’une pomme ». Le trait est drôle, mais le geste est décisif. Il ne s’agit pas d’un renoncement : c’est une manière d’installer le bon dispositif de lecture. Joyce, dit-il aussitôt, désarticule sa langue pour lui donner « un autre usage » : il travaille l’anglais jusqu’à en défaire les coutures ordinaires. Or, lorsqu’un texte pousse la langue à ce point de torsion, l’accès ne passe plus par la paraphrase assurée ni par l’autorité du maître, mais par un savoir-faire très précis — thème déjà posé le 13 janvier.

D’où le mouvement de la séance : Lacan cède la parole à Jacques Aubert. Ce relais n’est ni anecdotique ni extérieur à sa doctrine : il met en scène ce que requiert l’objet-Joyce — un travail patient sur la lettre, ses effets, ses équivoques. Autrement dit, Lacan ne cherche pas à “dompter” Joyce depuis la théorie ; il oriente la lecture et organise les conditions où elle peut porter. C’est exactement la position de l’analyste : non pas celui qui “sait”, mais celui qui fait place à un savoir-faire apte à toucher le réel d’un texte.

La leçon du 20 janvier joue un rôle charnière dans l’architecture de Le Sinthome : après avoir défini que le sinthome tient par un art singulier (le « savoir-faire »), Lacan montre, par l’exemple Joyce, que cet art peut exiger la médiation d’un lecteur spécialisé. Ce n’est pas un détour ; c’est la méthode : reconnaître que l’œuvre de Joyce, en détraquant l’usage commun de la langue, expose ce point où la lettre, le style et la subjectivation se nouent — précisément ce que Lacan nomme le sinthome. Ici, la théorie s’adosse à la pratique du lecteur ; l’enseignement s’incurve pour donner passage à l’exégèse d’Aubert. En bref: une leçon sur Joyce qui est, en même temps, une leçon sur comment lire Joyce — et, plus largement, sur comment opérer lorsqu’un texte touche au réel de la langue.

Leçon 6 du 10 Février 1976

« Ça ne va pas fort ! […] Il a provoqué un énorme bla-bla autour de son œuvre. » .
« La question, qui vaut la peine d’être posée, est celle-ci : […] à partir de quand est-on fou ? […] JOYCE était-il fou ? » .
« Chez FREUD, c’est patent. […] le vrai ça fait plaisir, et c’est bien ça qui le distingue du Réel, chez FREUD tout au moins. C’est que le Réel, ça ne fait pas plaisir forcément. » .
« Je tente de remarquer, de faire remarquer, que la jouissance c’est du Réel. » .
« Le masochisme qui est le majeur de la Jouissance que donne le Réel, il l’a découvert, il ne l’avait pas tout de suite prévu. » .
« JOYCE a laissé énormément de notes, de gribouillages, scribbledehobble… » .

Lacan commence par un aveu de situation : « ça ne va pas fort ». Non pas coquetterie, mais position de travail face au « bla-bla » critique accumulé sur Joyce. Il éponge, dit-il, pour mieux cerner une question directrice : à partir de quand est- on fou ? et, plus précisément, Joyce était-il fou ? . Cette question n’appelle pas ici un verdict clinique ; elle sert de levier conceptuel pour ajuster deux régimes que Lacan distingue avec netteté : le vrai et le Réel.

Chez Freud, rappelle-t-il, « le vrai ça fait plaisir » — le vrai appartient donc au registre du sens qui satisfait ; le Réel, lui, « ne fait pas plaisir forcément ». Le déplacement majeur de Lacan consiste à indexer la jouissance sur le Réel : « la jouissance c’est du Réel ». Autrement dit, ce qui se rencontre de plus obstiné et d’opacifié dans l’expérience humaine — ce qui résiste au sens — relève du Réel en tant que jouissance. C’est là que prend place un indice clinique crucial : « le masochisme […] est le majeur de la Jouissance que donne le Réel » . Non pas que le masochisme soit l’essence de la jouissance, mais qu’il marque, du côté freudien, le point d’inattendu où la théorie a buté sur un réel non prévu : une jouissance où le déplaisir ne s’oppose plus à la satisfaction, parce qu’il jouit précisément là où ça ne « fait » pas plaisir.

Sur ce fond, la question « Joyce est-il fou ? » se reformule : quelle opération de jouissance son écriture met-elle en œuvre, et que supplée-t-elle ? Lacan relève l’énorme traîne de brouillons, de notes, ces scribbledehobble — matière « basse » et proliférante qui, loin d’être anecdote, indique un mode de traitement de la langue : Joyce travaille la parole jusqu’à ce qu’elle échappe au service du sens et expose la jouissance même de la lettre. C’est sur ce terrain que Lacan, dans l’ensemble de cette année, nomme sinthome ce point

singulier où un sujet fait tenir son Réel, son Symbolique et son Imaginaire par un art du nouage — non par compréhension, mais par savoir-faire (technique, style, écriture).

La leçon du 10 février 1976 pose l’axe de lecture :

• ne pas trancher psychologiquement sur la folie,

• mais éprouver la frontière entre vrai (qui fait plaisir) et Réel (qui fait jouir),

• pour situer l’écriture joycienne comme procédé de jouissance — un faire qui noue (ou supplée au défaut de nouage) en dehors du sens.

En clair : ici, Lacan ne « diagnostique » pas Joyce ; il installe le cadre où la question même du diagnostic devient secondaire par rapport à cette thèse opératoire : le Réel se touche là où ça jouit, et Joyce nous y conduit non par l’aveu d’un sens, mais par l’œuvre comme sinthome, c’est-à-dire comme tenue inventée de son rapport au Réel.

Leçon 7 du 17 Février 1976

« Je me suis permis de définir comme sinthome ce qui, non pas permet au nœud à trois, de faire encore nœud à trois, mais ce qu’il conserve dans une position telle qu’il ait l’air de faire nœud à trois. » .
« La question est plutôt de savoir pourquoi est-ce qu’un homme normal - dit normal - ne s’aperçoit pas :

– que la parole est un parasite ?

– Que la parole est un placage.

– Que la parole est la forme de cancer dont l’être humain est affligé. ».

Ces deux passages posent d’un seul geste la clé de l’année : d’un côté, la fonction du sinthome ; de l’autre, l’intrusion de la parole dans l’être parlant.

1. Qu’est-ce que fait le sinthome ici ?

Lacan ne le présente pas comme une « réparation » qui remettrait en état un lien idéal entre trois registres (réel, symbolique, imaginaire). Au contraire, il insiste : le sinthome ne « refait » pas le nœud — il donne l’apparence que « ça tient ». Autrement dit, lorsque les joints ordinaires défaillent, un quatrième terme vient assurer une tenue minimale, une façon singulière de faire avec sa jouissance et sa langue. Ce n’est pas un pansement qui recrée l’organe manquant ; c’est une astuce d’équilibre propre à chacun, qui maintient la consistance du sujet malgré la déliaison.

2. Pourquoi en a-t-on besoin ?

Parce que la parole n’est pas neutre. Elle s’impose, parasite, se colle (« placage »), prolifère — « forme de cancer ». Ce diagnostic, volontairement vif, signifie : parler nous affecte, nous travaille, nous déborde. Le « normal » ne le voit pas, dit Lacan ; mais l’expérience analytique, comme certaines cliniques, en révèlent l’évidence. D’où l’enjeu : il faut un mode singulier de traiter cette invasion du langage. C’est précisément le rôle du sinthome : une invention personnelle qui fait tenir le sujet à même ce débordement de la parole .

3. Conséquence pour notre lecture de l’année « Joyce le sinthome »

Dans la trajectoire 1975-76, Joyce sert d’exemple paradigmatique : son art fonctionne comme sinthome, c’est-à-dire comme procédé de tenue face à la carence du Nom-du-Père et à l’emprise de la langue. L’écriture n’« explique » pas Joyce : elle opère pour lui, en lui offrant un mode d’accrochage qui fait paraître « comme si » le nœud à trois tenait encore. Ce « comme si » n’est ni tromperie ni mirage : c’est une pratique, un savoir-faire avec la jouissance et la lettre — la marque propre du sinthome au sens fort de Lacan.

Cette séance dégage un principe simple et décisif : parce que la parole nous constitue en nous attaquant, chacun doit inventer un montage qui rende vivable cette attaque ; ce montage, quand il porte, s’appelle sinthome.

Leçon 8 du 09 Mars 1976

« Il n’y a donc pas… au niveau du sinthome …il n’y a pas équivalence du rapport du vert et du rouge, pour nous contenter de cette désignation simple.

C’est dans la mesure où il y a sinthome qu’il n’y a pas équivalence sexuelle, c’est-à-dire qu’il y a rapport. »

« Il y a donc à la fois rapport sexuel et pas rapport.

À ceci près que là où il y a rapport, c’est dans la mesure où il y a sinthome, c’est-à-dire où – comme je l’ai dit – c’est du sinthome qu’est supporté l’autre sexe. » .

« Je me suis permis de dire que le sinthome, c’est très précisément le sexe auquel je n’appartiens pas, c’est- à-dire une femme.»
« Je veux dire que désormais, c’est au sinthome que nous avons affaire dans le rapport lui-même… tenu par FREUD pour naturel, ce qui ne veut rien dire…le rapport sexuel. »
« Bon, ben me v’là réduit à improviser. »

La séance installe nettement le principe d’asymétrie : « là où il y a rapport, c’est dans la mesure où il y a sinthome ». Autrement dit, il n’existe pas de rapport sexuel universel qui s’écrirait pour tous ; ce qui fait lien entre deux parlêtres est local et bricolé, tenu par une invention singulière — le sinthome — qui soutient l’Autre sexe. D’où la formule connexe : « à la fois rapport et pas-rapport » ; pas-rapport au niveau d’une écriture universelle, rapport quand une solution de nouage fait tenir la rencontre.

Lacan pousse l’idée jusqu’à une définition tranchée : du point de vue d’un homme, « une femme » peut faire sinthome — non pas comme essence féminine, mais comme fonction de soutènement du lien. En miroir, il souligne que cette fonction n’est pas équivalente pour une femme : l’homme peut être « affliction », « ravage » ; il n’y a aucune symétrie des places. Cette non-équivalence n’est pas un accident psychologique : c’est précisément la condition pour qu’il y ait un rapport quelque part — là où un sinthome opère.

La séance rappelle notre règle : ne pas confondre montrer et démontrer. Les petites « figures » évoquées par Lacan ne valent pas comme preuve d’un rapport naturel, mais comme façons d’indiquer qu’il n’y a rapport que par une pièce ajoutée qui fait tenir le lien. Dès lors, la clinique se laisse relire sans moraliser : on ne demande pas au sens d’assurer l’harmonie ; on repère ce qui soutient — ou non — la rencontre, et comment cela se fabrique dans un dire (équivoque), un style, un art, un transfert.

Enfin, le ton de l’ouverture (« me v’là réduit à improviser ») n’est pas un relent d’humeur : c’est un rappel discret que le terrain même du séminaire est l’acte de dire. L’« improvisation » indique que l’on ne plaque pas un système; on vérifie à même la parole où et comment le sinthome prend. C’est exactement l’orientation que cette séance donne pour la suite de l’année : quitter l’illusion d’une écriture universelle du rapport et travailler, cas par cas, le ressort sinthomatique qui rend possible — pour deux — un bout de tenue.

Leçon 9 du 16 Mars 1976

« Moyennant quoi… et c’est bien là sa valeur, son poids…moyennant quoi tout le monde s’y casse les dents. »
« Le Réel… celui dont il s’agit dans ce qu’on appelle ma pensée …le Réel est toujours un bout, un trognon. Un trognon certes autour duquel la pensée brode, mais son stigmate, à ce Réel comme tel, c’est de ne se relier à rien. »

Lacan pose la barre très clairement : ce qui compte n’est pas une « façon aisée de présenter », mais l’achoppement même — « on s’y casse les dents ». Autrement dit, chaque fois que la théorie semble trop lisse, elle rate l’objet. C’est pourquoi il revendique, ce jour-là, non du « sensé » mais un accès à un bout de Réel : un fragment, un « trognon » qui ne se raccorde pas, qui résiste à toute totalisation . Ce point de méthode éclaire l’ensemble de la leçon.

Dans ce cadre, l’évocation inaugurale d’un nœud « de mon espèce » — « deux droites infinies et quelque chose de circulaire » — n’a rien d’un ornement technique : c’est une manière de montrer, par l’écriture nodale, comment tenir ensemble sans « chaîner » le sens (le lisse) et le Réel (le

résistant). Le montage borroméen avec des droites « à l’infini » impose une condition de non-enchaînement : elles ne doivent pas se boucler l’une avec l’autre, faute de quoi le dispositif perd son tranchant (début de la leçon du 16/03 : annonce du modèle).

D’où la portée clinique et épistémique de la séance :

– Méthode : viser des découpes efficaces plutôt qu’un discours qui « fait sens » partout.

– Heuristique : le recours aux nœuds sert à fabriquer des points de butée — des « bouts de Réel » — plutôt qu’un système clos.

– Lectures (Joyce) : ce que l’écriture joycienne « suggère » aide à approcher ce bout de Réel, mais quiconque tente d’en faire une voie royale « s’y casse les dents » .

Cette séance reconduit notre pratique à une exigence simple et rude : ne pas confondre la clarté avec le vrai. Le vrai, ici, n’advient que par petits éclats — ces « trognons » qui ne s’additionnent pas — et c’est à cela que sert l’écriture du nœud présentée ce jour-là : soutenir une rencontre avec le Réel, sans l’engloutir sous du sens.

Leçon 10 du 13 Avril 1976

« Il y a donc à la fois rapport sexuel et pas rapport. À ceci près que là où il y a rapport, c’est dans la mesure où il y a sinthome, c’est-à- dire où — comme je l’ai dit — c’est du sinthome qu’est supporté l’autre sexe. »
« On peut dire que l’homme est pour une femme tout ce qui vous plaira, à savoir une affliction pire qu’un sinthome, […] un ravage même,

mais s’il n’y a pas d’équivalence, vous êtes forcés de spécifier ce qu’il en est du sinthome. »

Lacan pose ici un point d’orgue de l’année : si le « rapport sexuel » n’existe pas comme formule universelle qui s’écrirait pour tous, quelque chose fait pourtant lien — le sinthome. Ce n’est pas une loi, ni une harmonie entre deux places symétriques ; c’est un mode singulier d’accrochage qui compense l’absence d’équivalence entre les sexes. D’où sa formule : là où il y a du rapport, c’est à la faveur d’un sinthome .

Lacan pointe que l’Autre sexe pour un sujet n’est accessible que soutenu par un montage de jouissance et de signifiants propre à ce sujet. Autrement dit, l’Autre vient comme sinthome : ce par quoi il/elle tient pour moi, et par quoi, de mon côté, je tiens à lui/elle. Ce lien n’est pas un pont de compréhension réciproque ; c’est un nœud de maintien, fragile mais opérant.

Dans le même mouvement, il souligne l’asymétrie : du côté féminin, l’homme peut être « ravage » plutôt que sinthome. Ce mot « ravage » marque l’impact parfois dévastateur de la rencontre, là où précisément il n’y a pas d’équivalence : pas deux places qui se répondent terme à terme. Cette non- équivalence est la condition même qu’un lien se spécifie comme sinthome, c’est-à-dire comme la solution particulière (jamais universalisable) qui, chez tel sujet, fait tenir désir, jouissance et partenaire.

Enfin, Lacan en tire une conséquence clinique nette : le « rapport » n’est pas un donné naturel, c’est ce qui se noue à partir du sinthome de chacun ; dès lors, l’analyse ne vise pas une « bonne formule du rapport », mais l’élucidation et, parfois, le remaniement du sinthome qui soutient ce lien, là où il se fait sentir comme piège, impasse ou, au contraire, comme trait d’ingéniosité du sujet. On comprend alors la

portée de son ajout : « désormais, c’est au sinthome que nous avons affaire dans le rapport […] le rapport sexuel » , qui scelle l’orientation de la leçon.

Leçon 11 du 11 mai 1976

« Il ne va pas de soi que j’ai trouvé ce qu’on appelle, enfin, le prétendu nœud borroméen. Et que j’essaie de forcer les choses, en somme. Parce que JOYCE il n’avait aucune espèce d’idée du nœud borroméen. (…) Et un nommé Clive HART, qui est un esprit éminent (…) en fait grand usage dans le livre qu’il a intitulé lui-même : Structure in James JOYCE, et tout spécialement à propos de Finnegan’s Wake. »
« Alors, la première chose que je peux vous dire, c’est ceci, c’est que l’expression “faut le faire” (…) ça se réduit à l’écrire. (…) Ce nœud (…) est un appui à la pensée. C’est ce que je me permettrais d’illustrer du terme qu’il faut que j’écrive “appui à l’appensée”, ça permet d’écrire autrement la pensée. (…) C’est curieux qu’il faille l’écrire pour en tirer quelque chose. »

Lacan commence par une honnêteté de travailleur : il n’a « pas trouvé » le nœud, et il sait qu’il « force les choses ». Autrement dit, l’articulation entre Joyce et la topologie n’est pas donnée par Joyce : ce dernier use volontiers du cercle et de la croix, comme l’a montré Clive Hart, mais pas du dispositif borroméen. Lacan en prend acte : son geste n’est pas une exégèse littérale, c’est une construction destinée à faire apparaître ce que le texte joycien met en jeu au niveau de la consistance du sujet. D’où l’aveu méthodologique : on peut et on doit fabriquer un appareillage formel pour lire un certain réel de l’œuvre. Ce déplacement est décisif pour notre année : le sinthome n’est pas une métaphore jolie du symptôme, c’est le nom d’un montage qui tient lieu de pièce de renfort.

Le second passage fixe la règle du jeu : « faut le faire » se réduit à l’écrire. Ce n’est pas une pirouette, c’est une thèse de méthode : l’écriture produit de la nécessité. Le nœud n’est pas là pour « illustrer » une idée déjà claire ; il sert d’appui à l’appensée — ce néologisme dit bien que la pensée, chez Lacan, ne se soutient qu’adossée à un signifiant écrit. De là, deux conséquences pédagogiques : (1) on ne « voit » pas le fonctionnement d’une chaîne borroméenne par simple intuition ; il faut inscrire, tracer, découper, replier ; (2) l’inscription n’est pas décorative, elle transforme ce qu’on peut penser du Réel en cause du sujet.

À l’arrière-plan, tout le séminaire travaille la place du sinthome comme quatrième qui stabilise le trio Réel– Symbolique–Imaginaire quand leur accrochage se défait. Ici, la référence à Joyce prend un sens précis : l’art de Joyce fonctionne comme un sinthome, une invention qui compense la carence du Nom-du-Père en assurant au sujet une tenue — non pas la guérison, mais la tenue. Que Joyce n’« ait aucune idée » du nœud ne disqualifie pas le geste lacanien : cela souligne au contraire que le psychanalyste ne commente pas seulement, il fabrique le dispositif où l’œuvre vient faire levier.

En somme, la séance du 11 mai 1976 verrouille deux points pour notre lecture de l’année :

— d’une part, la clinique du sinthome exige un passage par l’écriture ; ce qui compte n’est pas la joliesse du schéma mais la nécessité nouvelle qu’il produit en forçant notre pensée ;

— d’autre part, la lecture de Joyce n’est pas une simple herméneutique : c’est l’épreuve d’un montage où l’œuvre sert de banc d’essai au concept de sinthome, en ce qu’elle montre comment un sujet s’appuie — littéralement — sur ce qu’il écrit pour tenir ensemble ce qui sinon se dénouerait.

Si l’on garde ces deux boussoles, on peut suivre la fin du séminaire sans s’égarer dans la technique des nœuds : ce qui importe, c’est ce que l’écriture fait au sujet et au réel de sa jouissance, et comment le sinthome, comme invention singulière, sait faire soutient.

*

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Dans Le sinthome, Lacan n’ajoute pas un joli mot au vocabulaire de l’analyse : il déplace l’axe de la pratique. En réécrivant « symptôme » en « sinthome », il désigne la pièce qui fait tenir un sujet quand le nouage ordinaire du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire se défait. Ce quatrième terme n’apporte ni un sens supplémentaire ni une explication décorative ; il assure une consistance. Là où trois ne suffisent pas, il vient épingler, arrimer, donner l’apparence que « ça tient » encore. C’est une pièce d’art et de nécessité, pas un pansement moral.

Toute l’année est gouvernée par une méthode : distinguer ce qui se montre de ce qui se démontre. La figure charme, l’évidence visuelle persuade ; mais le réel ne se livre qu’à la contrainte d’une écriture. Le passage de la « belle image » à la lettre oblige la pensée, lui impose un pas qu’elle ne franchirait pas d’elle-même. Le nœud n’est donc pas un emblème ; c’est un instrument de travail. On s’en sert pour décider si un montage tient ou lâche, à quel endroit il cède, dans quel sens il se dénoue. C’est par là que le séminaire maintient, de bout en bout, une éthique de sobriété : pas d’illuminations, des preuves ; pas de grandes vues, des effets repérables.

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