Séminaires de Jacques Lacan — Tome I

L identification

« L'identification »

1961 - 1962

« L'iden0fica0on »

Séance du 15 novembre 1961

« L’identification, tel est cette année mon titre et mon sujet.

C’est un bon titre, mais pas un sujet commode. »

« Je vous demande pardon : cela va peut-être nous mener à faire ces efforts que l’on appelle à proprement parler de pensée. Cela ne nous arrivera pas souvent, à nous pas plus qu’aux autres. »
« L'identification » Lacan place d’emblée la barre : « identification » ne sera ni un fourre-tout clinique ni une psychologie du « comme si », mais un concept à dégager au prix d’un véritable effort de pensée. Le seuil rhétorique (« bon titre… sujet commode ») vise un décapage méthodologique : sortir l’identification des usages extensifs (explication « à tout faire ») pour l’arrimer au lieu décisif où se noue le rapport du sujet au signifiant. D’où la suite du démarrage de la leçon : plutôt que d’entrer par l’Autre-personne (« à qui s’identifie-t-on ? »), il propose d’attaquer par le même et l’idem — la grammaire du « moi-même » — afin de montrer que l’identité n’est pas donnée, mais produite dans et par la chaîne signifiante (le « faire identique », idem facere). Ce choix renverse l’attente : on n’ira pas du côté des ressemblances imaginaires, mais vers la logique qui fabrique l’identique et le sujet qui s’y accroche.

Dans la perspective ouverte par le Séminaire VIII, c’est un pas cohérent : après avoir démonté l’illusion intersubjective du transfert, on vient ici prendre le chantier par son armature symbolique. L’identification, alors, n’est pas l’adhésion à une image flatteuse (axe du Moi idéal), ni l’alignement moral sous un modèle (Idéal du moi), mais l’effet d’un trait qui élève, isole, et fait tenir : un signifiant qui marque, qui compte, qui institue une place d’où le sujet se vise et se juge. C’est pourquoi Lacan réclame « des efforts de pensée » : il faut changer de plan — quitter l’évidence psychologique pour une topologie du trait et de la marque. À ce prix, l’identification cessera d’être explication universelle et deviendra opérateur : ce par quoi un sujet se constitue,

« L'identification » se méconnaît, et peut — en analyse — lire la lettre qui l’attache.

Séance du 22 novembre 1961

« Disons-le tout de suite, d’une formule que tout notre développement par la suite éclairera : ce que je veux dire, c’est que pour nous analystes, ce que nous entendons par identification…

— parce que c’est ce que nous rencontrons dans l’identification, dans ce qu’il y a de concret dans notre expérience concernant l’identification —

… c’est une identification de signifiant. »

Lacan place d’emblée l’axe de l’année : l’identification n’est pas une ressemblance d’images ni une adhérence à des qualités psychologiques, mais une opération qui passe par le signifiant. Autrement dit, ce qui s’identifie, ce n’est pas « l’être » au sens substantiel, mais un sujet saisi dans et par des marques symboliques. Cette thèse arrache l’identification au « faire-même » imaginaire pour l’adosser au champ du langage : la consistance du moi ne vient pas d’une plénitude interne mais d’un trait qui compte, qui se compte, qui fait place et bord au sujet.

« L'identification » Dans la leçon, Lacan rattache explicitement ce point à la linguistique (Saussure, distinction signifiant/signifié) pour annoncer un travail soutenu sur le statut du signifiant et son écart d’avec le signe : « le signifiant n’est point le signe ». Il prépare ainsi la suite où l’identification sera articulée au trait unaire (Einziger Zug) : non pas l’Un métaphysique, mais l’« 1 » d’instituteur, marque minimale d’inscription qui fait exister le sujet comme « celui qui compte ». Cette piste sera développée à la séance suivante, à propos du « 1 » comme trait unique de la notation et opérateur de subjectivation.

Cliniquement, circonscrire l’identification au registre du signifiant permet de relire, sans psychologisme, les scènes où le sujet « prend » d’un autre non pas une totalité, mais un seul trait (nur einen einzigen Zug) : un timbre, un geste, un mot, un insigne. C’est cette prise partielle, réglée par la chaîne signifiante et son adresse à l’Autre comme lieu du savoir, qui noue identification et désir. L’« identification de signifiant » ne comble rien: elle marque et oriente. Elle instaure un rapport au manque — celui qui se comptera, bientôt, comme « un en plus / un manquant » dans la logique du trait — plutôt qu’une fusion imaginaire.

Enfin, en recadrant l’identification sur la fonction du signifiant, Lacan maintient la différence capitale entre autre et Autre : l’« imparité » subjective n’est pas soluble dans l’intersubjectivité, car ce qui opère n’est pas l’empathie ou la copie d’un être, mais l’incidence d’une marque symbolique prélevée au lieu de l’Autre. C’est cette orientation qui évite de confondre l’effet

« L'identification » spéculaire (image) avec l’effet structural (signifiant), et qui donne à l’analyse son levier propre : lire les traits, leur comptage, leurs permutations.

Séance du 29 novembre 1961

« Je vous ai donc amenés la dernière fois à ce signifiant qu’il faut que soit en quelque façon le sujet pour qu’il soit vrai que le sujet est signifiant. »
« Il s’agit bien du «1» que j’ai appelé tout à l’heure « de l’instituteur », de l’1 du « élève X vous me ferez cent lignes de 1 », c’est-à-dire des bâtons, « élève Y, vous avez un 1 en français ». L’instituteur sur son carnet, trace l’einziger Zug, le trait unique du signe à jamais suffisant de la notation minimale. »

Lacan opère ici un décrochage décisif : l’« un » dont il s’agit n’est pas l’Un métaphysique (Parménide, Plotin), mais le « 1 » minimal de l’instituteur — la marque qui compte et qui coupe. Ainsi, pour que « le sujet soit signifiant », il doit être saisi comme trait : une inscription qui fait exister une unité non comme totalité, mais comme coupure notée. Le « 1 » n’est pas substance ; c’est l’effet d’une écriture qui isole, distingue, fait tenir. D’où la mention pédagogique : lignes de « 1 », carnet, note — toute une scène où l’Autre marque, attribue, comptabilise. Ce « 1 »-là est déjà identification : non pas ressemblance imaginaire,

« L'identification » mais prise à un trait (einziger Zug), exactement ce que Freud pointait comme emprunt d’un seul trait à l’objet. Lacan en donne la structure : le sujet advient comme « celui qui compte » parce qu’il est compté par une marque qui l’extrait et l’aligne.

Cliniquement, ce déplacement interdit de confondre l’identification avec un collage d’images. Dans la cure, ce qui « fait tenir » un sujet n’est pas l’addition de qualités, mais la tenue d’un trait (un timbre, un geste, un signifiant-maître, une notation) qui l’oriente et le juge. Dès lors, l’analyste ne travaille pas à « compléter » l’unité imaginaire ; il vise le lieu d’inscription de ce « 1 » : où s’écrit-il, qui l’écrit, quelle série inaugure-t-il (compter, classer, noter, exclure) ? La manœuvre est éthique : plutôt que d’élever un Idéal, il s’agit de faire apparaître la marque — son origine, ses reprises, ses déplacements — afin que le sujet lise la façon dont il est fait un.

La portée théorique est nette : en déliant le « 1 » de toute « totalité », Lacan fournit l’armature pour penser l’identification de signifiant annoncée la semaine précédente. Le trait unaire n’ajoute rien, il instaure la possibilité du compte et du manquant. De là, la chaîne logique qui s’ouvre pour les prochaines leçons : du « 1 » qui s’inscrit à l’« un en plus » qui fait apparaître le « un qui manque », jusqu’au repérage du sujet dans l’écart produit par cette opération de marquage — non comme personne pleine, mais comme effet d’écriture.

« L'identification » Séance du 06 décembre 1961
« Étant déjà annoncé que l’identification ce n’est pas tout simplement « faire un ». »

Ce geste décisif déplace l’identification hors de toute évidence numérale. « Faire un » — l’illusion d’un rassemblement harmonique — appartient au registre imaginaire : agrégation d’images, collage d’attributs, mirage d’unité. Ici, Lacan isole tout autre chose : l’opération par laquelle un sujet se trouve saisi par un trait, un « 1 » qui marque et sépare, plutôt qu’il ne fusionne. Cette mise au point prolonge explicitement l’introduction du « Un » comme einziger Zug, « trait unique », donnée minimale de la notation et de la marque, et non totalité ontologique (29 nov. 1961).

Lacan enchaîne aussitôt par une critique méthodique de la croyance « que A soit A », en montrant combien cette formule, supposée la plus simple, se révèle source de confusions dès qu’on la travaille au ras de l’écriture et du raisonnement (p. 57-58). L’identification, dès lors, ne relève pas d’un principe d’identité qui ferait coïncider le sujet avec lui-même ; elle relève de la prise dans un signifiant Un qui opère comme coupure, comme prélèvement — une marque comptable qui isole une occurrence. Autrement dit, elle n’agrège pas : elle indexe. Le « Un » n’est pas l’Un de Parménide, mais le « 1 » de l’instituteur, celui des bâtons qui notent, séparent, ordonnent (29 nov. 1961).

D’où la conséquence théorique : si l’identification « fait » quelque chose, ce n’est pas l’Un, c’est le sujet comme

« L'identification » effet d’une marque. Cette orientation est parfaitement cohérente avec la thèse antérieure selon laquelle, pour l’analyste, l’identification est « identification de signifiant » (22 nov. 1961) — c’est-à-dire un rapport à la différence introduite par le signifiant, non à la ressemblance imaginaire.

Sur le plan clinique, la nuance est décisive. Chercher l’unification (renforcer l’« un » du moi) rate l’essentiel : ce qui cause le sujet, c’est la marque qui le compte — S1 — dans une série où il ne « coïncide » jamais avec lui-même. L’obsessionnel, par exemple, s’use à garantir « que A soit A » ; l’enseignement de cette leçon en retourne la vis : le sujet n’est pas l’identité qu’il prétend, mais l’intervalle qu’un « 1 » coupe dans le flux des signifiants. Dès lors, interpréter ne consiste pas à colmater pour « faire un », mais à viser ce point de marquage où le désir se chiffre, en laissant apparaître — dans la répétition comptée — l’écart qui le soutient.

Séance du 13 décembre 1961

« Cette phrase est empruntée au début du septième livre des Éléments d’EUCLIDE39, et qui m’a parue à tout prendre, la meilleure que j’ai trouvée pour exprimer, sur le plan mathématique cette fonction sur laquelle j’ai voulu attirer votre attention la dernière fois, de l’ « 1 » dans notre problème. ».

Lacan s’appuie sur Euclide pour donner au « 1 » un statut rigoureux : non pas l’Un de la totalité métaphysique, mais l’unité comme fonction

« L'identification » opératoire. En rappelant que le nombre est « un pluriel composé d’unités », il fixe l’enjeu de l’identification : ce qui compte (au sens fort) n’est pas la fusion dans un Un substantiel, mais la marque qui permet d’énumérer, de distinguer, d’isoler. Le « 1 » devient ainsi le modèle de l’einsiger Zug, le trait qui découpe — et c’est à partir de cette coupure que le sujet se repère. Déjà la séance précédente avait préparé ce pivot : « Reprenons notre visée : “1”. »

Dans cette perspective, l’axiome apparemment innocent « A est A » perd son évidence. Si l’on peut compter, c’est que quelque chose a été posé comme un — c’est-à-dire marqué par un signe qui l’extrait du flux. Le « 1 » n’est donc pas l’identité, mais la condition de possibilité des identifications : il institue la série (1, 1, 1, …) où chaque occurrence n’est la « même » qu’en vertu du même trait appliqué à des places distinctes. D’où la pertinence clinique : l’identification ne se confond pas avec « faire un » (Lacan y insiste), elle relève d’un opérateur symbolique qui fait exister un élément comme unité au regard d’un autre signifiant. C’est exactement le point où Lacan articule la différence du signifiant au signe : « le signifiant […] représente le sujet pour un autre signifiant » (même mouvement démonstratif).

Conséquence pratique : ce que l’analyste guette dans les reprises symptomatiques, ce n’est pas un « même » contenu, mais la réapparition d’un même trait — la façon dont un signifiant numérote, si l’on peut dire, les retours. Dès lors, la tâche n’est ni de réconcilier le sujet avec un Un imaginaire, ni d’en garantir l’« identité »,

« L'identification » mais de faire entendre comment un « 1 » s’est inscrit, où il se répète, et par quelle opération il a découpé le sujet de son expérience. C’est ce serrage euclidien du « 1 » qui donne la portée théorique de la séance : l’identification se fonde moins sur l’égalité que sur l’inscription — compter, c’est marquer.

Séance du 20 décembre 1961

« …arrêtons-nous à poser cette « motion de défiance » d’attribuer ce supposé savoir, comme savoir supposé, à qui que ce soit, mais surtout de nous garder de supposer, subjicere, aucun sujet au savoir. Le savoir est intersubjectif, ce qui ne veut pas dire qu’il est le savoir de tous, mais qu’il est le savoir de l’Autre, avec un grand A.

Et l’Autre…nous l’avons posé, il est essentiel

de le maintenir comme tel…l’Autre n’est pas un sujet : c’est « un lieu », auquel on s’efforce depuis ARISTOTE de transférer les pouvoirs du sujet. » .

Ce passage fixe un point d’inflexion majeur : Lacan arrache le « savoir » à toute personne empirique pour le situer dans le champ de l’Autre, défini non comme individu mais comme lieu — le lieu du signifiant, de la loi de la langue, du trésor des signifiants où se trament énonciation et vérité. D’où la « motion de défiance » : ne pas hypostasier un détenteur du savoir, ne pas « supposer un sujet au savoir ». Cela vise deux illusions symétriques : d’un côté, l’illusion philosophique (héritée des avatars du cogito) d’un sujet se fondant

« L'identification » dans/ par le savoir; de l’autre, l’illusion clinique par laquelle on ferait de l’analyste un dépositaire positif de ce savoir. La thèse, tranchante, reconfigure le transfert: si le savoir est de l’Autre, alors, en séance, l’analyste n’est pas celui qui sait, il occupe — de façon strictement fonctionnelle — une place où le sujet suppose du savoir, afin que ce savoir (inconscient) surgisse comme effet de parole.

Ce déplacement a deux conséquences. D’abord, il arrime l’identification à sa véritable logique : non pas « faire un » avec une personne, mais s’accrocher à des traits venant du lieu de l’Autre (loi, signifiants, insignes), ce qui explique que l’identification se noue sur un « trait » et non sur une substance psychologique. Ensuite, il indique une éthique de la direction de la cure: soutenir la supposition de savoir comme ressort du transfert, mais en la désubstantialisant — pour que l’énigme du sujet se résolve dans l’adresse au champ de l’Autre, et non dans une croyance à l’omniscience de quiconque. À ce titre, la phrase désamorce toute tentation de « savoir absolu » : elle en montre le mirage et, simultanément, ouvre l’espace où le savoir inconscient peut se produire — entre sujets, dans l’Autre, par les opérations du signifiant.

Séance du 10 janvier 1962

« Réévoquons ce que j’ai dit la dernière fois. Je vous ai parlé du nom propre, pour autant que nous l’avons rencontré sur notre
« L'identification » chemin de l’identification du sujet… second type d’identification, régressive

…au trait unaire de l’Autre. » .

Lacan rouvre la séance par le nom propre pour nouer trois axes : (1) l’identification dite « régressive », où le sujet se constitue par prélèvement d’un trait (nur einen einzigen Zug) ; (2) la référence au trait unaire de l’Autre, c’est-à-dire la marque symbolique qui élève « un » à la fonction de repère ; (3) la spécificité du nom comme opération de signifiant plutôt que comme simple étiquette. D’où l’orientation : ce qui fait tenir l’identité n’est pas une ressemblance imaginaire, mais une marque prélevée au champ de l’Autre et réassumée par le sujet comme « son » nom — un signifiant qui compte et qui coupe.

Dans la suite immédiate, il précise que l’examen du nom propre reconduit à « la fonction du signifiant, sans doute à l’état pur », et qu’on doit y lire la dimension d’écriture : la lettre se lit comme objet, et « les lettres ont des noms ». Autrement dit, la nomination met en jeu la possibilité même d’isoler un 1 — non l’Un de la totalité, mais la notation minimale qui institue une unité repérable dans la série. C’est à ce titre que le nom propre illustre, au plus près, l’identification de signifiant : le sujet s’y repère par une inscription (nom, lettre, initiale) qui le représente pour un autre signifiant.

Conséquence clinique : lire un nom dans une cure, ce n’est pas en déduire un portrait, mais suivre ce que fait ce nom—comment il se répète, comment il se

« L'identification » décompose en lettre, quelle « prise » il offre aux équivoques et aux lapsus. L’analyste vise alors la place d’inscription du trait : où le sujet s’identifie-t-il à ce 1 qu’il croit « être » ? comment ce 1 s’est-il institué (héritage, filiation, baptême, signature) ? et par quels déplacements symptomatiques ce 1 se re-nomme ? Ici, le nom propre n’est pas l’essence d’une personne ; il est l’outil par lequel la chaîne signifiante fabrique du même — et, en le fabriquant, laisse paraître l’écart où le désir se cause.

Séance du 17 janvier 1962

« Je ne pense pas que… pour paradoxale que puisse apparaître au premier abord la symbolisation sur laquelle j’ai terminé mon discours la dernière fois, faisant supporter le sujet par le symbole mathématique du √-1… je ne pense pas que tout pour vous puisse n’être là-dedans que pure surprise. »

Lacan assume ici une écriture du sujet comme « nombre imaginaire » (√-1), c’est-à-dire comme instance qui n’entre pas dans la série des grandeurs « réelles ». Ce geste n’est pas décoratif : il situe la subjectivité au point même où l’algèbre — le discours des opérations symboliques — excède la référence à l’intuition sensible. Ainsi, le sujet ne se déduit pas d’un donné psychologique, mais d’un opérateur formel qui marque sa division et sa non-coïncidence avec toute substance.

« L'identification » La suite de la leçon éclaire cette torsion en revenant à Descartes : la démonstration sur la cire « vide le monde» jusqu’à l’étendue, séparant la vérité du registre des « traces naturelles » (imago du corps). Lacan en tire la conséquence décisive : lorsque le signifiant s’émancipe de l’image, le corps cesse d’être garant de la vérité ; la pensée se règle sur une « algèbre », un « groupe logistique », bref un calcul des rapports symboliques. Dans cette topologie, le sujet — comme √-1 — tient lieu d’opération nécessaire pour que la chaîne signifiante tienne, bien qu’aucune intuition ne le livre.

Cette formalisation prolonge notre fil des dernières séances : du trait unaire et du nom propre à la « lettre», Lacan dégage une logique où l’identification ne se réduit ni à une adhésion imaginaire ni à une substance individuelle. S’identifier, c’est se compter dans une écriture, recevoir un « statut » du signifiant ; dès lors, le sujet n’est pas l’auteur de la loi qui l’ordonne, il est l’effet d’une écriture qui le fait exister comme place manquante et pourtant nécessaire — exactement comme l’unité imaginaire i rend possible un champ de calcul sans avoir de « réalité » intuitive.

Enfin, cette figure « imaginaire » au sens mathématique réoriente l’éthique analytique : tenir le cap du symbolique contre le miroir des évidences. L’analyste n’attend pas du corps ni de la « belle forme » la garantie de la vérité du sujet ; il soutient, par l’interprétation, la mise en fonction de cette lettre qui sépare l’expérience du leurre, et qui autorise le passage d’une demande

« L'identification » d’harmonie à la lecture du désir — là où la logique, et non l’image, fait loi.

Séance du 24 janvier 1962

« Cet objet, c’est l’objet du désir. »

Lacan vient tout juste d’avoir parlé la veille « de ce que j’enseigne », et prend ici appui sur le thème freudien des « trois coffrets » pour nouer l’identification au statut de l’objet (a). Ce point est décisif : l’identification ne se réduit pas à un accrochage au trait de l’Autre, elle se joue aussi au lieu de la cause du désir, c’est-à-dire de ce petit reste qui ne coïncide ni avec la demande ni avec l’objet attendu par l’idéologie de la satisfaction. En identifiant dans chacun des coffrets un (a) logé comme énigme — « sans cela il n’y aurait pas de devinette » — Lacan déplace la question : ce qui oriente le sujet n’est pas l’« objet » qu’on croit choisir, mais l’objet cause, opérant à la jointure du manque et du signifiant. L’enjeu clinique est clair : lire, derrière les offres et les idéaux, où le sujet se fait représenter par la béance que (a) cerne, pour que l’interprétation vise ce point d’aimantation plutôt qu’une adaptation imaginaire. La leçon articule finement le passage de la demande au désir : l’identification “réussie” du sujet n’est pensable qu’à partir de ce lieu creux qui le cause, d’où la nécessité de maintenir, dans la cure, le champ d’apparition de (a) comme point d’adresse et non comme objet à combler. (Contexte : rappel des « trois coffrets » et de l’orientation par (a).

« L'identification »
« L’important pour ce qui nous concerne, pour la suite de notre séminaire, c’est que ce que j’ai dit hier soir concerne évidemment la fonction de l’objet, du petit(a), dans l’identification du sujet, c’est-à-dire quelque chose qui n’est pas immédiatement à la portée de notre main, qui ne va pas être résolu tout de suite, sur lequel hier soir j’ai donné, si je puis dire, une indication anticipée en me servant du thème des trois coffrets. »

Lacan fixe ici un point de méthode : l’identification ne se réduit ni à une imitation imaginaire, ni à une attribution de propriétés symboliques déjà connues. Elle exige d’introduire l’objet a comme opérateur — non pas l’objet demandé, mais la cause du désir qui « loge » dans chaque choix possible. C’est pourquoi le motif des « trois coffrets » fait fonction de boussole : dans chaque coffret, dit-il, il y a l’objet a, de sorte que la décision ne tranche pas entre présence ou absence d’un objet conforme à la demande, mais se mesure à l’écart qu’ouvre cet objet-cause entre demande et désir. Autrement dit, l’identification du sujet passe par ce reste qui ne se confond avec aucun bien et qui oriente le désir.

Le déplacement est décisif pour la clinique : lorsque l’analyste repère une « identification », il ne doit pas s’empresser d’y lire une conformité à un idéal ou un collage d’attributs. Il s’agit d’entendre quel objet a, singulier, met le sujet au travail — ce qui, dans tel trait, telle préférence, telle décision, fait saillie comme cause. C’est ce qui explique que l’identification, chez Lacan, ne puisse être « résolue tout de suite » : elle ne se ferme

« L'identification » pas par accumulation de prédicats, elle se dégage à partir de la logique du manque et de la place laissée par l’objet-cause.

Le recours à Freud « appliqué » (le thème des coffrets) n’est donc pas décoratif : il sert à montrer que même lorsqu’un scénario paraît proposer des objets définis, la vérité de l’acte se décide ailleurs — dans la manière dont le sujet se laisse aimanter par ce qui n’est pas l’objet de demande, mais ce qui, en deçà, cause la visée. C’est exactement là que l’identification touche au réel du désir, et non à une appartenance imaginaire.

Enfin, la mention du « petit a dans l’identification du sujet » annonce la jonction, dans ce séminaire, entre le fil logique (trait unaire, opérations d’écriture) et la dynamique transférentielle : ce que l’on identifie comme « trait » n’est opérant qu’à la condition d’être branché sur une cause. Sans cette articulation, l’identification retomberait soit dans la psychologie des caractères, soit dans une pure grammaire des signifiants. Ici, Lacan précise la visée : dégager, pour chaque sujet, le montage où un trait se noue à un objet- cause, et ainsi situer au plus juste la fonction d’identification dans l’économie du désir.

Séance du 21 février 1962

« Il n’avait absolument qu’un tort, c’est de n’avoir aucune connaissance… encore qu’on puisse en désigner la place …de ce que c’était que le stade du miroir.
« L'identification » D’où cette irréductible confusion qui met tout sous l’angle du rapport du maître et de l’esclave, et qui rend inopérante cette démarche, et qu’il faut reprendre toutes les choses à partir de là.

Espérons, quant à nous, que favorisés par le génie de notre maître, nous pourrons mettre au point d’une façon plus satisfaisante la question du sujet du désir. »

Lacan vise ici le cœur d’une objection adressée à l’idéalisme hégélien : sans l’appui conceptuel du « stade du miroir », la dialectique du maître et de l’esclave reste enfermée dans une scène à deux — purement imaginaire — où la vérité du sujet se chercherait dans la reconnaissance d’un autre semblable. Or, pour Lacan, ce plan du face-à-face spéculaire produit une méprise structurale : il fabrique de la consistance du moi, non la vérité du sujet. D’où la « confusion » qu’il dénonce : rabattre la subjectivité sur un duel de maîtrise revient à manquer ce par où le sujet advient — non pas dans l’emprise imaginaire, mais depuis l’Autre du langage.

La référence au « stade du miroir » ne sert pas ici d’illustration psychologique : elle découpe la frontière entre deux régimes. D’un côté, la lutte pour la reconnaissance organise le moi et ses identifications (captations, rivalités, méprises). De l’autre, la dimension symbolique, où un trait signifiant isole le sujet de désir au-delà de toute réciprocité imaginaire. Dire qu’il faut « reprendre toutes les choses à partir de là », c’est déplacer la problématique de la maîtrise vers la coupure opérée par le signifiant : le sujet n’est pas ce qui se renforce dans le duel, il se marque dans une perte

« L'identification » — ce qui manque à l’image — et se soutient de la demande adressée à l’Autre.

Le dernier membre de phrase donne l’orientation : « mettre au point… la question du sujet du désir ». La psychanalyse ne cherche pas l’équilibre des forces entre moi et alter, mais l’articulation du désir là où il s’écrit : dans la chaîne signifiante, au lieu de l’Autre. Ainsi le « tort » imputé à Hegel éclaire la méthode analytique : tant qu’on reste pris dans l’axe maître/esclave, on méconnaît que le symptôme, le fantasme et l’adresse de la parole relèvent d’une logique du signifiant et non d’une économie de la domination. En dégageant ce point, Lacan prépare la suite de l’année : la sortie du mirage identificatoire au profit d’une topologie du manque et d’un repérage des traits qui, un par un, fondent l’identification — non plus comme plénitude imaginaire, mais comme opération symbolique où se dessine, en creux, le désir.

Séance du 28 février 1962

« On peut trouver que je m’occupe ici un peu beaucoup de ce qu’on appelle…

Dieu damne cette dénomination !

…des grands philosophes. ».

Lacan désamorce d’entrée l’objection : s’il revient aux « grands philosophes », ce n’est pas pour philosopher l’analyse, mais parce qu’ils ont, mieux que d’autres,

« L'identification » approché ce « nœud radical » qu’est le désir — point « indépassable » que l’analyste doit tenir pour rectifier la visée de la cure. Le détour par la philosophie n’est donc pas décor : il sert à isoler la fonction de vérité propre à l’expérience analytique, non comme somme doctrinale, mais comme effet de discours là où le désir troue le savoir supposé. D’où l’exigence méthodique de « rectifier » sans cesse la visée clinique : tant que l’on confond l’identification avec l’harmonie imaginaire ou l’adaptation aux « biens », on quitte ce point d’appui et l’on perd l’analyse de son tranchant. Ici, le lien se fait avec le fil de l’année : le « 1 » n’est pas l’Un, le trait isole; l’objet acause, il ne comble pas ; et la vérité qui nous importe n’est pas l’« identité » d’un sujet à lui-même, mais la mise en fonction d’un manque qui oriente son dire. En réinscrivant l’orientation sur le désir dans le champ de l’Autre — comme « fonction de vérité » à maintenir — Lacan donne sa boussole technique : soutenir la supposition de savoir sans l’hypostasier, viser l’écart plutôt que l’accord, et lire les reprises comme autant de comptages d’un trait où le sujet se marque plus qu’il ne « fait un ».

Séance du 07 mars 1962

« il n’est pas de ma coutume de reprendre absolument ex abrupto sur le fil interrompu »

Lacan s’installe ici dans la continuité méthodique : pas de relance « ex abrupto », mais un recueil des « pensées difficiles » où il a situé, la veille, le cœur du problème

« L'identification » — l’identification abordée par la privation. Autrement dit, le sujet ne se constitue pas seulement par addition de traits, mais au point où quelque chose manque et opère comme ressort de structure. La page immédiatement précédente donnait la clé formelle de ce manque : l’ens privativum noté « −1 », lié à « l’expérience de l’inconscient » non pas comme interdit ou « dit que non », mais comme non-dit, là où le sujet n’est plus maître de l’identification au « 1 » (trait unaire) — ou de sa défaillance. C’est de là que repart la leçon.

Ce point est décisif pour l’identification : si le sujet « se trompe », ce n’est pas simple erreur empirique ; c’est méconnaissance structurale, effet de la marque signifiante et de ses ratés. L’identification ne se réduit donc ni à « faire un », ni à l’adhérence imaginaire à une image, mais à l’oscillation entre un « 1 » qui compte et la possibilité que ce « 1 » se retire (le « −1 » comme figure de privation). D’où l’exigence, dans la cure, de lire les scènes où un trait se perd, se déplace, ou se reconstitue : ce sont les moments privilégiés où apparaît la vérité de l’identification comme opération symbolique, et non comme collage de qualités.

Cliniquement, cela réoriente le maniement de l’objet perdu. Dans les formes d’identification « régressives » (Freud), le sujet ne « copie » jamais l’autre en totalité : il prélève « nur einen einzigen Zug », un seul trait, souvent sous l’effet d’un abandon ou d’une perte d’objet. Ce prélèvement n’est opérant que rapporté au manque qui le cause ; il devient stérile s’il est traité comme idéal à rétablir. L’analyste vise alors la fonction

« L'identification » du manque (où le trait prend sens) plutôt que la restauration d’une unité imaginaire.

Enfin, le rappel de méthode — ne pas repartir « ex abrupto » — est l’envers éthique de cette logique : tenir le fil là où l’on l’a laissé, c’est maintenir l’adresse à l’Autre comme lieu du savoir, sans hypostasier ce savoir en personne ni céder à la tentation de combler la béance. Entre le « 1 » qui marque et le « −1 » qui dé- nombre, le sujet se situe dans une écriture qui fait place au trou ; c’est précisément ce bord que la séance s’emploie à cerner.

Séance du 14 mars 1962

« Le névrosé veut retransformer le signifiant en ce dont il est le signe. »

Lacan formule ici, avec une netteté rare, le noyau de la stratégie névrotique : défaire l’événement du signifiant, c’est-à-dire annuler le fait que, dans l’humain, c’est le signifiant qui institue la réalité psychique du sujet. Quelques lignes plus haut, il avait déjà préparé le terrain : le névrosé « veut savoir ce qu’il y a de réel […] dans l’effet du signifiant », autrement dit il cherche la « chose » derrière l’empreinte symbolique qui l’a trouée et constituée . À ce titre, l’innocence que Lacan lui prête n’est pas naïveté : c’est l’innocence d’un sujet qui tente, par tous les biais, de retrouver un objet réel antérieur à l’inscription symbolique — tentative vouée à produire l’inverse de l’effet escompté, car chaque

« L'identification » effort « pour l’abolir » ne fait que renforcer l’avènement du signifiant .

Ce point s’éclaire si l’on suit la progression de la séance. D’abord, Lacan remet en jeu le registre de la jouissance : il n’y a « ni refoulement ni compromis », mais un paradoxe où la jouissance se conquiert par des voies « en apparence contraires », à condition de reconnaître que son médium est… un signifiant. C’est précisément ce médium que le névrosé voudrait court- circuiter — en « retransformant » le signifiant en signe, comme si l’on pouvait revenir de la représentation du sujet (par un signifiant pour un autre signifiant) à une simple désignation d’objet. Or, chez Lacan, le signifiant ne « montre » pas la chose : il fait exister un sujet barré, métonymie d’une chaîne, et c’est cette opération que l’obsessionnel, paradigmatique ici, s’acharne à « rendre non-advenue » (ungeschehen machen) en grattant les écritures de ses « annales » intérieures .

La suite du raisonnement articule finement pourquoi cet acharnement ne peut qu’échouer. Lacan recadre la « privation » au moyen du (−1) : la structure logique de l’exception « exige » la règle et fonde l’universel (« il n’y a pas d’homme qui ne soit mortel »), mais ce temps structural ne dérive pas du seul symbolique ; il suppose un cycle où la privation réelle n’est que le premier pas . Dès lors, le sujet ne rencontre le désir qu’à travers la frustration imaginaire et l’Autre : la demande, en croisant le désir, installe le malentendu constitutif, et c’est là que se fixe la tentative de « retransformer » le signifiant — en ramenant l’objet demandé à l’objet

« L'identification » supposé réel, au lieu d’assumer que le désir se règle du signifiant.

Enfin, dans l’extrémité de la séance, Lacan tire les conséquences topologiques : l’Autre se présente comme « pas sans » pouvoir, c’est-à-dire posé dans une négation-liaison qui conditionne le désir, sans jamais se confondre avec un Un positif qui comblerait la perte . Ce « pas sans » montre que la béance inaugurale ne se bouche pas par retour au « réel » supposé de l’objet, mais par l’élaboration du manque que le signifiant introduit. D’où l’éthique dégagée en filigrane : non pas reconduire le sujet vers une assurance imaginaire de l’objet (ou du « bon » sens), mais le conduire à soutenir la division qu’opère la parole, là où le désir trouve sa portée — et non sa « réparation » illusoire — dans les effets du symbolique .

En bref, la phrase choisie condense la thèse du jour : la névrose, c’est l’entreprise — infiniment reconduite — de convertir l’événement du signifiant en signe d’une chose, alors que l’analyse, elle, prend acte que le sujet ne se retrouve que là où il a été perdu : dans le sillage du signifiant qui le représente.

Séance du 21 mars 1962

« Je vous ai laissés la dernière fois au niveau de cet embrassement symbolique des deux tores où s’incarne imaginairement le rapport d’interversion, si l’on peut dire, vécu par le névrosé, dans la mesure sensible, clinique, où nous voyons - qu’apparemment au
« L'identification » moins - c’est dans une dépendance de la demande de l’Autre qu’il essaie de fonder, d’instituer son désir. »

Lacan fixe ici un repère décisif : l’« embrassement » de deux tores sert de schème pour penser la manière dont, chez le névrosé, désir et demande se croisent et se trompent. Dire que l’interversion « s’incarne imaginairement » signifie que le sujet fonde son rapport au désir dans une scène d’images (jalousie, rivalité, attentes supposées) où ce qu’il vise comme objet du désir se laisse capturer par la trame de la demande adressée à l’Autre. Le modèle à deux tores formalise ce nœud : sur un tore se dessinent les boucles de la demande (scansions, retours, relances), sur l’autre, le circuit du désir ; l’« embrassement » figure leur dépendance réciproque et l’illusion qu’elles se recouvrent.

Cliniquement, cela éclaire une impasse bien connue : vouloir « instituer » son désir à partir de ce que l’Autre demanderait de « bien » ou d’« attendu » — autrement dit, chercher la garantie du désir dans l’aval de l’Autre. D’où l’effet d’interversion : le sujet attend de l’Autre qu’il légitime le désir (le transforme en demande recevable), pendant que l’Autre est supposé désirer à la place du sujet. Cette substitution installe la dépendance et nourrit la plainte : si le désir chancelle, c’est que l’Autre ne demande pas « comme il faut ». La topologie n’est pas un décor : elle donne à saisir pourquoi l’ajustement demande/désir ne se résout pas par un « bon accord » relationnel. L’« embrassement » ne produit pas l’unité ; il montre une articulation structurale, et donc la nécessité d’un pas

« L'identification » supplémentaire — celui qui dégagera le désir de la captation imaginaire, en réinscrivant sa condition du côté du symbolique (l’Autre comme lieu des signifiants) plutôt que du côté d’une demande à satisfaire. Ici se dessine l’exigence éthique pour l’analyste : ne pas reconduire la confusion entre ce qui peut se demander et ce qui relève du désir, afin que le sujet éprouve la béance qui fait place à son acte, au lieu de chercher dans l’Autre la norme qui l’autoriserait.

Séance du 28 mars 1962

« Ce schéma n’est pas l’objet de mon discours d’aujourd’hui, il ne sert qu’à vous en faire saisir la visée, que de repère qui vous indique à quoi nous sert la topologie de cette surface, de cette surface appelée tore, pour autant que son inflexion constituante… ce qui nécessite ces tours et ces retours …est ce qui peut nous suggérer le mieux la loi à laquelle le sujet est soumis, dans le processus de l’identification. »

Lacan prévient d’emblée : le schéma n’est pas le « contenu » du discours mais un repère. Autrement dit, la topologie n’est pas une métaphore décorative ni un modèle explicatif totalisant ; elle sert de cadastre où repérer la loi qui assujettit le sujet dans l’identification. En désignant le tore comme « surface » dont l’inflexion constituante impose « tours et retours », il déplace la question de l’identité vers une cinématique du parcours : l’identification ne se fige pas en essence, elle s’éprouve comme circulation contrainte sur une surface dont la forme prescrit des passages possibles et d’autres

« L'identification » impossibles. La « loi » visée n’est donc pas un règlement moral, mais la contrainte structurelle introduite par le signifiant — ce qui fait qu’un trajet subjectif, si libre qu’il paraisse, est borné par la forme qui le supporte.

Que gagne-t-on à ce repère torique ? Premièrement, une lecture différentielle de l’identification : ce n’est pas « être tel », c’est passer par des anneaux, revenir, se reprendre — et chaque reprise n’est pas un simple retour au même, elle modifie la place du sujet dans le réseau des signifiants. Deuxièmement, la topologie rend sensible l’équivoque du dedans/dehors propre au sujet : sur un tore, circonscrire une zone par une coupure ne produit pas le même effet selon qu’on encercle le « trou » central ou qu’on en fait le tour ; de même, un trait identificatoire peut, selon son parcours, tantôt resserrer le sujet (l’assigner), tantôt ouvrir un passage (lui faire place). Enfin, parler de « tours et retours » inscrit l’identification du côté de la répétition, mais d’une répétition réglée par la forme — ce qui fait écho à l’expérience analytique où le sujet revient sur ses signifiants, non pour les répéter à l’identique, mais pour déplacer leur effet.

Ce point éclaire aussi une éthique de la pratique : si le schéma n’est qu’un repère, l’analyste n’a pas à réifier la topologie en contenu. Sa tâche est de maintenir l’orientation : faire entendre, séance après séance, où se situe le sujet dans son parcours (quels « lacets » il emprunte), quel type de coupure opère, et quelle loi de retour s’impose à lui. Ainsi, le tore n’explique pas le sujet ; il situe l’écart, la contrainte et la ressource — la

« L'identification » possibilité, par le maniement de la coupure et du signifiant, d’inventer d’autres trajets sur la même surface.

Séance du 04 avril 1962

« En tout cas, si le mot « rapport » est clair quand on dit le rapport de monsieur Untel sur la situation financière, on ne peut tout de même pas dire qu’on soit tout à fait à l’aise pour donner un sens qui doit être analogue à un terme comme « rapport sur l’angoisse » par exemple. »

Lacan épingle ici un glissement de langage : ce que « rapport » désigne sans équivoque dans l’ordre comptable (un compte rendu sur des faits quantifiables) se met à vaciller dès qu’on prétend « faire un rapport » sur un affect ou une expérience structurale comme l’angoisse. La pointe est méthodologique et éthique : confondre « rapport »-document et « rapport »-structure (rapport de termes) produit des « riens pompeux » de congrès, dit-il en ouverture, où chacun « reste vissé dans son rôle » — critique explicite du dispositif même du colloque que Lacan vient de fréquenter.

Cette ironie vise plus qu’un travers mondain : elle rappelle que l’angoisse, dans l’expérience analytique, ne se laisse pas inventorier comme un objet positif ; elle est liée à un montage signifiant, à une place logique dans l’économie du désir. De là l’embarras à « donner un sens analogue » au mot rapport : l’angoisse n’est pas

« L'identification » « sur » quelque chose dont on ferait l’inventaire, elle est signal, articulation, effet de structure. L’exigence est donc de rétablir la juste portée du terme « rapport » dans le champ analytique : non pas un dossier, mais une relation articulée par des signifiants, avec ses effets de sujet.

On comprend mieux, dès lors, l’insistance de ce Séminaire IX à démêler les confusions entre demande, besoin et désir : « le croisement, l’échange naïf qui se produit […] entre le désir et la demande » installe l’impasse où le névrosé « essaiera de faire passer dans la demande ce qui est l’objet de son désir ». Ici, « rapport » doit s’entendre au sens fort : rapport du sujet à l’Autre, tel qu’il s’assujettit au signifiant et s’égare à chercher la sanction de son désir dans une demande supposée de l’Autre. Par contraste, le « rapport » de congrès (le paper) que Lacan tourne en dérision manque précisément ce nouage : il traite l’angoisse comme un thème à recenser plutôt que comme un effet d’énonciation.

Enfin, la remarque rejoint la ligne de ce cycle sur l’identification : si l’on prend « rapport » au sérieux, il faut situer de quel lieu il s’énonce. Le « rapport sur l’angoisse » n’a pas de sens tant qu’on n’a pas situé le sujet de l’énonciation et l’Autre auquel il s’adresse — autrement dit, tant qu’on n’a pas repéré le montage symbolique qui fait exister l’angoisse comme signal. À ce titre, la pique lexicale n’est pas un détail : elle est une consigne de méthode. Elle nous intime d’éviter la fausse transparence des « comptes rendus » sur des objets psychiques et de revenir au travail propre de la

« L'identification » psychanalyse : lire des rapports structuraux (désir/demande, sujet/Autre) plutôt que rédiger des rapports administratifs sur l’âme.

Séance du 11 avril 1962

« Ça n’est pas d’un nouveau signifiant qu’il s’agit, vous allez voir, c’est toujours du même dont je parle, en somme, depuis le début de cette année. »

Lacan marque ici un point de méthode : il ne change pas d’objet — le « même » signifiant demeure au centre — mais change d’angle, en réarticulant sa portée à partir d’une base topologique. Ce déplacement interne (et non thématique) évite l’inflation de « nouveaux » concepts : la rigueur consiste à montrer comment un signifiant unique se re-déploie selon les coordonnées du tore. D’où, dans cette séance, l’insistance à « ramener comme essentiel » le lien entre ce signifiant et la structure spatialisée de la coupure et du bord. Autrement dit, l’enseignement se concentre sur l’invariance du signifiant à travers des écritures différentes : la topologie ne remplace pas la théorie, elle objectivise les opérations (coupure, raccord, retournement) par lesquelles le sujet se constitue dans et par ce signifiant.

Ce choix éclaire aussi la suite du fil sur l’angoisse des séances précédentes : plutôt que d’ajouter un signifiant ad hoc, Lacan montre comment l’angoisse se situe dans la même écriture, comme effet de position sur la

« L'identification » surface (là où la continuité se rompt, là où un passage se boucle). La remarque didactique est décisive : c’est la structure (le tore, ses bords, ses passages) qui permet de lire les variations cliniques sans changer de référent symbolique. Ainsi, l’« huit inversé » évoqué dans cette leçon vaut signal : non pas un nouveau maître-mot, mais un schème de circulation pour le même signifiant, indiquant ses deux champs qui communiquent et se re- coupent.

Enfin, replacée dans l’axe d’L’identification, cette phrase impose une éthique de lecture : identifier, ce n’est pas multiplier les noms du même, mais suivre la même marque quand elle change de place. La clinique du sujet se lit alors comme une navigation contrainte sur une surface donnée : les « effets » (angoisse, demande, figures du phallus) se déduisent de la topologie, et non d’un ajout conceptuel. C’est ce recentrage qui donne sa force à la séance : la constance du signifiant, éprouvée dans la variation des formes.

Séance du 02 mai 1962

« Ce n’est pas forcément dans l’idée de vous ménager… ni vous ni personne …que j’ai pensé aujourd’hui, pour cette séance de reprise… à un moment qui est une course de deux mois que nous avons devant nous pour finir de traiter ce sujet difficile …que j’ai pensé à faire pour cette reprise une sorte de relais. »

En effet, dans cette ouverture, Lacan annonce un « relais » : il passe la parole à Piera Aulagnier non par

« L'identification » courtoisie « mandarinale », mais pour signifier que le travail sur l’identification exige, au dernier tiers de l’année, une relance depuis l’intérieur même du discours analytique—ici, celui d’une élève qui manie déjà « la distinction, longuement mûrie, de la demande et du désir ». Le relais n’est pas un à-côté pédagogique : il désigne la structure même de l’identification comme effet de discours, où le sujet se constitue à la place d’un signifiant pour un autre signifiant. Donner la parole, c’est montrer que le savoir analytique ne s’additionne pas, il se transmet par une chaîne où l’énonciation compte autant que l’énoncé.

Ce point s’articule avec la leçon précédente, où Lacan avait insisté—par la topologie (huit intérieur, tore)— sur l’homogénéité du « dedans » et du « dehors » : le champ intérieur est du même tissu que le champ extérieur. Autrement dit, ce qui paraît « extérieur » (la parole d’un autre, Aulagnier) opère dedans la structure du séminaire et du sujet comme tel ; c’est la conséquence de ce réel du signifiant que les pages précédentes avaient martelé (voir l’insistance topologique aux pp. 379-380).

En termes cliniques, ce relais pointe la place de l’Autre dans l’identification : pas de constitution subjective sans la médiation de cet Autre qui parle. Ce n’est pas la psychologie d’une influence ; c’est la logique d’une chaîne signifiante où chacun occupe tour à tour la place d’agent et de support. D’où l’intérêt, souligné par Lacan, pour la mise en jeu de la demande face au désir : la demande, en tant qu’elle passe par l’Autre, tente toujours de capturer l’objet du désir ; le désir, lui,

« L'identification » excède ce qui peut être demandé. Qu’une élève vienne commenter, c’est donc exposer en acte la tension constitutive de l’identification entre idéal et désir, entre ce qui se transmet (demande de savoir) et ce qui insiste (désir de savoir).

Enfin, l’annonce d’une « course de deux mois » n’est pas rhétorique : elle cadre l’éthique du travail en fin d’année. Il ne s’agit ni de boucler un programme ni de délivrer des « conclusions », mais de pousser la logique déjà engagée : si le sujet se repère par le signifiant, toute « mise au point » terminale doit préserver l’écart où le désir se soutient. Le relais à Aulagnier, à ce titre, n’apaise rien ; il accentue la place du manque dans la transmission, condition même d’une identification qui ne ferme pas le jeu du désir.

Séance du 09 mai 1962

« Le désir de l’homme est le désir de l’Autre »

Lacan réinstalle ici sa formule au cœur du fil logique de la séance : contre la tentation de faire de l’angoisse l’indice d’un « indicible », il rappelle que ce qui est en jeu doit se saisir « dans son lien avec le fait qu’il y a du “dire” et du “pouvant être dit” ». Autrement dit, l’affect ne fonde pas une hétérogénéité irréductible à la parole ; il se noue au champ de l’énonçable, donc au lieu de l’Autre où s’articulent les signifiants. D’où la portée de la formule : le désir n’est pas une poussée interne à « exprimer », mais une fonction structurée par le désir de

« L'identification » l’Autre — par ce lieu où le sujet est parlé, convoqué, et mesuré.

Lacan précise immédiatement que cette formule ne se comprend pas comme la médiation d’un « tiers » (un sujet central, identique à soi, qui mettrait en rapport son désir et celui d’un autre). Une telle lecture psychologisante ferait l’impasse sur l’enjeu structural : la dépendance du désir au champ de l’Autre n’est pas une référence externe optionnelle, c’est sa condition même. Le sujet n’a pas « son » désir d’un côté et, en face, le désir de l’Autre ; il se constitue dans et par ce réseau de rapports, là où ce qui peut se dire (le « dire ») vient border, déplacer, susciter l’affect.

La conséquence clinique est nette : réduire l’angoisse à un « contenu » muet, ou à une pure expérience indicible, conduit à manquer son ressort — la touche du désir de l’Autre. L’angoisse surgit en tant que sensation du lieu d’où le sujet est regardé, désiré, sollicité ; elle ne se traite qu’en réinscrivant l’affect dans la logique du signifiant et de la demande, plutôt qu’en postulant une profondeur ineffable. Ce recadrage prépare la suite de la séance, où Lacan maintient que tout effort d’intelligibilité doit éviter de réintroduire subrepticement une « personne » médiatrice ; il s’agit de tenir la barre du symbolique, seul plan où désir, angoisse et identification se laissent articuler sans contresens.

Séance du 16 mai 1962

« L'identification » « Néanmoins, ce qui se passe dans le champ par où cet espace extérieur traverse le tore, c’est-à-dire l’espace du trou central, là est le nerf topologique de ce qui a fait l’intérêt du tore et où le rapport de l’intérieur et de l’extérieur s’illustre de quelque chose qui peut nous toucher. »

Lacan déplace ici l’intuition naïve « dedans/dehors ». Sur le tore, on croit aisément distinguer l’intérieur (la chambre d’air) et l’extérieur (l’espace ambiant). Mais ce qui compte, dit-il, n’est pas la paroi elle-même : c’est la zone de traversée – le « trou central ». C’est là que la topologie fait sentir son tranchant, car l’« intérieur » et l’« extérieur » s’y croisent et se redistribuent. Dans les lignes qui précèdent, il a d’ailleurs averti que, pour d’autres surfaces, la distinction intérieur/extérieur se dérobe ; et même pour le tore, « l’espace du trou central » est le point nerveux où cette opposition vacille.

Ce point critique éclaire directement la clinique du désir et des pulsions. Juste après, Lacan rappelle que, jusqu’à Freud, les organes des sens furent pensés comme de véritables orifices ; la théorie analytique, en privilégiant quelques « bords » (orale, anale, etc.), a parfois négligé ces passages où le monde traverse le corps. Le « trou » topologique figure alors le lieu où s’organise une boucle pulsionnelle : c’est à la frontière — et non « dedans » ou « dehors » — que le sujet se constitue comme affecté par le signifiant et par l’Autre.

Cette accentuation du « trou » prépare la suite du raisonnement de l’année : l’objet a s’articule précisément à ce lieu de coupure. Plus loin, lorsque Lacan passera du tore au plan projectif (cross-cap) et à

« L'identification » la bande de Möbius, il montrera comment une double coupure isole une pièce centrale apte à schématiser la relation du fantasme S ◊ a : la surface se « traverse » et se referme autour d’un point privilégié, donnant une figure au rapport du sujet à l’objet cause du désir. Autrement dit, la topologie ne décore pas le discours : elle en supporte la logique en montrant que le sujet se détermine au bord d’un « manque » structurant, là où l’« extérieur » pénètre l’« intérieur ».

Enfin, replacée dans l’économie de l’ensemble du séminaire, cette indication sur « le nerf topologique » du tore s’enchaîne avec les leçons qui décrivent les lac(s) irréductibles et le « signifiant de la coupure » (le « huit intérieur ») : l’organisation de la surface autour d’une coupure unique montre que la consistance du sujet ne tient pas à une plénitude interne, mais à la tenue — toujours à négocier — d’un bord. C’est ce bord qui, en se bouclant, donne figure à la demande, au passage pulsionnel et à l’émergence de l’objet a comme reste.

Séance du 23 mai 1962

« La possibilité de l’universel, c’est la nullité. »

Lacan déplace ici la question de l’identification vers la logique la plus élémentaire : qu’est-ce qui fait qu’un signifiant « saisit » quelque chose ? En reprenant les cercles d’Euler et le « dictum de omni et nullo », il montre que la proposition universelle ne tient que si

« L'identification » l’ensemble visé peut, en droit, se réduire à rien : le cercle peut se contracter jusqu’au vide. L’« universel » n’est donc pas la somme des cas positifs ; il se fonde sur la possibilité du rien — sur un opérateur de coupure qui isole une classe même quand son extension est nulle. C’est un point décisif pour l’identification : le trait qui fait « Un » ne vaut qu’en pouvant marquer, au besoin, le vide.

Clinique et structure s’imbriquent : quand le sujet profère ses « toujours », ses « jamais », il tente d’ériger un universel qui, en vérité, suppose un trou. L’analyste écoute alors moins l’énumération des cas que l’opération signifiante qui découpe : quelle coupure institue la classe ? où se loge l’exception ? L’universel comme tel se soutient d’un lieu vide, et c’est pourquoi l’identification ne se confond jamais avec un remplissage d’attributs ; elle procède d’un marquage (le trait), dont la puissance tient à pouvoir valoir même pour « zéro cas ». En ramenant l’universel à cette « nullité », Lacan prépare la jonction, au cœur du séminaire, entre la logique de la prédication et la logique du désir : l’« Un » de l’identification n’est pas l’Un de la substance, mais l’effet d’une opération qui fait exister une place — quitte à la maintenir vide.

Séance du 30 mai 1962

« L’enseignement où je vous conduis est commandé par les chemins de notre expérience.
« L'identification » Il peut paraître excessif … sinon fâcheux …que ces chemins suscitent dans mon enseignement une forme de détours, disons inusités qui, à ce titre, peuvent paraître à proprement parler exorbitants.

Je vous les épargne autant que je peux.

Je veux dire que, par des exemples noués aussi serrés que possible près de notre expérience, je dessine une sorte de réduction si l’on peut dire, de ces chemins nécessaires. »

Lacan met ici à nu la logique de sa méthode : la voie topologique et les « détours » ne sont pas ornements, mais exigés par l’expérience analytique elle-même. Il annonce une pédagogie du resserrement : partir de « l’expérience » pour en dégager une structure, sans céder au confort de schémas psychologisants. Cette insistance s’enchaîne immédiatement avec ce qu’il précise dans la suite : si « le sujet comme tel [est] un effet du signifiant », alors notre champ touche, de plein fouet, « une sorte de “révision de la science” », jusqu’à intéresser le mathématicien. La topologie n’est donc pas une métaphore : c’est l’outil adéquat pour figurer la coupure du signifiant et la consistance paradoxale d’une surface-sujet.

Cliniquement, le point d’appui est double. D’une part, le primat du signifiant commande la structure du sujet: ce n’est pas l’intériorité vécue qui fonde le discours, mais la coupure qui l’institue. D’autre part, l’objet a — travaillé dans la leçon précédente — impose au sujet sa division « par une détermination… de l’objet vers le sujet », ce qui renverse l’illusion du fantasme où le sujet

« L'identification » se croit support de l’objet. Autrement dit : le graphe du désir et les surfaces (tore, bande, etc.) ne dessinent pas des « images », ils stabilisent une logique où la place vide, la bordure et le retournement déterminent la position du sujet.

Sur le plan théorique, la formule « effet du signifiant » entraîne une conséquence éthique : bannir le recours au « sujet supposé savoir » comme garantie philosophique. La progression doit se soutenir de ce que l’expérience oblige à formaliser, pas d’un savoir déjà supposé totalisable. D’où le style de l’exposé : « réduction » par exemples serrés, mais ouverture assumée vers les champs connexes dès lors qu’ils permettent de serrer la structure. C’est dans cette articulation (expérience ↔ formalisme) que l’identification se trouve traitée sans psychologisme : elle désigne le nouage structurant du sujet à un trait (le « 1 » unaire), à une coupure, et au circuit de la demande/désir — plutôt qu’un « contenu » personnel.

En filigrane, cette leçon raffermit la boussole du séminaire : l’identification ne se comprend qu’à partir de la primauté du signifiant, du statut structural de l’objet a et de la nécessité d’une écriture topologique de la division du sujet. À la clef : une pratique qui refuse les promesses d’harmonisation imaginaire pour viser, par l’interprétation, la place de la coupure où le désir se constitue.

Séance du 06 juin 1962

« L'identification » « Nous allons continuer aujourd’hui à élaborer la fonction de ce qu’on peut appeler « le signifiant de la coupure », ou encore le « huit intérieur », ou encore « le lacs », ou encore ce que j’ai appelé la dernière fois le « signifiant polonais ».»

Lacan nomme ici, en cascade, un même opérateur formel — « signifiant de la coupure », « huit intérieur», « lacs », « signifiant polonais » — pour mieux en neutraliser l’attrait imaginaire et en faire sentir la pure fonction structurale. Multiplier les étiquettes, c’est indiquer que rien, dans l’image, n’épuise ce qu’il vise : une écriture du manque qui, comme « pure ligne », n’implique pas encore l’espace où elle se loge. Elle peut se recouper… ou non ; précisément, « ce signifiant ne préjuge en rien de l’espace où il se situe ». C’est seulement à partir de lui que l’espace — la « surface » topologique — s’organise.

D’où la manœuvre didactique qui suit : montrer « comment peut se construire la surface du tore autour – et autour seulement – d’une coupure ». En termes d’atelier, la coupure ordonnée (le quadrilatère aux côtés notés a, b, a’, b’) et l’accolement des bords produisent la consistance du tore. Autrement dit, la coupure n’est pas un dommage mais un principe générateur : elle fonde l’Un-de-surface en introduisant la différence, puis la réunion réglée de cette différence. C’est exactement ce que Lacan cherche du côté de l’identification : non pas une ressemblance pleine, mais le trait opératoire qui fait tenir ensemble un champ.

Cliniquement, on entend l’enjeu : ce « signifiant de la coupure » n’est pas un symbole de plus ; il est l’écriture

« L'identification » minimale de la séparation. Là où la demande voudrait rabattre le désir sur un objet positif, ce signifiant inscrit la béance qui donne sa trajectoire au désir. En tant que « lacs », il noue — mais ne colmate pas ; en tant que « huit intérieur », il figure la traversée d’un point de croisement où le sujet se perd pour se retrouver autrement. La leçon installe ainsi, pas à pas, la scène topologique où l’identification ne sera plus pensée comme collage d’attributs, mais comme effet d’un opérateur de coupure qui « fait surface ». On comprendra pourquoi, au moment de conclure l’année, Lacan pourra rassembler ce parcours autour du trait opératoire qu’il avait déjà isolé plus tôt — le trait unaire — comme pivot de toute identification structurale. Séance du 13 juin 1962

Séance du 13 juin 1962

« Il y a la double coupure [ a ], celle qui fait deux tours autour de ce fameux point du plan projectif : deux oreilles se traversant, la première pouvant se déplacer sans déplacer le point [ b ]. »

Ce passage condense l’enjeu topologique par lequel Lacan fait sentir que l’“identification” ne se réduit pas à un collage d’images, mais exige de saisir la surface où le sujet se constitue. La “double coupure” sur le plan projectif — figurée par “deux oreilles se traversant” — désigne une opération qui produit un bord circulaire tout en maintenant un point singulier inamovible (le point [b]). Autrement dit : on peut bouger la découpe, mais pas le lieu structural qui gouverne l’éversion des

« L'identification » faces. Cette fixité n’est pas psychologique ; elle marque l’invariant logique de la surface où viennent se nouer l’endroit et l’envers du sujet. Ce point singulier anticipe ce que Lacan désignera ailleurs comme le point φ, opérateur d’éversion entre l’envers et l’endroit, dont la fonction sera d’autant plus lisible dans les séances ultérieures quand il rattache l’identification au circuit [S ◊ a] : le sujet barré pris “à travers” l’objet a (cf. la clôture du séminaire). La mention, dans la suite immédiate, des « figures » et de la distinction intrinsèque/extrinsèque des propriétés de surface précise la méthode : le détour extrinsèque (plonger la surface dans l’espace) sert ici à faire apparaître, pédagogiquement, une propriété intrinsèque — le fait qu’une seule coupure “ouvre” sans “diviser”, tandis que la double coupure engendre le cercle d’identification autour d’un point qui ne se déplace pas. Clinique : penser le transfert ou la rivalité imaginaire sur ce fond, c’est lire des “déchirures” et des “bords” plutôt que des contenus ; l’erreur ordinaire consiste à déplacer indéfiniment la découpe (changer l’objet, l’Idéal, l’Autre supposé) en croyant changer la structure, alors que “le point” ne bouge pas. Le sujet peut circuler, se traduire, se retourner — cette mobilité est réelle — mais elle orbite autour d’un invariant : là se loge l’économie du désir, là se dessine le trait unaire auquel se raccroche toute identification partielle. Ainsi, la topologie n’est pas décor : elle discipline l’interprétation pour viser, non pas le “sens” imaginaire des contenus, mais la mise en évidence du bord où le sujet s’institue comme coupure.
« L'identification » Séance du 20 juin 1962
« Je l’ai fait en partant du deuxième mode d’identification distingué par FREUD, celui que je crois sans fausse modestie avoir rendu désormais, pour vous tous, impensable sinon sous le mode de la fonction du trait unaire. »

Lacan clôt ici la boucle ouverte depuis l’automne : l’« impensable » en dehors du trait unaire indique que l’identification dite « seconde » chez Freud — l’identification partielle qui « n’emprunte qu’un seul trait » (nur einen einzigen Zug) à la personne-objet — doit être rigoureusement reconduite à la logique du signifiant, non à une psychologie des ressemblances. Le trait n’est pas une qualité ni une imitation, mais un signifiant minimal qui marque, compte, coupe. C’est en ce sens que l’« objet-aimé » perdu ou abandonné ne se “retrouve” jamais : il se condense en un trait qui supporte l’identification.

Sur cette base, la séance déplace l’axe vers ce que Lacan appelle « le troisième mode d’identification », celui où « le sujet se constitue comme désir ». Ce déplacement n’est pas décoratif : il indexe l’identification sur la structure du désir lui-même — « le désir de l’homme se situe au lieu de l’Autre » — de sorte que l’identification n’est plus rabattable sur l’image, mais se déduit du lien structural au grand Autre. D’où la portée clinique : l’hystérie, exemplairement, ne se comprend qu’à situer comment le sujet s’y identifie dans et par le désir, c’est-à-dire à partir du signifiant et de sa place.

« L'identification » Cela explique la double insistance de la fin d’année : 1) contre le « tout est dans tout », Lacan souligne la « rigueur structurale » de la construction (la série : perte de l’objet → trait unaire → identification partielle) ; 2) contre les réductions imaginaire ou adaptative, il fait valoir une topologie du désir (le « huit intérieur » évoqué à la même page) qui oblige à penser l’identification en termes de coupure et de comptage, non de fusion. La séance suivante reprendra ce fil en formalisant l’identification par la matrice [S ◊ a], manière de dire que le sujet barré ne se soutient que de l’objet a — ce qui, rétroactivement, justifie la nécessité d’avoir d’abord fondé la logique du trait.

La thèse directrice est nette : dès qu’on prend la mesure du trait unaire freudien, l’identification cesse d’être une affaire de ressemblances pour devenir un opérateur du désir ; et la clinique (hystérie en tête) se lit comme montage du sujet à la place de l’Autre, sous la marque d’un trait qui fait exister le manque autant qu’il en donne la prise.

Séance du 27 juin 1962

« Aujourd’hui, dans le cadre de l’enseignement théorique que nous aurons réussi cette année à parcourir ensemble, je vous indique qu’il me faut choisir mon axe, si je puis dire, et que je mettrai l’accent sur la formule support [S ◊ a] de la troisième espèce d’identification que je vous ai notée dès longtemps, dès le temps du graphe, sous la forme de S barré… que vous savez lire maintenant comme …coupure de petit(a) [S ◊ a]. »
« L'identification » Lacan verrouille ici le point d’orgue de l’année : faire passer l’identification par sa « troisième espèce », où le sujet barré s’articule à l’objet a. En choisissant explicitement l’axe [S ◊ a], il déplace l’attention du seul φ (le point d’éversion qui rend « identiques » l’envers et l’endroit) vers la fonction propre de l’objet a. Cette option n’est pas cosmétique : elle évite que le φ devienne un « point de chute » trop commode, une sorte de charme phallique totalisant, et oblige à prendre au sérieux l’objet a comme opérateur de structure — ce « petit objet » qui cause le désir et organise, pour l’analyste, l’économie même de la cure. Lacan l’explicite aussitôt : l’objet a est à la fois ce qui permet de concevoir la fonction de l’objet dans la théorie et « notre objet : l’objet de la science analytique » .

Ce recentrage prolonge un fil déjà tendu : la troisième identification est abordée depuis la logique du trait unaire et la construction du « huit intérieur », où le désir du sujet ne se pense qu’au lieu de l’Autre. C’est le sens du rappel de la séance précédente : « le désir de l’homme se situe au lieu de l’Autre » et la troisième identification est celle où « le sujet se constitue comme désir » . Ici, [S ◊ a] formalise cette conjonction : le sujet comme coupure, l’objet comme reste qui cause.

La topologie n’est pas décorative : tore, cross-cap, point φ, tout ce vocabulaire visait à faire sentir qu’il y a des « éversions » possibles sans « déchirure » — autrement dit, des passages de structure qui ne se résolvent pas par des contenus imaginaires. Si Lacan prévient aujourd’hui contre la tentation de s’arrêter au φ, c’est parce que la véritable « poignée » clinique n’est

« L'identification » pas le point magique mais la logique des coupures et des surfaces où l’intérieur reste homogène à l’extérieur; c’est là que l’objet a prend sa nécessité.

Conséquence clinique : l’analyste ne traite pas l’objet a comme un « contenu » à livrer ni comme un idéal à combler, mais comme la cause à maintenir en jeu — ce qui oriente la direction de la cure vers la mise en forme de la demande et l’élucidation du désir, plutôt que vers une harmonisation imaginaire du moi. En assumant [S ◊ a] comme « formule support », Lacan fixe la boussole: la fin de l’analyse ne saurait être l’adaptation ou la consolation, mais la traversée des identifications imaginaires jusqu’à l’os logique où le sujet se sait divisé par ce qui cause son désir. Cela donne sa portée au choix méthodique d’aujourd’hui : tenir l’objet a, non le phallus, au centre opératoire de l’identification, pour que la clinique reste fidèle à son réel propre.

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Lacan rouvre la question de l’« identité » en la dépsychologisant. L’identification n’est pas un effet de ressemblance ni un collage d’images : elle se noue au statut du signifiant. C’est pourquoi il martèle la distinction décisive : « le signifiant n’est point le signe». Le signe représente « quelque chose pour quelqu’un»; le signifiant, lui, n’indexe pas une chose mais institue la

« L'identification » différence comme telle, et c’est de son effet que surgit le sujet. Cette torsion déplace toute la problématique : l’identité ne relève pas de l’idem (même/semblable) mais d’un marquage symbolique qui tranche dans le réel.

D’où le pivot du séminaire : le trait unaire (l’einziger Zug). Lacan le met au jour dans sa nudité d’« 1 d’instituteur » — cette marque minimale, « bâton » comptable, qui fait surgir l’unité comme telle et autorise qu’« un » sujet « compte ». L’identification n’est pas absorption imaginaire : elle passe par ce trait isolé, ponctuel, qui détache et numérote. La minutie avec laquelle Lacan suit le fil du un (jusqu’au rappel d’Euclide et de la monas) vise à montrer que l’unité subjective est effet d’inscription, non substance.

Ce point rejoint Freud. Relisant Psychologie des foules et analyse du moi, Lacan retient que les deux grands modes d’identification (primitif/au père, et régressif/après perte de l’objet) se font « nur einen einzigen Zug », « par un seul trait ». L’identification hystérique (par la « situation » de l’autre) complète ce triptyque, mais c’est le trait unique qui donne la clé du passage freudien au registre proprement signifiant chez Lacan.

À partir de là, Lacan corrige l’axiome logique classique. Dans l’ordre du signifiant, « A = A » ne tient pas : le signifiant est « d’essence différent de lui-même ». De cette non-coïncidence (le splitting interne du signifiant) s’ouvre la place d’un objet — a — comme retombée structurale de la différence signifiante. La

« L'identification » conséquence est majeure : on ne « s’identifie » jamais au signifiant sans s’en exclure d’une part ; cette perte (internelle à la marque) exige d’être comptée, trait pour trait, et fonde la consistance logique de l’objet a.

Ce montage se lit aussi à même l’expérience clinique. L’obsessionnel veut « ungeschehen machen » — effacer l’inscription, gratter la trace de ses « annales » — pour annuler rétroactivement l’avènement du signifiant. C’est éclairant : ce n’est pas « un souvenir » à dissiper, mais l’acte d’écriture même qu’il tente d’annuler. L’identification est alors à comprendre comme effet d’écriture originaire (marquage, coupure), et la défense obsessionnelle vise précisément ce point d’origine.

Sur le versant logique, Lacan réinterroge l’universel par le cercle d’Euler : « la possibilité de l’universel, c’est la nullité ». Autrement dit, on ne tient l’universel qu’à admettre que le cercle puisse se réduire à rien (capacité de « nullification »). L’universel n’est pas plénitude, mais fonction d’un vide opératoire ; ce vide reparaît chez Kant sous les formes du leerer Gegenstand/leerer Begriff et du ens privativum, que Lacan réinscrit comme « possibles du sujet » (et non de « la chose »). La privation, la frustration et la castration se redistribuent alors topologiquement autour de ce jeu de manque, et non comme « états » psychologiques.

Ce geste logique engage une topologie. Par ses schémas (cross-cap, double coupure, point φ), Lacan formalise une identification originale où l’envers et l’endroit s’éversent par un point d’exception. Mais le point

« L'identification » nodal n’est pas φ (phallus) — trop « satisfaisant » — c’est a, l’objet cause du désir, qui vient soutenir la troisième espèce d’identification et donne sa portée à la formule-support : [S ◊ a]. Ici, le sujet barré n’est plus pensé sans l’objet a qui cause son désir ; c’est ce couplage (coupure du sujet ↔ objet cause) qui réoriente la clinique de l’identification.

En filigrane, tout le séminaire déplace l’« identité » vers une éthique de la marque : s’identifier, c’est assumer qu’un 1 m’a fait (celui qui compte), que ce 1 ne coïncide à rien dans « la chose », et que l’objet qui tombe de cette opération (a) aimante le désir. C’est pourquoi la « ressemblance » imaginaire (hystérie) ou la « copie » (obsession) n’épuisent rien : elles témoignent, chacune à sa façon, du rapport du sujet à l’inscription d’un trait et à l’objet qui en résulte.

La dernière leçon insiste : ce qu’il faut « mettre en accent », c’est précisément la fonction de a dans [S ◊ a]. À partir d’« A ≠ A » (dans le sens où le signifiant ne se superpose jamais à lui-même) et du vide constitutif de l’universel, l’objet a se précise comme reste de l’opération signifiante et comme cause du désir ; or c’est exactement ce que développera le séminaire suivant en reprenant l’angoisse non comme « manque d’objet » mais comme affect qui « n’est pas sans objet». Autrement dit, L’angoisse sera la mise à nu de l’objet a comme « présentification » — parfois trop proche — de ce reste, et la manière dont cette proximité fait signal (et boussole) dans la cure. La topologie (coupures, éversions, points d’exception), la logique du vide et la clinique des trois identifications posées ici fournissent

« L'identification » l’armature à partir de laquelle L’angoisse démontrera la positivité structurale de l’angoisse et son lien intime avec l’objet cause du désir.
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