L ethique de la psychanalyse
1959–1960
« L'éthique de la psychanalyse »
Séance du 18 novembre 1959
« J’ai annoncé cette année pour titre de mon séminaire: L’Éthique de la psychanalyse. »
D’entrée, Lacan pose un déplacement de champ : l’éthique n’est pas un supplément moral au discours analytique, mais le cadre de lisibilité de ce que l’analyse apporte « de neuf » quant au sujet et à sa pratique. En nouant l’annonce du titre à la continuité de l’année précédente, il indique que l’éthique vient éprouver les catégories déjà élaborées (demande, désir, place de l’Autre), non pour les moraliser, mais pour en tester la portée dans l’action analytique. D’où l’exigence de méthode : répondre à la demande du patient en gardant
« L'éthique de la psychanalyse » une « discipline la plus sévère », afin de ne pas altérer son sens inconscient — autrement dit, soutenir la place du désir plutôt que céder à la tentation d’un bien supposé.
Un second geste, décisif, consiste à choisir “éthique” plutôt que “morale”. Ce choix n’est pas stylistique : il vise à sortir d’une approche prescriptive pour dégager la logique propre du rapport au désir. L’expérience analytique, rappelle Lacan, nous plonge au cœur de « l’univers de la faute », non pour l’abolir par optimisme hygiéniste, mais pour en lire la structure : culpabilité, impératif, censure et jouissance ne se traitent pas par adoucissement des normes, mais par repérage des coordonnées symboliques qui les causent. C’est à cette aune que la clinique s’évalue : non pas au degré d’adaptation, mais à la justesse avec laquelle l’intervention ponctue le lieu du désir.
Enfin, l’orientation se précise par l’appel aux textes de Freud (Malaise dans la civilisation), où la question du bonheur et de la loi excède la psychologie et réinscrit l’humain dans un rapport au réel qui contrarie le principe de plaisir. Lacan réinsère l’analyse dans cette topique : le travail éthique ne délivre ni recette de vertus ni « hygiène de l’amour » ; il articule la fonction de la loi et l’économie du désir, afin que la pratique analytique reste fidèle à son objet — la parole du sujet — sans se laisser absorber par une morale d’idéaux consolants.
Autre citation du premier jour du séminaire :
« L'éthique de la psychanalyse » « Juste avant, nous avons la tentative au XVIIIème siècle, de cet affranchissement naturaliste du désir, de cette réflexion qui est - celle-là - pratique, qui est celle qu’on peut caractériser comme celle de « l’homme du plaisir ».
L’affranchissement naturaliste du désir a échoué.
Plus la théorie, plus l’œuvre de la critique sociale, plus le crible d’une expérience… tendant à ramener à des fonctions précises dans l’ordre social l’obligation …a pu nous appeler à espérer relativiser le caractère impératif, contrariant, pour tout dire conflictuel, de l’expérience morale, plus dans le fait, en réalité, nous avons vu s’accroître, si l’on peut dire, les incidences pathologiques, au sens propre du terme, de cette expérience.
L’affranchissement naturaliste du désir a échoué dans le fait, historiquement, car nous ne nous trouvons pas devant un homme moins chargé de lois et de devoirs qu’avant la grande expérience critique de la pensée dite libertine. »
Lacan place d’emblée le débat éthique au bon niveau : non pas « faut-il libérer le désir ? », mais que produit structurellement une tentative de libération quand elle se fonde sur une naturalisation du désir. La thèse est tranchante : le programme de l’« homme du plaisir » échoue dans les faits. Ni la critique sociale, ni la redistribution des obligations ne dissolvent l’impératif qui traverse l’expérience morale ; au contraire, « les incidences pathologiques » augmentent. Autrement dit : abaisser l’interdit ne fait pas taire la culpabilité, parce que celle-ci ne dérive pas mécaniquement d’un code externe, mais d’un montage interne où désir, loi et signifiant s’articulent. Lacan a d’ailleurs préparé ce
« L'éthique de la psychanalyse » point quelques pages plus tôt en nommant l’« attrait de la faute » comme donnée clinique majeure : ce qui se cherche n’est pas seulement un objet, mais une punition qui relance la dette (besoin de punition/surmoi).
La cible visée par « affranchissement naturaliste » est double. D’une part, l’éthique libertine qui mise sur la souveraineté du plaisir ; d’autre part, une rationalisation utilitariste qui espère convertir l’obligation en fonction sociale. Or, dans la suite du cours, Lacan montrera que la bascule moderne n’oppose pas simplement « réel » et « illusion » : elle reconfigure leur rapport par la médiation du symbolique — jusqu’à faire comprendre, avec Bentham relu linguistiquement, que ce qui fait tenir l’homme, ce qui « enchaîne », relève du fictitious au sens strict : de la fiction structurée par le langage (signes, retour, euphonie). C’est là que Freud se loge : l’inconscient est symbolique, et c’est pour cela que l’allègement des normes n’entame pas l’impératif qui mord le sujet ; au contraire, le surmoi se nourrit de ces « libérations » pour redoubler l’exigence.
Clinique : cette page interdit deux dérives techniques. 1) La gestion hédoniste des cures (conseiller, « autoriser », rééduquer au plaisir) confond besoin et désir, et laisse intacte la place d’où parle l’impératif. 2) La moralisation des conduites, qui reconduit le sujet à l’Idéal, méconnaît que la faute attire parce qu’elle s’agrafe à la chaîne signifiante. À la place, il s’agit d’écrire les coordonnées où l’interprétation est opératoire : distinction demande/désir, niveaux
« L'éthique de la psychanalyse » énoncé/énonciation, fonction phallique, et surtout fantasme comme support (ce que Lacan a formalisé l’année précédente). Tant que le thérapeute répond à la demande en termes de permission/interdit, il rate la place où le désir se cause et où le surmoi se branche.
Orientation éthique : cette réfutation de l’« affranchissement naturaliste » prépare la grande question du cours — ni morale des vertus, ni hygiène du plaisir, mais repérage du Réel qui se présentifie dans la loi morale. D’où la convocation de Freud (Malaise) : le bonheur n’a « rien de préparé » ni dans le micro- ni dans le macrocosme ; ce qui tient l’homme, ce sont des fictions efficaces (symboliques) qui organisent la jouissance et la dette. L’éthique analytique ne promet donc ni pacification par l’amour « génital » ni exténuation de la culpabilité ; elle vise des coupes minimales dans la chaîne, pour que le sujet rencontre la place de son désir sans l’échanger contre un supplément d’idéal.
Séance du 25 novembre 1959
« Ma thèse est que la loi morale…le commandement moral, la présence de l’instance morale, ce en quoi cette instance s’impose à nous …est ce qui représente ce par quoi se présentifie, dans notre activité… en tant qu’elle est structurée par le Symbolique »
L’énoncé est un pivot : Lacan déplace la question éthique hors du registre des idéaux pour la situer comme mode d’apparition du Réel au sein d’une activité structurée par le Symbolique. Autrement dit, la
« L'éthique de la psychanalyse » loi morale n’est pas l’ornement d’une bonne conduite ; elle est la venue en acte d’un impossible — « le poids du Réel » — qui se présente précisément sous forme d’impératif. Cette thèse renverse l’attente spontanée : là où l’on verrait volontiers la morale du côté de l’Idéal (images du bien, harmonies de la conduite), Lacan indique que ce qui mord, ce qui fait autorité, relève d’un autre registre, irréductible aux fictions rassurantes.
On comprend alors le cheminement de la séance. Dans les pages qui précèdent, il aura montré comment la réflexion éthique ne cesse d’être aspirée par la psychologie et ses « idéaux » (amour « génital », authenticité, non-dépendance), tandis que notre praxis nous ramène, par l’expérience du surmoi et de la culpabilité, à l’épreuve d’un impératif qui ne se laisse pas adoucir par la simple libération des mœurs. Ici, l’outillage des trois registres (Symbolique, Imaginaire, Réel) prend toute sa portée : le Symbolique donne la forme (loi, commandement, dette), l’Imaginaire prête ses images (modèles d’amour, figures de vertu), mais c’est le Réel qui insiste — comme ce qui résiste au plaisir et aux rationalisations, et convoque l’acte.
La conséquence freudienne est nette : à partir de l’opposition principe de plaisir / principe de réalité, jusqu’à l’« au-delà du principe de plaisir », l’expérience analytique contraint à reconnaître une dimension qui n’est ni besoin ni idéal — un point de contrariété où le sujet rencontre ce qui ne se laisse pas régler par l’économie du plaisir. D’où la rigueur de l’orientation : l’interprétation ne vise pas à mieux accorder le sujet à
« L'éthique de la psychanalyse » des valeurs ; elle ponctue la place où, dans la chaîne signifiante, surgit la contrainte du désir et l’appel de la loi — ce lieu même où le Réel « se présentifie ».
Clinique, enfin : tenir cette thèse protège de deux dérives. D’un côté, l’hygiène des idéaux (conseil, adaptation, pédagogie du bien) qui traite l’analyste en éducateur ; de l’autre, un hédonisme thérapeutique qui confond désir et besoin. Entre les deux, le geste analytique demeure sobre : écrire les coordonnées (demande/désir, énoncé/énonciation, fantasme comme support) et intervenir là où l’impératif se noue — non pour abolir la faute en idéaux, mais pour laisser apparaître, au point de coupure, ce Réel qui commande et qui mesure la portée d’un acte.
Séance du 2 décembre 1959
« l’opposition du principe du plaisir et du principe de réalité, l’opposition du processus primaire et du processus secondaire, c’est quelque chose qui est moins de l’ordre de la psychologie que de l’ordre de l’expérience proprement éthique. »
Lacan déplace ici un couple freudien canonique — plaisir/réalité, primaire/secondaire — du terrain descriptif vers un plan de normativité du sujet : non pas un jeu de régulations psychologiques, mais une mise à l’épreuve éthique. Autrement dit, l’alternative n’est pas d’abord économique (quantité d’excitations, retard de satisfaction), elle engage le rapport du sujet à la loi et à ce qui, dans la loi, fait butée : le Réel. Ce renversement retire à l’ego-psychologie le privilège de
« L'éthique de la psychanalyse » « l’adaptation à la réalité » et rend lisible la tension comme impératif qui mord sur le désir — là où la satisfaction imaginée se heurte à une exigence sans garantie.
Le contexte immédiat renforce la thèse : Lacan vient d’évoquer l’Entwurf (le Projet), non pour y chercher une psychologie des mécanismes, mais pour y repérer le soubassement d’une orientation où les principes ne valent qu’inscrits dans une écriture du sujet (adresse, coupure, après-coup). L’opposition plaisir/réalité devient alors un critère d’orientation de la praxis : ce que vise l’interprétation n’est ni la « restauration du test de réalité » ni l’assouplissement hédoniste, mais la ponctuation de la place où l’obligation se formule, où le désir se cause et se contre — lieu éthique par excellence.
Conséquence clinique : traiter la conflictualité « au niveau éthique » signifie cesser de répondre en termes d’objets (permis/interdit, gratification/frustration) pour situer la division subjective face à un commandement qui ne se résout pas en pédagogie. L’acte analytique se règle alors sur des interventions minimales (scansion, équivoque, coupure) qui laissent paraître le bord où le principe de plaisir échoue et où s’articule l’exigence du désir — non comme idéal à atteindre, mais comme place à tenir. Ainsi, la cure n’enseigne pas la « bonne » réalité ; elle expose le sujet à ce réel qui se présentifie dans la loi, afin que le désir trouve son soutien sans se dissoudre dans une psychologie de l’ajustement.
« L'éthique de la psychanalyse »
Séance du 9 décembre 1959
« Je vais essayer de vous parler aujourd’hui de la Chose, das Ding. »
Lacan ouvre ici un fil décisif : en situant das Ding au cœur de l’exposé, il déplace l’éthique hors d’une psychologie des “bonnes” conduites pour l’arrimer à une topologie du désir. L’éthique analytique ne se déduit pas d’un catalogue de vertus ; elle se règle sur la manière dont le sujet est pris — et parfois dépris — dans le réseau des signifiants autour d’un centre vide. Das Ding nomme précisément ce point-limite : présent comme aimant du désir, mais extérieur au symbolique, il se repère par ses effets d’attraction et d’interdit plutôt que par une définition positive. C’est pourquoi, dès l’attaque, Lacan parle “de la Chose” et non d’un “bien” ; il montre que la question éthique, pour l’analyste, commence là où le principe de plaisir bute sur un réel qui ne se laisse ni résorber ni moraliser.
Le pas méthodologique est double. D’une part, l’opposition freudienne « principe de réalité / principe de plaisir » est lue comme un problème de structure — « de l’ordre du signifiant », dira-t-il ici même — et non comme une simple alternance de comportements. D’autre part, la précision terminologique est érigée en exigence éthique : distinguer das Ding de die Sache (que le français confond sous “la Chose”) n’est pas du pédantisme, c’est reconnaître deux registres : le “truc” juridico-pragmatique, affaire réglable (Sache), et le
« L'éthique de la psychanalyse » noyau opaque qui aimante le désir sans se laisser traduire (Ding). Que le français manque ce pli oblige l’analyste à le réintroduire par la rigueur de la lecture ; faute de quoi, on glisse vers une éthique utilitariste du “service des biens”, exactement ce que ce séminaire met à l’épreuve.
Cliniquement, cette mise en place éclaire la logique de la satisfaction. Ce qui revient, se répète, insiste dans les symptômes, ne vise pas un objet “bon” mesurable ; cela cerne une zone d’inhospitalité du symbolique où la jouissance prend le pas sur l’utilité. L’analyste s’oriente alors non par l’addition de conseils moraux, mais par la cartographie des détours du désir autour de das Ding : interpréter, c’est déplacer un bord, faire varier un contour, jamais combler le trou. À ce titre, le principe de réalité n’est pas l’éducateur du moi ; il nomme l’angle sous lequel la structure symbolique se heurte à ce point d’exclusion qui fonde la Loi autant qu’il la déborde.
Enfin, l’exigence philologique (tenir le couple Ding/Sache, situer das Ding comme extérieur-intime) n’est pas un luxe de langue : elle garantit que l’éthique de la psychanalyse demeure une éthique du désir — c’est-à-dire de ce qui s’articule, trébuche, et insiste aux lisières du dicible — plutôt qu’un art d’“adapter” le sujet à des biens supposés. Ici se noue l’enjeu de tout le cycle : penser la responsabilité analytique depuis ce vide opérant, et non depuis l’idéologie du bien-être.
« L'éthique de la psychanalyse »
Séance du 16 décembre 1959
« FREUD remarque quelque part que si la psychanalyse, aux yeux de certains, a pu soulever l’inquiétude de promouvoir à l’excès le règne des instincts, elle n’a pas moins promu l’importance, la présence de l’instance morale. »
Lacan ouvre ici un axe décisif : loin de « naturaliser » l’humain par une apologie des instincts, la lecture freudienne met en pleine lumière une instance morale d’autant plus efficace qu’elle opère « à l’insu du sujet ». Autrement dit, l’expérience analytique découvre que la conduite n’est pas réglée seulement par l’économie pulsionnelle, mais par une structure d’exigence – sentiment de faute, impératifs, dettes – qui s’impose au sujet au-delà de ses bonnes intentions et à distance de toute morale édifiante. Cette promotion de l’instance morale n’est pas un supplément éthique plaqué sur la théorie : c’est un résultat clinique.
Dans la leçon, Lacan lie immédiatement cette thèse à la « culpabilité inconsciente ». Ce n’est pas le remords d’un acte conscient, encore moins l’effet d’une pédagogie morale ; c’est un affect sans maître, massif, qui signe l’efficacité d’un commandement intérieur. De là l’orientation : si le malaise subjectif se noue au niveau d’un « devoir » qui échappe à la volonté, la tâche analytique n’est pas de pacifier les instincts, mais d’élucider la logique de cette exigence qui surplombe le sujet, c’est-à-dire la façon dont il est pris dans une
« L'éthique de la psychanalyse » adresse, une parole, un « tu dois » qui ne se sait pas comme tel.
Ce point s’articule, chez Lacan, avec l’introduction de das Ding : la « Chose » comme dehors intime autour duquel tourne la représentation. L’instance morale – surtout sous la forme de la culpabilité – marque la place d’un « centre vide » qui attire et commande. Elle en est comme la signature affective : l’excès d’obligation, l’insistance du « il faut » témoignent que le sujet est asservi à un Autre qui ne se réduit ni à la loi sociale ni à l’idéologie familiale. En ce sens, l’éthique qui se dégage de l’analyse n’est pas une doctrine du Bien, mais une topologie du désir et de sa consistance autour de la Chose.
Conséquence clinique : prendre au sérieux l’instance morale, c’est reconnaître la cruauté du surmoi et sa capacité à redoubler la souffrance sous couvert de « bien faire ». Vouloir « réadapter » ou moraliser le patient manque la cible : le symptôme se soutient souvent d’une dette obscure, d’un compte à rendre qui ne cesse pas. L’interprétation vise alors la structure de l’adresse (à qui obéis-tu ? d’où vient ce « tu dois » ?) plutôt que l’« équilibre » des pulsions ; elle desserre l’étreinte de la culpabilité en révélant sa grammaire – non en opposant des exhortations morales à des impulsions supposées brutes.
Enfin, ce déplacement prépare la suite du séminaire : penser l’éthique à partir de la dynamique du désir et du rapport à la Chose, plutôt qu’à partir d’un catalogue de devoirs. L’« instance morale » mise au jour par Freud
« L'éthique de la psychanalyse » n’autorise ni le moralisme ni le relativisme ; elle oblige à situer ce qui, dans chaque sujet, fait loi sans se savoir, et à interroger la part de responsabilité engagée quand on s’en détourne – ou quand on lui sacrifie tout.
Séance du 23 décembre 1959
« Déjà, de l’inscrire ainsi, en somme, sur ce tableau, mettant das Ding au centre et autour de ce monde subjectif de l’inconscient organisé en relations signifiantes, c’est déjà faire quelque chose où vous voyez la difficulté de la représentation topologique. »
Lacan part ici d’un geste didactique — « faisons entrer le simple d’esprit » — pour forcer un schéma minimal : placer das Ding « au centre » d’un monde subjectif structuré par le signifiant, et aussitôt buter sur l’impossibilité de le dessiner « topologiquement ». Le point n’est pas décoratif : ce « centre » n’est pas un dedans positif, mais ce qui, une page plus loin, se précise comme un intérieur… exclu, l’extimité de la Chose : située « au centre » en tant qu’exclue, posée comme extérieure au champ des représentations. Cette extériorité intime explique que das Ding n’entre dans l’inconscient qu’à titre de « représentant de la représentation » (Vorstellungsrepräsentanz) : ce n’est jamais la Chose elle-même qui se présente, mais ce qui la représente comme signe au sein du réseau signifiant qui gouverne la conduite du sujet. Autrement dit : le « bien » du sujet — ce vers quoi il tend — n’est jamais donné qu’à travers une réfraction, une composition et une multiplication de signifiants qui dévient,
« L'éthique de la psychanalyse » diffractent et organisent le champ du désir. La clinique qui en découle n’est pas une chasse à l’objet perdu ; elle travaille la bordure, les effets de signe qui s’agrègent autour du vide central. C’est pourquoi l’analyste ne « ramène » pas la Chose : il lit et interprète les chemins où le sujet, parlant, contourne son impossible — ce qui confère à l’éthique analytique son tranchant propre, du côté d’un réel qui se marque comme exclu au cœur du sujet.
« Ce qui est ici justement indiqué dans le terme Vorstellungsrepräsentanz : ce qui dans l’inconscient représente (comme signe) la représentation (comme fonction d’appréhension)… »
Lacan force ici un impossible de l’écriture : das Ding « au centre » mais « exclu ». Dire « centre » ne revient pas à lui assigner un lieu positif ; cela désigne le point d’extériorité intime autour duquel s’ordonne le monde subjectif « organisé en relations signifiantes ». D’où l’aveu de « difficulté topologique » : on ne peut pas dessiner la Chose dans le champ, parce qu’elle est le dehors du champ — ce qui, néanmoins, en commande l’orientation. Ce décentrement radical écarte deux impasses : ni psychologie de l’objet (où l’on chercherait la bonne chose), ni substantialisation mystique (où l’on croirait pouvoir la posséder). La clinique gagne une boussole : lire des positions et des bords, non des essences.
Le second temps fixe l’économie inconsciente : das Ding « seule représente une représentation ». Autrement dit, jamais la Chose elle-même, mais son
« L'éthique de la psychanalyse » représentant — le signifiant qui, dans le réseau, tient lieu de représentation (Vorstellungsrepräsentanz). Ce déplacement empêche de confondre représenté et représentation : l’inconscient travaille en substitutions et détours, il fait circuler des signes qui indiquent l’impossible central sans jamais le remplir. C’est pourquoi la demande peut s’épuiser d’objets sans toucher le désir ; l’objet obtenu n’est pas das Ding, seulement l’un de ses messagers.
Lacan prolonge alors en introduisant une conséquence majeure : tout ce qui, « dans l’ordre du bien », qualifie nos représentations passe par une réfraction — «décomposition», «multiplication », «complexification» — imposée par la structure des frayages et du signifiant. Le « bien » n’est donc pas une donnée immédiate : c’est une résultante signifiante, produite par la composition des chaînes. D’où l’exigence éthique : ne pas rabattre le travail analytique sur une hygiène des biens (répartir, conseiller, adapter), mais sur la cartographie des renvois où le sujet se règle, à son insu, sur le vide qui polarise son économie.
En pratique, cela réoriente l’interprétation. Si « le centre exclu » aimante le dire, l’intervention qui porte n’est ni l’explication de contenu ni l’octroi d’objets, mais une ponctuation de bord : scansion, coupe, équivoque — autant de manières de déplacer les représentants sans prétendre exhiber la Chose. C’est à cette condition que le fantasme pourra être lu comme support du désir (non comme tableau à décoder), et que la culpabilité — si présente depuis l’ouverture du
« L'éthique de la psychanalyse » séminaire — apparaîtra comme l’affect d’un impossible, non comme simple manque d’éducation.
Enfin, l’aveu de « difficulté topologique » n’est pas un artifice didactique ; il est l’index du Réel au travail : ce qui insiste sans se laisser représenter autrement que par ses effets de signe. Situer das Ding à cette place, c’est donner à l’éthique analytique sa portée : tenir le cap sur la structure (centre exclu, représentants, réfractions), afin que l’acte analytique ne cède ni au mirage d’un « bien » à délivrer, ni à la tentation d’une Chose positivée — mais borde, avec précision, le vide opérant qui cause le désir.
Séance du 13 janvier 1960
« Dans ce temps de recueillement des vacances j’ai éprouvé le besoin de faire une excursion dans une certaine zone du trésor littéraire anglais et français :
Quaerens, non pas quem devorem, mais bien plutôt quod doceam vobis, « quoi » vous enseigner et « comment », sur un sujet qui est celui sur lequel nous mettons le cap à travers cette forme, ce titre de L’éthique de la psychanalyse, dont vous sentez bien qu’il doit nous mener en un point problématique, non seulement de la doctrine de FREUD, mais en quelque sorte de ce qu’on peut appeler notre responsabilité d’analystes. »
« c’est celui si problématique pour les théoriciens de l’analyse… […] celui pourtant si essentiel de ce que FREUD appelle Sublimierung, la sublimation. »
« L'éthique de la psychanalyse » Lacan ouvre la reprise de janvier en installant d’emblée le problème de la sublimation comme nœud éthique. Le détour par le « trésor littéraire » (anglais et français) n’est pas ornemental : il prépare le terrain où la psychanalyse doit lire les formes par lesquelles une culture borde la Chose — das Ding — sans la confondre avec un bien. Le latin qu’il choisit (« Quaerens… quod doceam vobis ») indique la visée : non « qui » dévorer (quem devorem), mais « quoi enseigner » et comment — autrement dit, quel objet transmettre et par quel mode lorsque l’éthique analytique rencontre la question du rehaussement du but pulsionnel. En qualifiant la sublimation d’« essentielle » et simultanément « problématique », Lacan place la barre : elle est au cœur de la doctrine freudienne, mais demeure mal située tant qu’on l’entend comme simple « ennoblissement » moral ou comme dérivation édifiante du désir.
Ce cadrage prolonge la construction de l’automne : la loi morale comme présentification du Réel et das Ding comme centre exclu autour duquel s’ordonne le monde subjectif. La sublimation, ici, ne consiste ni à combler le manque par des « biens », ni à redresser la conduite ; elle élève un objet au rang de la Chose en opérant un déplacement de visée où la satisfaction passe par la forme — langage, style, œuvre, rite — plutôt que par l’appropriation. D’où l’appel à la littérature : elle montre comment un objet quelconque, formellement travaillé, peut faire tenir le désir sans qu’on confonde sa cause avec un bien consommable. La conséquence éthique est nette : l’analyste ne « recommande » pas des valeurs ; il repère comment une
« L'éthique de la psychanalyse » forme soutient un désir sans l’écraser sous l’Idéal ni l’abandonner à la jouissance brute.
Le passage souligne aussi un point de méthode : parler de sublimation, c’est déplacer le débat hors d’une psychologie des « contenus » vers une logique de la cause. La pulsion n’est pas « purifiée » ; son but est modulé par une écriture qui transforme l’adressage du sujet à l’Autre. Ce que l’analyse a à en répondre engage une responsabilité : ne pas rabattre la cure sur une hygiène des biens (adaptation, pédagogie du plaisir), mais soutenir la forme où le sujet trouve à border l’impossible central. C’est dans cet espace — forme, cause, bord — que se dépliera, au fil des leçons, la thèse fameuse : la sublimation n’ajoute pas un supplément de vertu ; elle fait passer l’objet « à la dignité de la Chose » en ménageant, par l’œuvre, une satisfaction non trompeuse du désir.
Séance du 20 janvier 1960
« Le pivot autour de quoi je fais tourner… parce que je le crois nécessaire …ce dans quoi nous avançons cette année, est bien évidemment ce das Ding qui n’est pas, bien entendu, sans faire problème, voire sans faire surgir quelques doutes sur sa légitimité freudienne pour ceux - c’est bien naturel - qui réfléchissent, qui conservent, comme ils le doivent, leur esprit critique en présence de ce que je formule pour vous. »
Lacan réinstalle ici le cœur battant de son parcours : das Ding comme pivot éthique de l’expérience analytique. Le geste est double. D’abord, il assume la
« L'éthique de la psychanalyse » responsabilité de ce point — il l’énonce comme nécessaire, c’est-à-dire comme condition de possibilité du fil de l’année. Ensuite, il ouvre d’emblée l’espace critique : « doutes », « légitimité freudienne », « esprit critique » — autant de balises qui empêchent d’ériger la Chose en nouvelle idole. L’effet de méthode est décisif : l’éthique dont il s’agit n’est ni une doctrine de la vertu ni une pédagogie du caractère ; elle se définit à partir d’un réel qui ne se laisse pas absorber par les fictions régulatrices du bien. D’où le déplacement que la leçon opère : au lieu d’une normativité des habitudes (pôle classique de l’éthos), Lacan recentre la pratique sur l’abord du lieu de la Chose par le sujet, c’est-à-dire sur la manière dont le désir, soutenu par le symbolique, bute sur une altérité irréductible. Ce rappel inaugure une éthique proprement analytique : non pas instruire, former, corriger, mais tenir l’écart où le sujet peut éprouver la portée — et le risque — de son rapport à das Ding, sans rabattre ce rapport sur les sécurités imaginaires ni sur des idéaux de « bonne conduite ».
Séance du 27 janvier 1960
« KANT dit : « Supposez que pour contenir les débordements d’un luxurieux on réalise la situation suivante. Il y a là, dans une chambre, la dame vers laquelle le portent momentanément ses désirs, on lui laisse la liberté d’entrer dans cette chambre pour satisfaire son désir, ou son besoin, mais à la porte, pour la sortie, il y a le gibet où il sera pendu ».
« L'éthique de la psychanalyse » Lacan introduit ici le « double apologue » de Kant pour éprouver, non pas en théorie mais « dans le réel », le poids de la loi morale. Le dispositif est d’une sécheresse exemplaire : désir sexuel immédiat d’un côté, certitude du gibet de l’autre. Ce montage radicalise la séparation kantienne entre mobile « pathologique » et impératif pur ; il met la scène du choix à nu. Or Lacan, précisément, déplace le point d’appui : si, pour Kant, « il ne fait pas un pli » que le sujet renoncera, Lacan souligne aussitôt que « dans de certaines conditions » on peut concevoir que le sujet « envisage de s’y offrir » — montrant que l’expérience humaine excède l’évidence morale et que la jouissance peut pousser jusqu’à la mort.
Ce renversement est décisif pour son éthique : le gibet n’est pas seulement une menace extérieure, il figure la butée du réel qui organise le champ du désir. En termes lacaniens, la loi morale touche sa pointe là où elle rencontre l’impossible ; et c’est exactement à ce bord que s’éprouve l’articulation du désir et de la loi. D’où l’intérêt, pour Lacan, de substituer au « devoir » abstrait l’examen de situations où l’impératif et la jouissance se nouent — non pour naturaliser l’un par l’autre, mais pour situer topologiquement la place vide que la loi ouvre dans le sujet.
La portée clinique est immédiate. Lacan rappelle que, pour l’obsessionnel, l’énigme du « devoir » est donnée d’emblée : se soumettre, ou s’opposer, à un impératif surmoïque « étranger », souvent cruel ; et que la tâche analytique n’est pas d’édifier un Bien, mais de lire ce rapport intime entre loi et désir là où il se formule.
« L'éthique de la psychanalyse » Cette leçon, en installant le test kantien au cœur de l’expérience, prépare la série suivante : du « Tu dois » de Kant au fantasme sadien de la jouissance érigée en impératif, Lacan montrera comment l’éthique se mesure à la limite — là où la maxime universelle côtoie l’appel de la jouissance, et où l’analyse, seule, peut repérer ce qui se joue pour un sujet.
Séance du 3 février 1960
« Je crois que, tout bien considéré, je ne suis pas ce matin dans des conditions d’emportement qui… selon mes propres critères …me paraissent suffisantes à ce que je vous fasse mon séminaire comme à l’ordinaire, et ceci plus particulièrement concernant le point où nous sommes arrivés, que je désire pouvoir poser devant vous des formules tout à fait précises. »
Ce bref aveu marque une décision de méthode : suspendre l’énonciation quand la rigueur risque de faillir. Lacan assume ici une éthique du « bien-dire » qui n’est pas du côté de l’improvisation brillante, mais de la précision formelle. Il rappelle qu’au point atteint — l’élaboration de la sublimation — il lui faut « des formules tout à fait précises ». Autrement dit, l’avancée théorique exige des conditions subjectives (l’« emportement » nécessaire) autant que des exigences de structure : il y a un tempo de l’énonciation qui doit s’accorder au réel dont on parle.
Le contexte immédiat — l’analyse de l’amour courtois comme paradigme de la sublimation — éclaire ce scrupule. Lacan vient de montrer comment une forme
« L'éthique de la psychanalyse » esthétique règle le désir en maintenant l’objet hors d’atteinte, à la lisière de das Ding. Un pas de plus, mal articulé, ferait basculer la démonstration du côté de l’édification ou de l’approximation psychologique. D’où la suspension : ne pas « mal dire » ce qui doit montrer, au contraire, comment une configuration formelle (poétique, sociale, symbolique) fait tenir une éthique du désir sans l’apaiser.
Cette petite scène didactique vaut comme leçon clinique. L’analyste, lui aussi, doit savoir se taire quand l’interprétation ne peut pas encore trouver sa coupe : mieux vaut différer que combler par un sens « de secours ». La retenue que Lacan s’impose redouble l’idée même de sublimation comme élévation de l’objet à la dignité de la Chose : l’élévation n’est pas un remplissage, mais un réglage des distances. Ici, c’est la distance de l’énonciation à son objet qui est soigneusement maintenue.
Enfin, l’indication des « formules » à poser souligne un enjeu clé de ce Séminaire : l’articulation de l’éthique ne se passe ni de concepts ni d’écriture. L’« emportement » dont il parle n’est pas l’affect de l’orateur ; c’est la poussée nécessaire pour trancher dans le signifiant, afin que le texte théorique garde la tenue qui convient à ce qu’il soutient : le rapport du désir à la Loi et à la Chose. En différant, Lacan affirme que l’éthique de la psychanalyse commence par la discipline de sa propre parole.
« L'éthique de la psychanalyse » Séance du 10 février 1960
« En fin de compte, si nous partons de ce que nous décrivons comme ce lieu central, cette extériorité intime, cette extimité qui est la Chose, peut-être ceci éclairera-t-il pour nous ce qui reste encore une question, voire un mystère pour ceux qui s’intéressent à cet art préhistorique. »
Lacan articule ici deux registres qui semblent éloignés : la topologie de das Ding — la Chose comme « extériorité intime », cet au-dedans exclu qu’il a déjà situé comme centre impossible de l’expérience — et les premières productions de l’art pariétal (les grottes d’Altamira). Ce rapprochement ne vise pas une analogie poétique, mais un éclairage structural : si la sublimation « élève l’objet à la dignité de la Chose », il est frappant que les premières créations humaines se déploient précisément autour d’un espace cavitaire, souterrain, difficile d’accès, lieu retiré du monde de l’usage, où se projettent des images qui ne se livrent pas à la consommation mais à la contemplation. L’art préhistorique trouve ainsi une place paradigmatique pour la psychanalyse : ce n’est pas un ornement, c’est une façon de donner forme à ce qui ne peut être dit, de border l’inaccessible.
En parlant d’« extimité », Lacan met le doigt sur la logique même de la Chose : ce qui est le plus intime au sujet est en même temps ce qui lui est étranger, irréductible. C’est pourquoi l’art, dès ses origines, se déploie sur ce bord paradoxal. Ce n’est pas un « besoin
« L'éthique de la psychanalyse » » qui pousse à peindre dans la caverne — l’éclairage, la difficulté technique, l’éloignement l’attestent — mais une mise en acte d’un rapport à l’impossible. Sublimation et éthique se rejoignent ici : créer, ce n’est pas produire un objet utile, mais ménager un espace où le désir puisse se soutenir sans se confondre avec l’instinct.
La portée clinique de ce passage est essentielle. La sublimation, pour Lacan, n’est pas un « rehaussement» moral ou une dérivation édifiante de la pulsion ; elle est l’acte par lequel un sujet trouve une forme pour supporter l’excentricité de son désir. Qu’il s’agisse d’un poème, d’un tableau, ou — comme ici — d’un cheval sur une paroi, l’opération est la même : border l’extime, donner une figuration au lieu de la Chose sans jamais la remplir. C’est à ce titre que l’art, comme la cure, a une portée éthique : il oriente le sujet dans son rapport à l’impossible, sans lui donner l’illusion d’un bien comblant.
En nouant das Ding et Altamira, Lacan rappelle donc que l’éthique analytique n’est pas une doctrine des vertus mais une logique des bords : comment une culture, un sujet, une œuvre se mesurent à l’énigme de ce qui échappe, et comment ils trouvent, par des détours formels, à lui donner place.
Séance du 2 mars 1960
« N’oublions pas que j’ai pris cette année la résolution que ce séminaire soit vraiment un séminaire, d’autant plus que nous
« L'éthique de la psychanalyse » disposons de plus d’une personne capable d’y prendre part d’une façon tout à fait efficace. »
Ce propos inaugural pose un verrou méthodologique à l’intérieur même du cours : Lacan substitue au monologue magistral une démarche réellement séminariale, c’est-à-dire dialogique et collective. Le geste n’est pas décoratif ; il engage la structure du discours où le savoir ne s’énonce plus du seul lieu du maître, mais circule, se reprend, se contredit parfois, pour mieux viser ce point d’énigme au cœur de l’année — la Chose (das Ding) et la sublimation. À cet égard, l’appel à Pierre Kaufmann n’est pas un simple aménagement pédagogique : Lacan ancre le travail dans un échange vivant avec un lecteur informé de la scène intellectuelle (les « chroniques du jeudi » dans Combat) et lui confie l’examen d’un texte-repère (Bernfeld), afin d’éprouver la consistance des articulations en cours. Tout cela est explicitement formulé dans la suite immédiate : l’intervention de Kaufmann est sollicitée « bien au-delà des limites de ce petit article », pour développer des « réflexions » sur lesquelles le séminaire se met en travail.
Le choix de Bernfeld, précisément, signale le point stratégique : ce qui s’élabore ici, c’est le nouage entre pulsion, idéalisation et sublimation, non pas au titre d’une doctrine close, mais comme un champ d’essai où l’on confronte les modèles énergétiques hérités (chez Bernfeld) au fil lacanien de l’objet et du signifiant. La décision de « faire séminaire » devient ainsi solidaire d’une éthique de la transmission : exposer le concept au frottement d’une lecture autre, tester ses bords,
« L'éthique de la psychanalyse » tolérer l’« ambiguïté » là même où elle révèle les impasses et relances nécessaires de la théorie. Ce déplacement de dispositif — du dire qui clôt au travail qui ouvre — est en exact accord avec l’orientation de l’année : tenir l’inaccessible de la Chose, mais en mettre au jour les effets dans nos constructions (sublimation, idéal, style d’honnêteté), par une mise en scène du savoir qui n’esquive ni l’aporie ni la reprise critique.
Séance du 9 mars 1960
« Le jeu sexuel le plus cru peut être l’objet d’une poésie, cela n’en est pas moins là une visée sublimante qui sera mise en jeu. »
Lacan dégonfle ici un malentendu persistant : la sublimation n’est ni un ennoblissement moral des contenus ni une aseptisation du sexuel. Elle tient à une visée — un réglage de forme et de place — par lequel un objet est élevé à la dignité de la Chose (das Ding). D’où le paradoxe énoncé ce jour-là : la sublimation « ne s’exerce pas toujours obligatoirement dans le sens du sublime » ; elle peut porter le « jeu sexuel le plus cru » lui-même, dès lors qu’une opération de forme (langage, poème, dispositif symbolique) en dessine le bord plutôt qu’elle n’en masque la charge. Ce rappel, annoncé par Lacan comme une série de « paradoxes de la sublimation », vise à séparer nettement changement d’objet et fonction de cause : on ne sublime pas en remplaçant l’objet sexuel par un autre plus “pur”, on sublime en déplaçant la visée vers le lieu de la Chose,
« L'éthique de la psychanalyse » grâce à une écriture qui soutient le désir au lieu de le moraliser.
Le geste doctrinal est double. D’une part, il prolonge la topologie établie depuis l’automne : la Chose comme « extériorité intime », centre exclu qui aimante le désir. D’autre part, il raccorde l’esthétique à l’éthique : la poésie, exemplairement, ne transforme pas le sexuel en bienpensance ; elle fait place — par la forme — à ce qui ne se livre pas comme objet d’usage. La « visée sublimante » n’est donc pas la censure d’un contenu, mais l’orientation d’un rapport : elle borde le réel de jouissance pour que le désir tienne, sans se dissoudre dans l’instinct ni se congeler dans l’Idéal. C’est en ce sens que Lacan avait situé, dans les séances précédentes, l’amour courtois comme paradigme : tenir l’objet à distance, l’élever par la forme, pour viser la Chose sans la réduire.
Conséquence clinique : l’analyste ne “prescrit” ni biens ni valeurs ; il repère où la forme soutient un désir sans l’écraser. Une cure dérive dès qu’elle confond sublimation avec pédagogie du bien ou avec « changement d’objet » édifiant. Ici, au contraire, l’indice est dans la lettre : là où un dire, une écriture, un style d’adresse déplacent l’économie pulsionnelle vers la Chose, il y a opération sublimante. L’interprétation reste alors minimale (scansion, équivoque, coupe) et laisse paraître la visée plutôt que d’ajouter un sens moral — c’est ce point précis que cette leçon met en travail.
« L'éthique de la psychanalyse » Séance du 16 mars 1960
« …je pense que le mode de démonstration n’a pas dû vous apparaître sans faiblesse. »
Lacan commence par une rectification méthodologique : signaler la « faiblesse » d’un mode de démonstration n’invalide pas l’objet visé (la sublimation), mais appelle un réglage de méthode. Ce qu’il récuse, c’est l’illusion d’une preuve qui déduirait, par simples filières historiques ou lexicales, l’économie du désir ; autrement dit, confondre la provenance d’un mot ou d’un thème avec sa fonction dans la structure. D’où le geste : déplacer la question de l’« origine » vers l’opération signifiante — là où se fabrique l’effet sublimant.
Ce resserrement met au clair ce que vise ce cycle depuis l’automne : la sublimation n’est pas un ennoblissement moral de contenus, mais l’élévation d’un objet à la dignité de la Chose (das Ding) par une mise en forme (langage, style, dispositif rituel) qui tient la distance au centre exclu. Une démonstration « faible » est celle qui croit prouver la sublimation par la généalogie des mots ou par l’addition d’analogies ; une démonstration « forte » situe où la forme opère : distance maintenue, bord dessiné, détour institué — bref, une écriture qui oriente le désir sans promettre d’objet comblant.
Conséquence technique : l’analyste ne cherche ni l’« origine » étymologique du sens ni la boussole d’un idéal; il repère la place où la chaîne se boucle et comment un dispositif formel soutient le désir. C’est
« L'éthique de la psychanalyse » ce que ses outils rendent lisible (distinction demande/désir, niveaux énoncé/énonciation, fonction phallique, support du fantasme \(S \lozenge a\)) : la preuve pertinente n’est pas historique, elle est structurelle. Une intervention juste sera donc minimale (scansion, équivoque, coupe), ciblant l’articulation où la forme fait tenir le rapport à la Chose.
Enfin, cette confession de « faiblesse » vaut comme leçon d’éthique théorique : le bien-dire de l’analyste implique de savoir réviser ses appuis démonstratifs pour rester au niveau du réel en jeu. Tenir la sublimation comme opération de forme — et non comme fable des origines —, c’est préserver la rigueur du séminaire : lire des positions, écrire des bords, au lieu de colmater le manque par une narration savante. J’inscris et conserve cette manière de faire pour la suite.
Séance du 23 mars 1960
« Il est très certain que FREUD s’affronte pleinement au commandement qui s’articule ainsi, et que si vous voulez bien lire le Malaise dans la civilisation, vous verrez :
• que c’est de là qu’il part,
• c’est contre cela qu’il reste,
• et c’est là-dessus qu’il termine. »
Lacan isole ici le noyau éthique du parcours freudien : non pas une psychologie des sentiments religieux, mais
« L'éthique de la psychanalyse » l’affrontement au commandement d’aimer son prochain. Les trois tirets posent une thèse ferme : Malaise dans la civilisation commence, se soutient et s’achève contre ce commandement — non par esprit polémique, mais parce que l’expérience analytique fait apparaître, derrière l’Idéal de l’amour, la butée d’un réel de jouissance. L’« amour du prochain » n’est pas une simple valeur ; c’est un impératif qui se heurte à ce que Lacan nomme ailleurs la jouissance du prochain, c’est- à-dire ce point d’opacité où l’autre n’est plus mon semblable aimable mais le lieu d’un excès insupportable. Dès lors, l’éthique ne se mesure pas à la vertu proclamée, mais à la structure qui rend ce commandement impraticable sans reste.
Cette mise au point s’articule au fil de l’année : la loi morale comme présentification du Réel, das Ding comme « extériorité intime », et l’économie de la sublimation qui borde l’impossible plutôt que de le supprimer. Ici, Lacan relit Freud : si le texte freudien « part » du commandement, c’est qu’il en repère le lieu d’adresse ; s’il « reste contre » lui, c’est qu’il rencontre le réel que ce commandement dénie ; s’il « termine » là- dessus, c’est pour en tirer les conséquences : la civilisation pacifie par l’Idéal mais ne résout pas la jouissance. L’analyste, dès lors, ne peut pas prêcher l’amour sans reconduire la cruauté du surmoi ; il doit plutôt situer le point de structure où l’Idéal se retourne en exigence féroce.
« L'éthique de la psychanalyse » La portée technique est nette : interpréter, ici, ne consiste ni à encourager l’amour ni à dissuader la haine, mais à ponctuer la place où la demande d’aimer se noue à un reste de jouissance. C’est au niveau de l’énonciation (à qui parle-t-on quand on aime le « prochain » ?) que l’analyse intervient, par une coupure minimale qui fait entendre l’impossible à quoi le sujet s’adosse. Ainsi, plutôt qu’une pédagogie du Bien, cette leçon impose une éthique du bord : tenir, sans l’édulcorer, la contradiction entre commandement d’amour et réel du désir, et laisser apparaître — dans le dire même — ce qui cause.
Séance du 30 mars 1960
« Je vous ai annoncé pour aujourd’hui, à la suite de ce que nous avons à développer, que je parlerai de SADE. »
Lacan cadre d’emblée l’entrée « Sade » comme un moment d’orientation éthique, non comme une provocation. Ce choix prolonge rigoureusement le chemin ouvert depuis l’automne : loi morale comme présentification du Réel, das Ding comme « extériorité intime », puis sublimation. Avec Sade, il ne s’agit pas d’ajouter du spectaculaire, mais d’éprouver là où loi et jouissance se nouent — au point précis où l’impératif cesse d’être l’Idéal qui rassure pour devenir ce qui mord sur le sujet. D’où la mise en garde qu’il formule aussitôt après (dans le même passage) contre le malentendu d’un « militantisme des extrêmes » : l’analyste n’a pas vocation à « chatouiller les limites » ;
« L'éthique de la psychanalyse » il doit lire la structure qui fait parler la jouissance sous la forme d’un commandement.
Méthodologiquement, l’annonce « je parlerai de Sade » signifie : nous quittons la psychologie des contenus pour une logique de l’énonciation. Sade intéresse Lacan moins comme « éroticien » que comme écrivain de l’impératif, celui qui exhibe la grammaire d’un « tu dois jouir » en forme de maxime universalisable. Autrement dit, Sade fournit le miroir inversé de Kant : non la loi qui élève, mais la loi qui pousse jusqu’à l’illimité — ce que Lacan va formaliser sous l’angle de la jouissance et du surmoi. Lire Sade, ici, n’est donc pas passer à l’obscène ; c’est préciser la boussole : là où l’éthique est affaire de bord avec la Chose, Sade montre la tentation de franchir le bord en élevant la jouissance au rang d’obligation.
Sur le plan clinique, cette entrée a deux conséquences. Premièrement, elle protège de la fascination : parler de Sade ne sert pas à colorer la cure, mais à repérer comment un sujet se lie à un commandement de jouissance — typiquement dans l’obsession, où la loi se rigidifie et se retourne en cruauté. Deuxièmement, elle requalifie l’acte analytique : l’intervention ne moralise ni ne « libère » ; elle ponctue la place où l’énoncé (récit, fantaisie, idéal) laisse entendre un impératif surmoïque, afin de desserrer l’étreinte de ce « tu dois » déguisé en bien. C’est à ce titre que la promesse de « parler de Sade » est centrale : elle prépare le montage « Kant avec Sade » qui rendra lisible la tension entre l’universalité de la maxime et l’illimité de
« L'éthique de la psychanalyse » la jouissance, là où l’éthique analytique trouve sa mesure.
Séance du 27 avril 1960
« Nous en sommes pour l’instant à cette barrière au-delà de laquelle est la Chose analytique…cette Chose qui fait le centre de ce que je développe devant vous cette année »
Lacan transforme une interruption en balise théorique: il recentre tout le parcours sur une barrière — non pas un obstacle contingent, mais la ligne structurale qui borde das Ding. Dire « au-delà de laquelle est la Chose » ne signifie pas qu’il faudrait la franchir ; cela règle, au contraire, l’éthique de la pratique : travailler au bord d’un réel qui ne se livre pas. Le rappel est d’autant plus net qu’il situe la Chose au centre (extime) de l’année, en continuité avec l’automne : ce centre n’est pas un contenu révélable, c’est le vide opérant autour duquel s’organisent nos opérations (demande/désir, loi, jouissance).
Le passage précise aussitôt la conséquence : ce que l’analyse rencontre là, c’est « l’organisation de l’inaccessibilité de l’objet », spécialement en tant qu’objet de la puissance. Autrement dit, l’objet visé par le désir n’est pas saisissable sur le mode de la maîtrise ; chaque fois que le discours voudrait s’en emparer comme d’un bien à posséder, la structure installe des « freinages ». La « barrière » n’est donc pas psychopathologique ; elle est éthique : elle délimite ce qu’une interprétation peut et ne peut pas — ponctuer un bord, jamais livrer la Chose.
« L'éthique de la psychanalyse » Lacan pousse alors la logique un cran plus loin : « Au- delà de cette barrière se trouve… projetée toute sublimation individuelle, mais aussi bien les sublimations des systèmes de la connaissance, et pourquoi pas, de la connaissance analytique elle-même. » Ici, la thèse est affûtée : la mise en forme (poétique, scientifique, doctrinale) qui élève l’objet « à la dignité de la Chose » n’est pas seulement l’affaire de l’art ; elle traverse nos savoirs, jusqu’au savoir analytique — lesquels se disposent comme autant de détours formels pour border l’inaccessible. L’aveu engage une vigilance : nos concepts eux-mêmes peuvent fonctionner comme sublimations, utiles parce qu’ils dessinent la bordure, dangereux s’ils se prennent pour la Chose.
Le contexte circonstanciel appuie ce décrochage : Lacan ajourne la « suite » après s’être consacré à un texte « sur la structure », ce qui a « cassé [son] élan ». Plutôt qu’un simple aléa, il en tire une règle : reprendre l’élan exige de revenir au point d’appui — la barrière, la Chose, l’inaccessibilité — avant d’aborder ce qu’il annonce « la prochaine fois » : la lecture de la pulsion de mort comme une sublimation au sein même de la pensée analytique. Cette articulation — éthique de la bordure, sublimation du savoir, et pulsion de mort — constitue la charnière du troisième temps du séminaire.
Clinique : tenir la barrière, c’est refuser le glissement vers le service des biens (livrer des objets, promettre des « solutions ») et viser, par des interventions minimales (scansion, équivoque, coupe), l’endroit où l’aspiration à la maîtrise se freine d’elle-même. Théorie: reconnaître la part de sublimation dans nos modèles,
« L'éthique de la psychanalyse » et maintenir l’orientation qui empêche le savoir de se faire prothèse de jouissance : un outillage pour border la Chose, pas un fétiche qui la remplace. À ce prix, l’éthique analytique garde sa tenue : ne pas franchir — écrire le bord.
Séance du 4 mai 1960
« En d’autres termes, il n’est pas possible de purement et simplement déduire la fonction du désir, dans l’articulation de l’expérience analytique, en la ramenant purement et simplement par quelque artifice qu’il puisse s’agir, en la déduisant, en la faisant surgir, émaner, de la dimension du besoin. »
Ce rappel net du clivage désir/besoin est l’un des pivots éthiques du Séminaire VII. Lacan refuse que l’analyste se laisse glisser vers une clinique de l’adaptation — satisfaire des manques, réformer un « moi » supposé carencé, promouvoir des « attitudes oblatives ». Une telle orientation, dit-il au voisinage de cette page, trahit la dimension proprement éthique de l’expérience : on ne « refait » pas le sujet en comblant ses besoins, on s’oriente du désir comme tel, irréductible au registre utilitaire. À ce titre, la demande (où s’énoncent des besoins) ne livre pas la vérité du désir ; elle peut même l’occulter. L’intervention analytique devra donc viser le point où « ça parle » dans la chaîne signifiante, là où se dégage la logique du désir, plutôt que d’apporter des objets ou des recettes de satisfaction.
« L'éthique de la psychanalyse » Cette thèse a des conséquences techniques précises. D’abord pour l’interprétation : elle ne vise pas une régulation des besoins, mais une mise en acte du signifiant qui déplace le sujet vis-à-vis de ses identifications imaginaires. Ensuite pour la position de l’analyste : se garder d’endosser la figure du dispensateur de « bienfaits » (savoir, conseils, consolations), afin de maintenir la place où le désir peut se lire. Enfin pour la visée de la cure : non pas l’harmonie adaptative, mais l’élucidation de ce qui cause le désir — ce qui impliquera parfois d’aller à rebours des évidences thérapeutiques du « soulagement » immédiat.
On comprend ainsi pourquoi, dans les pages attenantes, Lacan replace l’éthique analytique à une limite où la question de la transgression et de son rapport au désir se formule, à rebours des morales de la bonne intention ou du bonheur. Cette éthique n’est pas un supplément moral ; elle est l’armature même de la pratique, dès lors que le désir ne se déduit pas du besoin mais s’écrit dans une structure symbolique qui lui est hétérogène.
Séance du 11 mai 1960
« La dimension du bien comme telle est celle qui dresse une muraille puissante et essentielle sur la voie de notre désir. »
Lacan frappe ici un point d’orientation : le « bien » — entendu au double sens, moral (le Bien) et économique (les biens) — ne libère pas le désir, il le barre. Cette «
« L'éthique de la psychanalyse » muraille » nomme la fonction structurale par laquelle l’Idéal se dresse comme écran : à chaque fois que le sujet cherche à s’assurer d’un bien (objet, valeur, conduite), il rencontre une butée qui n’est pas accidentelle mais constitutive. Le séminaire a déjà préparé ce renversement : la loi morale se présentifie comme Réel qui mord, non comme ornement d’une vie bonne ; das Ding est ce centre exclu autour duquel tourne la visée du désir. Ici, l’énoncé concentre ces fils: l’éthique analytique n’est pas de l’ordre du service des biens, mais de la lecture des bords où l’Idéal colmate le manque et méconnaît la cause.
Clinique : l’effet de muraille se repère là où la demande s’habille d’idéaux — être « bon », « juste », « adapté » — et reconduit la souffrance en empêchant que le désir se dise. Répondre par davantage de biens (conseils, prescriptions, harmonies) renforce la cloison. L’intervention juste sera minimale (scansion, équivoque, coupure) et visera l’endroit où le sujet confond ce qu’il doit (surmoi, idéal) avec ce qui le cause (désir). D’où l’importance de distinguer besoins/demande/désir : combler des besoins ne traverse pas la muraille ; déplacer l’adresse du dire, oui.
Théorie : la « muraille du bien » éclaire le montage du privateur (le petit autre semblable figurant celui qui nous « prive ») évoqué à la même page : défendre nos biens équivaut, dit Lacan, à nous défendre d’en jouir. Autrement dit, l’économie du bien active un circuit où l’Idéal, sous couvert de protéger, assèche la jouissance et entretient la faute. C’est pourquoi la cure ne vise ni l’optimisation utilitaire ni l’ennoblissement moral, mais
« L'éthique de la psychanalyse » un déplacement de visée : soutenir la forme où un sujet peut border das Ding sans ériger un bien en rempart. À ce prix, la pratique reste fidèle à son enjeu : ouvrir un passage dans la muraille — non par effraction héroïque, mais par écriture précise du bord où le désir se cause.
Séance du 18 mai 1960
« Au moment où je vous parle du paradoxe du désir, en ce qu’il consiste, en ce que les biens le masquent, vous pouvez entendre dehors les discours effroyables de la puissance. »
Lacan commence par une question-limite — « avons- nous passé la ligne ? » — qui déplace d’emblée l’éthique hors du huis clos clinique : la ligne est à la fois politique et structurale. Politique, parce que « dehors » gronde un discours de puissance qui prescrit le bien « pour les foules » (il précisera quelques lignes plus bas le rôle d’une information « déversée comme une liqueur qui étourdit ») ; structurale, parce que ce dehors rejoue ce que la théorie vient d’établir dedans : le paradoxe du désir recouvert par le service des biens. L’actualité sert de miroir agrandi à la doctrine : là où prolifèrent les injonctions au bien, le désir se trouve masqué — non calmé. Cette articulation reprend, en la durcissant, la thèse formulée la semaine précédente : « La dimension du bien comme telle […] dresse une muraille […] sur la voie de notre désir. »
Le geste est méthodologique. En liant « biens » et « puissance », Lacan montre que le bien n’est pas une
« L'éthique de la psychanalyse » évidence naturelle mais un montage de signifiants qui capte et étourdit. Nous retrouvons ici le fil Bentham : le fictitious n’est pas de l’illusion mensongère, c’est la forme par laquelle une vérité s’énonce et enchaîne. Dès lors, l’« information » n’éclaire pas nécessairement ; elle peut fonctionner comme appareil de capture qui sature la demande et obstrue l’accès à la place du désir. D’où la valeur de la question « la ligne est-elle franchie ? » : elle interroge le bord où l’éthique se joue, le même bord que Lacan nommait récemment barrière devant das Ding. Ici encore, il ne s’agit ni de célébrer la transgression ni d’ériger une digue morale ; il s’agit de tenir la frontière où le désir se cause, au lieu de la combler par des biens prescriptibles.
Clinique : cette page avertit contre deux dérives symétriques de la pratique. Première dérive, la gestion des biens (conseils, recettes, « valeurs » thérapeutiques) qui, sous couvert d’aider, renforce la muraille ; elle répond à la demande en objets et laisse intacte la place de la cause. Seconde dérive, la fascination pour le « discours effroyable », qui ferait de l’analyste un commentateur de l’époque ; là encore, on perd la visée. L’orientation que Lacan prescrit est plus sobre : ponctuer la manière dont, pour chaque sujet, l’offre de biens (idéaux, protections, explications) masque la coupure où se lit le désir. L’intervention juste sera minimale (scansion, équivoque, coupe), destinée à desserrer l’emprise de ces fictions prescriptives afin que se dégage, dans le dire, le point d’adresse véritable.
Enfin, cette leçon donne à l’« éthique de la psychanalyse » son nerf propre : au lieu d’ajouter un
« L'éthique de la psychanalyse » supplément de morale à la clinique, elle déconstruit la manière dont le Bien social se fabrique comme écran, et elle réassigne à l’analyste une tâche précise — garder la place du manque ouverte contre la tentation de l’emplir par l’objet ou par l’Idéal. Ici, la ligne à ne pas franchir n’est pas la hardiesse d’un propos ; c’est le passage, toujours tentant, du bord à la bouchure.
Séance du 25 mai 1960
« Antigone est La tragédie. »
Lacan plante d’entrée deux repères solides : Antigone n’est pas un « thème » illustratif, mais un point tournant de l’éthique — et « la » tragédie par excellence. Ce double accent déplace l’axe du séminaire : après avoir circonscrit la Chose (das Ding), la « muraille » du bien et la fonction sublimante, il s’agit maintenant d’éprouver dans la forme tragique le lieu où désir, loi et réel se nouent. Dire qu’Antigone est un tournant signifie que l’éthique analytique ne se juge pas à des prescriptions morales, mais à un choix qui met le sujet au bord d’un impossible représentable : la décision pure qui n’emprunte plus la voie des biens ni des utilités. La formule lapidaire « Antigone est La tragédie» n’est pas une hyperbole : elle désigne la pièce comme paradigme de structure — celle où l’impératif de la cité, l’exigence des dieux et la tenue d’un désir sans concession produisent la figure limite qui éclaire toute l’année.
« L'éthique de la psychanalyse » Ce cadrage a trois effets. 1) Doctrinal : la tragédie n’apporte pas des « valeurs », elle met à nu la logique de la limite (barrière, extimité de la Chose) mieux que tout discours édifiant. Antigone n’“illustre” pas la sublimation ; elle montre comment une forme porte une visée jusqu’au point où le bien fait écran. 2) Méthodologique : Lacan convoque les « doctes » pour signaler que la tradition a souvent erré en rabattant la pièce sur la psychologie des caractères (la « bonté » d’Antigone, la « dureté » de Créon). Il rebat la carte : l’important n’est pas qui a raison, mais où se situe l’acte qui tranche, au-delà du calcul des biens. 3) Clinique : si Antigone est « la » tragédie, c’est qu’elle éclaire les cures là où le sujet se heurte à l’exigence de son désir contre l’économie des accommodements. L’intervention analytique ne dira donc pas quel bien choisir ; elle ponctuera la place d’où le sujet parle quand il cesse de négocier — ce point exact où l’Idéal moral se renverse en mur et où le dire prend valeur d’acte.
En somme, l’appel à Antigone ne « change » pas de sujet : il resserre l’éthique sur sa scène décisive. La tragédie, ici, n’est ni décor antique ni culture générale ; c’est l’optique la plus nette pour lire le lien du désir à la loi sans médiation par les biens. À partir de ce point, la suite du parcours (lecture suivie de la pièce, articulation avec Kant et la catharsis) précisera comment une forme — le poème tragique — élève l’objet à la dignité de la Chose en révélant l’impossible qui cause le désir.
Séance du 1er juin 1960
« L'éthique de la psychanalyse » « Je voudrais aujourd’hui, essayer de vous parler d’Antigone…à savoir de la pièce de SOPHOCLE écrite en 441 avant J.C.…de l’économie de cette pièce.
Je crois que c’est un texte qui mérite à tous points de vue de jouer pour nous ce rôle d’exemple autour de quoi tourne ce que KANT nous donne comme étant la base de cette communication essentielle… en tant qu’elle est possible, qu’elle est même exigée …dans la catégorie du beau.
Seul l’exemple…c’est tout différent de l’objet…est ce qui peut dans cette catégorie nous permettre la transmission. »
Lacan fixe ici la méthode de ce tournant « Antigone » : il ne s’agit pas d’illustrer la psychanalyse par une belle œuvre, mais de travailler l’“économie” de la pièce comme exemple au sens kantien — ce par quoi le beau devient communicable. En opposant « exemple » à « objet », il précise que la tragédie ne fournit ni un bien à posséder ni un contenu doctrinal ; elle donne forme à une expérience du désir et de la loi que la théorie seule ne transmet pas. L’« exigence » de communicabilité engage alors l’éthique : ce qui doit passer d’un sujet à l’autre, ce n’est pas une morale des vertus, mais la tenue d’une forme qui borde la Chose sans la remplir.
Le choix d’Antigone répond exactement à cette exigence. La pièce offre un dispositif formel (rythme du chœur, enchaînement des actes, lignes de regard) où la visée du désir se détache de tout calcul des biens. C’est pourquoi Lacan parle de l’« économie » de la tragédie : la structure du poème — et non la psychologie des personnages — organise la mise à
« L'éthique de la psychanalyse » distance qui élève l’objet à la dignité de la Chose. Dans cette optique, la catégorie du beau ne pacifie pas ; elle transmet un bord : celui où l’éthique se décide, là où la loi se présentifie comme Réel et où aucune médiation des biens n’opère.
Conséquences cliniques : prendre Antigone comme exemple transmissible revient à orienter la pratique par des formes (coupes, scansions, équivoques) plutôt que par des prescriptions. De même que la tragédie ne livre pas un « objet » au spectateur mais fait tenir une expérience partagée, l’interprétation analytique vise une mise en forme qui laisse apparaître la place du désir. Ainsi, ce passage articule la jonction Kant/Lacan: le beau comme communicabilité sans concept fait droit à une éthique du bord, où l’on n’ajoute pas du sens moral mais où l’on rend sensible — par la forme — le lieu même qui cause.
Séance du 8 juin 1960
« ANTIGONE se présente comme αὐτόνομος, pur et simple rapport de l’être humain avec ce quelque chose dont il se trouve être miraculeusement porteur, à savoir la coupure signifiante, ce pouvoir infranchissable d’être envers et contre tout ce qu’il est. »
Lacan arrache ici « l’autonomie » à toute psychologie des caractères. Autó-nomos n’est ni volonté farouche ni vertu civique ; c’est l’ajustement d’un sujet à la coupure signifiante qu’il porte — « pouvoir infranchissable d’être » contre ses attributs imaginaires. Autrement dit, Antigone n’incarne pas un idéal du Bien : elle tient la place de la coupure qui cause le désir,
« L'éthique de la psychanalyse » au-delà du calcul des biens. Cette définition décale tout le débat : l’éthique n’oppose plus « bons motifs » et « mauvais motifs », elle vise l’axe où un sujet consent à n’être que ce que produit la coupure du signifiant dans son être.
Ce point répond à la charpente de l’année. Plus tôt, Lacan avait nommé la « muraille du bien » qui barre la voie du désir : chaque fois qu’on se réfugie dans l’Idéal, on colmate la béance au lieu de la soutenir. Antigone se situe du côté opposé : elle ne cherche pas l’aval des biens, elle se règle sur le vide opérant de la coupure — ce qui explique la dureté d’une figure qui ne transige pas, parce que ce n’est pas elle qui commande, mais la structure qui la traverse. Dans cette logique, l’« autonomie » n’est pas la souveraineté d’un moi, c’est la fidélité à l’extimité qui fait tenir le désir comme tel, indépendamment des accommodements que la cité appelle « bien ».
La portée tragique s’en trouve éclairée : l’acte d’Antigone est lisible comme pure visée, non comme programme moral. La coupure qu’elle assume délie son choix de toute économie d’échanges — d’où l’effet d’« inhumain » que la tradition a souvent projeté sur elle : c’est que son dire ne se laisse pas mesurer aux bénéfices, mais au bord même où s’articule l’interdit. D’où la cohérence avec les jalons précédents : la barrière devant la Chose n’est pas à franchir héroïquement, elle circonscrit le lieu où un sujet peut parler en son nom sans rabattre son dire sur le service des biens. Antigone se campe exactement là — « envers et contre tout ce qu’elle est » —, à la jointure où
« L'éthique de la psychanalyse » l’être se dé-prend de ses qualités pour se tenir à la coupure qui le cause.
Clinique : cette page arme une boussole. Interpréter, ce n’est pas fournir des biens (conseils, idéaux, solutions), c’est ponctuer la place de la coupure — par scansion, équivoque, coupure — afin que le sujet reconnaisse d’où son désir se soutient. La figure d’Antigone sert ici de repère : elle rappelle que toute éthique analytique se mesure à la tenue de ce bord, non à l’accumulation de raisons. C’est dans cette tenue — et non dans la conformité — que peut s’entendre la responsabilité d’un acte.
Séance du 15 juin 1960
« C’est dans la mesure où la communauté s’y refuse qu’Antigone doit faire le sacrifice de son être au maintien de cet être essentiel qu’est l’ Ἄτη familial, ce quelque chose qui est le véritable motif, le véritable axe autour de quoi tourne toute la tragédie d’ANTIGONE. Elle perpétue, elle éternise, immortalise cet Ἄτη. »
Lacan déplace ici le foyer éthique : le ressort d’Antigone n’est ni une vertu ni une psychologie de “caractère”, mais la tenue d’un axe — l’Ἄτη familial (la Ruine, la Folie de destin), noyau de malédiction qui commande la série des actes. Si la cité refusait les honneurs funéraires, Antigone doit « sacrifier son être» pour maintenir l’être de cette Ἄτη : non pas l’abolir, mais la faire tenir comme tel. Autrement dit, le tragique
« L'éthique de la psychanalyse » n’oppose pas le Bien de la communauté à la bonté d’une héroïne ; il met à nu un point de réel (l’Até) que la cité veut couvrir et que l’acte d’Antigone dévoile en l’assumant.
Le verbe « perpétuer/éterniser/immortaliser » est décisif : Antigone n’apaise pas la faute — elle préserve sa présence. L’enjeu éthique devient lisible : il ne s’agit plus de « réparer » par des biens (rites accordés par la loi), mais de se tenir à la coupure où le désir trouve sa cause, contre la muraille consolatrice du Bien. Antigone répond au refus collectif en choisissant l’axe du crime — non pour en jouir, mais pour en garder l’être, c’est-à-dire pour empêcher que la chaîne signifiante n’efface ce qui fait trou dans l’ordre commun. Ici, la fidélité tragique n’est pas à une valeur; elle est à une structure : le centre exclu (la Chose) que la communauté voudrait forclore sous des honneurs nivelants.
Cette lecture arme une boussole clinique. Toute fois que le discours social (ou celui du sujet) veut « couvrir» par des biens — explications, pardons, idéaux — ce qui fait symptôme, l’effet peut être d’occulter la cause. L’intervention analytique, au contraire, consiste à border ce point sans le combler : scander, couper, laisser paraître le reste que l’Até nomme au niveau du mythe. Antigone devient alors le repère d’une éthique du bord : soutenir, par la forme, l’irréparable de la marque plutôt que l’absorber dans une réparation morale.
« L'éthique de la psychanalyse » Séance du 22 juin 1960
« L’analyse est un jugement. »
Lacan condense ici l’éthique de la pratique en une formule tranchante. Dire que l’analyse est un jugement, ce n’est pas réhabiliter une morale du bien et du mal ; c’est rappeler que l’acte analytique comporte une décision — une krisis — qui coupe, tranche, ponctue. Ce jugement ne vise pas la personne, il vise la structure: il opère là où une scansion, une équivoque, une suspension de séance font apparaître la place du désir. À ce titre, l’« éthique » ne consiste pas à dispenser des biens (idées justes, conseils, consolations) mais à assumer la responsabilité d’une coupure dans le dire du sujet, exactement au point où la « muraille du bien » se dresse et masque la cause.
La page développe ce « minimum d’exigence » sous la forme d’un triptyque du paiement : l’analyste paie de mots (ses interprétations), de sa personne (le transfert le dépossède, si bien que la contre-transférence ne saurait lui servir d’alibi), et d’un jugement sur son action. Cette triple dette situe l’analyste à rebours de la neutralité imaginaire : il ne « commente » pas la cure, il s’engage dans un dispositif où sa parole, sa position et sa décision ont un coût — coût assumé, précisément, parce qu’une part de l’action lui reste voilée, irreprésentable du côté du savoir total. L’éthique analytique se définit par cette tenue paradoxale : juger sans prétendre savoir tout ce qu’on fait, opérer sans s’ériger en maître du sens.
« L'éthique de la psychanalyse » Conséquence clinique : ce jugement n’est jamais une sentence sur le sujet ; c’est une opération de bord. Il intervient là où l’idéal réclame une réparation, là où le « service des biens » voudrait colmater la béance ; au contraire, l’analyste soutient la barrière devant la Chose en produisant la coupe qui laisse paraître le reste de jouissance. D’où une pratique sobre : peu de mots, mais ajustés ; pas de garantie de bien, mais une écriture du rythme et de la mesure (scansion, arrêt, relance) qui oriente le désir. En un trait, la décision analytique n’ajoute pas du bien : elle fait place à ce qui cause, en payant le prix d’un acte toujours comptable — en mots, en présence, en jugement.
Séance du 29 juin 1960
« Donc, au moment de clore ce sujet difficile, risqué, où j’ai choisi de vous promener cette année, je crois ne pouvoir trop faire dans le sens de vous articuler la limite du pas que j’ai entendu vous faire faire. »
« …doit finalement atteindre, et connaître… j’entends au terme de cette analyse didactique…le champ, le niveau de l’expérience de ce désarroi absolu, de ce désarroi au-delà de celui au niveau duquel l’angoisse est déjà une protection, non pas Abwartung, mais Erwartung. »
Lacan referme l’année en marquant une limite — « la limite du pas » — et en dégageant le véritable enjeu : ne pas rabattre l’éthique sur un programme d’harmonisation ou de «normalisation psychologique», ni sur l’achèvement imaginaire d’un « stade génital »
« L'éthique de la psychanalyse » chargé d’implications morales. Il met en garde contre une « moralisation rationalisante » qui travestit la pratique en service des biens et promet un confort sans ombre ; il demande si c’est là que doivent « se réduire la perspective théorique et pratique » de l’analyse. L’intervention prend alors un tour clinique : ne pas se faire les garants de la rêverie bourgeoise des patients (et de la nôtre), cesser de vendre de la félicité compatible avec la liste des « biens » — privés, familiaux, professionnels, civiques.
D’où la thèse finale : la fin d’une analyse — plus encore dans sa fonction didactique — ne saurait se confondre avec une position de confort. Elle requiert l’épreuve d’un réel : l’Hilflosigkeit, ce « désarroi absolu » où même l’angoisse, comme signal, ne fait plus écran — non plus attente prudente (Abwartung), mais attente au sens fort (Erwartung). Cette exigence reconduit tout le fil de l’année : la muraille du bien barre le désir; la loi morale présentifie le Réel ; das Ding demeure centre exclu ; la sublimation n’ennoblit pas — elle élève l’objet à la dignité de la Chose en réglant la distance. Ici, Lacan lie la sortie de cure à une responsabilité : tenir le bord du désir, plutôt qu’aligner des garanties « adaptatives ».
La séquence Œdipe/Lear, convoquée pour finir, illustre ce déplacement. Œdipe, renonçant au service des biens, n’abandonne rien de sa dignité et s’avance vers le point-limite où se lit la préférence tragique — le fameux μὴ ϕῦναι (« plutôt ne pas naître »), que Lacan éclaire par la valeur du μὴ (et du « ne » dit explétif) comme indice de la Spaltung énonciative. Lear, lui,
« L'éthique de la psychanalyse » caricature la tentative de sauver l’honneur et l’amour tout en se retirant du service des biens : il montre la trahison structurelle qui guette quiconque cherche une garantie de bonheur là où ne se soutient que la coupure.
La clôture reconduit l’éthique à son nerf : ne pas promettre le bonheur ni couvrir la cause sous des biens; soutenir une pratique du jugement (coupes, scansions, équivoques) qui ouvre la voie à cette expérience sans recours où le sujet assume l’écart qui cause son désir — au lieu de le combler par une « harmonisation » moralisante.
Séance du 6 juillet 1960
« Donc, l’éthique, en somme… il faut toujours repartir des définitions …consiste essentiellement - comme éthique – en un jugement sur notre action, à ceci près qu’elle n’a de portée que pour autant que cette action impliquée en elle comporte jugement.»
« La présence du jugement des deux côtés de cet objet est essentielle à la structure. »
Lacan referme le cycle en le reconduisant à une opération précise : juger. Non pas juger « moralement» des personnes, mais soutenir la krisis qui tranche dans l’action du sujet et dans l’acte de l’analyste. La formule est doublement serrée : l’éthique est « jugement sur notre action », mais elle « n’a de portée » que si l’action elle-même comporte jugement. Autrement dit,
« L'éthique de la psychanalyse » l’éthique n’advient que là où il y a déjà un point de décision immanent au faire — une coupure — que l’énonciation analytique doit reconnaître et ponctuer. D’où la seconde proposition : le jugement est des deux côtés — du côté de l’action analysée et du côté du discours qui en porte la mesure. La structure exige donc que l’analyste ne soit ni pur commentateur, ni distributeur de biens : son intervention juge en acte (scansion, équivoque, arrêt), mais pour rendre lisible le jugement impliqué par l’action du sujet.
Ce recentrage éclaire rétrospectivement tout l’arc de l’année. La loi morale y était l’apparition du Réel ; das Ding, le centre exclu autour duquel s’ordonnent symboliquement les visées ; la sublimation, l’élévation d’un objet à la dignité de la Chose par une mise en forme qui maintient la distance ; Antigone, la scène où un choix absolu s’arrache au calcul des biens. Ici, le terme « jugement » noue ces fils : il ne s’agit ni d’une morale des vertus ni d’une pédagogie du bonheur, mais d’une opération de bord qui décide au point d’impossible — là où le « service des biens » dressait sa muraille. Le jugement analytique n’ajoute pas du Bien; il dégage le lieu où le sujet s’est déjà engagé, parfois à son insu, et où son dire peut prendre valeur d’acte.
En conséquence, la position de l’analyste est rigoureusement éthique : payer de mots (juste ce qu’il faut pour couper), de sa personne (tenir la place sans se couvrir de l’alibi contre-transférentiel), et d’un jugement — assumé comme tel — sur l’effet de son intervention. L’exigence est d’autant plus forte qu’elle se sait sans garantie d’Idéal : le jugement n’est pas
« L'éthique de la psychanalyse » sentence, c’est mesure de l’instant où la coupure fait apparaître la cause du désir. Ainsi comprise, l’éthique analytique ne promet ni harmonie ni confort ; elle maintient, jusque dans sa clôture, un discours non clos, capable de juger… pour que le sujet puisse, lui aussi, juger de ce qu’il fait — et de ce qui le fait.
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Lacan déplace l’éthique hors des moralismes et des pédagogies du « mieux-être ». Il fixe une boussole simple et dure : la loi morale n’est pas un vernis d’idéaux, elle est la présentification du Réel — ce qui mord sur la jouissance et ne se laisse pas apprivoiser par des promesses de bonheur. De là découle tout le geste de l’année : au lieu de servir des biens (idées justes, normes, recettes), tenir la place du manque où s’origine le désir, et lire la pratique à partir de ce point, non à partir d’un catalogue de vertus.
Le centre théorique est das Ding : la Chose comme extériorité intime (extimité), « centre » exclu autour duquel s’ordonne le monde du sujet. On ne la possède jamais ; on la borde. Toute la clinique y est recadrée : le désir n’est pas le besoin, la demande peut masquer ce qui cause, et la sublimation n’ennoblit pas des contenus — elle élève un objet à la dignité de la Chose en réglant la distance (forme, rythme, rite, écriture).
« L'éthique de la psychanalyse » D’où la critique de la « normalisation psychologique » et des promesses d’« harmonie génitale » : ces voies reconduisent la muraille du Bien, écran qui barre la route du désir en se parant d’idéaux.
Le détour esthétique est décisif : du beau kantien à l’art pariétal, Lacan montre que seule une forme rend communicable ce qui ne se livre pas — non pas l’« objet » à consommer, mais l’exemple qui transmet un bord. Cette « logique des bords » culmine avec Antigone : non pas héroïne morale, mais figure où un sujet tient la coupure signifiante contre le calcul des biens. Le tragique n’y oppose pas « bons » et « méchants » ; il expose un choix au bord de l’impossible. C’est exactement là que l’éthique analytique se décide.
En face de Kant, Sade met à nu l’autre versant du « tu dois » : la tentation de faire loi de la jouissance. L’opposition n’est pas décorative : elle révèle que l’impératif peut se retourner en cruauté surmoïque si l’on confond l’éthique avec la prescription du bien ou la permission du plaisir. L’analyse, dès lors, n’administre ni remèdes moraux ni licences hédonistes; elle ponctue (scansion, équivoque, arrêt) les lieux où l’énonciation se noue à un reste de jouissance.
Au plan de la pratique, Lacan resserre la responsabilité: « l’analyse est un jugement ». L’analyste paye — de mots (juste ce qu’il faut), de sa personne (position transférentielle), et d’un jugement assumé sur son acte. Ce jugement n’est pas une sentence sur le sujet ; c’est une coupure qui fait apparaître la cause du désir là où le « service des biens » voudrait colmater. D’où la mise
« L'éthique de la psychanalyse » en garde finale : ne pas se faire les garants de la « rêverie bourgeoise » (bonheur sans ombres). La fin d’analyse, surtout didactique, requiert l’épreuve de l’Hilflosigkeit — ce désarroi sans recours où l’angoisse, déjà, ne protège plus. C’est à ce niveau que se mesure l’éthique de notre acte.
Enfin, l’ouverture : ayant établi la Chose, la muraille du Bien, la fonction de la forme (sublimation) et la scène tragique du choix, l’enseignement est mûr pour aborder le ressort concret de la cure : le transfert. La suite s’écrira du côté de l’amour comme opérateur, avec le Banquet de Platon en fil rouge (l’agalma), afin d’articuler comment le sujet suppose un savoir à l’Autre et comment cet amour se manie — non au titre d’un bien, mais à la mesure de la cause.