Séminaires de Jacques Lacan — Tome II

La topologie et le temps

« Le moment de conclure »

La séance corrige d’abord un malentendu méthodique : le réel des “choses” ne se laisse pas déduire d’un modèle préexistant ; « c’est nous qui découvrons comment elles font », et nous n’y parvenons qu’en les imaginant—non au sens de les rêver, mais en mettant en forme une opération que la parole peut transmettre et contrôler. D’où l’insistance sur les « précautions oratoires » : l’outil analytique est un dire réglé qui met à l’épreuve ce qu’il avance. Le pivot de la séance est là : l’analyse n’explique pas d’en haut, elle fabrique des opérations minimales dont on peut vérifier les effets.

Sur ce fond, Lacan reprend une question technique devenue clinique : comment “réaliser” un nœud à trois sur un tore ? La réponse tient en deux temps. Premier temps : la coupure. Une coupure bien faite trace la condition du lien, mais ne suffit pas. Deuxième temps : la bande. Il faut « redoubler » la coupure, « l’étaler », pour qu’apparaisse la bande qui « donne support, c’est-à-dire étoffe » au nœud. Autrement dit: entre la coupure (qui isole, sépare, ouvre) et la bande (qui porte, soutient, fait tenir), il n’y a pas équivalence. Sans support, la coupure reste stérile ; sans coupure, le support reste décoratif. La tenue exige les deux dans un ordre précis.

D’où la rectification polémique : Lacan qualifie d’« absurdité» sa précédente assertion selon laquelle « il était impossible d’établir un nœud sur un tore ». Il accrédite la critique (Lagarrigue) en la corrigeant par la méthode : si l’on se contente de couper, alors on n’établit rien ; mais si l’on redouble la coupure pour produire la bande, alors le nœud trouve sa consistance sur le tore. Le point de doctrine est limpide : un lien n’existe qu’à la condition d’un support d’écriture — pas de nœud sans « étoffe ».

La portée clinique se dégage d’elle-même. La coupure analytique (interruption, scansion, équivoque bien visée) ne réalise rien à elle seule si elle n’est pas immédiatement suivie

« Le moment de conclure »

par la mise en place d’un support où cette coupure prend corps : réitération, reprise située, écriture du parcours (comment ça passe, où ça revient, ce que ça attache). Inversement, un support prolixe (récits, rationalisations, « bande » de paroles) ne noue rien sans la coupure qui tranche une orientation. La séance propose donc une grammaire de l’acte :

• Couper pour extraire l’opération pertinente ;

• Redoubler/étaler pour donner étoffe ;

• Lire ensuite la tenue obtenue (et non pas ajouter un sens de plus).

Enfin, ce réglage technique engage aussi l’éthique : Lacan assume publiquement la correction d’un énoncé antérieur au nom du vérifiable. Ce n’est pas une coquetterie : c’est la règle du jeu qu’il donne à la fin d’analyse elle-même. Conclure, ce n’est ni capitonner de sens ni montrer un beau dessin ; c’est reconnaître l’opération qui fait tenir—la bonne coupure redoublée par le bon support—et l’adopter comme savoir-faire. Voilà pourquoi la séance du 9 mai, loin d’un détail topologique, ajuste la boussole clinique : ce que nous cherchons à obtenir en cure, c’est une étoffe de tenue pour la coupure qui a opéré , non une explication supplémentaire.

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Le Moment de Conclure s’ouvre sur une provocation salubre : la psychanalyse n’est pas une science, c’est une pratique — une pratique de parole, donc risquée. L’aveu n’est pas défensif ; il fixe l’éthique : on ne juge pas ici par critères de réfutabilité, mais par effets de dire. Dès lors, « conclure » ne

« Le moment de conclure »

peut pas signifier fermer un système ; conclure, c’est prendre acte d’un effet obtenu dans le temps d’un dire, là où la parole cesse d’être commentaire pour devenir coupure.

Toute l’année creuse ce pli : parler n’est pas dire. L’analysant parle — et cette parole, faite d’équivoques, d’échos, de trébuchements, a la vertu d’une poésie qui ouvre sur l’insu. L’analyste, lui, n’ajoute pas un sens ; il tranche. Sa parole n’est pas meilleure : elle est comptée. Elle intervient comme écriture — ponctuation, silence, équivoque — qui déplace la tenue du symptôme. De là l’insistance sur l’impossibilité d’un « métalangage » surplombant : on ne parle de la langue que dans une autre langue ; il n’y a pas de dehors où s’installer pour dire la vérité une fois pour toutes. La vérité, ici, s’éprouve comme effet sur un savoir qui se dit à l’insu.

Ce geste se double d’une discipline : vérifier par l’opération. Le fil topologique n’a pas été un décor, mais une méthode. La bande de Möbius coupée qui engendre un nœud à trois; la torsion portée sur un tore ; la figure qui change d’allure sans changer de structure ; l’« une torsion » qui, une fois lue au bon support, « équivaut à deux » : tout cela enseigne à préférer l’invariant opératoire à l’impression de forme. La clinique y gagne une boussole : on ne s’hypnotise ni sur le tracé foisonnant des récits, ni sur la beauté d’un dessin ; on regarde où ça passe, où ça coupe, dans quel sens ça se retourne — et c’est là que l’intervention compte.

À ce compte, la fin d’analyse perd son romantisme et gagne en tenue : ce n’est ni délivrance ni révélation, mais repérage de la capture — le « tourner en rond » reconnu comme tel — et acquisition d’un savoir-faire avec son symptôme. Non pas supprimer, mais manier. Ce réalisme sans pathos va de pair avec un autre rappel : « il n’y a pas de rapport sexuel ». Posée au présent, la formule n’abolit pas la rencontre des corps ; elle dit qu’il n’existe pas d’écriture commune qui

« Le moment de conclure »

proportionne les positions sexuées. La culture borde l’impossible par des dispositifs symboliques ; l’analyse, elle, apprend comment chacun bricole son nouage singulier. D’où l’utilité de nos détours toriques : ils disciplinent le regard, forcent à lire au niveau du trou organisé plutôt que de rêver le plein.

Autre trait d’éthique : la correction publique. Lacan n’hésite pas à revenir sur un énoncé quand l’opération le réclame : une coupure ne « réalise » rien sans le support qui lui donne étoffe. Il faut redoubler, étaler, porter sur la bonne surface pour que ça tienne. Ce scrupule vaut pour la théorie comme pour la séance : la coupe juste appelle le support juste — sinon elle s’évanouit dans l’air des bonnes intentions.

Si l’on rassemble le tout, l’année aura fixé quatre repères de travail. D’abord, la pratique se juge à ce qu’elle fait — non à ce qu’elle dit qu’elle fait. Ensuite, l’acte analytique se mesure à l’écriture qu’il produit : coupure et support, pas surcharge de sens. Troisièmement, la clinique vise des invariants : la présentation change, la logique d’attache demeure — c’est là qu’on intervient. Enfin, conclure, c’est adopter une position modeste et forte : savoir ce dont on est captif, et savoir-y-faire avec ce montage, plutôt que rêver d’un « tout » qui n’existe pas.

Le passage vers l’année suivante s’éclaire alors de lui-même. Après avoir appris à compter les opérations (coupures, retournements, torsions), il faudra apprendre à compter le temps — non le temps chronologique, mais celui qu’un dire institue quand une coupure fait événement et qu’un support lui donne durée. Autrement dit : de la topologie des nouages au tempo de l’acte. C’est exactement là que s’ouvrira le champ suivant : comment un nœud, qui ne cesse de se présenter autrement, trouve sa mesure dans le temps d’un dire qui conclut sans fermer.

1978-1979

Contexte et structure

Le Séminaire XXVI s’est déroulé entre le 21 novembre 1978 et le 15 mai 1979. Il comprend dix séances, dont certaines sont disponibles en transcription ou en enregistrement audio. Ce séminaire marque une étape importante dans l’enseignement de Lacan, où il explore les liens entre les structures topologiques et la temporalité du sujet.

Topologie et temporalité

Lacan s’intéresse particulièrement aux structures topologiques telles que la bande de Möbius et le nœud borroméen pour modéliser la structure du sujet. Il examine comment ces formes peuvent représenter la manière dont le temps est vécu et structuré dans l’expérience subjective. La topologie devient ainsi un outil pour penser la discontinuité, la répétition et la coupure dans le temps psychique.

Le nœud borroméen et le sinthome

Dans ce séminaire, Lacan approfondit sa réflexion sur le nœud borroméen, une structure composée de trois anneaux entrelacés de telle sorte que la coupure de l’un entraîne la disjonction des deux autres. Il introduit également la notion de sinthome, qui vient suppléer au Nom-du-Père pour maintenir la cohésion du sujet. Le sinthome est envisagé comme une solution singulière que chaque sujet trouve pour nouer ensemble les registres du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire.

Le temps logique et le temps subjectif

Lacan distingue le temps chronologique du temps logique, ce dernier étant structuré par des moments de hâte, de suspension et de conclusion. Il explore comment le sujet se constitue à travers ces temps logiques, qui ne suivent pas nécessairement une progression linéaire. La topologie permet de représenter ces temporalités complexes et les discontinuités inhérentes à l’expérience subjective.

Leçon du 21 novembre 1978

« Il y a quand même une béance entre la psychanalyse et la topologie. Ce dont je m’efforce, c’est, cette béance, de la combler. La topologie est exemplaire, elle permet dans la pratique de faire un certain nombre de métaphores. Il y a une équivalence entre la structure et la topologie. C’est ça, le Ça dont il s’agit dans Groddeck, c’est ça qui est Ça. »

Point de départ net : Lacan nomme une « béance » entre la pratique analytique et l’outil topologique. Autrement dit, il ne confond pas les deux registres : la clinique ne se réduit pas à des figures, mais ces figures aident à penser. Lorsqu’il dit que « la topologie est exemplaire », il indique sa fonction : non un modèle clos, mais une ressource de métaphores opératoires pour saisir des rapports (coupure/suture,

continuité/discontinuité, dedans/dehors) qui font la trame de l’expérience analytique.

En parlant « d’équivalence entre la structure et la topologie», Lacan ne prétend pas que la structure psychique est de la topologie ; il soutient que certaines opérations topologiques donnent une écriture suffisamment rigoureuse pour figurer ce qui, du langage, noue le sujet. La référence à Groddeck sert ici de balise : le « Ça » n’est pas une substance, mais l’effet d’un jeu de places et de liaisons — précisément ce que la topologie permet de figurer sans psychologiser.

Dans cette ouverture, la visée est méthodologique : combler la « béance » signifie trouver le bon passage entre l’outil formel et la pratique, pour que l’outil éclaire sans couvrir. D’où la prudence de Lacan tout au long de l’année : chaque figure sera mise à l’épreuve de ce qu’elle permet effectivement d’élucider (et non d’illustrer) dans la cure.

Pourquoi cela importe-t-il pour l’analyste ? Parce que la cure confronte sans cesse à des effets de bord : là où ça s’interrompt, là où « ça ne passe pas », là où un tour supplémentaire change tout. La topologie, dans son registre propre, exemplifie ce régime de bords et de tours ; elle n’explique pas la psyché, elle force la lecture de certains agencements que le seul commentaire sémantique tend à lisser. Dès lors, parler d’« équivalence » revient à se donner un principe d’orientation : si une opération topologique (par exemple, produire une coupure et constater ce que devient le bord) contraint une conséquence, alors, mutatis mutandis, quelque chose de comparable vaut pour l’économie du symptôme ou du fantasme — non pas parce qu’ils « seraient » des surfaces, mais parce qu’ils répondent à des lois de composition et de disjonction qu’on peut rigoureusement écrire.

Enfin, l’« équivalence » protège de deux écueils symétriques: d’un côté, l’illustration naïve (faire « voir » la clinique dans un dessin) ; de l’autre, la pure rhétorique (s’en tenir à des métaphores flottantes). Entre les deux, Lacan propose un usage réglé : se servir des opérations topologiques pour resserrer la logique du discours analytique — de sorte qu’au lieu de se perdre dans l’infini du sens, on gagne en précision opératoire sur ce qui, dans une cure, se coupe, se recolle, se déplace… et parfois ne tient qu’à un tour. C’est en ce sens que l’« équivalence » structure/topologie n’est pas un slogan mais une méthode : écrire pour mieux lire.

Leçon du 12 décembre 1978

« Je me suis aventuré à annoncer que peut-être je prendrai un exemple de ce qu’on appelle le “borroméen généralisé”, c’est à savoir que j’énoncerai comment on peut rendre borroméen, je veux dire à partir de quel moment s’avère borroméen un nombre de cinq cercles, puisque dans le borroméen c’est de cercles qu’il s’agit. »

Lacan place la leçon sous un objectif méthodique : non pas « illustrer » la clinique, mais définir une condition. Quand dit-on, rigoureusement, qu’un ensemble de cinq anneaux « fait borroméen » ? Réponse implicite : lorsque le système tient par le mode de sa coupure, c’est-à-dire que certaines suppressions (ou « libérations ») défont la chaîne entière. Ce geste (spécifier une condition de tenue plutôt qu’ajouter du sens) vaut pour l’analyse : un symptôme « tient » de la façon dont il est pris dans un ensemble de liens, et l’intervention analytique compte par ce qu’elle dénoue (ou pas). Ici, le « borroméen généralisé » n’est pas une coquetterie de dessin : c’est l’art de produire une nécessité — montrer à quel moment la structure doit céder si l’on retire tel ou tel élément. On reconnaît la ligne de l’année : s’orienter dans la

structure par des opérations contrôlables, plutôt que par des commentaires infinis.

« J’ai poussé plus loin mon investigation […] sur un groupe de six cercles […] on obtient un borroméen généralisé en en coupant trois. Il y a effectivement 35 façons de le faire. »

Le passage à six anneaux fait apparaître une comptabilité : il n’y a pas n’importe combien de manières de défaire l’assemblage, il y en a 35. Ce nombre n’est pas décoratif ; il indique que la structure n’est pas une image, mais un calcul de possibilités (quelles tranches, quels retraits). Traduction pédagogique : un montage humain (discours, symptôme, transfert) ne se comprend pas par son « sens » supposé caché, mais par l’agencement de ses dépendances : quels éléments tiennent lesquels, et quelle combinaison d’actes suffit à le rendre libre. Lacan fait ainsi glisser la clinique vers une logique d’opérations : on n’explique pas le lien, on le met à l’épreuve (que se passe-t-il si l’on retire ceci plutôt que cela ?). D’où son insistance à parler de « libérer deux cercles sur cinq » ou de « dénouer six cercles en en coupant trois » : la vérité d’un lien se déduit de sa défaillance.

Cette séance prolonge l’ouverture du 21 novembre : produire, par la contrainte d’écriture, ce qui, dans un discours, fait nécessité. Le « borroméen généralisé » devient la scène d’essai où se mesurent les conditions de tenue et de chute — exactement ce dont l’analyste a besoin pour juger où couper, afin que quelque chose se dénoue réellement plutôt que de tourner en commentaire.

Leçon du 19 décembre 1978

« Elle m’aide, elle m’aide à couper les ficelles quand j’ai à faire à des ronds de ficelles. Les ronds de ficelle, c’est théorique, ça a à faire avec des cercles, des cercles souples et même élastiques, ça s’imagine. Mais l’imagination ne va pas loin. »
« La topologie est imaginaire. Elle n’a pris son développement qu’avec l’imagination. Il y a une distinction qui est à faire entre l’Imaginaire et ce que j’appelle le Symbolique. Le Symbolique, c’est la parole. L’Imaginaire en est distinct. »

Lacan place d’emblée la barre : les « ronds de ficelle » – ces boucles, cordelettes, tores et rubans qui peuplent ses tableaux – relèvent d’un usage théorique et imaginaire. Imaginaire ne veut pas dire « illusoire », mais : supporté par des images et des schèmes figuratifs. Ces figures servent d’outils pour « couper les ficelles », c’est-à-dire pour défaire des enchevêtrements de pensée, clarifier un montage, ouvrir une opération. Elles aident à manœuvrer, mais « l’imagination ne va pas loin » : elle ne donne pas le réel, elle ne tranche pas la question de l’être.

D’où la seconde précision, décisive : l’Imaginaire n’est pas le Symbolique. Le symbolique, c’est la parole, l’ordre des signifiants où se nouent la loi du langage, l’adresse et l’interprétation. Autrement dit, les dessins de ficelle peuvent proposer une consistance visuelle à des rapports (ce que « ça s’imagine »), tandis que la cure travaille dans le registre de ce qui s’énonce et s’entend. La topologie, ici, n’est pas une ontologie : c’est une métaphore opératoire au service d’un discours. Elle donne une main courante pour penser des coupures, des continuités, des passages ; elle suggère comment une coupure (comme dans une bande de Möbius) reconfigure l’ensemble — mais ce qui fait effet en analyse, c’est l’acte de parole qui touche au symptôme.

Ce cadrage a deux conséquences pratiques. D’une part, il autorise l’analyste à se servir des modèles topologiques

comme d’un atelier de pensée : on essaie, on coupe, on rattache, on voit comment ça tient — pour repérer où intervenir dans le discours du sujet. D’autre part, il vaccine contre toute réification du nœud : on ne prend pas la figure pour la chose. Si l’on parle de nœud, c’est pour décrire la manière dont s’attachent et se détachent des registres de l’expérience ; si l’on parle de coupure, c’est pour viser une opération interprétative, pas pour fétichiser un dessin.

En bref, cette leçon installe une hygiène méthodologique : oui, la topologie peut être très utile à l’analyste — comme pédagogie de la coupure et de la continuité — mais à la condition de maintenir la frontière que Lacan rappelle fermement : l’Imaginaire (qui aide à voir) n’est pas le Symbolique (où l’on agit en parlant). C’est à cette condition que les « ronds de ficelle » cessent d’endormir par la belle forme et deviennent ce qu’ils doivent être : des opérateurs pour éclairer et déplacer, dans la parole, la contingence d’un symptôme.

Leçon du 9 janvier 1979

« Il n’y a pas de rapport sexuel, c’est ce que j’ai énoncé. Qu’est-ce qui y supplée, parce qu’il est clair que les gens, ce qu’on appelle tel, soit les êtres humains, les gens font l’amour. »
« La métaphore du nœud borroméen à l’état le plus simple est impropre. C’est un abus de métaphore, parce qu’en réalité il n’y a pas de chose qui supporte l’Imaginaire, le Symbolique et le Réel. Qu’il n’y ait pas de rapport sexuel, c’est ce qui est l’essentiel de ce que j’énonce. Qu’il n’y ait pas de rapport sexuel parce qu’il y a un Imaginaire, un Symbolique et un Réel, c’est ce que je n’ai pas osé dire. Je l’ai quand même dit. »

Lacan réinstalle d’entrée la formule-pivot de son enseignement — « il n’y a pas de rapport sexuel » — en posant immédiatement la question de ce qui y supplée: si « les gens font l’amour », c’est que le réel de la non-écriture du rapport ne supprime ni les corps ni la rencontre ; il exige des montages symboliques et imaginaires qui viennent faire tenir ce qui n’a pas de loi commune. L’important ici : nous ne partons pas d’un « sens » ajouté au constat, mais d’une structure d’impossible que la culture, la parole, les fictions, les rites, les symptômes, tentent de border.

D’où la seconde frappe de la séance : Lacan désamorce l’abus de métaphore. Le nœud borroméen — pris « à l’état le plus simple » — n’est pas une jolie image qui « représenterait » la psyché. C’est un écrit opératoire, utile si et seulement si on s’en sert pour définir des conditions de tenue et de déliaison ; impropre dès qu’on le fétichise en « chose » qui porterait réellement l’Imaginaire, le Symbolique et le Réel. Cette mise au point est cruciale pour la lecture clinique : le borroméen n’est pas un talisman, c’est un mode de lecture. On n’y cherche pas une ontologie, mais la poussée de nécessité qui se dégage d’opérations réglées (couper, redoubler, nouer, dénouer).

Le gain logique est net : l’énoncé de la non-relation sexuelle ne vient pas « parce qu’il y a trois registres » pris comme substances ; il se déduit de l’impossibilité d’écrire un rapport qui les proportionnerait. La tripartition RSI n’explique rien par essence ; elle offre un alphabet d’opérations pour repérer comment, chez tel sujet, la parole et la jouissance se raboutent sans se totaliser. C’est pourquoi Lacan peut dire à la fois que la non-relation est « l’essentiel » de ce qu’il énonce, et qu’il la reformule ici sous condition : ce n’est pas l’existence des trois registres qui « cause » la non-relation ; c’est la lecture opératoire (au besoin topologique) qui permet d’en soutenir la portée sans retomber dans l’illustration.

Méthodologiquement, la séance invite à deux prudences :

1. Ne pas confondre la force d’une écriture avec l’illusion d’un modèle. Dès qu’on transforme le nœud en « chose », on perd ce qu’il a de plus précieux : la possibilité de vérifier des conséquences (si l’on coupe ici, est-ce que tout lâche, ou non ?).

2. Revenir au dire : la cure se joue dans un travail de parole ; l’écriture (mêmes les « schémas au tableau», n’est là que pour serrer des opérations décidables — là où une interprétation supplémentaire n’ajouterait que de l’imaginaire.

Cette leçon rappelle que la psychanalyse n’a pas besoin d’images de plus, mais d’écritures qui tiennent — assez rigoureuses pour éclairer ce qui supplée l’impossible du rapport, et assez modestes pour ne jamais se prendre pour « la chose ».

Leçon du 16 janvier 1979 –

« Je suis plutôt embêté de ce que je vous ai annoncé la dernière fois, à savoir qu’il faut un troisième sexe. Ce troisième sexe ne peut pas subsister en présence des deux autres. Il y a un forçage qui s’appelle l’initiation. La psychanalyse est une anti-initiation. L’initiation, c’est ce par quoi on s’élève, si je puis dire, au Phallus. C’est pas commode de savoir ce qui est initiation ou pas. Mais enfin l’orientation générale, c’est que le Phallus on l’intègre. Il faut qu’en l’absence d’initiation, on soit homme ou on soit femme. Bon. »
« Je vais vous parler de quelque chose qui est une tresse à cinq. Vous voyez ici il y a deux qu’il franchit au-dessus et deux qu’il franchit au-dessous. […] Il faudrait redoubler cette séquence […] On peut voir ici dans notre dessin deux fois reproduit qu’il y a une trame,

une trame qui concerne… Bon c’est ennuyeux que je m’embrouille, mais je dois dire que je dois avouer que je m’embrouille. Bien. Ça sera assez pour aujourd’hui. »

L’attaque est nette : « la psychanalyse est une anti-initiation». Autrement dit, elle n’est ni voie d’élévation ni passage rituel vers un « savoir-être »; elle déjoue précisément le forçage qui consiste à arrimer le sujet à un titre d’appartenance — ici, l’élévation « au Phallus » comme emblème d’intégration. De là la formule embarrassée du « troisième sexe » : si l’on en parle, c’est pour souligner que ce terme ne peut pas subsister dès lors que la scène se verrouille entre deux identités (homme/femme) garanties par une initiation. L’orientation analytique, dit Lacan, n’est pas d’ajouter une case, mais de soustraire le sujet au prestige d’un signifiant d’élévation : elle travaille là où l’identification vacille et où la « montée » phallique n’assure plus rien. C’est une éthique: ne pas faire de la cure un rite d’agrégation, mais un exercice du dire qui ouvre un espace sans garantie.

La seconde séquence déplace ce point vers une écriture opératoire : la tresse à cinq. Lacan y montre une règle locale — « deux au-dessus, deux au-dessous » — qu’il faudrait « redoubler » pour faire apparaître une trame. Ce n’est pas une décoration : c’est un petit algorithme de dépendances. Une tresse se lit par la répétition réglée d’un passage; de même, un montage subjectif se laisse approcher par les enchaînements qui le font tenir. Remarquez le scrupule méthodique : au moment où la description menace de se brouiller, Lacan marque l’embarras (« je m’embrouille »). Ce n’est pas une faiblesse, c’est la ponctuation d’une limite : au- delà d’un certain seuil, le schéma n’enseigne plus par la figure mais par la contrainte de sa règle. L’enjeu clinique est là : plutôt que de chercher un sens « initiatique », suivre la loi d’un passage (ce qui passe au-dessus/au-dessous, ce qui se répète, ce qui lâche si l’on modifie la séquence). La trame dont il parle, c’est ce qui, dans un symptôme ou un lien,

tient par la manière dont un élément franchit les autres — et non par une nomination qui viendrait sacrer le sujet.

L’anti-initiation du premier passage et la tresse du second se répondent : l’une dé-sacralise le devenir-sujet (pas d’ascension au Phallus comme garant), l’autre instrumente la lecture (un mode de tissage qui montre où et comment intervenir). La séance du 16 janvier avance donc une double leçon : éthique (se méfier des montages d’élévation) et technique (privilégier des opérations répétables qui font apparaître la trame des dépendances). C’est cette alliance — dés-initiation du sens, précision de l’écriture — qui ouvre la voie aux développements ultérieurs du séminaire, quand la « trame » des liens deviendra l’outil pour penser, sans fétiche, ce qui fait tenir… et ce qui se défait.

Leçon du 20 février 1979

« Je suis embêté à cause du borroméen généralisé. Je ne peux pas croire que les généralisés, ça soit 4 moins 2, 5 moins 3, 6 moins 4, 7 moins 5, 8 moins 6. Je ne peux pas le croire parce que dans tous ces cas, il y a deux de différent et que ceci implique que de les prendre deux par deux ça soit neutre, que les prendre trois par trois ça soit borroméen. J’ai le sentiment qu’il faudrait que la généralisation du borroméen s’étende à quatre et même — pourquoi pas — à cinq. De sorte qu’il faudrait que ça ne soit pas deux de différence qu’il s’agisse. La question est de savoir si tout est neutre avant quatre, et même cinq.»
« Je voudrais aujourd’hui vous dessiner autre chose, c’est à savoir ce qu’on appelle une bande de Slade. »

X : « Docteur, permettez-moi de rectifier votre troisième schéma… »

LACAN : « C’est tout à fait vrai […] C’est tout à fait vrai, enfin je suis convaincu. Eh bien, je vous dis au revoir. J’essaierai de faire mieux la prochaine fois. »

L’entrée en matière est une mise au point méthodique : on ne “généralise” pas le borroméen en appliquant une règle arithmétique du type n moins 2. Lacan récuse cette facilité, car elle suppose qu’en « prenant deux par deux » on obtiendrait toujours un lien neutre, et « trois par trois » un effet borroméen. Or, ce qui fait borroméen n’est pas une différence numérique mais une condition de tenue : la manière précise dont les composantes dépendent les unes des autres de telle sorte qu’une certaine coupure défait l’ensemble. Autrement dit, la « généralisation » doit être logiquement construite (quatre, voire cinq), et non postulée par une simple progression de nombres. Cette exigence a une portée clinique : on ne déduit pas un nouage du sujet d’un comptage, on le vérifie par les opérations qui le font tenir ou lâcher.

D’où l’introduction d’un dispositif opératoire, la « bande de Slade ». Lacan ne veut pas « illustrer » : il propose un objet manipulable qui autorise des équivalences par rabattement (on le voit dans les schémas : “si vous rabattez ceci…”), de sorte qu’on puisse attester qu’une figure est identique à une autre, non par ressemblance mais par séquence d’opérations. La “bande de Slade” sert donc d’atelier : on y apprend que couper, rabattre, redoubler ou faire passer dessus/dessous ne sont pas des gestes décoratifs ; ce sont des tests de contrainte qui décident si, oui ou non, l’arrangement relève d’un borroméen (ou d’un neutre). Là encore, c’est une leçon d’éthique du savoir en analyse : privilégier ce qui se démontre (par une opération réglée) sur ce qui s’énonce comme « modèle parlant ».

La fin de séance vaut comme scansion pédagogique. Un auditeur corrige « le troisième schéma » en précisant l’ordre

des passages (1-2-3 au départ, 2-1-3 à l’arrivée) ; Lacan acquiesce — « C’est tout à fait vrai… je suis convaincu » — et promet de « faire mieux la prochaine fois ». Ce consentement public à la correction n’est pas anecdotique : il atteste la règle du jeu que cette année impose à la topologie lacanienne. Ce qui compte n’est pas la majesté du Maître mais la validité des transformations ; si la figure ne tient pas à l’épreuve, on rectifie. C’est exactement l’esprit de sa « production d’une nécessité de discours » : la nécessité n’est pas présupposée, elle résulte des opérations par lesquelles on la met à l’épreuve.

Le 20 février prolonge la trajectoire des séances précédentes:

– Contre les « généralisations » de surplomb, une logique des conditions (ce qui rend borroméen à quatre, à cinq…).

– Pour une écriture opératoire (la bande de Slade) qui rende décidable l’équivalence ou la différence d’un lien.

– Avec une discipline de séance où l’argument juste l’emporte, fût-il venu de la salle : la topologie n’est pas un emblème, c’est un calcul.

Tout l’enjeu clinique s’y lit : si l’analyse « coupe », c’est qu’elle sait où et comment couper — non pas au nom d’un nombre, mais à partir des dépendances effectives qui font tenir un montage.

Leçon du 13 mars 1979

« Il y a quelque chose que je vous ai dit : pourquoi n’y aurait-il pas un troisième sexe ? »
« Je voudrais aujourd’hui vous faire sentir que le borroméen généralisé, ce n’est pas une petite affaire. »

L’attaque par la question du « troisième sexe » n’introduit pas une nouvelle identité (une étiquette de plus), mais une mise en crise des façons usuelles de faire tenir les places sexuelles. Dans l’esprit de l’année (et déjà du 16 janvier), Lacan s’oppose aux solutions d’initiation qui scellent l’appartenance (« on s’élève au Phallus ») : plutôt que de refermer le jeu par un titre ou une classe, il montre que la sexuation se décide au niveau des opérations de nouage — là où l’on constate comment ça tient ou ça lâche, et non par proclamation d’une essence. La formule « pourquoi n’y aurait-il pas » n’est pas un programme identitaire : c’est une question opératoire qui désinscrit le sujet des garanties et oblige à regarder ce que produit une certaine manière de lier les registres.

La seconde phrase donne le cadre : le borroméen généralisé « n’est pas une petite affaire ». Autrement dit, on ne généralise pas le borroméen par un simple motif décoratif ni par une recette numérique ; on doit déterminer des conditions de tenue : à partir de combien d’anneaux, et selon quels passages, un système devient tel que la suppression contrôlée de certains éléments défait l’ensemble. C’est une méthode : plutôt que de demander « ce que ça veut dire », on fabrique (par coupures, redoublements, passages dessous/dessus) une configuration dont on peut vérifier que tel retrait fait tout lâcher et tel autre non. En ce sens, le « généralisé » renforce la clinique : on n’y lit pas un symbole, on y éprouve une nécessité — ce qui tient, ce qui ne tient plus, et où viser lorsqu’une intervention doit déplacer la tenue du symptôme.

La leçon du jour est donc double. Premièrement, concernant la sexuation : l’enjeu n’est pas d’ajouter une case

au tableau des identités, mais de défaire le forçage qui voudrait arrimer chaque sujet à une appartenance rituelle ; c’est au niveau du montage de jouissance et de l’adresse au Ⱥ que se fabrique, un par un, une position — et c’est là que la formule S̷ ◊ a garde son tranchant, comme écriture minimale du fantasme qui soutient cette position. Deuxièmement, concernant l’outil topologique : « pas une petite affaire » veut dire calcul des dépendances plutôt qu’image séduisante. Ce que la figure enseigne, c’est la contrainte : à quelle condition précise un ensemble d’anneaux est-il borroméen ? quelle coupure suffit à le défaire ? quelles transformations (retournements, redoublements) conservent l’invariant ? Ces questions ont leur équivalent direct dans la cure : on juge une interprétation à ses effets de tenue, non à sa beauté explicative.

Dans le fil des séances suivantes (où apparaîtront la « bande de Slade » et divers tests de passages), cette journée du 13 mars fixe ainsi le principe de lecture que nous gardons : ne pas confondre l’allure d’un montage avec sa logique de production ; faire valoir l’équivalence opératoire (ce qui, transformé correctement, revient au même) plutôt qu’un supplément de sens ; et, plus généralement, conclure par l’opération — là où la nécessité se montre, au lieu de se décréter.

Leçon du 20 mars 1979.

« Tout ça vient de ce que j’ai étudié le borroméen généralisé, le borroméen généralisé ; il va de soi que je n’y comprends rien, je m’embrouille, je m’embrouille, ce dont vous témoigne le fait que, en écrivant au tableau, je n’y suis, c’est le cas de le dire, absolument embrouillé. »

Ce passage, trop souvent laissé de côté, est une véritable leçon de méthode. Lacan n’y joue pas la modestie : il programme la séance. Dire « je m’embrouille » ne signifie pas qu’il renonce à comprendre ; cela installe une discipline de vérification. Le « borroméen généralisé » ne s’attrape pas par une évidence d’œil ni par une recette numérique ; il faut opérer (couper, redoubler, retourner, faire passer dessus/dessous), et accepter que l’image trompe tant qu’on n’a pas soumis la figure à la suite d’opérations qui en décide. L’aveu d’embarras devient la règle du jeu : on ne conclut pas parce qu’on « voit », on conclut parce qu’on a testé.

D’où trois conséquences:

Contre l’illusion figurative. « Écrire au tableau » peut donner l’impression d’évidence ; Lacan la suspend explicitement. Ce que la main trace n’est pas encore une preuve : tant qu’on n’a pas compté les passages, vérifié ce qui tient/lâche, le borroméen « généralisé » reste une supposition. Cette hygiène nous préserve du fétichisme des jolis nœuds : la clinique n’a rien à gagner à une belle image si l’opération qu’elle suggère n’est pas décidable.

Primat des opérations sur les noms. « Généralisé » n’est pas un titre, c’est un critère : à partir de combien d’anneaux, et selon quelles traversées, une suppression contrôlée dénoue l’ensemble ? Le « je m’embrouille » marque l’endroit exact où il faut revenir à la procédure : poser la condition, exécuter la transformation, constater l’effet. C’est la même logique que nous avons suivie dans les séances voisines (coupure → bande → tenue du nœud) : pas d’argument d’autorité, seulement des équivalences opératoires.

Leçon clinique. L’embarras n’est pas un accident ; c’est le signal qu’on ne doit pas se contenter d’un sens supplémentaire. En séance aussi, le foisonnement des récits

peut donner l’illusion qu’on « comprend » ; mais tant qu’une coupure bien posée n’a pas reconfiguré la tenue du montage (le symptôme, l’adresse, le fantasme S̷ ◊ a), on n’a rien « démontré ». La bonne pratique consiste à faire passer l’embarras du côté de l’épreuve : essayer l’intervention minimale, en lire l’effet de tenue, et rectifier si nécessaire.

Lacan ne retire rien à l’ambition du « borroméen généralisé» ; elle en donne la seule voie rigoureuse : opérer d’abord, conclure ensuite. C’est précisément cette rigueur qui fait pont entre la topologie et notre clinique—non pas pour décorer le discours, mais pour produire une nécessité qu’on peut constater, transmissible, et donc véritablement analytique.

Leçon du 8 mai 1979

« Je vais passer la parole à Alain DIDIER-WEILL. »
« […] la révolte éclate aux cris : “À bas le ministre !”

La séance est ouverte par Lacan qui confie la parole à Alain Didier-Weill. Ce geste compte : Lacan place au centre un travail sur la parole et son acheminement — non pas un supplément d’images, mais une manière de suivre, pas à pas, ce qu’un mot fait quand il circule dans un dispositif de discours. D’où le choix d’un petit apologue politique : un cri de foule, « À bas le ministre ! », surgit, et avec lui tout un jeu de réponses, de censures, de renversements qui font bifurquer le sens et la portée de ce qui s’énonce.

Didier-Weill propose ainsi un laboratoire de la parole : un mot n’est jamais seul, il est pris dans des instances qui le reçoivent, le retournent, l’amplifient ou le neutralisent (le peuple, le censeur, le roi, « l’opinion »). Le cri « À bas le

ministre ! » n’est pas seulement une phrase ; c’est une opération qui vise un point du lien social, et dont la réussite dépend des trajets qu’elle parcourt — réponses autorisées ou interdites, détours, contre-mots, effets d’écho. C’est cela que les schémas de la séance cherchent à figurer : trajectoires « en haut / en bas », passages, retours, inversions, autrement dit une grammaire des passages plutôt qu’une psychologie des intentions.

L’enjeu est double.

Pédagogique : suivre un rythme de la parole. Un dire n’atteint pas sa cible d’un seul jet ; il compte ses temps (lancer, reprise, réplique), et ce phasage décide de l’effet. La topologie n’est ici qu’un instrument pour forcer l’attention sur ces temps : elle oblige à noter où ça passe, où ça bute, où ça se retourne — et à constater qu’un infime changement de parcours peut défaire l’ensemble (le cri devient provocation vaine, ou se transforme en mot d’ordre, selon la réponse qu’il rencontre).

Clinique : la scène vaut pour le sujet parlant. Dans une cure, un mot « juste » n’est pas un mot plus vrai ; c’est un mot bien adressé, qui trouve la prise d’où il peut produire son effet (coupure, déplacement, desserrement d’un symptôme). À l’inverse, une mauvaise adresse reconduit le dire à l’inerte. La leçon rejoint la visée de S26 : préférer aux explications l’épreuve des opérations — comment un dire s’enchaîne, à quelles conditions il tient, et par quel détour il cesse de tenir.

En ce sens, l’intervention confiée à Didier-Weill s’articule exactement à notre protocole de l’année : écrire des trajets et des retournements pour mieux lire la nécessité d’un discours. Le cri politique n’est ici que le révélateur ; la règle vaut pour nos scènes plus modestes : adresse au Ⱥ, appui

(ou pas) sur le fantasme S̷ ◊ a, et ce « parler-opérer » qui fait que, parfois, une simple torsion de la phrase dénoue ce qui résistait.

Leçon du 15 mai 1979

« Aujourd’hui, ça va être un dialogue entre Nasio et Jean-Michel Vappereau. »
« En un mot, je ne sais pas ce que je dis parce que mon dit va ailleurs, à mon insu. Il s’adresse à l’Autre, et, à mon insu aussi, il me vient de l’Autre. Il vient de l’Autre et il s’adresse à l’Autre, il part de l’Autre et il revient à l’Autre. »
« Il ne suffit donc pas de représenter le sujet dans l’espace, il faut aussi l’acte de couper, de tracer une courbe fermée ; l’acte de dire est du même type, puisque le signifiant détermine, fend le sujet en deux : il le représente et le fait disparaître. »
« Châtrer, c’est décapiter car, plus les signifiants insistent et se répètent, plus le sujet est en moins. »

L’ouverture annonce la scène : Lacan confie la parole à Nasio et Vappereau. Ce n’est pas un simple relais ; c’est un choix didactique : faire travailler la théorie du sujet à partir d’un dialogue, c’est-à-dire dans le mouvement même de la parole adressée.

Le noyau logique est donné par la deuxième citation. Le sujet parlant n’est pas maître de ce qu’il dit : le dit circule par l’Autre. Cela veut dire : je parle, mais la destination et l’origine de mon dire me débordent ; ce que j’énonce s’inscrit d’abord dans une chaîne de signifiants qui se noue ailleurs que dans mon intention. D’où la thèse classique : le sujet est effet du signifiant — il surgit comme réponse du langage, non comme source souveraine. Cette dépendance à l’Autre éclaire la clinique : on n’interprète pas un « sens

caché » derrière la phrase, on repère comment une adresse s’enchaîne, se dévie, se répète, et où une coupure pourrait déplacer cette trajectoire.

La troisième citation transporte cette thèse sur un plan opératoire. Lacan et ses interlocuteurs font jouer l’analogie topologique : l’acte de dire est homologue à une coupure qui produit une forme nouvelle. Comme sur une bande (penser à la Möbius quelques lignes plus haut), tracer une courbe fermée modifie la consistance, ainsi la parole divise: elle « représente » le sujet (un nom, un signifiant qui répond) et, en même temps, le fait disparaître comme présence pleine. C’est exactement ce que vise l’intervention analytique : pas ajouter du commentaire, mais poser une coupure dans la chaîne — une ponctuation, un déplacement, une équivoque — qui reconfigure la tenue du discours du patient. Le sujet y apparaît comme fendu : d’un côté, ce qui parle au nom d’un signifiant ; de l’autre, ce qui se soustrait dans ce même acte.

La quatrième citation articule la castration à cette logique : « Châtrer, c’est décapiter ». L’image est forte, mais précise : plus la chaîne des signifiants insiste et se répète, plus le sujet « est en moins ». Autrement dit, la castration n’est pas l’ablation d’un organe ; c’est l’effet de structure par lequel le sujet se trouve amenuisé par la répétition qui le représente, chaque nomination le met en place, mais au prix d’un reste qui échappe. Cliniquement, cela rappelle que la « solution par la maîtrise » (tout dire, tout nommer) peut aggraver l’aliénation : c’est la bonne coupure — au bon endroit dans la trame signifiante — qui allège, et non l’empilement de signifiants.

La séance du 15 mai met au net trois points utiles pour notre fil d’année :

• Le sujet est soutenu par l’adresse : le dire « vient de l’Autre / va à l’Autre ». L’analyste travaille donc sur la destination du dire, plus que sur une profondeur de sens.

• L’acte analytique se conçoit comme une coupure : une opération minimale qui fait tenir autrement la chaîne. D’où l’intérêt des modèles topologiques : ils apprennent à évaluer les effets de coupure plutôt qu’à contempler des images.

• La castration se lit comme diminution structurale liée à la répétition signifiante ; elle n’appelle ni réparation imaginaire ni surenchère de maîtrise, mais un savoir-faire sobre avec le manque — ce que Lacan notera dans le fantasme S̷ ◊ a, support de chaque position subjective.

« En somme vous avez d’une part le sujet fixé, suspendu à un signifiant, celui de son acte de dire. D’autre part les signifiants se succédant l’un derrière l’autre ; le sujet, en fait, est nulle part. Je répète, car c’est la conclusion à laquelle je voulais aboutir : le sujet est dans l’acte, son acte d’énoncer le dit, mais, étant donné que celui-ci vient de l’Autre et s’adresse à l’Autre, que tout se passe entre des dits, le sujet reste suspendu, perdu, effacé dans l’ensemble ouvert des signifiants enchaînés.»
« Le rapprochement avec la définition du zéro fournie par Frege est, ici, éclairant ; c’est un nombre doté de deux propriétés : d’une part, il désigne le concept d’un objet impossible, non pas à l’égard de la réalité, mais de la vérité, parce que non-identique à soi ; et, d’autre part — par rapport à la suite des nombres — le zéro compte comme un. […] De même le sujet, tout en étant rejeté de la chaîne signifiante, reste cependant représenté par un signifiant et, partant, élément comptable. »

Le premier passage condense l’orientation clinique du jour. Lacan y met en tension deux plans :

• d’un côté, l’acte de dire, où le sujet se « fixe » — non pas comme substance, mais à un signifiant qui, pour un instant, le nomme et l’adresse ;

• de l’autre, la chaîne où « les signifiants se succèdent », c’est- à-dire l’enchaînement sans clôture des dits. Entre ces deux plans, la conséquence est nette : « le sujet, en fait, est nulle part ». Non pas qu’il n’existe pas, mais il n’a pas de place propre : il apparaît dans l’instant de l’énonciation et s’efface dans la circulation des signifiants. C’est exactement ce que Lacan travaille toute l’année par les opérations topologiques : ce qui « tient » (un nœud, une bande) tient par un acte (couper, retourner, tresser), mais l’objet, lui, n’est jamais la garantie du sujet ; il n’est que la scène où l’acte se vérifie. Ici, la clinique gagne une boussole simple : l’analyste n’ajoute pas du sens ; il vise l’acte de dire qui produit une scansion — brève fixation — et l’effet d’effacement qui s’ensuit dans la chaîne. L’interprétation vaut quand elle opère ce double mouvement : elle fait tenir un instant (le sujet se répond d’un signifiant) et dessaisit (elle relance la chaîne autrement).

Le second extrait déplace cette logique sur un terrain logique, à l’aide de Frege : le zéro. Pourquoi est-ce « éclairant » ? Parce que le zéro est paradoxal : 1) il désigne l’impossible (l’« objet » qui n’est pas) ; 2) il compte pourtant comme un dans la suite des nombres. Lacan s’en sert comme d’un schème opératoire du sujet : du point de vue de la « réalité » empirique, le sujet n’est pas un objet ; du point de vue de la structure, il compte, puisqu’un signifiant le représente. Il y a donc une double vérité du sujet : impossible comme chose, comptable comme effet. C’est ce qui permet de comprendre la phrase précédente : « le sujet est nulle part » (impossible à localiser dans l’espace des

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