La logique du fantasme
"L'objet de la psychanalyse"
du manque ? quelle place pour l’objet a ? quelle façon d’arrimer la jouissance à la loi de l’Autre ? C’est à ce niveau — celui du montage et non de la morale — que le travail analytique garde sa pertinence et sa rigueur.
Séance du 22 juin 1966
« Ce qui aura été posé d’un certain coup d’arrêt — ou d’une certaine pause —, voilà qui, j’ose le penser, s’est imposé à nous, et ne pourra pas être sans incidence, non seulement chez ceux qui étaient là ce jour- là, mais dans la logique même de ce que nous pouvons appeler la psychanalyse. »
Cette phrase marquée par la temporalité — « un certain coup d’arrêt », « une certaine pause » — joue le rôle d’un point final réfléchi : ce séminaire n’est pas un bouquet final, mais un point de bascule, un arrêt provisoire où ce qui a été construit entre nous devient partie intégrante de la logique clinique. Ce qui distingue ce moment, c’est la confiance qu’il porte non dans une institution, mais dans la continuité structurale du travail.
L’usage du verbe « s’est imposé » donne à la séance une densité performative. Ce n’est pas seulement une conclusion académique : c’est le moment où la structure interne du séminaire trouve sa place au-delà de ses séances, dans le devenir de la psychanalyse, dans chaque cure, dans chaque position analytique. La logique de l’objet a, de la coupure, du fantasme comme cadre, de la division du sujet, tout cela est désormais inséparable du dispositif analytique.
On pourrait dire que cette pause joue le rôle du nœud terminal : elle ne clôt pas une doctrine, elle scelle une responsabilité. Elle demande aux participants de devenir eux-mêmes des lieux de passation — pas des réceptacles
"L'objet de la psychanalyse"
d’un savoir, mais comme ces schémas-bouchons d’orientation, des points où le fil trouve à se prendre.
*
* *
Le Séminaire XIII, L’Objet de la psychanalyse (1965–1966) constitue un moment où l’enseignement de Lacan atteint un seuil de formalisation inédit. Il ne s’agit plus simplement de commenter l’expérience freudienne ni de reprendre les acquis théoriques des séminaires antérieurs : il s’agit de donner une langue nouvelle à la psychanalyse. Cette langue est double : d’un côté la topologie, qui permet d’écrire la division du sujet et la fonction de l’objet ; de l’autre, une élaboration clinique qui restitue à la psychanalyse son champ propre, distinct de la psychologie, en affirmant que ce qui importe n’est pas l’objectivation mais le reste qui cause.
L’objet a s’y trouve consacré comme pivot de la structure. Il ne comble pas le manque, il le représente. Il n’appartient pas au sujet, ni à l’Autre, mais circule comme ce reste sans place assignable, qui oriente le désir et soutient le fantasme. En ce sens, l’objet a est moins une découverte qu’un nœud : nœud qui rattache le biologique au symbolique, le visible à l’invisible, le savoir à la vérité, la jouissance au discours.
Ce nœud, Lacan en donne une écriture topologique. Les surfaces non orientables, les figures de réversion, les
"L'objet de la psychanalyse"
coutures qui joignent l’endroit et l’envers sans jamais les superposer, deviennent les instruments conceptuels d’une psychanalyse qui se veut désormais rigoureuse. Ce qui se joue dans ces figures, ce n’est pas l’abstraction d’un exercice mathématique, mais la mise en forme du réel auquel la psychanalyse se confronte. À travers elles, Lacan donne corps à une idée : le sujet ne peut jamais coïncider avec lui- même, et l’objet n’est jamais là où on le cherche.
Cette rigueur n’est pas sans conséquence clinique. Le symptôme, au lieu d’être considéré comme un signe, se définit comme un point de couture où le savoir et la vérité s’articulent dans la jouissance. La perversion n’est pas un écart, mais une structure qui révèle à ciel ouvert la logique du manque, en plaçant l’objet au lieu de la coupure. Et l’art, en particulier la peinture, devient un laboratoire théorique où l’on apprend à lire l’espace du regard : Las Meninas ne sont pas un miroir du monde, mais l’organisation d’une scène autour d’un point invisible, qui commande sans se montrer.
Le séminaire se referme sur une méditation freudienne : le souvenir-écran. En lui se concentre toute l’économie du sujet : ce qui est rapporté n’est jamais l’origine, mais la figuration d’une perte, la surface où le lieu de naissance se déclare comme irrémédiablement perdu et pourtant constitutif. L’écran n’est pas un voile à lever, mais la condition de toute représentation. Il donne figure au réel de la perte.
On comprend alors que L’Objet de la psychanalyse n’est pas une conclusion, mais une préparation. Il prépare la formalisation de l’année suivante, La Logique du fantasme. Car si l’objet a est désormais isolé comme fonction, il reste encore à penser la manière dont il s’articule à la structure fondamentale qui supporte le désir : le fantasme. Tout le travail topologique, toute l’analyse du symptôme et de
"L'objet de la psychanalyse"
l’objet, tout le recours à la peinture et aux souvenirs-écrans convergent vers cette nécessité : écrire la logique qui permet au sujet de se soutenir de l’objet, non pas comme possession, mais comme cadre.
Ainsi, le Séminaire XIII apparaît comme une charnière. Il recueille les acquis freudiens, il formalise l’intuition lacanienne de l’objet cause du désir, il invente une langue topologique pour dire le réel, et il ouvre la voie aux développements où le fantasme, puis l’acte, puis les discours, donneront à la psychanalyse sa structure la plus rigoureuse. Il ne se termine pas : il s’interrompt, laissant en suspens la question de savoir comment le sujet habite ce lieu du manque. Cette suspension est déjà l’annonce du Séminaire XIV, où Lacan montrera que la vérité du désir ne se soutient que d’une écriture, la formule du fantasme.
1966-1967
1966-1967
Séance du 16 novembre 1966
« Logique du fantasme donc, nous partirons de l’écriture que j’en ai déjà formée, à savoir de la formule : (S̷ ◊ a) , S̷ barré, poinçon, petit a, ceci entre parenthèses. »
Lacan ouvre son quatorzième séminaire par une décision ferme : ce qui doit désormais guider son enseignement, c’est la logique du fantasme, et non plus seulement son contenu clinique ou imaginaire. Le terme de « logique » n’est pas ornemental. Il signale un pas décisif : le fantasme doit être traité comme une structure formalisable, et non comme un scénario psychologique ou une rêverie privée.
La formule qu’il donne immédiatement – (S̷ ◊ a) – est d’une sobriété radicale : elle condense en trois signes la structure fondamentale où se tient le sujet. Le S̷ barré désigne la division constitutive du sujet, produit du langage, toujours marqué par un manque à être. Le petit a indique l’objet cause
du désir, ce reste inassimilable qui résulte de la coupure signifiante. Enfin, le ◊, ce poinçon, n’est pas un signe d’addition ni de fusion : il désigne une articulation paradoxale, le lieu où le sujet divisé se noue à l’objet, sans jamais s’unifier avec lui.
Cette écriture n’est pas une invention gratuite. Elle s’inscrit dans la continuité freudienne, mais en la transposant dans une langue nouvelle. Freud avait déjà souligné le rôle décisif du fantasme : il soutient le désir, il organise la scène où se répète la vérité inconsciente. Mais Freud en parlait encore en termes de scénarios, de contenus figuratifs, comme l’illustre le fantasme du « un enfant est battu ». Lacan franchit ici un pas : il arrache le fantasme à l’imaginaire pour en faire une structure logique.
Cette démarche évoque l’exigence formelle de la logique aristotélicienne et le geste cartésien de réduire l’expérience à une écriture claire et distincte. Mais chez Lacan, l’écriture ne vise pas à clarifier un savoir ; elle vise à écrire l’impossible. La formule S̷ ◊ a ne révèle pas une vérité latente, elle trace la structure minimale qui permet au sujet de soutenir son désir.
Cliniquement, les conséquences sont immenses. L’analyste ne doit plus chercher dans le fantasme le « contenu caché » d’un récit intime. Il doit repérer la place que le sujet occupe par rapport à l’objet a et comment cette articulation structure son désir. Le fantasme n’est pas une illusion à dissoudre : il est la matrice fondamentale qui soutient le sujet dans sa division. C’est pourquoi il ne disparaît pas avec l’analyse, mais il peut être mis en évidence dans sa fonction structurante.
Éthiquement, cela engage la position de l’analyste. Travailler avec le fantasme ne consiste pas à l’interpréter comme un récit, mais à en faire apparaître la logique, à
laisser émerger l’écriture qui soutient le désir. C’est un travail de rigueur, mais aussi de retenue : l’analyste ne remplit pas le manque, il borde la place de l’objet en laissant le sujet se réapproprier sa structure.
Dans cette séance inaugurale, Lacan donne donc le ton de tout le séminaire : partir d’une écriture, non d’une psychologie ; penser le fantasme comme une formule, non comme une scène ; et montrer que cette formule, loin d’appauvrir l’expérience, en révèle la structure la plus essentielle.
Séance du 23 novembre 1966
« J’avance donc, dans ce qu’il s’agit ici d’énoncer : pour faire du fantasme, il faut du “prêt-à-porter”. Qu’est-ce que porte, qu’est-ce qui porte le fantasme ? »
Lacan poursuit, une semaine après l’ouverture, en reprenant la question du fantasme par une formule étonnante : le fantasme, dit-il, requiert du « prêt-à-porter ». L’image peut paraître triviale, presque humoristique, mais elle concentre une thèse profonde. Le fantasme n’est pas une invention pure du sujet, ni une rêverie flottante surgie de son imaginaire. Il suppose une forme déjà donnée, un dispositif de structure qui vient comme un vêtement prêt à l’emploi, dans lequel le sujet trouve à s’inscrire.
Dans l’économie du séminaire, cette phrase précise le rôle de l’écriture introduite la semaine précédente. Si le fantasme est formulé par S̷ ◊ a, c’est qu’il n’appartient pas au registre de la création individuelle, mais à celui du montage structural. Le sujet ne choisit pas librement son fantasme, il ne l’invente pas de toutes pièces : il l’endosse comme on
endosse un vêtement déjà taillé, qui lui donne une forme, une tenue, un cadre.
Le concept central se dessine ici : le fantasme est une forme préexistante. Non pas une forme universelle identique pour tous, mais un dispositif structural dont chaque sujet hérite dans son rapport au langage et au désir. Cela fait écho à Freud, qui avait montré que les fantasmes fondamentaux — comme « un enfant est battu » — reviennent de façon structurale dans la clinique. Lacan en tire une conclusion rigoureuse : ces fantasmes ne sont pas des inventions contingentes, mais des prêts-à-porter structuraux, des montages logiques que chaque sujet adapte à sa singularité.
Le lien avec la tradition est riche. Freud insistait sur la valeur universelle de certains fantasmes, mais n’avait pas de langage formel pour en rendre compte. Lacan introduit la logique et l’écriture, ce qui rapproche son propos de la philosophie du langage : de même que la grammaire précède l’usage singulier que chacun en fait, la structure du fantasme précède l’histoire singulière du sujet. On pourrait aussi évoquer Platon, pour qui les Idées préexistent aux objets particuliers : de même, la forme fantasmatique préexiste à ses réalisations individuelles.
Les conséquences cliniques et éthiques sont considérables. Si le fantasme est un « prêt-à-porter », l’analyste ne doit pas s’attacher à ses ornements imaginaires, mais à sa coupe, à son patron structural. C’est cela qu’il s’agit de déplier dans l’analyse : repérer la logique qui soutient le fantasme, la façon dont le sujet se loge dans cette forme déjà donnée. Cela permet de comprendre pourquoi les patients répètent, inlassablement, les mêmes mises en scène : ils ne répètent pas une histoire, ils répètent une structure.
Dans cette séance, Lacan renforce donc le geste inauguré le 16 novembre. Il ne s’agit pas seulement d’affirmer que le
fantasme a une écriture ; il s’agit de montrer que cette écriture est déjà là, antérieure au sujet, comme un vêtement prétaillé qu’il lui faudra endosser. Le fantasme est moins une invention qu’un héritage : il porte le sujet, autant que le sujet croit le porter.
Séance du 30 novembre 1966
« Autrement dit, à l’origine il n’y a pas de Dasein sinon dans l’objet a, c’est-à-dire sous une forme aliénée, qui reste marquer jusqu’à son terme, toute énonciation concernant le Dasein. »
Dans cette phrase dense, Lacan renverse une intuition philosophique séculaire. Là où la tradition, notamment heideggérienne, situait un Dasein originaire, un être-là qui se tiendrait comme fondement de toute parole, Lacan affirme que cette origine est en réalité aliénée dans l’objet a. Ce n’est pas l’existence en soi qui fonde le sujet, mais un reste, une perte, une extériorité qui vient marquer le sujet dès l’origine.
Dans l’économie du séminaire, cette affirmation est capitale. Depuis le début de l’année, Lacan s’emploie à montrer que le fantasme n’est pas un scénario imaginaire mais une structure logique. Ici, il relie directement cette structure au problème de l’origine du sujet : si le fantasme est nécessaire, c’est parce que l’être du sujet n’apparaît jamais qu’aliéné, médiatisé par l’objet a. L’objet n’est pas un complément que l’on viendrait chercher après coup : il est présent dès l’origine comme ce qui permet de dire le sujet, mais toujours sous forme d’aliénation.
Le concept central se précise : il n’y a pas de « pure présence» du sujet. Toute énonciation concernant son être est marquée par cette aliénation fondamentale. En d’autres
termes, le sujet ne se fonde pas en lui-même, mais dans le champ de l’Autre et dans la perte qui le constitue. L’objet a, cet objet cause du désir, est la trace de ce manque originaire.
Ce propos résonne avec Freud, qui avait montré que le sujet ne se saisit jamais que dans le manque, à travers le jeu du fort/da où la présence de la mère est marquée par son absence. Mais Lacan radicalise cette intuition : ce n’est pas seulement que le sujet rencontre le manque, c’est que son être même ne s’énonce que dans et par cette aliénation. Ce qui, chez Freud, relevait d’une clinique du désir devient ici une logique structurale.
Cette affirmation est une réponse implicite à Heidegger. Le Dasein, chez Heidegger, se définit par sa capacité à se comprendre dans son être. Lacan, au contraire, dénie toute possibilité d’un accès originaire à l’être. Le sujet ne se tient jamais qu’aliéné, pris dans la structure du signifiant et marqué par l’objet. Là où la phénoménologie espérait rejoindre l’expérience originaire de l’être, Lacan montre que le sujet ne se dit qu’à travers la perte et l’objet a.
Cliniquement, cela éclaire l’impasse de toute quête d’authenticité. Nombreux sont les analysants qui cherchent un « vrai soi », une identité originaire qui se cacherait derrière leurs symptômes. Lacan démontre ici que cette quête est vouée à l’échec : il n’y a pas d’origine pleine du sujet. Ce qui fonde le sujet, c’est une perte, une aliénation structurale, et c’est autour de cette perte que se construit le fantasme. L’analyste n’a donc pas à guider le patient vers une supposée authenticité, mais à l’aider à reconnaître comment son désir se soutient de cette structure aliénée.
Sur le plan éthique, la conséquence est claire : renoncer à l’illusion d’un être pur, d’une identité pleine, pour assumer que le sujet se fonde dans le manque. Le travail analytique
n’est pas de combler ce manque, mais de permettre au sujet de s’orienter dans la logique qui le constitue.
Dans cette séance, Lacan fixe ainsi un point fondamental : le sujet n’a pas d’origine immédiate. Ce qu’on appelle son être — son Dasein — ne se donne qu’à travers l’aliénation dans l’objet a. Et c’est précisément cette aliénation qui fonde la nécessité du fantasme comme structure : il est la bordure logique qui permet de soutenir un désir qui, sans cela, se dissoudrait dans l’impossible de l’origine.
Séance du 7 décembre 1966
« Il n’y a pas de métalangage. »
Par cette formule apparemment lapidaire, Lacan pose une thèse qui bouleverse autant la linguistique que la psychanalyse. Dire qu’« il n’y a pas de métalangage », c’est affirmer que tout discours, même celui qui prétend se placer au-dessus des autres pour en rendre compte, appartient lui- même au langage. Il n’existe pas de position extérieure, neutre, qui permettrait de dominer le langage comme un objet. Nous sommes toujours déjà pris dans ses filets.
Dans le contexte du Séminaire XIV, cette affirmation a une portée décisive. Lacan l’articule à la logique du fantasme : si nous ne pouvons sortir du langage, alors le fantasme, loin d’être un écran imaginaire que l’on pourrait analyser de l’extérieur, doit être compris comme un montage interne au langage lui-même. Le fantasme n’est pas un commentaire sur le désir, il est la structure dans laquelle le désir se soutient.
Le concept central ici est celui de l’immanence du langage. L’inconscient est structuré comme un langage : il n’existe
pas d’instance qui en garantirait la vérité depuis une position supérieure. Lacan pousse ce point à son terme : même la psychanalyse, qui prétend parler de l’inconscient, ne le fait que depuis le langage, et jamais hors de lui.
Cette position dialogue avec la logique de Russell et la critique de la théorie des types. Russell distinguait entre langage-objet et métalangage, pour éviter les paradoxes. Lacan refuse cette séparation : tout langage est toujours pris dans le discours, et ce que l’on appelle « paradoxe » est le signe d’un manque constitutif. C’est ce manque qui fonde la subjectivité.
Cliniquement, l’enjeu est majeur. L’analyste n’est pas en surplomb du discours de l’analysant : il ne détient pas un métalangage qui dirait la vérité du sujet. Son intervention se fait à l’intérieur du langage, par l’interprétation, qui vise à déplacer la chaîne signifiante et à faire surgir ce qui s’y articule comme objet. Cette absence de métalangage fonde l’éthique de l’analyse : il n’y a pas de savoir totalisant, mais un travail dans et avec le manque.
Dans cette séance, Lacan donne ainsi une clé pour comprendre la logique du fantasme : il n’est pas un discours sur le désir, il est l’inscription du désir dans la trame du langage. Le fantasme n’est pas méta, il est structural.
Séance du 14 décembre 1966
« …ne s’assure que de la fonction de ce que j’ai appelé sous une forme métaphorique les points de capiton : c’est cela, aujourd’hui – cet univers du discours – qu’il s’agit d’interroger à partir de ce seul “axiome”, dont il s’agit de savoir ce qu’à l’intérieur de cet univers du discours il peut spécifier. »
Lacan reprend ici un terme qui a marqué son enseignement dès les années cinquante : celui de « point de capiton ». Cette métaphore de l’ameublement — le point qui fixe ensemble le tissu et le rembourrage — lui sert à désigner l’opération par laquelle, dans le langage, un signifiant vient fixer provisoirement le flot mouvant des significations. Sans ce point d’arrêt, le sens glisserait indéfiniment.
Dans cette séance, Lacan élargit la portée du concept. Il inscrit le point de capiton dans « l’univers du discours », c’est-à-dire dans la totalité mouvante où les signifiants s’appellent, se remplacent, se déplacent. Le signifiant, rappelle-t-il, ne possède jamais de signification propre. Ce n’est que par son rapport à d’autres signifiants qu’il prend une valeur. Mais pour que le discours ne se dissolve pas dans une mer infinie de variations, il faut des points d’ancrage : ce sont les points de capiton.
Le concept central se précise : le fantasme doit être compris comme l’un de ces points de capiton, mais à un niveau plus radical. Alors que les points de capiton ordinaires fixent des significations dans la chaîne du discours, le fantasme articule la division du sujet au lieu du manque, en introduisant l’objet a comme ce qui fixe la relation du sujet au désir. Le fantasme est donc un capitonnage structural : il maintient la possibilité pour le sujet de soutenir son discours, malgré l’impossible de la vérité tout entière.
Freud avait déjà entrevu cette fonction stabilisatrice des fantasmes dans la clinique : ils soutiennent la cohérence du sujet, ils organisent ses symptômes et empêchent la désagrégation. Mais Lacan en donne ici une formalisation logique : le fantasme fonctionne comme point de capiton, non pas d’une signification, mais de la structure même du désir.
On peut rapprocher cette idée des réflexions sur le signe et la vérité. Chez Saussure, le signe est arbitraire et instable ; chez Derrida, la signification se diffère sans fin. Lacan reconnaît cette mouvance, mais il insiste sur la nécessité de points d’arrêt, sans quoi aucun sujet ne pourrait se soutenir. Le fantasme devient alors l’écriture de cet arrêt minimal, non pour donner un sens ultime, mais pour borner le manque.
Cliniquement, cela se traduit par une observation simple : l’analysant peut dire tout et son contraire, mais il revient toujours au même point, à la même structure fantasmatique. C’est ce retour qui montre où se situe son point de capiton. L’analyste doit repérer cette logique, non pour l’interpréter comme contenu, mais pour en dégager la fonction : fixer le rapport du sujet à son désir, au bord du manque.
Dans cette séance, Lacan montre donc que l’univers du discours n’est pas chaotique, malgré la mouvance des significations. Ce qui l’assure, ce sont les points de capiton, et au niveau le plus fondamental, le fantasme lui-même. C’est cette articulation que le séminaire ne cessera d’explorer : comment l’écriture S̷ ◊ a fonctionne comme le point de capiton ultime du sujet.
Séance du 21 décembre 1966
« B fait-il partie de lui-même ? »
En formulant ainsi la question – « B fait-il partie de lui- même ? » – Lacan introduit une réflexion qui semble relever des paradoxes logiques, mais qui, dans son séminaire, a une portée tout à fait spécifique. Le « signifiant B » est désigné ici comme un signifiant essentiel, caractérisé par le fait de ne rien signifier de lui-même, d’incarner une stérilité de
sens. Et pourtant, il pose la question : ce signifiant, qui se définit comme ne se signifiant pas, peut-il être pensé comme partie de lui-même ?
Nous reconnaissons là l’écho des paradoxes bien connus en logique des ensembles, tels que celui de Russell : « L’ensemble de tous les ensembles qui ne se contiennent pas eux-mêmes se contient-il lui-même ? ». Lacan, en reprenant cette forme de question, ne cherche pas à faire de la mathématique pour elle-même, mais à inscrire dans la psychanalyse cette dimension du paradoxe comme structure.
Le concept central se dégage ici : le signifiant ne se signifie pas lui-même, et c’est précisément cette non-coïncidence qui ouvre le champ du fantasme. Car si le signifiant ne peut se boucler sur soi, s’il ne peut se contenir intégralement, alors le sujet, produit de la chaîne signifiante, est lui aussi toujours marqué par une béance. La question posée par Lacan est moins mathématique que clinique : comment le sujet peut-il se soutenir, alors que le langage qui le constitue ne se boucle jamais sur lui-même ?
Freud, déjà, avait relevé cette impossibilité dans ses analyses de l’inconscient : aucun rêve, aucun symptôme ne peut se dire tout entier. Il reste toujours un reste, un point de non- sens, qui témoigne du refoulement originaire. Lacan radicalise ce point : ce reste n’est pas un accident, il est structurel. Le langage est traversé par une impossibilité constitutive, que le fantasme vient border.
Cette phrase convoque le problème du fondement. Chez Aristote, le principe de non-contradiction fonde la logique. Chez Lacan, c’est le paradoxe qui fonde le discours, non pas comme erreur, mais comme nécessité. Il n’y a pas d’extériorité, pas de métalangage, et cette clôture du langage
se marque par la question insoluble : peut-il se contenir lui- même ?
Cliniquement, cela éclaire la fonction du fantasme comme point de capiton. Face à l’impossible d’un signifiant qui se signifierait lui-même, face à la béance du langage, le fantasme vient inscrire l’objet a comme ce qui rend le discours tenable. Sans ce montage, le sujet s’effondrerait dans le trou du langage.
Dans cette séance, Lacan montre donc que la logique du fantasme ne peut être pensée sans cet arrière-plan de paradoxe : le langage, en tant qu’univers de signifiants, ne peut pas se contenir intégralement. Le fantasme, comme écriture S̷ ◊ a, vient border cette impossibilité, permettant au sujet de se soutenir dans un discours qui, sans cela, serait voué à la contradiction.
Séance du 4 janvier 1967
« Qu’avons-nous à être surpris qu’il ne se contienne pas lui- même ? »
Cette formule, qui surgit au détour de la reprise du paradoxe de Russell, condense l’essentiel de la logique que Lacan veut faire sentir à son auditoire. Si un catalogue de tous les catalogues qui ne se contiennent pas eux-mêmes ne peut pas se contenir lui-même, pourquoi serions-nous surpris ? Autrement dit, l’impossibilité logique de l’auto-référence n’est pas un accident ; elle est structurelle.
Dans le cadre du séminaire, cette remarque a une fonction précise : elle permet d’éclairer la condition du signifiant. De même qu’un catalogue ne peut se contenir lui-même, le signifiant ne saurait se signifier lui-même. Il désigne
toujours autre chose que lui, il renvoie à un autre signifiant, et c’est de cette chaîne infinie que surgit le sujet. Mais le signifiant, en tant que tel, ne boucle jamais sur lui-même.
Le concept central est ici celui de la non-coïncidence. Le langage, loin d’être un système transparent et clos, est traversé d’une béance interne. Le sujet, produit de ce langage, porte en lui cette faille : il est divisé, jamais identique à soi, toujours représenté par un signifiant pour un autre signifiant. Lacan utilise la logique paradoxale non pour en faire une démonstration mathématique, mais pour donner une intuition structurale : ce qui vaut pour le paradoxe logique vaut pour la structure du discours et du sujet.
Freud avait déjà rencontré cette impossibilité, par exemple dans le travail du rêve, où le désir inconscient ne se dit jamais directement, mais toujours par détours, déplacements, condensations. Lacan en propose ici une formalisation : l’impossibilité pour le signifiant de se signifier lui-même est l’équivalent logique du refoulement originaire. C’est ce qui rend nécessaire l’existence du fantasme comme bord structurant.
La réflexion croise à la fois les débats sur les paradoxes logiques (Russell, Gödel) et la question plus ancienne de l’auto-référence. Là où la logique classique cherche à éviter ces paradoxes par des systèmes hiérarchiques, Lacan en fait une ressource pour penser le sujet. Il n’y a pas de langage pur, clos, transparent à lui-même. Le manque, la contradiction, le non-sens en sont constitutifs.
Cliniquement, cela signifie que le sujet ne peut jamais se saisir tout entier, ni dans un savoir sur soi, ni dans une vérité complète. Toute énonciation est marquée par ce défaut, et le fantasme fonctionne alors comme la bordure qui permet au sujet de se soutenir malgré cette impossibilité. L’analyste
n’a pas à combler la faille, mais à la faire apparaître comme structurale, et à travailler avec elle.
Dans cette séance, Lacan montre que la structure du langage est solidaire du paradoxe : le signifiant ne se contient pas lui-même. C’est cette impossibilité qui rend le fantasme nécessaire, comme écriture venant border le trou laissé par la non-coïncidence du langage avec lui-même.
Séance du 11 janvier 1967
« Car si l’écriture dont je parle ne se supporte que du retour, sur soi- même bouclé, d’une coupure… telle que je l’ai illustrée de la fonction du tore… nous voici portés à ceci : que les études précisément les plus fondamentales… nous ont mis à même d’en isoler la fonction du bord.»
Avec cette phrase, Lacan introduit de manière explicite la topologie dans son enseignement du fantasme. L’écriture, dit-il, ne se soutient que d’un retour « sur soi-même bouclé», et il illustre ce mouvement par le tore. Nous voyons se dessiner une logique nouvelle : écrire le fantasme ne consiste pas à décrire une scène, mais à tracer une coupure qui, en se refermant sur elle-même, produit une structure de bord.
Le concept central ici est celui de bord. Lacan en fait un opérateur logique, non une métaphore. L’écriture, en tant qu’elle se plie et se replie, produit un dehors et un dedans, mais ces deux dimensions sont inséparables : c’est le même trait qui les constitue. Le fantasme se comprend alors comme une écriture bordante, qui inscrit le sujet dans la division entre son être et son objet.
Le rapprochement avec Freud est éclairant. Déjà dans l’Esquisse, Freud introduisait la notion de « barrière de contact » pour penser la constitution du psychisme. Lacan radicalise cette intuition : il ne s’agit pas d’une barrière
matérielle, mais d’une écriture topologique, qui ne délimite pas seulement un intérieur et un extérieur, mais fonde la logique du sujet. L’objet a trouve ici sa place : il est ce qui se loge sur le bord, ni dedans ni dehors, mais comme reste produit par la coupure.
Ce propos dialogue avec la tradition des paradoxes du continu et du discontinu. Les Grecs déjà, avec Zénon, avaient montré que toute limite est problématique. Lacan en fait une ressource : la limite, loin d’être un défaut, est constitutive de la structure. Le tore devient une figure privilégiée, car il montre comment un espace peut être défini par un trou et par le bord qui l’entoure.
Cliniquement, cela éclaire la fonction du fantasme. Le patient peut vivre son désir comme sans limite, menaçant de l’engloutir, ou au contraire comme impossible à atteindre. Le fantasme introduit une bordure qui rend ce désir supportable, en l’inscrivant dans une structure. L’analyste, en suivant cette logique, ne cherche pas à combler le trou, mais à en faire apparaître la bordure.
Dans cette séance, Lacan fait entrer la topologie au cœur de son propos : l’écriture du fantasme est une opération de coupure et de bord. C’est en ce point précis que la psychanalyse se rapproche de la logique et des mathématiques, non pour les imiter, mais pour trouver une écriture adéquate à la structure du sujet.
Séance du 18 janvier 1967
« Aujourd’hui vous allez entendre, une communication de Jacques-Alain Miller. Ceci… marque que je désire que reste fondé ce nom curieux de séminaire, attaché à mon enseignement depuis Sainte- Anne où il s’est tenu pendant dix ans, comme vous le savez. »
Dans ce passage, Lacan s’interrompt dans le fil de son séminaire pour introduire un de ses proches, Jacques-Alain Miller, et lui confier la parole. Ce geste est loin d’être anecdotique : il dit quelque chose de la transmission en psychanalyse. Le séminaire n’est pas seulement une suite d’exposés magistraux, il est aussi un lieu où la parole circule, où l’enseignement se partage, où la logique se déploie par d’autres voix que celle du maître.
Lacan insiste sur le mot de « séminaire » qu’il qualifie de « curieux ». Ce terme, hérité de l’université mais déplacé ici, n’est pas une simple désignation. Il désigne un lieu de travail où ce qui importe n’est pas la forme académique, mais la possibilité d’une transmission vivante, ouverte, parfois déléguée. Ce n’est pas une « chaire » d’où l’on proclame une doctrine close, mais un espace où la parole s’expérimente, se risque, se réinvente.
Le concept central est celui de la transmission. La psychanalyse n’est pas un savoir qui se transmet de manière linéaire, comme un contenu figé. Elle se transmet dans l’acte même de parler, dans l’expérience du discours, dans le mouvement par lequel le savoir se met en jeu. Donner la parole à Miller, c’est montrer que ce savoir n’est pas attaché à une personne, mais à une structure de travail collectif, à une logique qui dépasse l’individu.
Historiquement, Freud avait déjà souligné la nécessité de créer une communauté analytique pour transmettre son invention. Lacan reprend ce fil, mais à sa manière : il ne s’agit pas de fonder une institution figée, mais de maintenir vivant un espace où le discours se déploie. En ce sens, le « séminaire » est l’opposé d’une institution morte : il est un lieu de parole, un lieu où la psychanalyse se fait en se disant.
Cliniquement, ce passage a une résonance discrète mais réelle. L’analyste aussi, dans sa pratique, doit savoir «
déléguer la parole » : il ne s’agit pas d’imposer un savoir, mais de laisser le sujet occuper une place où sa parole produit un savoir nouveau. Lacan, en donnant la parole à Miller, en offre une figure : le séminaire ne vaut que si d’autres y prennent place, si le discours s’y prolonge au-delà de celui qui en est l’initiateur.
Dans cette séance, ce qui se joue est donc moins un contenu théorique qu’un geste d’enseignement : rappeler que la psychanalyse, comme le séminaire, se fonde sur une logique de transmission vivante, où la parole se partage et se renouvelle.
Séance du 25 janvier 1967.
« Ce qui d’emblée, pour quiconque veut un peu s’y arrêter, instaure dans son fondement le plus radical, la division du sujet. »
Cette phrase ramasse à elle seule la logique que Lacan martèle depuis l’ouverture du séminaire. Ce qui fonde le sujet n’est pas une substance, une essence originaire, ni même une présence de type phénoménologique (le Dasein heideggérien critiqué plus haut). C’est une division, une coupure radicale, qui s’impose dès l’origine.
Dans l’économie du Séminaire XIV, cette remarque marque une reprise, presque un rappel : l’écriture du fantasme S̷ ◊ a n’a de sens que parce que le sujet est, au départ, barré, divisé. L’aliénation première du sujet dans le langage interdit toute identité pleine. Dès lors, le fantasme ne vient pas combler une faille, mais border cette division, en lui donnant une structure dans laquelle le sujet peut se soutenir.
Le concept central ici est celui de la division constitutive du sujet. Le sujet de l’inconscient n’est pas un individu unifié,
mais un effet du langage, toujours marqué par une perte, une coupure. Cette idée, déjà présente dans l’enseignement antérieur de Lacan, prend ici une radicalité nouvelle : il ne s’agit plus seulement de dire que le sujet est « représenté par un signifiant pour un autre signifiant », mais que son fondement le plus radical est cette division elle-même.
Chez Freud, cette division se lisait dans le conflit psychique, dans la coexistence de motions pulsionnelles contradictoires, ou encore dans la différence entre le moi, le ça et le surmoi. Lacan reprend cette intuition mais l’élève à une logique structurale : le sujet est barré parce que le langage lui-même est incapable de se boucler sur une identité pleine.
Cela renverse toute une tradition qui cherchait un fondement dans l’unité. Ni substance aristotélicienne, ni conscience cartésienne, ni être-là heideggérien : le sujet lacanien est, dès son origine, coupé, divisé, troué. La psychanalyse ne part pas de l’unité mais du manque.
Cliniquement, ce point est décisif. Dans l’expérience analytique, le patient cherche souvent à recoudre une unité perdue : un « moi » idéal, un sens total de son histoire, une vérité dernière sur son désir. L’analyste doit montrer que cette quête est vaine : le sujet est fondé dans la division, et c’est seulement en acceptant cette division qu’il peut se réapproprier son désir.
Dans cette séance, Lacan remet donc au centre la thèse fondamentale : le sujet n’est pas plein, il est divisé. C’est cette division, ce manque à être, qui rend nécessaire le fantasme comme structure. Le fantasme ne comble pas le manque, il borde la division, il lui donne une consistance logique sans laquelle le sujet serait livré à l’angoisse.
Séance du 1er février 1967
« Le spinozisme parle de pensées qui se pensent elles-mêmes.»
Cette phrase, rapportée par Miller à propos de Spinoza et commentée par Kant, ouvre un champ décisif pour la réflexion de Lacan : celui de la pensée qui se pense elle- même, c’est-à-dire de l’auto-référence. Le spinozisme, en affirmant l’univocité de la substance, conduit à poser que la pensée peut se concevoir comme acte immanent de la pensée, sans recours à un sujet distinct. Kant y voyait une limite, presque un scandale, et Fichte l’avait qualifiée de « postulat de la déraison ».
Dans l’économie du séminaire, cette référence prend toute sa place. Lacan, par l’intermédiaire de Miller, met en évidence que la psychanalyse est convoquée à penser ce paradoxe : il existe des pensées qui ne sont pas pensées par un sujet, mais qui se pensent dans le jeu de leurs lois propres. Autrement dit, l’inconscient freudien n’est pas une intériorité psychologique, mais une logique : celle des signifiants, qui « se pensent » en dehors du sujet conscient.
Le concept central est donc celui de la pensée comme fonction signifiante, indépendante de la psychologie du sujet. L’inconscient, structuré comme un langage, met en jeu des lois qui ne sont pas celles de la subjectivité consciente. La logique mathématique apparaît alors comme un modèle privilégié, car elle formalise une pensée qui se déploie en dehors de tout « moi » : elle articule des catégories indépendantes de la subjectivité.
Freud avait déjà perçu cela dans la manière dont l’inconscient travaille : condensation, déplacement, formations du rêve ne relèvent pas d’une intention consciente, mais d’un fonctionnement autonome. Lacan
radicalise ce point : l’inconscient n’est pas un autre sujet dans le sujet, il est la logique des signifiants eux-mêmes.
Cette idée déplace toute la tradition idéaliste. L’auto- référence, qui faisait scandale, devient ici la clé. Là où Kant et Fichte voyaient un danger, Lacan voit une ressource : penser la pensée hors du sujet. Ce déplacement permet d’arracher la psychanalyse à la psychologie, et de la situer dans le champ de la logique et du langage.
Cliniquement, cela change la perspective : le psychanalyste ne s’occupe pas d’un « moi pensant », mais de la logique inconsciente qui se déploie à travers le sujet. Les symptômes, les lapsus, les fantasmes ne sont pas des actes de conscience refoulés : ce sont des effets du travail du signifiant, des « pensées qui se pensent elles-mêmes ». L’analyse consiste alors à déchiffrer cette logique, et non à restaurer une subjectivité transparente à elle-même.
Dans cette séance, la référence au spinozisme, via Kant et Fichte, permet de situer le point crucial : la psychanalyse n’est pas une psychologie du sujet, mais une logique du signifiant. Ce que Lacan appelle la « logique du fantasme » s’inscrit directement dans cette lignée : une écriture où le sujet n’est pas maître de ses pensées, mais où le langage se pense à travers lui.
Séance du 8 février 1967
« La vérité ne se dit jamais toute. Le fantasme, en inscrivant la place de l’objet a, n’énonce pas une vérité, mais il en soutient la structure en bordant ce qui reste irreprésentable. »
Ici, Lacan introduit une articulation capitale entre le fantasme et la vérité. Il rappelle une formule qui deviendra
centrale dans son enseignement : « la vérité ne se dit jamais toute ». Cette incomplétude constitutive du discours ne relève pas d’une faiblesse de la pensée humaine, mais de la structure même du langage : le signifiant ne peut jamais épuiser ce qu’il vise, il laisse toujours un reste.
Or, c’est ce reste que le fantasme vient border. Il ne dit pas la vérité, il n’en livre pas le contenu ultime ; il fournit plutôt une écriture minimale qui soutient la structure de ce qui reste irreprésentable. L’objet a occupe ce lieu : il n’est pas vérité en soi, mais ce qui témoigne de ce qui échappe à la vérité.
Le fantasme fonctionne comme une sorte de « cadrage» : il borde l’impossible de la vérité, il l’inscrit dans une structure supportable pour le sujet. Sans le fantasme, le sujet se trouverait directement confronté au trou béant du non-dit, à l’angoisse d’une vérité impossible à énoncer. Avec le fantasme, ce trou est bordé, stabilisé, inscrit dans une logique qui permet au désir de se soutenir.
Cette articulation éclaire la fonction de l’analyste. Le travail analytique ne vise pas à dévoiler une vérité cachée dans l’inconscient, comme si elle attendait intacte d’être révélée. Il vise plutôt à déplier le fantasme, à en faire apparaître la logique, afin que le sujet reconnaisse comment son désir se soutient de cette bordure. L’interprétation ne révèle donc pas une vérité toute faite ; elle opère dans l’écart, dans la faille, en faisant résonner ce qui ne se dit pas et qui pourtant cause.
Cette logique rejoint encore les figures privilégiées par Lacan. Une surface trouée n’est pas définie par son contenu, mais par la manière dont son bord est organisé. De même, la vérité n’est pas ce qui remplit le champ du langage, mais ce qui s’organise autour de ses trous. Le fantasme fonctionne comme ce bord : il dessine la limite, il
inscrit la place où quelque chose échappe à la représentation, tout en permettant au sujet de s’y orienter.
Sur le plan clinique, cela explique pourquoi le fantasme est indestructible : on ne peut ni le dissoudre totalement ni le dépasser. Il est la bordure nécessaire qui soutient le désir face à l’impossible de la vérité. Le travail analytique ne vise pas à le supprimer, mais à en faire sentir la logique, à ouvrir un espace où le sujet puisse se situer autrement face à ce qui ne se dit pas tout.
Cette séance du 8 février 1967 met donc en place une articulation essentielle : le fantasme n’est pas la vérité, mais il soutient la structure de l’impossible du vrai. En cela, il n’est pas une illusion, mais une écriture structurale, une bordure sans laquelle le sujet ne pourrait ni soutenir son désir ni affronter la castration symbolique.
Séance du 8 février 1967
« Toutes les opérations du langage comme instrument du raisonnement peuvent être menées dans un système de signes. »
Cette phrase situe le cœur de ce que Lacan, souhaite introduire dans le séminaire : une articulation entre la psychanalyse et la logique symbolique. Dire que toutes les opérations du langage peuvent être menées dans un système de signes, c’est rappeler que le langage n’est pas seulement un médium de communication, mais un système formalisable, où les opérations de la pensée peuvent être réduites à des symboles, à des lettres, à des marques.
Dans l’économie du séminaire, cette remarque fait transition : elle ouvre la voie à une réflexion sur le fantasme comme écriture, non plus seulement comme structure, mais
comme logique formalisable. Ce qui intéresse Lacan, c’est de montrer que le fantasme peut être abordé à la manière d’une opération logique : un montage de signifiants qui, comme dans la logique booléenne, suit ses lois propres.
Le concept central est celui de la formalisation. Là où Freud décrivait des mécanismes (déplacement, condensation), Lacan cherche à écrire ces opérations. L’introduction de la logique booléenne montre que les lois de la pensée ne sont pas des « contenus psychologiques », mais des structures qui peuvent se noter, se manipuler, se transmettre.
Cela s’inscrit dans une tradition qui va de Leibniz à Boole, et qui cherche à réduire le raisonnement à des opérations symboliques. Lacan s’en empare non pour réduire la psychanalyse à des mathématiques, mais pour trouver un langage rigoureux, qui échappe aux illusions de la représentation imaginaire.
Cliniquement, l’intérêt est majeur. Si le fantasme est un montage logique, il ne s’agit pas d’en analyser les images, mais d’en repérer les opérations. Le patient répète toujours la même logique, quelle que soit la variété des scénarios. L’analyse consiste à isoler cette structure, à la rendre visible, pour que le sujet puisse s’en déprendre et s’y réorienter.
Dans cette séance, l’introduction de la logique booléenne ne relève donc pas d’un détour académique, mais d’un geste méthodologique : montrer que le fantasme, comme le langage, peut se lire comme un système d’opérations. Cela confirme que la psychanalyse doit se tenir à la rigueur de l’écriture, et non aux séductions de l’image.
Séance du 15 février 1967
« Il n’y a pas d’intersection entre 1 – X et X. Ce qui veut donc dire, aussi simplement, qu’il est impossible pour un être de posséder une qualité et de ne pas la posséder en même temps. »
Par cette reformulation du principe de contradiction à partir d’une équation de Boole, Lacan – via l’intervention qui structure cette séance – inscrit le cœur de la logique classique dans la langue du calcul symbolique. Ce qui paraît ici comme une évidence (« un être ne peut pas à la fois avoir et ne pas avoir une qualité ») est présenté non comme une loi de bon sens, mais comme une conséquence formalisée d’une écriture algébrique.
Dans l’économie du séminaire, ce geste n’est pas anodin : il montre que la logique, loin d’être une évidence naturelle, se déduit d’un travail sur les signes. Autrement dit, la loi de non-contradiction n’est pas une donnée immédiate, mais une construction formalisée. Et c’est dans cette logique de l’écriture que Lacan situe le fantasme. Comme la loi de Boole, le fantasme est une structure d’articulation, non une image, non une essence psychologique.
Le concept central se précise : l’impossibilité. La logique se fonde sur une impossibilité (« ne pas être et être à la fois »). De même, la structure du fantasme se fonde sur une impossibilité constitutive : celle pour le sujet de coïncider avec son désir, ou pour le langage de se contenir lui-même. L’algèbre de Boole devient alors une analogie formelle qui aide à saisir comment le fantasme borde ce qui ne peut pas être.
On peut relier cela à Freud : dans L’Interprétation des rêves, Freud montre que l’inconscient ignore la contradiction – il accepte le « oui » et le « non » simultanément. Lacan, en s’appuyant sur la logique booléenne, inverse le point : c’est précisément parce que l’inconscient ne connaît pas la
contradiction que la logique du fantasme doit se construire autour d’un impossible structural.
Ce développement s’inscrit dans une lignée qui remonte à Aristote, pour qui le principe de non-contradiction était « le plus certain de tous ». Mais Lacan, relayé par Miller, le ramène à son statut d’écriture : il n’est pas une vérité en soi, mais le résultat d’une opération sur les signes. Cela prépare l’introduction de la topologie et des mathèmes, qui donneront au discours analytique une autre rigueur que celle du simple commentaire psychologique.
Cliniquement, cela rappelle que le travail analytique n’est pas une recherche de cohérence imaginaire. Le sujet, dans l’analyse, se contredit, dit tout et son contraire, sans que cela soit un « défaut ». C’est au contraire la marque de la structure. Le fantasme, comme la logique, ne vise pas à éliminer la contradiction, mais à inscrire la limite autour de laquelle elle se déploie.
Dans cette séance, l’équation de Boole devient ainsi l’occasion de penser l’analogie entre la logique mathématique et la logique du désir. Le fantasme est à l’inconscient ce que l’algèbre est au raisonnement : une écriture qui borde l’impossible et donne une structure à ce qui, autrement, se disperserait dans l’incohérence.
Séance du 22 février 1967
« La réflexivité est une propriété d’une collection infinie. »
Par cette phrase apparemment technique, Lacan (via la médiation de Russell et de la logique mathématique) introduit une idée décisive pour la logique du fantasme : la
réflexivité n’est pas une propriété de n’importe quel ensemble, mais seulement de ceux qui sont infinis.
Dans l’économie du séminaire, cette remarque n’est pas une digression mathématique. Elle vise à éclairer la structure du langage et du sujet. Le langage, en tant qu’univers de signifiants, fonctionne comme une collection infinie : il peut toujours se redoubler, produire de nouveaux signifiants à partir d’anciens, et ainsi se réfléchir en partie sur lui-même. Mais cette réflexivité n’est jamais totale : elle implique toujours un reste, un décalage, un impossible à combler.
Le concept central ici est la réflexivité du langage. Le fantasme, en tant que montage S̷ ◊ a, fonctionne comme une forme de réflexivité du sujet : il permet au sujet de se saisir partiellement, de se « voir » à travers son objet, mais jamais totalement. Comme dans une collection infinie, une partie peut refléter le tout, mais jamais sans perte. Le fantasme est précisément ce reflet partiel, ce redoublement qui soutient le désir, mais en laissant hors champ l’impossible du tout.
Chez Freud, on retrouve déjà cette logique : les formations de l’inconscient fonctionnent comme des reflets, des mises en scène partielles du désir, jamais comme une expression totale. Lacan en donne ici une traduction formelle : la réflexivité, comme en mathématiques, est possible, mais seulement dans l’infini, c’est-à-dire dans un champ où il y a toujours un reste.
On peut rapprocher ce point de la question classique du rapport entre le fini et l’infini. Là où la philosophie cherchait une totalité close, Lacan insiste sur l’infini comme condition du manque et de la division. La réflexivité ne renvoie pas à une transparence de soi, mais à une logique du dédoublement toujours inachevé.
Cliniquement, cela éclaire la fonction du fantasme : le patient croit parfois trouver dans son fantasme une vérité absolue sur lui-même. Mais le fantasme n’est qu’un reflet partiel, une structure de redoublement qui soutient son désir, sans jamais le dire tout entier. L’analyste doit montrer que ce reflet est nécessaire, mais qu’il ne contient pas le tout: il laisse un reste, qui est l’objet a.
Dans cette séance, Lacan s’appuie donc sur la logique de la réflexivité pour affirmer que le fantasme est une structure analogue : il permet au sujet de se saisir dans une partie de lui-même, mais toujours au prix d’un reste qui échappe. Le fantasme, comme la collection infinie, n’est réflexif qu’en marquant l’impossible d’un tout accompli.
Séance du 1er mars 1967
« Que l’un en plus manque aux éléments de la collection pour que cette collection se ferme. »
Cette phrase, dense et énigmatique, illustre la manière dont Lacan articule la logique mathématique et la structure du fantasme. Elle s’appuie sur un paradoxe de la théorie des ensembles : pour qu’une collection puisse se fermer sur elle- même, il faut qu’il y ait quelque chose qui lui échappe, un « un en plus » qui n’appartient pas à ses éléments mais qui, par son absence, fonde la possibilité de l’ensemble.
Dans l’économie du séminaire, cette formulation radicalise la question du manque. Ce qui ferme une collection n’est pas sa totalité, mais le point qui lui manque, ce « hors-série » qui se situe à l’extérieur. Le parallèle avec la structure du sujet est immédiat : le sujet ne se constitue que par le manque d’un élément, l’objet a, qui n’appartient pas à la série signifiante mais qui en borde la clôture.
Le concept central est donc celui de l’un en plus comme condition du manque. Lacan montre que la logique du langage, comme celle des ensembles, implique un élément qui excède ou échappe. C’est ce reste qui rend possible la clôture, mais il ne fait pas partie de ce qui est clos. Cette structure est exactement celle du fantasme : le sujet se tient dans le rapport S̷ ◊ a, où l’objet a est à la fois produit par la coupure et extérieur à la série signifiante.
Freud avait déjà pressenti cette structure dans le mécanisme de la castration : ce n’est pas un objet réel qui est perdu, mais un reste structural qui organise le désir. Lacan en donne ici une formulation logique : l’objet a est cet « un en plus » qui ne figure pas dans la série, mais qui en fonde la clôture.
Cette thèse entre en dialogue avec la pensée de l’infini. Cantor avait montré que l’infini ne peut se penser qu’en termes de séries ouvertes, toujours débordées par un « plus un ». Lacan transpose cette logique dans la psychanalyse : le sujet est toujours débordé par un « un en plus » qui échappe à sa collection de signifiants. C’est là que se situe son être manquant, et c’est cela que le fantasme borde.
Cliniquement, cette phrase éclaire la répétition infinie des scénarios fantasmatique. Le patient cherche sans cesse à fermer la collection de ses signifiants, à donner un sens total à son histoire. Mais il y a toujours un reste, un « un en plus » qui échappe. L’analyste doit lui faire saisir que ce reste n’est pas un défaut contingent mais la condition même de sa subjectivité. Le fantasme est alors le montage qui borde ce manque, qui soutient le désir malgré l’impossible de la clôture.
Dans cette séance, Lacan formule ainsi l’un de ses axiomes fondamentaux : il n’y a de clôture que par le manque. Le sujet n’est jamais totalité, il est toujours troué par un « un
en plus » qui l’excède. Et c’est ce point d’impossible qui rend nécessaire la logique du fantasme.
Séance du 8 mars 1967
« …ce quelque chose qui correspond à ce “-1” dont Boole n’use pas ou s’interdit l’usage, dont il n’est pas sûr que ce soit ce “-1” qui soit le meilleur à l’usage. »
Par cette remarque, Lacan désigne une limite au cœur de la logique booléenne : l’absence du « -1 », c’est-à-dire l’exclusion d’un opérateur qui, pourtant, pourrait jouer un rôle fondamental. Ce « -1 » représente une sorte d’élément manquant, un chiffre impossible à intégrer dans le système tel que Boole l’avait construit. Lacan souligne que cette exclusion n’est pas un oubli, mais une auto-limitation de la logique elle-même.
Dans l’économie du séminaire, ce « -1 » fonctionne comme une métaphore de l’objet a. De même que la logique classique s’interdit l’usage d’un opérateur qui déstabiliserait son système, le sujet se constitue en laissant hors de sa série signifiante un reste, un « un de moins », qui fonde le manque structurant. Le fantasme S̷ ◊ a est précisément le montage qui borde ce manque, en lui donnant une écriture.
Le concept central est celui du reste exclu. La logique ne se ferme que par ce qui lui échappe ; le sujet ne se soutient que par un objet qui manque à sa série. Cette homologie entre la logique formelle et la structure du fantasme permet à Lacan de justifier son recours à l’écriture mathématique : ce n’est pas une métaphore illustrative, mais une formalisation qui éclaire la structure du désir.
Freud avait déjà perçu cette nécessité d’un reste dans la constitution du sujet. La castration, disait-il, n’est pas une perte réelle, mais une perte symbolique qui conditionne le désir. Lacan reprend cette logique et la reformule dans les termes de la mathématique : il faut un « -1 », un élément exclu, pour que le système tienne.
Cette position rejoint la pensée de l’infini chez Cantor. L’ensemble infini ne peut jamais se fermer sur lui-même ; il faut toujours admettre un excès ou un manque. Lacan traduit cette aporie en termes analytiques : le sujet est structuré par le signifiant, mais il ne peut jamais s’y inclure totalement. Il y a toujours un reste, l’objet a, qui fonde son désir.
Cliniquement, cette logique éclaire la répétition. Le patient revient toujours sur le même point, non parce qu’il n’aurait pas compris, mais parce que son discours est structuré par un « -1 » irréductible. Le rôle de l’analyste n’est pas de remplir ce vide, mais de le rendre opérant, en aidant le sujet à reconnaître comment son désir se soutient de ce reste.
Dans cette séance, Lacan montre ainsi que la psychanalyse doit aller chercher, dans les limites mêmes de la logique formelle, la ressource pour penser l’impossible qui fonde le sujet. Le « -1 » de Boole devient le nom d’un manque qui, loin d’être un défaut, est la condition même de la structure.
Séance du 15 mars 1967
« C’est de cela qu’il s’agit dans FREUD et chaque point de convergence de ce réseau ou lattice, où il nous apprend à fonder la première interrogation, c’est en effet un petit pont. C’est comme ça que ça fonctionne et ce qu’on lui objecte c’est qu’ainsi tout expliquera tout.»
Avec cette image du réseau (lattice en anglais), Lacan revient sur la manière dont Freud conçoit l’interprétation analytique. Chaque point du réseau, chaque carrefour, fonctionne comme un pont : il relie deux significations possibles, il ouvre un passage d’une chaîne signifiante à une autre. L’interprétation, dans cette perspective, ne repose pas sur une révélation cachée, mais sur la mise en évidence de ces points de connexion où un mot, une équivoque, un signifiant peut faire lien.
Lacan insiste sur l’objection souvent adressée à Freud : si tout fonctionne ainsi, alors « tout expliquera tout ». Ce reproche, qui vise à réduire la psychanalyse à une herméneutique sans limites, est précisément ce que Lacan veut déjouer par l’introduction de la logique. Car la psychanalyse, selon lui, ne se réduit pas à un jeu infini de ponts de sens : elle vise à repérer la structure qui organise ces points de convergence, structure qui repose sur le manque et sur l’objet a.
Le concept central se dégage : l’analyste travaille dans un réseau de signifiants, mais ce réseau n’est pas illimité. Ce qui en marque la limite, c’est la coupure structurale, c’est la place de l’objet. Loin de se dissoudre dans une herméneutique infinie, l’analyse se soutient de cette limite, de ce qui échappe au sens et que Lacan appelle le réel.
Chez Freud, déjà, les rêves et les symptômes pouvaient sembler offrir des « explications » multiples. Mais Freud insistait sur la nécessité d’aller au point nodal, à la représentation refoulée qui organise l’ensemble. Lacan transpose ce point dans le langage de la logique : les ponts du réseau signifient que tout peut se connecter à tout, mais c’est la structure du fantasme qui donne la limite à cette dérive.
Cette métaphore rejoint des réflexions sur le langage comme système. On pense à Saussure et à sa conception du signe comme valeur différentielle : chaque signe n’a de sens que par son rapport aux autres. Lacan pousse cette logique jusqu’à sa conséquence : le langage est un réseau, mais il faut penser ce qui le ferme, ce qui en marque le bord, et c’est là que l’objet a intervient.
Cliniquement, ce passage est précieux. Dans l’expérience analytique, l’analysant peut multiplier les associations, tisser un réseau infini de significations. Le rôle de l’analyste n’est pas de suivre indéfiniment ce fil, mais de repérer le point de capiton, le nœud où le fantasme soutient le désir. Autrement dit, de distinguer dans le réseau le point qui, au lieu d’ouvrir toujours d’autres ponts, révèle la structure de la division du sujet.
Dans cette séance, Lacan fait donc apparaître une tension constitutive de l’analyse : elle travaille dans le réseau des signifiants, mais elle ne se réduit pas à un commentaire infini. Ce qui limite, ce qui organise ce réseau, c’est la logique du fantasme. Le pont n’est pas une voie vers une totalité de sens, mais le signe d’une structure qui se soutient du manque.
Séance du 22 mars 1967
« Moi, la Vérité, je parle. »
Cette formule, que Lacan cite comme une sorte d’énoncé inaugural, concentre en quelques mots l’articulation qu’il cherche à établir entre le signifiant et la vérité. Il insiste aussitôt : il ne s’agit pas d’attribuer ces mots à une personne, divine ou humaine, mais de situer un point d’origine, là où le signifiant et la vérité se nouent.
Dans l’économie du séminaire, cette phrase joue un rôle charnière. Elle met en évidence que la vérité n’est pas une propriété abstraite, ni une correspondance adéquate entre un discours et une réalité. La vérité se dit, elle ne se possède pas. Elle est liée à l’acte de parole. « Moi, la Vérité, je parle » signifie que la vérité n’existe que dans son énonciation, dans le jeu du signifiant.
Le concept central est celui de la vérité comme effet de discours. Lacan rappelle que la vérité ne se situe pas en dehors du langage, qu’elle n’est pas un métalangage, mais qu’elle surgit à l’intérieur de la parole, dans l’articulation signifiante. Ce point rejoint ce qu’il avait formulé quelques séances plus tôt : « il n’y a pas de métalangage ». La vérité ne peut être dite qu’à partir du lieu du langage, et toujours de manière partielle.
Chez Freud déjà, la vérité inconsciente n’était jamais donnée d’emblée : elle surgissait par fragments, dans les rêves, les lapsus, les symptômes. Lacan en tire ici la conséquence logique : la vérité ne se possède pas, elle se dit. Elle n’est pas une chose mais un événement de parole, qui marque le sujet dans sa division.
Cette position rompt avec la conception classique de la vérité comme adéquation (adaequatio rei et intellectus). Elle rejoint plutôt la modernité, de Nietzsche à Heidegger, pour qui la vérité n’est pas substance mais dévoilement. Mais Lacan ajoute un point décisif : ce dévoilement passe toujours par le signifiant, il est conditionné par la structure du langage.
Cliniquement, cela signifie que l’analyste ne détient pas la vérité du patient. La vérité surgit dans le discours de l’analysant, dans les points où son énoncé trébuche, se dédouble, révèle un reste. « Moi, la Vérité, je parle » : c’est
la structure du langage elle-même qui parle à travers le sujet, et c’est cela que l’analyse doit laisser advenir.
Dans cette séance, Lacan situe donc le rapport entre le signifiant et la vérité dans une formule radicale : la vérité n’existe qu’à la première personne, mais cette personne n’est pas un moi substantiel. Elle est l’effet d’une énonciation. La vérité ne se possède pas, elle ne se découvre pas, elle se dit.
Séance du 29 mars 1967
« L’implication ne veut pas dire la cause. »
Cette phrase brève, mais incisive, tranche au cœur d’une confusion persistante entre logique et causalité. En effet, l’implication, telle que la conçoit la logique propositionnelle (des stoïciens à la logique moderne), n’a rien à voir avec un rapport de cause à effet. Elle n’exprime pas que « si A cause B », mais qu’à partir d’une proposition tenue pour vraie (protase), une autre peut être affirmée (apodose), indépendamment d’un lien causal.
Dans l’économie du Séminaire XIV, cette distinction a une fonction essentielle. Lacan veut montrer que la psychanalyse, en tant que discours, ne peut pas se fonder sur une logique causale. Le fantasme, par exemple, ne doit pas être pensé comme « cause » des symptômes, mais comme structure qui les articule. En recourant à la logique stoïcienne, Lacan arrache la psychanalyse à une causalité psychologique simpliste, pour la replacer dans un ordre structural : celui des enchaînements de signifiants.
Le concept central est donc celui de la non-causalité du discours. La logique, comme le fantasme, ne fonctionne pas
par cause, mais par articulation. De la même manière qu’en logique, une protase et une apodose peuvent se lier sans qu’il y ait un rapport causal, dans le discours analytique les signifiants s’articulent sans que le sujet puisse invoquer une causalité psychologique immédiate. Ce que Lacan introduit, c’est l’idée que la structure du langage obéit à une logique du « si… alors… » qui ne se confond pas avec une logique du « parce que ».
Chez Freud déjà, cette question se posait : dans l’analyse d’un symptôme, la tentation était grande de dire « le symptôme est causé par tel traumatisme ». Mais Freud avait montré que le symptôme ne s’explique jamais par une cause unique, qu’il est surdéterminé, qu’il fonctionne comme un nœud de signifiants. Lacan radicalise ce point : il faut abandonner l’idée de causalité psychologique pour entrer dans l’ordre de la logique signifiante.
Cette remarque dialogue avec la tradition stoïcienne, qui avait déjà distingué implication et causalité, et avec la logique moderne, qui formalise l’implication comme relation de vérité, non comme enchaînement causal. Lacan s’appuie sur ces distinctions pour affirmer que le discours analytique, lui aussi, obéit à une logique sans cause.
Cliniquement, cela change tout. Un patient peut croire que son symptôme est « causé » par un événement, une personne, une scène vécue. L’analyse doit lui montrer que son symptôme est structuré comme une implication : une articulation signifiante qui ne renvoie pas à une cause extérieure, mais à un montage logique interne. C’est en ce sens que l’interprétation ne vise pas la cause, mais la structure.
Dans cette séance, Lacan déplace donc la psychanalyse hors de toute causalité psychologique. L’implication, dit-il, « ne veut pas dire la cause » : elle désigne un mode d’articulation,
un rapport logique entre signifiants, analogue à ce que le fantasme soutient dans la subjectivité. Cette clarification ouvre la voie à une psychanalyse rigoureuse, qui ne cède pas aux séductions de l’explication causale, mais qui travaille dans l’ordre de la logique.
Séance du 5 avril 1967
« Il y a quatre échelles différentes de négation, dont la négation classique n’est qu’une d’entre elles. »
Avec cette phrase, Lacan ouvre une piste nouvelle : penser la négation non pas comme une seule opération logique (celle de la tradition aristotélicienne), mais comme un ensemble de niveaux ou d’échelles distinctes. Il ne s’agit plus seulement de dire « A n’est pas B », mais de distinguer plusieurs manières dont le langage, la logique et l’inconscient se rapportent au « non ».
Dans l’économie du séminaire, ce point est crucial, car Lacan veut montrer que l’inconscient ne se réduit pas à la logique classique. La négation que Freud avait repérée dans son texte « Die Verneinung » n’est pas une simple inversion du prédicat (« ce n’est pas ma mère »), mais une opération qui autorise à faire revenir dans le discours ce qui avait été refoulé. Autrement dit, il existe une négation propre à l’inconscient, distincte de celle de la logique aristotélicienne.
Le concept central est donc celui de la pluralité des négations. Lacan distingue la négation du prédicat (héritée d’Aristote), la négation logique moderne (formalisée par la théorie des ensembles et la logique mathématique), la négation psychanalytique (décrite par Freud), et la négation topologique (que Lacan introduit à partir de la coupure et du bord). Chacune de ces négations a un statut différent, et
les confondre reviendrait à manquer la spécificité de l’inconscient.
Chez Freud, déjà, la négation n’était pas un simple « non ». Elle était l’occasion de réintroduire un contenu refoulé, tout en maintenant son exclusion. Dire « ce n’est pas ma mère dans ce rêve » revient à dire : « c’est bien ma mère », mais sous la forme de la dénégation. Lacan reprend cette intuition et la formalise : la négation inconsciente est une opération structurale, pas une simple inversion.
Cette proposition déplace le principe de non-contradiction d’Aristote, que celui-ci tenait pour fondement de toute logique. Lacan affirme qu’il ne s’agit que d’un cas particulier, qu’il y a plusieurs régimes de négation. Il rejoint ainsi les débats modernes sur la logique non classique, mais en les mettant au service de la psychanalyse.
Cliniquement, cette thèse permet de comprendre pourquoi le discours analytique est plein de contradictions apparentes. Le patient peut dire « je ne veux rien savoir » tout en révélant un désir de savoir ; il peut dire « ce n’est pas ma mère » tout en parlant d’elle. L’analyste doit saisir ces différentes échelles de négation, non comme des erreurs, mais comme des manifestations du fonctionnement structural de l’inconscient.
Dans cette séance, Lacan montre que l’analyse du fantasme et du désir exige de dépasser la logique classique de la contradiction. Il y a plusieurs niveaux de négation, et c’est seulement en les distinguant que l’on peut comprendre la structure du sujet. La logique du fantasme, comme il la développe cette année, ne se soutient pas d’un « non » unique, mais d’un jeu complexe de négations, qui bordent le réel sans jamais le saisir tout entier.
Séance du 12 avril 1967
« Voilà cette négation que nous appellerons le “mé” [μὴ] (de méconnaissance)… »
En désignant une forme de négation par le « mé » grec (μὴ), Lacan élargit l’examen commencé la semaine précédente sur les « quatre échelles de la négation ». Ici, il ne s’agit pas du « non » classique de la logique (οὐ en grec, ou), mais d’un autre registre de négation, celui du mé, qui connote non pas l’opposition logique stricte, mais une modalité plus souple, liée à la méconnaissance.
Dans l’économie du séminaire, cette distinction est décisive: Lacan ne veut pas réduire la négation à une seule fonction logique. Le « mé » introduit une forme de négation qui n’est pas binaire, mais qui désigne un contre (dit-il), une contrepartie. Cette négation ne renvoie pas à l’exclusion d’un prédicat, mais à un retournement, une manière de marquer un « pas sans » (ouk aneu) : ce qui n’est pas, mais qui néanmoins accompagne.
Le concept central ici est celui de la négation comme opérateur de méconnaissance. Freud l’avait montré dans « La dénégation » (Die Verneinung, 1925) : en disant « ce n’est pas ma mère », le patient introduit précisément l’objet refoulé tout en le maintenant à distance. Lacan reprend cette logique, mais en la spécifiant par le recours au grec : il y a un « non » de la logique, mais il y a aussi ce « mé » de la méconnaissance, qui ne vise pas à exclure, mais à faire revenir sous une autre forme.
Cette distinction renvoie à une multiplicité des registres de la négation. Aristote avait fixé la loi de non-contradiction sur la base du « non » (οὐ). Lacan montre que le grec lui- même distinguait deux modalités de négation, et il s’en
empare pour formaliser la spécificité de l’inconscient. L’inconscient ne nie pas au sens logique strict ; il nie selon le mode du « mé » : une négation qui garde ce qu’elle écarte, une méconnaissance qui soutient la vérité tout en la masquant.
Cliniquement, cette idée éclaire la manière dont l’analysant parle. Sa parole est pleine de « ce n’est pas », qui, loin de signifier une exclusion claire, introduit ce qui reste au cœur de son discours. Le « mé » est la marque de l’inconscient : il ne dit jamais directement, mais par la négation, qui fonctionne comme une porte entrouverte. C’est pourquoi l’interprétation analytique doit prêter attention non seulement au contenu, mais à la forme de la négation : ce qu’elle nie, elle le maintient présent.
Dans cette séance, Lacan démontre que la logique du fantasme ne peut pas se réduire à la négation classique. Le « mé » grec, en tant que négation de la méconnaissance, indique la voie par laquelle l’inconscient se manifeste : non par le « non » pur, mais par ce « pas sans » qui borde le réel et le rend pensable.
Le même jour :
« Si Madame Unetelle a les cheveux jaunes, alors les triangles équilatéraux ont telle proportion pour leur hauteur. »
Cette phrase, volontairement absurde, est employée par Lacan pour illustrer un paradoxe de la logique stoïcienne de l’implication. En logique formelle, il suffit qu’une proposition « p » et une proposition « q » soient posées ensemble pour qu’il soit possible d’énoncer l’implication : « si p, alors q ». Autrement dit, la vérité de l’implication ne repose pas sur un lien de causalité ni même de pertinence, mais sur une pure structure formelle.
En prenant cet exemple extravagant – le lien inexistant entre la couleur des cheveux d’une certaine Madame Unetelle et la proportion des triangles équilatéraux – Lacan force son auditoire à éprouver l’écart entre l’intuition commune de la causalité et la rigueur paradoxale de la logique. L’énoncé est logiquement valide en tant qu’implication, même s’il est insensé du point de vue du sens.
Le concept central ici est celui de l’autonomie de la structure logique par rapport à la causalité ou au sens. La logique ne décrit pas le réel ; elle articule des positions de vérité dans un système de signes. Lacan s’appuie sur ce décalage pour introduire sa thèse : l’inconscient ne se lit pas comme une chaîne de causes, mais comme une logique signifiante, où des enchaînements peuvent sembler absurdes du point de vue du sens, mais obéissent à une structure implacable.
Chez Freud, on retrouve déjà cette leçon : dans les rêves ou les symptômes, les liens entre représentations semblent incongrus, dépourvus de pertinence. Pourtant, une logique les organise, celle du désir inconscient. Lacan radicalise ce point : l’implication dans l’inconscient n’a pas besoin de causalité psychologique. Elle fonctionne comme une articulation formelle, où le signifiant lie un autre signifiant, fût-ce sans rapport de sens.
Cette remarque s’oppose à toute conception naïve du langage comme représentation. Le langage n’est pas fait pour refléter le monde ; il est un système autonome, qui peut produire des enchaînements valides même en l’absence de pertinence. Lacan rejoint ici les logiciens stoïciens, mais aussi la modernité logique de Boole ou de Frege : le sens n’est pas la condition de validité d’un énoncé.
Cliniquement, cette leçon est cruciale. L’analysant cherche souvent une cause à son symptôme : « c’est parce que… »,
« cela vient de… ». L’analyse, en suivant Lacan, ne cherche pas à établir une causalité psychologique, mais à repérer la logique de ses énoncés, leurs enchaînements significatifs, même si ceux-ci paraissent absurdes. C’est précisément dans ce « non-sens » apparent que se révèle la structure du désir.
Dans cette séance, Lacan fait donc un geste pédagogique audacieux : en montrant l’énoncé ridicule « si Madame Unetelle a les cheveux jaunes, alors les triangles équilatéraux… », il fait sentir que le discours analytique ne doit pas se fonder sur une causalité imaginaire, mais sur la logique du signifiant. Le fantasme, comme S̷ ◊ a, doit être compris sur ce modèle : une structure d’implication qui échappe au sens commun, mais qui n’en organise pas moins la vérité du sujet.
Passons alors à la séance du 19 avril 1967
« Le signifiant ne saurait se signifier lui-même. »
Cette phrase ramasse en un aphorisme tranchant une des thèses structurales de Lacan. Elle fait écho à tout ce que nous avons vu depuis le début du séminaire : le langage ne peut jamais se boucler sur soi-même. Tout signifiant renvoie à un autre, et c’est dans ce mouvement de renvoi, dans cette chaîne infinie, que se constitue le sujet.
Dans l’économie du Séminaire XIV, ce rappel n’est pas une simple répétition. Il s’agit de montrer que la logique du fantasme ne peut être comprise que dans cette impossibilité constitutive : aucun signifiant ne peut se suffire à lui-même, aucun ne peut se donner comme fondement ultime. C’est pourquoi le sujet est toujours divisé, barré, et qu’il doit se
soutenir d’un montage qui borde cette impossibilité. Ce montage, c’est le fantasme S̷ ◊ a.
Le concept central ici est celui de la non-autonomie du signifiant. Le signifiant n’existe que dans la différence, dans son rapport à un autre. S’il ne peut se signifier lui-même, c’est que sa valeur n’est jamais immanente, mais toujours différentielle. Cela inscrit dans le cœur du langage une béance, une faille, que Lacan formalise comme le manque structurant du sujet.
Chez Freud, on retrouve déjà cette logique dans la manière dont le rêve fonctionne : aucun élément ne dit directement son sens, il faut le relier à d’autres associations. La signification se déplace, se condense, se dédouble, mais ne se livre jamais toute seule. Lacan en donne ici la conséquence radicale : si le signifiant ne peut se signifier lui- même, alors la vérité ne peut jamais être totale, elle ne peut que se dire à demi, dans les équivoques du langage.
Cette position dialogue avec Saussure et la linguistique structurale : le signe ne vaut que par différence, non par identité. Mais Lacan radicalise ce point : ce n’est pas seulement que le signe est relatif, c’est que le signifiant est impossible à refermer sur lui-même. Il ne fonde jamais une identité, il ne fait que produire des différences, et c’est de cette logique que naît le sujet.
Cliniquement, cette remarque éclaire la répétition et les impasses de l’analyse. L’analysant cherche souvent un signifiant-maître qui dirait enfin la vérité de son être, mais un tel signifiant n’existe pas. Toute énonciation renvoie ailleurs, et c’est dans ce mouvement que se déploie le désir. Le rôle de l’analyste est de faire entendre cette logique, non de donner un signifiant ultime, mais de soutenir le sujet dans l’expérience de cette impossibilité.
Dans cette séance, Lacan donne donc une clé simple mais radicale : la logique du fantasme se déduit de l’impossibilité pour le signifiant de se signifier lui-même. C’est cette non- autonomie qui fonde la structure du sujet, et qui rend nécessaire l’écriture S̷ ◊ a comme bord du manque.
Séance du 26 avril 1967
« C’est cela que ça veut dire, que l’opération est involutive. »
Par cette formule apparemment simple, Lacan attire l’attention sur une propriété fondamentale de certaines opérations logiques et mathématiques : leur caractère involutif, c’est-à-dire le fait que leur répétition ramène au point de départ. Dans son exemple, appliquer deux fois la négation ou le changement de signe revient à annuler l’opération, comme si « rien ne s’était passé ».
Dans l’économie du Séminaire XIV, cette notion n’est pas un détour gratuit par l’algèbre, mais un levier conceptuel. L’involution permet de penser la structure du signifiant et du fantasme. Certaines opérations du langage, en particulier celles qui concernent la négation, fonctionnent de manière involutive : elles semblent produire un effet, mais leur répétition efface ce même effet, comme si elles ramenaient à zéro.
Le concept central est celui de l’opération comme écriture. Lacan souligne qu’il ne s’agit pas de partir d’un contenu ou d’une affirmation, mais de considérer l’opération elle-même comme telle. En répétant la coupure, en inscrivant la négation, le sujet n’atteint pas un contenu positif, mais revient toujours au point de départ, marqué par le zéro. Ce « retour au même » est une figure du réel, qui résiste à toute signification.
Freud avait déjà rencontré ce paradoxe dans la répétition. Le symptôme revient, le rêve se répète, les scénarios s’itèrent, comme si rien n’était appris, comme si l’expérience ne transformait rien. Lacan formalise cette expérience clinique par la notion d’opération involutive : ce n’est pas une erreur ou une impasse du sujet, c’est la structure même de son rapport au signifiant qui le condamne à ce retour.
Cette idée fait écho aux débats modernes sur la structure en mathématique. Le groupe de Klein, que Lacan évoque explicitement, illustre ce type de fonctionnement : certaines opérations, prises deux à deux, s’annulent, et leur composition produit un retour au point de départ. Lacan s’appuie sur ce modèle pour montrer que la logique du langage et du fantasme obéit à la même nécessité.
Cliniquement, cette remarque éclaire la difficulté de l’analysant face à sa répétition. Il croit avancer, mais se retrouve ramené au même point. L’analyste doit reconnaître dans cette involution non pas une résistance contingente, mais une structure nécessaire. Le fantasme, en particulier, fonctionne de manière involutive : il ramène toujours le sujet à la même scène, au même montage, malgré la diversité des situations vécues.
Dans cette séance, Lacan montre donc que le réel du sujet s’articule à travers ces opérations involutives. Le langage, comme l’algèbre, ne se développe pas seulement en ouvrant des voies nouvelles, mais aussi en produisant des retours au même, des bouclages qui effacent leur propre effet. Le fantasme se situe à ce niveau : comme une opération involutive, il ne livre jamais une vérité positive, mais répète inlassablement la structure qui soutient le désir.
Séance du 3 mai 1967
« Le refoulé comme tel, au niveau de cette théorie ne se supporte, n’est écrit, qu’au niveau de son retour. »
Cette formule condense avec rigueur ce que Freud avait découvert et que Lacan s’attache ici à reformuler logiquement : le refoulé ne peut être saisi qu’à travers son retour. Autrement dit, il n’existe pas de « stock » inconscient de représentations que l’on pourrait aller chercher comme des objets cachés. Le refoulé n’est rien d’autre que ce qui revient, sous une forme transformée, dans les formations de l’inconscient : rêves, lapsus, symptômes, fantasmes.
Dans l’économie du Séminaire XIV, cette remarque est essentielle, car elle montre que le refoulé ne se définit pas positivement, mais seulement par son inscription dans une logique de retour. C’est précisément pourquoi Lacan peut l’articuler à la fonction du signifiant. Le refoulement n’est pas une « mise à l’écart » psychologique, mais un effet du langage : un signifiant qui, écarté à un moment donné, revient ailleurs dans la chaîne, comme substitut ou métaphore.
Le concept central est donc celui du retour comme mode d’existence du refoulé. Le refoulé n’a pas d’existence indépendante ; il ne subsiste que dans ses effets de retour. C’est ce que Freud désignait déjà en parlant du Wiederkehr des Verdrängten (le retour du refoulé). Lacan reprend cette intuition et la formalise dans sa théorie du signifiant : c’est parce que le signifiant ne peut jamais se signifier lui-même, parce qu’il manque toujours un point de clôture, que le refoulé trouve sa condition de retour.
Cette idée s’oppose à toute conception substantialiste de l’inconscient. L’inconscient n’est pas une région de l’âme où des contenus seraient déposés. Il est un effet de structure, qui ne se manifeste que dans ses retours. Ce déplacement
est capital : il arrache la psychanalyse à toute psychologie de l’inconscient pour l’inscrire dans une logique du signifiant.
Cliniquement, cette phrase a une portée immédiate. L’analysant croit parfois qu’il faut « retrouver » un souvenir perdu pour guérir. Lacan rappelle ici que le refoulé n’existe qu’à travers son retour : ce qui compte, ce n’est pas de découvrir un contenu originaire, mais de déchiffrer la logique de ses retours dans les symptômes et les fantasmes. L’analyse est donc moins une archéologie qu’une lecture : il s’agit d’interpréter comment le signifiant refoulé se réinscrit dans le discours de l’analysant.
Dans cette séance, Lacan articule ainsi le refoulement freudien à la logique du signifiant. Le refoulé n’est écrit qu’au niveau de son retour : c’est cette circularité, ce mouvement de reprise, qui constitue la structure de l’inconscient. Et c’est à ce titre que le fantasme, comme écriture S̷ ◊ a, doit être compris : non comme un contenu originaire, mais comme une bordure qui soutient la logique du retour du refoulé.
Séance du 10 mai 1967
« Et qu’est-ce que cela veut dire, ce grand S avec dans la parenthèse ce A̸, S(A̸), si cela ne veut pas dire, au niveau où nous en sommes, la désignation par un signifiant de ce qu’il en est de l’“Un en trop”. »
Avec cette formule, Lacan tresse plusieurs fils de son enseignement en une seule écriture. L’opération S(A̸) désigne la fonction du signifiant face à l’Autre barré. Ce qui est barré dans l’Autre, c’est précisément l’idée qu’il existerait
comme lieu complet, consistant, garant du sens. L’écriture A̸ manifeste au contraire son incomplétude radicale.
Lacan ajoute que S(A̸) marque l’« Un en trop ». Cela signifie que, dans la logique signifiante, il y a toujours un excédent, un supplément qui ne s’intègre pas harmonieusement à la série. Ce signifiant excédentaire ne boucle pas l’ensemble, il le trouble en révélant que l’Autre n’est pas tout. L’« Un en trop » est donc la manière dont le manque se manifeste : non pas comme une absence silencieuse, mais comme un excès qui dénonce l’incomplétude du système.
Le concept central ici est celui de la non-totalité de l’Autre. L’Autre, en tant que lieu du langage et du savoir, est barré : il n’existe pas comme totalité close. L’écriture S(A̸) formalise cette béance en désignant qu’un signifiant est requis pour nommer ce manque. Mais ce signifiant, loin de combler la faille, la révèle en excédant la série.
Chez Freud, cette logique se retrouve dans le mécanisme de la castration. Le sujet est confronté à une perte symbolique irréductible, que nulle représentation ne peut combler. Lacan en tire la conséquence formelle : ce manque est inscrit dans le langage même, et c’est ce que traduit S(A̸). L’« Un en trop » n’est pas un surplus contingent, mais la marque du défaut fondamental de l’Autre.
Cette formule dialogue avec la théorie des ensembles de Cantor. Un ensemble ne se ferme jamais sur lui-même ; il existe toujours un « plus un » qui déborde. Lacan transpose cette aporie au registre du langage : le système des signifiants n’est jamais saturé, il y a toujours un reste ou un excès. C’est ce qui fait que le savoir n’est pas tout, que le langage n’est pas garanti par une totalité.
Cliniquement, cela éclaire le rôle du fantasme. L’analysant revient toujours avec un signifiant en trop, une phrase de trop, une image obsessionnelle, un détail qui excède le reste de son discours. Ce « en trop » n’est pas un parasite : il est le signe de la structure. Le fantasme se constitue précisément comme ce montage où l’« Un en trop » se répète, donnant consistance au désir tout en révélant l’incomplétude de l’Autre.
Dans cette séance, Lacan condense donc en S(A̸) une vérité fondamentale : l’Autre est barré, et c’est par un excédent, un « Un en trop », que cette béance se marque. Le fantasme se situe exactement à ce point, comme l’écriture qui borde et supporte cette impossibilité.
Séance du 17 mai 1967
« Le choix que je fais, en l’occasion, est celui-ci : de laisser suspendu tout ce que le logicien peut soulever de questions autour du cogito ergo sum. »
Avec cette déclaration, Lacan s’avance sur un terrain qu’il reconnaît comme « glissant », celui du cogito. Mais loin de l’éluder, il choisit de le travailler dans un autre registre que celui de la tradition philosophique. Loin d’entrer dans les querelles scolastiques autour du sens exact du « donc » dans cogito ergo sum, il marque qu’il convient de suspendre ces débats pour examiner autrement la structure logique qui est en jeu.
Dans l’économie du Séminaire XIV, cette suspension a une fonction précise. Elle permet à Lacan de déplacer le cogito hors du champ de la certitude métaphysique, pour le situer dans l’ordre du discours et de la logique. Ce qui intéresse Lacan, ce n’est pas le fondement d’une vérité absolue, mais
la manière dont une articulation langagière produit un effet de sujet. Le cogito ne dit pas « je suis » au sens de l’être, mais au sens où le sujet émerge d’une coupure, d’un énoncé qui le fait advenir comme divisé.
Le concept central est ici celui de l’implication logique. Lacan montre que si l’on réduit le cogito à une implication matérielle (au sens des logiciens), alors l’énoncé « si je pense, donc je suis » n’a de validité que formelle, sans rien garantir de l’être. Cette réduction formalise la critique : l’être du sujet ne se fonde pas sur une intuition métaphysique, mais sur la structure signifiante qui lie « penser » et « être ». C’est ce lien, et non une certitude intérieure, qui fait advenir le sujet.
Chez Freud, déjà, le sujet ne se définissait pas par une conscience transparente, mais par le conflit et la division. L’inconscient montre que « je pense » n’est pas équivalent à « je sais que je pense ». Lacan radicalise cette idée : le sujet ne se fonde pas sur une unité de pensée et d’être, mais sur une articulation signifiante qui le divise.
Cette suspension du cogito cartésien s’inscrit dans une longue tradition critique (Nietzsche, Heidegger), mais Lacan la pousse plus loin : ce n’est pas la philosophie qui doit être interrogée, mais la logique. Le « donc » du cogito ne vaut que comme articulation logique, et c’est à partir de là qu’il faut repenser l’émergence du sujet.
Cliniquement, cette réflexion a des conséquences immédiates. L’analysant est souvent pris dans un discours du type « je pense donc je suis » : il croit se soutenir d’une cohérence imaginaire entre sa pensée et son être. L’analyse doit montrer que cette cohérence est illusoire, que le sujet ne se fonde que dans une coupure, dans un lien signifiant qui l’excède. Ce qui revient dans l’inconscient ne confirme pas l’unité du sujet, mais sa division.
Dans cette séance, Lacan réinscrit donc le cogito dans son projet : montrer que le sujet ne se fonde pas sur une certitude métaphysique, mais sur une articulation signifiante qui le divise. Suspendre la discussion philosophique classique, c’est ouvrir la voie à une lecture logique du cogito, qui annonce la formalisation de la place du sujet dans le discours.
Séance du 24 mai 1967
« C’est un peu compliqué, que je vous avance ça maintenant, parce que ça ne fait pas simplement intervenir une faille, qu’il faudrait mettre quelque part entre le sujet de l’énonciation et le sujet de l’énoncé… mais là c’est un petit peu plus compliqué, parce qu’il y a l’Autre : l’Autre, qu’avec le sacrifice, on prend au piège. »
Cette remarque condense avec force la réflexion que Lacan introduit ce jour-là : l’analyste, lorsqu’il interprète, ne se situe pas seulement entre le sujet de l’énonciation (celui qui parle) et le sujet de l’énoncé (celui dont on parle). Il introduit un troisième terme : l’Autre, le lieu du langage et du savoir. C’est à ce niveau que se joue l’opération analytique.
En mobilisant l’exemple linguistique de la voix active et de la voix moyenne, Lacan illustre ce décalage. Dans la voix active, le sujet agit pour un autre ; dans la voix moyenne, le sujet agit « en son propre nom », il se prend lui-même comme référence de l’action. Or, l’acte analytique se situe dans un registre encore différent : il consiste à prendre l’Autre au piège. Cela signifie que l’interprétation ne vise pas directement l’énoncé du patient, ni même son intention énonciative, mais la structure signifiante qui le dépasse : l’Autre en tant que champ du langage.
Le concept central ici est celui de la fonction de l’Autre dans l’analyse. L’analyste n’intervient pas seulement comme interlocuteur, mais comme celui qui déplace la parole de l’analysant vers ce lieu où elle s’articule au manque, à l’Autre barré. L’interprétation, en ce sens, ne déchiffre pas un contenu, mais met en acte le piège du signifiant : elle fait entendre au sujet qu’il est parlé par l’Autre, qu’il est pris dans une structure qui le dépasse.
Chez Freud déjà, l’interprétation avait cette portée. Lorsqu’il relevait dans un rêve un détail apparemment insignifiant, il montrait que ce détail venait de l’Autre, c’est- à-dire de l’inconscient structuré comme un langage. Lacan prolonge ce geste en l’inscrivant dans la logique linguistique: l’analyste prend l’Autre au piège, non pas en manipulant le patient, mais en faisant résonner le signifiant dans sa fonction de coupure.
Cette remarque dialogue avec les analyses de Benveniste, pour qui la voix moyenne introduit un rapport particulier entre le sujet et son acte. Mais Lacan va plus loin : il ne s’agit pas seulement de grammaire, mais d’une structure du discours. L’analyste agit dans une zone où le sujet ne maîtrise pas son dire, où l’Autre prend la place de cause.
Cliniquement, cette idée est décisive. L’analysant croit souvent parler en son nom propre, comme sujet de son énonciation. L’analyse lui fait découvrir que ce qu’il dit est pris au piège de l’Autre : ses mots, ses lapsus, ses rêves ne sont pas de simples intentions, mais des effets du langage. Le rôle de l’analyste est d’opérer sur ce plan, non de répondre à l’énoncé, mais de pointer l’effet de l’énonciation dans le champ de l’Autre.
Dans cette séance, Lacan montre donc que l’acte analytique se situe dans une zone qui excède la distinction linguistique entre sujet de l’énonciation et sujet de l’énoncé. Ce qui est
en jeu, c’est l’Autre lui-même, dont le discours de l’analysant porte la marque. L’interprétation est alors le lieu où l’Autre est « pris au piège », où le langage révèle sa structure, et où le sujet, confronté à ce piège, peut rencontrer son désir.
Séance du 31 mai 1967
« …que nous examinerons toutes les façons que nous pouvons chercher, pour opérer sur ce “Je pense, donc je suis”, pour y définir des opérations qui nous permettraient de saisir son rapport… d’abord à sa mise en faux : “Je pense et je ne suis pas”… à une autre transformation, également, qui est possible et dont vous verrez l’intérêt brûlant, quand je vous dirai que c’est la position aristotélicienne : “Je ne pense pas ou je suis”. »
Avec ce passage, Lacan propose de déconstruire le cogito cartésien en le déclinant sous d’autres formes logiques. Il ne s’agit pas d’un jeu gratuit, mais d’un travail serré qui vise à montrer comment le cogito, loin de fonder une certitude métaphysique, ouvre sur la logique du sujet barré et de l’inconscient.
La première transformation est la « mise en faux » : « Je pense et je ne suis pas ». Cette formule introduit une faille radicale entre pensée et être : penser n’assure pas l’existence, il peut même coexister avec la négation de l’être. Ce paradoxe met en évidence la division constitutive du sujet : la pensée peut subsister sans identité ontologique.
La seconde transformation, que Lacan attribue à Aristote, est « Je ne pense pas ou je suis ». Ici, le vel (« ou » logique) introduit une alternative qui met en tension pensée et être : ou bien il n’y a pas de pensée, ou bien il y a de l’être. Cette disjonction ouvre la voie à une logique où la subjectivité
n’est plus garantie par l’unité, mais par une coupure entre deux registres.
Le concept central est donc celui du démantèlement du cogito comme certitude. Lacan montre que le cogito ne fonde pas l’unité du sujet, mais qu’il peut être décliné en formules qui révèlent sa division et son caractère logique plutôt que métaphysique. Le sujet de l’inconscient ne se déduit pas d’une évidence intuitive, mais d’un montage logique qui fait surgir son être comme troué, divisé, non consistant.
Chez Freud, cette logique se retrouve dans l’expérience du symptôme : le sujet dit « je pense », mais sa pensée inconsciente montre qu’il ne coïncide pas avec ce qu’il dit être. Le lapsus, le rêve, le symptôme attestent que la pensée peut se déployer là où le sujet ne se reconnaît pas. C’est exactement ce que formule Lacan : la pensée peut se dire même là où l’être est nié.
Cette critique du cogito prolonge les objections de Nietzsche ou de Heidegger, mais avec une originalité propre : Lacan en fait un problème de logique formelle. Le « donc » de Descartes est ici remplacé par un « et » ou un « ou », qui déplacent radicalement la fonction du cogito. Il ne fonde plus une certitude, mais une structure d’implications logiques, qui révèlent le manque au cœur du sujet.
Cliniquement, ces déclinaisons ont une portée immédiate. Le patient croit souvent que sa pensée témoigne de son être: « je pense, donc je suis ». L’analyse révèle au contraire que la pensée inconsciente se déploie indépendamment de son identité consciente, que l’être du sujet ne se déduit pas de son cogito. La cure permet d’entendre que « je pense et je ne suis pas » est une vérité structurale, et que l’alternative « je ne pense pas ou je suis » désigne la division fondamentale du sujet.
Dans cette séance, Lacan met ainsi en œuvre une opération cruciale : il démonte le cogito pour en faire apparaître la logique du sujet de l’inconscient. Ce n’est pas une certitude métaphysique qui fonde le sujet, mais une série d’articulations logiques qui révèlent sa division, son manque, et l’impossible d’une identité pleine.
Séance du 7 juin 1967
« Si un jour, il vous arrive que votre appartement soit visité en votre absence, vous pourrez constater, peut-être, que la trace que peut laisser le visiteur est une petite merde. Nous sommes là sur le plan de l’objet petit a. »
Ce passage, provocateur par sa crudité, illustre avec force la manière dont Lacan se sert d’images triviales pour faire saisir la portée du concept d’objet petit a. Ici, l’exemple de la « petite merde » laissée comme « carte de visite » par un cambrioleur sert à désigner l’objet a comme reste, comme trace, comme ce qui témoigne d’un passage sans livrer l’objet lui-même.
Dans l’économie du Séminaire XIV, cette métaphore éclaire la fonction du reste dans la structure. L’objet a n’est pas le bien volé, ni l’objet de valeur arraché, mais la petite trace laissée en supplément, ce qui ne fait pas partie du but apparent mais qui en dit plus sur la structure de l’acte. De même, dans l’inconscient, le fantasme ne livre pas la totalité du désir, mais un reste, une scorie qui atteste de la coupure signifiante.
Le concept central ici est celui du reste comme structurel. L’objet a ne se définit pas par sa valeur, mais par sa fonction de marque. Il est ce qui subsiste après l’opération signifiante, ce qui se dépose comme reste inassimilable.
Lacan l’illustre de manière choquante, mais efficace : la « petite merde » n’est pas l’objet du vol, mais le signe que le vol a eu lieu, le témoignage laissé à la place du manque.
Chez Freud déjà, les rêves et les symptômes fonctionnaient comme ces « cartes de visite » : ils ne livrent pas directement le désir, mais en sont la trace, le substitut déformé. Lacan transpose ce mécanisme dans une logique formelle : le reste laissé derrière est l’objet a, ce qui soutient le désir en tant qu’il n’est jamais comblé.
Cette remarque se rapproche de la logique des restes chez Hegel ou chez Marx : ce qui compte dans une opération n’est pas seulement ce qu’elle produit, mais ce qu’elle laisse en dehors. Lacan radicalise cette idée en l’inscrivant dans la structure du langage et du fantasme : le reste n’est pas un accident, il est constitutif.
Cliniquement, cette métaphore éclaire la répétition symptomatique. Le patient ne livre pas son désir dans un objet clairement identifiable, mais dans des restes, des détails, des déchets de son discours. L’analyste doit apprendre à lire ces « cartes de visite », ces petites traces insignifiantes en apparence, mais qui signalent le passage du désir inconscient.
Dans cette séance, Lacan rappelle donc que l’objet a est inséparable de sa dimension de reste, de scorie. La crudité de l’exemple vise à faire sentir que l’objet du désir ne se trouve jamais dans la valeur recherchée, mais dans la trace qui demeure, dans ce qui échappe au calcul. C’est dans ce reste, comme dans la « petite merde » du cambrioleur, que se loge la vérité du désir.
Séance du 14 juin 1967
« Telle est l’horreur de la relation à la dimension de l’inconscient que ce mouvement impossible : tout est permis à l’inconscient sauf d’articuler “donc je suis”. »
Par cette formule, Lacan condense l’un des points nodaux de son séminaire : la structure de l’inconscient interdit toute clôture ontologique du type cartésien. L’inconscient, dit-il, peut tout dire, tout faire surgir dans les chaînes signifiantes, mais il ne peut jamais articuler ce qui viendrait assurer une consistance d’être : « donc je suis ».
Dans l’économie du Séminaire XIV, cette remarque prend tout son poids après les séances consacrées au cogito cartésien et à ses variantes logiques. Si Descartes posait cogito ergo sum comme certitude, Lacan en inverse le geste: l’inconscient, au contraire, ne peut que marquer la faille, l’impossibilité de conclure à un être. La pensée inconsciente témoigne du sujet, mais comme sujet barré, sujet divisé, jamais comme unité d’être.
Le concept central ici est celui de l’impossibilité structurale de l’énoncé ontologique. L’inconscient peut produire des équivoques, des rêves, des formations infinies, mais jamais une articulation qui donnerait au sujet la consistance d’un « je suis ». C’est précisément ce manque qui fonde le fantasme comme bord : S̷ ◊ a est la formule de ce qui soutient le désir, en lieu et place d’un être introuvable.
Chez Freud déjà, on observe ce mouvement : le rêve ne livre pas une vérité ontologique, mais une mise en scène, une fiction qui masque le manque. Le symptôme aussi n’énonce jamais « je suis », mais il fait retour, à répétition, pour témoigner du désir inconscient. Lacan en tire ici la conséquence logique : l’inconscient est structuré comme un langage, mais un langage où le « donc je suis » est impossible.
Cette position dialogue avec les critiques modernes du cogito. Nietzsche, Heidegger, puis Sartre avaient déjà contesté l’évidence de l’« être » dans le cogito. Lacan ajoute un point essentiel : l’impossibilité ne vient pas seulement d’un doute philosophique, mais de la structure même du langage. L’« ergo sum » est impossible, non par scepticisme, mais parce que le signifiant ne peut jamais se refermer sur l’être.
Cliniquement, cette remarque a une portée majeure. L’analysant cherche souvent à établir une identité : « qui suis-je ? » Mais l’analyse montre que cette identité ne peut jamais être garantie. Le sujet de l’inconscient ne peut pas dire « je suis », il ne se rencontre que comme divisé, dans ses formations de retour. L’analyste doit soutenir cette impossibilité, non la combler, car c’est elle qui constitue la structure même du sujet.
Dans cette séance, Lacan donne ainsi une formulation radicale : l’inconscient est ce champ où tout peut se dire, sauf le « donc je suis ». Autrement dit, l’inconscient révèle la vérité du sujet, mais comme vérité divisée, jamais comme vérité de l’être. Le fantasme et le désir se construisent autour de ce point d’impossible, qui fonde la logique même de la psychanalyse.
Autre citation du même jour :
« Ce que j’ai construit et dont des parts entières restent encore éparses dans des “mémoires”, qui en feront ma foi ce qu’elles voudront, il y a pourtant des parties qui mériteraient plus et mieux. »
Dans cette phrase, Lacan reconnaît à la fois l’ampleur de ce qu’il a élaboré dans ses séminaires et la fragilité de sa transmission. Ses enseignements circulent sous forme de notes, de comptes rendus pris par ses auditeurs — ces « mémoires » —, dont il sait qu’ils ne restituent
qu’imparfaitement la rigueur de sa pensée. Il y a là une lucidité sur le caractère dispersé de son œuvre orale, mais aussi une indication sur la logique même de son enseignement : ce n’est pas une doctrine close, mais un discours en travail, ouvert à des reprises et des déformations.
Dans l’économie de la fin du Séminaire XIV, cette remarque prend une valeur de clôture en suspens. Alors que Descartes cherchait une certitude, Lacan laisse ici un savoir « épars », qui demande à être retravaillé, transmis, transformé. Cela rejoint ce qu’il disait de l’inconscient : il ne se livre jamais d’un bloc, il ne se totalise pas. De même, son enseignement ne peut être qu’un ensemble de fragments, qui n’acquièrent leur sens que repris dans l’expérience de chacun.
Le concept central est celui de la non-totalité du savoir. De même que l’Autre est barré (A̸), le savoir psychanalytique est toujours incomplet, fragmentaire. Il ne peut pas se donner comme une doctrine constituée une fois pour toutes. Lacan assume ce caractère partiel, et en fait même le ressort de sa transmission.
Chez Freud déjà, l’écriture avait ce caractère fragmentaire : les Études sur l’hystérie, l’Interprétation des rêves, les textes techniques ne forment pas un système achevé, mais une constellation à reprendre. Lacan poursuit cette logique : son enseignement, tel qu’il le reconnaît ici, est un travail ouvert, qui ne prend sens que dans son appropriation par ceux qui l’entendent.
Cette remarque fait écho à la critique des systèmes clos : Hegel ou Aristote visaient une totalité, mais Lacan, à la suite de Freud, affirme qu’une telle clôture est impossible. Il n’y a que des fragments, des morceaux de savoir, qui doivent être repris sans fin.