L’acte psychanalytique
« La logique du fantasme »
Cliniquement, cela éclaire le rôle de l’analyste. Il ne détient pas un savoir total sur l’inconscient, mais il manipule des fragments, des signifiants épars, qui ne valent que dans la reprise du discours de l’analysant. L’inconscient se manifeste de la même manière : non comme une totalité cohérente, mais comme une série de restes, de « morceaux» qui doivent être interprétés.
Dans cette séance conclusive, Lacan situe ainsi sa propre œuvre dans la logique qu’il enseigne : le savoir est fragmentaire, épars, mais il mérite d’être repris. Cette humilité apparente est en réalité une affirmation forte : ce qui compte dans la psychanalyse, ce n’est pas la clôture d’une doctrine, mais l’expérience vivante du discours, où chaque sujet doit se confronter au manque de l’Autre et à l’impossible de la totalité.
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Il est rare qu’un séminaire de Lacan affiche avec autant de clarté la volonté de donner à la psychanalyse une écriture formelle, une logique qui la soustraie à toute tentation herméneutique illimitée. La logique du fantasme est de ce point de vue une année décisive : Lacan s’y efforce de cerner ce qui, dans le fantasme, ne relève pas d’un imaginaire de la scène, mais d’un montage structural, d’une écriture qui borde le réel du manque.
La formule désormais canonique S̷ ◊ a concentre ce geste. Elle n’est pas une image, encore moins un schéma psychologique, mais une véritable écriture logique. Elle signifie que le sujet barré (S), divisé par le langage, ne se soutient que d’un objet, l’objet petit a, qui vient border le trou laissé par l’Autre. Autrement dit, le fantasme n’est pas
« La logique du fantasme »
l’illusion du sujet, mais le montage qui soutient son désir face à l’impossible.
Dès l’ouverture, Lacan met en jeu un vocabulaire emprunté à la logique mathématique et à la topologie. Il convoque la théorie cantorienne des ensembles pour montrer qu’aucune collection ne peut se refermer sur elle-même sans qu’un « un en trop » en déborde. Cet excédent, qui échappe à l’ensemble mais qui fonde sa clôture, devient le modèle du rapport du sujet au langage : il ne se constitue que par ce qui lui manque. De même, l’Autre n’existe pas comme totalité close : il est barré (A̸). Le lieu du langage, loin d’offrir une garantie ultime, est marqué par une béance structurale. C’est ce manque de l’Autre qui appelle l’écriture du fantasme.
La logique, chez Lacan, n’est pas purement formelle : elle dialogue avec la clinique. Quand il illustre l’implication stoïcienne par un énoncé absurde – « Si Madame Unetelle a les cheveux jaunes, alors les triangles équilatéraux… » – il veut faire sentir que la validité logique ne dépend pas du sens, ni de la causalité. L’inconscient fonctionne sur ce modèle : ses enchaînements ne sont pas psychologiquement plausibles, mais ils obéissent à une nécessité signifiante. C’est pourquoi l’interprétation analytique ne vise pas à « retrouver une cause », mais à dégager la logique d’un montage.
Lacan explore alors les formes de la négation. À côté du « non » classique d’Aristote, il distingue le « mé » grec, la négation de la méconnaissance, et la Verneinung freudienne, qui réintroduit dans le discours ce qui avait été refoulé. Il convoque aussi les opérations involutives du groupe de Klein, pour montrer que certaines répétitions ramènent toujours au point de départ. Par là, il démontre que la logique de l’inconscient ne se laisse pas réduire à la contradiction aristotélicienne : elle fonctionne selon des
« La logique du fantasme »
modalités multiples de la négation, qui révèlent la vérité dans la forme même de son exclusion.
Le cœur de l’année reste cependant la confrontation avec le cogito. Là où Descartes posait l’« ergo sum » comme certitude, Lacan en démontre l’impossible. L’inconscient, dit-il, peut tout articuler, sauf « donc je suis ». De cette impossibilité naissent des déclinaisons paradoxales : « je pense et je ne suis pas », « je ne pense pas ou je suis ». En ouvrant le cogito à ces variations logiques, Lacan en révèle la vérité inconsciente : le sujet n’est pas fondé par une certitude d’être, mais par une division, une coupure qui le rend toujours autre que lui-même.
Cette logique abstraite trouve ses illustrations les plus concrètes dans des images provocantes. Lacan évoque, par exemple, la « petite merde » laissée par un cambrioleur comme carte de visite : ce reste insignifiant vaut plus que les objets volés, car il témoigne du passage. Ainsi de l’objet a : ce n’est pas l’objet de valeur, mais le reste, la scorie qui subsiste et qui, précisément parce qu’elle ne se réduit pas à l’usage ou au sens, soutient le désir.
On comprend alors que le fantasme, loin d’être une scène imaginaire, est une logique du reste. Le sujet, confronté à l’incomplétude de l’Autre (A̸), se soutient d’un excédent, d’un « un en trop » qui ne comble pas mais qui borde. Le fantasme est ce montage logique qui permet au sujet de vivre avec l’impossible, de soutenir son désir là où l’être ne peut jamais se dire.
Enfin, la conclusion du séminaire prend une tonalité plus personnelle. Lacan reconnaît que son enseignement circule sous forme de notes éparses, de « mémoires » qui trahissent autant qu’elles transmettent. Mais loin de s’en excuser, il en tire la conséquence logique : le savoir de la psychanalyse, comme le savoir de l’inconscient, est toujours fragmentaire,
« La logique du fantasme »
épars, jamais totalisable. Ce qui importe n’est pas la clôture d’une doctrine, mais l’expérience d’un discours vivant, ouvert aux reprises et aux transformations.
La logique du fantasme apparaît comme une année charnière. Lacan y noue les mathèmes, la logique, la linguistique et la clinique pour donner à la psychanalyse une architecture formelle, sans rien céder à la tentation de l’explication psychologique. Le fantasme, écrit S̷ ◊ a, se révèle non comme illusion mais comme écriture structurale, comme logique du reste qui borde le manque de l’Autre. C’est de cette rigueur nouvelle que se nourriront ses séminaires ultérieurs, en particulier L’acte psychanalytique et D’un Autre à l’autre.
1967 - 1968
« L'acte psychanalytique »
Séance du 15 novembre 1967
« Pour aujourd’hui donc, ayant marqué ce dont il s’agit, je veux repartir de la référence physiologisante pour vous montrer ce quelque chose qui peut-être va éclairer au maximum d’efficace ce que j’appelle l’acte psychanalytique. »
Dès cette première leçon, Lacan annonce la couleur : il ne s’agit pas seulement de prolonger son enseignement antérieur, mais d’introduire une nouvelle dimension, celle de l’acte psychanalytique. Ce n’est pas un hasard s’il le formule en termes de « référence physiologisante » : il entend situer l’acte non comme une abstraction théorique, mais comme une opération qui engage le corps, la jouissance, et qui doit être conçue dans son efficacité.
« L'acte psychanalytique »
Ce point est décisif. L’acte psychanalytique n’est pas un simple geste technique (comme interpréter un rêve ou pointer un lapsus), ni un événement ponctuel (comme une prise de conscience). Il est un moment de bascule qui engage la position du sujet dans l’analyse. L’année entière visera à cerner comment un analysant peut devenir analyste, et par quel passage, irréductible à la théorie comme à la pratique quotidienne, cela se joue.
Le concept central est ici celui d’acte. Contrairement à l’action (qui se mesure à ses effets observables), l’acte se définit comme rupture, comme événement qui transforme irréversiblement le sujet. En psychanalyse, cet acte ne peut pas être défini par l’intention consciente (comme on définirait une volonté), mais par la façon dont il inscrit une nouvelle position du sujet dans le champ du désir.
Lacan souligne que cet acte doit être pensé dans sa dimension logique, presque topologique : il ne s’agit pas d’un contenu, mais d’une structure de passage. L’acte psychanalytique doit donc être conçu comme un opérateur de subjectivation, qui modifie la place du sujet par rapport à l’Autre, au savoir et au désir.
Chez Freud, l’équivalent de ce problème apparaît dans la question de la fin de l’analyse : quand peut-on dire qu’un analysant est allé « au bout » ? Lacan reprend cette interrogation mais en la radicalisant : le passage d’analysant à analyste ne se fonde pas sur un savoir acquis, mais sur l’épreuve d’un acte.
Cliniquement, cette introduction annonce les enjeux pratiques : qu’est-ce qui distingue une analyse qui se
« L'acte psychanalytique »
termine d’un simple arrêt ? Comment comprendre la transmission de l’expérience analytique autrement que comme une accumulation de connaissances ? Lacan oriente son auditoire vers une logique de l’acte, qui déplace la question de la vérité et du savoir vers celle du franchissement subjectif.
Dans cette première séance, on entend déjà la tension qui parcourra tout le séminaire : l’acte psychanalytique doit être pensé à la fois dans sa rigueur logique et dans son efficacité clinique, comme l’opération qui marque un avant et un après pour le sujet. C’est de ce point de départ que Lacan déploiera son enseignement de l’année 1967–1968.
Séance du 22 novembre 1967
« Je ne peux pas dire que votre affluence cette année ne me pose pas de problème. »
Cette phrase, apparemment anodine, révèle beaucoup de l’économie du séminaire de Lacan. Dès l’ouverture de la deuxième leçon, il signale que le public venu l’écouter est trop nombreux, au point de constituer un « problème ». Ce n’est pas une simple remarque logistique. Derrière cette constatation se dessine une question plus fondamentale : à qui s’adresse un séminaire de psychanalyse, et comment la transmission peut-elle se faire sans se réduire à un effet de masse ?
Lacan souligne implicitement la tension entre la psychanalyse comme expérience intime et singulière —
« L'acte psychanalytique »
qui suppose un dispositif rigoureux, centré sur le transfert et le désir de l’analysant — et la psychanalyse comme enseignement public, qui suscite un attrait collectif. L’affluence signale à la fois la vitalité de son enseignement et le risque qu’il perde sa portée véritable si elle se dilue dans une audience trop vaste.
Cette remarque éclaire le paradoxe de l’« acte psychanalytique » : il ne s’agit pas d’un savoir destiné à l’édification de tous, mais d’un passage singulier qui engage le sujet dans son rapport au désir et à l’Autre. L’acte ne peut se concevoir qu’à partir de la position intime du sujet. Or, comment parler de cet acte devant un auditoire massif, sinon en risquant de le transformer en savoir généralisable, transmissible comme une doctrine ?
Cette entrée en matière renvoie directement à la fonction du séminaire : il ne s’agit pas pour Lacan de satisfaire la curiosité d’un public élargi, mais de maintenir vivante une adresse au sujet psychanalytique, même au sein d’un collectif. En évoquant « le problème » que lui pose l’affluence, il rappelle que la psychanalyse ne peut pas se confondre avec une pédagogie classique, et qu’il faudra sans cesse trouver un équilibre entre la nécessité de transmettre et l’impossibilité de réduire la psychanalyse à un enseignement de masse.
Cette remarque, sous une forme brève et presque ironique, nous introduit donc à l’enjeu central de cette année : comment dire quelque chose de l’acte psychanalytique, tout en tenant compte du fait que cet acte échappe, par sa nature même, à toute diffusion académique ou universitaire.
« L'acte psychanalytique »
« Je rappelle que cette formule je l’ai déjà avancée à propos du transfert, disant dans un temps déjà ancien et à un niveau de formulation encore approximative, que le transfert n’était autre que la mise en acte de l’inconscient. »
Ici, Lacan revient sur une formule qu’il avait avancée plusieurs années auparavant : « le transfert est la mise en acte de l’inconscient ». En reprenant cette proposition devant son auditoire, il en souligne le caractère encore approximatif, mais en même temps, il l’assume comme une piste essentielle pour introduire la réflexion de l’année sur l’acte psychanalytique.
Pourquoi est-ce important ? Parce que cela situe le transfert — moteur de toute cure — non pas comme un simple phénomène relationnel entre patient et analyste, mais comme un acte au sens strict, c’est-à-dire comme un franchissement où l’inconscient se déploie dans la scène analytique. Ce n’est donc pas seulement une « relation » ou un « climat affectif » (comme certains l’ont parfois réduit), mais une opération qui engage le sujet dans son rapport à l’Autre.
En parlant de « mise en acte », Lacan insiste sur l’idée que l’inconscient ne se réduit pas à un réservoir de contenus latents qui attendraient d’être interprétés : il se manifeste dans une actualisation, dans une dynamique. Le transfert est la scène privilégiée où cette mise en acte s’opère, et où le sujet éprouve, à travers le désir de l’Autre, la force agissante de son inconscient.
Cela éclaire aussi le lien intime entre transfert et acte psychanalytique : si le transfert est déjà un acte de l’inconscient, alors la question est de savoir quel est
« L'acte psychanalytique »
l’acte propre de l’analyste dans ce processus. L’année visera précisément à distinguer et articuler ces deux registres : d’une part, l’acte du sujet qui « met en acte » son inconscient dans le transfert ; d’autre part, l’acte spécifique de l’analyste, qui n’est pas de répondre par une action, mais d’occuper la place qui fait surgir cet acte.
Dès cette deuxième leçon, Lacan prépare le terrain pour ce qui deviendra l’un des enjeux majeurs du séminaire : penser l’acte analytique non comme une technique ou une intervention ponctuelle, mais comme une logique structurale qui engage à la fois l’analysant et l’analyste.
Séance du 29 novembre 1967
« Au début d’un article sur le contre-transfert publié en 1960, un bon psychanalyste auquel nous ferons une certaine place aujourd’hui, le Docteur Winnicott, écrit que le mot de contre- transfert doit être rapporté à son usage original et, à ce propos, pour l’opposer, fait état du mot self. »
Lacan commence sa troisième leçon en évoquant un texte de Winnicott sur le contre-transfert. Ce choix n’est pas anodin : il inscrit son propos dans un dialogue, parfois critique, avec les autres traditions analytiques, en particulier la psychanalyse britannique. Le contre- transfert est en effet un concept central qui, selon les écoles, oscille entre deux conceptions : d’un côté, la réponse affective de l’analyste face au patient ; de l’autre, une structure signifiante qui détermine la position même de l’analyste.
« L'acte psychanalytique »
En citant Winnicott, Lacan pointe une différence de perspective : là où Winnicott se réfère au self, notion qui ancre l’expérience du côté d’une intériorité psychologique, Lacan entend déplacer le débat vers le champ du langage et du signifiant. Ce n’est pas « le moi » ou un « soi » qui est en jeu, mais la structure du discours et la place que l’analyste y occupe.
Le recours à Winnicott sert donc de tremplin à Lacan : il reconnaît un intérêt à cette approche clinique, mais il en souligne aussi les limites, car elle reste prise dans une conception de la subjectivité centrée sur l’unité d’un self, alors que pour Lacan, le sujet est divisé, barré, produit du signifiant.
Cette introduction permet de poser une question cruciale pour le séminaire : quelle est la position de l’analyste face à ce qui se joue dans le transfert ? Si le contre-transfert, compris à la manière de Winnicott, risque de rabattre l’expérience sur la psychologie de l’analyste, Lacan veut au contraire montrer que la véritable éthique de l’analyste consiste à se tenir dans la place de l’Autre, sans s’y confondre, et à soutenir la structure du discours plutôt qu’à répondre par ses affects.
Ce détour par le contre-transfert ouvre donc le chemin vers la problématique de l’acte : l’analyste ne doit pas « agir » en fonction de ses propres résonances affectives, mais se tenir dans une position qui rend possible l’acte psychanalytique du sujet. C’est ainsi que Lacan précise son orientation : penser l’acte analytique non comme un agir de l’analyste, mais comme l’opération qui s’ouvre à partir de sa place dans le discours.
« L'acte psychanalytique »
Séance du 6 décembre 1967
« Le terme d’acte psychanalytique n’a pas de précédent, et c’est bien pourquoi je l’introduis, car il s’agit de cerner ce qui, dans l’expérience analytique, ne se réduit ni à une action, ni à une interprétation, mais à ce qui transforme le sujet dans sa position même. »
Avec cette formule, Lacan fixe un point de départ décisif : l’« acte psychanalytique » est une invention conceptuelle, sans précédent dans l’histoire de la psychanalyse. Ni Freud, ni ses successeurs n’ont désigné explicitement cette dimension sous ce terme. Lacan marque ici la spécificité de ce qu’il cherche à introduire : une opération propre, irréductible à la technique ou au maniement des interprétations.
La distinction est cruciale. L’action, au sens commun, implique un agent qui agit et un effet attendu ; l’interprétation, telle qu’on la comprend dans l’expérience analytique, consiste à isoler un signifiant, à déplacer une chaîne, à produire un effet de vérité. Mais l’acte psychanalytique n’est ni l’un ni l’autre : il désigne ce qui, dans le processus, modifie la place du sujet dans la structure. Autrement dit, il n’est pas réductible à un geste volontaire ou à un outil technique, mais correspond à une transformation structurelle.
Cette formulation nous oriente vers ce qui sera le fil conducteur du séminaire : comment penser la fin de l’analyse, le passage de l’analysant à l’analyste, autrement que comme un apprentissage ou une
« L'acte psychanalytique »
accumulation de savoir ? L’acte psychanalytique apparaît comme le point d’irréversibilité, celui où le sujet cesse d’être simplement l’objet du discours analytique pour occuper une nouvelle position.
En ce sens, la phrase de Lacan engage une réflexion à la fois logique, clinique et éthique. Logique, car il s’agit d’en cerner la structure formelle, en le distinguant de notions voisines. Clinique, car l’acte doit être reconnu dans l’expérience même de la cure, et non dans un idéal théorique. Éthique, enfin, car c’est la responsabilité de l’analyste qui se trouve engagée : soutenir les conditions de possibilité de cet acte, sans le forcer ni le simuler.
Dans cette séance, on comprend donc que le terme « acte psychanalytique » ne vise pas une innovation terminologique gratuite, mais l’introduction d’une catégorie indispensable pour penser ce qui se joue de plus essentiel dans l’analyse.
Séance du 10 janvier 1967
« Un acte, c’est lié à la détermination du commencement, et tout à fait spécialement là où il y a besoin d’en faire un, parce que, précisément, il n’y en a pas. »
Avec cette formulation, Lacan met en lumière ce qui distingue l’« acte » de toute autre modalité de l’agir. L’action, ordinairement, suppose un sujet qui décide et un projet qui s’exécute ; l’interprétation, quant à elle, se déploie dans l’espace du langage et de ses effets de sens. Mais l’acte, tel que Lacan l’entend, ne s’inscrit ni dans
« L'acte psychanalytique »
l’une ni dans l’autre de ces catégories. Il se caractérise par sa capacité à instituer un commencement là où rien ne l’appelait : il ne continue pas un processus déjà en cours, il inaugure.
Lacan illustre cette idée par l’exemple du calendrier : le passage à une « nouvelle année » ne correspond pas à une rupture dans le réel — le temps coule sans commencement assignable — mais à une décision signifiante. C’est la nomination, le marquage symbolique qui instaure un « début », et qui rend possible la saisie d’un cycle. De la même manière, l’acte psychanalytique introduit une coupure dans la continuité du vécu, il fait surgir une discontinuité qui change la position du sujet.
Ce point a une résonance directe avec Freud. Déjà, le fondateur de la psychanalyse avait remarqué que le symptôme ou l’acte manqué ne se comprennent pas dans la logique de la causalité linéaire. L’acte, au sens lacanien, radicalise ce trait : il institue un avant et un après dans la structure du sujet, sans que ce passage puisse être ramené à une simple décision volontaire.
Sur le plan clinique, cette définition éclaire la question de la fin de l’analyse. Ce n’est pas l’accumulation d’un savoir ni l’intégration de vérités interprétées qui la conclut, mais un acte : celui qui transforme irréversiblement la position du sujet face à son désir et à l’Autre. En ce sens, l’acte psychanalytique ne se programme pas, il advient comme événement de structure.
« L'acte psychanalytique »
Enfin, l’acte engage aussi une dimension éthique : il ne peut être réduit à une stratégie technique de l’analyste. Sa portée excède toujours celui qui l’accomplit, car il fonde une nouvelle place pour le sujet, dans une logique de commencement qui ne se mesure qu’après coup.
Autre citation du même jour :
« Mais pour l’année, et pour beaucoup d’autres choses et généralement ce qu’on appelle le réel, elle n’a pas de commencement assignable. Pourtant, il faut qu’elle en ait un à partir du moment où elle a été dénommée “année”, en raison du repérage signifiant de ce qu’on se trouve, pour une part de ce réel, définir comme cycle.»
Lacan s’arrête ici sur un exemple en apparence banal : l’« année ». Il en souligne le paradoxe : rien, dans le réel, ne permet de repérer un commencement propre, aucune brisure naturelle ne vient imposer qu’un jour, plutôt qu’un autre, inaugure une « nouvelle année ». Le réel est flux continu, sans rupture assignable. Pourtant, nous parlons d’« une année » comme si elle avait un début. Et, en effet, elle en a un — mais seulement du fait qu’elle a été nommée ainsi.
Lacan fait de ce détail un pivot conceptuel. C’est le signifiant qui institue la coupure, qui crée le commencement là où le réel ne l’offre pas. Autrement dit, la discontinuité ne vient pas de l’expérience sensible, mais du langage qui, en nommant, trace une frontière et inscrit une borne. Il n’y a de commencement que symbolique : il procède de la nomination, de l’acte de dire.
« L'acte psychanalytique »
Par ce détour, Lacan introduit une définition rigoureuse de l’acte psychanalytique. L’acte n’est pas un prolongement d’une causalité naturelle ni la résultante d’un processus linéaire. Il est ce qui, par l’intervention du signifiant, instaure un avant et un après. Comme l’année n’existe qu’à partir du moment où elle est dite, l’acte psychanalytique n’existe que comme coupure instituée par le discours, par une opération symbolique qui modifie irréversiblement la position du sujet.
Cette logique rejoint celle déjà présente chez Freud : le rêve, le symptôme ou l’acte manqué produisent une césure, une discontinuité dans la vie psychique. Ils font apparaître une « autre scène » qui échappe à la continuité du moi conscient. Lacan radicalise ce point en affirmant que l’acte — et plus encore l’acte psychanalytique — a pour essence d’introduire ce commencement ex nihilo, de faire advenir une discontinuité dans l’être du sujet.
Cette position dialogue avec les réflexions de Kierkegaard ou de Heidegger. Chez le premier, le « saut de la foi » est un acte qui ne prolonge rien, mais qui inaugure une existence nouvelle. Chez Heidegger, la décision anticipatrice engage l’être tout entier dans une autre modalité de son existence. Lacan transpose cette structure dans le champ du langage : l’acte est une coupure signifiante qui inaugure, non un destin métaphysique, mais une nouvelle position du sujet vis- à-vis du désir et de l’Autre.
Cliniquement, cette remarque éclaire la question de la fin de l’analyse. La cure n’aboutit pas simplement à un savoir accumulé ou à une amélioration symptomatique
« L'acte psychanalytique »
graduelle. Elle se conclut par un acte : celui qui transforme la place du sujet. L’analysant, en franchissant ce seuil, ne revient pas à son état antérieur. Il se trouve désormais situé autrement dans la structure, dans son rapport au signifiant, au désir, et c’est précisément ce passage qui ouvre la possibilité qu’il devienne analyste.
Lacan insiste donc sur la dimension éthique de l’acte. Si celui-ci instaure un commencement, il engage l’irréversible. On peut toujours revenir d’une action, corriger une interprétation, mais l’acte modifie le sujet à jamais. L’analyste n’a pas à « produire » cet acte, mais à soutenir les conditions où il peut advenir — comme la nomination « année » crée l’existence d’un cycle là où le réel n’offrait qu’un continuum.
En somme, par ce détour sur l’année et le calendrier, Lacan condense la logique du séminaire : l’acte psychanalytique est ce qui fonde un commencement symbolique, ce qui ouvre une coupure dans le flux du réel et transforme la position du sujet. L’exemple familier du temps qui « commence » par une convention de langage se révèle alors comme une métaphore décisive de l’acte : c’est par le dire, et par lui seul, qu’un nouveau commencement peut s’instituer.
Séance du 17 janvier 1968
« L’acte psychanalytique, si c’est un acte, et c’est bien de là que nous sommes dès l’année dernière partis, c’est quelque chose qui nous pose la question de l’articuler, de le dire, ce qui est légitime
« L'acte psychanalytique »
et même allant plus loin, ce qui implique de conséquence d’acte pour autant que l’acte est lui-même de sa propre dimension un dire. L’acte dit quelque chose. »
Lacan introduit ici une dimension essentielle et sans doute l’une des plus difficiles de sa pensée sur l’acte : l’acte n’est pas seulement un geste ou une opération, il est lui-même un dire. Autrement dit, il ne faut pas concevoir l’acte comme distinct du langage, mais comme inscrit dans la structure du signifiant.
Cette remarque déplace profondément notre compréhension. Dans la tradition philosophique, l’acte est souvent pensé comme une décision volontaire ou un événement de la volonté. Chez Freud, déjà, une autre voie s’ouvrait : l’acte manqué, le mot d’esprit, le symptôme — autant de manifestations où l’acte s’exprime dans le langage, mais en excédant la maîtrise du sujet. Lacan radicalise ce point : tout acte digne de ce nom est un dire, et c’est de ce dire qu’il tire sa portée irréversible.
L’acte psychanalytique ne peut être compris comme une simple « action » posée par l’analyste ou l’analysant. Il est une coupure signifiante, une énonciation qui modifie la place du sujet. Ce n’est pas l’intention qui définit l’acte, mais le fait qu’il introduit une transformation structurelle par le biais du langage. D’où cette formule saisissante : « L’acte dit quelque chose ».
Cette articulation entre acte et dire engage à nouveau la question de l’éthique. Car si l’acte dit, il porte un poids de vérité. Il engage le sujet au-delà de ses intentions conscientes, et le situe autrement dans le rapport à
« L'acte psychanalytique »
l’Autre. Ici, Lacan rejoint, tout en la déplaçant, la formule antique « agir selon sa conscience » : non pas agir en suivant une norme intérieure, mais assumer que l’acte est de l’ordre du dire, qu’il inscrit une vérité dans le langage, qu’il laisse une trace.
Cliniquement, cette définition éclaire la spécificité du passage de l’analysant à l’analyste. Ce passage ne résulte pas d’une accumulation de savoirs, mais d’un acte, c’est-à-dire d’un dire qui inaugure une nouvelle position. C’est ce que la procédure de la passe cherchera à cerner : non pas ce que l’analysant a appris, mais l’acte qui a transformé sa position subjective.
Dans cette leçon, Lacan inscrit l’acte psychanalytique dans la logique du langage : l’acte est un dire qui transforme. Par cette formule, il donne à l’acte psychanalytique une dignité particulière, en en faisant non pas un outil technique, mais un événement de discours, un événement de vérité.
Séance du 24 janvier 1968
« Il va y avoir aujourd’hui quelque chose d’un peu modifié dans notre pacte. »
« …je me pose la question de savoir à qui je m’adresse, et (d’) où ça parle. »
Dès l’attaque de cette séance, Lacan annonce un déplacement de dispositif : « quelque chose d’un peu modifié dans notre pacte ». La formule, brève, ouvre un champ d’adresse : un séminaire n’est pas une
« L'acte psychanalytique »
conférence neutre, mais un contrat, un échange réglé par la position de chacun — celui qui parle, ceux qui entendent, et l’Autre comme lieu où se tisse le discours. Sitôt l’annonce faite, Lacan enchaîne par la question que tout discours analytique doit tôt ou tard affronter : « à qui je m’adresse, et d’où ça parle ». Le double foyer de l’adresse et de l’énonciation concentre l’enjeu même de l’acte dans ce séminaire : un acte n’a de portée qu’à partir du lieu d’où il se dit, c’est-à-dire du dire qui l’institue.
On reconnaît ici la logique que nous avons déjà dégagée: l’acte est un dire qui introduit une coupure. Mais cette coupure n’est pas une rupture spectaculaire; elle s’éprouve d’abord comme une modification du pacte d’adresse. L’énonciation analytique, si elle veut se tenir au plus près de son objet — la division du sujet —, doit rendre manifeste que le discours ne flotte pas dans le vide ; il s’assure dans un lien, dans une scène d’adresse où la place de l’analyste n’est ni celle du maître ni celle de l’orateur, mais celle d’un agent du dire capable de soutenir une discontinuité dans le discours. D’où la pertinence du « pacte » : pacte avec l’auditoire, certes, mais surtout pacte avec la structure elle-même, c’est-à-dire avec ce lieu de l’Autre (A̸) qui commande que toute parole vienne d’un ailleurs qui la déborde.
Dire « à qui je m’adresse » n’est pas psychologiser l’écoute ; c’est topologiser l’énonciation : situer les bords, les faces, les torsions du discours où s’inscrit la voix de l’orateur. « D’où ça parle » : la tournure impersonnelle (« ça ») rappelle que la parole n’appartient pas au moi ; elle se décolle du sujet et relève du signifiant — ce « ça parle » où le sujet, comme
« L'acte psychanalytique »
dans la bande de Möbius, se retrouve de l’autre côté de ce qu’il croyait dire. La « modification du pacte » marque alors une opération de bord : réajuster le lieu du dire pour que puisse s’y produire, non pas une leçon de plus, mais une coupure effective dans la chaîne.
Cette mise en garde vaut éthique : si l’analyste cède sur l’adresse — s’il oublie « à qui » et « d’où » —, son discours glisse vers la pédagogie générale, vers la doctrine expositive, et perd la puissance de frayage qui singularise l’acte. La responsabilité analytique ne consiste pas à convaincre ni à édifier, mais à tenir la place exacte où un dire devient acte — c’est-à-dire où la parole ne s’ajoute pas au savoir mais ouvre un avant/après dans la position du sujet. En ce sens, la micro-inflection annoncée (« un peu modifié ») n’est pas un détail : c’est la condition de possibilité pour que la séance ne soit pas une « action » (au sens d’un faire mesurable), mais qu’elle institue le terrain d’un acte — ce qui ne se mesure pas à l’applaudimètre, mais à la coupure qu’elle rend possible dans le parcours de ceux qui l’entendent.
On voit alors comment ces deux phrases engagent tout le séminaire. L’acte psychanalytique n’est pas séparable de sa scène d’énonciation : il suppose un pacte d’adresse révisé, où l’orateur rappelle qu’il parle à des psychanalystes, non pour les rassurer par une maîtrise, mais pour déplacer la place d’où le discours se soutient. L’acte, ici, n’est pas un « plus » d’action ; il est une rectification d’orientation : un tour de vis sur le lieu du dire, qui suffit à faire passer la parole du registre de l’information à celui de l’événement.
« L'acte psychanalytique »
Dans cette séance, Lacan met en œuvre — en acte — ce qu’il théorise : l’événement de discours qu’est un séminaire analytique dépend d’un réglage fin de l’adresse. C’est de cette précision que naît l’efficacité propre de l’analytique : non d’enseigner davantage, mais de faire place à ce qui, dans la parole, peut basculer en acte.
Séance du 31 janvier 1968
« Ce que je vous propose, c’est donc que nous essayions aujourd’hui de voir si nous pouvons essayer cette formule de groupe de travail, en tentant de mettre en forme les questions, les difficultés que nous pose le séminaire. »
Cette séance du 31 janvier est atypique dans l’économie du Séminaire XV. Elle ne suit pas la forme habituelle d’une leçon de Lacan, mais se présente comme un séminaire fermé, confié à la parole de Charles Melman et destiné aux membres de l’École freudienne. L’enjeu n’est pas tant d’entendre une doctrine supplémentaire que de mettre en travail ce qui a déjà été avancé par Lacan.
La citation retenue condense ce déplacement : il ne s’agit plus seulement d’écouter, mais de transformer l’auditoire en groupe de travail, où l’on tente de « mettre en forme » les difficultés. Le geste est significatif : il marque l’effort de Lacan, en cette période, de faire entrer son enseignement dans une logique institutionnelle nouvelle, celle de la passe et de la responsabilisation des analystes. Le séminaire n’est pas
« L'acte psychanalytique »
un magistère où un maître dispense un savoir, mais un lieu où s’éprouve la capacité des analystes à soutenir par eux-mêmes l’élaboration théorique et clinique.
Sur le plan conceptuel, cette modalité expérimentale illustre un trait du discours de l’analyste : la place de l’agent n’est pas occupée par un signifiant-maître (S1) qui délivrerait des vérités, mais par l’objet a, qui fait travailler et déstabilise. La décision de Lacan de s’effacer partiellement ce jour-là, laissant Melman et les autres organiser le débat, manifeste cette logique en acte : il crée un espace où l’énonciation ne vient pas d’en haut, mais du travail collectif, traversé par la division et par le manque.
On comprend ainsi que cette séance, loin d’être secondaire, joue un rôle symbolique. Elle traduit dans le dispositif même du séminaire ce que Lacan cherche à formaliser : l’acte psychanalytique ne se réduit pas à une transmission de savoir, il engage un pacte de responsabilité où chacun est sommé de prendre la parole, d’articuler, de risquer sa propre position dans le discours.
En ce sens, le 31 janvier 1968 n’est pas une parenthèse: c’est une démonstration en acte de la mutation que Lacan impose à son enseignement. Par l’intermédiaire de Melman, il donne à voir que le séminaire analytique peut devenir lui-même une expérience de coupure et de redistribution des places, et non simplement un lieu de savoir.
« L'acte psychanalytique »
Séance du 7 février 1968
« Le statut de l’analyste n’est pas séparable de cette place impossible, celle de l’objet a, où il lui faut pourtant se tenir pour que quelque chose comme l’acte psychanalytique advienne. »
Lacan formule ici l’une des définitions les plus radicales de la fonction de l’analyste : elle consiste à occuper la place de l’objet a, c’est-à-dire la place même du manque, de la cause du désir. Ce n’est pas un rôle que l’on choisit ni une identité que l’on endosse, mais une position impossible, structurellement intenable, que seul l’acte permet de soutenir.
En situant ainsi l’analyste du côté de l’objet a, Lacan renverse la logique des autres discours. Dans le discours du maître, c’est le signifiant-maître (S1) qui occupe la position d’agent ; dans le discours de l’université, c’est le savoir (S2) ; dans le discours de l’hystérique, c’est le sujet barré (S̷ ). Mais dans le discours de l’analyste, c’est l’objet a, ce résidu du réel, ce reste qui cause le désir. L’acte psychanalytique ne peut donc se soutenir que de cette place paradoxale où l’analyste consent à s’effacer comme sujet, pour ne représenter que ce point de manque.
Cette « place impossible » est pourtant ce qui rend possible l’acte. Car c’est précisément de là que l’analyste suscite le dire de l’analysant, en laissant se déployer la chaîne signifiante sans la saturer d’un savoir préalable. L’analyste ne vient pas combler le manque, il en soutient la fonction, il le maintient ouvert. Ainsi, l’acte psychanalytique ne consiste pas en une interprétation brillante ni en une décision volontaire, mais dans la
« L'acte psychanalytique »
capacité à tenir ce lieu de vacillation qui force le sujet à produire un dire inédit.
Ce passage nous montre combien la fonction de l’analyste n’est pas réductible à une posture professionnelle ou à un statut social. Elle implique un dépouillement, une acceptation d’occuper le lieu de l’objet, de consentir à incarner, pour un temps, ce qui échappe au sujet et cause son désir. C’est là que s’éprouve la vérité de l’acte : dans ce déplacement où celui qui analyse accepte de ne pas être le maître, mais d’être, littéralement, la cause manquante qui permet à l’autre de parler.
Dans cette séance, Lacan éclaire donc une exigence éthique décisive : l’analyste n’est pas celui qui détient un savoir, mais celui qui, en se tenant dans cette place impossible, rend possible la transformation subjective de l’analysant. L’acte psychanalytique est inséparable de ce paradoxe : il suppose que l’analyste s’efface en tant que sujet pour devenir le support d’un vide.
Séance du 21 février 1968
« Il va paraître ces jours-ci une petite revue que je n’ai pas charge de vous présenter, vous la trouverez dans la nature, à Saint- Germain-des-Prés, dans quelques jours. Vous y verrez un certain nombre de traits particuliers, au premier rang desquels le fait qu’à part les miens, pour des raisons que j’explique, les articles n’y sont pas signés. »
« L'acte psychanalytique »
Avec cette remarque apparemment anecdotique, Lacan ouvre un détour qui touche au cœur de sa conception de l’acte et du discours analytique. L’allusion à la parution d’une « petite revue » (il s’agit des Cahiers pour l’Analyse, créés par ses élèves, mais aussi de Scilicet, bulletin de son École) permet d’aborder la question de la signature. Dans l’ordre du discours universitaire ou scientifique, le nom d’auteur garantit l’autorité, l’originalité, la propriété d’un texte. Lacan, au contraire, insiste ici sur le choix du non-signé : ce qui compte n’est pas le nom, mais l’effet de discours, la place du dire.
Ce geste radical s’inscrit dans le prolongement de sa thèse centrale : l’acte psychanalytique est un dire. Mais ce dire ne se mesure pas à l’identité de celui qui le profère ; il se mesure à l’opération de coupure qu’il introduit dans le discours. En effaçant la signature, Lacan met en scène une vérité plus forte que l’ego de l’auteur : le dire ne s’autorise que de sa structure signifiante, et non de celui qui le profère. L’acte psychanalytique, de même, ne tire pas sa valeur de l’intention consciente de l’analyste, mais de la place qu’il occupe dans le dispositif du discours, précisément à l’endroit de l’objet a.
Cette position évoque la critique nietzschéenne du sujet comme origine du sens, ou encore l’effacement de l’auteur chez Mallarmé, où le poème parle plus que le poète. Elle s’oppose frontalement à la conception humaniste qui fait de la conscience individuelle le garant de la vérité. Lacan radicalise le geste : dans le champ analytique, c’est la structure du discours — et non la personne qui signe — qui supporte la vérité.
« L'acte psychanalytique »
Cliniquement, cette question du non-signé illustre un principe éthique : l’analyste ne parle pas « en son nom », mais à partir d’une place structurale. Le dire qui, dans une séance, prend valeur d’acte, n’est pas l’expression de son moi ou de son intention, mais un événement de discours. De même que l’article anonyme décentre l’autorité du nom, l’acte analytique décentre la figure de l’analyste pour faire advenir la vérité du sujet.
On voit comment, à partir d’un détail éditorial, Lacan montre la cohérence de son enseignement : il ne s’agit pas de faire école autour d’un maître, mais de créer un lieu où la parole, désancrée du nom propre, puisse produire des effets de coupure et de vérité. Ainsi, l’évocation de cette « petite revue » n’est pas une digression ; elle condense le paradoxe même de l’acte psychanalytique : un dire qui agit non par l’autorité de son auteur, mais par la structure du discours qui le supporte.
Séance du 28 février 1968
« …de suivre une expérience si particulièrement grave concernant le sujet supposé savoir, prend un aspect, un accent, une forme, une valeur de rechute qui en précipite si dangereusement les conséquences, conséquences qui pourront figurer d’une façon implacable et en quelque sorte tangible, à seulement les faire supporter par ces traits, ces unités, ces figures, ces propositions de la logique moderne, je parle de celle qui a introduit ce à quoi j’ai fait déjà un mot d’annonce, j’en ai sorti le mot : les quantificateurs. »
« L'acte psychanalytique »
Dans cette séance fermée, Lacan déplace son analyse vers un registre qu’il emprunte à la logique moderne, en particulier aux quantificateurs introduits par Frege et développés dans la logique mathématique. Ce choix n’est pas un effet d’érudition : il signale combien le discours analytique, pour se penser, doit se mesurer à des structures formelles qui dépassent la psychologie ou l’introspection.
La phrase met au centre la question du sujet supposé savoir. Cette fiction, qui soutient le transfert et donne au psychanalysant l’illusion qu’un Autre sait sur lui ce qu’il ignore, devient ici mise à l’épreuve. Lacan avertit que si l’on suit sans critique cette supposition, on tombe dans une rechute dangereuse : l’analyste se confond avec le détenteur du savoir, et l’expérience analytique dégénère en pédagogie ou en suggestion. La seule manière d’éviter cette dérive est de formaliser, c’est-à-dire d’inscrire dans des figures logiques (ici les quantificateurs) la structure même du discours analytique.
Les quantificateurs (universel ∀, existentiel ∃) servent ici de métaphore et d’outil. Ils permettent de montrer que le sujet de l’inconscient ne peut pas être pensé comme totalité (« tous »), mais toujours à partir d’un point de manque, d’une exception, d’un trou. Autrement dit, il n’y a pas de sujet « universel » du savoir, seulement des effets singuliers d’énonciation. La logique moderne vient confirmer, sur son terrain propre, que le sujet supposé savoir est une illusion structurale : la logique n’a pas de place pour ce sujet, et c’est précisément ce qui en fait un repère pour l’analyste.
« L'acte psychanalytique »
Cette démarche inscrit Lacan dans la lignée d’une critique du savoir absolu : là où Hegel cherchait une totalité dialectique, Lacan insiste sur le point d’impossible, sur l’irréductible reste qui échappe. C’est la fonction du trou qui se précise : le savoir ne se boucle jamais sur lui-même, il est troué, et c’est à partir de cette béance que se situe l’acte psychanalytique.
Cliniquement, cela résonne avec la pratique : l’analyste ne doit pas se poser comme celui qui « sait », mais comme celui qui soutient que le savoir est toujours ailleurs, déplacé, barré. L’acte analytique consiste justement à maintenir cette vacillation, à faire surgir que ce qui se transmet dans une analyse n’est pas un savoir clos, mais l’épreuve d’un dire qui rencontre un impossible.
Dans cette séance, Lacan rappelle donc que l’avenir de la psychanalyse se joue dans sa capacité à se soutenir de structures rigoureuses — non pas pour se mathématiser au sens académique, mais pour préserver l’éthique qui la fonde : ne pas céder sur le réel du manque.
Séance du 6 mars 1968
« L’acte psychanalytique ne se définit pas par une décision, il ne se réduit pas non plus à une action : il consiste dans l’ouverture d’un espace nouveau pour le sujet, espace qui ne se fonde que de la coupure introduite dans le discours. »
« L'acte psychanalytique »
Dans cette séance, Lacan clarifie un point essentiel : l’acte psychanalytique n’a rien à voir avec ce que l’on entend habituellement par « décision » ou « action ». Ces deux termes appartiennent au registre du volontarisme et de l’efficacité mesurable — celui de la psychologie ou de l’éthique classique. L’acte, lui, relève d’un autre ordre : celui de la coupure dans le discours.
Autrement dit, l’acte psychanalytique ne s’évalue pas à ses effets visibles dans le monde, mais à sa capacité à ouvrir pour le sujet un espace nouveau. Cet espace n’est pas géographique ni symbolique au sens trivial : il s’agit d’une place structurale, un bord où le sujet découvre que son rapport au langage est transformé. L’acte fait surgir ce que Lacan appelle ailleurs un « avant » et un « après » dans la chaîne signifiante.
On peut rapprocher cette conception de la distinction aristotélicienne entre praxis et poièsis. Là où la poièsis produit un objet mesurable, la praxis transforme le sujet qui agit. L’acte psychanalytique, radicalisant cette perspective, ne vise même pas l’accomplissement d’un projet : il est pur effet de structure, coupure signifiante qui ouvre un lieu inédit dans l’économie du désir.
Sur le plan topologique, cette coupure peut être pensée comme une opération sur la bande de Möbius : en la tranchant, on modifie l’espace, on révèle une autre continuité qui n’était pas visible auparavant. De même, l’acte analytique ne crée pas ex nihilo, mais révèle un espace latent en introduisant une coupure.
Cliniquement, cela éclaire la position de l’analyste. L’analyste ne décide pas de l’acte comme un stratège, il
« L'acte psychanalytique »
soutient les conditions pour que cette coupure puisse advenir. L’acte ne se confond pas avec une interprétation brillante ou avec une intervention calculée : il advient au moment où la parole, venant du lieu de l’Autre, introduit pour le sujet une transformation irréversible.
En insistant sur ce point, Lacan ramène la psychanalyse à son éthique propre : ne pas céder à l’illusion de l’efficacité immédiate, mais reconnaître que la véritable efficacité analytique se situe dans la structure du discours, là où s’ouvre l’espace nouveau du sujet.
Autre citation du même jour :
« C’est bien en quoi consiste l’acte analytique : c’est de la place où l’analyste est situé comme objet a qu’il doit opérer, et non de son savoir ni de sa personne. »
Dans cette phrase, Lacan resserre la définition de l’acte analytique autour d’un point décisif : l’analyste ne doit pas opérer depuis sa personne — c’est-à-dire son moi, son histoire, ses affects — ni même depuis son savoir théorique ou clinique, mais depuis la place paradoxale de l’objet a.
Par cette affirmation, Lacan bouleverse radicalement la conception traditionnelle de la position de l’analyste. Là où certains voyaient dans l’analyste un maître qui transmet un savoir ou un thérapeute qui agit par son influence personnelle, Lacan rappelle que la fonction analytique est d’un autre ordre. L’analyste se tient à la
« L'acte psychanalytique »
place du reste, de ce petit objet qui cause le désir, mais qui ne s’identifie ni à une personne ni à un savoir constitué.
Cette thèse renvoie directement à la logique des discours que Lacan a formalisée dans le Séminaire XVII (L’envers de la psychanalyse). Dans le discours de l’analyste, c’est bien l’objet a qui occupe la place de l’agent, là où dans le discours du maître se tient le signifiant-maître (S1). Cela signifie que l’analyste n’agit pas en maître, mais en tant que représentant du manque. Son acte ne consiste pas à imposer une vérité, mais à soutenir un vide, à faire travailler la structure à partir de ce point d’absence.
Cette position est éthiquement exigeante. Elle implique que l’analyste consente à l’effacement de son moi, à renoncer à intervenir en tant que sujet supposé savoir, pour occuper cette place impossible de l’objet a. C’est seulement à cette condition que peut advenir l’acte analytique, c’est-à-dire l’événement par lequel le sujet, dans la cure, rencontre son propre rapport au désir et au manque.
Cette perspective renverse la conception classique de l’acte. L’acte n’est pas ici l’expression d’une liberté souveraine (comme chez Sartre) ni la réalisation d’un projet rationnel (comme chez Kant), mais l’opération d’une place vide. L’analyste, en incarnant l’objet a, montre que l’acte véritable ne s’origine pas dans une volonté consciente, mais dans la structure même du langage et du désir.
« L'acte psychanalytique »
Cliniquement, cela a une conséquence directe : l’analyste n’a pas à intervenir par sa personne, par ses affects ou ses convictions. Son acte consiste à maintenir la place où l’analysant peut rencontrer son désir. Cette « neutralité » n’est pas une abstention, mais une opération précise : faire fonctionner la place du manque, ce qui permet au sujet de se réarticuler dans son rapport à l’Autre.
En définitive, cette phrase éclaire l’essence de l’acte psychanalytique : un acte qui ne vient pas de la personne de l’analyste ni de son savoir, mais de la place paradoxale où il accepte de se tenir comme objet a, pour permettre au discours de l’analysant de se transformer.
Séance du 13 mars 1968
« Qu’est-ce que c’est qu’être psychanalyste ?
C’est vers cette visée que s’achemine ce que cette année j’essaie de vous dire sous ce titre de L’acte psychanalytique. »
Lacan ouvre la séance par une question qui n’est ni rhétorique ni décorative : « Qu’est-ce que c’est qu’être psychanalyste ? » L’interrogation ne porte pas sur une biographie professionnelle ni sur une déontologie de cabinet ; elle désigne une position de discours. « Être psychanalyste » ne se définit pas par un savoir acquis ni par un rôle social, mais par l’orientation que l’on assume : ce vers quoi « s’achemine » tout l’enseignement de l’année sous le titre de l’acte
« L'acte psychanalytique »
psychanalytique. Il n’y a pas d’« être » de l’analyste antérieur à l’acte ; au contraire, c’est l’acte qui, en s’accomplissant, constitue la position de l’analyste.
D’où l’enjeu de cette séance : déplacer la question de l’identité vers celle du dire. Être psychanalyste n’est pas se reconnaître dans une essence ; c’est soutenir, par un dire en acte, la place d’où le discours analytique devient possible. Le mouvement de la leçon l’indique : Lacan convoque la logique (Frege est nommé dans la même page) non comme parure savante, mais pour montrer que l’acte engage une structure d’énonciation — et qu’à ce titre il se distingue radicalement d’une « action » au sens courant. L’analyste n’agit pas par sa personne ; il opère depuis une place, celle de l’objet a, cause du désir, lieu « vide » mais opérant qui autorise la coupure et oriente le transfert.
Ce cadrage éclaire l’axe freudien : chez Freud déjà, la pratique ne tient ni à l’érudition ni à la persuasion, mais à un dispositif qui fait travailler le désir. Lacan formalise ce trait : l’analyste soutient le manque — il n’enseigne pas une doctrine au patient, il ne comble rien, il ouvre. La question « qu’est-ce qu’être psychanalyste ? » doit donc se lire x : c’est la question d’une place-bord. Comme sur une bande de Möbius, le sujet parlant se retourne ; le bord (la coupure) n’est pas extérieur à la surface, il en révèle la torsion. L’analyste tient ce bord : c’est cela, « être psychanalyste ».
Conséquence clinique et éthique : la responsabilité de l’analyste ne se mesure pas à l’efficacité d’un agir, mais à la fidélité à cette place. Y déroger — se faire maître, se faire pédagogue, se faire personne —, c’est dénaturer
« L'acte psychanalytique »
l’expérience. Y consentir, au contraire, c’est rendre possible le franchissement qui fait l’acte : une reconfiguration irréversible de la position du sujet dans le langage et vis-à-vis du désir. Ainsi la question inaugurale n’appelle pas une définition substantialiste ; elle oriente — vers l’acte, seul opérateur capable de donner consistance à ce « être psychanalyste » qui ne précède pas son propre accomplissement.
« En effet, il n’y a pas d’autre critère. Mais c’est justement ce critère qu’il s’agirait de définir, en particulier quand il s’agit de distinguer une psychanalyse de ce quelque chose de plus vaste et qui reste avec des limites incertaines, qu’on appelle “une psychothérapie”.»
Ici, Lacan pose un problème décisif pour la psychanalyse et sa transmission : quel critère permet de distinguer l’expérience analytique de la simple « psychothérapie » ? L’énoncé est lapidaire : « il n’y a pas d’autre critère », c’est-à-dire qu’aucune norme extérieure — ni médicale, ni psychologique, ni institutionnelle — ne saurait trancher la question. Seule compte la définition interne, structurelle, de ce qui fait qu’une cure est psychanalytique.
La difficulté, note Lacan, est que la « psychothérapie » désigne un champ flou, indéfini, aux « limites incertaines ». On y mélange pratiques suggestives, techniques du corps, interventions éducatives, voire spiritualités orientales. L’analyste, pour sa part, ne peut se contenter de dire : « je fais de la psychanalyse » ; il lui faut pouvoir cerner ce qui, dans son acte, fonde cette différence.
« L'acte psychanalytique »
L’enjeu renvoie à la distinction entre praxis et technique. Une psychothérapie vise un effet — réduction du symptôme, apaisement, adaptation. L’analyse, au contraire, ne vise pas un « bien » défini à l’avance ; elle vise à faire surgir le désir du sujet, ce qui échappe à tout programme. Ce n’est pas une thérapeutique de l’âme, mais une expérience du langage et de la vérité.
Lacan indique que le critère n’est pas extérieur : il réside dans la position de l’analyste dans le discours. Lorsque l’analyste occupe la place de l’objet a, le dispositif devient analytique. Lorsqu’il occupe celle du maître ou de l’éducateur, il redevient psychothérapeutique. La frontière est subtile mais essentielle, et elle est éthique avant d’être technique.
Cliniquement, cela implique une vigilance permanente. Un analyste peut toujours glisser vers la suggestion, l’interprétation autoritaire, ou le conseil — et à ce moment-là, il n’est plus analyste, mais thérapeute. Le critère de l’analyse est donc la structure du discours, et non l’effet produit. Il est possible qu’une analyse échoue à guérir un symptôme mais qu’elle soit néanmoins analytique, si le sujet a pu rencontrer le lieu de son désir.
Cette phrase éclaire un point majeur : le seul critère valable pour distinguer l’analyse de la psychothérapie réside dans la place occupée par l’analyste dans le discours. C’est de ce lieu, et non d’un programme thérapeutique, que se fonde l’acte analytique.
« L'acte psychanalytique »
Séance du 20 mars 1968
« Tout homme est un animal, sauf à ce qu’il se n’homme».
Ce trait fulgurant vaut programme de séance. Lacan en condense l’argument par un calembour qui est aussi une thèse : l’homme n’est pas séparé de l’animal par une essence positive (une âme raisonnable au sens aristotélicien), mais par l’opération du signifiant — « sauf à ce qu’il se n’homme », autrement dit qu’il se nomme. L’être humain n’est « pas plus » qu’un animal ; il est autre dès lors qu’il s’inscrit dans l’ordre symbolique de la nomination. Le redoublement phonique (n’homme / nomme) fait affleurer cette coupure : le sujet n’« est » pas avant le langage, il advient comme effet du nom, placé sous l’empire du Nom et de la loi du signifiant.
Cette entrée, volontairement minimale, prépare l’axe de la séance : interroger l’acte à partir de ce qui distingue structurellement l’humain — non une substance, mais un dire qui institue. On retrouve le fil de janvier : un commencement n’existe que par le repérage signifiant qui l’institue ; de même, l’« être psychanalyste » ne précède pas l’acte, il s’y constitue. Ici, Lacan rappelle que le lieu de la différence humaine n’est pas la cognition supérieure ni la volonté, mais l’assujettissement au nom : être « nommé », se « nommer », c’est entrer dans la grammaire du désir, sous la barre d’A̸ où se marque le manque dans l’Autre.
L’aphorisme fait pièce aux humanismes substantialistes et rejoint une lignée où le langage fonde l’écart (Aristote: zôon logon echon ; Heidegger : la « maison
« L'acte psychanalytique »
de l’être » qu’est le langage). Mais Lacan en radicalise la portée : la nomination n’est pas simple désignation, elle est coupure qui produit le sujet comme effet du signifiant. D’où la pertinence, dans cette séance, d’opposer ce que la science « permet de faire » à ce qu’elle « motive » — quasi rien, dit Lacan dans la même page : la science donne des puissances d’agir, mais n’éclaire pas l’acte, lequel engage un lieu d’énonciation et un effet de sujet.
Cliniquement, la formule éclaire le ressort de l’analyse : nul « progrès » sans passage par le nom (le signifiant- maître, la nomination de la perte, la place de l’objet a). L’analyste n’a pas à surplomber par un savoir ; son acte consiste à soutenir le lieu où la nomination opère — non pour « humaniser » l’animal, mais pour faire advenir, par le dire, le sujet que la langue découpe. C’est une opération de bord : la nomination est ce trait qui découpe une surface continue et en révèle la torsion (à la manière d’une incision sur la bande de Möbius) ; elle fait apparaître un dedans/dehors nouveaux, où le sujet se situe autrement par rapport à l’Autre.
L’énoncé « Tout homme est un animal, sauf à ce qu’il se n’homme » n’est pas un brillant mot d’esprit : c’est une définition minimale de l’humain par le symbolique et, corrélativement, une définition de l’acte comme effet d’un dire qui institue (nomme, commence, coupe). C’est sur ce fil — du nom comme acte — que la séance du 20 mars poursuit l’élucidation de l’acte psychanalytique.
« Vous savez que l’acte psychanalytique se fait dans cet axe… avec pour aboutissement cette éjection du aqui vient
« L'acte psychanalytique »
incomber, en somme, à la charge du psychanalyste… à ce prix qu’il vient lui-même à supporter cette fonction de l’objet a. »
Dans cette phrase, Lacan donne à voir l’ossature même de ce qu’il appelle l’acte psychanalytique. Celui-ci ne se définit pas par un contenu de savoir ni par une intention morale, mais par un axe où l’analyste consent à assumer une fonction paradoxale : supporter la place de l’objet a, ce reste du discours qui cause le désir.
L’« éjection du a» est ici capitale. L’analyse conduit le sujet à rencontrer ce point de chute, ce déchet structural qui révèle que le désir n’a pas d’objet totalisable. L’acte, en tant qu’opération, produit cette mise en reste, et c’est l’analyste qui doit en porter la charge, « à ce prix » — celui de consentir à n’être rien d’autre que support de cette place. C’est cette éthique de l’effacement qui fonde l’acte, et non un quelconque projet thérapeutique.
La formule résonne avec la distinction entre acte et action : l’action serait une entreprise tournée vers un but, mesurable dans ses résultats. L’acte, au contraire, est une rupture de structure, où le sujet est confronté à sa division. L’analyste, en soutenant l’objet a, ne vise pas un effet calculé : il assume un lieu vide, à partir duquel le sujet pourra se redéfinir.
L’« éjection du a» peut se comprendre comme une coupure qui traverse la surface continue du discours. L’objet a, expulsé, fonctionne comme un bord : ce qui reste après coupure et qui pourtant organise l’ensemble. L’analyste, en se mettant à cette place, devient ce bord, ce point d’extériorité interne à la structure.
« L'acte psychanalytique »
Cliniquement, cette perspective est radicale. Le psychanalyste n’est pas là pour « combler » ou pour « réparer », mais pour soutenir la position où le sujet rencontre le réel de son désir. C’est ce qui rend l’acte si singulier, et ce qui distingue l’analyse de la psychothérapie : au lieu de combler un manque, elle le met en scène et l’assume.
Cette phrase du 20 mars 1968 résume l’éthique de l’analyste : l’acte ne se réalise qu’à condition que l’analyste assume, jusqu’au bout, la fonction d’objet a. C’est ce consentement — se faire cause du désir, accepter cette charge scabreuse — qui donne à l’acte sa consistance et son irréversibilité.
Séance du 27 mars 1968
« Ce séminaire ne me paraît pas du tout engagé dans des conditions défavorables [sic]. La réduction de votre nombre est certainement propice à ce que je voudrais, c’est-à-dire qu’il s’échange ici quelques questions et peut-être des réponses ou une mise au point. »
Sous la banalité apparente — “conditions”, “nombre”, “questions” — s’entend une mise au point structurelle du dispositif. Lacan ne parle pas d’agrément ni de confort pédagogique : il indique que le séminaire, pour toucher à l’acte, gagne à se déprendre de l’effet de masse. La réduction du nombre n’est pas un simple hasard du calendrier (vacances, examens) : elle devient condition de possibilité pour une autre économie d’énonciation, où l’adresse se resserre et où l’échange
« L'acte psychanalytique »
cesse d’être l’illustration d’un savoir pour devenir événement de discours. Cette inflexion rejoint ce que l’année martèle : l’acte n’est pas un “agir” supplémentaire, mais un dire qui coupe, une opération d’énonciation qui change la place du sujet.
Dire que le “petit nombre” est propice, c’est rappeler que l’analytique se corrompt dès qu’elle s’alimente du discours du maître (S1 en position d’agent) : la foule suscite l’emprise, l’autorité du nom propre, la tentation de l’exposé. Ici, au contraire, Lacan vise le régime du travail — questions, réponses “ou une mise au point” — où l’on consent à l’ajustage de la place d’où l’on parle (“d’où ça parle ?” demandait-il quelques semaines plus tôt). L’acte ne se loge pas dans une démonstration brillante ; il réclame un dispositif capable de supporter le manque et la relance du désir de savoir (et non le comblement par un savoir). D’où la préférence pour un espace resserré : il trace une bordure topologique, un bord opérant qui fait jouer le “trou” plutôt que de l’obturer.
Ce réglage du dispositif a un enjeu freudien direct : Freud protège la cure de la suggestion — il substitue au face-à-face hypnotique un cadre qui déplace la source d’efficacité hors de la personne de l’analyste. Lacan poursuit ce geste : le séminaire n’est pas une hypnose collective, mais un lieu d’énonciation où s’entend la logique de l’acte. C’est d’ailleurs ce qui suit immédiatement dans la séance : la conséquence de ce qu’on dit (“quand nous disons quelque chose, ça tire à conséquence…”) marque le passage du simple échange d’opinions à l’engagement du dire. Le critère n’est pas l’adhésion d’un auditoire ; c’est l’effet de coupure qu’un
« L'acte psychanalytique »
dire peut produire dans la chaîne — effet qu’une parole trop “publique” tend à neutraliser.
Clinique et éthique se nouent ici : “mise au point”, non pas au sens d’un consensus, mais au sens optique — ajuster la focale de l’adresse. L’analyste, dans la cure comme dans l’École, ne “fait” pas ; il tient une place (celle de l’objet a), condition d’un dire qui fasse acte. Un séminaire qui se contente d’enseigner une doctrine manque l’acte ; un séminaire qui règle sa scène d’énonciation crée la possibilité d’un franchissement — non spectaculaire, mais décisif, dans l’ordre du discours. C’est cela que Lacan annonce en saluant le “petit nombre” : la chance d’un travail où la parole, cessant d’être démonstration, redevient opération.
« Ce qui a avant tout conséquence, c’est l’articulation d’un discours avec ce qu’il comporte de suite, d’implication. »
Lacan aborde ici le terme de « conséquence », mot-clé de cette séance. La conséquence, dit-il, ne se réduit pas à une succession temporelle, à une causalité empirique (un fait suit un autre). La conséquence est d’abord une fonction logique : elle tient à l’articulation du discours, à ce qu’un énoncé entraîne implicitement et qui peut être exigé de lui.
Ce rappel n’est pas scolastique : Lacan indique que le champ analytique doit se penser à partir de cette logique de l’implication, et non du déterminisme psychologique. Ce qui compte dans l’analyse, ce n’est pas que tel symptôme découle « mécaniquement » de telle histoire, mais que, dans le dire du sujet, une articulation entraîne une conséquence, qu’un mot
« L'acte psychanalytique »
appelle un autre, qu’une coupure se déduise d’un enchaînement. L’analyse est affaire de discours, et donc de conséquences logiques du dire.
Cette remarque déplace l’accent de la causalité matérielle (le modèle aristotélicien des causes) vers la conséquence structurale du langage. Là où la psychologie classique cherche des enchaînements de faits, Lacan souligne que le sujet est pris dans une chaîne signifiante : « ce qu’il dit » a des conséquences qu’il ne maîtrise pas, mais qui peuvent être déduites dans le discours. La vérité, en ce sens, n’est pas ce qui « correspond » à un fait, mais ce qui s’implique dans une articulation.
Cette logique de l’implication équivaut à une continuité qui se tord : ce qui se dit d’un côté entraîne nécessairement un retournement de l’autre. La conséquence n’est pas linéaire, mais structurale, inscrite dans la consistance même du discours.
Cliniquement, cette conception est essentielle : elle signifie que l’analyste n’a pas à « interpréter » en imposant des explications, mais à faire entendre les conséquences d’un dire, à révéler au sujet que ce qu’il dit engage plus qu’il ne croit. L’interprétation analytique est alors un acte de mise en lumière de conséquences, plutôt qu’un commentaire extérieur.
Cette phrase éclaire une articulation centrale : l’analyse n’est pas une suite d’actions, mais une logique de discours, où le sujet se trouve pris dans les conséquences de ce qu’il dit.
« L'acte psychanalytique »
Séance du 3 avril 1968
« Quand nous disons quelque chose, ça tire à conséquence.»
Lacan concentre ici, dans une phrase volontairement dépouillée, une thèse qui relie la logique du langage à l’acte psychanalytique. Dire n’est pas un acte anodin : tout énoncé, dès qu’il est proféré, engage une suite, entraîne une conséquence. L’énonciation n’est jamais neutre ; elle ouvre une chaîne dont la portée excède l’intention de celui qui parle.
Par ce rappel, Lacan replace la psychanalyse dans le champ de la logique du discours. L’inconscient, structuré comme un langage, fonctionne par implications : un mot en appelle un autre, un lapsus entraîne une rupture, un signifiant fait surgir une vérité latente. L’analyste, dans ce cadre, n’a pas à produire des explications, mais à laisser se déployer les conséquences du dire de l’analysant.
Cette thèse rejoint la tradition logique : un énoncé a des implications qui valent indépendamment de la conscience qu’en a celui qui parle. Mais Lacan lui donne une portée existentielle : en psychanalyse, la conséquence n’est pas seulement logique, elle est aussi subjective. Ce que le sujet dit le transforme, même s’il ne l’avait pas voulu. L’acte analytique réside dans ce passage du dire à ses conséquences.
« L'acte psychanalytique »
La conséquence est ce qui marque une continuité torsadée : un simple parcours conduit inévitablement à un retournement. Ainsi, dans le discours, un énoncé apparemment insignifiant peut conduire à un bouleversement, parce que sa conséquence logique se révèle sur l’autre face du langage.
Cliniquement, cette phrase est un avertissement éthique: l’analyste doit se garder de traiter la parole de l’analysant comme une information à enregistrer. Chaque mot dit est une coupure qui « tire à conséquence ». L’interprétation analytique ne consiste pas à commenter, mais à faire résonner ces conséquences, parfois par un silence, parfois par une scansion.
En somme, cette formule condense une éthique du dire: en psychanalyse, parler est déjà agir, car toute parole engage une conséquence. L’acte analytique est inséparable de cette logique de l’énonciation.
« Quand nous disons quelque chose, ça tire à conséquence, et c’est cela que je voudrais aujourd’hui mettre en valeur. »
Dans cette ouverture, Lacan recentre son propos sur le poids du dire. La parole, même la plus banale, n’est jamais un simple flux d’énonciations sans suite. Elle est structurée par la logique du langage, et en ce sens, elle « tire à conséquence ». Ce qui est dit a une suite, une portée, une répercussion — non pas parce que l’intention du sujet l’aurait voulu, mais parce que le langage, en tant que structure, enchaîne les signifiants selon sa loi propre.
« L'acte psychanalytique »
En mettant cela « en valeur », Lacan insiste sur un point éthique : l’analyste doit tenir compte de cette structure de conséquence. Chaque mot prononcé en séance n’est pas une donnée psychologique à interpréter selon une grille, mais un maillon qui engage d’autres signifiants, d’autres vérités latentes. L’acte analytique se noue dans ce passage du dire à ses conséquences, dans la manière dont l’analyste écoute, relève et parfois scande cette logique.
Cela rappelle la logique classique : un énoncé entraîne des implications qu’il faut suivre. Mais Lacan en déplace le champ : dans la parole du sujet, la conséquence n’est pas seulement logique, elle est subjective. Un lapsus, un mot de trop, une formule répétée à l’identique ouvrent un nouvel espace de vérité. La conséquence n’est pas affaire d’observation, mais de déduction dans le discours.
On peut penser cette logique en termes de torsion : un parcours apparemment continu entraîne inévitablement un retournement. De même, un dire entraîne un retournement de position subjective, parce que la conséquence n’est pas au même plan que l’énoncé initial.
Cliniquement, cela signifie que la parole du patient doit toujours être considérée dans sa capacité à ouvrir des suites imprévues. L’interprétation analytique n’est pas une explication qui viendrait de l’extérieur, mais un acte qui met en relief la conséquence inscrite dans le dire. Le silence de l’analyste, ou son intervention minimale, visent à laisser résonner cette logique, plutôt qu’à l’écraser sous un sens plaqué.
« L'acte psychanalytique »
Cette phrase n’est pas une remarque anecdotique: elle condense toute l’éthique de la psychanalyse. L’acte analytique repose sur la reconnaissance que chaque dire engage une conséquence, et que l’analyste a pour tâche de la laisser advenir, en soutenant le lieu où elle peut se produire.
Séance du 17 avril 1968
« Il y a un entrecroisement. Vous voyez donc combien facilement tout cela verserait vers une espèce de sagesse, voire de sexologie, comme on dirait, quoi que ce soit qui pourrait se résoudre par voie d’enquête d’opinion. Ce que je voudrais vous faire remarquer, c’est que justement ce dont il s’agit, pour préciser ce qu’il en est du psychanalyste, c’est de s’apercevoir de ceci qu’il n’a aucun droit à articuler à un niveau quelconque, cette dialectique entre savoir et vérité pour en faire une somme, un bilan, une totalisation… »
« Là-dessus, il se pose la question de la vie privée de l’analyste. (…) la moindre des choses qu’on puisse exiger, c’est qu’il ait une vie privée heureuse. C’est adorable ! (…) C’est justement parce que l’analyste n’a plus de vie privée qu’il vaut mieux, en effet, qu’il tienne beaucoup de choses à l’abri (…), à savoir celui de la consistance du discours. C’est justement parce que l’analyste ne sait, jusqu’à présent à aucun degré, soutenir le discours de sa position qu’il se fait n’importe quel autre. (…) Il enseignera tout, n’importe quoi, sauf la psychanalyse. »
Ces deux passages règlent finement l’orientation du statut de l’analyste. D’abord, Lacan ferme la porte à une confusion toujours tentante : ramener la psychanalyse à une « sagesse », à une sexologie, ou à un savoir
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d’opinion. L’analyste n’a « aucun droit » de totaliser la dialectique savoir/vérité en un « bilan » : la vérité, dans l’expérience, ne se laisse pas additionner au savoir en un tout clos. Elle se produit par effet de discours, à la faveur d’une coupure, et non comme somme d’énoncés. C’est la logique même de l’acte qui en dépend : si l’on transforme l’analyse en savoir positif, on perd la place d’où l’acte se soutient.
Vient alors, le point décisif de la « vie privée ». Lacan ironise sur l’exigence d’un analyste « heureux » : l’enjeu n’est pas moral. Dire que l’analyste « n’a plus de vie privée », ce n’est pas célébrer une ascèse mondaine ; c’est signifier que sa consistance ne relève plus d’une personne (biographie, qualités, bonheur supposé), mais d’une place dans le discours. Tant que l’analyste « ne sait pas soutenir le discours de sa position », il « se fait n’importe quel autre » — typiquement, enseignant : il « enseignera tout… sauf la psychanalyse ». Autrement dit: substituer l’exposé (discours universitaire) à l’acte (discours de l’analyste) est le risque constant dès qu’on quitte la place d’objet a pour reprendre celle du maître ou du professeur.
La portée freudienne est nette : Freud avait déjà mis l’accent sur la neutralité et sur l’abstention de suggestion. Lacan formalise ce point : la neutralité n’est pas une qualité personnelle, elle est la conséquence structurale d’une position — tenir la place où le manque opère, plutôt que combler par un savoir. D’où la mise en garde contre la « totalisation » savoir/vérité : là où l’on voudrait colmater, l’analyse doit laisser travailler le trou.
« L'acte psychanalytique »
Ces deux passages décrivent une opération de bord : la « vie privée » au sens lacanien n’est plus intériorité psychologique, mais bord du discours où l’analyste soutient la coupure (A̸) qui empêche le savoir de se refermer sur la vérité. Vouloir « faire le tour » (bilan, somme) ramène paradoxalement à l’autre face : l’analyste ne peut tenir sa fonction qu’en restant au lieu de l’exception, le petit a qui cause le désir — et non au centre rayonnant d’un enseignement.
Cliniquement enfin, l’avertissement est frontal : dès que l’analyste enseigne à la place d’opérer (au sens d’un dire qui fait acte), il quitte la psychanalyse. Son « éthique » n’est pas d’édifier, mais de soutenir la consistance du discours depuis la position qui convient — celle où la vérité ne se totalise pas au savoir, mais s’arrache comme conséquence d’énonciation. C’est à ce prix que l’analyse ne devient ni « sagesse » ni « sexologie », mais demeure ce qu’elle est : l’expérience d’un acte de langage qui reconfigure la place du sujet.
Le 8 mai 1968
LACAN s’étant tenu au mot d’ordre de grève du Syndicat National de l’Enseignement Supérieur (S.N.E.Sup.). Il ne tient pas son séminaire les 8 et 15 Mai, mais est présent.
Cette notice, minimale et factuelle, n’est pas un simple détail administratif : elle inscrit le séminaire dans le contexte discursif et politique de mai 68. Lacan « est présent » tout en ne « tenant pas son séminaire » :
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présence sans discours magistral, retrait de l’énonciation professorale au nom d’un « mot d’ordre » collectif. Cette suspension publique éclaire par contraste ce qu’il appelle, tout au long de l’année, l’acte: non pas un « agir » productif mesurable, mais une opération de place et d’énonciation.
D’un point de vue logique, cette mention met en scène une coupure dans la chaîne des leçons : la continuité didactique se rompt. Or, chez Lacan, la coupure n’est pas une parenthèse inerte ; elle est l’opérateur même qui rend possible un après-coup — ce par quoi un dire prend sa valeur et « tire à conséquence ». Ici, l’interruption instituée par la grève fonctionne comme un bord topologique du séminaire : elle délimite la scène d’adresse, rappelle que le discours analytique n’est pas hors monde, et que sa possibilité dépend d’un cadre institutionnel (l’Université) pris, lui aussi, dans des rapports de force.
Éthiquement, « être présent » sans occuper la place de l’enseignant est un geste cohérent avec la thèse selon laquelle l’analyste ne se soutient ni d’un savoir transmis, ni d’une personne qui « agit », mais d’une fonction : tenir la place (vide) d’où un dire peut advenir. Que le séminaire se taise ce jour-là ne signifie pas absence d’acte ; cela signifie que l’acte ne se confond pas avec la parole professorale. La suspension manifeste la distinction capitale entre discours universitaire et discours de l’analyste : le premier vise la transmission d’un savoir ; le second, quand il advient, se soutient d’une place qui ne comble pas le manque et ne se confond pas avec la maîtrise.
« L'acte psychanalytique »
Enfin, cette brève note rappelle que l’analytique n’est jamais pure intériorité : elle suppose des conditions de possibilité (institution, adresse, cadre). En signalant explicitement la grève, le texte montre que la psychanalyse s’énonce dans l’histoire et non à côté d’elle. Ici, l’interruption ne contredit pas la logique de l’acte : elle en offre au contraire une figuration — celle d’une coupure qui, loin d’annuler le travail, en reconfigure le champ.
Séance du 22 mai 1968
« Je suis venu aujourd’hui comme il y a huit jours, prévoyant qu’il y aurait ici un certain nombre de personnes, de façon à garder le contact. »
« C’est quand même intéressant. C’est intéressant pour des psychanalystes par exemple qui peuvent considérer…moi, c’est ma position …que les idées de REICH ne sont pas simplement incomplètes, qu’elles sont foncièrement démontrables comme fausses. »
Le propos de reprise « garder le contact », n’est pas une simple note de circonstance : après les deux séances suspendues par la grève, Lacan réinstalle la scène d’adresse. Être « venu aujourd’hui comme il y a huit jours » marque une présence sans magistère, en cohérence avec l’éthique de l’acte travaillée toute l’année : l’analyste ne « fait » pas au sens d’un agir, il tient une place d’où le dire peut, à nouveau, produire ses conséquences. La coupure de mai (silence institutionnel) fonctionne ici comme une opération de
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bord : on reprend au point même où la chaîne a été tranchée, et c’est de ce point de coupe que la parole retrouve sa portée.
La charge contre Reich s’inscrit dans le même axe. Lacan refuse une énergétique des « instincts » — ce « lieu de tourbillons » — pour réaffirmer que l’expérience analytique est expérience de langage : « mettre un peu d’ordre » dans ce que nous objectivons revient à rappeler que les thèses de Reich sont « formellement contredites par notre expérience de tous les jours ». Le critère n’est pas l’adhésion idéologique ni l’efficacité mythique d’une « libération » pulsionnelle, mais la conséquence logique du dire : un énoncé, dès qu’il est proféré, « tire à conséquence » (vous l’avez vu au 3 avril). C’est dans cette logique — et non dans un vitalisme réchauffé — que se juge la pratique.
Cliniquement, « garder le contact » n’équivaut pas à « reprendre cours » : il s’agit de réinstaurer la condition de l’acte. La suspension a mis à nu que l’analyse n’est pas un flux continu d’enseignement (discours universitaire), mais une pratique qui suppose des conditions d’énonciation — cadre, adresse, coupure — dont dépend sa consistance. À ce titre, la réfutation de Reich ne polémique pas pour elle-même : elle recentre la pratique sur son opérateur propre, la coupure signifiante, et sur la place que l’analyste accepte de soutenir (objet a) pour que l’énonciation du sujet retrouve sa voie.
Séance du 29 mai 1968
« L'acte psychanalytique »
« Il n’y a pas de mot pour les mettre ensemble tous les quatre. Ces quatre termes sont pourtant devenus essentiels pour quelque chose qui est à venir, un avenir qui peut nous intéresser, nous autres qui sommes ici, dans un amphithéâtre, pas simplement pour faire de la clamation ni de la réclamation mais avec un souci de savoir justement… savoir, vérité, sujet, et le rapport à l’Autre, voilà. »
Nous touchons ici à une des formulations majeures du séminaire : Lacan désigne quatre termes — savoir, vérité, sujet, Autre — comme les coordonnées essentielles de l’acte psychanalytique et, plus largement, du discours analytique. Mais il souligne immédiatement: « il n’y a pas de mot pour les mettre ensemble ».
Cette impossibilité de totalisation est centrale. Elle signifie que le champ analytique se soutient de ces quatre pôles, mais qu’aucun signifiant-maître (S1) ne peut les recouvrir en une synthèse. Toute tentative de les réunir en un terme unique, en une doctrine close, serait un retour au discours du maître. Au contraire, l’acte analytique se fonde sur la tension et l’écart entre ces quatre coordonnées.
Lacan rompt avec l’aspiration métaphysique à l’Un : il n’y a pas d’Idée qui engloberait savoir, vérité, sujet et Autre. Cette pluralité irréductible est constitutive de l’expérience analytique. La psychanalyse n’est pas une sagesse totalisante, mais un travail sur le manque, sur l’impossible articulation d’un ensemble complet.
On peut figurer ce quadruple rapport par un nœud ou un huit intérieur (que Lacan mentionne dans les pages voisines) : une structure qui fait tenir ensemble les
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éléments, mais sans qu’ils se fondent en un seul. La consistance vient du nouage, non de l’unification. L’acte analytique s’inscrit dans ce champ noué, où chaque terme prend sens par rapport aux autres, sans jamais pouvoir être subsumé.
Cliniquement, cette remarque est un avertissement : l’analyste doit se garder de réduire la cure à un savoir positif, ou de croire qu’il détient la vérité du sujet. Il ne peut soutenir la pratique qu’en tenant cette articulation impossible : écouter le sujet à partir de ce qui se déploie entre savoir et vérité, depuis le lieu de l’Autre, dans la division constitutive du sujet. C’est ce quadrillage qui oriente la pratique et qui fonde la spécificité de l’acte.
En somme, cette phrase condense une orientation majeure : la psychanalyse ne repose pas sur une totalité unifiante, mais sur l’articulation instable et non- totalisable de quatre termes — savoir, vérité, sujet, Autre. C’est de cette impossibilité de les réunir sous un seul mot que l’acte analytique tire sa nécessité et son éthique.
Séance du 5 juin 1968
« La vérité — c’est ce que nous apprend la psychanalyse — elle gît au point où le sujet refuse de savoir : tout ce qui est rejeté du symbolique reparaît dans le réel. Telle est la clé de ce qu’on appelle le symptôme. Le symptôme, c’est ce nœud réel où est la vérité du sujet. »
« L'acte psychanalytique »
Nous avons ici un passage décisif du séminaire. Lacan y formule ce qui peut être considéré comme une définition du symptôme : un lieu de vérité, précisément là où le sujet refuse de savoir.
Le symptôme n’est pas seulement une formation de compromis, ni une manifestation pathologique à éradiquer. Il est le point où ce qui a été refoulé du symbolique revient dans le réel, marquant la persistance de la vérité du sujet. Cette articulation est capitale : la vérité n’est pas une transparence accessible, elle se loge dans le « refus de savoir », dans ce qui échappe à l’intégration signifiante. Le symptôme devient alors non pas un accident, mais une clé structurale.
Cela bouleverse l’idée traditionnelle de vérité. La vérité n’est pas ce que l’on constate ou ce que l’on affirme, mais ce qui insiste là où le sujet échoue à savoir. Elle est de l’ordre du réel, non du concept. Cela rompt avec la conception classique de la vérité comme adéquation entre savoir et être : elle apparaît au contraire dans l’intervalle, dans la faille, dans l’impossible.
Lacan parle de « nœud » : le symptôme est ce point de nouage où vérité et réel se rejoignent. Le symptôme tient lieu de bord, de scansion, d’attestation de l’impossible. On peut le figurer où le symbolique, ne pouvant absorber tout le réel, laisse un point d’accrochage où s’imprime la vérité du sujet.
Cliniquement, cela signifie que le symptôme n’est pas à supprimer à tout prix, mais à lire, à déchiffrer, comme porteur de vérité. Le travail analytique vise à faire entendre ce que le symptôme dit du sujet, plutôt qu’à le
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réduire comme simple dysfonction. L’analyste accompagne ce « refus de savoir » en le faisant parler, en ouvrant l’espace où le réel se dit à travers la faille du symbolique.
Cette phrase condense une orientation fondamentale: le symptôme est ce « nœud réel » où gît la vérité du sujet, là même où il refuse de savoir. C’est en cela que l’acte analytique trouve son terrain, en faisant résonner cette vérité logée dans l’impossible.
Séance du 12 juin 1968
« Ce vers quoi, je vous aurais menés cette année, si j’eus pu parler de l’acte psychanalytique jusqu’au terme, ç’aurait été pour vous dire que ce n’est pas pour rien si je vous ai parlé du désir du psychanalyste, car il est impossible de tirer d’ailleurs que du fantasme du psychanalyste… que c’est du fantasme du psychanalyste à savoir de ce qu’il y a de plus opaque, de plus fermé, de plus autiste dans sa parole que vient le choc d’où se dégèle chez l’analysant la parole. »
Lacan referme ici son séminaire en donnant à l’acte psychanalytique son ancrage le plus radical : il ne se soutient pas d’un savoir constitué, ni d’une position de maîtrise, mais de ce qui, chez l’analyste, se tient du côté de son fantasme.
Ce passage est d’une force singulière : il ne s’agit pas de dire que l’analyste doit avoir « un bon fantasme », mais que l’acte s’arrime à ce qu’il y a de plus opaque, fermé dans la parole de l’analyste. Autrement dit, ce n’est pas
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la transparence du savoir ni la clarté d’un enseignement qui opèrent, mais le point de réel qui habite l’analyste et qui, dans la cure, se réfracte sous la forme de l’objet a. C’est de là que « vient le choc » qui, chez l’analysant, « dégèle la parole ».
Cette formulation subvertit l’idéal classique de la communication : la vérité analytique n’émerge pas d’un échange harmonieux, mais d’une rencontre avec ce qui, dans l’analyste, échappe à toute maîtrise. L’analyste ne transmet pas un savoir positif, il met en jeu ce qu’il y a de plus singulier et de plus irreprésentable dans sa position.
On peut figurer cette opacité comme un point de fermeture : un nœud serré, qui pourtant, par son existence même, déclenche le mouvement chez l’autre. Ce n’est pas en se déployant que l’analyste agit, mais en tenant ce lieu de résistance, ce noyau réel qui cause le désir. Comme dans un nœud borroméen, la solidité d’un point fermé fait tenir l’ensemble.
Cliniquement, cette perspective est décisive : l’analyste n’agit pas par des explications ou des savoirs, mais par ce qu’il accepte d’assumer de son fantasme. Ce qui, chez lui, ne se livre pas au discours, est précisément ce qui permet à l’analysant de trouver sa propre parole. L’acte analytique consiste à soutenir cette opacité comme cause, et non à chercher à la combler ou à la transformer en doctrine.
Cette conclusion donne à l’acte psychanalytique son tranchant éthique : il se fonde non pas sur le savoir de l’analyste, mais sur ce point irréductible de son
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fantasme, lieu opaque d’où l’analysant peut dégeler sa propre parole.
Autre citation du 12 juin :
« Ce vers quoi, je vous aurais menés cette année, si j’eus pu parler de l’acte psychanalytique jusqu’au terme, ç’aurait été pour vous dire que ce n’est pas pour rien si je vous ai parlé du désir du psychanalyste, car il est impossible de tirer d’ailleurs que du fantasme du psychanalyste… et c’est cela qui peut assurément donner un petit peu le frisson, mais nous n’en sommes pas à ça près par le temps qui court…que c’est du fantasme du psychanalyste à savoir de ce qu’il y a de plus opaque, de plus fermé, de plus autiste dans sa parole que vient le choc d’où se dégèle chez l’analysant la parole, et où vient avec insistance se multiplier cette fonction de répétition où nous pouvons lui permettre de saisir ce savoir dont il est le jouet. Ainsi se confirme que la vérité se fait savoir par l’Autre. »
À la clôture de son séminaire, Lacan donne à l’acte psychanalytique une orientation vertigineuse. L’analyste, dit-il, ne tire pas sa légitimité d’un savoir positif, mais de son fantasme — de ce qu’il y a en lui de plus « opaque, fermé, autiste ». C’est de ce point d’irreprésentable que surgit l’acte, non comme maîtrise, mais comme choc qui « dégèle » la parole de l’analysant.
Cette position renverse radicalement les attentes : au lieu d’un analyste transparent, garant d’un savoir éclairant, Lacan souligne que c’est de son noyau le plus opaque que se produit l’effet analytique. Le psychanalyste est ainsi défini non par sa clarté, mais par la place où il assume ce qui, en lui, échappe au discours.
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C’est cette opacité — ce point de réel — qui cause le mouvement de la parole chez l’autre.
Cela s’oppose à toute vision rationaliste de l’analyse comme transmission de savoir. La vérité ne se déploie pas par une accumulation d’enseignements, mais par un dégel provoqué par le contact avec ce point opaque. La phrase « la vérité se fait savoir par l’Autre » condense cette orientation : la vérité n’est pas à découvrir dans l’intériorité de l’analyste, mais à se produire dans la rencontre avec l’Autre, dans ce qui s’impose comme répétition, comme insistance.
Lacan inscrit cette dynamique dans la figure du nœud qu’il dessine sur le tableau : une boucle qui pourrait se fermer en cercle, mais qui, en se maintenant comme duplicité, permet de penser cette place du sujet supposé savoir. L’opacité du fantasme de l’analyste correspond à ce point de nœud qui, loin de se refermer, soutient la structure en empêchant sa clôture.
Cliniquement, cette remarque est essentielle. L’analyste n’agit pas en vertu d’un savoir ou d’une sagesse personnelle, mais parce qu’il accepte de mettre en jeu son fantasme comme cause. C’est de ce lieu, marqué par l’opacité et l’autisme de sa parole, que surgit l’effet : un choc qui libère la parole de l’analysant et lui permet d’apercevoir le savoir inconscient dont il est le jouet.
La phrase donne à la psychanalyse son éthique tranchante : l’acte ne se soutient pas d’une transparence, mais d’un point opaque assumé par l’analyste. C’est là que réside sa singularité et sa
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puissance : dans le fait que la vérité, loin d’être enseignée, « se fait savoir par l’Autre ».
Le quinzième séminaire de Jacques Lacan, tenu entre novembre 1967 et juin 1968, s’inscrit dans un moment décisif de son enseignement. Après avoir élaboré la topologie des discours dans L’envers de la psychanalyse, et avant de se lancer dans les nouages borroméens qui domineront la décennie suivante, Lacan se concentre ici sur la notion d’acte — notion qui engage non seulement la clinique mais aussi l’éthique et la transmission de la psychanalyse.
Dès les premières séances, le ton est donné : l’acte analytique ne peut se confondre ni avec l’action, ni avec l’interprétation, ni avec la pratique de l’enseignement. Un acte, pour Lacan, ne se mesure pas à ses effets visibles mais à la coupure qu’il introduit dans la structure. L’acte psychanalytique n’a pas pour fin de guérir ni de transmettre un savoir constitué : il a pour conséquence de produire le psychanalyste lui-même. Le psychanalyste ne préexiste pas à l’acte, il est ce qui se constitue dans l’opération.
Lacan n’a de cesse, tout au long de l’année, d’opposer l’acte analytique aux autres formes d’agir. Contre l’illusion pédagogique, il rappelle que l’analyste n’est pas un maître de savoir, mais qu’il consent à occuper la position paradoxale de l’objet a. Contre les illusions thérapeutiques, il souligne que l’acte ne vise pas le bien- être de l’analysant, mais qu’il l’expose au réel de son désir. Et contre les séductions de la sagesse, il insiste sur la dimension de coupure : l’acte est toujours ce qui introduit une discontinuité, ce qui « tire à conséquence».
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Ce séminaire est aussi marqué par une méditation sur le transfert. Lacan montre que le transfert ne se fonde ni sur un savoir réel, ni sur une demande authentique, mais sur un malentendu structural : le sujet suppose à l’analyste un savoir, ou suppose en lui une demande, mais cette supposition est sans consistance. C’est précisément ce malentendu qui fonde la place de l’analyste et qui permet au travail de se déployer. L’acte analytique consiste alors à maintenir cette place vacante, à ne pas céder à la tentation de se faire maître ou thérapeute.
L’année est traversée par les échos du temps : les grèves de mai 68 suspendent à deux reprises le séminaire, Lacan restant « présent » mais refusant de « tenir son séminaire ». Cette suspension, loin d’être anecdotique, illustre à sa manière ce qu’il développe : l’acte analytique n’est pas un flux continu, il suppose des coupures qui reconfigurent la scène de l’énonciation. L’analyse, comme le séminaire, se tient dans ces arrêts, dans ces trous qui donnent à la parole sa portée.
La dimension topologique est également présente. Lacan recourt aux figures du nœud et de la coupure pour penser l’acte. Le symptôme est défini comme un nœud réel, là où le symbolique a échoué et où la vérité du sujet insiste. L’acte analytique se conçoit alors comme une opération qui, à la manière d’une coupure topologique, produit un bord, un espace nouveau où le sujet peut se redéfinir. La vérité, rappelle-t-il, « se fait savoir par l’Autre » : elle ne s’énonce pas comme donnée immédiate, mais comme effet d’un nouage.
« L'acte psychanalytique »
Enfin, la clôture du séminaire, le 12 juin 1968, donne au propos une intensité particulière. Lacan affirme que l’acte analytique ne se soutient que du fantasme de l’analyste. C’est de ce point opaque, fermé, que vient le « choc » qui dégèle la parole de l’analysant. Ce n’est pas le savoir de l’analyste qui agit, mais ce reste, ce réel qui le traverse et qu’il accepte d’assumer comme cause. L’acte psychanalytique, en ce sens, ne peut être pensé comme une maîtrise : il est le consentement à soutenir une place d’opacité, d’où la vérité, par l’Autre, se met à parler.
Le Séminaire XV ne propose pas un traité systématique de l’acte, mais une traversée où se dessinent ses coordonnées : l’impossible à totaliser (savoir, vérité, sujet, Autre) ; le rôle de la coupure et de la conséquence logique ; le statut paradoxal de l’analyste : ni maître ni enseignant, mais support d’un malentendu et porteur de l’objet a ; l’importance du symptôme comme lieu de vérité ; et, enfin, la centralité du fantasme de l’analyste comme ressort ultime de l’acte.
Par-là, Lacan fait de l’acte psychanalytique non pas une technique, mais une expérience fondatrice, d’où dépend la possibilité même de la psychanalyse. En ce sens, ce séminaire de 1967–1968 n’est pas seulement une réflexion sur un thème ; il est une mise en acte du lien entre théorie, pratique, et éthique de la psychanalyse, dans un moment historique où le monde lui-même connaissait ses propres coupures.
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« L'acte psychanalytique »
Transcription de ma participation lors du Colloque sur l’Acte Psychanalytique du 28 juin 2025 à l’ALI.
« L’Acte ce n’est pas de la poésie.
Ce titre m’est apparu alors que je me demandais comment préparer ma participation pour aujourd’hui. Puis j’ai lu la phrase suivante :
« De même, l’acte lui-même ne peut fonctionner comme prédicat. »
Verso (poésie) est un mot du lunfardo de Buenos Aires, un terme d’argot local, du vocabulaire de la rue. Comme « labia », « chamullo », verbiage, éloquence, bagou, bavardage, volubilité, la « bonne tchatche » en français, ou un bon « speech » en anglais.
Il y a quelques mois, un collègue de l’Association, a dit :
« L’Acte n’est pas une plaque sur la porte de l’immeuble où l’on habite. »
Je me suis alors dit : ce n’est pas non plus un petit écriteau avec nos noms dans les congrès auxquels on participe.
L’acte est autre chose :
« L’acte psychanalytique est, ce que l’on attend d’un psychanalyste. » Dit Lacan.
Et : « Un psychanalyste est ce que l’on attend d’une cure. »
« L'acte psychanalytique »
Il insiste.
« On identifie un psychanalyste par son acte. » (Cette troisième citation mérite d’être complétée, car elle se poursuit ainsi :) « On identifie un psychanalyste par son acte, mais au sens le plus biologique, le plus incarné. », dit Lacan en 1968. Nous verrons ce que cela signifie.
« Comme un oiseau, » dirais-je. On identifie un oiseau non par son chant ni par son plumage, mais par ce qu’il fait sur la branche.
Plus précisément, on devrait dire : on identifie un oiseau à « sa déposition », à ce qu’il laisse tomber, à son résidu.
J’ai l’habitude de ne pas citer textuellement Lacan lorsque je parle, mais en cette occasion, l’engagement mis par lui dans chaque mot, ainsi que la critique implicite d’une partie du corps psychanalytique, m’amènent à recourir à la lecture textuelle de certains paragraphes.
Par exemple, lorsqu’il dit le 15 mai (oui, du même mois de mai 1968 où la France était en feu et où les pavés volaient dans les airs) :
« Les psychanalystes ne veulent pas être à la hauteur de ce qu’ils ont en charge. »
Ils ont en charge, dis-je, de démontrer à chaque instant qu’ils ont accepté qu’il est impossible de tout dire.
« L'acte psychanalytique »
C’est là une règle majeure du langage, qu’il faut accepter et respecter, car nous ne pouvons aller plus loin que quelques minutes de paroles. Car quelques minutes suffisent. Lacan l’a démontré lorsqu’il fut radié de l’IPA en 1964 : quelques minutes de phonèmes suffisent. Car le reste, c’est secondaire. Cela excède, ou cela manque, et cela est inhérent au langage, cela est le propre de la parole.
Pour ceux qui, à cette époque, n’avaient pas compris que passer de la position d’analysant à celle d’analyste ne dépend pas de l’accumulation d’un savoir, mais de l’expérience de la perte, de la division qui fonde la structure du désir, du « moment de la réalisation du manque », moment où, on se rend compte que « cela » n’est pas complet, que « cela » ne peut pas être dit entièrement, qu’il y a un trou. Que cela, restera à dire, parce que le temps est passé, parce qu’on n’a pas pu, parce qu’on ne peut pas.
Se rendre compte de cela, l’accepter, est la condition qui incombe à celui qui parle ; c’est la condition de « réalisation du sujet ». Ainsi le dit Lacan dans ce séminaire:
« Et cela est quelque chose non seulement formulé, mais incarné, que l’on appelle la castration. »
Cette citation, nous allons la développer :
Justement, le 10 janvier 1968, jour où Lacan parle de la fin de l’analyse et de « l’opération Vérité », nous dirions en espagnol « operativo Verdad », comme quelque
« L'acte psychanalytique »
chose qu’il faut aller faire, produire, fabriquer, comme César : un acte.
Ce jour, à propos de la place de la vérité, il dit :
« Cette place se retrouve dans ce manque, qui, de toujours, se définit comme l’essence de l’homme et qui s’appelle le désir ; mais qui, à la fin d’une analyse, se traduit par cette chose non seulement formulée mais incarnée que l’on appelle la castration. »
Ce lieu se retrouve dans ce manque, cette absence, l’impossibilité, ce qui morphologiquement serait un creux, quelque chose qui n’est pas et qui ne peut être réalisé ou satisfait. Tout au plus, il peut arriver que le trou change de place.
Je reprends, Lacan est en train de nous dire qu’il existe un Acte – et c’est cela l’Acte ! – par lequel on passe de l’objet qui a pour charge la cause du désir à l’incarnation de la castration.
Et cette incarnation, désormais, va soutenir un nouveau sujet, le sujet supposé savoir, dans le corps même, sur les os mêmes de celui qui, jusqu’à ce moment, était analysant.
Cette “énorme” définition, ces éclaircissements flottaient dans l’air ou, plus exactement, dans l’esprit de Lacan lorsqu’il avait 66 ans et cumulait déjà quinze années de séminaires, avec autour de lui un groupe de disciples à qui il fallait transmettre une discipline qui, elle-même, était encore en train de se construire.
À partir de quand devient-on psychanalyste ?