Séminaires de Jacques Lacan — Tome I

Le Moi dans la theorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse

1954-1955 « Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse »

Séance du 17 novembre 1954

« C’est pour cela qu’avant de commencer notre propos, qui est celui de cette année, Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, et la question de ce qu’est le moi, de ce que ça veut dire que le moi, ça nous entraînerait très loin, si vous voulez bien, nous allons en partir de ce très loin, et puis nous irons vers ce qui est le centre. »

Introduction du propos

Lacan inaugure son séminaire en insistant sur l’ampleur de la tâche : parler du moi, c’est immédiatement s’aventurer sur un terrain vaste, où se mêlent philosophie, psychologie et psychanalyse. Le moi n’est pas une notion simple, il engage une série de déplacements conceptuels qui exigent de « partir de loin », pour mieux cerner son statut véritable.

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » Concept central : le moi comme problème

Loin d’être une évidence, le moi est pour Lacan une énigme. Ce séminaire aura pour objet de démontrer que le moi, tel que la psychanalyse le rencontre, n’est pas la même chose que le sujet du cogito cartésien, ni que l’ego de la psychologie. Ce moi est pris dans des illusions, construit dans l’imaginaire, et pourtant incontournable comme obstacle et comme support de l’expérience analytique.

Références et résonances philosophiques

Lacan évoque en ouverture la fonction du dialogue platonicien, pour montrer que la vérité ne se livre pas dans une définition immédiate, mais dans un cheminement. De la même manière, définir le moi exige de passer par des détours, des perspectives multiples. Ce renvoi à Platon souligne aussi que la psychanalyse, loin d’être une technique empirique, s’inscrit dans une longue tradition de pensée sur le sujet, ses illusions et sa quête de vérité.

Conséquences cliniques et éthiques

Dès cette première leçon, Lacan prévient : l’analyste doit résister à la tentation d’aller « droit au but », de se contenter d’une définition pratique du moi. Ce détour, ce « partir de loin », est éthique : il signifie que l’analyse n’est pas une pédagogie de l’adaptation, mais une traversée des illusions du moi. Le travail sur le moi doit ouvrir au sujet une autre dimension, celle du désir et de l’inconscient, que l’ego tend toujours à masquer.

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » Séance du 1er décembre 1954
« Vous avez dû vous apercevoir, ne serait-ce qu’à la façon dont je les conduis, que ces séances ne doivent pas être considérées comme quelque chose d’analogue aux séances de communication dites “scientifiques”. »

Contexte : une mise en garde méthodologique

Dès le début de cette séance, Lacan insiste sur la différence fondamentale entre son séminaire et une réunion scientifique classique. Il rappelle à son auditoire que ce lieu n’est pas un espace de communication de savoirs déjà établis, mais un lieu de travail où se joue quelque chose de l’ordre de l’expérience de parole.

Concept central : l’écart d’avec la science positive

Lacan établit une distinction nette : l’analyse ne peut pas être comprise dans les termes de la science expérimentale, car elle n’a pas pour objet la transmission d’informations objectives. Le séminaire, à l’image de l’expérience analytique, doit rester un lieu où le discours circule, où le sujet se risque dans une prise de parole qui engage sa position, et non pas une exposition neutre de résultats.

Références et résonances

Par cette remarque, Lacan s’inscrit dans une longue tradition critique vis-à-vis du positivisme. Comme Freud avant lui, il refuse de réduire la psychanalyse à

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » une science de laboratoire. On pourrait rapprocher cette position de celle de Dilthey ou même de Heidegger, qui rappellent que l’existence humaine n’est pas réductible à une donnée mesurable. Lacan inscrit donc la psychanalyse dans une autre épistémologie : celle qui reconnaît la primauté du langage et du discours sur la donnée brute.

Conséquences cliniques et éthiques

Cette mise au point n’est pas seulement théorique : elle engage une éthique. Elle signifie que dans la pratique analytique, l’analyste ne doit pas se comporter comme un savant qui observerait un objet, mais comme celui qui soutient un cadre où la parole prend sens. De même, les élèves du séminaire ne doivent pas chercher à « briller » mais à se laisser déplacer par ce qui se dit. Il s’agit moins d’un apprentissage académique que d’une expérience transformante.

Séance du 1 décembre 1954

« Vous avez dû vous apercevoir, ne serait-ce qu’à la façon dont je les conduis, que ces séances ne doivent pas être considérées comme quelque chose d’analogue aux séances de communication dites “scientifiques”. »

Contexte : une mise en garde méthodologique

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » Dès le début de cette séance, Lacan insiste sur la différence fondamentale entre son séminaire et une réunion scientifique classique. Il rappelle à son auditoire que ce lieu n’est pas un espace de communication de savoirs déjà établis, mais un lieu de travail où se joue quelque chose de l’ordre de l’expérience de parole.

Concept central : l’écart d’avec la science positive

Lacan établit une distinction nette : l’analyse ne peut pas être comprise dans les termes de la science expérimentale, car elle n’a pas pour objet la transmission d’informations objectives. Le séminaire, à l’image de l’expérience analytique, doit rester un lieu où le discours circule, où le sujet se risque dans une prise de parole qui engage sa position, et non pas une exposition neutre de résultats.

Références et résonances

Par cette remarque, Lacan s’inscrit dans une longue tradition critique vis-à-vis du positivisme. Comme Freud avant lui, il refuse de réduire la psychanalyse à une science de laboratoire. On pourrait rapprocher cette position de celle de Dilthey ou même de Heidegger, qui rappellent que l’existence humaine n’est pas réductible à une donnée mesurable. Lacan inscrit donc la psychanalyse dans une autre épistémologie : celle qui reconnaît la primauté du langage et du discours sur la donnée brute.

Conséquences cliniques et éthiques

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » Cette mise au point n’est pas seulement théorique : elle engage une éthique. Elle signifie que dans la pratique analytique, l’analyste ne doit pas se comporter comme un savant qui observerait un objet, mais comme celui qui soutient un cadre où la parole prend sens. De même, les élèves du séminaire ne doivent pas chercher à « briller » mais à se laisser déplacer par ce qui se dit. Il s’agit moins d’un apprentissage académique que d’une expérience transformante.

Séance du 8 décembre 1954

« Les lois de cet enseignement ont en elles-mêmes quelque chose qui est un reflet de son sens. Qu’essayons-nous de faire ici ? Je ne prétends pas faire mieux que ne peut le faire la lecture des œuvres de FREUD, si vous vous y consacrez, et d’autre part je ne prétends pas la remplacer si vous ne vous y consacrez pas. »

Contexte : définir l’enseignement analytique

Lacan commence par une mise au point sur ce qu’il cherche à accomplir dans son séminaire. Il n’offre pas une « meilleure version » de Freud, ni une lecture qui se substituerait aux textes originaux. Il situe son travail comme une médiation, un espace de reprise et d’élucidation qui ne dispense jamais le psychanalyste en formation de son rapport direct à l’œuvre freudienne.

Concept central : l’enseignement comme expérience de parole

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » Cette remarque éclaire la fonction du séminaire : ce n’est pas un savoir constitué qui se transmet comme une vérité académique, mais un travail de parole, une élaboration en cours. L’enseignement lacanien se conçoit comme une expérience, analogue à l’analyse, où le sens ne peut surgir que dans l’écart entre le texte et sa reprise.

Références et résonances

On retrouve ici la proximité de Lacan avec une tradition philosophique qui distingue le savoir du sens. Comme chez Heidegger relisant Aristote, ou chez Hegel commentant les présocratiques, il ne s’agit pas de répéter, mais de faire résonner le texte pour en déployer les implications. De même, Lacan montre que Freud ne peut être compris que par une lecture répétée, interprétative, toujours relancée.

Conséquences cliniques et éthiques

Cliniquement, ce passage souligne que l’analyse elle- même ne peut se réduire à l’application de recettes techniques : elle exige une mise en jeu de la parole, une reprise singulière. Éthiquement, cela engage l’analyste à refuser la position de « maître du savoir », pour se situer comme celui qui transmet une ouverture vers Freud, et non une clôture dogmatique.

Séance du 15 décembre 1954

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » « Parce qu’à la vérité, ce que nous verrons – et verrons toujours – se reproduire, dans le plus serré du texte de FREUD, c’est quand même quelque chose qui n’est pas tout à fait l’adoration du veau d’or mais tout de même en quelque sorte quelque idolâtrie. Ce que j’essaie de faire ici c’est de vous en arracher une bonne fois pour toutes. »

Contexte : Freud au-delà de l’idolâtrie

Lacan avertit ses auditeurs : il ne s’agit pas de vouer à Freud un culte qui réduirait son œuvre à une série de dogmes intangibles. Certes, les textes freudiens exercent une fascination et une autorité, mais cette autorité ne doit jamais tourner à l’idolâtrie. L’enseignement de Lacan s’inscrit dès lors dans une exigence critique : lire Freud avec fidélité, mais sans servilité.

Concept central : Freud comme point de départ, non comme dogme

Lacan montre que la psychanalyse n’a pas besoin d’une religion nouvelle, mais d’une rigueur de lecture. Il reprend à son compte l’avertissement freudien lui- même : toujours revenir au texte, mais pour le travailler, le reprendre, en dégager la logique et les tensions. L’« idolâtrie » dont parle Lacan désigne ce risque constant de transformer Freud en oracle, alors que son œuvre appelle au contraire à une relance permanente de la pensée.

Références et résonances

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » En évoquant le « veau d’or », Lacan convoque une image biblique : celle du peuple qui, au lieu de se tourner vers l’invisible, se prosterne devant une idole visible. Ce parallèle donne une résonance théologique à son propos : faire de Freud un maître figé serait manquer l’esprit de la psychanalyse, qui est toujours un déplacement, un travail du désir et de la parole. Ce n’est pas l’icône de Freud qui importe, mais la dynamique qu’il a ouverte.

Conséquences cliniques et éthiques

Cette remarque engage directement la pratique analytique. Si l’analyste s’en tenait à appliquer mécaniquement des « recettes freudiennes », il se rendrait coupable d’idolâtrie théorique. L’éthique du psychanalyste est de ne jamais réduire la clinique à une doctrine fermée, mais de maintenir vivant l’écart entre le texte et son interprétation. C’est dans cet écart que peut surgir du nouveau, et que la psychanalyse se maintient comme pratique vivante.

Note sur la séance du 12 janvier 1955

Il convient de préciser que la leçon du 12 janvier 1955 ne figure pas dans les transcriptions disponibles du Séminaire II – Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse. Comme pour d’autres moments de l’enseignement de Lacan, certaines sténotypies sont lacunaires, en raison des conditions matérielles de l’époque : séances non enregistrées,

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » notes perdues, ou passages jugés trop fragmentaires pour être conservés dans les éditions ultérieures.

Cette absence ne doit pas être comprise comme un vide conceptuel, mais comme le témoignage de la dimension orale et contingente du séminaire. Lacan lui-même rappelait souvent que son enseignement n’était pas destiné à être lu comme un traité achevé, mais comme un travail en acte, lié à la présence, au rythme, et parfois aux accidents de la parole vivante.

Pour le chercheur et le lecteur, cette lacune a une valeur paradoxale : elle souligne que l’enseignement de Lacan ne se donne jamais tout entier, qu’il conserve dans sa transmission quelque chose de l’ordre de l’énigme. Cette opacité fait partie intégrante de son style : à l’impossibilité de tout saisir correspond aussi l’ouverture à l’interprétation, qui est au cœur même de la psychanalyse.

Séance du 19 janvier 1955

« Il s’aperçoit que le cerveau est une machine à rêver. »

Contexte : du corps-machine à la machine à rêver

Dans le fil de sa réflexion sur Freud et l’évolution des sciences, Lacan rappelle que Freud, héritier de la médecine du XIXᵉ siècle, a d’abord pensé le système nerveux comme un appareil physiologique cherchant l’équilibre. Mais en avançant dans son œuvre, Freud

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » rencontre une limite décisive : le rêve. À ce moment, le cerveau n’est plus seulement une mécanique régulatrice, mais un appareil producteur de représentations. C’est ce basculement qui conduit à L’interprétation des rêves, véritable tournant de la psychanalyse.

Concept central : la machine symbolique

Dire que le cerveau est une « machine à rêver », c’est souligner que la fonction la plus intime de l’appareil psychique est de produire du sens sous forme déguisée. Le rêve manifeste que l’humain n’est pas seulement un être de besoins, mais un être de désir, traversé par le langage. La machine biologique se révèle être une machine symbolique : ce qui se fabrique dans le rêve, ce sont des signifiants, des équivoques, des jeux de mots. Lacan insiste : l’inconscient se lit dans cette production spontanée, irréductible à la physiologie.

Références freudiennes

Lacan replace ainsi Freud dans un mouvement historique. Là où Hegel pensait la conscience et l’histoire, Freud introduit une rupture en montrant que la vérité du sujet passe par le rêve, c’est-à-dire par un appareil producteur de symboles. On retrouve ici une analogie avec les découvertes scientifiques de l’époque : le passage du mécanisme vitaliste à une pensée de l’énergie. Mais Freud dépasse la biologie : sa découverte est que le psychisme est structuré comme

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » un langage, qu’il est une « machine à écrire » des signifiants.

Conséquences cliniques et éthiques

Cliniquement, cette formule engage l’analyste à lire le rêve non comme un symptôme organique, mais comme un texte à déchiffrer. Éthiquement, elle rappelle que l’analyse n’est pas une médecine du cerveau, mais une interprétation des productions symboliques du sujet. Le rêve n’est pas un bruit parasite, il est l’accès même à la vérité inconsciente. L’analyste doit donc écouter la machine à rêver, non pour la corriger, mais pour accueillir son langage énigmatique et ouvrir le sujet à sa propre division.

Séance du 26 janvier 1955

« La fonction du regard, du regarder et de l’être regardé. Voilà une relation qui intéresse un organe, l’œil, pour l’appeler par son nom, qui a un objet électif, qui joue un rôle tout à fait structurant dans cette fonction qui est l’image spéculaire, l’image de l’autre en tant qu’elle est dans cette relation spéciale, élective, l’image du corps propre autour de laquelle se fait toute la structuration imaginaire du moi. »

Contexte : le regard comme organe structurant

Dans cette séance, Lacan introduit la fonction du regard comme élément décisif de la relation spéculaire. L’œil, loin d’être seulement un organe biologique,

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » devient le lieu où se noue une expérience fondamentale : se voir vu, et se constituer comme image dans l’Autre.

Concept central : le moi comme produit du spéculaire

Le moi n’est pas une donnée naturelle. Il se forme dans la médiation de l’image du corps, et cette image est toujours captée dans une relation : être vu et se voir dans le regard de l’autre. Le regard est donc la condition de possibilité de l’unité imaginaire, mais aussi de sa fragilité, car le moi est dépendant de ce reflet extérieur.

Résonances philosophiques et cliniques

On entend en arrière-plan le cogito cartésien : « je pense donc je suis » est ici déplacé vers un « je me vois donc je crois être ». Lacan rapproche ce mécanisme du stade du miroir, où l’enfant, à travers son image spéculaire, anticipe une maîtrise corporelle qui lui manque encore. Clinique de l’hystérie et de la psychose illustreront ce point : le regard est ce qui peut structurer, mais aussi ce qui peut aliéner, persécuter, captiver.

Conséquences éthiques

Pour l’analyste, cette élaboration signifie que le transfert n’est pas seulement une affaire de mots, mais aussi de regards. La manière dont l’analysant se sent vu, reconnu ou méconnu par l’analyste, fait partie intégrante du processus. L’éthique est de ne pas céder à l’illusion de ce miroir, mais d’en faire usage pour

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » ouvrir l’accès à ce qui excède le moi : le symbolique et le désir.

Séance du 2 février 1955

« Le stade du miroir n’est pas le mot magique et même il commence à chatouiller ce besoin de renouvellement qui n’est pas toujours le meilleur du point de vue progrès. Il faut savoir revenir sur les choses. Ce n’est pas tellement de le répéter qui est ennuyeux, c’est de mal s’en servir. »

Contexte : une mise au point sur le stade du miroir

Dans cette séance, Lacan revient sur le concept du stade du miroir, introduit dès 1936. Il répond à une remarque de Lefèvre-Pontalis qui soulignait l’abus possible de ce schéma. Lacan reconnaît ici le danger : le stade du miroir ne doit pas devenir une formule magique répétée mécaniquement, mais doit garder sa fonction d’éclairage précis sur la genèse du moi.

Concept central : l’usage et le mésusage d’un concept

Le stade du miroir est devenu une référence majeure de la pensée lacanienne. Mais Lacan insiste : un concept ne garde sa valeur que s’il est sans cesse réinterrogé. Le répéter n’est pas le problème ; le problème est de l’utiliser mal, c’est-à-dire en faire une clé universelle ou une explication totale. Le miroir doit rester un outil pour penser la constitution imaginaire du moi, non un slogan ou un dogme.

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » Résonances philosophiques et psychanalytiques

On entend en arrière-plan une critique plus large : celle de la pensée qui, par goût du neuf, abandonne trop vite ce qu’elle a acquis. Lacan prend ici une position classique mais rigoureuse : le progrès ne consiste pas à accumuler de nouveaux termes, mais à travailler patiemment les concepts existants. Cette exigence rappelle la méthode freudienne : Freud n’a cessé de relire ses propres concepts, de les nuancer, de les déplacer sans les abandonner.

Conséquences cliniques et éthiques

Dans la clinique, ce rappel est crucial : réduire l’enfant à son image spéculaire ou appliquer trop rapidement le schéma du miroir à des diagnostics (par exemple dans les psychoses infantiles) risque de masquer la complexité des structures. Éthiquement, Lacan demande à ses élèves de ne pas céder à la fascination du « concept-mot d’ordre », mais de soutenir le travail patient du concept. C’est une leçon de rigueur intellectuelle et de prudence clinique.

Séance du 9 février 1955

« C’est une loi fondamentale : apposer à toute saine critique… pour critiquer une œuvre, donc la comprendre, lui appliquer les principes mêmes qu’elle donne elle-même explicitement à sa construction, sa facture. »
« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » Contexte : méthode de lecture

Dans cette séance, Lacan prend appui sur Valabrega pour insister sur une règle de méthode : comprendre une œuvre suppose de partir de ses propres principes, de la logique interne qui la fonde. Il oppose ainsi une lecture véritable à une critique extérieure, qui se contente d’appliquer des catégories étrangères.

Concept central : la critique immanente

Lacan valorise une critique qui est immanente à l’œuvre. Comprendre Freud, ce n’est pas lui appliquer des grilles issues de la psychologie académique ou de la philosophie positiviste, mais lire ses textes à partir des concepts qu’ils déploient eux-mêmes : refoulement, pulsion, transfert. Autrement dit, Freud doit être interprété avec Freud, comme Spinoza avec Spinoza, ou Maïmonide avec Maïmonide.

Références et résonances

La méthode ici rappelée rejoint une longue tradition herméneutique : déjà Aristote lisait ses prédécesseurs en respectant leur lexique, Hegel s’attachait à déployer la logique interne des systèmes philosophiques, et plus près de Lacan, Heidegger insistait sur la nécessité de lire Aristote ou Kant à partir de leurs propres présupposés. Lacan inscrit Freud dans cette lignée : un auteur doit être compris par les règles qu’il énonce, et non par un surplomb étranger.

Conséquences cliniques et éthiques

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » Appliqué à la psychanalyse, ce principe est capital. Lire Freud avec Freud, c’est éviter de le réduire à une psychologie de l’ego ou à une biologie de l’instinct. Cela garantit que la pratique analytique reste fidèle à sa source : l’inconscient structuré comme un langage. Éthiquement, cela engage l’analyste à ne jamais céder à la facilité de l’adaptation aux normes de son époque, mais à maintenir l’orientation par les concepts freudiens eux-mêmes, relus et travaillés.

Séance du 16 février 1955

« Mais après tout nous n’avons fait toute cette élaboration… à propos de rêves, c’est-à-dire de choses à propos desquelles toutes les objections peuvent être élevées, y compris que ce rêve, après tout, n’est peut-être que le rêve d’un rêve, que nous rêvons que nous avons rêvé. »

Contexte : les limites de la Traumdeutung

Dans cette séance, Lacan commente le chapitre VII de L’Interprétation des rêves. Il insiste sur un point central : l’élaboration freudienne, aussi rigoureuse soit- elle, porte sur un matériau fragile, toujours contestable. Le rêve, objet premier de la psychanalyse, échappe en partie : il se dérobe, il s’oublie, et il peut même n’être que le souvenir d’avoir rêvé.

Concept central : le rêve comme texte à interpréter

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » Lacan souligne ici que Freud traite le rêve « comme un texte sacré ». Ce n’est pas son contenu phénoménal qui importe, mais sa structure signifiante. Même si l’on doute de sa réalité, même si l’on n’en garde qu’un fragment, il reste interprétable, car il fonctionne comme un message. Le rêve ne vaut pas par sa certitude empirique, mais par ce qu’il articule du désir inconscient.

Références et résonances

Cette idée résonne avec la tradition herméneutique : interpréter un texte sacré, ce n’est pas en vérifier l’authenticité historique, mais en dégager le sens caché. Freud, en plaçant le rêve sur ce plan, se situe aux antipodes de la psychologie descriptive. Lacan, en reprenant ce geste, met en évidence la dimension du langage, du « discours interrompu », qui traverse toute expérience onirique.

Conséquences cliniques et éthiques

Dans la pratique, cette perspective interdit de rabattre le rêve sur une donnée biologique ou psychologique immédiate. Le rêve n’est pas un fait de conscience à enregistrer, mais une construction signifiante à lire. Éthiquement, cela engage l’analyste à ne pas céder à l’illusion de la preuve empirique : le rêve vaut par sa logique interne, non par sa certitude d’existence. Même « rêver qu’on a rêvé » ouvre la voie à l’inconscient, car ce qui compte, c’est le désir qui s’y formule.

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » Séance du 23 février 1955
« Le premier sens sous lequel il apparaisse, qu’on peut appeler régression topique, le fait que le courant… ce qui s’opère dans l’appareil nerveux… peut et doit aller dans certains cas en sens contraire, c’est-à-dire non pas à la décharge, mais par rapport au système, à la mobilisation du système de souvenirs qui constitue le système inconscient. »

Contexte : Freud et la régression

Lacan reprend ici l’un des moments les plus délicats de la théorie freudienne : la notion de régression. À partir des schémas topiques proposés par Freud, il montre comment la dynamique psychique ne suit pas toujours un trajet « progrédient » allant des perceptions aux actes, mais peut opérer un retour en arrière, une circulation inverse.

Concept central : la régression topique

Ce que Lacan appelle ici « régression topique », c’est la possibilité, inscrite dans l’appareil psychique, que l’excitation ne se dirige pas vers la décharge motrice, mais retourne vers les systèmes mnésiques. Autrement dit, ce qui était destiné à l’action peut se replier sur la représentation, et donner lieu à l’image hallucinatoire du rêve. Le rêve se comprend alors non comme simple activité imaginative, mais comme effet d’un déplacement de l’énergie dans la structure de l’appareil psychique.

Références et résonances

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » Cette élaboration de Freud, reprise par Lacan, rappelle combien la topique freudienne est une construction conceptuelle et non une carte neurologique. La régression n’est pas un fait biologique, mais une hypothèse nécessaire pour penser l’hallucination du rêve. On pourrait rapprocher cette idée des paradoxes logiques que Lacan aime souligner : il faut supposer un mouvement à rebours dans l’appareil, précisément parce que son fonctionnement ne se réduit pas à un mécanisme linéaire.

Conséquences cliniques et éthiques

Cliniquement, cette théorie permet de comprendre la puissance des formations de l’inconscient : le rêve, mais aussi le symptôme ou le fantasme, résultent de cette régression vers les systèmes mnésiques. Éthiquement, elle invite l’analyste à respecter cette logique propre de l’inconscient, plutôt que de l’interpréter en termes de simple blocage ou d’échec. La régression, loin d’être un défaut, est la condition par laquelle le désir peut se figurer dans l’appareil psychique.

Séance du 2 mars 1955

« L’important est que le rêve, qui a culminé une première fois alors que l’ego était là, sur cette image horrifique, culmine la seconde fois, alors que quelque chose est là que nous ne pouvons pas identifier autrement que la parole… en tant que telle, en tant
« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » qu’on dit ce qui se dit, la rumeur universelle dans une formule écrite. »

Contexte : du corps à la parole

Dans cette séance, Lacan revient sur les deux moments du rêve d’Irma. Le premier est marqué par l’angoisse, par une confrontation brutale avec l’image du corps décomposé. Le second, au contraire, culmine dans l’émergence d’une parole : un texte écrit, énigmatique, qui se présente comme une formule sacrée. Cette articulation marque le passage de l’imaginaire à l’ordre symbolique.

Concept central : la fonction symbolique du rêve

Ce que Lacan souligne ici, c’est que le rêve ne s’arrête pas à l’horreur du corps. Il introduit un au-delà, celui de la parole. La « rumeur universelle » dont il parle, c’est le moment où le rêve ne se réduit plus à l’expérience individuelle, mais touche à la dimension de l’Autre, de l’inscription symbolique. Le rêve témoigne que le sujet est pris dans le langage, même quand il croit être seul dans son intimité.

Résonances philosophiques et psychanalytiques

La formule énigmatique inscrite dans le rêve évoque le Mané, Thecel, Phares biblique, l’écriture mystérieuse sur la muraille qui appelle une interprétation. Elle rappelle aussi la tradition mystique où le signe écrit vaut plus que l’expérience sensible. En rapprochant Freud de ces références, Lacan montre que le rêve, loin

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » d’être un simple scénario psychologique, est une scène d’écriture, une production signifiante.

Conséquences cliniques et éthiques

Pour l’analyste, cette lecture du rêve indique que le travail ne doit pas s’arrêter à la description imaginaire (le contenu manifeste, les images angoissantes), mais doit viser le point où le rêve s’inscrit comme texte. Éthiquement, cela implique de respecter le rêve comme message de l’inconscient, et non comme un matériel à réduire à l’histoire du sujet. Le rêve, en culminant dans la parole, révèle que l’inconscient est d’abord un discours.

Séance du 16 mars 1955

« Remarquez, la civilisation du Soudan, il ne l’a pas beaucoup mise en évidence. Il y a là quand même une histoire très complexe des sortes de mariage, d’influences, d’invasion, d’empires. »

Contexte : après la conférence de Griaule

Cette séance fait suite à l’intervention de l’ethnologue Marcel Griaule, invité à présenter ses recherches sur les Dogons et sur les cultures du Soudan. Lacan reprend la discussion en soulignant que la complexité des influences historiques, culturelles et religieuses ne peut pas être réduite à des formules simplistes. Ce détour ethnologique est pour lui une manière de rappeler

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » l’importance du registre symbolique dans toute société humaine.

Concept central : l’épaisseur symbolique des cultures

Lacan insiste sur le fait que ces peuples, même lorsqu’ils adoptent des éléments de l’Islam ou d’autres traditions, continuent de fonctionner dans un système symbolique propre. Le langage, les mythes, les rites demeurent actifs comme réseaux de signifiants qui structurent la vie collective. Cela illustre son idée fondamentale : l’humain est d’abord pris dans le symbolique, et aucune culture n’y échappe.

Références et résonances

En évoquant ces mariages, influences et empires, Lacan se situe dans une perspective anthropologique qui rappelle Lévi-Strauss : les structures de parenté et de langage sont au cœur des sociétés, plus que les données biologiques ou économiques. Cette discussion avec l’ethnologie ouvre aussi un parallèle avec la psychanalyse : le sujet, comme la culture, est traversé de strates symboliques qui s’entrelacent et se transforment.

Conséquences cliniques et éthiques

Pour la clinique, cette mise au point signifie que le psychanalyste doit toujours entendre la complexité symbolique du discours de l’analysant, sans le réduire à une causalité linéaire. Éthiquement, cela invite à respecter la richesse des systèmes symboliques, qu’ils

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » soient ceux d’une culture étrangère ou ceux de l’inconscient du sujet. L’analyste ne cherche pas à simplifier, mais à écouter l’entrelacs, à se laisser instruire par cette complexité.

Séance du 11 mai 1955

« La résistance c’est vous qui la provoquez… la résistance, au sens où vous entendez résistance, à savoir une résistance qui résiste, elle résiste parce que vous appuyez dessus, il s’agit de délivrer l’insistance qu’il y a dans le symptôme… c’est qu’en fin de compte il n’y a pas de résistance de la part du sujet. »

Contexte : la relecture de Freud sur la résistance

Lacan aborde ici la question cruciale de la résistance en psychanalyse. Alors que les analystes post-freudiens l’ont souvent pensée comme un obstacle interne du sujet, Lacan renverse la perspective : la résistance n’est pas une force du patient qui s’opposerait au travail, mais une construction introduite par l’analyste lorsqu’il veut forcer l’interprétation.

Concept central : de la résistance à l’insistance

Ce déplacement terminologique est capital. Plutôt que de parler de résistance, Lacan préfère parler d’insistance : le symptôme insiste, il persiste, et c’est à partir de cette répétition qu’il faut travailler. Le danger, c’est que l’analyste prenne cette insistance pour une résistance du patient et cherche à la vaincre. Or, c’est

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » précisément dans cette insistance que loge le désir inconscient : elle est à accueillir, à déchiffrer, non à briser.

Résonances philosophiques et psychanalytiques

Lacan retrouve ici une logique qu’il rapproche de la dialectique hégélienne : c’est toujours le regard extérieur qui projette l’idée d’un obstacle là où il n’y a qu’un processus en cours. De même, dans la psychanalyse, l’analyste risque de transformer en résistance ce qui n’est que la temporalité propre du sujet. Freud parlait déjà de la « compulsion de répétition » : Lacan lui donne un autre nom, l’insistance, pour souligner qu’il s’agit d’une logique interne du désir.

Conséquences cliniques et éthiques

La conséquence clinique est immense : au lieu de vouloir « vaincre » la résistance, l’analyste doit écouter l’insistance du symptôme. Cela transforme la pratique: il ne s’agit plus de forcer l’accès à un contenu caché, mais de respecter le rythme et la logique de ce qui se répète. Éthiquement, Lacan met en garde l’analyste contre son propre désir de maîtrise. La résistance qu’il croit rencontrer est souvent la sienne. La tâche de l’analyste est de se décaler, pour que l’insistance du symptôme ouvre la voie au dire du sujet.

Séance du 8 juin 1955

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » « Il s’agit de savoir si justement ce que nous a enseigné FREUD ne consiste pas très exactement, à l’opposé, à nous dire que l’analyse… doit consister très précisément en ceci… à la limite et d’une façon idéale… qu’il n’y ait absolument rien du tout ici, c’est-à-dire que le miroir ne soit pas… comme M. Un tel le dit… “vivant”, mais que le miroir soit. »

Contexte : le miroir et l’analyste

Pour conclure son année, Lacan insiste sur une idée forte : l’analyste ne doit pas se poser comme un « moi » face à l’analysant, mais comme un miroir vide. Le danger, c’est l’analyste qui introduit son propre imaginaire, son propre ego, dans la relation analytique. Freud nous apprend, dit Lacan, que l’analyse ne réussit que si l’analyste parvient à se tenir à l’écart de cette captation spéculaire.

Concept central : l’effacement du moi de l’analyste

Ce passage est une formulation radicale : l’analyste doit tendre vers une fonction de miroir vide. Le transfert ne doit pas se nourrir du moi de l’analyste, mais conduire le sujet à rencontrer sa propre vérité. Cette exigence rejoint l’idéal d’une neutralité technique, mais l’amplifie : il ne s’agit pas d’être simplement neutre, mais de se tenir comme pur support de l’Autre symbolique.

Références et résonances

Cette conception résonne avec la tradition philosophique : l’analyste comme miroir rappelle

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » Socrate, qui ne transmet pas un savoir mais fait accoucher l’âme. Mais Lacan radicalise encore : le miroir n’est pas « vivant », il n’a pas de moi qui renvoie une image embellie ou captatrice. On pourrait aussi rapprocher cela de la mystique négative : l’analyste, pour ouvrir l’accès au désir, doit se faire absent, pur vide.

Conséquences cliniques et éthiques

Cliniquement, cette orientation met en garde contre la tentation d’incarner pour l’analysant une figure de maître ou d’idéal. L’éthique lacanienne exige que l’analyste occupe une place d’effacement, permettant au sujet de découvrir que son désir se cause ailleurs que dans l’imaginaire de la relation duale. À la fin de l’analyse, ce n’est pas l’analyste qui compte, mais la parole que le sujet peut enfin assumer comme sienne.

Séance du 15 juin 1955

« Si vous la comprenez, c’est que vous êtes tout à fait naturellement en effet…Quand on vous montre une lettre à SÉNÈQUE, c’est naturellement vous qui l’avez écrite. La preuve : c’est vrai !

Ça va tout à fait dans le sens contraire de ce que vous indiquez, ce que vous apportez là comme exemple. »

Le renversement lacanien : comprendre, c’est déjà être « pris » par le langage.

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » Sous l’apparente boutade, Lacan opère un déplacement décisif. Comprendre un énoncé ne signifie pas le “posséder” au sens psychologique, mais être déjà saisi par l’instance du langage. On croit lire une lettre “étrangère”, et Lacan réplique : si tu la comprends, « c’est naturellement toi qui l’as écrite ». La formule n’énonce pas une confusion entre auteur et lecteur ; elle met en scène la capture symbolique : la compréhension atteste que le sujet est déjà inséré dans l’ordre du discours, là où se décide la vérité d’un énoncé, indépendamment de l’intention supposée d’un “moi” auteur.

Langage vs parole : la scène de la lettre à Sénèque

La réplique répond à l’intervention d’Octave Mannoni qui distingue “langage” (géométral, de personne) et “parole” (perspective, avec un “moi” comme point de fuite). Lacan, lui, montre par la fable de la lettre que la parole dite “propre” est toujours déjà redevable du langage : si la lettre se comprend, c’est que le sujet est pris dans un réseau de signifiants qui le précède. La “preuve” ironique — « La preuve : c’est vrai ! » — indique l’autonomie de la vérité signifiante : la validation ne tient pas à l’authentification biographique (qui parle ?), mais à la consistance symbolique (ce qui se dit, comme tel).

Éthique de la lecture analytique : au-delà de l’ego et de la psychologie de l’intention.

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » Cliniquement, cette pointe interdit de rabattre l’interprétation sur une herméneutique des intentions du moi. L’analyste ne cherche pas “qui” parle au sens psychologique, mais d’où ça parle : du lieu de l’Autre où se noue la lettre. La compréhension d’un dire (rêve, lapsus, mot d’esprit) engage le sujet au-delà de sa maîtrise ; le “c’est toi qui l’as écrit” nomme la responsabilité du sujet devant ce qui se formule de lui dans le langage — responsabilité sans souveraineté, où l’on répond de la lettre plus qu’on ne la signe.

Conséquences : la vérité comme effet de structure, non propriété du moi

La petite scène retourne la thèse spontanée d’une vérité indexée au propriétaire de la parole. La vérité se produit comme effet de structure — d’un réseau signifiant qui précède et excède le sujet. De là la position éthique de l’analyste : ne pas accréditer l’illusion d’un “miroir vivant” qui renverrait au moi sa propriété, mais soutenir la place où la lettre fait loi. C’est à cette condition que l’interprétation décolle de la psychologie et rejoint la logique de l’inconscient.

Séance du 22 juin 1955

« Je veux aujourd’hui vous parler de la psychanalyse et de la cybernétique. C’est tout au moins un sujet qui, dans cet ordre de rapprochement entre la psychanalyse et les diverses sciences
« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » humaines, m’a paru digne d’attention, et vous allez voir pourquoi. »

En introduisant cette conférence, Lacan place immédiatement la psychanalyse dans le champ plus vaste des sciences de son époque. Loin de se replier sur une clinique isolée, il confronte la découverte freudienne aux sciences nouvelles de l’information et de la communication. La cybernétique, avec sa théorie des circuits, du feed-back et des messages, n’est pas prise comme modèle à imiter, mais comme un miroir de ce que Freud avait déjà découvert : l’inconscient est structuré comme un langage, et non comme une énergie mystérieuse ou une force psychologique obscure.

Ce rapprochement avec la cybernétique permet de détacher l’inconscient du registre vitaliste ou énergétique. Lacan refuse d’« expliquer » l’inconscient en termes mécaniques ou machinistes, mais il se sert de la cybernétique comme d’un paradigme : elle témoigne de ce qu’un système peut être défini par des échanges de signes, par des lois de régulation, et non par une substance. Ainsi, elle conforte son propre retour à Freud : l’inconscient ne doit pas être pensé comme une réalité biologique, mais comme un système symbolique.

Cliniquement, cette perspective est capitale. Elle signifie que le symptôme doit être entendu comme un message, comme une lettre adressée dans un circuit, et non comme une simple manifestation organique ou

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » psychologique. L’analyste n’est pas celui qui « corrige » le fonctionnement du patient comme un technicien réparerait une machine, mais celui qui écoute le sens inscrit dans la répétition signifiante.

Enfin, sur le plan éthique, cette ouverture rappelle que la psychanalyse, même lorsqu’elle dialogue avec les sciences, doit garder son originalité : elle n’est pas une technique d’adaptation, mais une pratique qui met en jeu la vérité du sujet. La cybernétique n’est pas un modèle à suivre, mais une confirmation que la voie freudienne – celle du langage et du symbolique – est la seule qui respecte la logique propre de l’inconscient.

Séance du 29 juin 1955

« Ce que je vais vous dire là, d’abord, est en préambule, en marge du séminaire. Ce ne peut être qu’une parenthèse, car nous ne sommes pas là pour faire de l’exégèse. »

Un séminaire qui se clôt par une parenthèse, non par une conclusion

Cette entrée en matière est singulière : au lieu de clore son enseignement sur une synthèse doctrinale, Lacan situe d’emblée cette dernière séance « en marge ». Il ne s’agit pas de conclure, mais d’ouvrir une parenthèse, de marquer un déplacement. C’est une façon de signifier que l’enseignement ne se termine pas sur une totalité close, mais sur une béance, un reste. Le séminaire,

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » comme le discours de l’inconscient, ne se boucle pas par un point final mais laisse place à une ouverture.

La psychanalyse face aux Écritures

Lacan introduit ensuite une discussion à propos du verbum du premier verset de l’Évangile selon saint Jean (« Au commencement était le Verbe »). Un de ses auditeurs avait suggéré qu’il fallait entendre ici le dabar hébreu, mot polysémique qui désigne à la fois la parole et la chose. Lacan interroge cette suggestion, non pour faire œuvre d’exégète, mais pour montrer combien la question du langage traverse déjà les textes fondateurs. Le mot n’est pas transparent, il engage toujours une décision de lecture, une orientation symbolique.

De la clôture religieuse à l’ouverture analytique

La comparaison est éclairante : là où la théologie peut chercher à fixer le sens du mot originel (logos grec ou dabar hébreu), la psychanalyse s’oriente autrement. Elle ne cherche pas à garantir un sens premier, mais à écouter comment, pour un sujet, le mot fait trace, comment il se déploie dans le réseau signifiant. Lacan insiste sur le fait qu’il n’est pas là pour « faire de l’exégèse » : l’analyse n’a pas pour tâche de résoudre la question des origines, mais de se tenir à la logique de l’inconscient.

La fin comme ouverture éthique

Ce choix de conclure par une « parenthèse » n’est pas anodin. Il témoigne de la position éthique de Lacan :

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » refuser la tentation d’une conclusion totalisante, rappeler que la vérité de l’inconscient se dit toujours à demi-mot, et que l’enseignement analytique doit respecter cette incomplétude. Ainsi, le Séminaire II ne se clôt pas sur un dogme, mais sur une suspension, un appel à poursuivre le travail, à maintenir vivante la question du langage et du sujet.

* * *

Avec ce deuxième séminaire, Lacan engage son auditoire dans une véritable traversée des illusions du moi, pour en montrer l’inconsistance et l’aliénation constitutive. Loin d’être le socle de la subjectivité, le moi apparaît comme une fiction, une construction imaginaire qui se fonde dans le miroir et se soutient de l’illusion de cohérence. Ce qui définit le sujet n’est pas ce moi trompeur, mais bien la division produite par le langage, la marque de l’inconscient.

C’est en ce sens que Lacan peut affirmer le renversement fondateur de son enseignement : l’inconscient est le discours de l’Autre. Il ne s’agit plus d’un réservoir de représentations refoulées ni d’une profondeur à explorer, mais d’un réseau signifiant où le sujet est parlé avant même de parler. L’inconscient est ce lieu d’où part la parole qui échappe au contrôle du moi, cette parole autre qui insiste et qui, dans le

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » symptôme, dans le rêve, dans le lapsus, se manifeste comme vérité voilée.

En clinique, cela bouleverse l’orientation. L’interprétation n’a pas pour but de renforcer le moi ni d’adapter le sujet à une prétendue normalité, mais de fissurer les défenses imaginaires, de déloger le sujet de l’illusion de son unité, pour lui permettre d’entendre ce qui, en lui, est de l’ordre du désir inconscient. Ainsi se dessine une éthique de l’interprétation : ouvrir l’accès à l’inconscient, au lieu de reconduire le sujet vers l’assurance trompeuse de son identité.

Lacan démontre que le moi est un leurre, un effet d’image, et que toute clinique qui se fonde sur la recherche de son authenticité est condamnée à manquer la vérité du sujet. Dès lors, la tâche de l’analyste n’est pas de conforter ce moi, mais de se tenir dans une position d’effacement, de miroir vide, pour que l’inconscient puisse trouver à se dire. C’est là une exigence éthique fondamentale : ne pas céder à la tentation de la reconnaissance imaginaire, où l’analyste et l’analysant se prendraient mutuellement pour des consciences qui se comprennent, mais maintenir la place de l’Autre, seul lieu d’où peut surgir le discours inconscient.

Ce séminaire inaugure ainsi une orientation clinique où l’analyste doit se garder de confondre la résistance du moi avec l’insistance du désir. Le moi résiste, en effet, mais cette résistance n’est qu’un effet du rapport imaginaire. Ce qui compte, c’est l’insistance du

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » symptôme, qui dit autre chose, qui répète, qui revient, et que l’analyste doit accueillir non comme un obstacle mais comme la trace de l’inconscient à lire. La véritable éthique de la psychanalyse consiste à entendre cette insistance, à la respecter, et à en faire le levier de l’interprétation.

La conclusion du 8 juin 1955, où Lacan évoque la psychanalyse à la lumière de la cybernétique, vient donner une profondeur supplémentaire à ce renversement. Parler de circuits, de messages, d’information, ce n’est pas réduire l’inconscient à une machine, mais indiquer que le sujet est pris dans une structure symbolique qui le dépasse, comme un système de signifiants en circulation. La cybernétique, pour Lacan, fournit une métaphore moderne de ce que Freud avait découvert : le psychisme ne fonctionne pas comme une conscience libre et unifiée, mais comme un appareil traversé de chaînes, de détours, de retours, de coupures et de répétitions.

Ce séminaire se clôt sur une ouverture. Le moi, délogé de sa position centrale, laisse place à l’inconscient comme discours de l’Autre. La psychanalyse, purifiée de ses dérives adaptatives et psychologisantes, retrouve son tranchant freudien et s’inscrit dans une modernité théorique qui n’hésite pas à dialoguer avec l’anthropologie, la linguistique et même la cybernétique. L’analyste est appelé à se tenir à cette place paradoxale : non pas maître du savoir, non pas miroir vivant, mais lieu vide où l’Autre peut parler.

« Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » À partir de là, l’enseignement de Lacan entre dans une nouvelle phase. Le Séminaire III, consacré aux psychoses, prolongera ce geste en interrogeant la structure du sujet non plus seulement du point de vue de l’imaginaire et du symbolique, mais à partir de ce qui se dérobe, de ce qui échappe radicalement au moi : le réel de la forclusion. Ainsi, le chemin tracé dans ce Séminaire II prépare directement les avancées majeures de l’enseignement lacanien : une psychanalyse qui ne se fonde pas sur le moi, mais sur le signifiant, sur le langage, et sur le désir qui s’y inscrit comme manque.
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