La relation d objet
« La relation d'objet »
1956-1957
« La rela0on d'objet »
Séance du 21 novembre 1956
« Nous parlerons cette année d’un sujet qui n’est pas, dans ce qu’on appelle l’évolution historique de la psychanalyse, sans prendre d’une façon articulée ou non, une position tout à fait centrale dans la théorie et la pratique. Ce sujet, c’est La relation d’objet. »
Cette phrase place le thème au cœur de l’évolution de la psychanalyse. En 1956, la « relation d’objet » est déjà devenue une notion centrale dans l’école anglaise (Klein, Fairbairn, Winnicott), et elle s’impose dans le débat européen comme incontournable. Lacan reconnaît cette centralité, mais en même temps il signale qu’il ne l’a pas choisie d’emblée pour ses
« La relation d'objet » premiers séminaires : il lui fallait d’abord préparer le terrain.
En effet, par les trois premières années, il a repris les notions de transfert, de résistance et d’inconscient à partir des textes de Freud. Ce détour préalable était nécessaire pour aborder la « relation d’objet » sans tomber dans la tentation de la réduire à une psychologie interpersonnelle. Car pour Lacan, la relation d’objet ne peut être comprise qu’à partir de la structure freudienne du sujet : division par le langage, détermination par le signifiant, rapport à l’Autre.
Ce point est capital pour comprendre la stratégie de Lacan : il ne s’agit pas de rejeter la problématique de l’objet, mais de la restituer à sa juste place. L’objet n’est pas une chose réelle que le sujet viendrait à posséder ou à perdre, mais une fonction structurale. La « relation » n’est pas un simple lien affectif entre deux personnes, mais une mise en jeu de l’objet dans la dialectique du désir.
Ce début de séminaire marque donc un tournant. Lacan s’apprête à relire, à la lumière de Freud, la manière dont l’objet (sein, fèces, phallus, regard, voix…) constitue des points d’arrimage pour le sujet. Et il montre déjà que cette lecture sera inséparable de la clinique, en particulier à travers le cas du petit Hans et le texte sur Léonard de Vinci.
« La relation d'objet » Séance du 28 novembre 1956
« J’ai fait cette semaine à votre intention, des lectures de ce qu’ont écrit les psychanalystes sur ce sujet qui sera le nôtre cette année, à savoir l’objet, et plus spécialement cet objet dont nous avons parlé la dernière fois, qui est l’objet génital. L’objet génital, pour l’appeler par son nom, c’est la femme, alors pourquoi ne pas l’appeler par son nom ? »
Lacan entre ici dans le vif du thème qu’il se propose d’explorer pour l’année : l’objet, et plus précisément l’objet génital. Mais il le fait d’emblée avec une pointe d’ironie, en soulignant l’évidence qu’on se refuse souvent à nommer : « l’objet génital… c’est la femme ». Cette remarque, qui peut sembler presque triviale, est en réalité un geste théorique : Lacan met en question les détours et les abstractions par lesquels la psychanalyse a pu contourner la charge de ce terme. Pourquoi hésiter à dire « la femme » ? Pourquoi se réfugier derrière une terminologie aseptisée ?
On voit déjà se dessiner un des axes majeurs de ce séminaire : l’objet ne sera pas envisagé comme un simple élément de maturation biologique ou comme une étape développementale, mais comme ce qui touche directement à la question du désir. Car dire « la femme », c’est introduire immédiatement la dimension de l’énigme, du manque et de l’altérité radicale. L’objet génital, en tant qu’il est identifié à la femme, ne peut se réduire à une fonction anatomique : il engage le sujet dans sa confrontation à l’Autre sexué, à ce qui excède toute appropriation imaginaire.
« La relation d'objet »
Par ailleurs, Lacan prépare ici sa critique des théories de la relation d’objet telles qu’elles s’étaient développées dans la psychanalyse post-freudienne. En insistant sur le fait qu’il a « fait des lectures », il signale son intention d’examiner ce corpus, mais aussi de s’en démarquer. Pour beaucoup de ses contemporains (Klein, Fairbairn, Balint, Winnicott), l’objet est pensé comme le support des investissements pulsionnels, comme une donnée évolutive de la maturation affective. Lacan, au contraire, mettra en évidence que l’objet doit être situé à partir de la structure du langage et du désir, non comme entité mais comme fonction.
Cette insistance sur le nom — « pourquoi ne pas l’appeler par son nom ? » — est loin d’être innocente. Elle rappelle que pour Lacan, le langage est au principe même de la psychanalyse. Nommer, ce n’est pas seulement désigner, mais inscrire dans le champ du symbolique. Refuser de nommer, c’est contourner le réel du désir. Ainsi, la psychanalyse qui parlerait d’« objet génital » sans dire « la femme » resterait dans une abstraction qui manque le point vif : la confrontation du sujet au désir de l’Autre sexué.
Cette phrase, à l’ouverture de la deuxième séance, annonce tout le programme de l’année : relire la notion d’objet à partir du cas du petit Hans, de l’analyse de Léonard de Vinci, et de la fonction du phallus, pour montrer que l’objet n’est jamais donné, mais qu’il est ce reste, ce point d’énigme qui cause le désir. Derrière le mot trivial, « la femme », se profile déjà la distinction
« La relation d'objet » qui deviendra décisive : celle entre l’objet réel et l’objet cause du désir, l’objet a.
Séance du 5 décembre 1956
« Mais enfin, pour partir de cette image du corps comme elle nous a été présentée hier soir, je pense que pour la situer par rapport à ce que nous faisons, vous savez tous suffisamment cette chose évidente au premier chef : qu’elle n’est pas un objet. »
Lacan prend ici appui sur une discussion qui venait d’avoir lieu autour de l’« image du corps ». Cette notion, centrale dans la clinique analytique, pourrait être tentée d’être assimilée à un objet de la relation. Or Lacan rectifie aussitôt : l’image du corps « n’est pas un objet ». Par cette précision, il trace une ligne de démarcation entre l’imaginaire et le registre de l’objet analytique.
L’image spéculaire, découverte à travers le stade du miroir, est certes décisive dans la constitution du moi, mais elle ne saurait être confondue avec l’objet de la pulsion ni avec l’objet du désir. L’image du corps relève de l’ordre imaginaire : elle unifie, elle donne une forme, mais elle n’est pas ce « reste » irréductible que Lacan appelle l’objet a. L’objet analytique est ce qui échappe à l’image, ce qui ne peut jamais être pleinement représenté.
Cette distinction est capitale pour comprendre la critique que Lacan adresse aux théories de la relation d’objet. En confondant les registres, elles tendent à
« La relation d'objet » réduire l’objet à des figures imaginaires (sein, mère, pénis, etc.) comme s’il s’agissait de réalités données. Mais pour Lacan, l’objet ne se situe pas au niveau de l’image : il est un opérateur structural, une fonction liée au manque.
Cliniquement, cela éclaire la différence entre une fixation imaginaire (où le sujet reste prisonnier de l’image de soi ou de l’autre) et une fixation pulsionnelle (où l’objet vient border la jouissance). L’analyste ne peut pas traiter l’image du corps comme un « objet » que le sujet posséderait ou perdrait ; il doit au contraire repérer l’articulation entre l’image et le signifiant, là où surgit la division du sujet.
Cette phrase annonce la rigueur qui va traverser tout le séminaire : dissocier l’imaginaire de l’objet, et préparer la conceptualisation de l’objet a comme ce qui ne peut jamais être réduit à une image, mais qui cause le désir en se tenant au lieu du manque.
Séance du 12 décembre 1956
« Enfin j’espère que vous verrez à quel point il est exact que la relation entre l’analysé et l’analysant est conçue au départ comme celle qui s’établit entre un sujet (le patient) et un objet extérieur (l’analyste), et pour nous exprimer dans notre vocabulaire, l’analyste est là conçu comme réel. »
Lacan examine ici les formulations contemporaines de la « relation d’objet » dans la littérature analytique. Il note, non sans ironie, que certains auteurs conçoivent
« La relation d'objet » la situation analytique comme une relation immédiate entre un sujet et un objet, où l’analyste serait lui-même posé comme objet extérieur. En termes cliniques, cela revient à réduire l’analyste à une entité réelle, face au patient, dans une logique de dyade interpersonnelle.
Cette critique est fondamentale : elle dénonce le risque d’une psychologisation de la psychanalyse. Si l’analyste est conçu comme un objet réel, alors la cure se réduit à un dialogue ou à une interaction affective. Or, pour Lacan, l’analyste n’est pas un objet mais occupe une place structurale dans le champ de l’Autre. Il n’est pas une personne qui entre en relation, mais une fonction, celle de faire exister le signifiant qui cause le désir.
L’enjeu est de taille : confondre l’analyste avec un objet extérieur revient à méconnaître la logique transférentielle. Le transfert n’est pas une relation de personne à personne, mais une mise en acte du rapport du sujet à l’Autre. Le rôle de l’analyste est de soutenir cette place, pas d’incarner une figure réelle ou imaginaire.
En arrière-plan, Lacan prépare ici l’élaboration de l’objet a. L’objet analytique n’est pas l’analyste, ni une réalité extérieure : c’est ce reste produit par la structure, cause du désir, qui surgit dans la parole. Confondre ces niveaux, c’est manquer ce que Freud avait découvert : l’inconscient comme discours de l’Autre.
Cette remarque de 1956 montre déjà la vigilance de Lacan à l’égard des dérives qui, en transformant la relation d’objet en théorie de l’attachement ou en
« La relation d'objet » interaction duale, trahissent la spécificité de la psychanalyse. Le séminaire se construit précisément contre cette tendance : rétablir que l’objet ne peut être saisi que dans la structure signifiante, et que l’analyste, loin d’être un objet réel, doit occuper la place vide où l’inconscient peut se dire.
Séance du 19 décembre 1956
« La conception analytique de la relation d’objet a déjà une certaine réalisation historique. Ce que j’essaye de vous montrer la reprend dans un sens partiellement différent, partiellement aussi le même, mais qui ne l’est tout de même bien entendu que pour autant qu’elle s’insère dans un ensemble différent qui lui donne une signification différente. »
Lacan reconnaît ici que la notion de « relation d’objet » n’est pas une invention nouvelle : elle possède déjà une histoire, avec ses étapes et ses conceptualisations, particulièrement dans le courant anglo-saxon. Mais ce qui l’intéresse, c’est de marquer la différence. Reprendre une notion « dans un sens partiellement différent » : voilà tout l’articulation de son enseignement. Il ne s’agit ni de répudier le concept, ni de l’adopter tel quel, mais de le déplacer, de l’inscrire dans un ensemble théorique autre, qui en modifie radicalement la signification.
Cet « ensemble différent » est précisément ce que Lacan a instauré depuis ses premiers séminaires : la primauté du langage, la structuration du sujet par le signifiant, et le rapport constitutif à l’Autre. Dans ce
« La relation d'objet » cadre, la « relation d’objet » ne peut plus être entendue comme un simple lien du sujet avec un objet réel ou imaginaire, mais comme une fonction structurale articulée au manque. La différence n’est donc pas de détail, mais de fond : la même expression change de portée lorsqu’elle est replacée dans une autre logique.
On mesure ici le geste lacanien : il ne se contente pas d’accumuler des concepts empruntés, il les resitue dans une architecture théorique cohérente, qui leur donne un nouvel éclairage. De ce point de vue, la relation d’objet devient un terrain exemplaire : ce qui, ailleurs, pouvait servir à soutenir une psychologie du développement ou une clinique adaptative, devient, dans le discours de Lacan, le lieu d’élucidation de l’objet comme cause du désir, ce « reste » irréductible que nulle maturation ne résorbe.
Cette remarque éclaire aussi la méthode de Lacan : sa lecture critique des autres analystes n’est pas une polémique superficielle, mais une manière de montrer que toute notion doit être rapportée à la structure qui l’englobe. Un concept ne vaut pas en soi : il vaut par la place qu’il occupe dans un champ théorique. Ainsi, l’objet ne prend sens que dans l’économie du langage, et c’est en ce sens que Lacan se distingue radicalement des usages contemporains du terme.
« La relation d'objet »
Séance du 9 janvier 1957
« Vous pouvez très facilement y retrouver ces trois temps de la subjectivité en tant qu’elle est en rapport à la frustration et à condition de prendre la frustration au sens du manque d’objet. »
Lacan propose ici un schéma des « trois temps de la subjectivité » à partir d’un jeu formel, celui de pair et impair. Il en dégage une logique qui met en place l’articulation du sujet avec le manque d’objet. Ce qui importe, c’est qu’il redéfinit la frustration non comme un simple état affectif, mais comme un effet structural du manque d’objet.
La frustration, ainsi comprise, devient une catégorie fondamentale pour penser la relation d’objet. Elle ne désigne pas une privation accidentelle, mais le rapport constitutif du sujet au manque. Autrement dit, la relation à l’objet ne se construit que sur fond d’absence: c’est parce que l’objet manque que le désir se déploie.
On retrouve ici le déplacement constant de Lacan : là où une psychologie du développement verrait des étapes successives (le sein, la mère, le père), lui reconstruit la logique qui organise la subjectivité. L’objet n’est pas un bien à posséder, mais ce dont le manque structure le sujet. En posant la frustration comme manque d’objet, Lacan prépare l’élaboration de l’objet a, cet objet qui n’existe que comme cause du désir, et non comme réalité positive.
« La relation d'objet » Le recours au jeu n’est pas anecdotique. Il montre que ces structures se donnent à lire dans des dispositifs réglés, où la position du sujet se joue selon des lois. La psychanalyse, dès lors, n’est pas l’étude d’expériences individuelles contingentes, mais la lecture de structures universelles.
Séance du 16 janvier 1957
« Il convient de revenir sur cette analyse structurale, car ce n’est qu’à condition de la faire progresser, et aussi loin qu’il est possible, qu’il y a intérêt dans l’analyse à s’engager dans cette voie. Qu’il y ait un manque dans la théorie analytique, c’est ce qu’il me semble voir surgir à chaque instant. »
Lacan insiste ici sur la nécessité de maintenir l’orientation structurale de l’analyse. Il ne s’agit pas de se contenter d’anecdotes de cas ou de descriptions pittoresques — comme dans l’étude freudienne d’une homosexualité féminine qui sert alors de point de départ — mais de pousser l’interprétation jusqu’au niveau de la structure. Pour lui, l’intérêt de la psychanalyse ne réside pas dans l’accumulation de matériaux cliniques, mais dans leur articulation théorique, qui seule permet de dégager les lois de la subjectivité.
Il ajoute que « le manque dans la théorie analytique » se manifeste à chaque instant. Cette remarque est décisive. Elle montre que la psychanalyse, en tant que discours, n’est pas close : elle est travaillée de l’intérieur par un défaut, par une béance conceptuelle qui exige
« La relation d'objet » une élaboration incessante. Ce manque n’est pas une faiblesse, mais une condition de la théorie : il rappelle que le champ analytique est lui-même traversé par ce qu’il découvre dans le sujet, à savoir la structure du manque.
Lacan situe ainsi son propre effort : reprendre les concepts analytiques (ici la relation d’objet, mais aussi la frustration, la privation, la castration) pour les réordonner dans une perspective structurale. La psychanalyse ne peut progresser que si elle se confronte à ce manque, et non si elle cherche à le combler artificiellement par des notions psychologisantes.
Ce passage illustre bien le geste de Lacan en 1957 : il prépare la formalisation de l’objet a. Pour que l’objet analytique soit pensé rigoureusement, il faut accepter que la théorie elle-même soit travaillée par le manque, et que l’analyste avance en maintenant cette béance comme moteur de sa recherche.
Séance du 23 janvier 1957
« Vous pouvez très facilement y retrouver ces trois temps de la subjectivité en tant qu’elle est en rapport à la frustration et à condition de prendre la frustration au sens du manque d’objet. »
Lacan poursuit ici son élaboration à partir du jeu de pair et impair, qu’il avait introduit quelques séances auparavant. Ce jeu lui sert de support logique pour décomposer la relation du sujet à l’objet en trois temps
« La relation d'objet » distincts. La clé est de comprendre la frustration non comme une simple réaction affective, mais comme effet structural du manque d’objet.
Ces « trois temps » permettent à Lacan de déplier la dialectique de la demande et de la loi. Au premier temps, il y a le donné brut : présence ou absence de l’objet, symbolisé par le plus ou le moins. Au second, apparaît la demande adressée à un autre, demande qui se heurte à l’impossibilité d’une satisfaction adéquate : le sujet se trouve frustré, car l’Autre n’est pas en mesure de garantir la réponse. Enfin, au troisième temps, surgit la loi, qui institue une régularité, une règle du jeu, mais toujours dérobée au sujet.
Ce schéma n’est pas un exercice abstrait : il formalise le rapport fondamental du sujet à l’objet dans le registre symbolique. L’objet n’est jamais donné comme tel, mais toujours médiatisé par une demande et par une loi. Ce que Lacan veut montrer, c’est que le manque d’objet ne résulte pas d’un accident ou d’une privation extérieure : il est constitutif de la subjectivité.
Cette logique éclaire à la fois la clinique et la théorie de l’objet. Le sujet ne souffre pas seulement de perdre un objet réel, il est structuré par l’impossibilité de jamais coïncider avec l’objet de sa demande. Ce décalage, cette impossibilité, est précisément ce qui engendre le désir. L’objet, ainsi, n’est pas un bien à recouvrer mais ce reste insaisissable, ce point de manque que Lacan nommera bientôt l’objet a.
« La relation d'objet » Par cette formalisation, la psychanalyse s’arrache à la psychologie du développement : il ne s’agit pas de décrire les étapes de la croissance affective, mais de dégager les lois structurales qui valent pour tout sujet. L’enfant, dans sa relation au sein ou au père, rejoue cette dialectique, mais elle n’est pas limitée à l’enfance : elle définit le rapport du sujet au langage et au désir tout au long de l’existence.
Séance du 30 janvier 1957
« Poursuivant nos réflexions sur l’objet, je vais vous proposer aujourd’hui ce qui s’en déduit à propos d’un problème qui matérialise cette question de l’objet d’une façon particulièrement aiguë, à savoir le fétiche et le fétichisme. »
Lacan franchit ici une étape importante dans son élaboration. Après avoir travaillé la frustration et les trois temps de la subjectivité, il aborde la question du fétichisme. Pourquoi ce choix ? Parce que le fétiche illustre de manière exemplaire la fonction de l’objet : il n’est pas seulement une chose, mais un signe chargé de combler un manque.
Le fétichisme, déjà largement étudié par Freud, montre que ce qui est aimé dans l’objet n’est pas sa valeur intrinsèque, mais la place qu’il occupe comme substitut du phallus manquant. Le fétiche condense ainsi la structure de l’objet : il est ce par quoi le sujet nie et reconnaît tout à la fois le manque. D’un côté, il dénie la castration — « la femme a le phallus » — et de l’autre, il le met en scène, puisque c’est précisément parce
« La relation d'objet » qu’elle ne l’a pas que l’objet doit être institué comme fétiche.
En introduisant le fétiche, Lacan pointe une logique qui va bien au-delà du registre de la perversion : il met en lumière la loi générale de l’objet du désir. Tout objet aimé porte la marque de ce qu’il manque, et c’est cela qui fonde son pouvoir. « On n’aime que ce qui manque », dira Lacan, reprenant à sa façon la formule freudienne. Le fétiche apparaît alors comme une caricature révélatrice de ce que tout amour implique : un objet investi parce qu’il vient border une perte.
Ce passage manifeste aussi la stratégie de Lacan dans ce séminaire : montrer que la relation d’objet ne peut être réduite à des stades du développement ni à des interactions affectives. Elle prend son sens au niveau structural, là où l’objet se définit par sa fonction dans le langage et dans le désir. Le fétiche, loin d’être un détail clinique marginal, devient ainsi une clé pour comprendre la logique universelle du rapport du sujet à l’objet.
Séance du 6 février 1957
« La dernière fois j’ai fait un pas dans le sens de l’élucidation du fétichisme comme exemple particulièrement fondamental de la dynamique du désir, et spécialement de ce désir qui est celui qui nous intéresse au plus haut chef, à savoir pas un désir construit, mais un désir avec tous ses paradoxes. »
« La relation d'objet » Lacan précise ici que le fétichisme n’est pas une curiosité marginale, mais un paradigme pour comprendre la logique du désir. Ce qui retient son attention, c’est que le fétiche illustre une vérité universelle : le désir humain n’est jamais simple, il est toujours pris dans des paradoxes.
Parler de « désir construit » renvoie aux approches développementales qui imaginent un progrès linéaire de la sexualité, comme si le désir se stabilisait par étapes successives. Lacan s’y oppose en rappelant que le désir est fondamentalement contradictoire, hanté par le manque, structuré par une impossibilité. Le fétiche montre cela avec une clarté exemplaire : il vient suppléer au manque du phallus tout en le mettant en scène, il dénie la castration tout en la signifiant.
En plaçant le fétichisme au centre, Lacan suit Freud mais en accentue la portée structurale. Chez Freud déjà, le fétiche était un compromis entre reconnaissance et déni. Lacan en fait le modèle de tout objet du désir : un objet qui ne vaut pas pour lui-même, mais pour la fonction qu’il assume dans la structure signifiante.
L’analyse du fétichisme prépare directement la conceptualisation de l’objet a. Ce qui intéresse Lacan, ce n’est pas l’excentricité des pratiques fétichistes, mais la logique qu’elles révèlent : celle d’un objet paradoxal, en trop et en moins, qui cause le désir sans jamais s’identifier à une chose réelle.
« La relation d'objet »
Séance du 27 février 1957
« J’ai l’intention de reprendre aujourd’hui les termes dans lesquels j’essaie pour vous de formuler cette refonte nécessaire de la notion de frustration, sans laquelle il est possible de voir toujours s’augmenter l’écart entre les théories dominantes actuelles dans la psychanalyse, et la doctrine freudienne qui, comme vous le savez, à mes yeux ne constitue rien moins que la seule formulation conceptuelle correcte de l’expérience que cette doctrine même a fondée. »
Lacan situe ici son travail comme une véritable refonte de la notion de frustration. Dans les usages psychanalytiques de son temps, la frustration est souvent réduite à une donnée affective ou développementale : l’enfant frustré parce qu’un objet lui est retiré. Mais Lacan insiste sur la nécessité de lui donner une portée structurale, faute de quoi s’accentue l’écart entre la psychanalyse freudienne et les théories contemporaines.
Ce passage éclaire sa démarche : il ne cherche pas à ajouter une théorie nouvelle à côté de Freud, mais à montrer que Freud avait déjà formulé, dans toute sa radicalité, la logique du manque et de l’objet. Si les psychanalystes post-freudiens ont pu dériver vers une psychologie de la frustration, c’est précisément parce qu’ils ont perdu de vue ce noyau structural.
« La relation d'objet » La frustration, pour Lacan, n’est pas seulement l’absence d’un objet réel ; elle est liée au symbolique, à la dette, au rapport au phallus et à la loi. Elle articule le sujet au registre de l’Autre, là où le désir trouve sa cause. En ce sens, réélaborer la frustration, c’est préparer le terrain pour penser l’objet a, qui ne saurait être compris comme une simple perte empirique mais comme une fonction structurale.
Cette phrase manifeste aussi le geste théorique de Lacan : il veut « refonder » à partir de Freud, non pas pour revenir en arrière mais pour rétablir la cohérence conceptuelle de l’expérience analytique. Toute la psychanalyse se joue ici dans un choix : ou bien céder aux séductions d’une psychologie adaptative centrée sur l’affect, ou bien maintenir le fil de la découverte freudienne, où le sujet est pris dans une économie signifiante, structurée par le manque.
Séance du 6 mars 1957
« Nous allons aujourd’hui essayer de parler de la castration dont vous pouvez constater dans l’œuvre de FREUD que, à la façon du complexe d’Œdipe, si elle est partout là, ce n’est que pratiquement pour le complexe d’Œdipe que FREUD essaye d’en articuler pleinement la formule… »
Lacan déclare ici son intention de consacrer la séance à la castration, en soulignant que, si elle traverse l’œuvre de Freud, ce n’est qu’en lien avec le complexe
« La relation d'objet » d’Œdipe que Freud tente d’en donner une formule achevée. Ce constat est décisif : la castration n’est pas un élément isolé, elle ne peut se penser qu’articulée à l’Œdipe, c’est-à-dire à la fonction du père et à la structure symbolique de la loi.
En insistant sur la rareté de l’élaboration explicite de Freud à ce sujet (notamment dans l’article de 1931 sur la sexualité féminine), Lacan met en relief une difficulté théorique. La castration est partout implicite — dans la théorie du rêve, dans le fétichisme, dans la phobie de Hans —, mais elle n’est formulée clairement que dans le champ de l’Œdipe. Cela montre que la castration n’est pas une donnée biologique ni même simplement psychologique : elle est un opérateur symbolique qui prend sens dans le réseau de l’Autre.
Lacan reprend ce point pour en dégager la portée structurale. La castration n’est pas la perte d’un organe, mais l’opération par laquelle le désir se constitue comme désir de l’Autre. Elle marque la béance introduite par le langage, la limite qui fait qu’aucun objet ne peut combler le sujet. De ce point de vue, la castration est le corrélat symbolique du manque qui définit l’objet du désir.
Cette séance ouvre ainsi une séquence centrale du Séminaire IV : l’articulation entre frustration, privation et castration. Ces trois registres permettent de distinguer les figures du manque (imaginaire, réel, symbolique) et de situer la place spécifique de la castration comme perte symbolique. En la rattachant à l’Œdipe, Lacan montre que ce n’est pas une
« La relation d'objet » contingence, mais un passage structurant qui fonde le rapport du sujet au désir et à la loi.
Séance du 13 mars 1957
« Nous avons tenté la dernière fois de réarticuler la notion de castration, en tous cas l’usage du concept dans notre pratique. »
Lacan revient ici sur le travail de la séance précédente pour approfondir la fonction de la castration dans la théorie analytique. La « réarticulation » dont il parle n’est pas un simple exercice de précision terminologique, mais un déplacement majeur : il s’agit de montrer que la castration n’est pas une perte biologique, ni une privation contingente, mais une fonction structurale, qui organise le rapport du sujet au désir et à la loi.
En reprenant l’usage du concept « dans notre pratique », Lacan insiste sur la nécessité de lire la castration à partir de ses effets cliniques. Dans les phobies, dans le fétichisme, dans les symptômes névrotiques, ce qui est en jeu n’est pas une privation réelle, mais une inscription symbolique : le sujet est marqué par l’impossibilité de posséder l’objet qui comblerait son désir. La castration introduit cette limite qui ouvre la voie au désir, en instituant le phallus comme signifiant majeur du manque.
« La relation d'objet » La réarticulation de la castration s’accompagne aussi d’une mise en garde contre une vision linéaire du développement. Lacan rappelle que ce n’est jamais un simple enchaînement d’étapes, mais toujours un remaniement rétroactif, à mesure que de nouveaux éléments symboliques interviennent. Ainsi, la castration ne vient pas seulement à un moment de l’enfance : elle réorganise en permanence la structure du sujet, chaque fois qu’un nouveau signifiant vient inscrire le manque.
Ce passage illustre la méthode lacanienne : il ne s’agit pas de répertorier les « stades » de la sexualité infantile, mais de comprendre comment le symbolique remanie et reconfigure sans cesse les expériences de l’enfant. C’est pourquoi la castration est une fonction permanente, constitutive, et non un épisode dépassé.
Séance du 20 mars 1957
« Je voudrais commencer par mettre au point quelque chose concernant l’article paru dans La Psychanalyse N°2 sous le titre de l’un de mes séminaires, et spécialement son introduction. »
Lacan ouvre cette séance en s’adressant directement à son auditoire sur un texte récemment publié : l’article de La Psychanalyse N°2, qui reprenait une partie de son séminaire, notamment l’introduction à « La lettre volée ». Ce retour réflexif manifeste une préoccupation constante chez Lacan : il ne s’agit pas seulement d’enseigner oralement, mais aussi de contrôler la manière dont ses propos circulent une fois mis à l’écrit.
« La relation d'objet » En évoquant « l’introduction », il signale l’importance de la mise en forme conceptuelle, et surtout des malentendus possibles qui surgissent dès que le contexte vivant du séminaire est perdu. Cette remarque illustre la difficulté même de la transmission psychanalytique : un savoir qui se déploie dans le discours, pris dans le transfert, ne peut être réduit sans reste à l’écriture. Le risque est toujours qu’on en retienne une version appauvrie, décontextualisée, voire déformée.
Mais ce rappel ne vise pas seulement à préciser des points de méthode. Il traduit aussi la vigilance de Lacan à l’égard des interprétations « réalistes » ou « psychologisantes » de ses propres thèses. Comme il le dira explicitement, il faut distinguer le symbolique du hasard empirique : dire que « le signifiant organise le sujet » ne revient pas à nier l’aléatoire de la vie, mais à montrer qu’une autre logique, celle du langage, structure les événements.
Ce passage montre donc un double mouvement : d’un côté, Lacan inscrit son séminaire dans une démarche de formalisation écrite, apte à circuler dans le champ analytique ; de l’autre, il met en garde contre le danger de méconnaître la spécificité du discours analytique en le lisant comme une doctrine objectivante. Le point essentiel est que l’enseignement de Lacan s’inscrit dans un espace de parole, où le sens ne se dégage que par l’articulation du signifiant, et non par la capture d’un contenu figé.
« La relation d'objet » Séance du 27 mars 1957
« Le fait de se promener n’est pas une mauvaise façon de se reconnaître dans un espace considéré. Si vous considériez les choses ainsi : qu’il s’agit dans un champ dans lequel certains itinéraires ont été parcourus, il s’agit de vous apprendre à imaginer sa topographie en dehors des itinéraires. »
Lacan recourt ici à une métaphore de la promenade pour introduire une réflexion sur la méthode analytique. La cure, dit-il, ne consiste pas seulement à suivre des itinéraires connus, comme on parcourrait des sentiers déjà tracés, mais à se repérer dans la topographie globale de l’espace psychique. Cette distinction est capitale : elle signifie que l’analyste ne doit pas se contenter d’accompagner le sujet dans ses répétitions, mais saisir la logique qui sous-tend ces parcours, la carte d’ensemble qui leur donne sens.
L’image est pédagogique : dans un lieu familier, on se déplace sans voir la structure qui relie les espaces entre eux. De même, dans la cure, l’analysant emprunte des chemins qu’il croit singuliers, mais qui obéissent à une structure signifiante. L’analyste doit aider à percevoir ce plan d’ensemble, sans quoi on reste prisonnier du « cérémonial des itinéraires repérés ».
Cette métaphore annonce la formalisation ultérieure du graphe du désir : cartographier le champ du sujet, non comme une série d’expériences isolées, mais comme une structure de positions symboliques. La
« La relation d'objet » psychanalyse devient ainsi une topologie : lire dans les détours du discours la logique qui les organise.
En inscrivant son propos dans ce registre spatial, Lacan montre aussi que l’analyse n’est pas un simple voyage intérieur, mais un exercice de localisation : où se trouve le sujet par rapport au manque, à l’Autre, à l’objet du désir ? Cette question de la place est plus essentielle que celle du contenu.
Séance du 3 avril 1957
« Il s’agit…au point où nous en sommes parvenus de notre tentative…de conserver le relief et l’articulation freudienne à la fameuse et prétendue relation d’objet, qui s’avère, comme on dit à l’examen, non seulement n’être pas si simple, mais n’avoir jamais été si simple que cela.
Sinon on ne verrait vraiment pas le pourquoi de toute l’œuvre freudienne, en particulier ces deux dimensions encore semble-t-il, peut-être encore toujours plus énigmatiques, qui s’appellent le complexe de castration, et la notion fondamentale de la mère phallique. »
Lacan pose d’emblée la barre : il faut « conserver le relief et l’articulation freudienne ». Autrement dit, ne pas aplatir la relation d’objet en psychologie du lien, mais maintenir ses saillies, ses nœuds, sa topographie—ce que Freud a dégagé comme structure. Le terme « prétendue » n’est pas un simple trait d’humeur : il signale que, sous un même label, on a souvent subsumé des phénomènes hétérogènes,
« La relation d'objet » jusqu’à perdre la charpente freudienne. D’où la consigne méthodologique : garder le « relief », c’est sauvegarder les différences spécifiques (symbolique / imaginaire / réel) là où une vulgate homogénéise.
L’argument se noue aussitôt à deux « dimensions » que Lacan désigne comme énigmatiques : la castration et la mère phallique. Si la relation d’objet était une affaire simple de bon ajustement à l’autre, pourquoi l’œuvre freudienne aurait-elle dû forger ces opérateurs paradoxaux ? La castration, en tant qu’opération symbolique, inscrit le manque au cœur du désir ; la mère phallique, comme figure structurale, montre que l’objet (le phallus) n’est pas un bien possédé, mais un signifiant autour duquel se trame l’économie du désir maternel. Loin d’être des ajouts exotiques, ces deux notions prouvent que l’objet n’est pensable qu’à partir d’un ordre symbolique qui excède toute dyade affective.
De là, la stratégie clinique : concentrer l’examen sur le petit Hans. Non pas pour illustrer une théorie déjà faite, mais parce que ce cas met en évidence la fonction d’un signifiant pivot (le cheval) et le travail mythopoïétique par lequel l’enfant se fraye un passage dans l’Œdipe. La relation à la mère, la crainte, la phobie: rien de cela ne se comprend sans la référence au phallus comme signifiant et à la loi paternelle comme opérateur symbolique. L’analyse n’a pas pour tâche d’« améliorer la relation », mais de lire la façon dont un sujet noue l’objet à la loi, et comment le manque (plutôt qu’un défaut empirique) cause le désir.
« La relation d'objet » Au plan théorique, la phrase rappelle l’exigence : tenir la relation d’objet dans l’articulation freudienne, c’est refuser la tentation de l’évidence imaginaire. Le « relief » se perd dès qu’on confond image et objet, affect et fonction, chose et signifiant. Inversement, le retrouver, c’est accepter que la relation d’objet soit d’abord une grammaire : castration, mère phallique, phallus, autant de catégories qui indiquent des places et des opérations, non des substances. Ainsi comprise, la relation d’objet cesse d’être « simple » : elle redevient ce que Freud en a fait, austère, paradoxale, mais opérante pour lire le désir.
Séance du 10 avril 1957
« Notre progrès dans l’observation du petit Hans nous a amenés à mettre en valeur ce qu’on peut appeler la fonction du mythe dans la crise psychologique traversée par le petit Hans. Crise inséparable de l’intervention paternelle, guidée par le conseil de FREUD, cette notion globale, massive de la fonction de quelque chose qui s’appelle mythe… non par métaphore, mais techniquement. »
Lacan introduit ici un point crucial de sa lecture du petit Hans : la fonction du mythe. Ce qu’il désigne n’est pas une fioriture littéraire ni une comparaison métaphorique, mais une dimension technique de la subjectivité. L’enfant, confronté à une crise psychologique — l’angoisse phobique liée à la question du désir maternel et à l’absence paternelle —, produit un mythe. Ce mythe n’est pas une fantaisie imaginaire
« La relation d'objet » isolée, mais une construction signifiante qui lui permet de symboliser son expérience.
Dire que cette fonction est inséparable de l’intervention paternelle est essentiel. Freud, en conseillant le père, oriente l’enfant non pas vers une adaptation progressive, mais vers une élaboration symbolique. La parole du père ne supprime pas la phobie : elle soutient l’invention du mythe par Hans, invention qui ordonne ses productions (histoires, fantasmes, associations) et les articule à son symptôme.
Ce passage révèle une clé de l’enseignement de Lacan : le symptôme n’est pas une anomalie à éradiquer, mais une tentative du sujet pour construire une réponse symbolique au réel du désir. Chez Hans, la phobie du cheval devient le noyau d’un système mythique, qui lui permet de négocier son rapport à la mère et à la castration. Le mythe est donc une fonction structurale : il organise un monde où le sujet trouve une place, fût- elle fragile et provisoire.
On comprend dès lors pourquoi Lacan insiste sur l’usage technique du terme. Pour lui, le mythe n’est pas un « récit imaginaire » mais un dispositif de langage qui soutient la subjectivité. L’analyste ne doit pas réduire les productions du sujet à des « histoires d’enfant », mais les lire comme des constructions mythiques nécessaires, comparables aux mythes fondateurs d’une culture.
« La relation d'objet » Séance du 8 mai 1957
« S’il fallait vous rappeler le caractère constitutif de l’incidence du symbolique dans le désir humain, il me semble qu’à défaut d’une juste accommodation sur la plus commune et quotidienne expérience, une formule, un exemple tout à fait saisissant pourrait être trouvé dans la formule suivante dont l’immédiateté, l’omniprésence ne peut échapper à aucun : qu’est-ce que peut vouloir dire… le désir d’autre chose ? »
Lacan condense ici une thèse centrale : le désir humain est marqué, dans son essence, par l’incidence du symbolique. Ce n’est pas un instinct réglé, qui trouverait sa satisfaction dans un objet adéquat, mais une dynamique toujours travaillée par le signifiant. L’objet ne vient jamais colmater le manque : il est toujours débordé par l’appel d’« autre chose ».
Lacan choisit délibérément une formule apparemment banale — le désir d’autre chose — pour montrer son universalité et son immédiateté. Chacun en fait l’expérience : une fois un objet atteint, quelque chose reste, insiste, cherche ailleurs. Cette insatisfaction foncière n’est pas accidentelle : elle est constitutive du désir comme effet du langage. Le symbolique inscrit le manque, et c’est de ce manque que surgit le désir.
Cette remarque situe la psychanalyse aux antipodes d’une psychologie adaptative. Si le désir pouvait être réduit à une coaptation instinctuelle, il suffirait de trouver l’objet qui satisfait. Mais Lacan rappelle que rien n’est préformé : le désir ne se définit jamais par un objet donné, il est toujours relancé, déplacé, excédant.
« La relation d'objet » C’est là qu’apparaît l’écart entre l’instinct et le désir : le premier vise une satisfaction biologique, le second naît du manque introduit par le langage.
En clinique, cette formule éclaire l’échec des théories qui pensent le développement en termes de stades successifs d’objets. Chaque objet investi (sein, fèces, regard, phallus) ne fait que marquer la trace d’un manque. L’enfant n’apprend pas seulement à se détacher d’un objet pour passer à un autre : il découvre que ce qu’il cherche est toujours ailleurs, que le désir ne s’apaise jamais. Le « désir d’autre chose » est le moteur même de la subjectivité.
Cette séance condense une vérité que Lacan ne cessera de décliner : le désir humain n’est pas réductible au besoin, ni à une relation imaginaire à l’objet. Il est l’effet du signifiant, et comme tel voué à rester insatiable, ouvert, orienté vers cet « autre chose » qui ne cesse de manquer.
Séance du 15 mai 1957
« Nous voici donc arrivés à ce moment dans l’espace temporel… et pas forcément à confondre avec la distance chronologique… qui se joue entre le 5 et le 6 Avril. »
Lacan attire l’attention sur une distinction essentielle : celle entre le temps chronologique et ce qu’il appelle l’« espace temporel ». L’inconscient ne se déploie pas sur la ligne homogène d’un calendrier, mais dans une logique où certains instants prennent valeur de point
« La relation d'objet » nodal, de bascule, réorganisant l’ensemble de la structure. L’espace temporel désigne cet ordre propre où l’événement compte moins par sa date que par sa place dans une séquence signifiante.
Dans le cas du petit Hans, la référence aux jours du 5 et du 6 avril n’est pas une précision biographique, mais un indice que Lacan interprète comme une coupure, un moment logique. La phobie, cristallisée autour du signifiant « cheval », se recompose alors dans une séquence qui n’est pas celle d’une simple succession de faits mais celle d’un agencement symbolique. Ce qui se joue là est de l’ordre de l’après-coup : un événement devient décisif par la manière dont il réorganise rétroactivement le champ du désir.
e détour éclaire la méthode analytique : l’analyste ne reconstruit pas une chronologie mais une structure. Le symptôme, les fantasmes, les productions langagières se lisent dans un ordre de temps logique où l’instant vaut comme acte ou comme coupure. En distinguant ainsi l’espace temporel de la distance chronologique, Lacan nous rappelle que l’analyse n’écrit pas une histoire continue mais dégage les points où le sujet s’institue dans et par le signifiant.
Séance du 22 mai 1957
« Nous allons reprendre aujourd’hui notre lecture des textes du petit Hans, en tentant d’entendre la langue dans laquelle le petit Hans s’exprime. »
« La relation d'objet » Lacan engage ici un déplacement méthodologique décisif : il ne s’agit plus seulement de lire le cas de Hans comme une suite d’observations cliniques, mais de considérer son discours comme une langue à part entière. Parler de « la langue dans laquelle le petit Hans s’exprime » signifie que l’enfant ne livre pas de simples anecdotes mais qu’il élabore un système symbolique, une trame signifiante qu’il faut apprendre à déchiffrer.
C’est une orientation conforme à ce que Lacan avait introduit depuis le début de son enseignement : l’inconscient est structuré comme un langage. Chez Hans, la phobie du cheval devient ainsi un signifiant central, comparable à un cristal qui, plongé dans une solution, précipite autour de lui une organisation entière. La phobie n’est pas un accident, mais le noyau d’un langage mythique que l’enfant invente pour symboliser ce qui le déborde.
En demandant à « entendre la langue », Lacan nous invite à déplacer notre écoute : il ne s’agit pas de chercher une vérité derrière les propos de l’enfant, mais de prendre ses paroles au sérieux comme formations de l’inconscient. C’est la logique de ces signifiants — cheval, chute, morsure, père, mère — qui doit être reconstruite.
Ce geste critique vise aussi la psychanalyse de son temps : trop souvent, on a lu Hans comme un cas de psychologie de l’enfant, en négligeant la fonction structurale de son discours. Lacan rappelle que la valeur du cas ne réside pas dans l’accumulation
« La relation d'objet » d’anecdotes, mais dans la démonstration d’une logique du signifiant.
La séance marque une étape dans son commentaire : la relation d’objet n’est pas seulement affaire d’affects ou de liens interpersonnels, mais d’une langue du désir qui se construit autour d’un signifiant central. C’est à cette langue que l’analyste doit se rendre attentif, pour entendre comment le sujet y noue son rapport au manque et à la loi.
Séance du 5 juin 1957
« Reprenons aujourd’hui quelques propos sur le petit Hans, qui est l’objet depuis quelque temps de notre attention. Je rappelle dans quel esprit se poursuit ce commentaire. Qu’est-ce en somme que le petit Hans ? Ce sont les bavardages d’un enfant de cinq ans, entre le 1er janvier et le 2 mai 1908. Voilà ce que se présente être le petit Hans pour tous les lecteurs non prévenus. »
Par cette formule volontairement provocatrice, Lacan redéfinit ce qui est en jeu dans le cas du petit Hans. Pour « les lecteurs non prévenus », ce ne sont que des bavardages enfantins, une série d’anecdotes sans autre valeur que celle du pittoresque. Mais ce qui intéresse l’analyste, c’est précisément de montrer que ces propos ne sont pas insignifiants : ils s’articulent en un discours qui révèle une logique structurale.
Ce rappel a une fonction pédagogique : il souligne la nécessité de l’attitude analytique. L’analyste n’est pas celui qui écoute une suite de récits amusants, mais celui
« La relation d'objet » qui, en tant que « prévenu », sait que le symptôme, le fantasme et le mythe s’expriment à travers ces paroles. Le petit Hans, en parlant de ses peurs, de ses jeux et de ses fantasmes, élabore une langue propre, une organisation signifiante qui doit être lue comme telle.
Lacan rappelle ainsi que l’analyse ne se contente pas d’observer : elle suppose une lecture orientée par le savoir de l’inconscient. Les « bavardages » de Hans n’ont d’intérêt qu’à partir du moment où on les rapporte à ce qui les organise, à savoir sa phobie. La phobie n’est pas un accident extérieur, mais le centre structurant qui donne cohérence aux propos. L’enjeu est de montrer comment ces productions discursives ne sont pas éparses, mais constituent un système où le signifiant central — le cheval — fonctionne comme organisateur.
Ce passage réaffirme la méthode de Lacan : toute observation clinique doit être abordée dans le registre du langage. L’analyste ne doit pas se laisser égarer par l’apparente banalité du discours de l’enfant ; il doit lire dans ces paroles la structure signifiante qui exprime la logique de son désir et l’opération de la castration.
Séance du 19 juin 1957
« L’année s’avance, le petit Hans — espérons-le — tire sur sa fin. Il conviendrait que je vous le rappelle à l’orée de cette leçon, que nous nous sommes donnés cette année pour but la révision de la notion de relation d’objet. »
« La relation d'objet » Lacan situe cette séance dans une perspective de clôture : il souligne que le cas du petit Hans, longuement repris, touche à sa fin, et que l’objectif du séminaire était de « réviser » la notion de relation d’objet. Le terme « révision » est capital : il ne s’agit pas simplement de commenter ou d’illustrer, mais de soumettre cette notion à un examen critique, en la replaçant dans la rigueur de la lecture freudienne.
Cette orientation rappelle que le Séminaire IV ne se limite pas à une exégèse du cas Hans : il s’agit d’un chantier conceptuel. La relation d’objet, popularisée par l’école anglaise, tend à réduire l’expérience analytique à des interactions affectives, à une série de stades développementaux. Lacan s’emploie au contraire à démontrer que cette conception oublie la dimension symbolique et la logique du signifiant. Reprendre Hans, ce n’est donc pas répéter Freud, mais montrer en quoi la relation d’objet doit être pensée autrement : comme effet du langage et du manque, et non comme relation interpersonnelle.
Lacan insiste aussi sur une fonction de démystification: la psychanalyse ne doit pas céder aux séductions de l’évidence ou de la simplicité. La relation d’objet, dans sa vérité, est tout sauf simple : elle engage le sujet dans sa division, dans son rapport au phallus, dans la structure de l’Œdipe. C’est ce « relief freudien » que Lacan s’est attaché à restituer tout au long de l’année, contre les aplatissements psychologisants.
« La relation d'objet » Séance du 26 juin 1957
« Il s’agit aujourd’hui de formaliser d’une façon un peu différente, ce qui se passe dans l’observation du petit Hans. Si cela a un intérêt… et ça n’en a qu’un seul… c’est de serrer de plus près, d’envelopper d’une façon plus rigoureuse d’abord ce qui est dans l’observation. »
Avec cette précision méthodologique, Lacan indique l’orientation de sa lecture : il ne s’agit pas de multiplier les interprétations, encore moins d’extrapoler indéfiniment sur les éléments pittoresques du cas (le cheval, les jeux, les fantasmes de Hans), mais de « serrer de plus près » ce qui est donné dans l’observation. La rigueur doit primer sur la tentation de la spéculation.
C’est là une position épistémologique claire : la psychanalyse ne progresse que si elle reste fidèle au texte clinique, à la parole du sujet et à l’élaboration freudienne. Le cas Hans n’est pas une matière libre pour l’imagination de l’analyste, mais un terrain d’où il faut extraire les lois structurales qui s’y manifestent. Formaliser « d’une façon plus rigoureuse », c’est dégager la structure signifiante qui organise les symptômes et les productions mythiques de l’enfant, au lieu de dériver vers des associations érudites ou des analogies mythologiques.
Cette exigence vise aussi à distinguer l’approche lacanienne d’autres lectures contemporaines. Là où certains commentateurs projettent des hypothèses phylogénétiques ou des interprétations symboliques
« La relation d'objet » trop larges, Lacan insiste sur la nécessité de maintenir le fil de l’observation et de la parole. Le travail analytique doit montrer comment, à partir du détail d’un mot, d’une peur, d’un jeu, se noue une logique où l’objet phobique prend valeur de signifiant.
Ce passage manifeste donc la méthode que Lacan a poursuivie tout au long de cette année : restituer la portée freudienne du cas Hans en refusant les simplifications ou les amplifications imaginaires, et en soulignant la nécessité de formaliser la clinique comme champ structuré par le langage.
Séance du 3 juillet 1957
« C’est aujourd’hui notre dernier séminaire de l’année. (…) Ce que je vous aurai donc amorcé, c’est un commencement de cette formalisation. Je sais bien que je n’en ai pas absolument motivé tous les termes, je veux dire par là qu’une certaine indétermination peut vous paraître subsister dans la façon de lier ces termes entre eux. On ne peut pas tout expliquer à la fois. »
Cette clôture montre que Lacan a choisi de finir son Séminaire IV en insistant sur la nécessité d’une formalisation. Toute l’année, il a travaillé à montrer que la « relation d’objet » ne pouvait être pensée comme un lien naturel entre deux êtres, mais devait être saisie à travers des opérations symboliques. La formalisation, par des lettres et des schémas, vise à donner une rigueur qui échappe aux glissements imaginaires et aux approximations psychologisantes.
« La relation d'objet » Le fait qu’il reconnaisse une « indétermination » dans ce travail est révélateur. La psychanalyse ne peut pas offrir une formule close et achevée. Le champ est en mouvement, et la tentative de formaliser n’est pas la fin du travail, mais un commencement. C’est la condition pour donner à la clinique son cadre théorique, sans quoi elle se disperse en anecdotes.
La fin de ce séminaire dessine donc une orientation : à partir du cas Hans, Lacan a dégagé la nécessité de penser la relation d’objet dans les registres du symbolique, de l’imaginaire et du réel, et non dans une logique affective immédiate. Le recours à la formalisation annonce les élaborations plus tardives : l’objet a, le graphe du désir, la topologie des surfaces. Ce qui se joue ici, c’est le passage d’une lecture clinique de détail à une écriture conceptuelle, où le rapport du sujet à l’objet trouve un langage rigoureux.
* * *
Avec ce quatrième séminaire, Lacan engage son auditoire dans un chantier de grande ampleur : reprendre la notion de « relation d’objet », si répandue dans la psychanalyse contemporaine, pour en restituer le relief freudien. Tout au long de l’année, il a voulu démontrer que cette notion, apparemment simple et évidente, cache en réalité des difficultés conceptuelles majeures. Car parler de « relation d’objet » ne peut pas se réduire à décrire le lien affectif d’un sujet à un autre,
« La relation d'objet » ni à aligner des étapes du développement. Il faut au contraire montrer comment l’objet n’existe que dans une structure symbolique, traversée par le langage et organisée par le manque.
Dès les premières leçons, Lacan met en cause l’illusion de transparence : l’« objet génital », dit-il, c’est « la femme », et il n’y a pas à reculer devant ce mot. Nommer, c’est inscrire dans le champ symbolique, et c’est déjà marquer que l’objet ne peut être pensé qu’à partir de la fonction du signifiant. Puis, à travers l’exemple du fétiche, il illustre que le désir ne vise pas un objet réel, mais un substitut qui dénie et met en scène à la fois la castration. Le fétiche n’est pas une curiosité marginale, mais un paradigme : il montre que l’objet du désir est toujours paradoxal, à la fois présent et absent, en trop et en moins.
Le cas du petit Hans, longuement travaillé, devient la pierre de touche de cette réflexion. Ce qui, pour un « lecteur non prévenu », pourrait passer pour les « bavardages d’un enfant de cinq ans », révèle en vérité la logique d’une construction mythique. L’enfant, confronté à l’énigme du désir maternel et à l’absence du père, invente une langue propre : la phobie du cheval cristallise son effort pour symboliser la castration et inscrire sa place dans l’Œdipe. La relation d’objet, ici, n’est pas un simple rapport à la mère ou au père comme figures réelles, mais un montage signifiant qui traduit l’opération du manque.
Lacan insiste sur la triple distinction qu’il élabore cette année : frustration, privation, castration. Trois figures
« La relation d'objet » du manque, irréductibles l’une à l’autre, qui permettent de situer le rapport du sujet à l’objet dans ses différents registres. La frustration désigne le manque imaginaire lié à l’absence de l’objet de satisfaction ; la privation, le manque réel lié à la structure du monde et aux limites imposées ; la castration, enfin, le manque symbolique, institué par la loi et par le signifiant du phallus. Cette tripartition n’est pas un raffinement secondaire : elle donne à la relation d’objet son cadre conceptuel, en distinguant ce qui était confondu dans les théories dominantes.
La fin du séminaire, dans la leçon du 3 juillet 1957, insiste sur cette exigence de formalisation : « Ce que je vous aurai donc amorcé, c’est un commencement de cette formalisation. » Lacan reconnaît lui-même que l’indétermination n’est pas levée, que la tâche reste ouverte. Mais il sait que la psychanalyse ne peut progresser qu’en acceptant cette exigence : transformer la clinique en un champ formalisé, où les notions trouvent leur place dans une logique structurale, plutôt que dans une psychologie descriptive.
De ce travail se dégage une orientation claire : la relation d’objet ne peut être pensée qu’à partir de la loi de la castration et de la fonction du phallus. C’est pourquoi le Séminaire IV prépare directement le suivant, Les formations de l’inconscient. Après avoir montré que l’objet se définit par le manque, Lacan pourra s’attacher à la façon dont ce manque se dit dans les formations langagières : lapsus, mot d’esprit, rêve, symptôme. Ce passage de l’objet à la formation signante marque une continuité rigoureuse : de
« La relation d'objet » l’expérience de Hans et du fétichisme, on glisse vers le terrain de l’inconscient comme réseau de signifiants.
Ce séminaire ne s’achève pas sur une conclusion, mais sur une ouverture. La relation d’objet, relue dans le cadre de la castration et du phallus, annonce la conceptualisation de l’objet a et la mise en place du graphe du désir. Le chemin est tracé : la psychanalyse, pour rester fidèle à Freud, doit s’ancrer dans le langage et reconnaître que ce qui cause le désir n’est pas un objet réel, mais le reste impossible à saisir que la structure produit.
En refermant La relation d’objet, Lacan a donc montré que l’objet n’est pas une chose possédée ni un simple partenaire affectif, mais une fonction structurale, inséparable du manque et du symbolique. Il fallait cette révision radicale pour libérer la psychanalyse des confusions psychologisantes qui avaient réduit la relation d’objet à une théorie du développement ou de l’attachement.
C’est sur cette base que Lacan ouvre son séminaire suivant. Si l’objet se définit par le manque, il s’agit désormais de comprendre comment ce manque se dit, comment il se forme dans le langage. Les lapsus, les mots d’esprit, les rêves, les symptômes : toutes ces productions de l’inconscient ne sont pas des accidents, mais des formations structurées. Elles témoignent de ce que l’inconscient est langage, et que le sujet ne parle jamais qu’à partir d’un signifiant qui lui échappe.
« La relation d'objet » La transition est claire : du Séminaire IV au Séminaire V, on passe de l’examen critique de l’objet à la mise en évidence de la structure signifiante. La question de l’objet ouvre sur celle du signifiant ; la tripartition frustration–privation–castration prépare la logique des substitutions et des équivoques. L’enfant Hans, avec sa phobie, avait déjà montré comment un signifiant (le cheval) pouvait organiser tout un monde subjectif. Le Séminaire V va systématiser cette découverte : ce qui fonde la psychanalyse, ce sont les formations de l’inconscient, où l’objet manquant se trahit à travers le jeu du langage.
En ce sens, la relation d’objet n’est pas dépassée, elle est transformée : d’un lien imaginaire, elle devient une fonction structurale que seul le langage permet de saisir. C’est ce chemin qui conduit Lacan, dans le Séminaire V, à donner toute sa portée à la formule qui réoriente la psychanalyse : l’inconscient est structuré comme un langage.