L angoisse
« L'angoisse »
1962 – 1963
« L'angoisse »
Enjeux théoriques du séminaire
Le Séminaire X constitue une charnière essentielle dans l’enseignement de Lacan. Il y aborde, pour la première fois de façon systématique, la question de l’angoisse comme affect précieux, indicateur central dans la clinique. Il s’agit d’une réflexion critique sur la manière dont la psychanalyse a traité l’angoisse, en particulier chez Freud. Pour Lacan, l’angoisse n’est pas sans objet, contrairement à ce que propose la thèse freudienne. Elle est plutôt le signal du réel, là où le symbolique vient à défaillir.
« L'angoisse » L’angoisse comme affect privilégié
Lacan opère une distinction majeure entre les affects et les signifiants. Alors que les affects, dans la tradition freudienne, sont traités comme des effets secondaires, il montre que l’angoisse fait exception. L’angoisse, dans sa structure, vient là où le sujet est confronté à la perte de repères symboliques, au surgissement du réel.
Elle est liée à la position du sujet face à l’objet petit a, cet objet cause du désir, mais aussi ce qui, dans sa présence insoutenable, suscite l’angoisse. Dès lors, l’angoisse devient un affect essentiel pour lire les impasses du désir, et même pour cerner l’efficacité du transfert.
L’objet a et la fonction du regard
Dans ce séminaire, Lacan développe avec précision la notion d’objet a, en l’articulant à différents objets partiels : le sein, les excréments, la voix, le regard. L’objet a devient la cause du désir, mais il est aussi ce qui, quand il advient de façon trop directe, provoque l’angoisse.
Par exemple, le regard n’est pas ici le regard que l’on porte, mais celui qui regarde : le regard comme objet a. Ce retournement est fondamental. Il déplace toute la théorie de la scène primitive et de la pulsion scopique, en montrant que le sujet est regardé avant même de pouvoir voir.
« L'angoisse » L’angoisse dans la clinique et la direction de la cure
Ce séminaire est une contribution directe à la manière de conduire la cure. L’angoisse, loin d’être un symptôme à faire disparaître, devient un indicateur précieux de ce qui se joue dans la structure du sujet. Lacan suggère que l’apparition de l’angoisse dans une séance indique un point de vérité, un point de rencontre avec le réel du sujet. L’analyste, en tant que support de l’objet a, ne doit pas rassurer le patient, mais soutenir ce point de vacillation, là où l’angoisse met le sujet au plus près de ce qu’il en est de son désir.
Le fantasme et ses bordures
Le fantasme, qui soutient le sujet dans son rapport au désir, se trouve éprouvé par l’angoisse. Celle-ci marque la bordure du fantasme, son point de rupture. Dans le champ du fantasme, le sujet peut se soutenir dans une relation à l’objet a domestiqué. Mais quand l’objet fait irruption, dans sa fonction réelle, la structure vacille, et l’angoisse surgit. Lacan ne théorise pas seulement l’angoisse comme un phénomène affectif. Il la pose comme une boussole clinique, une manifestation précieuse de la vérité du sujet. En même temps, il opère un remaniement majeur de la théorie psychanalytique, en insistant sur l’objet a, sur la fonction du regard, sur les impasses du fantasme. Ce séminaire est une œuvre rigoureuse, cliniquement cruciale et théoriquement innovante. Il
« L'angoisse » constitue un jalon essentiel pour toute direction de cure soucieuse de ne pas rater la rencontre de l’angoisse comme indice du réel.
Axes thématiques :
L’angoisse, une passion du réel
L’angoisse est définie par Lacan comme une expérience qui ne trompe pas : elle est ce qui surgit là où le sujet est confronté à une proximité insupportable du réel, à ce que le symbolique ne peut plus voiler. Contrairement à la peur, qui a un objet identifiable, l’angoisse se manifeste quand l’Autre vacille, et que l’ordre symbolique révèle ses failles. Cela s’inscrit contre l’idée freudienne de l’angoisse comme « signal », en introduisant une ontologie de l’angoisse comme moment de béance du symbolique, de chute du repère dans l’Autre.
Le statut de l’objet a
Le Séminaire X introduit de manière centrale l’objet a (objet petit a) comme cause du désir, mais aussi objet de l’angoisse, non pas par sa présence, mais par sa proximité et son intrusion. L’objet a prend ici une consistance topologique : il est ce qui manque au manque, un réel plus réel que le réel.
L’angoisse apparaît lorsque le sujet est mis en présence de ce qui, précisément, ne peut pas être symbolisé.
« L'angoisse » L’objet a est le résidu du travail de la castration, mais il est aussi ce qui reste quand le désir se trouve dénudé.
Le fantasme et le cadre du désir
L’angoisse surgit là où le fantasme vacille. Le fantasme (S̷◊a) est le support imaginaire du désir, mais l’angoisse dévoile ce qu’il cache : la faille dans l’image du sujet. À travers la mise à nu du fantasme, c’est la relation du sujet à son manque-à-être qui est mise en jeu.
Le fantasme est une défense contre l’angoisse ; il est le « scénario » qui soutient le désir. Mais lorsque ce scénario est mis en péril, par exemple dans le transfert ou par un événement de réel, surgit l’angoisse. L’Autre, le regard et la voix
Lacan accorde une importance inédite à deux modalités de l’objet a : le regard et la voix, comme objets de l’angoisse. Ce sont des modalités de l’objet qui incarnent le trou dans le symbolique, là où le sujet ne peut se reconnaître que comme étant vu ou entendu de manière intrusive et énigmatique.
Le regard, notamment à travers des références comme L’Homme au regard, le tableau, ou l’objet scoptophilique, est mis en relation avec l’intrusion de l’Autre dans le champ du sujet, ce qui suscite l’angoisse.
« L'angoisse » Le rôle de l’analyste face à l’angoisse
Le Séminaire X engage une réflexion cruciale sur la position de l’analyste : non pas apaiser l’angoisse, mais l’accompagner dans son surgissement, pour en faire le point d’appui d’une vérité subjective. L’analyste est ici celui qui maintient le cadre du fantasme jusqu’à ce qu’il cède, et soutient l’émergence de l’objet a.
L’analyse n’a pas pour but de « calmer » l’angoisse, mais de lui faire traverser sa fonction de vérité : révéler ce que le sujet est pour l’Autre, ou plutôt, ce qu’il y a de réel dans sa position.
Le féminin et la castration
L’angoisse se noue également à la question du féminin, que Lacan aborde comme trou dans la structure. La féminité met en tension la logique phallique. Là où l’Autre n’existe pas, c’est-à-dire là où le féminin échappe à l’universel du phallus, surgit une angoisse spécifique.
Lacan travaille ici l’angoisse non pas comme manque du phallus, mais comme manque du manque, c’est-à- dire au lieu où le signifiant de la castration ne s’applique plus : là se loge l’objet a.
Le Séminaire X, à la fois théorique et clinique, constitue une des élaborations les plus puissantes du corpus lacanien. Il ne s’agit plus simplement d’interroger les coordonnées symboliques du désir,
« L'angoisse » mais de situer le point de réel où le sujet, dans l’angoisse, touche à ce qui le constitue : le trou dans le savoir, la béance dans le langage, la présence du manque.
Séance du 14 novembre 1962
« l’angoisse est très précisément le point de rendez-vous où vous attend tout ce qu’il en était de mon discours antérieur et où s’attendent entre eux un certain nombre de termes, qui ont pu jusqu’à présent ne pas vous apparaître suffisamment conjoints. »
L’attaque de l’année fixe d’emblée la thèse : l’angoisse n’est pas un thème ajouté mais le lieu où convergent et se nouent les fils précédents (graphe du désir, fantasme [S ◊ a], objet a, topologie de la coupure). Dire « point de rendez-vous » situe l’angoisse comme opérateur de conjonction : elle révèle, par ses surgissements, l’articulation entre désir et Autre — plus exactement la question « Che vuoi ? / Que me veut-il ? » que Lacan place au centre du tableau : la place du sujet se règle au regard du désir de l’Autre, et l’angoisse en est le signal privilégié lorsque cette référence se rapproche trop. D’où la méthode annoncée : travailler « sans filet » le trio freudien Inhibition-Symptôme-Angoisse non pour psychologiser l’affect, mais pour en dégager la fonction structurale — un repérage topologique dans le dispositif du discours (les deux étages du graphe, la distance entre demande et désir), plutôt qu’un contenu indicible. Cette mise en position ouvre la logique du
« L'angoisse » Séminaire X : l’angoisse « n’est pas sans objet » parce qu’elle indexe la proximité de l’objet a — reste de l’opération signifiante — là où l’Autre, comme lieu du « dire » et du « pouvant-être-dit », sature la scène et met en jeu la place du sujet.
Séance du 21 Novembre l962
« Qu’est-ce que l’enseigner ? » quand il s’agit justement à cause de ce qu’il s’agit d’enseigner, de l’enseigner non seulement à « qui ne sait pas », mais… il faut admettre que jusqu’à un certain point nous sommes tous ici logés à la même enseigne …à qui - étant donné ce dont il s’agit - à « qui ne peut pas savoir ».
Ce passage installe la scène propre de l’enseignement analytique : non pas transmettre un savoir constitué, mais travailler dans — et avec — l’impossibilité structurelle de « savoir » ce qui est en jeu. Lacan déplace la question pédagogique : enseigner la psychanalyse ne revient pas à informer « qui ignore », mais à parler à « qui ne peut pas savoir » au sens où le savoir visé n’est pas disponible comme contenu positif. C’est d’emblée une logique du manque : le « ne peut pas savoir » ne signifie pas déficience, mais condition du sujet parlant, pris dans un savoir qui se dérobe à la conscience et ne se livre que par ses effets (lapsus, symptômes, fantasmes). D’où la précision, en amont du même passage, que l’analyste est un « interprétant » : son acte joue du temps du « on ne savait pas » pour faire advenir, dans l’après-coup, un dire où le sujet se reconnaît. Autrement dit, l’enseignement est
« L'angoisse » homologue à l’interprétation : il ménage un espace où le savoir inconscient peut se produire, plutôt qu’il ne s’additionne à la tête de l’auditeur. On comprend ainsi pourquoi Lacan situe l’angoisse au cœur de ce dispositif : elle borde exactement le point où le savoir ne peut pas se poser comme savoir « de » l’objet, mais où se révèle la place d’où il insiste. Enseigner ici, c’est tenir la coupure — faire droit à l’impossible — afin que quelque chose du désir se lise, sans rabattre cette lecture sur une psychologie des affects ni sur un dogmatisme théorique.
Séance du 28 Novembre l962
« L’ angoisse, c’est ce qui va nous permettre de re-passer… je dis « re-passer » …par l’articulation ainsi requise de moi. »
Lacan situe l’angoisse comme opérateur de passage — mieux, de “re-passage” — entre deux registres souvent tenus pour disjoints dans la réception de son enseignement : l’imaginaire du stade du miroir et l’ordre du signifiant (le “Rapport de Rome”). En marquant le mot « re-passer », il indique que ce n’est pas un nouveau thème, mais le point où ce qui a déjà été élaboré se noue à nouveau : l’angoisse devient la charnière par où l’on traverse la coupure plutôt que de la combler. Autrement dit, elle n’est pas un simple affect parmi d’autres, mais une boussole topologique : elle montre où ça coupe (hiatus), donc où ça articule.
« L'angoisse » Ce déplacement est décisif pour la clinique : au lieu d’expliquer l’angoisse par des contenus (peurs, représentations), Lacan la prend comme indice structural d’un rapport entre image et signifiant. L’angoisse surgit là où l’économie des identifications vacille — non pas faute de sens, mais à l’endroit précis où se décide la mise en jeu du sujet par le signifiant. De là, l’angoisse éclaire la fonction du fantasme (le montage qui soutient le désir) et prépare l’introduction de l’objet a comme cause, non comme contenu : elle signale la proximité de ce point d’excès qui déborde l’image et troue le sens.
Enfin, lire ainsi l’angoisse comme “re-passage” annonce l’axiome que Lacan formulera plus loin dans l’année : l’angoisse n’est pas sans objet — non pas qu’elle ait un objet positif, mais qu’elle indique la présence d’un objet structural (l’objet a) au lieu de la simple vacuité. Cette rectification (« pas sans ») reconfigure l’abord de la castration, du désir et du transfert, en montrant que ce qui angoisse, c’est moins le manque de choses que la venue au jour de ce reste qui ne s’identifie à rien et pourtant opère.
Séance du 05 Décembre 1962
« Je vous repose donc au tableau cette figure, ce schéma où je me suis engagé avec vous la dernière fois dans l’articulation de ce qui est notre objet, à savoir : par l’angoisse… Je dis : par son phénomène, mais aussi par la place que je vais vous apprendre à
« L'angoisse » désigner comme étant la sienne …à approfondir la fonction de l’objet dans l’expérience analytique. »
Lacan précise ici sa manœuvre: il ne prend pas l’angoisse comme simple affect à décrire, mais comme voie d’accès structurale à « la fonction de l’objet » — autrement dit, à l’objet a. Deux angles sont explicités: 1) le phénomène (ce qui se manifeste dans l’expérience clinique), 2) la place (le lieu topologique où l’objet opère dans l’économie du désir). La distinction est décisive: un même phénomène d’angoisse peut tromper si l’on ne situe pas correctement le lieu où il se déclenche — non du côté du besoin, mais au point où le désir se trouve cerné par le regard, la voix, ou plus généralement par ce résidu du découpage symbolique qu’est l’objet a.
Cette réinscription « au tableau » fait suite à l’introduction du graphe et des repères de la séance précédente: Lacan maintient que le traitement de l’angoisse exige une écriture (un schéma), car c’est la seule manière de ne pas confondre ce qui est du registre de l’imaginaire (les figures de peur, les scénarios) avec ce qui relève du symbolique et de sa coupure, où surgit l’objet comme cause du désir. L’angoisse devient alors un indicateur précis: elle signale moins une perte d’objet qu’un court-circuit autour de la place de l’objet, quand la chaîne signifiante expose trop à nu la cause du désir.
Dans la cure, ce déplacement a des conséquences techniques: on ne « rassure » pas l’angoisse par
« L'angoisse » comblement imaginaire (fournir de l’objet), on la lit comme effet d’une conjoncture topologique — l’irruption de l’objet à une place où il ne devrait pas être visible (ou audible), ou, inversement, son retrait au moment où le sujet est sommé par le désir de l’Autre. D’où l’intérêt d’une élaboration qui passe par le graphe du désir: situer où se produit le signal, pour qui il est produit, et par quel « circuit » il passe, afin d’isoler la fonction causale de l’objet plutôt que d’en traiter le contenu.
Enfin, la mention du « phénomène » et de la « place » indique l’équilibre méthodologique que Lacan installe pour toute la suite du Séminaire X: tenir ensemble l’observation clinique (les formes concrètes de l’angoisse) et la logique de la structure (la cartographie des lieux — moi, Autre, objet a, coupure). C’est ce binôme qui permettra de dégager, séance après séance, non pas une psychologie de l’angoisse, mais sa valeur d’opérateur: l’angoisse comme éclairage ponctuel de la cause du désir, à condition d’en respecter la topologie.
Séance du 12 Décembre 1962
« Ce n’est pas ma faute, comme on dit, si la psychanalyse sur le plan théorique met en cause le désir de connaître, elle se place donc d’elle-même, dans son discours, déjà dans cet en deçà, dans ce qui précède le moment de la connaissance qui à soi tout seul déjà justifierait cette sorte de mise en question qui donne à notre discours une certaine teinte, disons, philosophique. »
« L'angoisse » Lacan recadre ici l’accusation d’« infléchir » la psychanalyse vers la philosophie : si « teinte philosophique » il y a, c’est parce que l’expérience analytique touche le ressort qui précède la connaissance, le désir de connaître. Autrement dit, la théorie ne surplombe pas la clinique : elle prend acte d’un fait clinique constant — le savoir est désiré, et ce désir travaille la cure autant qu’il travaille l’enseignement. Situer la psychanalyse « en deçà » de la connaissance, ce n’est pas la dégrader ; c’est rappeler que le sujet n’accède au savoir qu’en étant affecté par l’objet cause de son désir, et que cette causalité (plutôt que l’addition d’« faits ») est notre véritable matériau.
De là une conséquence méthodologique nette : l’analyste n’a pas à produire une « psychologie des affects » ou une épistémologie générale, mais à soutenir une praxis qui place l’angoisse à son tranchant opératoire — là où le désir s’éprouve comme manque causé, non comme contenu à combler. Cette « mise en question » dont parle Lacan n’est pas un luxe spéculatif: elle est l’exigence de ne pas rabattre les phénomènes (angoisse incluse) sur des explications adaptatives. Lorsque l’on méconnaît la dimension du « désir de connaître », on incline à transformer la demande d’analyse en pédagogie rassurante ; lorsque l’on l’affronte, on est amené à lire la position du sujet dans le transfert, à la coupure près, et à distinguer le savoir énoncé du savoir supposé.
Cette page noue ainsi trois plans : la scène de l’enseignement (où l’on travaille les catégories), la scène
« L'angoisse » clinique (où l’analyste se laisse enseigner par le sujet), et l’économie du désir (où l’objet cause — l’« a » — aimante la quête de savoir). L’« en deçà » désigne l’aire où se forme la question avant qu’elle ne devienne réponse ; c’est précisément là que l’angoisse est décisive : non comme signe d’un déficit, mais comme indice d’orientation, signal que le discours touche la zone où le sujet se constitue dans et par ce qui lui échappe. Cette orientation interdit la « fausse voie » : confondre savoir et vérité, confondre apaisement et acte interprétatif. Elle requiert au contraire que l’analyste soutienne la béance qui fait parler — et qu’il laisse travailler, jusqu’au savoir neuf qu’une cure peut faire advenir.
Séance du 19 Décembre 1962
« Donc ce que j’évoque ici pour vous n’est pas de la métaphysique. S’il m’était permis d’employer un terme auquel l’actualité a fait depuis quelques années un sort, je parlerais plutôt de « lavage de cerveau ». « Ce que j’entends c’est - grâce à une méthode – vous apprendre à reconnaître… à reconnaître à la bonne place …ce qui se présente dans votre expérience. Et bien entendu l’efficacité de ce que je prétends faire ne s’éprouve qu’à l’expérience. »
Lacan prend ici un virage décisif de sa pédagogie : l’angoisse n’est pas un affect à « expliquer » psychologiquement mais un opérateur de lecture. L’ironie du « lavage de cerveau » vise le malentendu : il
« L'angoisse » ne s’agit pas de modeler les esprits, mais de les entraîner à situer les phénomènes—angoisse comprise—« à la bonne place » dans la structure. Cette « bonne place » n’est jamais un dedans psychologique : c’est un repérage symbolique (lieu de l’Autre, jeu des signifiants) où l’on distingue l’objet qui cause le désir de ses apparitions imaginaires. D’où la double exigence du passage : (1) une méthode — topologique et différentielle — qui force à situer les effets (manque, coupure, objet) selon leurs coordonnées ; (2) une épreuve — « ne s’éprouve qu’à l’expérience » — qui rappelle que la vérité de ce repérage se teste dans la pratique, non dans une théorie générale des affects. À ce point du Séminaire, l’angoisse devient l’indice le plus sûr que « quelque chose est mal placé » : elle signale moins un trop-plein d’émotion qu’un défaut de localisation du manque et de l’objet. Former l’analyste, c’est donc former un lecteur capable de reconnaître ces déplacements sans s’y confondre—lecture qui s’exerce aussi bien au cabinet que… dans le texte.
Séance du 09 Janvier 1963
« Dans la trente deuxième lecture introductive à la psychanalyse, c’est-à-dire dans la série des Nouvelles conférences… qu’on a traduit en français …sur la psychanalyse, FREUD précise qu’il s’agit d’introduire quelque chose qui n’a - dit-il - nullement le caractère de pure spéculation. Mais on nous a traduit dans le français inintelligible dont vous allez pouvoir juger : “Mais il ne peut vraiment être question que de conceptions. - Un point ! – En effet, il s’agit de trouver les idées abstraites, justes, qui appliquées à la matière brute de l’observation y apporteront ordre
« L'angoisse » et clarté 43”. Il n’y a pas de point en allemand, là où je vous l’ai signalé, et il n’y a aucune énigme dans la phrase… “Il s’agit - nous dit FREUD - sondern es handelt sich wirklich… non pas “vraiment” mais réellement, de conceptions – virgule ! – c’est-à- dire, je veux dire par là des Vorstellungen, des représentations abstraites correctes …il s’agit de les einzufahren : de les amener au jour de ces conceptions dont l’application à la Rohstoff [matière première] : étoffe brute de l’observation : Beobachtung, permettra d’en faire sortir, d’y faire naître l’ordre, la transparence”. »
Lacan ouvre ce trimestre en installant un « verrou » méthodique : revenir au texte exact de Freud, jusque dans la ponctuation. Son opération philologique n’est pas un caprice : elle fixe le champ où l’angoisse doit être traitée — non comme « spéculation », mais par l’introduction de « représentations abstraites correctes» (Vorstellungen) appliquées à la « matière brute » de l’observation. La rectification « vraiment / réellement », la substitution du point par la virgule, et l’explication d’einzufahren (faire entrer, amener au jour) rejettent l’à-peu-près traductif pour exiger une écriture conceptuelle qui produise, dit-il, « ordre et transparence ».
Cette mise au point emporte une conséquence doctrinale : l’expérience clinique n’est pas livrée telle quelle, elle exige des opérateurs symboliques capables d’ordonner ce « Rohstoff ». Autrement dit, l’angoisse ne sera pas traitée au titre d’un vécu ineffable, mais dans une structure où un concept fait fonction — comme une règle d’intelligibilité à éprouver sur le «
« L'angoisse » brut » de la séance. D’où la portée polémique de sa pique contre la « traduction inintelligible » : traduire Freud, c’est tenir la logique de ses termes (Vorstellung, Beobachtung, einzufahren), faute de quoi on obscurcit l’objet même de la recherche.
Enfin, cette discipline du texte annonce le pas théorique à venir : « préciser… le statut de quelque chose » dont il va d’emblée nommer et travailler la consistance. L’articulation promise — faire surgir l’ordre en traitant la « matière » par des concepts justes — est la méthode même par laquelle Lacan abordera l’angoisse dans son rapport au manque et à l’objet. C’est ce cadre qui rendra possible, séance après séance, de distinguer ce qui relève de l’expérience, de ce qui relève de la structure et de l’opérateur qui les noue.
Séance du 16 Janvier 1963
« Vous pouvez tenir donc pour certain, par mon discours, que ce qui est communément transmis, concernant l’angoisse… — non pas extrait du discours de FREUD, mais d’une partie de ce discours — …que l’angoisse soit sans objet est proprement ce que je rectifie. Comme j’ai pris soin ici de vous l’écrire — pourquoi pas ça entre autre — à la façon d’un petit :
“Elle n’est pas sans objet.”
« L'angoisse » Telle est exactement la formule où doit être suspendu ce rapport de l’angoisse à un objet.
Ce n’est pas à proprement parler l’objet de l’angoisse. Dans ce “pas sans”, vous reconnaissez la formule que j’ai déjà prise depuis concernant le rapport du sujet au phallus : “il n’est pas sans l’avoir”.
Ce rapport de “n’être pas sans avoir”, ne veut pas dire qu’on sache de quel objet il s’agit. Quand je dis : “il n’est pas sans ressources”, “il n’est pas sans ruse”, ça veut justement dire que ses ressources sont obscures, au moins pour moi, et que sa ruse n’est pas commune.
Aussi bien l’introduction, même linguistique, du terme “sans”, sine… …est profondément corrélatif de cette opposition du haud / non haud sine : “non pas sans”. »
Ce passage déplace la maxime classique — « l’angoisse, crainte sans objet » — en une écriture minimale mais décisive : « pas sans ». Lacan n’“attribue” pas un objet à l’angoisse au sens d’un référent représentable ; il noue l’angoisse à l’apparition d’un objet qui ne se confond pas avec l’objet visé par la peur. Le « pas sans » fonctionne ici comme opérateur logique (Lacan en souligne l’étymon latin sine, et l’opposition haud/non haud sine) : il indique une présence qui n’est pas thématisable comme l’objet de l’angoisse, mais dont l’angoisse atteste l’incidence réelle. On retrouve, par analogie d’écriture, la formule phallique « il n’est pas sans l’avoir » : modalité où l’avoir n’est jamais possédé
« L'angoisse » comme substance, mais soutenu dans la structure. Transposée à l’angoisse, cette modalité désigne la venue au premier plan d’un objet non spécularisable — ce que, dans l’économie du Séminaire X, Lacan isole comme objet a (cause du désir). Ainsi, l’angoisse signale moins un « vide » qu’un trop-de-présence : le sujet n’est pas sans l’objet, mais ne peut le nommer, car ce qui se présente n’est pas un bien échangeable ni un signifié, c’est le petit reste qui « tombe » du montage signifiant et qui affecte le corps (regard, voix, etc.). Conséquence clinique : lire l’angoisse comme « pas- sans-objet » invite à situer où et comment ce reste se manifeste (au point de trou du fantasme), plutôt que de chercher un contenu. L’effet éthique est corrélatif : ne pas combler l’angoisse par des assurances imaginaires, mais repérer la place où l’objet surgit pour le sujet, là où la logique du manque — « ne pas manquer au manque » — se renverse en rencontre du « pas sans ».
Séance du 23 Janvier 1963
« Mais de cette opération, il y a un reste, c’est le (a). »
Lacan fixe ici le point d’appui structural de tout son parcours sur l’angoisse : l’objet a naît comme « reste » de l’opération signifiante qui constitue le sujet au lieu de l’Autre. Le sujet n’advient qu’en se marquant du signifiant — et, corrélativement, l’Autre est barré, privé de garantie —; ce procès ne se boucle jamais sans excédent : le (a) demeure, détaché, irrécupérable, cause
« L'angoisse » du désir plutôt qu’objet de satisfaction. D’où la thèse directrice de la séance : l’isolement du (a) vient de l’Autre lui-même et ne se conçoit que dans le rapport S/Α, là où la division subjectivante laisse ce rebut qui n’entre pas dans l’échange symbolique.
Cette définition éclaire à neuf la clinique que Lacan re- parcourt aussitôt : ce « reste » gouverne le passage à l’acte comme « sortie de la scène » du sujet — moment d’« embarras » maximal où il se précipite hors du théâtre de l’Autre. Ainsi, l’homosexuelle du texte de Freud et Dora condensent la logique du « laisser- tomber » : chez Freud lui-même, note Lacan, l’analyse se termine lorsqu’il « la laisse tomber » — indice, au cœur du transfert, de la chute de (a) que l’analyste ne sut alors soutenir (p. 179). Et, côté patient, Dora gifle M. K. au point précis où la configuration symbolique se défait ; le « reste » ne peut plus être tenu dans le jeu, le sujet « bascule » hors scène.
C’est depuis cette structure que Lacan distingue l’acting-out du passage à l’acte : le premier adresse (encore) quelque chose à l’Autre, quand le second rompt l’adresse et jette le sujet dans « le monde pur » — la fugue en est l’exemple canonique (p. 184). La boussole reste le (a) : lorsqu’il « tombe », l’appel au regard de l’Autre se défait ; lorsqu’il est exhibé (acting- out), il vise au contraire l’Autre, comme signe.
Enfin, l’angoisse vient se préciser topologiquement : « signal dans le moi » au bord de la surface spéculaire, elle n’est pas sans objet ; son objet est précisément cet
« L'angoisse » (a) qui, « abhorré de l’Autre », fait effraction à la limite du moi. De là la série phénoménologique que Lacan déplie : dépersonnalisation, vacillation de l’image, « étrangeté » du miroir — « le Horla » comme figure d’une spécularisation détraquée —, autant d’effets du (a) qui ne se laisse ni englober ni « moïser » (p. 189- 190). L’angoisse ne trompe pas parce qu’elle signale l’approche de ce réel sans image : la présence du « reste» à la lisière du moi, lorsque le montage de l’Idéal et l’appui sur l’Autre ne suffisent plus à le voiler.
Ainsi se nouent, dans cette leçon, trois lignes : (1) la genèse de l’objet a comme rebut de l’opération signifiante ; (2) la lecture des « chutes » cliniques (gifle, fugue, laisser-tomber) comme effets structuraux de ce reste ; (3) la définition rigoureuse de l’angoisse comme signal au bord du moi, là où le (a) se présente — ni « plein » ni représentable — et où le sujet, s’il ne peut l’adresser à l’Autre, cherche l’issue par la sortie de scène. Tout l’enjeu technique qui en découle est net : soutenir la fonction du (a) sans la rejeter ni la combler, afin que la scène — celle où le sujet historise sa division — ne se referme pas sur une chute, mais ouvre la voie de l’élucidation du désir.
Séance du 30 Janvier 1963
« L’angoisse… nous enseigne-t-on depuis toujours…est une crainte sans objet.
« L'angoisse » « Chanson ! » déjà pourrions-nous dire ici où s’est énoncé un autre discours. « Chanson » qui, pour scientifique qu’elle soit, se rapproche de celle de l’enfant qui se rassure. Car à la vérité, ce que j’énonce pour vous, je le formule ainsi : « Elle n’est pas sans objet ». » .
Lacan renverse ici l’ « évidence » didactique qui oppose peur (avec objet) et angoisse (sans objet). Le coup de force tient dans la tournure « pas sans » : au lieu de chercher quel objet — entreprise vouée à rabattre l’angoisse sur l’ordre des choses identifiables — il indique la structure d’un rapport. L’angoisse signale un objet qui ne se livre pas dans le régime familier de la représentation, mais qui insiste comme reste : ce que son enseignement formalisera par l’objet a. Autrement dit, l’angoisse n’est pas vacuité ; elle est la présence, en trop-proche, de ce qui cause le désir sans jamais se confondre avec l’objet visé par la demande.
Cette rectification engage une conséquence logique : l’angoisse est le mode d’accès le plus tranchant à la fonction du manque. Elle « nous introduit… à la fonction du manque » sous une modalité qui déjoue les écrans du sens et les consolations théoriques — d’où l’ironie de Lacan envers la « chanson » scientiste. À ce titre, l’angoisse n’est pas un bruit parasite : elle fait signal — non d’un danger empirique, mais d’un trou dans la trame signifiante, là où l’objet a se détache comme reste du rapport du sujet à l’Autre.
« L'angoisse » De là l’éthique du maniement : ne pas oblitérer le signal par des rassurances hâtives ni par une symbolisation qui refermerait trop vite la béance. Lacan le formule, le même jour, en une maxime topologique et clinique : « ne pas manquer au manque » (p. 207). Accueillir l’angoisse comme indication de la venue au premier plan de l’objet cause — et non comme simple « symptôme à faire taire » — oriente l’interprétation vers ce point de réel où se trame le fantasme (S ◊ a) et où se nouent transfert et désir.
Enfin, la petite variation syntaxique (« pas sans ») ne relève pas d’un raffinement rhétorique ; elle borde une logique. Dire « pas sans » revient à maintenir que quelque chose fait lien entre le sujet et l’Autre sans se montrer comme tel : si l’on cherche un référent plein, on rate l’objet ; si l’on suit le signal, on rencontre la cause. C’est exactement là que l’angoisse, loin d’être « sans objet », indique la place de l’objet a, irréductible à l’inventaire des choses et pourtant décisif pour l’étoffe du désir.
Séance du 20 Février 1963
« On s’est un petit peu demandé la façon qu’on allait utiliser pour vous parler de ces choses-là, d’autant plus qu’on s’est trouvé en présence d’une difficulté pratique, c’est-à-dire comment couper ça, comment séparer ça, en plusieurs articles ou en plusieurs courts numéros. »
« L'angoisse » Ce préambule de Wladimir Granoff situe d’emblée la séance : non pas un exposé fermé, mais une adresse en acte, “entre nous devant vous”, qui prend l’auditoire à témoin et le constitue comme lieu de validation — le grand Autre, scène où se joue le discours. La « difficulté pratique » de découper, de “couper/séparer”, n’est pas qu’un souci d’organisation : elle reprend, sur le mode méthodologique, ce que l’enseignement de l’année martèle de l’angoisse et de l’objet a — ce reste qui ne se laisse pas aisément sectionner, classifier, ni “mettre en articles”. D’où le choix assumé de ne « n’avoir arrêté aucun plan » et de laisser la parole circuler : façon sobre de faire-place au surgissement, plutôt qu’à la clôture. Le cadre même confirme le fil tenu depuis le 30 janvier, lorsque Lacan avait annoncé confier la séance à Granoff et Perrier — « Je vous donne donc rendez- vous pour les entendre, le 20 Février » . Ici, la mise en scène répond à cette convocation : parler du transfert, de la “réponse” de l’analyste, de l’angoisse, en assumant le risque du direct, c’est-à-dire en maintenant la place vacante où l’objet cause du désir peut faire signe. Ainsi, l’assemblée n’est pas simple public ; elle est convoquée comme partenaire du dispositif, témoin et tiers, là où la vérité de l’analyse s’éprouve moins dans la doctrine que dans la tenue du lieu d’adresse.
Puis, finalement, nous n’avons arrêté aucun plan, c’est- à-dire, comme nous les connaissons en somme, ces articles, relativement inégalement parce que nous avons été également à court de matériel bibliographique, ce qu’on s’est dit c’est que la seule chose que nous pourrions vraiment faire, c’est d’en
« L'angoisse » parler devant… c’est d’en parler entre nous devant vous, de vous prendre plus ou moins à témoin. »
Lacan a lui-même préparé ce dispositif en annonçant, la séance précédente, qu’il confierait à Wladimir Granoff et François Perrier l’examen de trois articles, et en fixant précisément ce rendez-vous du 20 février pour éviter que « cette tribune [ne reste] vide » en son absence éventuelle. La scène est donc explicitement agencée comme une délégation méthodique : lecture, exposition, critique, avec l’assistance pour témoin et relais. Cette indication d’auteur et d’instance règle la forme et l’adresse du discours qui va suivre.
Le passage retenu, où Granoff assume l’absence de « plan » et l’« inégalité » de la documentation, articule une éthique de la recherche conforme au séminaire sur l’angoisse : il s’agit moins d’énoncer un savoir stabilisé que de le produire dans la scène même de l’Autre, « devant vous », l’auditoire. La référence préalable, dans la bouche de Lacan, au critère de pertinence (« relevant ou irrelevant ») situe la tâche : éprouver la valeur des textes au regard de la logique en cours (objet a, angoisse-signal, frontière du moi), non par accumulation bibliographique mais par mise à l’épreuve transféro-discursive de ce qui, d’un article, répond ou non à la structure travaillée.
La forme dialoguée – « en parler entre nous devant vous » – n’est pas contingente : elle met en jeu la place du tiers et vérifie que la lecture analytique n’est jamais monologique. Le « témoin » n’est pas simple public : il
« L'angoisse » est partie prenante de l’adresse, donc impliqué dans la vérité qui se dégage. En cela, la séance fonctionne comme un montage où la garantie ne vient pas d’un maître-texte mais de la circulation du dire, au plus près de ce que Lacan venait d’instaurer : une scène où l’énonciation (qui parle, d’où, pour qui ?) compte autant que l’énoncé.
Enfin, l’aveu d’une « difficulté pratique » à « couper » ou « séparer » anticipe le point clinique : ce qui résiste au découpage, c’est précisément la matière transférentielle des concepts lorsqu’ils s’indexent à l’angoisse comme « phénomène de bord » du moi et au reste objectal (a). À défaut d’un plan préétabli, le critère de cohésion devient la pertinence structurale : ce qui, dans chaque texte commenté, éclaire le nouage sujet/Autre/objet et les modalités où l’angoisse ne trompe pas.
Séance du 27 Février 1963
« que toute morale est а chercher dans son principe, dans sa provenance, du côté du Réel. »
Lacan ouvre la leçon sur un motif volontairement décalé — son retour des sports d’hiver — pour enchaîner immédiatement sur une réflexion aiguë sur notre modernité : la « fonction » du camp de concentration, transposée en « camp » pour la vieillesse aisée, indice d’un aménagement social où la gestion du vivant recouvre l’éthique sous une « moralisation » de
« L'angoisse » façade. Cette entrée en matière vise une chose simple et tranchante : rappeler que, pour penser l’éthique analytiquement, il faut quitter l’idéologie des bonnes intentions et revenir à ce qui fait trou dans le symbolique — le Réel, précisément, comme lieu d’où la loi se fait sentir, hors idéalisation, avec ses effets de coupure et d’angoisse. D’où la thèse centrale, ici réaffirmée mot pour mot : la source de la morale n’est pas dans l’Idéal, mais « du côté du Réel »
Les implications sont nettes pour la pratique. D’une part, l’éthique analytique n’a rien à voir avec une pédagogie de la « normalisation » ou un art d’optimiser les conduites ; elle consiste à maintenir l’oreille au point où surgit le manque — ce dont l’angoisse fait « signal » —, c’est-à-dire au lieu même où l’objet a se détache comme reste. D’autre part, cette position oblige l’analyste à résister à la tentation toujours renaissante de « moraliser » le traitement (promettre confort, harmonie, adaptation). Si « toute morale » se fonde dans le Réel, alors la règle est de soutenir la rencontre avec ce Réel — non d’en boucher le trou par des idéaux de bien-être. Cela recadre la direction de la cure : interpréter, c’est viser la place du manque (et ses montées d’angoisse), là où le désir se cause, plutôt que d’ajuster le moi à une bonne forme supposée.
Enfin, la référence polémique à l’après-guerre (« moralisation crétinisante ») fonctionne comme contre- exemple : elle montre comment un discours sur le Bien peut précisément masquer la fonction du Réel et empêcher de penser l’horreur — donc empêcher toute
« L'angoisse » éthique digne de ce nom (p. 268). En rappelant que « le Réel » est la provenance de la loi, Lacan recolle les fils des séances précédentes : l’angoisse n’est pas « sans objet » ; elle indique le bord où le sujet est entamé par ce qui ne se spécularise pas. L’éthique de la psychanalyse tient alors en un geste : ne pas déserter ce bord, et en faire la boussole de l’interprétation.
Séance du 06 Mars 1963
« Les meilleurs auteurs laissent apparaître ce sur quoi j’ai déjà pour vous mis l’accent : qu’elle n’est pas objektlos, qu’elle n’est pas sans objet. »
Lacan démonte ici le lieu commun d’une angoisse « sans objet ». Il retourne la tradition — y compris freudienne lorsqu’elle parle d’Objektlosigkeit — en rappelant, texte à l’appui, que Freud écrit aussi « Angst vor etwas », une angoisse « devant quelque chose ». Le « quelque chose » n’est pas un objet empirique repérable comme l’objet de la peur ; c’est l’objet cause, l’objet a, ce reste produit par l’opération du signifiant entre le sujet et l’Autre. D’où la nuance capitale : l’angoisse n’est pas « de » l’objet, elle est « au lieu de » l’objet qui surgit, non comme but de satisfaction mais comme cause qui aimante le désir.
Quand Lacan insiste, le même jour, sur la préposition « vor » (« devant »), il pointe une bascule structurelle : ce qui, jusqu’ici, « promouvait le désir » en arrière-plan passe « devant », occupe la scène et défait l’économie
« L'angoisse » habituelle des repères (p. 307). Ce passage au premier plan n’est pas une désignation rassurante ; c’est une présentation du manque sous la forme d’un reste, qui affecte le corps (les « morceaux » pulsionnels) et borde le moi. L’angoisse signale cette proximité excessive du réel de l’objet a — proximité trop grande pour être symbolisée sur-le-champ — et c’est pourquoi elle « ne trompe pas » : elle indexe la rencontre avec la cause.
Conséquence clinique : on ne « enlève » pas l’angoisse en assignant un objet imaginaire ou en comblant la béance par des explications. On la lit comme indice que le sujet touche à la place de son objet a : là où le signifiant vacille, où un morceau de jouissance fait saillie. Le maniement se joue alors du côté de l’adresse à l’Autre (cadre, interprétation brève, ponctuation du transfert) pour redonner au sujet la possibilité de symboliser ce reste sans précipiter ni colmater. Autrement dit, à cette date du Séminaire X, Lacan fixe l’orientation : sortir du mythe d’une Angst « sans objet » pour penser, au plus près du texte freudien, l’angoisse comme effet de la venue au-devant de l’objet cause — la clé pour articuler, séance après séance, le lien entre désir, jouissance et réel.
Séance du 13 Mars 1963
« C’est un petit peu… j’y pense en improvisation, j’y pense à l’instant …comme ce qu’on a pu soulever à propos du problème des couleurs, dont sûrement la connotation ne se recouvre pas d’une langue à l’autre.
« L'angoisse » La difficulté… je vous l’ai déjà signalée …que nous avons à saisir le terme qui pourrait répondre à angoisse précisément… puisque c’est de là que partent tous nos soucis …en russe, le montre bien. »
Lacan ouvre la leçon en dépliant un petit laboratoire de traduction autour de « Страхи / Frayeurs », pour exhiber un point décisif : l’« angoisse » n’est pas une évidence naturelle que toutes les langues épingleraient d’un même signifiant. L’analogie avec les « couleurs » signale la dépendance du phénomène à un découpage symbolique propre à chaque langue ; autrement dit, la catégorie clinique n’est pas indépendante du signifiant qui l’institue. Cette précaution philologique n’est pas un détour gratuit : elle prépare la rectification doctrinale engagée depuis la leçon précédente, où Lacan avait déjà martelé contre la tradition que l’angoisse « n’est pas sans objet » (non objektlos) — position qui rompt avec l’opposition scolaire peur/angoisse « avec/sans objet » et replace l’angoisse dans un rapport structuré à l’objet cause.
Le choix du russe n’est pas un exotisme : le pluriel « Страхи » (frayeurs) juxtapose des affects nommables (peur, crainte, terreur) tandis que « angoisse » désigne, chez Lacan, le point où un reste — l’objet a— se détache du lien du sujet à l’Autre. D’où l’enjeu de traduction : ne pas rabattre ce reste structural sur un « objet » thématique quelconque. La petite série proverbiale qu’il place en tête (« La peur grossit les objets » / « je crains qu’il ne vienne / qu’il n’arrive pas») fait sentir, par le jeu même des anticipations contraires,
« L'angoisse » que l’affect se noue à une attente adressée à l’Autre ; l’angoisse surgit là où l’objet cause se profile devant (vor etwas), renversant la vieille formule en un « pas sans objet » qui oblige à préciser ce quelque chose — non pas un contenu, mais la cause du désir.
La leçon tire une conséquence méthodologique : on ne définira pas l’angoisse par une taxinomie des émotions, mais par son articulation différentielle dans le champ du signifiant. C’est pourquoi Lacan enchaîne, dans ce bloc de séances, vers la question des « deux versants » — jouissance et désir — pour montrer comment l’angoisse indique le bord où l’objet atombe (caducité) du côté de la jouissance, tout en causant le désir du côté du sujet ; l’examen clinique de ces bascules prolonge immédiatement cette scène de traduction.
Séance du 20 Mars 1963
« …TIRÉSIAS, lе “voyant”, lui qui devrait être le patron des psychanalystes, а été aveuglé par une vengeance de la suprême déesse… C’est pour cela qu’il peut témoigner… et corroborer ce que dit JUPITER : ce sont les femmes qui jouissent. Leur jouissance est plus grande… la proportion importe peu puisqu’elle ne dépend, en somme, que de la limitation qu’impose à l’homme sa relation au désir, c’est-à-dire ce que je désigne, comme en situant pour lui l’objet dans la colonne du négatif. Le (−φ)… le trou commence au bas de son ventre… »
« L'angoisse » Lacan mobilise Tirésias pour marquer une différence de structure, pas un “plus de quantité”. Chez l’homme, le désir est noué au phallus sous le signe du manque (−φ) : la jouissance est médiée par la castration et la loi, donc “limitée”. Chez la femme, le lien au phallus est plus lâche : son rapport va plus directement au désir de l’Autre, d’où la possibilité d’une jouissance qui déborde l’économie phallique. Tirésias, ayant connu les deux positions, figure ce savoir du corps qui atteste d’une jouissance dite “plus grande” parce qu’“autre” — hétérogène au calcul du manque, et qui reparaît cliniquement là où l’objet ane suffit pas à l’épuiser.
« Et, ici, je ne peux manquer d’avoir à vous rappeler… que TIRÉSIAS, lе “voyant”, lui qui devrait être le patron des psychanalystes, а été aveuglé par une vengeance de la suprême déesse, JUNON la jalouse. […] consulté comme ça, à la blague… par JUPITER […] “la volupté que vous éprouvez est plus grande, c’est lui qui parle, que celle que ressent l’homme”. […] “Mais à propos, que n’y pensai-je! TIRÉSIAS fut sept ans femme”. […] C’est pour cela qu’il peut témoigner […] ce sont les femmes qui jouissent. Leur jouissance est plus grande […] la proportion importe peu puisqu’elle ne dépend, en somme, que de la limitation qu’impose à l’homme sa relation au désir, c’est-à-dire ce que je désigne, comme en situant pour lui l’objet dans la colonne du négatif. »
Lacan se sert du mythe pour marquer un point structural : la « jouissance » ne se superpose pas au désir. Chez l’homme, l’accès à l’Autre réel de la jouissance est médié par la fonction phallique et sa
« L'angoisse » négativation (−φ) ; le désir s’y noue, mais au prix d’un manque qui borne. La femme, dit-il, a un lien « plus lâche » à ce nœud : son rapport au désir de l’Autre n’est pas arrimé de la même façon au phallus, d’où l’idée d’une jouissance « plus grande » — non pas mesurée, mais autre, excédant la norme phallique.
« Voilà ce qui d’ailleurs, pour revenir en arrière, légitime ce fameux pot de moutarde qui a fait grincer des dents pendant plus d’un an à mes collègues, […] il me servait d’exemple, ce pot de moutarde, en ceci qu’il est… vous savez bien, c’est frappant par expérience … qu’il est sur la table toujours vide, qu’il n’y а jamais de moutarde que quand elle vous monte au nez. »
« Allons-y donc ! Le (−φ), c’est ça le vide du vase, le même qui définit l’homo faber. […] La femme, bien sûr, se présente avec l’apparence du vase. […] Il s’imagine que ce vase peut contenir l’objet de son désir. […] La présence fantasmatique du phallus — j’entends du phallus d’un autre homme — au fond de ce vase, est un objet quotidien de notre expérience analytique. »
Le « pot de moutarde » est une image pédagogique du manque phallique : le vase est défini par son vide — (−φ) — et non par un « contenu » positif. L’erreur structurale du sujet masculin consiste à fantasmer ce vide comme pouvant être comblé dans la femme prise pour « contenant » de l’objet du désir, jusqu’à y loger, imaginairement, le phallus « d’un autre homme ». Lacan démonte ce leurre : c’est le manque lui-même qui cause le désir ; vouloir le remplir, c’est relancer l’illusion. Ainsi, les deux séries (Tirésias / vase- moutarde) se répondent : d’un côté, une jouissance
« L'angoisse » autre qui déborde la mesure phallique ; de l’autre, la mise au point topologique que ce qui « fait tourner » le désir est un vide — irréductible, non spécularisable — que la clinique rencontre chaque jour.
Séance du 27 Mars 1963
« …à partir de ce moment-là, je suis sous une pression qui veut dire que je suis scrutée, scrutinisée… Si ce sur quoi je suis en quelque sorte mise à l’épreuve, “petit morceau par petit morceau”, il apparaissait un seul instant que je ne suis pas en mesure d’en répondre, eh bien, c’est mon patient qui, lui, va s’en aller en mille morceaux. Ayant donc, elle, cherché le désir de l’homme, ce qu’elle rencontre comme réponse, ce n’est pas la recherche de son désir à elle, c’est la recherche de (a), de l’objet, du vrai objet… le reste, le (a), le vrai objet. »
Ce passage condense l’enjeu clinique du cas TOWER tel que Lacan l’extrait : une “petite” rectification de l’analyste remet le désir du patient « à sa place », et aussitôt son regard se fixe — scrutinize — non pas sur le désir supposé de l’analyste, mais sur la traque de l’objet (a). Autrement dit, dès que l’Autre analytique se montre comme non-toute (pas toute-puissante, pas toute consistante), le sujet s’emballe vers ce reste qu’aucune demande ne peut obtenir et qu’aucun amour ne comble. D’où la pression, le morcellement menaçant “en mille morceaux” : l’angoisse signale ici l’approche de (a) plutôt qu’un simple “danger pulsionnel”. Lacan l’a martelé cette année : l’angoisse
« L'angoisse » est le signal de ce qui se passe dans le rapport du sujet vacillant à (a), non un affect “sans objet”.
Ce point éclaire aussi la position technique : soutenir la recherche sans donner l’objet. TOWER “tient le coup”, non par masochisme (Lacan corrige l’auto- diagnostic), mais en maintenant la béance de l’Autre — ce qui permet que le patient fasse le deuil de trouver dans l’analyste (ou dans la femme en général) ce qui relèverait du (−φ), la “part manquante” que le désir masculin fantasme d’arracher au partenaire. Une fois ce deuil entamé, le désir peut se réordonner du côté de la loi et de la « comédie œdipienne » plutôt que tourner en rond dans la capture sadique de l’“objet vrai”.
• La rectification analytique déplace l’axe : du « désir de l’Autre » supposé à la cause du désir (l’objet (a)) ; c’est ce déplacement qui déclenche l’angoisse comme signal. • Clinique : la tentation de “répondre” point par point à la mise à l’épreuve alimente le morcellement ; tenir la place de l’Autre barré, c’est ne pas livrer l’objet. • Différence de sexes (en arrière-plan du cas) : du côté masculin, le désir est noué à (−φ) ; d’où la quête chez l’autre d’un manque à extorquer. Le travail consiste à transformer cette quête impossible en symbolisation soutenable.
Séance du 08 Mai 1963
« L'angoisse » « Je sévirai contre tout circoncis à la façon de l’incirconcis ». « Je ne rappelle ici ce point que pour vous indiquer que c’est bien de quelque relation permanente à un objet perdu, comme tel, qu’il s’agit et que c’est seulement dans la dialectique de cet objet а comme coupé et comme maintenant, soutenant, présentifiant, une relation essentielle à cette séparation même, qu’effectivement nous pouvons concevoir, en ce point qui n’est pas un point unique de la Bible, mais ce point qui éclaire, par son paradoxe extrême, ce dont il s’agit chaque fois que le terme de circoncis ou d’incirconcis est effectivement employé dans la Bible. Il n’est point en effet — loin de là ! — localisé à ce petit bout de chair qui fait l’objet du rite. »
Lacan repart ici de Jérémie 9 pour déplacer résolument la « circoncision » hors du registre d’une équivalence naïve avec la castration : « rien de moins castrateur que la circoncision », insiste-t-il, que l’on confond trop souvent avec le complexe du même nom. Ce que le rite met en jeu, c’est l’isolement d’un morceau — le prépuce — comme reste, donc comme petit a: l’objet coupé, séparé, qui, dès lors, soutient et présentifie la séparation elle-même. La « circoncision » se généralise alors dans l’Écriture en « incirconcis des lèvres », « incirconcis du cœur » : à chaque fois, une coupure institue un rapport du sujet à son propre corps par l’entremise d’un appendice rendu objectal.
Conséquence doctrinale : la fonction de petit a ne se déduit pas d’un plein ou d’un vide, mais d’une opération — la coupure — qui arrache un morceau et l’installe comme cause du désir. D’où la précision clinique : le « circoncis » n’est pas celui qui aurait été «
« L'angoisse » moinsé », mais celui qui est consacré à un certain rapport à l’Autre, c’est-à-dire à la normativation de l’objet du désir ; « c’est pour cela qu’il s’agit du petit a ».
Conséquence pratique : ne pas « rendre » l’objet ni combler le manque — car le travail analytique ne porte pas sur l’abolition de la perte, mais sur la mise en place de l’objet-reste comme tel. Cela prolonge exactement nos jalons de mars : le (-φ) du côté masculin (le vide structurant du « vase ») n’est pas l’objet a; ici, l’accent se déplace du vide à la pièce retranchée qui cause. En termes de maniement, cela borne l’intervention : soutenir la coupure (ne pas se laisser recruter comme substitut de l’objet, ni garantir le fantasme d’extraction du (-φ)), et interpréter là où le sujet tente de vérifier si, chez l’analyste, « il y a » l’objet — au lieu de rabattre l’affaire sur une menace de castration ou sur un comblement supposé par l’Autre.
Séance du 15 Mai 1963
« …le chemin par où nous procédons cette année - qui est l’angoisse - je l’ai choisi parce qu’il est le seul qui nous permette de faire, d’introduire une nouvelle clarté quant à la fonction de l’objet par rapport au désir. »
« …cette non-coïncidence du manque dont il s’agit avec la fonction du désir, si je puis dire, en acte, c’est là ce qui crée l’angoisse et l’angoisse seule se trouve viser la vérité de ce manque.»
« L'angoisse » Ici Lacan resserre son axe : l’angoisse n’est pas un simple affect périphérique, mais l’opérateur qui éclaire la place de l’objet a dans l’économie du désir. Après avoir, les semaines précédentes, opposé désir et jouissance et montré comment l’objet se constitue comme reste (Lucy Tower, « stoops to conquer »), il précise que l’angoisse surgit lorsque le manque « au sens propre » ne coïncide plus avec le jeu du désir. Autrement dit, quand la machinerie fantasmatique vacille, l’angoisse « vise la vérité du manque » — elle indique, mieux que tout discours, le point où le sujet est touché par la structure.
Conséquence méthodologique directe : pour lire une situation clinique, il s’agit de repérer à chaque « niveau de structuration du désir » le « point d’angoisse » . Ce repérage donne la carte des passages obligés : privation réelle, frustration imaginaire, castration symbolique. L’angoisse marque le lieu où l’objet a cesse de se laisser spéculer par l’image et où le sujet est exposé, sans écran, à la béance qu’il borde d’ordinaire par le fantasme.
Lacan s’autorise d’un détour par l’assertion bouddhique « le désir n’est qu’illusion » pour préciser que, s’il y a illusion, elle concerne la scène fantasmatique où le sujet se rassure de l’objet ; en revanche, l’angoisse n’illusionne pas : elle indexe, sans médiation, la présence du manque. D’où la fonction régulatrice de l’angoisse dans la cure : ne pas la traiter comme un simple obstacle, mais comme un signal qui
« L'angoisse » oriente l’interprétation vers la place structurale de (a), plutôt que vers l’« objet » supposé du besoin.
Enfin, la leçon affine la distinction déjà engagée entre désir et jouissance : le désir « s’organise » autour de l’objet cause, tandis que la jouissance s’éprouve hors- cadre, d’où la possibilité de leur décalage. C’est ce décalage — la non-coïncidence manque désir — qui fait surgir l’angoisse ; et c’est par là que l’analyste trouve l’accès le plus sûr à la logique du cas, en suivant l’angoisse comme fil à plomb de la structure.
Séance du 22 Mai 1963
« Il n’y a de surmontement de l’angoisse que quand l’Autre s’est nommé. »
Ce mot tombe chez Lacan à la fin d’un développement très serré : l’objet adoit être situé « dans le champ de l’Autre » et, si l’interprétation règle la dépendance des désirs, elle n’est pas pour autant l’affrontement à l’angoisse; celle-ci ne se franchit qu’à la condition que l’Autre — le lieu du signifiant, de la loi, de l’adresse — soit nommé. Autrement dit : l’angoisse décroît non pas quand on rassure, mais quand le sujet repère de quel lieu (de quel Autre) viennent la demande et la coupure qui causent son désir.
Pourquoi « quand l’Autre s’est nommé » ?
« L'angoisse » • Parce que l’angoisse naît précisément quand le lien au signifiant fait défaut : « le moi et l’Autre se dissolvent… le désir se perd, faute de pouvoir être nommé ». Le “nom” n’est pas un contenu, c’est l’opération qui resitue le manque dans la structure (le manque au lieu de l’Autre) et restitue un bord au sujet. • Dans la même leçon, Lacan rappelle que le père — au plan logique, non biographique — est celui qui « sait… à quel (a) son désir se réfère ». Nommer l’Autre, c’est nommer ce référent (la cause) et séparer cet (a) de la personne; c’est donc dépsychologiser l’angoisse en la reliant à sa cause structurale.
Ce que cela change cliniquement
• L’analyste ne « comble » pas le trou d’angoisse; il indique où il se loge. Tant que l’objet an’est pas situé dans le champ de l’Autre, l’angoisse pousse au passage à l’acte; quand ce repérage advient, le sujet peut déplacer l’excitation sur le signifiant — et parler. C’est en ce sens que « nommer l’Autre » surmonte (au sens de franchir) l’angoisse. • La manœuvre n’est pas une « explication » mais une opération de nomination qui borde : elle sépare l’Autre (lieu) de l’analyste (personne) et désigne la place du manque (−φ) comme telle — au lieu d’en faire porter l’énigme au moi. D’où l’écart entre simple interprétation de contenu et acte qui institue un lieu.
Conséquences :
« L'angoisse » 1. Le surmontement n’est pas suppression de l’angoisse mais conversion du réel sans nom en manque symbolisé. On passe de « l’angoisse comme signal au bord du moi » à un manque inscrit dans l’Autre, donc traitable par la chaîne signifiante. 2. Dans la cure, l’effet de transfert est décisif : situer l’objet adu côté de l’Autre — et non dans l’analyste — évite que le sujet tente de « faire nom » de l’analyste par l’agir; on remet le discours en route.
En bref : pour Lacan, on ne « rassure » pas l’angoisse, on lui donne une adresse. La traversée s’opère quand le sujet sait de quel Autre — nommé comme lieu — relève la coupure qui cause son désir; alors seulement l’angoisse cesse d’être sans bords et devient manque symbolique, donc franchissable.
Séance du 29 Mai 1963
« Le phallus fonctionne partout… sauf là où on l’attend ; […] cet évanouissement de la fonction phallique […] est le principe de l’angoisse de castration ».
Tout l’exposé du 29 mai s’aimante à ce paradoxe. Lacan renverse l’évidence : le phallus, si proliférant dans les images et les fictions du sujet, manque précisément au lieu où il devrait médiatiser — le « stade phallique ». Ce manque n’est pas une simple absence : il a consistance, une « carence positive » désignée par le signe (−φ), c’est-à-dire une forme de trou qui fait
« L'angoisse » tenir l’économie du désir plutôt qu’elle ne la ruine. Ainsi s’éclaire la phrase liminaire du jour : l’obstacle « nécessaire » à la compréhension de l’analyste, cette limite sur laquelle bute toute élaboration conceptuelle, n’est autre que l’angoisse de castration — non pas un accident psychologique, mais la charnière où la pensée trébuche parce que le symbole faillit.
Pour faire sentir cette logique du « manque présent », Lacan revient à la scène primitive et à L’Homme aux loups : la fenêtre béante, l’arbre « couvert de loups » qui fixent et médusent, l’image qui se pétrifie jusqu’à devenir catatonie. Ici encore, le phallus est partout — comme effet de pétrification du regard — et pourtant nulle part en tant que médiateur : il se dérobe, « s’ escamote », et c’est cette disparition au point d’attente qui signe l’angoisse. Le réel qui fait trou est alors relayé par un objet — l’excrément — que Freud nomme « don » et même « sacrifice » : offrande dérisoire et pourtant décisive, petit reste qui tente de border l’irreprésentable. La scène change en liturgie : le sujet s’arrache quelque chose pour répondre à une convocation dont il ne connaît pas le nom.
Ce théâtre du manque bascule ensuite vers l’orgasme, que Lacan ose aligner sur l’angoisse : non pour confondre jouissance et frayeur, mais parce que « c’est de quelque chose qui se passe dans la visée où se confirme que “l’angoisse n’est pas sans objet” » que l’orgasme tient sa « satisfaction » spécifique . À ce niveau, l’expérience sexuelle s’éclaire par la grammaire de la demande : nous demandons à l’Autre « la petite
« L'angoisse » mort », « faire l’à-mourir », dit-il, avec son ironie de scalpel. Quand l’orgasme se détache de ce champ d’adresse — coït interrompu, procédures sans Autre — l’angoisse monte comme une buée : le signe a perdu sa cible, le (−φ) reparaît au bord.
Lacan précise alors ce qui pourrait être mal entendu : l’angoisse de castration « n’est pas une angoisse de mort ». Elle s’amarre plutôt au lieu où mort et transmission se nouent, là où « Dieu ou le génie de l’espèce » ne sont que noms pour dire un réel qui pousse les formes du vivant à se reproduire. D’où l’élégante cruauté du diagnostic : « l’organe ambocepteur cède toujours prématurément » ; quand viendrait le temps du sacrifice, « il y a longtemps qu’il a disparu de la scène, il n’est plus qu’un petit chiffon ». Le drame naît quand on absolutise « l’accomplissement génital » ; si l’on renonce à cet idéal trompeur, le champ se desserre et l’angoisse retrouve sa juste articulation symbolique, en ouverture vers d’autres objets que le seul partenaire « naturel » .
En filigrane de cette traversée, la mise en garde pédagogique du début prend une saveur de fable : il faut « avancer des problèmes » un rien au-delà des capacités supposées, pour ouvrir la pensée . De même, dans la cure, on n’affronte pas de face l’angoisse ; on l’approche « par voie concentrique » — du shofar de la voix à la fenêtre du fantasme — jusqu’au point où l’évanouissement du phallus se lit comme tel. Alors seulement le signe (−φ) cesse d’être un épouvantail : il devient boussole. À la condition d’entendre que la
« L'angoisse » satisfaction sexuelle « à bon compte » n’éteint rien, qu’elle obture sans combler, et que la vérité du désir demeure liée à ce trou actif qui le cause.
Ce 29 mai, Lacan compose donc une petite comédie noire : l’objet se sacrifie, l’organe se dérobe, l’image se fige, et pourtant quelque chose se gagne — une orientation. La formule de départ, reprise, s’illumine : si le phallus fait défaut au bon endroit, ce défaut même est ce qui protège le désir de toute hypnose d’achèvement. L’angoisse n’est pas l’ennemie ; elle est le phare qui clignote au ras du (−φ) pour rappeler au sujet que la voie du désir ne passe jamais par la plénitude, mais par l’art de loger un manque.
Séance du 05 Juin 1963
« Il n’était pas possible d’aborder de front l’angoisse de la castration sans en provoquer, disons, quelque écho. »
Lacan commence par faire entendre le silence comme un concept. Le mutisme de l’auditoire, note-t-il, ne vaut pas simple embarras : c’est la résonance immédiate du signifiant « castration ». Nommer l’angoisse, c’est déjà la faire vibrer dans le réel de la salle; la théorie devient performative. On comprend que chez Lacan, l’énoncé ne surplombe pas l’expérience clinique : il la réveille. L’angoisse n’est pas un thème ; c’est un effet de discours, un retour d’onde dès que le mot touche son objet.
« L'angoisse » Vient alors un déplacement décisif. Plutôt que d’adosser la difficulté de « l’union de l’homme et de la femme » aux explications empiristes (ignorance du vagin, « perspective phallocentrique », etc.), Lacan relit la tradition (de Jones jusqu’au verset de la Genèse) pour montrer que l’obstacle est de structure : ce n’est pas l’organe qui manque à savoir, c’est le médium qui manque au rapport. D’où ce schéma « eulérien » qu’il propose en clair : deux champs — homme et femme — ne se recoupent que là où fait défaut ce qui devrait faire médiation : « la zone où ils pourraient effectivement se recouvrir… se qualifie par le manque de ce qui serait leur médium : le phallus » .
Ce trait « vide » ne désigne pas une lacune d’information mais la place structurale du (−φ) : le signifiant phallique précisément là où on l’attend comme médiateur s’évanouit, et cet évanouissement est le ressort de l’angoisse. Le tour de force de Lacan est d’arracher le débat aux causalités psychologisantes (l’« ignorance primitive » de Jones) pour le reconduire à la logique du manque. L’angoisse n’est pas l’effet d’un savoir non-su ; elle est l’index d’un vide constitutif sans lequel aucun désir ne se mettrait en route. Ainsi l’« impasse » du rapport sexué n’est pas un accident contingent ; c’est la condition même qui oblige chacun à border son désir par des fictions — fantasmes, fétiches, comédies œdipiennes — pour contourner la place béante du médium absent.
La petite polémique avec Jones, que Lacan résume avec malice (jusqu’à rappeler que le « il les créa homme et
« L'angoisse » femme » gagnerait à être lu sur l’hébreu, tant le verset est « si ambigu »), ne sert pas à régler des comptes érudits : elle pointe l’erreur d’optique d’une clinique qui chercherait l’explication du côté de l’organe ou de la chronologie développementale. Si le « lieu de la conjonction » fascine, c’est parce qu’il condense le malentendu : on voudrait que le phallus fonctionne comme passeur entre deux champs, alors que sa fonction structurale est d’indiquer — par son défaut — l’impossible du rapport. Là est la trouvaille : ce qui devrait joindre sépare, et c’est cette séparation essentielle qui, ressentie, se traduit en angoisse.
La leçon est enfin éthique. Nommer l’angoisse de castration, c’est faire apparaître la zone d’intersection comme manque : l’endroit où les deux ensembles se « rencontrent » ne contient rien d’autre que le signifiant de ce qui n’y est pas. Mais, et c’est le point subtil, cet aveu n’accroît pas l’angoisse ; il lui donne une boussole. Reconnaître que le médium fait défaut, c’est desserrer l’emprise des mirages où chacun tente de le fabriquer — dans l’Autre, dans le corps, dans la Loi — et replacer la pratique analytique à sa juste place : tenir le bord du vide, plutôt que le combler. À partir de là, le « silence » du début change de nature : il ne signe plus la sidération, mais l’écoute d’un partage lucide — celui d’un lien qui, pour n’exister pas, n’en commande pas moins la danse du désir.
« L'angoisse »
Séance du 12 Juin 1963
« L’angoisse gît dans ce rapport fondamental où le sujet est dans ce que j’ai appelé jusqu’ici le désir de l’Autre. »
« petit(a) n’est pas “l’objet du désir”, celui que nous cherchons à révéler dans l’analyse, il en est la cause. »
Ici, Lacan resserre son axe : l’angoisse ne vient pas d’un objet identifiable “là-dehors”, mais de la dépendance du désir au lieu de l’Autre — et surtout du surgissement de l’objet a comme cause (et non comme but) du désir. Cliniquement, cela déplace tout : au lieu de chasser “l’objet qui manque”, le travail vise à repérer comment, à chaque symptôme, l’objet a se constitue comme reste du signifiant et déclenche l’alarme. C’est pourquoi l’angoisse apparaît aux bords du fantasme (S ◊ a) : elle signale que l’objet cause fait irruption, court- circuitant l’ordinaire des demandes. Dans cette séance, Lacan donne ainsi la boussole pratique : écouter comment le sujet accroche son désir au désir de l’Autre, et où l’objet a, cause ce désir — c’est là que l’angoisse “gît”, et que l’interprétation peut opérer sans se méprendre en “objet but”.
Séance du 19 Juin 1963
Voici la clé de la séance du 19 juin : Lacan y renverse l’« abrahamisme » des stades (au sens d’Abraham et de
« L'angoisse » la théorie des relations d’objet) pour affirmer l’unicité fonctionnelle de l’objet a. D’emblée :
« à tous ses niveaux il tient à lui-même en tant qu’objet (a)… [et] sous les diverses formes où il se manifeste, il s’agit toujours d’une même fonction, à savoir comment (a) est lié à la constitution du sujet au lieu de l’Autre et le représente » .
Ce déplacement n’est pas une coquetterie de vocabulaire : il récuse la tentation de raconter l’objet a comme une succession d’objets partiels qui se « remplaceraient ». Pour Lacan, les formes (oral, anal, scopique, vocal, phallique) sont des présentations différentes d’une même opération : la façon dont un reste — (a) — vient représenter le sujet là où il est parlé par l’Autre. D’où l’idée d’une « constitution circulaire » plutôt que d’une montée en étages .
Dans cette ronde, le « niveau phallique » occupe une place extrême parce que l’objet y est, paradoxalement, présent comme défaut : « la fonction de (a) est représentée essentiellement par un manque, par le défaut du phallus, comme constituant la disjonction qui joint le désir à la jouissance » . La formule lacanienne dit bien le paradoxe : une disjonction qui joint — autrement dit, c’est le (-φ) qui fait passer du désir à la jouissance en marquant leur non-coïncidence structurale. L’angoisse naît précisément de cette jointure négative.
À partir de là, Lacan recadre la cartographie clinique : les « stades 4 et 5 » (scopique et vocal) viennent en
« L'angoisse » corrélation « de retour » avec les deux premiers (oral et anal) — là encore, pas de progression linéaire, mais des échos structuraux. Il rappelle ainsi « les liens du stade oral et de son objet avec les manifestations primaires du surmoi », en soulignant la connexion de ce surmoi avec « cette forme de l’objet aqu’est la voix » . La voix, en tant qu’objet, n’est pas un contenu psychologique ; c’est ce qui, du dire de l’Autre, tombe comme reste et serre le sujet — d’où la dimension surmoïque, injonctive, harcelante.
Conséquence pour la pratique : au lieu d’interpréter « par stades », on repère où se loge, pour ce sujet-ci, l’objet a qui cause le désir, et comment ce point touche l’Autre. L’« avancée » analytique n’est pas de faire « passer » le patient au stade suivant, mais d’amener à reconnaître le lieu où l’objet a opère — surtout là où il opère comme manque phallique. C’est pourquoi l’angoisse y sert de boussole : elle indique la proximité de ce réel du manque qui, loin d’être une simple privation, articule la disjonction structurale entre désir et jouissance.
Dit autrement : la séance démonte la fiction d’un cursus développemental et met en main un instrument de lecture transversal. Le même opérateur (a) fait cercle; au centre, le (-φ) — non pas l’objet qu’on obtient, mais l’impossibilité qui noue le désir à la jouissance — et, en périphérie, ses présentations (regard, voix, oral, anal) qui se répondent et se relancent. C’est à cet endroit précis que l’angoisse «
« L'angoisse » mord » : signe qu’on touche à l’articulation du sujet au lieu de l’Autre par l’objet qui le représente.
Séance du 26 Juin 1963
Le coup de force tient dans cette phrase, à la fois simple et vertigineuse :
« L’angoisse n’est pas le doute, l’angoisse c’est la cause du doute.»
Tout le reste en découle. Si le doute, chez l’obsessionnel, prolifère, c’est qu’il travaille sans relâche à contenir une certitude affreuse que l’angoisse, elle, installe. La causalité, dit Lacan, ne se maintient dans notre pensée que là où l’angoisse ouvre — et déchire — un champ. Ici, l’obsessionnel n’est plus l’homme d’un « peut-être » méticuleux : il devient l’être sur lequel pèse une évidence injouable, et dont l’infini scrupule n’est qu’une diversion.
D’où l’autre maxime, tonitruante sous son allure d’axiome : « Agir, c’est arracher à l’angoisse sa certitude. […] Agir, c’est opérer un transfert d’angoisse. » L’action n’abolit pas l’angoisse ; elle la déplace, l’arrache comme on arrache un clou — au prix d’un transport. On comprend alors pourquoi Lacan ramène la clinique de « l’acting-out » et du « passage à l’acte » à ce tableau inaugural : ce sont précisément les deux cases restées vides dans la matrice « inhibition / symptôme / angoisse » qu’il s’agissait de remplir.
« L'angoisse » L’angoisse donne sa certitude ; l’acte en redistribue la charge.
Pour que cette grammaire ne soit pas de pure dialectique, Lacan replie le texte sur la langue. Il sépare « émotion » et « émoi » et va chercher, à l’oreille, ce qui travaille sous les mots : « l’émoi est trouble, chute de puissance », quand la Regung (la “stimulation”) « appelle au désordre, voire à l’émeute ». Ce détour étymologique n’est pas coquetterie : il place l’« émoi » du côté du « hors-de-moi », de la défaillance du pouvoir (mugan/mögen), et prépare une topologie des affects où l’angoisse — « ce n’est pas une émotion » mais « un affect » — n’est jamais là où on l’attend.
Le tableau reparaît alors avec ses diagonales : « Émotion / Émoi » d’un côté, « Empêchement / Embarras » de l’autre — « les cases… sont là pour vous montrer » que l’angoisse, elle, n’y entre pas comme simple case à cocher. Ce dispositif oblige à distinguer la dynamique du mouvement (émotion/émoi) et la pesée de la difficulté (empêchement/embarras). L’angoisse, elle, « ne trompe pas » ; elle n’est ni trouble ni frein : elle troue. D’où sa fonction d’embrayage clinique pour penser les sorties de route : passage à l’acte et acting-out, précisément logés dans ces « blancs » que l’action vient combler.
Reste l’obsessionnel, auquel la séance consacre sa pointe. La leçon précédente l’avait déjà campé dans sa liaison à « un objet perdu du type le plus dégoûtant » inséparable de « la plus haute production idéaliste ». Le
« L'angoisse » 26 juin, Lacan montre comment cette assiette impossible du désir se ferme en « catégorie de la puissance » — étage où le sujet tente d’achever sa position de désir sous l’abri d’une maîtrise qui le protège de la jouissance de l’Autre. « Il va l’achever dans la catégorie de la puissance » , c’est-à-dire sur la crête où la demande, l’image et la voix s’ordonnent autour du (-φ) et du regard de l’Autre.
Ce point explique enfin la place singulière de l’affect dans l’économie du refoulement : « l’affect n’est pas refoulé […] il est désarrimé » ; ce sont « les signifiants qui l’amarrent » qui se refoulent. L’angoisse, affect princeps, flotte — jusqu’à ce qu’un acte la ré-amarre ailleurs, ou qu’un doute la masque d’un voile de faux problèmes. Mais c’est elle qui cause ; le doute, lui, s’échine à conjurer.
La séance noue sa triade : une poétique des mots (émoi), une mécanique des cases (tableau), et une dramaturgie de l’acte. L’angoisse n’est pas un « contenu » à vider mais une force qui cause, une certitude qui exige d’être transférée — dans l’acte, dans le fantasme, ou… dans le symptôme.
Séance du 03 Juillet 1963
Lacan clôt son année en reprenant le mot freudien— l’angoisse comme « signal »—pour en déplacer
« L'angoisse » finement l’objet. Chez Freud, le « danger » reste lesté d’un « danger vital » mal élucidé. Ici, Lacan précise :
« Ce danger c’est […] ce qui est lié au caractère de cession du moment constitutif de l’objet petit (a). »
Le nerf de la thèse tient dans ce glissement : l’angoisse n’annonce pas une menace externe, mais le point où l’objet cause du désir va se céder—se détacher—et instituer le sujet comme divisé. D’où la phrase de charnière : « Ce moment de fonction de l’angoisse est antérieur à cette cession de l’objet » . L’angoisse ne vient donc pas après-coup ; elle est au bord, au lèvre- à-lèvre de la séparation, au plus près de l’instant où l’objet bascule hors du corps, hors du moi, dans la structure.
Ce « bord » s’éclairait déjà par la topologie de la veille : « le cercle de l’obsessionnel […] ne peut jamais se réduire à un point » ; il ne se referme qu’en repassant par son point de départ [p. 598] . Autrement dit, la boucle subjective ne se ferme pas par condensation narcissique ; elle requiert la perte—la cession—qui fonde l’objet a. L’angoisse est le timbre de cette imminence : pas « sans objet », mais sans encore l’avoir « cédé ».
D’un point de vue clinique, cela recentre la pratique : apaiser l’angoisse n’a d’intérêt que si l’on en sauve la valeur de signal. Interpréter, ici, c’est border le lieu de la cession, maintenir l’objet a en vue (et non le combler d’images) pour que le sujet traverse le « passage » plutôt
« L'angoisse » que de colmater la brèche par la demande. Lacan avait, tout au long du séminaire, multiplié les figures—de la voix-Shofar à la scène primitive, du pot de moutarde au tore—pour cerner cet instant structural où l’objet se sépare et où le sujet se constitue. La leçon finale en donne la formule serrée : l’angoisse indique le danger proprement structural—la perte nécessaire de l’objet a—et c’est à partir de ce repère que « nous pourrons […] boucler ce qu’il en est de notre rôle d’analyste » .
* * *
Au fil de l’année, Lacan aura déplacé l’angoisse hors de la vieille formule « crainte sans objet » pour en faire un signal précis : « l’angoisse n’est pas sans objet », c’est- à-dire pas sans le (a), ce reste de l’opération signifiante qui se détache au point où le sujet se constitue dans l’Autre. L’angoisse paraît lorsque ce (a) s’approche trop, quand il cesse d’être tenu à distance par les fictions du moi et par les médiations phalliques.
Ce point de bord se repère cliniquement dans deux régimes que Lacan a finement démêlés : le passage à l’acte, chute hors de la scène (la « sortie » du sujet du lieu de l’Autre), et l’acting-out, adresse sur la scène de l’Autre où (a) se montre comme signe à interpréter (23 janv.). Cette distinction règle la conduite du transfert : devant l’acting-out, on lit et on situe l’adresse; face au passage à l’acte, on réinstalle une scène où le sujet puisse reparler.
« L'angoisse » Le pivot formel de l’année est la carence du phallus au moment même où on l’attend. Lacan note (−φ) la défaillance « positive » de la fonction phallique au stade phallique — car le phallus « fonctionne partout… sauf là où on l’attend », d’où la montée d’angoisse de castration. Ce n’est donc pas la présence du phallus qui apaise, mais son ajustement symbolique (castration comme structure), faute de quoi (a) surgit à nu.
Autre fil majeur : la dissociation désir / jouissance. Le désir s’articule à la loi et à l’Autre, par le détour du signifiant et du (−φ) ; la jouissance relève du réel et ne se laisse pas « symboliser » de part en part. C’est de ce décalage que naissent les « Erniedrigungen » de la vie amoureuse et la clinique du féminin : le rapport au phallus n’a pas, pour la femme, le même nouage nécessaire, d’où la manière singulière dont son désir se règle par la question de sa jouissance (20 mars). Tirésias fait ici signe : la supériorité de jouissance féminine (mythe, pas mesure) indique le lieu où la loi phallique ne fait pas tout (20 mars).
La série des objets (a) est alors requalifiée : sein, fèces, regard, voix — non comme « contenus » du monde, mais comme causes du désir. D’où l’insistance lacanienne sur le regard (scène primitive, « arbre couvert de loups » chez l’Homme aux loups) et sur la voix (Shofar) comme objets propres à déclencher l’angoisse lorsque « ça regarde » ou « ça appelle » de trop près.
« L'angoisse » Techniquement, l’année aura enseigné une éthique du maniement : ne pas boucher le manque, ne pas offrir d’objet « réel » à la place de (a), mais le situer pour que le sujet puisse « faire le deuil » de la trouvaille imaginaire: « il n’y a rien à trouver » dans l’Autre, au sens d’un objet comblant (27 mars). L’apaisement ne vient pas d’un remplissage, mais de la nomination et de la localisation de l’Autre dans son manque (fonction du Nom-du-Père), autrement dit d’un cadrage symbolique qui remet (a) à sa place d’écart cause plutôt que d’objet de possession.