Le moment de conclure
« L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre »
jamais la place d’un métalangage souverain. L’interprétation ne vient pas d’un dehors du sens ; elle opère de l’intérieur du dire, par l’équivoque et le déplacement, dans lalangue de l’analysant.
De là, deux conséquences cliniques immédiates que la séance articule. D’abord, si l’on ne dispose pas d’un métalangage, alors la théorie n’a pas à se fétichiser en “mémoire” de cas : Lacan prend soin de distinguer ce qui, en psychanalyse, s’écrit (des lettres, des montages signifiants) de l’illusion des “mémoires” qui prétendraient tout archiver. L’écriture donne une prise rigoureuse en mathématiques ; en analyse, elle ne garantit pas un savoir totalisable — l’essentiel est l’effet de dire, pas l’encyclopédie du dit.
Ensuite, il recadre l’efficacité analytique : si quelque chose “tient” dans la cure, ce n’est pas par suggestion bien huilée, mais parce que le sujet est noué au langage d’une façon telle que le plaisir — entendu ici comme “pâtir le moins possible” — se règle sur ce qui cesse ou non de “s’écrire”. Autrement dit, l’éthique de la pratique se décide dans ce que le dire peut — ou ne peut pas — inscrire, et non dans un métalangage qui surplomberait la scène.
Cette séance place la psychanalyse dans la langue et non au- dessus d’elle. Elle confie au travail de l’équivoque — plutôt qu’à un supposé métalangage — la puissance de déplacer le symptôme, en assumant que notre seul “dehors” est une autre langue… c’est-à-dire, toujours, un autre dedans.
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« L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre »
Année d’atelier plus que d’exposé, où Lacan travaille à ciel ouvert ce que signifie « dire du vrai sur le savoir ». Il déplace l’inconscient hors de toute psychologie de profondeur : pas un réservoir d’images, mais un savoir qui insiste à l’insu, s’attrape dans la lettre, l’équivoque, le lapsus — bref, dans lalangue. D’où la thèse réitérée : pas de métalangage ; on ne parle de la langue que dans une autre langue. L’analyste n’a pas de surplomb : il opère par effets de dire, non par explication souveraine.
Ce resserrage théorique a un envers méthodique : la pratique des écritures et des figures. L’année avance à la main — dessins, coupures, reprises — pour montrer qu’une forme peut changer d’allure sans changer de structure. Le tore en est la boussole : il peut se retourner, se découper, se rabattre jusqu’à paraître une « trique », et pourtant demeurer tore ; autrement dit, le trou (la place vide qui organise la consistance) l’emporte sur l’apparence. Voilà la leçon clinique : sous les métamorphoses du discours du sujet, c’est la façon dont “ça tient” (ou lâche) qui importe.
Cette politique de la lettre durcit un autre point : il n’y a pas de “tout” du sens. Le « tout » est toujours un semblant produit par le signifiant, une totalité criblée, pièce à pièce ; c’est pourquoi Lacan se défie de l’idéologie du progrès (scientifique ou analytique). On ne s’élève pas vers un horizon plein : on décide localement de pièces qui valent, qui font levier, contre l’attrait des totalisations. À ce titre, l’Une-bévue n’est pas un ornement : c’est un opérateur pour dégonfler les illusions de complétude que fabrique la langue, et pour isoler les traits qui, eux, opèrent.
Sur ce socle, Lacan revient aux identifications : amour au père, hystérique (de participation), trait unaire. Il ne s’agit pas d’un « dedans » psychique, mais du mode d’accrochage
« L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre »
au discours de l’Autre. La question devient frontale : à quoi s’identifie-t-on en fin d’analyse ? Non pas à l’analyste (il s’en défie), ni à « son inconscient » (qui reste de l’Autre), mais à un savoir-faire avec son symptôme : le manier, le débrouiller, en limiter la prise. Bref, un art de la manœuvre plus qu’une révélation définitive.
Dans cette perspective, la topologie n’est jamais décor : c’est la grammaire d’un savoir-faire. La tresse, la chaîne borroméenne, le passage par le tétraèdre, exposent qu’un montage se juge à sa tenue : un seul anneau qu’on coupe, et tout lâche ; ajoutez une pièce, et tout se stabilise. C’est exactement la clinique des suppléances : parfois, il faut un « quatrième » pour que ça tienne. L’important n’est pas de « bien voir », mais d’écrire des opérations qui se vérifient. L’analyste est moins un interprète qu’un ouvrier de la coupure, attentif à la périodicité et aux points où « ça passe » ou « ça casse ».
Un autre fil constant traverse l’année : la différence entre lapsus et erreur. Lacan démonte la précipitation herméneutique : tout incident de discours n’est pas « plein de sens ». Parfois, c’est la matérialité des lettres (leur ordre, leur « sens de rotation ») qui s’embrouille ; parfois seulement, l’accroc fait place à l’inconscient. La rigueur exige d’abord le diagnostic de structure — constater l’embrouille — puis, si l’occasion s’y prête, d’en faire levier. Cette hygiène protège l’analyse de sa pente scolastique : confondre l’effet de lettre avec un supplément d’âme.
Enfin, l’année prend soin de circonscrire l’impossible à figurer : « pas de dessin de l’inconscient ». On peut écrire, déduire, faire advenir des effets — pas peindre un organe de l’esprit. L’inconscient n’est ni lieu ni image ; il est ce qui s’énonce. C’est pourquoi l’efficacité analytique se mesure moins en savoirs gagnés qu’en changements de tenue : un symptôme qui cesse de faire loi, un dire qui se déplace, un
« L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre »
plaisir qui s’allège. La vérité n’y est pas un contenu conservable, mais un effet sur le savoir supposé.
Cette année a ainsi fixé l’éthique d’un travail sans métalangage et avec trou : s’orienter par la lettre, viser la pièce qui vaut, installer un savoir-faire plutôt qu’un « savoir- sur ». La suite poussera cette exigence vers la question de la conclusion : comment terminer une analyse sans retomber dans un « tout » de sens ? que devient l’analyste produit par l’analysant ? que veut dire « conclure » quand l’inconscient n’a pas d’image et que la vérité n’est qu’à-demi-dite ? Autant de problèmes déjà amorcés ici — et que l’année suivante reprendra de front.
1977-1978
1977-1978
Leçon 1 du 15 Novembre 1977
« …j’ai intitulé mon séminaire cette année “Le moment de conclure”.»
« C’est une pratique. C’est une pratique qui durera ce qu’elle durera. C’est une pratique de bavardage. »
Lacan place d’emblée la psychanalyse du côté d’un faire plutôt que d’une science : une pratique « de bavardage », c’est-à-dire de parole risquée, où chaque mot engage des conséquences — jusque dans la matérialité du terme choisi. En nommant l’année « Le moment de conclure », il ne promet pas une clôture doctrinale ; il indique que conclure est un acte de dire, un maniement du temps du discours : on ne « possède » pas la vérité, on la fait passer — ou pas — dans un dire effectif. D’où l’enjeu éthique : si l’analyse n’est pas réfutable comme une science, elle se juge à ses effets de parole (déplacements, nouvelles tenues), et non à l’illusion d’un savoir total. Cette entrée donne la boussole de l’année : prendre la parole au sérieux, mesurer la portée
des mots, et cerner comment, au terme d’une cure, on ne s’identifie ni à l’analyste ni à un savoir, mais à un savoir-faire avec son symptôme, condition même d’une conclusion qui tienne.
Leçon 2 du 13 Décembre 1977
« Ça, c’est pour vous indiquer que c’est un tore. C’est pour ça que j’inscris « trou ». En principe, c’est un tore à quatre. C’est un tore à quatre tel qu’un quelconque des quatre soit retourné. Voilà le tore à quatre dont il s’agit : […] C’est SOURY qui s’est aperçu qu’en retournant un quelconque des quatre, on obtient ce que je vous montre dans la figure de gauche. »
Lacan prend ici le parti le plus pédagogique : il écrit « trou » et désigne un tore pour faire sentir que, dans l’analyse, le « réel » ne se laisse pas décrire par des qualités mais par une structure de trous. Le « tore à quatre », c’est un support à plusieurs « ouvertures » : il n’y a pas un manque unique, mais une configuration de manques articulés. L’intervention de Soury — « retourner un quelconque des quatre » — pointe une opération minimale : on ne change pas la matière, on modifie la connexion. Un simple retournement suffit à redistribuer la manière dont les bords se tiennent ; c’est une image de ce que l’acte analytique produit quand il déplace un point de la chaîne : la même « substance » de parole, mais une autre tenue du sujet par ses bords (symptôme, fantasme, identifications, jouissance).
En d’autres termes : nommer le « trou » puis montrer comment un retournement recompose l’ensemble, c’est souligner que l’analyse œuvre moins par ajout de sens que par reconfiguration des attaches. Là où le sens prolifère, Lacan propose d’observer comment ça se noue et comment ça peut se retourner. Le clinicien y gagne un repère concret : viser l’opération juste — ce petit retournement qui déplace
la structure du manque — plutôt que la saturation interprétative.
Leçon 3 du 20 Décembre 1977
« Je travaille dans l’impossible à dire. »
« Dire est autre chose que parler. L’analysant parle. Il fait de la poésie.»
« L’analyste, lui, tranche. »
« Ce qu’il dit est coupure, c’est-à-dire participe de l’écriture, à ceci près que pour lui il équivoque sur l’orthographe. »
« C’est pour ça que je dis que, ni dans ce que dit l’analysant, ni dans ce que dit l’analyste, il y a autre chose qu’écriture. »
Lacan place d’emblée la séance sous l’égide du Réel : « l’impossible à dire ». Non pas l’indicible par impuissance, mais cet impossible structural qui borde toute parole. D’où le contraste qu’il impose aussitôt : parler n’est pas dire. Parler, c’est le flux de la langue, l’ordinaire du discours ; dire, c’est l’événement de parole, bref, ce moment où quelque chose fait acte au-delà du sens attendu.
Quand il énonce que « l’analysant parle. Il fait de la poésie», Lacan ne flatte pas un style : il rappelle que l’association libre produit des effets poétiques (équivoques, néologismes, glissements son/sens) qui permettent d’approcher le Réel par les bords. La « poésie » ici n’est pas l’ornement : c’est la voie par où le langage, se dédoublant, fait entendre plus que ce qu’on croit dire.
Face à cela, l’analyste « tranche ». Sa parole ne vise ni l’explication ni le commentaire : elle opère une coupure. Cette coupure, Lacan la situe du côté de l’écriture : l’intervention analytique re-écrit l’énonciation, en jouant de l’orthographe, de l’homophonie, des lettres — afin de faire résonner autre chose que le sens manifeste. Dans cette logique, la séance n’oppose pas parole vive et texte mort : elle fait de la parole une écriture, parce que c’est à ce niveau que se capte l’inconscient (lettre, traits, différences).
Enfin, la thèse décisive de la leçon : de part et d’autre, “il n’y a autre chose qu’écriture”. L’analysant en dit plus qu’il ne veut : c’est la sur-détermination signifiante qui déborde la conscience. L’analyste, de son côté, ne « sait » pas : il lit et c’est en lisant qu’il sectionne (punctue) pour laisser tomber un bout de réel, là où le bavardage s’essouffle. C’est aussi pourquoi Lacan souligne qu’il y a du jeu : un espace de liberté, de déplacement, où l’interprétation se risque sans garantie, mais non sans éthique de la coupure.
En somme, cette séance rassemble une triade nette :
• Le Réel : « l’impossible à dire ».
• La poésie de l’analysant : les équivoques qui font surgir davantage que l’intention.
• La coupure de l’analyste : acte d’écriture qui oriente la résonance plutôt que d’enfermer le sens.
C’est une leçon-pivot : elle resserre l’orientation de la pratique — moins herméneutique que chirurgicale, moins « comprendre » que couper-écrire — pour laisser, parfois, advenir un dire.
Leçon 4 du 10 Janvier 1978
« La fin de l’analyse, on peut la définir.
La fin de l’analyse, c’est quand on a deux fois tourné en rond, c’est-à- dire retrouvé ce dont on est prisonnier. Recommencer deux fois le tournage en rond, c’est pas certain que ce soit nécessaire, il suffit qu’on voie ce dont on est captif. »
« Et l’inconscient c’est ça, c’est la face de Réel […] c’est la face de Réel de ce dont on est empêtré. »
« L’analyse ne consiste pas à ce qu’on soit libéré de ses sinthomes […] l’analyse consiste à ce qu’on sache pourquoi on en est empêtré. Ça se produit du fait qu’il y a le Symbolique. »
Lacan donne ici une définition ramassée de la fin de l’analyse : non pas un état purgé, mais un repérage. « Tourner en rond » deux fois, c’est éprouver que, malgré les détours du sens, on revient au même point de capture. Dès lors, conclure ne signifie pas abolir la prise ; cela signifie voir ce dont on est captif. La fin n’est donc ni révélation totale ni délivrance, mais lucidité opératoire sur son mode d’empêtrement.
D’où la formule suivante : l’inconscient est la « face de Réel » de cet empêtrement. Cela ne désigne pas une image intérieure, mais le bord réel qui résiste aux bonnes intentions et aux idéaux. Le clinicien ne cherche pas à combler ce bord ; il apprend à l’indexer dans le dire du sujet, là où le savoir se répète sous d’autres habits.
Enfin, rectification décisive : l’analyse n’a pas pour but de supprimer le symptôme (sinthome), mais d’en acquérir un savoir-faire — « savoir pourquoi on en est empêtré ». La cause de cet empêtrement est située du côté du Symbolique : ce sont les attaches de la parole et de la lettre qui font tenir
(et parfois serrent trop). La conclusion analytique vise donc un maniement : reconnaître la logique de sa prise, déplacer quelques points d’accroche, et réduire l’emprise de ce qui se répétait à l’aveugle. Ce n’est pas l’idéal d’un moi pacifié ; c’est une capacité à traiter ce qui insiste.
« Ce qu’y a de plus Réel, c’est l’écrit, et l’écrit est confusionnel. »
Lacan pousse ici la thèse de la leçon : si la fin d’analyse n’est pas délivrance mais repérage de la capture, c’est parce que le Réel ne s’attrape qu’à la façon d’une écriture. Dire que « le plus Réel, c’est l’écrit » ne sacralise pas le texte ; cela désigne la matérialité des lettres, des découpes et des enchaînements par où le discours se met à tenir , ou à trébucher. Et si « l’écrit est confusionnel », ce n’est pas par désordre psychologique : c’est que l’écriture fait croiser plusieurs séries (sons, sens, places), d’où naissent équivoques, glissements, impasses productives, exactement le terrain opératoire de l’analyste.
Conséquence clinique : on ne « clarifie » pas l’inconscient par surcroît d’explication ; on intervient dans cette confusion structurale en ponctuant, en coupant, en jouant de l’orthographe ou de l’homophonie , bref, en faisant écrire autrement. D’où le lien avec la définition de la fin donnée plus haut : conclure, c’est apercevoir où l’on tourne en rond et comment ça s’écrit pour soi, afin d’acquérir un savoir-faire avec ce nouage plutôt que de rêver de l’abolir. En somme : pas de métalangage salvateur ; il n’y a que l’effet d’une écriture qui touche au Réel et la tâche de l’analyste est d’en manier la confusion pour en extraire une tenue.
Leçon 5 du 17 Janvier 1978 (Pierre Soury )
« Ιl n’y a rien de plus dissymétrique qu’un tore.
Ça saute aux yeux. »
« Je viens de voir SOURY… où est-ce qu’il est ? Ιl est là.
…je viens de voir SOURY et je lui ai fait part de cette idée.
Ιl m’a aussitôt illustré ce dont il s’agit, en me marquant, par une petite construction à lui, le bien-fondé de ce que, je ne peux pas dire : j’énonçais. »
« Je vous recommande de profiter de la double épaisseur pour vous apercevoir que c’est un tore. »
Lacan martèle d’abord un point simple et décisif : le tore est dissymétrique. Autrement dit, ce n’est pas une « belle forme» homogène ou réversible à la manière d’une sphère imaginaire ; c’est une consistance tenue par un trou dont l’orientation et les passages ne sont pas interchangeables. La dissymétrie n’est pas un détail technique : elle signifie que ce qui tient — dans un sujet, dans un symptôme — tient par un certain bord et dans un certain sens.
Plutôt que d’en rester au discours, Lacan s’appuie sur la démonstration de Soury : un petit montage matériel où une « double épaisseur » fait sentir le passage et la façon dont la surface se replie pour constituer le tore. Ce geste donne la règle de méthode de l’année : faire voir l’opération avant de prétendre l’expliquer. Ici, l’analogie clinique est directe : on ne “comprend” pas un symptôme en l’illustrant ; on en éprouve la tenue en repérant par où ça passe, où ça bloque, et dans quel sens ça se retourne.
Enfin, l’insistance sur la « double épaisseur » dit quelque chose de l’analyse elle-même : il y a le bavardage (la surface qui se déroule) et il y a l’épaisseur où la parole se plie en écriture. C’est là que l’intervention analytique opère : non par une vision d’ensemble, mais en prenant le bord , le bon
, pour produire ce léger retournement qui change tout sans rien « ajouter ». Ainsi, la leçon ajuste notre boussole vers la conclusion : conclure, ce n’est pas combler; c’est reconnaître la dissymétrie propre de sa façon de tenir et y trouver un savoir-faire — un maniement du trou plutôt qu’un idéal de plénitude.
Leçon 6 du 14 Février 1978
« Je l’ai introduit parce qu’il me semblait que ça avait quelque chose à faire avec la clinique. »
Lacan justifie ici, sans détour, l’introduction du nœud borroméen par une exigence clinique, non par goût de la figure ni par coquetterie théorique. Le nouage n’est pas un décor : c’est une manière de faire tenir ensemble ce qui, dans l’expérience, se défait—image du corps, jeux de signifiants, heurts du réel. En disant que le nœud « a quelque chose à faire » avec la clinique, il pointe une opération très simple : pour lire un cas, il faut un dispositif qui oblige à considérer les trois registres en même temps, et à vérifier comment ils se tiennent ou se défont.
La phrase survient au moment où Lacan rappelle que le trio Imaginaire, Symbolique, Réel « [ lui ] paraissait avoir un sens», et qu’il s’agit de montrer comment « ça se noue » . L’enjeu clinique est double :
• d’une part, repérer dans la conduite, le discours et les symptômes où ça lâche (un glissement de l’image, une béance dans le symbolique, une irruption du réel) ;
• d’autre part, essayer de rabouter — au moins dans l’interprétation — ce qui se rompt, en ajustant
l’intervention sur le point précis où le sujet perd la tenue de ses registres.
Autrement dit, l’outil topologique n’est qu’un obturateur de méprise : il empêche de rabattre la clinique sur un seul plan (psychologique, linguistique ou biologique). Il oblige le lecteur du cas à maintenir l’écart des registres tout en questionnant leur manière singulière de faire nœud. C’est en ce sens que la figure devient opérative : elle sert à localiser le lieu du ratage, donc la visée de l’adresse analytique.
Leçon 7 du 21 Février 1978 (Pierre Soury )
« Bon, je vous remercie beaucoup d’avoir reçu ce texte qui prouve tout au moins qu’il y a des gens qui ont pu relever… relever d’une façon convenable …les ronds de ficelle que j’ai donnés la dernière fois. »
« Oui, grâce à SOURY, ici présent, J’ai pu obtenir la transformation de cette chose triple que j’ai essayé de reproduire là, cette chose à trois éléments, grâce à SOURY donc, par une transformation progressive, nous avons, nous avons quelque chose qui a les mêmes trois éléments. »
« Ιl suffit simplement de vous apercevoir que ceci passe sous les trois éléments qui composent la figure. »
Lacan situe d’emblée le cadre : il remercie ceux qui ont « relevé » correctement ses ronds de ficelle — autrement dit, qui ont su lire et reproduire les figures qu’il travaille depuis plusieurs séances. Ce n’est pas un compliment de copiste : c’est une exigence de lecture. En psychanalyse, on ne “regarde” pas seulement des schémas, on apprend à lire une écriture qui règle la manière dont les éléments tiennent entre eux.
Avec Soury, il pousse une idée simple et décisive : on peut transformer la présentation d’un montage « à trois éléments » sans en changer la structure — « nous avons quelque chose qui a les mêmes trois éléments ». Autrement dit : l’allure varie, l’invariant demeure. Cliniquement, cela veut dire que le symptôme peut changer de visage sans que le nœud qui le porte soit différent ; l’intervention analytique vise cet invariant plutôt que la multiplicité des apparences.
La phrase suivante donne la règle de méthode : « il suffit de s’apercevoir que ceci passe sous les trois éléments ». Ce « passe sous » nomme un ordre de passage, une façon dont un trait se glisse par-dessous / par-dessus les autres. C’est une manière concrète de dire : ce qui compte, c’est l’articulation précise — qui passe où, dans quel sens — et non un sens “profond” ajouté après coup. L’efficacité analytique, ici, se mesure à la justesse d’une opération (une coupure, une ponctuation, un déplacement) qui recompose le montage sans en trahir la logique.
Cette séance à deux voix (Soury/Lacan) aura fixé trois repères utiles pour le reste de l’année :
• exiger une lecture exacte des écritures (et pas de l’à-peu-près),
• viser l’invariant sous les métamorphoses,
• évaluer les effets par l’ordre des passages , ce « comment ça se relie » qui, seul, fait tenir.
Leçon 8 du 14 Mars 1978 (Pierre Soury)
« J’avais énoncé autrefois que “Je ne cherche pas, je trouve”. […] Actuellement je ne trouve pas, je cherche. »
« Autrement dit j’ai évidé, si l’on peut dire, ces ronds de ficelle […] je les ai transformées, non pas en tores, mais en tissus toriques. Autrement dit, ce sont des tores qui portent maintenant mes ronds de ficelle. »
« Ce n’est pas commode parce qu’un tore, c’est une surface […] Une surface ça porte des traits […] ces traits […] supportent mes ronds de ficelle […] Ce qui implique que le tore lui-même n’est pas borroméen.»
(Soury) « Ça, c’est un tableau de SOURY. […] un tore peut se retourner […] il se retourne de deux façons. »
La leçon s’ouvre sur un renversement méthodologique : Lacan revendique le passage de « trouver » à « chercher ». Autrement dit, il suspend l’assurance de l’“intuition vraie” pour mettre à l’épreuve ce qui se construit sous nos yeux. Cliniquement, c’est décisif : l’analyse ne se nourrit pas d’évidences, elle avance par essais, rectifications et démonstrations minimales.
Le pas suivant est matériel : les anciennes « chaînes borroméennes » en ronds de ficelle sont portées désormais par des tissus toriques. Cela change tout : le support n’est plus un simple fil enlacé, mais une surface qui « porte des traits ». En termes simples : on ne se contente plus de lier des boucles ; on écrit des parcours sur une peau (le tore) qui fait tenir ces parcours. D’où la remarque clé : le tore lui- même n’est pas borroméen , ce qui est borroméen, ce sont les traits inscrits à sa surface. On passe ainsi du fantasme d’une “bonne image” à la matérialité d’un support d’écriture : ce qui compte, ce sont les passages (dessus/dessous), leur ordre et leurs effets de tenue.
Avec Soury, la séance précise alors une opération : le retournement du tore, selon deux façons. L’intérêt n’est pas de multiplier des figures, mais de montrer qu’un même support peut changer d’allure sans changer de structure ,
l’axe devenant âme, l’intérieur passant dehors, etc. Cliniquement : un symptôme peut varier d’apparence, tout en gardant la logique d’attache qui le fait tenir. Le praticien cherchera donc le bon retournement , l’opération minimale qui déplace la tenue, plutôt qu’un surplus d’explications.
À retenir:
• Le séminaire dé-naturalise l’évidence : on cherche en écrivant des essais contrôlables.
• L’écrit prime l’image : les traits inscrits sur la surface font la loi des liens ; le support (tore) accueille mais n’“explique” rien par lui-même.
• La clinique vise des opérations (retournements, passages) qui transforment la tenue sans fantasmer de totalité nouvelle.
Leçon 9 du 21 Mars 1978 (Pierre Soury )
« Ιl y a quelque chose qui me soucie particulièrement, c’est le rapport entre ce qu’on peut appeler toricité et le trouage.
Ιl semble - aux dires de SOURY - qu’il n’y ait pas de rapports entre le trouage et la toricité.
Pour moi je ne peux pas dire que je ne voie pas de rapports, mais probablement que je me fais une idée confuse de ce qu’on peut appeler un tore. »
« C’est un trouage qui est artificiel, je veux dire que c’est un tore couvert d’un tricotage qui est plus nourri que celui simple, c’est-à- dire celui qui est… et c’est bien là la difficulté
…celui qui est tracé comme tricot sur le tore. »
« Je ne vous ai pas dissimulé ce que ceci comporte : le fait que ce soit tracé sur le tore est tout à fait de nature à ce que ça ne puisse pas… ce que je désigne « tracé »
…que ça ne puisse pas passer pour un tricot. »
Lacan met le doigt sur un point de méthode : distinguer la toricité (la structure du tore comme surface trouée) d’un trouage qu’on dessine ou tricote dessus. Autrement dit, ne pas confondre le support (ce qui fait que « ça tient » en tant que tore) et les parcours qu’on y inscrit (traits, passages, « tricotage »). D’où sa réserve : un tracé sur la surface peut ressembler à un tricot, mais n’est pas un tricot — la figure séduisante de l’image n’équivaut pas à l’opération réelle qui noue ou dénoue.
Cliniquement, le repère est précieux. Le symptôme peut se donner comme un « tissu » d’énoncés, de raisons, d’images , un tracé riche et convaincant ; cela ne prouve pas que le nouage qui le supporte ait changé. De même, on peut « trouer » imaginairement à la surface (ajouter des récits, des explications), sans toucher à la toricité effective — c’est-à- dire à la façon dont le sujet est tenu par ses bords (réel, symbolique, imaginaire). L’analyste visera donc les opérations qui modifient le support (ordre des passages, coupures justes), plutôt qu’un embellissement du tracé.
Enfin, la franchise de Lacan — « je me fais une idée confuse de ce qu’on peut appeler un tore » — n’est pas faiblesse, mais discipline : rappeler que l’outil topologique n’a de valeur que référé à la clinique, et que la tentation de « croire
voir » (confondre tricot et tracé) est constante. Notre fil de travail s’en trouve affermi : séparer l’apparence figurative de l’opération structurale, afin de viser là où ça tient — ou lâche — pour de bon.
Leçon 10 du 11 Avril 1978
« J’ai énoncé… en le mettant au présent
… qu’il n’y a pas de rapport sexuel.
C’est le fondement de la psychanalyse.
Tout au moins me suis-je permis de le dire. »
Appui textuel complémentaire
« Il n’y a pas de rapport sexuel, sauf pour les générations voisines, à savoir les parents d’une part, les enfants de l’autre. C’est à quoi pare… je parle au rapport sexuel … c’est à quoi pare l’interdit de l’inceste. […] J’ai commencé […] à faire… pour symboliser cette sexualité… une bande de Mœbius. Je voudrais maintenant corriger cette bande, je veux dire par là la tripler. »
Lacan reprend ici l’énoncé central de son enseignement en le posant au présent : ce n’est pas une vérité d’hier, ni une formule mémorielle, mais la condition actuelle de l’expérience analytique. Dire « il n’y a pas de rapport sexuel» ne signifie pas que les corps ne s’accouplent pas ; cela dit que la relation symbolisable, écrivable, entre les positions sexuées, n’existe pas comme loi commune qui s’énonce sans reste. Autrement dit : aucun signifiant ne vient faire
accord universel entre « homme » et « femme » ; il n’y a que des montages singuliers de jouissance et de parole.
D’où la précision immédiate : l’interdit de l’inceste ne vient pas de la nature, il pare (comme un pare-feu) l’impossible du « rapport » en institutionnalisant une limite. En mettant une barrière entre « générations voisines », la culture organise l’impossible et le détourne ; elle transforme un réel de non-rapport en règle de parenté. L’interdit est un dispositif symbolique pour bordurer l’impossible, non sa cause.
Sur le tableau, le recours à la bande de Mœbius triplée affine ce point. Une bande de Mœbius ordinaire figure déjà une surface dont l’endroit et l’envers se confondent ; cela aide à penser qu’on ne peut pas stabiliser deux faces complémentaires (un « il » et un « elle ») qui s’ajusteraient terme à terme. Tripler la bande revient à montrer que ce passage continu d’une face à l’autre se répète et se complexifie : on croit changer de registre, et l’on revient toujours au même pli. C’est une écriture topologique de la non-coïncidence : il y a de la rencontre, de la jouissance, des nœuds ; mais pas de proportion commune qui se note comme une relation binaire simple.
Enfin, l’insistance de Lacan — « c’est le fondement de la psychanalyse » — fixe l’éthique du praticien. L’analyste ne promet pas un « rapport » pacifié ; il écoute comment chaque sujet bricole avec le trou du rapport, avec ses symptômes, fantasmes, adresses à l’Autre, et avec les pare- chocs symboliques (loi, parenté, discours) qui tentent d’en border l’impossible. Ici, le réel visé n’est pas l’objet qu’on atteint, mais l’impossible qu’on contourne ; la clinique se mesure à la façon dont un sujet trouve — parfois invente — sa façon de nouer ce qui ne s’écrit pas.
Leçon 11 du 18 Avril 1978 (Jean-Claude Terasson )
« Je vous signale que ce que je vous ai dessiné la dernière fois, sous la forme de cette bande que j’ai faite du mieux que j’ai pu, si on la coupe en deux, le résultat… si on la coupe en deux comme ceci … le résultat est ce qu’on appelle un nœud à trois, c’est-à-dire quelque chose qui se présente comme ça : […] Ici : [1] c’est ce qu’on appelle une bande de Mœbius. »
« […] c’est-à-dire que ceci […] est réalisé communément par ce qu’on appelle le tore. »
Lacan poursuit le fil entamé : partir d’une opération très simple — couper une bande de Mœbius — pour faire sentir comment une écriture de surface (un ruban, une torsion) se convertit en lien (un nœud à trois). Autrement dit : on ne change pas la « matière » du discours, on touche à sa manière de passer (dessus/dessous, torsion/coupure), et de là se dégage une autre tenue. C’est tout l’enjeu clinique : un symptôme n’est pas d’abord un sens à interpréter, mais une façon dont ça tient — et qu’une opération minimale peut reconfigurer.
Le second temps consiste à porter ces parcours sur un support : le tore. Ici Lacan souligne que certaines figures (les « torsions ») se lisent mieux inscrites sur une surface : le tore n’« explique » rien par lui-même, mais il accueille des traits dont l’ordre de passage produit ou défait le lien. C’est un rappel de méthode : distinguer le support (sur quoi s’écrit) et l’opération (ce qui fait tenir). En clinique : ne pas confondre l’abondance du tracé (récits, justifications) avec la modification effective du nouage.
Cette séance didactique fixe trois repères utiles pour la conclusion du séminaire :
• L’acte porte sur l’écriture (couper/retourner), pas sur une « substance » psychologique.
• Le nouage se lit comme un ordre de passages ; changer l’ordre change la tenue.
• Le tore est un support de lecture : il oblige à vérifier concrètement ce qui passe où, au lieu d’ajouter du sens.
« Je vous prie, à cette occasion de le vérifier, et vous verrez que la torsion, la torsion complète dont il s’agit est exactement équivalente à ce que Jean-Claude TERRASSON appelle une torsion, une torsion complète. »
Lacan demande qu’on vérifie par l’opération — pas par l’opinion — qu’un même montage peut changer d’allure tout en gardant la même structure. Autrement dit : que l’on dessine la torsion « ici » (sur la surface) ou qu’on la « transporte » sur le tore, on obtient la même opération. C’est une leçon de méthode pour la clinique : ne pas se laisser hypnotiser par la figure ou le récit, mais repérer l’invariant opératoire. Un symptôme peut varier d’apparence ; la question n’est pas « ce que ça veut dire » en plus, mais ce qui se passe, où ça coupe, où ça passe, où ça tient. Ici, «torsion complète » = même acte, quelle que soit sa présentation : c’est ce niveau d’équivalence structurale que l’analyste vise quand il ponctue, déplace, ou coupe.
« Donc ceci équivaut à deux torsions. »
Dans la dynamique de cette séance, Lacan veut faire sentir qu’une même opération d’écriture peut se présenter sous des allures différentes, sans changer de nature. Quand il conclut que « ceci équivaut à deux torsions », il ne commente pas une jolie figure : il déclare une identité opératoire. Autrement dit, si l’on suit l’ordre exact des
passages (dessus/dessous, retournement, recoupe) qu’il vient de montrer — d’abord sur la bande de Möbius et le « nœud à trois » obtenu par la coupure, ensuite sur le tore qui sert de support —, ce qu’on prendrait pour une seule torsion se compte, en vérité, comme deux. L’allure trompe, l’opération décide. C’est ce renversement de perspective qui importe pour l’analyse : ne pas confondre l’aspect d’un phénomène avec sa logique de production. L’intervention analytique juge au niveau de l’invariant (ici : le nombre effectif de torsions), pas au niveau du « ça a l’air de » (une torsion apparente).
Pourquoi cette insistance ? Parce que, depuis le début de la leçon, Lacan passe d’un ruban à une surface et de la surface au support torique pour forcer la lecture à quitter l’illusion figurative. Sur la bande de Möbius, une coupure correctement exécutée ne « raconte » pas un sens ; elle produit un « nœud à trois » (réorganisation stricte des passages) : la figure change d’allure, la structure du passage se calcule. Transportée sur le tore, la même logique devient plus nette : l’on inscrit un parcours, on compte les torsions, on vérifie l’équivalence par l’opération plutôt que par l’œil. D’où la formule : ce tracé-ci, qui semblait n’être « qu’une » torsion, équivaut en fait à deux torsions quand on le rapporte à l’ordre des passages sur le support. Cette équivalence est démontrable : elle ne dépend ni de l’habileté du dessin ni d’un commentaire ingénieux, mais d’un calcul des traversées.
La traduction clinique est immédiate. Un symptôme « change » souvent d’aspect : il se déplace, se masque, se sublime, se plaint autrement. On croirait qu’il n’y a « qu’une» petite torsion nouvelle (un détail, un rêve, un lapsus), alors que, ramené à la manière dont ça passe dans le discours — qui parle, à qui, où ça coupe, où ça se recolle —, la même opération équivaut à un double tour : répétition et transformation s’y nouent ensemble. Dire « deux torsions
» ne signifie pas « plus de gravité » ; cela signifie autre bilan d’écriture : on n’est pas dans l’ajout de sens, on est dans la recomposition du montage. Une intervention analytique « minuscule » (une équivoque, une ponctuation, un silence) peut, en vérité, compter pour deux tours dans la tenue d’un cas — précisément parce qu’elle touche la série des passages qui, d’ordinaire, se refait à l’identique sous des habits différents. Voilà pourquoi Lacan nous éloigne du commentaire psychologisant : compter les opérations (comme on compte ici les torsions) vaut mieux que décrire les formes.
Reste l’enjeu éthique : si une même présentation peut « valoir » deux torsions, l’analyste doit se méfier du regard et tenir la barre du vérifiable. Toute la séance réclame qu’on vérifie par l’acte l’équivalence des transformations : on coupe la bande, on la met à plat, on porte le tracé sur le tore, et l’on montre que la prétendue « unicité » s’évalue autrement dès qu’on suit la chaîne des passages — d’où l’égalité opératoire « une apparence = deux torsions ». Transposée à la cure : on ne juge pas à l’impression (le cas « va mieux », « dit autrement ») ; on juge à ce que l’intervention recompte dans le trajet du dire (où ça passe, dans quel sens, avec quels effets de tenue). À ce niveau, l’énoncé de Lacan n’est pas un détail technique : c’est un principe de lecture du symptôme et de l’acte — équivalence par opération plutôt que ressemblance par image.
Voici la chaîne opératoire complète du 18 avril 1978, de la coupure de la bande au nœud à trois, puis portage sur le tore, jusqu’au constat « deux torsions ».
1) De la bande de Mœbius coupée → au nœud à trois
« …ce que je vous ai dessiné la dernière fois, sous la forme de cette bande que j’ai faite du mieux que j’ai pu, si on la coupe en deux, le résultat… si on la coupe en deux comme ceci … le résultat est ce
qu’on appelle un nœud à trois, c’est-à-dire quelque chose qui se présente comme ça : […] Ici : [1] c’est ce qu’on appelle une bande de Mœbius.»
Le point de départ est opératoire : on prend une bande de Mœbius, et on la coupe en deux dans le sens de la longueur. Le résultat n’est pas une simple duplication : c’est un nœud à trois (le « fil à trois » que Lacan rappelait la semaine précédente en parlant de la mise à plat). La démonstration est volontairement physique — on obtient un enchaînement déterminé d’« au-dessus/au-dessous » qui fait nœud. L’essentiel ici : une coupure bien exécutée produit une structure de lien ; on ne commente pas un sens, on fabrique un état de liaisons.
2) Identifier une « torsion » sur la bande
« Ça c’est une figure à une seule torsion, elle est équivalente à la figure suivante — c’est pas commode — […] c’est-à-dire que ceci […] est réalisé communément par ce qu’on appelle le tore. »
Lacan isole d’abord une configuration “à une seule torsion” sur la bande (il distingue aussi les « demi-torsions »), puis annonce que cette même écriture peut être portée (littéralement réalisée) sur un tore. Autrement dit, on transporte le parcours de la bande vers un support de surface (le tore) où l’ordre des passages (dessus/dessous, autour) devient plus contrôlable. Le geste méthodologique est décisif : même opération, autre support — on ne change pas de structure, on gagne en lisibilité.
3) Portage sur le tore : que devient la « torsion » ?
« Si sur un tore vous dessinez quelque chose qui coupe, […] qui revient “en avant” et qui repasse “derrière le tore”, ce que vous obtenez […] redouble le nœud qui s’entoure autour du tore. »
Une fois inscrit sur le tore, le même parcours se calcule par ses passages « derrière/devant » et par ses tours autour de deux repères (axe/âme, que Lacan nomme sur le tableau cette année-là). Le point clef est double :
• d’abord, ce qu’est une “torsion complète” ne dépend pas de l’apparence du dessin, mais du comptage précis des traversées ;
• ensuite, le tracé obtenu redouble le nœud autour du tore : le portage rend visible que l’opération équivaut non pas à un, mais à deux tours (deux « torsions ») une fois ramenée à l’ordre de passage effectif.
Le support torique n’explique rien par magie ; il contraint à vérifier l’invariant opératoire : qu’est-ce qui passe où, et combien de fois ?
4) Conclusion de la chaîne : « deux torsions »
« Donc ceci équivaut à deux torsions. […] Ici une torsion […] et là deux torsions. »
La conclusion est arithmétique au sens strict: même opération suivie pas à pas, même structure, mais comptage différent une fois le trajet porté et lu sur le tore. Ce que l’œil croyait n’être qu’une « seule torsion » se révèle — par l’ordre des passages explicités — équivaloir à deux. Voilà le « voir» que Lacan exige : vérifier par l’acte (la coupure, le portage, le tracé) et par le comptage (tours/passages), plutôt que de se fier à la figure.
Fil de méthode (ce que la leçon enseigne pour la suite)
1. La coupure produit une structure : la bande coupée donne un nœud à trois — un effet de lien, pas un commentaire de plus.
2. Porter le tracé sur le tore : même opération, support différent pour compter (derrière/devant, autour de l’axe) ce qui fait la torsion.
3. Conclure par équivalence opératoire : « donc» = constat d’invariant ; deux torsions est un résultat de lecture réglée, non une opinion.
Leçon 12 du 09 Mai 1978
« Les choses peuvent légitimement être dites « savoir comment se comporter ».
C’est nous qui découvrons comment elles font.
Le tournant est qu’il faille que nous les imaginions.
Ça n’est pas toujours facile, car il y faut quelques précautions oratoires, c’est-à-dire parlées. »
« Ainsi c’est la coupure qui réalise le nœud à trois sur un tore.
Pour compléter cette coupure il faut, si je puis dire l’étaler, c’est-à-dire la redoubler de façon à faire une bande. »
« Il faut la redoubler, grâce à quoi la figure de la bande apparaît, qui - elle - donne support, c’est-à-dire étoffe au nœud à trois.»
« C’est certainement pour cela que j’ai énoncé cette absurdité qu’il était impossible d’établir un nœud sur un tore… ce que LAGARRIGUE a relevé légitimement … car la coupure ne suffit pas à faire le nœud, il y faut la bande dont vous savez comment on la produit : en redoublant la coupure, un peu à droite, un peu à gauche, bref en la redoublant. »