Séminaires de Jacques Lacan — Tome II

Encore

« ... ou pire »
« [C’est resté écrit au tableau] — « Qu’on dise comme fait reste oublié derrière ce qui est dit, dans ce qui s’entend. »
« Aujourd’hui, je prends congé de vous. »
« Que je me résume comme on dit, c’est absolument exclu. »

Dernière séance, dernier geste : Lacan réinstalle au tableau la maxime d’énonciation — « qu’on dise » — et rappelle que l’acte du dire se perd vite derrière « ce qui est dit ». C’est la boussole de la clôture : ne pas faire triompher le contenu au détriment du faire de la parole. D’où son refus de « se résumer » : une année d’enseignement ne se ramasse pas en thèses ; elle se marque, dit-il, d’un « point, un point de suspension » — manière d’indiquer que la vérité, ici, demeure à mi-dire, et que ce qui compte est la tenue de l’adresse plutôt que l’addition des notions.

Ce congé est pourtant tout sauf un retrait. Lacan note avoir reçu, « au dernier moment », le « témoignage » que « ce que je dis s’entend » : il souligne ainsi que le savoir visé n’est pas une marchandise livrée, mais un effet d’écoute — un éclair qui surgit quand la scène est juste, quand le public, le lieu et la parole s’accordent assez pour que « ça rende ». Ce point d’orgue récapitule la méthode de l’année : ménager la bonne place (même vide), régler le ton, assumer la coupure — afin que quelque chose se trouve dans l’instant, non dans un compendium.

La leçon du 21 juin ferme sans fermer : elle met un point de suspension pour que se poursuive, chez chacun, l’exercice appris — préférer le qu’on dise (l’acte) au fétiche du « déjà- dit » (le dépôt), préférer la justesse de l’adresse à la saturation des contenus. C’est à cette condition que l’enseignement ne se change pas en « péroraison sensationnelle », mais laisse, très concrètement, un bord opérant pour la pensée et la pratique.

« ... ou pire »

*

* *

« Qu’on dise comme fait reste oublié derrière ce qui est dit, dans ce qui s’entend. »

Fin d’année : la craie crisse, trois mots restent au tableau, et tout à coup le séminaire se résume sans se clore. Ce n’est pas l’inventaire des notions qui compte, mais la tenue d’un dire — la façon dont une voix coupe, reprend, décale, pour que la vérité se lève à demi, depuis la place qu’on lui ménage. Il y a eu, tout du long, ce tact discret de l’ellipse : … ou pire n’a pas promis le plein, il a fait place. L’ellipse, la variable, la case vide ont appris à lire l’événement d’un « un» qui surgit quand un dire tranche. Ainsi le « Yad’lun » a cessé d’être un calembour : il a pris la force d’un constat — il y a de l’Un — mais d’un Un tenu par un bord, « un sac troué », où l’existence s’éprouve au prix d’une perte.

Le fil clinique s’est noué sans tapage. Plutôt qu’un trésor de recettes, une éthique de la coupe : refuser l’offre quand elle sature, faire entendre le « pas ça » qui rouvre un passage, soutenir la vacance active d’où un sujet se remet à parler. Le savoir visé n’a pas grossi les bibliothèques ; il s’est produit en acte, dans l’adresse, là où un reste — a, plus-de-jouir — se dégage et reconfigure le trajet. Et quand la tentation du « tous » a pointé, le trait unaire a rappelé sa ruse : la répétition aligne, elle n’universalise pas. L’Un qui compte ici n’est pas rassemblement, il est occurrence : un éclat de dire qui dit non, installe la limite, et laisse un reliquat travailler le désir. C’est en ce sens que nos repères n’étaient pas des talismans, mais des garde-fous : S₁/S₂ pour l’économie du savoir, S̷ pour la division, S̷ ◊ a pour la couture opérante, Ⱥ pour l’Autre sans garant, −φ pour la loi du manque.

« ... ou pire »

Reste alors l’image juste pour conclure : non une péroraison, mais un bord. Un bord qui tient, parce qu’il accepte de ne pas tout tenir. Un bord où « qu’on dise » — l’acte, pas l’archive — l’emporte doucement sur « ce qui est dit ». Le séminaire aura fait ce qu’il promettait : non pas délivrer un sens, mais ordonner le semblant à sa butée, afin que le réel s’y pointe, discret, comme impossibilité orientante.

Et maintenant ? Encore (1972–1973) ne viendra pas refermer, mais resserrer. Le travail patient de cette année — l’Un d’occurrence, la coupure qui le fonde, la place vide comme instrument — passera à la question nue de la jouissance : écritures de la sexuation, logique du pas-tout, examen de ce que la fonction phallique borne et de ce qui, hors d’elle, s’entend quand même. On quittera l’atelier des trois points pour éprouver la portée de leurs effets sur le corps parlant. Ce n’est pas une montée en puissance ; c’est une montée en précision : tenir la bonne vacance, poser la bonne négation, pour que un se produise — encore — là où, sans jamais se livrer, le réel nous guide.

« ... ou pire »

1972-1973

Séance du 21 novembre 1972

« Rien ne force personne à jouir, sauf le surmoi. Le surmoi c’est l’impératif de la jouissance : jouis ! »

Lacan place d’emblée la psychanalyse à l’endroit le plus tranchant : la jouissance n’est pas un besoin qui presse de lui-même ; ce qui commande (« Jouis ! »), c’est le surmoi. Autrement dit, le malaise ne vient pas d’un manque d’objets, mais d’une exigence surmoïque qui intime au sujet de satisfaire — exigence d’autant plus cruelle qu’elle reste impossible à satisfaire pleinement. Clinique immédiate : la culpabilité ne baisse pas quand on “profite de la vie” ; elle

se relance parce que la voix qui ordonne la jouissance ne connaît pas de mesure.

« …la jouissance de l’Autre, du corps de l’Autre qui Le symbolise, n’est pas le signe de l’amour. »

Coup de frein à une confusion massive : faire l’amour n’est pas la preuve de l’amour. La jouissance du corps de l’autre peut survenir sans valoir comme signe d’amour. L’amour, lui, relève d’un signifiant qui s’adresse, promet, demande ; la jouissance relève d’un événement du corps qui ne répond pas nécessairement à cette adresse. D’où la thèse cardinale d’Encore : l’amour et la jouissance ne coïncident ni en droit, ni en fait.

« L’amour – lui - fait signe, et comme je l’ai dit depuis longtemps, il est toujours réciproque. »

Lacan précise le différentiel : l’amour se reconnaît à son signe (déclaration, demande, promesse) et il est réciproque — non pas au sens d’un idylle garanti, mais parce que tout amour s’adresse et réveille une réponse, positive ou négative, chez l’autre. Cette réciprocité d’adresse n’assure pourtant ni la jouissance, ni l’unité : elle ouvre le circuit du « encore » — l’insistance propre à la demande d’amour, qui ne cesse pas de se relancer.

Fil directeur de la séance

Axe 1 — Le commandement paradoxal : la jouissance ne s’impose pas d’elle-même ; c’est le surmoi qui ordonne et, ce faisant, ravive l’impossible.

Axe 2 — Décollement amour/jouissance : la jouissance du corps n’est ni signe nécessaire, ni preuve suffisante d’amour.

Axe 3 — Le « encore » de l’amour : l’amour fait signe et appelle réponse, d’où sa dynamique d’insistance — «encore».

Séance du 12 décembre 1972

« Enfin je pense qu’il est clair… il est clair que dans ce premier séminaire j’ai parlé de la bêtise, de celle qui conditionne ce dont j’ai donné cette année le titre à mon séminaire, et qui se dit Encore. Vous voyez le risque ! »
« La seule chose qui se répète, c’est l’impossibilité de la répétition. » — (citation de Kierkegaard rapportée par F. Récanati)

Lacan met le ton d’emblée : il parle de la bêtise, non pas comme une insulte, mais comme une dimension à laquelle tout discours (y compris analytique) se heurte. Pourquoi la nommer ici ? Parce que Encore traite de ce qui insiste, ce qui revient demander « encore » — du côté de l’amour comme de la jouissance —, et qui expose chacun à des ratés, des aveuglements, des emballements. Autrement dit, Encore interroge ce que nos désirs exigent au-delà de l’utile, et comment cette exigence peut tourner à vide. D’où le « risque » dont il parle : on n’approche pas l’insistance du désir sans frôler sa part de bêtise — cette pente où l’on répète sans comprendre ce que l’on cherche.

Récanati apporte alors sa clé : la répétition ne se laisse pas réduire à « refaire la même chose ». Elle met en jeu un impossible au cœur du langage : on ne peut jamais tout dire, tout saisir, tout inscrire en une fois. C’est cela que la phrase de Kierkegaard pointe : « la seule chose qui se répète, c’est l’impossibilité de la répétition ». Concrètement : ce qui nous fait recommencer (en amour, en savoir, en symptôme), c’est le manque laissé par l’essai précédent. On répète parce que

quelque chose échappe — et cet écart, loin de se refermer, relance le mouvement.

Pris ensemble, ces deux axes éclairent la séance :

• Encore nomme l’insistance d’une demande (d’amour, de jouir) qui ne se satisfait pas.

• La répétition n’est pas bêtise pure : elle est l’effet de cet impossible qui troue nos discours et nous remet en route.

Pour un lecteur non initié, c’est très simple à retenir : si nous revenons « encore », ce n’est pas parce que nous sommes condamnés à tourner en rond, mais parce qu’il manque toujours un bout — et c’est de ce manque que peut surgir un pas de vérité.

Séance du 19 décembre 1972

« Il paraît difficile de ne pas parler bêtement du langage. »
« Il faut pourtant, il faut pourtant nourrir la bêtise. »
« …de ne pas entrer dans la linguistique à partir du moment où l’inconscient était découvert. »
« …j’appellerai ça la “linguisterie”. »

Lacan ouvre par une gifle ironique : parler du langage expose à la bêtise. Non pas parce que « les gens » seraient bêtes, mais parce que le langage, dès qu’on en parle, piège la pensée : on tourne autour de mots qui se répondent les uns aux autres, et le discours se nourrit de lui-même — d’où la formule : « il faut nourrir la bêtise ». Cette « bêtise » n’est

donc pas une insulte ; c’est une condition de discours : là où ça parle, ça s’enfle, ça s’illusionne, ça répète.

Hommage à Jakobson : la linguistique excelle à décrire la matière du langage (sons, oppositions, fonctions, poésie). Mais Lacan marque une frontière. Dès que l’inconscient est découvert, on ne peut pas « ne pas entrer » en linguistique… sans s’y réduire pour autant. Il faut donc un autre mot pour l’usage analytique du langage — la « linguisterie » : manière de dire que l’analyse ne fait pas la science du langage, elle travaille ses effets sur le sujet (désir, symptôme, amour, jouissance). La linguistique décrit comment le langage fonctionne ; la psychanalyse écoute ce que le langage fait à quelqu’un.

Enfin, quand Lacan lie « se nourrir » et « bêtise », il rappelle une scène originaire : nourriture, mère, désir. Manger n’est pas seulement satisfaire un besoin ; c’est entrer dans un lien chargé d’attentes, de demandes, d’équivoques. C’est là que la « bêtise » prend sens : nous croyons savoir ce que nous faisons en parlant, alors que le langage nous embarque — il institue des liens, des malentendus, des promesses. D’où la nécessité, en analyse, d’un maniement du dire qui déplie ces effets plutôt que de les confondre avec la « science du langage ».

Cette séance distingue nettement la linguistique (Jakobson) et l’usage analytique du langage (la « linguisterie ») ; et il fait de la bêtise non un défaut moral, mais le revers inévitable de tout discours — raison de plus pour le travailler plutôt que le déplorer.

Séance du 09 janvier 1973

« J’ai pensé qu’ils n’étaient pas à lire. » (à propos des Écrits.)
« Bien entendu que la lettre ça « se lit ». »
« La lettre, radicalement, est effet de discours. »

Lacan place d’emblée la séance sous un angle très net : que fait l’écrit dans le discours analytique ? La première phrase fixe le cap : situer une fonction, non livrer une doctrine . D’où la provocation maîtrisée : concernant ses Écrits, il ose dire qu’il a « pensé qu’ils n’étaient pas à lire » — façon d’avertir qu’il ne s’agit pas d’un catéchisme à avaler, mais d’un dispositif qui met le lecteur au travail .

Il précise aussitôt l’enjeu : « la lettre ça “se lit” » . Autrement dit, lire n’est pas ici consommer du sens tout fait; c’est savoir déchiffrer des effets, des coups portés par la parole (lapsus, équivoques, interruptions). C’est pourquoi la thèse décisive tombe, ramassée : « La lettre, radicalement, est effet de discours » . L’écrit n’est pas un supplément décoratif : il condense, fixe et rend visibles certaines opérations du dire. Il n’est pas « naturel », il naît d’un lien social et d’une pratique — la nôtre — qui pousse les sujets à dire n’importe quoi pour qu’autre chose se lise au-delà du dit.

Conséquence clinique simple : l’analyste ne demande pas au patient de « bien écrire sa vie », encore moins de mémoriser des concepts. Il apprend à lire dans ce qui se dit — le détail sonore, la coupure, l’à-peu-près. L’écrit sert alors de trace opératoire (schéma, mot isolé, lettre soulignée) pour maintenir ouverte la question, plutôt que la refermer par un sens rassurant. C’est en ce point que l’écrit soutient le travail : il décante l’expérience et donne un support à ce qui, dans le langage, excède l’explication.

En somme, le 9 janvier 1973 installe une triade très maniable pour la suite de l’année :

1. ne pas confondre lire et “lire une lettre” ;

2. tenir l’écrit comme un opérateur, pas comme une vérité en bloc ;

3. faire de la lecture des effets du dire la boussole de la pratique.

C’est ce fil — lire les effets, écrire pour opérer — qui orientera les développements suivants du séminaire.

Séance du 16 janvier 1973

« Qu’est-ce que je peux avoir à vous dire, Encore ? »
« Il faut que je donne aujourd’hui le repérage d’un certain nombre de points qui seront cette année nos points d’orientation. Il y a quelque chose qui, la dernière fois, s’est formulé : la fonction de l’écrit. »
« Je voudrais vous rappeler pourtant que je pense, que la première fois que je vous ai parlé - si je ne me trompe - j’ai énoncé que : “La jouissance - la jouissance de l’Autre, que j’ai dit symbolisée par le corps n’est pas un signe de l’amour”. »

Lacan ouvre la séance dans un ton de frayage : il ne s’agit pas d’aligner des thèses closes, mais de tenir un chemin étroit où « on ne saurait tout dire ». D’où l’annonce d’« un certain nombre de points d’orientation » pour l’année, et, parmi eux, un cap décisif : la fonction de l’écrit. Ce rappel n’est pas décoratif. L’écrit n’est pas un supplément de sens ; il opère dans le discours, il fixe, découpe, met à nu des effets que la parole seule laisse filer. Ici, Lacan installe l’idée que, tout au long de Encore, l’écrit servira de levier pour lire ce qui fait tenir — ou trébucher — les liens du désir, de l’amour et de la jouissance.

Le second rappel est tranchant : « la jouissance de l’Autre… n’est pas un signe de l’amour ». Ce n’est pas une sentence morale ; c’est un repérage logique. La jouissance relève d’un événement du corps ; elle peut survenir, s’imposer, se dérober — sans pour autant signifier l’amour. L’amour, lui, « fait signe » : il adresse, il demande, il engage une réponse. Confondre les deux, c’est se condamner à mal lire ce qui arrive entre deux sujets : prendre une effraction de jouissance pour une preuve d’amour, ou exiger de l’amour qu’il garantisse la jouissance. Lacan, au contraire, décroche les registres : l’amour opère du côté du signe et de l’adresse ; la jouissance relève d’un réel du corps qui ne répond ni nécessairement ni suffisamment à ce signe.

Ainsi structurée, la séance du 16 janvier pose trois appuis simples pour la suite de l’année :

• une méthode : avancer par repères écrits (la «fonction de l’écrit ») afin de tenir le fil dans un champ où «on ne peut pas tout dire » ;

• une distinction : ne pas confondre signe d’amour et événement de jouissance ;

• une orientation clinique : lire, dans chaque histoire singulière, ce qui fait signe et ce qui jouit, sans les rabattre l’un sur l’autre.

À partir de là, Encore pourra développer ses motifs majeurs (la demande d’amour qui insiste, l’impossible du « rapport», les impasses de la jouissance) en s’aidant précisément de ce que l’écrit sait isoler : un mot qui accroche, une coupure qui compte, un reste qui revient. Ici, la rigueur n’est pas académisme : c’est la condition pour ne pas confondre le dire qui adresse et le corps qui jouit — et pour entendre, chez chacun, comment ça se noue… ou se rate.

Séance du 13 février 1973

« Tous les besoins, tous les besoins de l’être parlant sont contaminés par le fait d’être impliqués dans une autre satisfaction — soulignez ces trois mots — à quoi ils peuvent faire défaut, les dits besoins j’entends. »
« L’autre satisfaction — tout de même vous devez l’entendre ! — c’est bien ce qui se satisfait au niveau de l’inconscient, et pour autant que quelque chose s’y dit, et ne s’y dit pas s’il est bien vrai qu’il est structuré comme un langage. »

Il ajoute, à partir d’Aristote : « […] L’Éthique de la psychanalyse j’ai désigné, enfin ce sur quoi j’ai insisté en partant de rien de moins que l’Éthique à Nicomaque d’ARISTOTE. Ça peut se lire ! […] C’est manifestement intraduisible. » .

Lacan ouvre la séance par un déplacement décisif : chez l’« être parlant », les besoins (manger, dormir, se reproduire…) ne sont jamais « purs ». Ils sont contaminés — son mot est fort — parce qu’ils sont pris dans une autre satisfaction qui n’appartient plus à l’ordre biologique mais à celui du dire. Autrement dit, dès qu’un corps parle, ses besoins entrent en résonance avec une satisfaction d’un autre ordre : celle qui se produit du côté de l’inconscient, là où « quelque chose s’y dit ». C’est pourquoi un besoin peut « faire défaut » : il peut se décaler, se travestir, se suspendre, parce qu’il est pris dans la trame signifiante où désir et demande s’entremêlent.

Nommer cette « autre satisfaction », c’est indiquer que la jouissance humaine n’est pas réductible à la décharge d’un besoin. Elle dépend de ce que le sujet reçoit et produit dans le langage : des mots qui touchent, des formules qui blessent ou apaisent, des adresses qui allument le désir ou le détournent. D’où la précision : si l’inconscient « est

structuré comme un langage », alors cette satisfaction est liée à la manière dont les signifiants s’enchaînent, se répercutent, et « parlent » dans le sujet, parfois contre lui.

La référence à l’Éthique à Nicomaque n’est pas un ornement érudit : Lacan la convoque pour rappeler que la nécessité et les régimes de la satisfaction ne se laissent pas penser sans une élaboration logique et éthique. Mais il en souligne l’« intraduisible » : signe qu’entre les catégories classiques (plaisir/douleur, moyen/fin) et ce que l’analyse met au jour (désir, jouissance, adresse à l’Autre), il y a un écart que seule une élucidation par le discours peut travailler.

En clair : la séance du 13 février installe un axe simple et puissant pour la suite d’Encore : on ne comprendra ni l’amour ni la sexualité si l’on reste du côté du besoin. Il faut partir de cette autre satisfaction — celle qui se noue au parler et à ses effets — pour saisir pourquoi, chez l’humain, le manque s’entretient, le désir se déplace, et la jouissance se montre toujours en décalage avec l’objet visé. C’est ce décalage, constitutif, qui fera le ressort des séances suivantes.

Séance du 20 février 1973

« J’avancerai ici le terme de compacité. »
« Rien de plus compact qu’une faille […] Ceci est la définition même de la compacité. »
« La jouissance en tant que sexuelle est phallique, c’est-à-dire qu’elle ne se rapporte pas à l’Autre comme tel. »
« Ce qui est l’essentiel dans le mythe féminin de Don JUAN c’est bien ça, c’est qu’il les a “une par une”, […] s’il y en a “mille e tre” c’est bien qu’on peut les prendre “une par une”. »

Lacan propose une image décisive : la compacité. Dire qu’« il n’y a rien de plus compact qu’une faille » revient à montrer que la béance au cœur du rapport des sexes n’est pas un vague trou : c’est un point d’obstacle solide, qui tient et fait tenir l’ensemble du discours. D’où l’effet : on ne peut pas écrire un « rapport sexuel » comme formule qui s’ajusterait deux à deux ; quelque chose s’y bouche et, en se bouchant, démontre l’impossible.

Sur ce fond, Lacan rappelle l’essentiel clinique : la jouissance sexuelle est phallique. Cela veut dire qu’elle se règle sur un mode de jouir centré sur l’organe, sur un bord du corps, et non sur une relation à l’Autre « comme tel » — cet Autre qu’on espère pourtant rencontrer. Le corps jouit, oui, mais pas comme réponse directe à une adresse d’amour ; il jouit de la jouissance. C’est là que se loge la déception structurale.

Pour le rendre sensible, Lacan convoque Don Juan. Le mythe montre un trait remarquable : « une par une ». Là où la fusion imaginaire promettrait l’Un amoureux, Don Juan affiche un dénombrement : les femmes se comptent, « mille e tre », chacune isolée sans jamais faire Un. Cette liste mordante illustre qu’à la place du rapport, se substituent des rencontres — multiples, finies, additionnables — qui ne suturent jamais la faille.

Au total, la séance trace trois repères simples :

• une béance compacte (la faille) qui tient la structure et explique l’impossibilité d’un rapport sexuel écrit « tout fait » ;

• une jouissance phallique qui ne répond pas à l’Autre comme tel ;

• une série “une par une” (Don Juan) qui remplace l’idéal d’Un et déjoue le fantasme de fusion .

Conséquence: si l’amour fait signe et appelle réponse, la jouissance, elle, n’abolit pas la faille — elle circule autour. C’est pourquoi les rencontres s’additionnent sans jamais « faire la somme ». Le travail analytique, dès lors, n’est pas de promettre un Un impossible, mais d’éclairer comment chacun s’arrime à cette faille compacte : par quels détours, quelles adresses, quels signes d’amour — et comment, parfois, une autre satisfaction (du côté du dire) vient déplacer l’attente mise dans la jouissance du corps.

Séance du 13 mars 1973

« Après ce que je viens de vous mettre au tableau, vous pourriez croire que vous savez tout. Il faut vous en garder. Justement parce que nous allons aujourd’hui essayer de parler du savoir. »
« De ce savoir que, dans l’inscription des discours […] j’ai mis, j’ai écrit S2 pour symboliser ce savoir. »
« Peut-être arriverai-je à vous faire sentir pourquoi […] que c’est plus qu’une secondarité, que c’est une désarticulation fondamentale. »
« Ce que le discours analytique fait surgir, c’est justement l’idée que ce sens est de semblant. »

Lacan place d’emblée un garde-fou : ne pas confondre avoir un schéma au tableau et “savoir”. Le tableau rassure, mais le savoir dont il est question ici — celui qui « fait tenir » un discours — n’est pas un supplément décoratif. Quand il dit qu’il note ce savoir par S2, il vise ce réservoir de connaissances articulées (règles, chaînes, dossiers, « ce qui s’enseigne ») qui soutient tout lien social. Face à lui, ce qu’il appelle ailleurs le signifiant maître (le « mot d’ordre » qui lance la machine) ne suffit pas : il désarticule si le savoir ne prend pas. D’où la formule forte : entre le mot d’ordre et le

savoir, ce n’est pas une simple hiérarchie (« seconde place») ; c’est une désarticulation à travailler — un jeu entre commande et consistance qui peut se nouer… ou se gripper.

Deuxième point décisif : le sens est du semblant. Autrement dit, ce que nous prenons pour « le sens » dans un discours n’a rien d’un roc massif ; c’est une mise en scène qui tient par des ficelles symboliques. Cela ne veut pas dire que « tout est faux », mais que le sens opère comme semblant : il oriente, il cadre, mais il n’épuise pas ce qui se joue pour un sujet. C’est précisément ce reste — ce qui échappe à la belle cohérence — que l’expérience analytique vise à faire entendre .

La séance du 13 mars noue trois repères simples pour la suite d’Encore :

• Le savoir n’est pas l’ornement d’un discours; il en est la charpente — et son rapport au mot d’ordre n’est pas hiérarchique mais tendu (désarticulation).

• Le sens qui circule dans un discours relève du semblant : il guide, il fait tenir, mais il cache autant qu’il montre — ce qui oblige à lire au-delà du « bien compris ».

• Pour l’analyste, la tâche n’est pas d’ajouter du sens, mais de repérer comment le savoir se met à jouir (c’est l’axe majeur d’Encore) et où la chaîne des raisons accroche sur un point qui ne se résout pas par l’explication.

Séance du 20 mars 1973

« …à essayer de faire le joint, à ce que pour vous aujourd’hui j’écrirais volontiers de l’« hainamoration » qu’il faut écrire : h.a.i.n.a.m.o.r.a.t.i.o.n. »

Lacan condense ici deux affects qui se nouent dans l’amour: l’amour lui-même et la haine qui lui colle à la peau. En forgeant « hainamoration », il ne fait pas un effet de style : il nous oblige à de-composer le mot lettre par lettre — h.a.i.n.e + a.m.o.u.r — pour montrer que, chez l’être parlant, aimer n’efface jamais la part de haine ; au contraire, l’objet aimé est précisément ce qui exaspère le conflit entre désir, jalousie, exigence de jouissance, et défaut de savoir sur ce qui nous meut.

La thèse n’est pas psychologique (« on aime mal »), mais structurale : l’amour tente de suturer un manque fondamental que le discours analytique met à nu. D’où la prudence de Lacan : faire “le joint” entre savoir et amour ne va pas de soi ; le savoir qui s’articule dans l’analyse révèle que le sens, quand il se branche sur l’amour, entraîne aussi sa contrepartie agressive — méprise, rivalité, volonté de posséder — autant d’effets qui, en séance, se lisent plutôt qu’ils ne se ressentent à l’état pur.

En filigrane, la séance prolonge la leçon précédente sur le savoir (le savoir comme jouissance, pas comme apaisement): si l’amour réclame un dernier mot, l’analyse rappelle qu’il n’y a pas de dernier mot — et que l’« hainamoration » en est le signe le plus quotidien. C’est cette articulation — le sujet pris entre amour, haine et savoir — qui justifie le détour par la lettre : écrire « hainamoration », c’est déjà opérer sur ce qui nous attache, pour que la parole en fasse quelque chose d’un peu plus transmissible que la seule passion.

Autres citations du même jour :

« ACHILLE et la tortue, tel est le schème du jouir, d’un côté de l’être sexué. »
« ACHILLE […] ne peut pas la rejoindre, mais il ne la rejoint que dans l’infinitude. »
« …les dits espaces […] peuvent être pris 1 par 1 ou bien encore “une par une”. »

Lacan donne une image frappante de la frustration structurale qui hante la jouissance sexuelle. Avec Achille et la tortue, il montre que le désir court, avance, « tire son coup»… et pourtant l’écart se reforme aussitôt. D’où la formule : on ne rejoint l’autre « que dans l’infinitude » — autrement dit, jamais dans une coïncidence pleine et définitive. Ce n’est pas un défaut psychologique ; c’est la loi du jeu : chaque pas vers l’autre crée un nouveau reste, un «encore » qui relance la course.

Sur ce fond, le fameux « une par une » vient casser l’idéal de fusion. Du côté masculin tel que Lacan le décrit ici, les rencontres se comptent : elles s’additionnent « une par une», au lieu de faire Un. La série des partenaires ne comble pas la faille éprouvée ; elle en dessine au contraire la persistance. Dit simplement : multiplier les expériences n’abolit pas l’écart que la scène d’Achille mettait en image — l’écart fait partie de la structure.

Au total, ces extraits articulent deux idées:

• La jouissance avance par approches successives (Achille), mais la rencontre totale demeure un horizon qui recule : c’est ce qui nourrit l’insistance du « encore ».

• Les partenaires se rencontrent, oui, mais l’unité fantasmée ne s’atteint pas ; elle se remplace par des

occurrences « une par une ». La succession ne vaut pas totalisation.

Séance du 10 avril 1973

« qu’il n’y a de l’inconscient que du dit, ça c’est un dire. »
« Comment dire ? C’est là la question ! On ne peut pas dire n’importe comment et c’est le problème de qui habite le langage, à savoir de nous tous. »
« …en écrivant lalangue en un seul mot, […] c’est bien d’une subordination de ce signe au regard du signifiant qu’il s’agit »

(Exposé de Jean-Claude Milner) « Que le langage – peu importe le nom – que le langage soit objet de science, c’est une proposition […] hautement invraisemblable. »

La séance est à trois voix : Milner, Récanati, puis Lacan qui resserre le fil. Le pivot, Lacan l’énonce sans détour : « il n’y a de l’inconscient que du dit » . Autrement dit, l’inconscient n’est pas une « chose » derrière nous ; il apparaît dans ce qui se dit — lapsus, équivoques, tournures. D’où l’exigence immédiatement liée : « Comment dire ? » On ne parle pas n’importe comment . Le moindre choix d’énonciation a des effets : il ouvre, ferme, déplace. Le travail analytique ne consiste donc pas à « tout expliquer » mais à faire entendre dans le dit ce qui insiste, trébuche, revient.

L’intervention de Milner situe l’enjeu : faire du langage un objet de science n’a rien d’évident . Sa thèse met en lumière la crise propre de la linguistique quand elle rencontre des phénomènes (voix, adresse, pouvoir du dire) qui excèdent la simple théorie du signe. C’est là que Lacan marque sa différence : il ne fait pas de linguistique, il revendique sa

«linguisterie » — une pratique du langage orientée par les effets du dire dans le sujet.

De là, le fameux trait : « lalangue » écrit d’un seul tenant . Pourquoi ? Pour rappeler que la matière sonore, les glissements, les équivoques précèdent et débordent le « sens» bien rangé. Et pour poser un choix théorique net : au cœur de l’analyse, le signifiant commande — « subordination du signe au regard du signifiant » . Ce n’est pas raffinement de vocabulaire : c’est la boussole clinique. On n’interprète pas un « sens caché » ; on opère avec la lettre, la coupe, l’adresse — là où « l’inconscient, c’est du dit».

Lacan noue trois repères:

• L’inconscient n’existe qu’en tant que dit ; on travaille donc sur l’énonciation et ses accrocs.

• La linguistique éclaire, mais l’analyse vise autre chose: une pratique du dire (« linguisterie ») où le signifiant prime.

• Conséquence clinique : choisir ses mots, couper, écrire n’est pas un luxe — c’est la condition d’opérer sur ce qui insiste dans la parole, là où « ça parle » sans qu’on le sache.

« La seule chose qui se répète, c’est l’impossibilité de la répétition ».
« Ce qui institue le décalage… c’est l’impossibilité pour quelque chose d’être à la fois ce quelque chose et en même temps de l’inscrire. »

Avec cette phrase Récanati met la focale sur un point décisif pour Encore : ce qui se répète n’est pas le même, mais l’impossible même de répéter le même. Autrement dit, si nous revenons « encore », c’est qu’à chaque fois la chose

échappe au moment où l’on croit la fixer. D’où la seconde phrase : on ne peut pas être une chose et simultanément l’inscrire — l’instant même où l’on écrit/nomme décale ce qu’on voulait saisir. La répétition n’est donc pas un simple refrain ; c’est l’insistance d’un manque que l’acte d’écrire ou de dire met en évidence.

Conséquence pour la pratique : l’interprétation en analyse ne livre pas « la » vérité en bloc ; elle marque un point de trou (ce qui ne se dit pas), et c’est de cette marque que repart la suite. On comprend alors la cohérence avec Lacan, le même jour : « il n’y a de l’inconscient que du dit » — c’est dans le dit que l’on capte l’écart qui relance l’« encore ». Lire et écrire (au tableau, dans une lettre, dans un signifiant isolé), c’est opérer ce décalage pour que quelque chose de juste se fasse entendre, non pour boucler le sens.

Récanati donne la grammaire fine du « encore » — la répétition n’est pas la copie du même, c’est la répétition de l’impossible ; et l’écriture, loin de clore, ouvre en rendant visible ce qui manque au moment même où l’on tente de le fixer.

Séance du 08 mai 1973

« Je pense à vous.

Ça ne veut pas dire que je vous pense. »

« Ceci implique que je formule d’abord d’où nous partons.

D’où nous partons c’est de ce que nous donne ce discours analytique, c’est à savoir l’inconscient. »

« …c’est que l’être en parlant, jouisse.

Et j’ajoute : ne veuille rien… rien en savoir de plus.

J’ajoute que cela veut dire ne rien savoir du tout.

… qu’il n’y a pas de désir de savoir, qu’il n’y a pas ce fameux Wissentrieb…

Tout indique… non seulement que l’homme sait déjà tout ce qu’il a à savoir, mais que ce savoir est parfaitement limité à cette jouissance insuffisante que constitue qu’il parle. »

« Je vais en remettre, comme ça, une petite coulée sur le Christ… »
« La dit-mension de l’obscénité, voilà ce par quoi le christianisme ravive la religion des hommes. »

L’attaque « Je pense à vous / ça ne veut pas dire que je vous pense » déplace d’emblée l’enjeu : penser “à” n’est pas constituer l’autre comme objet pensé. Lacan souligne ainsi la médiation de l’adresse—ce « à »—qui convient mieux à l’amour qu’à une « science humaine» à la manière d’Aristote. L’amour touche par détour : on n’attrape l’autre qu’à travers la tournure, jamais en le “tenant” dans la pensée. De là, son rappel du point de départ : le discours analytique donne l’inconscient.

Or ce que Lacan fixe ici de l’inconscient est décisif et dérangeant : l’inconscient n’est pas “que l’être pense” ; l’inconscient, c’est que l’être parlant jouit. Conséquence immédiate : il n’existe pas de “pulsion de savoir” (Wissentrieb). Ce que l’homme « sait » se borne à la façon dont la parole elle-même fait jouir—et c’est insuffisant. Autrement dit, le savoir n’est pas d’abord un rapport serein à la vérité : il est pris dans l’économie de la jouissance du parlant. Voilà pourquoi la « science nouvelle » dont il s’agit—si une science est encore possible après ce que

l’analyse nous apprend de l’inconscient—ne pourra plus ressembler aux sciences dites “humaines” : elle devra compter avec la jouissance à l’œuvre dans le dire.

Le détour par le christianisme prolonge ce point. Lacan n’ouvre pas un catéchisme ; il prend la scène chrétienne comme laboratoire des effets de vérité et de corps : une tradition où la vérité (la « dit-mension ») passe par l’exhibition des corps et par une obscénité qui cerne la jouissance en laissant hors-champ la copulation. Cette esthétique du corps souffrant et exposé, soutenue par un discours de vérité, montre comment une civilisation organise la jouissance par le symbolique et l’imaginaire— précisément ce que l’analyste doit entendre chez chaque sujet.

La séance du 8 mai serre trois thèses reliées : (1) l’adresse prime la capture intellectuelle (« penser à » ≠ « penser »), (2) l’inconscient se définit par la jouissance du parlant plutôt que par une pensée qui se penserait elle-même, (3) toute élaboration “scientifique” en psychanalyse devra s’indexer sur cette économie de jouissance, ce que l’exemple chrétien permet d’entrevoir à l’échelle d’un monde. C’est sur ce socle que Lacan, les séances suivantes, poursuivra l’exploration de la vérité comme “mi-dire” et de la place du corps jouissant dans le lien entre savoir et amour.

Séance du 15 mai 1973

« Il est évident que, comme c’est ce matin même qu’on m’en a averti, je n’ai pas pu mijoter les choses d’une façon telle que je fasse aujourd’hui ma conclusion, si tant est qu’à aucune de mes années il y ait à proprement parler une conclusion, puisque forcément ce que je vous énonce ne peut toujours que rester jusqu’à un certain point ouvert, ce n’est pas mon privilège : les choses, comme chaque année, elles restent

ouvertes sur un certain nombre de points en suspens. Ce sera d’ailleurs ce sur quoi aujourd’hui j’aurai amplement à m’étendre. »

Lacan pose d’entrée le principe d’inconclusivité : non pas une défaillance, mais une conséquence logique de l’objet même du séminaire. Ce qui « reste ouvert » n’est pas un simple inachèvement didactique ; c’est la structure du dire analytique — un dire qui vise la jouissance et le savoir sans pouvoir les « boucler » dans un dernier mot. La séance se donne donc comme examen des “points en suspens” : au lieu d’une clôture, un inventaire de ce qui résiste à la conclusion.

Ce geste est cohérent avec Encore tout entier : l’année aura montré comment le savoir, lorsqu’il s’exerce, prend la figure d’une jouissance — et comment, du côté du rapport sexuel, il n’y a pas d’inscription qui se ferme. D’où le style même du travail : laisser ouvert ce qui doit l’être, pour maintenir la possibilité d’un repérage plus juste plutôt qu’un faux achèvement. Autrement dit, Lacan transforme la «conclusion » en méthode : au lieu de faire taire les questions, il en dégage la portée — et prépare, par cette in- conclusion assumée, la relance qui conduira à la dernière séance de juin.

« L’économie de la jouissance, voilà ce qui n’est pas encore près du bout de nos doigts… »
« Ces phrases interrompues — que j’ai appelées messages de code — ces phrases interrompues laissent en suspens je ne sais quelle substance.»
« Le propre du langage mathématique […] suppose ceci : qu’il suffit qu’une ne tienne pas, pour que tout le reste […] se dispersent. »
« Et c’est très précisément en ceci que le nœud borroméen peut nous servir de meilleure métaphore… »

Lacan prépare ici une « non-conclusion » assumée : l’économie de la jouissance reste à élaborer — il n’y aura pas de formule finale . D’où sa méthode : repartir de petites unités de dire — ces « phrases interrompues », ou messages de code, qui laissent volontairement du suspens. Ce suspens n’est pas un défaut de clarté : il fait place à ce qui, dans l’inconscient, ne s’entend que dans le dit et ses coupures.

Pour rendre cette exigence sensible, il prend l’idéal de rigueur du côté du langage mathématique : une chaîne démonstrative où si un seul maillon lâche, tout se défait . Transposé à notre pratique, cela signifie : un dispositif de dire doit tenir ensemble ses éléments (coupure, adresse, reprise), sinon le sens se disperse en semblants. D’où la métaphore du nœud borroméen : image d’un lien où chaque rond ne tient qu’avec les deux autres . Ce n’est pas de la déco : c’est un critère de tenue pour nos opérations de lecture et d’écriture en séance.

Cette séance donne trois repères pour la fin du séminaire Encore :

• la tâche à venir est une économie de la jouissance (programme, pas clôture) ;

• travailler avec des dits à ciel ouvert (les « messages de code ») qui laissent place à l’in-entendu ;

• exiger une cohérence de chaîne : qu’aucun maillon ne soit décoratif, sinon tout le dispositif se dissout — ce que figure le borroméen.

Séance du 26 juin 1973

« L’économie de la jouissance, voilà ce qui n’est pas encore près du bout de nos doigts… »
« Ces phrases interrompues — que j’ai appelées messages de code — ces phrases interrompues laissent en suspens je ne sais quelle substance.»
« Le propre du langage mathématique […] suppose ceci : qu’il suffit qu’une ne tienne pas, pour que tout le reste […] se dispersent. »
« Et c’est très précisément en ceci que le nœud borroméen peut nous servir de meilleure métaphore… »

Lacan prépare ici une « non-conclusion » assumée : l’économie de la jouissance reste à élaborer — il n’y aura pas de formule finale . D’où sa méthode : repartir de petites unités de dire — ces « phrases interrompues », ou messages de code, qui laissent volontairement en suspens. Ce suspens n’est pas un défaut de clarté : il fait place à ce qui, dans l’inconscient, ne s’entend que dans le dit et ses coupures.

Pour rendre cette exigence sensible, il prend l’idéal de rigueur du côté du langage mathématique : une chaîne démonstrative où si un seul maillon lâche, tout se défait . Transposé à notre pratique, cela signifie : un dispositif de dire doit tenir ensemble ses éléments (coupure, adresse, reprise), sinon le sens se disperse en semblants. D’où la métaphore du nœud borroméen : image d’un lien où chaque rond ne tient qu’avec les deux autres . Ce n’est pas de la déco : c’est un critère de tenue pour nos opérations de lecture et d’écriture en séance.

Cette leçon fixe trois repères pour la fin d’Encore :

• la tâche à venir est une économie de la jouissance (programme, pas clôture) ;

• travailler avec des dits à ciel ouvert (les « messages de code ») qui laissent place à l’in-entendu ;

• exiger une cohérence de chaîne : qu’aucun maillon ne soit décoratif, sinon tout le dispositif se dissout — ce que figure le borroméen.

*

* *

« C’est là précisément, ce qui pour l’instant, se réduit à nous d’une instance négative : la jouissance c’est ce qui ne sert à rien ! »

Lacan ouvre par une thèse tranchante : la jouissance n’entre pas dans l’ordre des moyens et des fins. Elle ne s’évalue ni en utilité ni en rendement ; elle relève d’un réel qui échappe à l’économie de l’outil et de l’utile. Clinique : c’est pourquoi le symptôme peut persister « contre l’intérêt » du sujet — parce qu’il jouit de ce qui ne lui « sert » à rien, sauf à soutenir sa consistance. D’où, immédiatement, l’angle éthique : l’analyse ne promet pas le bonheur, elle vise à démêler où et comment ça jouit plutôt qu’à « réparer ».

« Rien ne force personne à jouir, sauf le surmoi.

Le surmoi c’est l’impératif de la jouissance : jouis ! »

Lacan rattache l’injonction de jouir au surmoi (déjà formulé dans les années précédentes) : l’ordre paradoxal « Jouis ! »

pousse là où le sujet n’a pas de mesure, ce qui éclaire tant la compulsion que la culpabilité. En cure, on rencontre cet impératif sous des formes variées : « je dois être à la hauteur», « je ne dois pas rater », « il faut que ça marche ». L’intervention analytique n’est pas de donner une autre morale, mais de desserrer la vis de cet impératif en en débusquant les ressorts signifiants.

« …la jouissance de l’Autre, du corps de l’Autre qui Le symbolise, n’est pas le signe de l’amour. […] L’amour – lui – fait signe, et […] il est toujours réciproque. »

Point d’appui décisif du séminaire : jouissance et amour ne coïncident pas. L’amour « fait signe » (il relève du signifiant, de l’adresse au sujet) tandis que la jouissance du corps de l’autre ne signe rien quant à l’amour ; elle peut répondre, mais ni nécessairement ni suffisamment. Clinique : on peut « faire Un » dans l’illusion amoureuse, tout en se heurtant, dans les corps, à l’impasse propre de la jouissance. D’où les scènes de malentendu : le signe d’amour demandé rencontre une réponse de jouissance qui ne garantit aucune réciprocité symbolique.

« Ce qui donc dans l’amour est visé, c’est le sujet […]. Un sujet comme tel n’a pas grand chose à faire avec la jouissance […]. »

Aimer, c’est viser un sujet (adressé, supposé), non pas une fonction de jouissance. Cela explique que des liens très investis affectivement puissent être sexuellement défaillants, et inversement : l’axe du désir et l’axe de la jouissance ne sont pas superposables. La cure travaille ce décalage : à qui parle-t-on quand on aime ? à quel sujet supposé savoir s’adresse-t-on ?

« j’ai dit de La femme : justement il n’y en a pas, il n’y a pas La femme, la femme n’est « pas toute » […]. »

La célèbre thèse est ici posée sans mathemes : il n’y a pas La femme (universel) ; côté féminin, la position subjective se repère au « pas-toute » du côté de la jouissance phallique. Traduction pédagogique : chez l’être parlant dit « femme », quelque chose peut déborder la mesure phallique. Cette ouverture permet de penser une autre modalité de jouir, supplémentaire, qui n’est ni totalisable ni réductible au même étalon que chez l’homme.

« ACHILLE et la tortue, tel est le schème du jouir […]. »

La métaphore de Zénon illustre l’asymptote de la rencontre sexuelle : chaque « pas » d’Achille est déjà déplacé par la tortue ; la « jonction » est toujours à l’infini. Clinique et éthique : il n’y a pas d’écriture du rapport sexuel qui solderait la différence des jouissances ; il y a des artifices (amour, fantasmes, discours) qui font tenir — jamais « ne résolvent ». Cela re-cadre les attentes de la cure : on n’obtient pas un « rapport » enfin harmonisé, on gagne un style de traitement de l’écart.

« Mais pour la HADEWIJCH […] qu’elle jouit, ça fait pas de doute ! […] cette jouissance qu’on éprouve et dont on ne sait rien […].»

La référence aux mystiques (Hadewijch, Thérèse) sert d’indice clinique d’une jouissance autre : éprouvée, mais sans savoir. Elle n’est pas « hors-corps », mais hors-sens ; elle déborde la diction phallique. Lacan ne « mysticise » pas l’analyse : il s’en sert pour nommer cet en-plus de jouissance qui peut affecter des parlêtres — et que la cure rencontre parfois sous des formes énigmatiques (émoi, extase, sidération, larmes « sans pourquoi »).

« qu’il n’y a de l’inconscient que du dit, ça c’est un dire. […] nous ne pouvons traiter de l’inconscient qu’à partir du dit, et du dit de l’analysant. »

Pivot méthodologique de l’année : l’inconscient se présente comme du dit. Le travail analytique ne « lit » pas sous le langage une vérité nue ; il opère sur des dits, leurs coupures, reprises, trébuchements. Conséquence : l’analyste travaille la fonction de l’écrit (coupure, ponctuation, lettre), et réoriente la pratique : la vérité de l’inconscient ne pré-existe pas comme contenu à extraire ; elle s’énonce — et se manque — dans le dire.

« le langage c’est l’effort fait pour rendre compte de quelque chose qui n’a rien à faire avec la communication, et qui est ce que j’appelle lalangue. Lalangue sert à de toutes autres choses qu’à la communication. »
« Ce qu’on sait faire avec lalangue dépasse […] de beaucoup ce dont on peut rendre compte au titre du langage […]. »

Ici, Lacan distingue langage (systèmes, communication) et lalangue (jouissance des sons, équivoques, traces affectives). La cure n’est pas une pédagogie du sens : elle met au travail la jouissance de lalangue (lapsus, ritournelles, mots-valises). Cela explique pourquoi un « bon conseil » ne change rien, quand un mot d’esprit ou une coupure peuvent déplacer une vie.

« le point pivot de ce que j’ai avancé cette année concerne ce qu’il en est du savoir dont j’ai accentué que l’exercice ne pouvait représenter qu’une jouissance. »

Dernier nœud : savoir et jouissance. Le savoir (celui de l’inconscient) n’est pas neutre : l’exercer, c’est jouir d’une

façon déterminée (répéter, chiffrer, échouer « comme d’habitude »). La cure vise une dé-fixation de cette jouissance-savoir : que le sujet en sache quelque chose, suffisamment pour ne plus y être entièrement assujetti.

Fil conducteur de l’année

• Éthique : pas d’utilité de la jouissance, mais une responsabilité à l’endroit de ce qu’elle fait au sujet .

• Amour / Jouissance : l’amour fait signe, la jouissance ne signe pas ; la rencontre des corps ne résout pas la demande d’amour .

• Sexuation : côté féminin, du pas-tout ouvre à un en-plus de jouissance (indice mystique) hors-mesure phallique .

• Méthode : de lalangue au dit ; l’inconscient se traite par la lettre, la coupure, l’écrit — pas par explication globale .

• Savoir : l’exercice du savoir est jouissance ; l’enjeu clinique est d’en modifier la cadence .

Ce fil reprend des intuitions déjà travaillées …Ou pire (sur le surmoi et l’absence de rapport sexuel) et les resserre sur la logique du dire et de lalangue. On comprend alors pourquoi le rapport sexuel n’a pas d’écriture : l’« entre-deux » se traite par signes d’amour, fictions, fantasmes, et par le travail du dire — jamais par une formule qui solderait la différence. C’est précisément ce qui prépare la transition vers les séminaires ultérieurs, où la lettre, le nœud, et les modes de jouir prendront la première ligne.

Auteurs et textes convoqués par Lacan dans ce séminaire :

• Aristote, Éthique à Nicomaque — édition Vrin (1990) citée en note ; d’autres traductions (GF/Garnier) sont également mentionnées.

• Jeremy Bentham, De l’ontologie et autres textes sur les fictions (Points/Seuil, 1997) — référence clef pour l’« utilitarisme » et la « théorie des fictions ».

• A. Arnauld & P. Nicole, La Logique ou l’art de penser (Gallimard, 1992) — mobilisée dans l’exposé connexe sur Port-Royal.

• Oswald Ducrot, Dire et ne pas dire (Hermann) — donné comme repère contemporain par le texte.

• François Récanati, « Intervention au séminaire du docteur Lacan », Scilicet 4 (1973) — intervention mentionnée et citée.

1973-1974

"Les non-dupes errent"

Leçon 1 Séance du 13 Novembre 1973

« Je recommence !

Je recommence, puisque j’avais cru pouvoir finir.

Je recommence même, parce que j’avais cru pouvoir finir.

C’est ce que j’appelle ailleurs « la passe » : je croyais que c’était passé.»

« Et c’est ce relief qu’exprime exactement mon titre de cette année, celui que vous avez pu lire, j’espère, sur l’affiche, et qui s’écrit : Les non-dupes errent. »

"Les non-dupes errent"

« Seulement, il faudrait bien savoir ce que ça veut dire : ça erre. »
« …errer vient de iterare, qui n’a rien à faire avec un voyage, puisque ça veut dire répéter, de iterum [ re-iterum ]. »
« …leur vie n’est qu’un voyage.

La vie, c’est celle du viator, celui qui dans ce bas monde — comme ils disent — sont comme à l’étranger. »

La séance s’ouvre par une reprise assumée : « Je recommence… » — et Lacan nomme cette relance « la passe » : croire que « c’était passé », puis découvrir ce que cette croyance révèle. Le titre de l’année « Les non-dupes errent » vient précisément donner relief à cette expérience de reprise : l’analyse n’achève pas par une fermeture doctrinale ; elle relance ce qui se joue dans le dire.

Lacan attache alors le mot « errer » à son double héritage : d’un côté, l’errance (chevalier errant, voyage), de l’autre, l’itération (iterare : « répéter »). Ce point est capital : « errer» ne renvoie pas seulement à se perdre dans l’espace ; il indique surtout une logique de la répétition, ce qui revient, insiste, se rejoue, parfois à l’identique, parfois déplacé. Dire « les non-dupes errent », c’est donc : qui refuse d’être dupe (du langage, de la structure) se voue à l’« erreur » de la répétition, à une itération qui ne sait pas ce qu’elle répète.

À l’inverse, être « dupe » n’est pas être niais ; c’est accepter de coller à la structure du discours — de se laisser instruire par ce que la langue fait au sujet. Lorsque Lacan note, dans la foulée, l’imaginaire du voyage — « leur vie n’est qu’un voyage », « la vie… du viator… comme à l’étranger » — il démonte une fable tenace : la vie comme progression

"Les non-dupes errent"

linéaire, développement harmonieux. Pour l’être parlant, ce qui revient (l’itération) compte davantage que ce qui avance. C’est précisément là que l’inconscient se lit : non dans l’itinéraire, mais dans la répétition.

La leçon du 13 novembre pose trois repères de travail pour l’année :

• Reprise : on « recommence » — non par caprice, mais parce que la vérité se rejoue dans le dire.

• Titre-thèse : « Les non-dupes errent » — refuser d’être dupe du signifiant, c’est s’exposer à l’errance par répétition .

• Contre la fable du voyage : le sujet parlant n’est pas un simple voyageur ; c’est un être pris dans l’itératif du symptôme et du dire.

Leçon 2 Séance du 20 Novembre 1973

« Je vais commencer comme ça sur le ton de la confidence, hein, parce que, évidemment je me demande… suis-je assez dupe — suis-je assez dupe, hein — pour ne pas errer ? Errer au sens où je vous l’ai précisé la dernière fois, ce qui veut dire est-ce que je colle assez au discours analytique, qui n’est quand même pas sans comporter une certaine sorte d’horreur froide. »
« …pour m’excuser si je n’y colle pas tout à fait c’est que je l’ai fondé, je l’ai fondé d’une élaboration écrite, celle qui s’écrit le a et le S2 superposés à gauche, et puis le S̷ barré et le S1 à droite. »

"Les non-dupes errent"

« Quand il s’agit d’être dupe, n’est-ce pas, il ne s’agit pas en l’occasion d’être dupe de mes idées, parce que ces quatre petites lettres, ça n’est pas des idées. C’est pas même des idées du tout, la preuve, c’est que c’est très, très, très difficile d’y donner un sens. »
« C’est même strictement fait pour que ce soit impossible d’y donner un sens. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne puisse pas en faire quelque chose. »

Lacan ouvre sur une mise à l’épreuve de sa propre position: être “assez dupe” pour ne pas errer. Autrement dit, consentir à coller au discours analytique jusque dans son «horreur froide » — sa rigueur qui ne caresse pas le sens — plutôt que de s’en distraire. Ici, « être dupe » n’a rien de naïf : c’est accepter la loi du discours plutôt que céder à l’errance du commentaire.

Il rappelle aussitôt le socle de ce discours : une élaboration écrite . Les quatre lettres qui structurent la table des discours ne sont pas des idées ; elles sont faites pour résister au sens « strictement fait » pour qu’il soit impossible d’y plaquer une signification pleine . Cela ne les rend pas inutiles : on peut en faire quelque chose . C’est tout l’enjeu : substituer au confort du « comprendre » l’opérativité d’une écriture qui oriente la lecture du transfert, du savoir et de la jouissance.

Ce point éclaire le titre de l’année. Les « non-dupes » sont ceux qui refusent d’« être dupes » de la structure (du signifiant, de l’écrit) et qui, du coup, errent — non par manque d’intelligence, mais par addiction au sens : ils commentent, interprètent, « comprennent », au lieu d’opérer avec la lettre. À l’inverse, « être dupe », ici, c’est se laisser tenir par l’écriture du discours analytique : soutenir ses coupures, ses positions, son peu de sens — condition pour qu’il se passe quelque chose dans la cure.

Cette séance installe une éthique de la lecture :

"Les non-dupes errent"

• Coller au discours (accepter sa « froideur ») plutôt que chercher de la chaleur de sens à tout prix .

• Tenir les quatre lettres comme opérateurs et non comme idées à expliquer .

• Comprendre que l’anti-duperie (le refus de la structure) mène à l’errance ; la vraie duperie — consentir à l’écrit — ouvre, paradoxalement, la voie la plus sûre pour ne pas errer .

Leçon 3 Séance du 11 Décembre 1973

« L’idée, c’est évidemment de faire quelque chose qui réponde à trois plans. »

Ici Lacan met littéralement « sur table » le nœud borroméen et en donne le principe : trois plans, comme trois coordonnées, qui s’entrecroisent sans se confondre. Le choix de « trois » n’est pas décoratif : il vise une structure où chaque terme ne tient qu’avec les deux autres. En langage simple : ôtez l’un, les deux restants se défont. Ce geste didactique — montrer que le bleu retiré libère les deux autres — sert à faire sentir que le lien de l’expérience analytique n’est pas une chaîne linéaire (A–B–C), mais une co-dépendance de trois dimensions hétérogènes qu’il faut maintenir ensemble pour que « ça tienne ».

En disant « trois plans », Lacan réclame une pensée en coordonnées, non pas pour mathématiser la clinique, mais pour dé-hiérarchiser nos habitudes : pas de sommet ni de base, un équilibre par entrelacement. Pédagogiquement, l’enjeu est double :

"Les non-dupes errent"

• Réalisme : on ne confondra plus ce qui relève du fait brut, de l’ordre symbolique des règles, et de la mise en images — chacun a sa logique, mais aucune ne suffit seule.

• Consistance du sujet : ce que nous appelons « moi », « sens » ou « symptôme » n’existe que par la tenue conjointe de ces plans ; dès qu’on en absolutise un, la construction se relâche.

La séance ne cherche pas à convertir l’auditeur à la topologie, mais à faire toucher que la clinique gagne à se représenter comme un nouage à trois, où l’analyse travaille non pas à « couper » un fil miraculeux, mais à vérifier où ça tient et où ça ripe — afin que l’ensemble puisse, parfois, se re-nouer autrement.

Leçon 4 Séance du 18 Décembre 1973

« Mon dit a été celui de ce nœud que j’ai pas introduit d’hier et dont la portée méritait qu’on y insiste, ça veut dire : ne pouvait pas apparaître tout de suite. C’est pas tellement ce nœud qui est important, c’est son dire. Son dire qu’en somme, la dernière fois, j’ai tenté de supporter comme ça, suffisamment. »
« Ça veut dire que, de ce côté par où… remarquez, j’ai pas dit la parole, j’ai dit le dire : toute parole n’est pas un dire, sans quoi, sans quoi toute parole serait un événement ce qui n’est pas le cas, sans ça on ne parlerait pas de vaines paroles ! »
« Un dire est de l’ordre de l’événement. C’est pas un événement survolant. C’est pas un moment du connaître, pour tout dire : c’est pas de la philosophie. »

"Les non-dupes errent"

« Et ceci tient très précisément à ce pédicule de savoir, court, certes, mais toujours parfaitement noué, qui s’appelle notre inconscient, en tant que pour chacun de nous, ce nœud a des supports bien particuliers. C’est ainsi que, cahin-caha — comme j’ai pu — j’ai construit cette topologie, par où j’ose cliver autrement ce que FREUD supportait de ces termes : la réalité psychique. Car enfin ma topologie n’est pas la même. »

Lacan déplace le regard : ce n’est pas le nœud en tant qu’objet qui importe d’abord, mais le dire du nœud — la façon dont il s’énonce et fait travailler l’auditoire. Autrement dit, le schéma n’est pas une idole : c’est un opérateur d’énonciation. En le présentant, Lacan insiste sur la temporalité d’apparition : il faut « y insister » pour que quelque chose devienne lisible ; on ne « voit » pas le nœud d’un coup, on l’entend à mesure qu’un dire se soutient.

D’où la distinction décisive : parole ≠ dire. On peut parler beaucoup, et que rien n’advienne : « vaines paroles ». Le dire, lui, est rare — événement plutôt qu’information ; il engage un sujet, affecte, tranche, fait date. Ce n’est « pas de la philosophie » : non pas parce que la pensée serait disqualifiée, mais parce que le moment du connaître ne suffit pas à produire l’événement subjectif qu’est un dire. Le séminaire devient ici une scène d’acte de parole : ce qui compte, c’est le coup porté par une énonciation qui noue autrement les registres.

Ce geste s’adosse à une pièce maîtresse : l’« inconscient » comme pédicule de savoir, « court » mais « parfaitement noué ». Formule précieuse : l’inconscient n’est pas un réservoir illimité de contenus ; c’est un petit bout de savoir serré, qui tient et retient — et que chaque sujet supporte à sa manière (« des supports bien particuliers »). La topologie n’est pas un divertissement : c’est la tentative de figurer la tenue de ce pédicule, et de cliver autrement la « réalité

"Les non-dupes errent"

psychique » freudienne, en montrant comment ça se noue plutôt que ce que c’est .

Ainsi comprise, la séance du 18 décembre fixe trois repères pour la suite de l’année :

• Primat de l’énonciation : le nœud vaut par son dire — par l’effet d’adresse qui fait événement, non par la seule figure .

• Statut du dire : un événement qui engage, à distinguer des « paroles » qui ne font que circuler.

• Clinique du nouage : l’inconscient comme pédicule de savoir propre à chacun ; la topologie sert à en vérifier la tenue plutôt qu’à imposer un modèle unique .

Leçon 5 Séance du 08 Janvier 1974

« …c’est dans cette écriture même que réside l’événement de mon dire. »
« Mon dire pour autant que cette année je pourrais l’épingler de faire ce que nous appellerions votre éducation, si tant est que c’est à mettre l’accent sur le fait que les non-dupes errent, ce qui n’empêche pas que ça ne veut pas dire que n’importe quelle duperie n’erre pas, mais que c’est à céder à cette duperie d’une écriture pour autant qu’elle est correcte, que peuvent se situer avec justesse les divers thèmes de ce qui surgit, surgit comme sens, justement du discours analytique. »

Lacan pose ici le cap de l’année : ce qui compte n’est pas une « idée » séparée, mais l’acte même d’énonciation tel qu’il se fixe dans l’écriture. L’« événement » de son dire n’a lieu qu’en se coulant dans une écriture — c’est là que se produit

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quelque chose, au sens fort : une rencontre entre ce qui se dit et ce qui, de la lettre, tranche, découpe, fait tenir.

Lorsqu’il parle « d’éducation », ce n’est pas une pédagogie au sens scolaire : il s’agit d’accoutumer l’auditoire à ce déplacement décisif où le sens ne préexiste pas mais « surgit » à partir de la lettre. D’où l’accent placé sur la formule de l’année — les non-dupes errent — : si l’on refuse de se laisser prendre par ce que l’écriture impose (sa rigueur, ses contraintes, sa manière de « faire tenir »), on s’égare. À l’inverse, « céder à cette duperie d’une écriture pour autant qu’elle est correcte » ne veut pas dire se leurrer bêtement ; cela veut dire consentir à la règle propre de l’écrit, parce que c’est sous cette condition que les thèmes analytiques se placent « avec justesse », c’est-à-dire trouvent leur point d’appui.

En clair : l’écriture fait loi au sens où elle découpe la matière du discours. C’est cette découpe qui permet au sens d’advenir — non pas le sens déjà su, mais ce qui se révèle du travail de l’inconscient lorsque la lettre est prise au sérieux. Le fil de l’année consistera alors à montrer comment cette confiance donnée à l’écriture (plutôt qu’à l’opinion, à la « belle idée » ou au vécu immédiat) oriente la pensée analytique et évite l’errance des « non-dupes » qui voudraient se tenir hors de toute contrainte formelle.

Leçon 6 Séance du 15 Janvier 1974

« …le sujet, l’ ὑποχείμενον [upokeimenon]… tout ça veut dire exactement la même chose, à savoir qu’on suppose que quelque chose existe, qui s’appelle — que j’ai désigné, enfin comme — l’être parlant. Ce qui est un pléonasme, parce qu’il n’y a d’ être que de parler, s’il n’y avait pas le verbe être, il n’y aurait pas d’ être du tout. »

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Lacan pose ici un point décisif de l’année : l’« être parlant » n’est pas une catégorie de plus, c’est un pléonasme. Autrement dit, ce que nous appelons « être » n’existe que parce qu’un verbe — « être » — l’articule dans la langue. L’ontologie est un effet de grammaire. En conséquence, le « sujet » n’est pas une substance qui préexisterait à la parole ; c’est un effet d’énonciation, un « support » (ὑποκείμενον) que nous supposons dès qu’un savoir se met à « travailler » en nous sous la forme de l’inconscient. D’où la logique clinique : l’analyse n’a pas à « découvrir l’être profond » d’un individu, mais à laisser entendre comment le dire en fabrique l’illusion — et comment cette illusion organise le désir. C’est aussi la boussole du Séminaire XXI : Les non- dupes errent. Ceux qui voudraient se tenir hors des « pièges » du langage errent justement parce qu’ils méconnaissent ceci : il n’y a pas d’accès à l’être en dehors des filets de la parole. En mettant l’accent sur le « verbe être » comme opérateur, Lacan réinscrit la vérité du sujet du côté des effets de discours ; c’est là que l’analyste travaille — non à délivrer un être, mais à faire entendre ce que parle dans le sujet.

Leçon 7 Séance du 12 Février 1974

« J’ai appris sur le tard qu’il y avait les vacances dites « de Mardi gras », justement parce que c’est pas le « Mardi gras », alors j’ai maintenu ma… - ma je ne sais pas quoi – mon séminaire, n’est-ce pas, je l’ai maintenu aujourd’hui parce que j’espérais que grâce à ça je pourrais peut-être me promener au milieu de vous, parce que vous seriez moins nombreux, et en somme parler un peu avec les gens qui sont censés m’écouter. »

"Les non-dupes errent"

« En principe - en principe ! - ça doit passer à la télévision. […] C’est des questions que Jacques-Alain MILLER a eu la bonté de me poser, dans l’espoir de faire « Télévision ». […] Il m’a posé des questions kantiennes en particulier, comme si tout le monde était kantien… […] Le résultat m’a paru quand même digne d’être retenu puisque je l’ai fait publier. »
« Ce que j’espérais vous dire, c’était en somme, c’était quelque chose - disons, en gros, comme ça - dont la visée… […] …dont la visée était de vous dire la différence… c’est ça qui me paraît important dans ce que j’essaie de vous apporter cette année …de vous dire la différence qu’il y a entre le vrai et le Réel. »
« …mes trois morceaux, à savoir les trois ronds consistants dont s’ajuste le nœud borroméen, c’est ce que je tiens dans la main pour vous parler de ce que les non-dupes errent. »

L’ouverture met la séance sous le signe d’une adresse rapprochée : Lacan veut « se promener » parmi l’auditoire, parler « un peu plus familière et directe ». Cette proximité n’est pas anecdotique : elle sert de cadre pragmatique à la thèse de l’année — il s’agit de faire sentir comment le dire opère, et non seulement d’exposer des idées.

Le passage sur « Télévision » règle le contexte : un échange public avec des questions « kantiennes ». Pourquoi cet aparté ici ? Pour signaler que, dès qu’on passe par un média, le plan du vrai (ce qui se soutient d’arguments, d’un cadre philosophique, d’une scène de conviction) tend à prendre le dessus. Or Lacan veut, cette année, rabattre la tentation du « vrai » pour faire place au Réel — ce qui ne se mesure pas à la persuasion, ni au consensus, mais à une impossibilité qui commande la structure . D’où la formule directrice : « la différence qu’il y a entre le vrai et le Réel ».

Sur ce point, le geste didactique est très net : Lacan prend en main « les trois ronds consistants » du nœud borroméen.

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Non pour faire de la topologie un fétiche, mais pour écrire une contrainte : tenir ensemble trois registres hétérogènes (Symbolique, Imaginaire, Réel) de sorte que ni le sens (vrai) ni l’image ne viennent recouvrir ce qui, du Réel, résiste. Autrement dit, on ne tranche pas la question du Réel par un supplément d’explications ; on la tient par une écriture qui empêche le « vrai » de tout envahir.

La séance du 12 février fixe ainsi trois repères de méthode:

• Adresse : une parole « familière et directe » pour que l’auditeur éprouve la portée d’un dire, pas seulement l’énoncé .

• Contexte critique : la scène médiatique et « kantienne » rappelle que l’ordre du vrai n’est pas l’horizon de l’analytique ; l’analytique vise ce qui fait trou dans le sens — le Réel .

• Écriture opératoire : « trois ronds consistants » tenus ensemble pour empêcher la confusion des registres et maintenir, au cœur du discours, la contrainte du Réel.

Leçon 8 Séance du 19 Février 1974

« Jaakko HINTIKKA a fait un bouquin qui s’appelle Time and Necessity, avec comme sous-titre Étude sur la théorie des modalités d’Aristote. Ça c’est pas mal. »
« …le savoir qui se supporterait de ce qu’on ne sache pas qu’on sait est strictement inconsistant, enfin impossible à énoncer dans la logique épistémique. »
« Vous pouvez là toucher du doigt que le savoir, ça s’invente ! puisque cette logique, c’est un savoir, un savoir comme un autre. »

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« Donc, ce que j’ai fait la dernière fois déplaçait quelque chose. […] Ce que je prétends, justement, c’est que ça ne déplace pas-tout. C’est même là ma chance d’être sérieux. Ma chance d’être sérieux, c’est que le sérieux ne serre pas tout. Il serre de près la série. »
« …quand une de ses patientes lui apporte un rêve qui ment délibérément. C’est que c’est là qu’est la faille. »

Lacan prend appui sur Hintikka pour viser un point très précis : les logiques modernes — modales, épistémiques — sont des savoirs fabriqués. Elles valent comme constructions rigoureuses, mais ce sont des inventions (« le savoir, ça s’invente »). Ce rappel n’est pas anti-logique ; il sert à séparer le savoir construit (logique) du savoir inconscient tel que la psychanalyse en traite. Le premier se bâtit par définitions et règles ; le second opère dans le dire, parfois contre le « vrai » supposé.

D’où la pique décisive : l’idée d’un « savoir sans savoir qu’on sait » se heurte, dans la logique épistémique, à une impossibilité d’énonciation. Ce qui est « inconsistant » pour la logique n’est pas pour autant sans réalité clinique : c’est précisément ce que la cure met en jeu — un savoir qui agit sans se savoir. Là intervient FREUD : le rêve qui “ment délibérément” fait apparaître la faille entre vérité et savoir. Autrement dit, l’inconscient n’est pas le domaine du vrai transparent ; c’est un savoir qui ruse, se masque, se déplace et se lit dans les effets de parole.

Quand Lacan dit que sa leçon précédente « ne déplace pas- tout », il fixe la mesure de son sérieux : ne pas serrer “tout”, mais serrer “la série” — c’est-à-dire tenir un fil de conséquences sans prétendre clore. Voilà la méthode de l’année : préférer la tenue d’une suite (une série de repères opérants) à l’illusion d’un système qui totaliserait. Ici, l’usage de la logique (Aristote → Hintikka) n’est pas pour couronner l’analyse d’un « dernier mot » ; il est pour

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montrer jusqu’où la logique porte, et où elle bute — exactement là où l’analyste reprend la main : du côté du dire, de la coupure, et de ce savoir qui se trahit dans l’aveu même du mensonge onirique.

La séance du 19 février articule trois repères simples pour Les non-dupes errent :

• La logique éclaire, mais elle est inventée : ne pas la confondre avec le savoir inconscient, qui se lit au niveau du dit.

• Le “savoir sans se savoir” est impossible à loger en bonne logique, mais c’est le cœur de la clinique (d’où la valeur du mensonge du rêve comme indice de faille).

• Méthode : ne pas vouloir « tout déplacer » ; tenir la série — un pas après l’autre — là où la logique s’arrête et où commence l’événement d’un dire.

Leçon 9 Séance du 12 Mars 1974

« Bon, bon, eh ben mon foin en question, enfin, c’est ce que vous savez qui est à l’ordre du jour, n’est-ce pas, par mon fait, c’est le nœud borroméen. »
« On l’appelle borroméen […] et ce qui m’étonne c’est qu’on ne s’en soit pas plus servi, parce que c’était vraiment une façon de prendre ce que j’appelle les trois dimensions.»
« Il suffit qu’on coupe un des trois pour que les deux autres s’avèrent n’être pas noués. »

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« …de les tresser un nombre indéfini de fois multiple de six, ça sera toujours un aussi authentique nœud borroméen. »

Lacan annonce la couleur : le « foin » du jour, c’est le nœud borroméen — l’art de montrer, plutôt que de commenter, comment se tiennent ensemble les trois registres (réel, symbolique, imaginaire). Le choix d’un nœud n’est pas décoratif : il fournit un support matériel à une idée forte de son enseignement : le sujet parlant n’habite pas un seul plan, mais une triade de consistances qui ne s’hiérarchisent pas, se tiennent.

D’où la propriété décisive rappelée sèchement : si l’on coupe un des trois, les deux autres se libèrent. Autrement dit, si l’un des registres vient à défaillir ou se dissocier, la solidarité des deux autres lâche. Ce trait structurel remplace avantageusement les oppositions binaires (dedans/dehors, vrai/faux, moi/autrui) : il formalise la dépendance à trois dont témoignent les phénomènes cliniques (décollements, forclusions, déliaisons).

Deuxième pointe : il n’y a pas un nœud borroméen mais une famille. En montrant que l’on peut « tresser » la figure par multiples de six sans perdre la propriété borroméenne, Lacan fait sentir que la forme peut varier tout en conservant la structure. La clinique, dès lors, n’est pas la quête d’un modèle unique mais l’attention aux manières singulières dont un sujet « fait tenir » ses trois ronds.

Enfin, le rappel des « trois dimensions » situe le geste théorique : le nœud n’est pas un emblème, c’est une écriture minimale de la co-appartenance RSI. Le « prendre les trois dimensions » signifie : penser le sujet là où réel, symbolique et imaginaire ne se confondent pas mais se coincent l’un l’autre — assez pour faire tenir, assez fragile pour qu’une coupure suffise à tout délier.

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En somme, la séance pédagogique du 12 mars met en main l’outil dont Lacan se servira tout le printemps : un dispositif formel qui, à la fois, éclaire la structure (tenir à trois) et sensibilise à la clinique (le point où ça lâche).

Leçon 10 Séance du 19 Mars 1974

« …si cet algorithme, nous en sommes réduits à y constater notre échec, notre échec à l’établir, à le manier. »
« …vous en êtes réduits, sur la base de cette écriture, à l’imaginer dans l’espace. »
« C’en est même au point que si ce que je peux faire sous sa forme la plus simple : ces nœuds projetés […] ceci qui ainsi représenté vous est imaginable dans l’espace, vous pouvez le voir… »
« L’énigme de l’écriture, de l’écriture en tant que mise à plat, est là : c’est qu’aussi bien, à tracer ce qui est essentiellement de l’ordre de l’imaginable […] c’est encore une écriture que je fais, à savoir ce qui est énonçable […] un algorithme, ici le plus simple, à savoir une succession. »

La séance règle un malentendu méthodologique en plaçant la barre du côté de l’écriture. D’un geste sec, Lacan désigne le point de butée : il manque un algorithme général pour traiter ces nœuds — « échec à l’établir, à le manier ». Cet « échec » n’est pas une faiblesse accidentelle ; c’est précisément ce qui fait place au Réel : là où la démonstration (au sens classique) ne tient pas, quelque chose résiste.

Dès lors, la pédagogie se dédouble :

"Les non-dupes errent"

1. Écrire, c’est-à-dire poser des traits qui permettent de calculer des effets (par exemple : si l’on « efface » un rond, les deux autres se libèrent) ;

2. Imaginer, c’est-à-dire projeter dans l’espace une figure qu’on « voit » .

Lacan ne disqualifie pas l’image : il montre que même l’image est encore de l’écriture — une « mise à plat » qui énonce des relations (dessus/dessous, successions), autrement dit un décompte opératoire (p. 175). C’est cela, « l’énigme de l’écriture » : ce qui se voit n’a de portée que par ce qui s’énonce.

Clinique : ce déplacement épargne deux pièges. D’un côté, l’imagerie qui croit résoudre par la « bonne forme » ce qui ne tient qu’à une règle (succession, coupure, libération). De l’autre, la morale du sens (bien/mal) : au lieu d’opposer des valeurs, la séance oriente la lecture par une procédure — tenir une écriture qui borne l’imaginaire sans promettre un savoir total. L’analyste n’illumine pas (il n’y a pas de fiat lux topologique) : il écrit des conditions telles que le sujet puisse voir ce qu’il dit et fait avec sa propre répétition.

En somme, pas d’algorithme total, mais une éthique du peu: assez d’écriture pour que l’image cesse de fasciner et commence à compter. C’est à ce prix qu’on évite l’errance des « non-dupes » — celle qui refuse la contrainte de l’écrit et se perd dans la quête d’une évidence imagée.

Leçon 11 Séance du 09 Avril 1974

« Aujourd’hui, pour des raisons, comme ça, de choix personnel, je vais partir d’une question […] qu’est-ce que LACAN, ici présent, a inventé ? »

"Les non-dupes errent"

« Le savoir s’invente, ai-je dit, ce dont me semble assez bien témoigner l’histoire de la science. Alors, qu’est-ce que j’ai inventé, moi? Ça veut pas dire du tout que je fasse partie de l’histoire de la science, parce que mon départ est autre, qu’il est celui de l’expérience analytique. »
« Je répondrai… l’objet a. »
« Parce que l’objet a est solidaire — tout au moins au départ du graphe. »

Lacan pose la séance en forme d’aveu méthodologique : ce qu’il “invente” n’est pas une découverte au sens des sciences, mais un dispositif opératoire forgé à partir de l’expérience analytique elle-même. D’où la thèse qui gouverne la séance : « le savoir s’invente » — il se construit, s’écrit, produit ses propres outils, plutôt qu’il ne se révèle comme un trésor déjà là.

À la question « qu’ai-je inventé ? », il répond sans détour : l’objet a. Mais il en donne aussitôt la condition : l’objet a n’existe pas “tout seul” comme une idée psychologique ; il est « solidaire du graphe » , c’est-à-dire de l’écriture où Lacan dispose le trajet du désir, de la demande, de la signification — bref, une économie du dire. L’objet a n’est pas une essence, c’est un opérateur qui ne prend sens que dans une écriture précise.

Dans la logique de l’année — Les non-dupes errent — cela règle un malentendu : être “non-dupe” au sens de refuser les artifices de l’écriture, c’est errer dans le commentaire infini du sens. Être “dupe” (au bon sens lacanien), c’est consentir à la contrainte de l’écrit, là où un concept ne vaut que par le réseau (ici, le graphe) qui lui permet d’orienter la lecture de l’inconscient. Autrement dit : pas d’objet a sans sa scène d’écriture.

"Les non-dupes errent"

Cliniquement, la portée est nette : si l’objet a cause le désir, c’est parce que, inscrit dans le graphe, il balise les lieux où le sens surgit, se dérobe, revient — et où le dire de l’analysant se met en acte. La séance du 9 avril déclare donc son programme : tenir l’invention (objet a + graphe) non comme un système clos, mais comme un outil qui oblige à lire dans l’écriture ce que l’inconscient fait au sujet.

Leçon 12 Séance du 23 Avril 1974

« …s’appelle : L’Amour du Censeur. Il est du nommé Pierre LEGENDRE, qui se trouve être professeur à la Faculté de Droit. Voilà. »
« …je les incite vivement à ce qu’on appelle “en prendre connaissance”, c’est-à-dire à le lire, à le lire avec un peu de soin parce qu’ils en apprendront quelque chose. »
« Je commence, ou plutôt je recommence. »
« Il n’y a pas d’espoir commun. »
« Que c’est tout à fait inutile d’espérer un commun espoir. »

Lacan ouvre en faisant passer un livre : L’Amour du Censeur de Pierre Legendre. Le geste n’est pas une simple recommandation : il cadre l’année par un détour décisif — l’institution (le droit, la censure, l’instance qui « fait tenir » le discours). Inviter à « en prendre connaissance », c’est rappeler que l’analyse n’a pas le monopole de la vérité du sujet : d’autres écritures (ici, juridiques et dogmatiques) organisent la jouissance en amont de nos histoires privées. Le « censeur » n’est pas seulement un interdiseur moral ;

"Les non-dupes errent"

c’est le point d’Appui symbolique où se règlent les limites, les adresses, les comptes à rendre — ce que l’analyste retrouve, séance après séance, dans la manière dont un sujet s’autorise (ou non) à dire.

Sur ce fond, Lacan relance : « Je commence, ou plutôt je recommence. » Le recommencement n’est pas une hésitation, c’est la méthode même de cette année : on ne conclut pas, on reprend — parce que la vérité, ici, s’éprouve dans le dire et ses reprises plutôt que dans une démonstration close. Cette reprise amène un point bref et tranchant : « Il n’y a pas d’espoir commun. » On ne partage pas l’espoir comme on partage un concept ; l’espoir est propre à chacun, indexé sur son lieu d’adresse et sur la loi qui l’ordonne de l’intérieur. D’où l’addition : « inutile d’espérer un commun espoir ». Ce qui s’entend : les tentations de « réforme générale » (du sujet, de l’institution, de l’amour) échouent quand elles veulent unifier ce qui, structurellement, relève du singulier.

Cette séance se lit alors comme un coup de pince sur trois bords :

• Institution / Loi : le rappel à Legendre place la clinique sous l’angle de l’écrit qui tient — la censure comme montage symbolique qui ordonne les places et les limites. Lire cela, c’est mieux entendre d’où parle un sujet quand il se présente « non-dupe ».

• Recommencer : la vérité analytique ne se dépose pas ; elle se relance. Le « recommencer » n’est pas un manque, c’est l’éthique du Séminaire XXI : tenir le peu opératoire plutôt que la grande clôture.

• Espoir singulier : pas d’espérance commune à décréter ; seulement des espoirs situés, qui s’articulent à la façon dont chacun s’arrime (ou se heurte) à la loi et au

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savoir de son inconscient. C’est précisément là que l’analyste intervient : non pour promettre un « commun espoir », mais pour ré-ordonner l’adresse du dire, afin qu’un espoir prenne, à sa mesure.

Autres citations de ce jour :

« …j’avais dit que l’espoir, j’avais rétorqué que l’espoir c’était une chose propre à chacun. Il n’y a pas d’espoir commun.

Que c’est tout à fait inutile d’espérer un commun espoir. »

« Alors moi je vais vous avouer le mien… j’ai toujours l’espoir que ce sera la dernière fois, que je pourrai vous dire, n,i,ni : fini. […] le fait que je sois là… il est déçu. »
« …s’il y a quelque chose dont l’analyse a découvert la vérité, c’est l’amour du savoir. […] le transfert révèle la vérité de l’amour […] au sujet supposé savoir. »

Lacan donne une définition à contre-pente : l’espoir n’est pas un bien collectif, mais une affaire singulière, « propre à chacun ». Il en tire une conséquence pratique : renoncer à l’utopie d’un “commun espoir” . Ce n’est pas cynique ; c’est un réglage de discours. L’espoir n’est pas un concept que l’on partage, c’est un point d’adresse chez chacun — là où un sujet se soutient d’un « encore » qui l’oriente.

Pour en faire sentir la texture, Lacan avoue le sien : chaque semaine, espérer que ce sera la dernière fois… et constater que l’espoir est déçu .On voit la logique : l’espoir travaille dans la répétition. Il relance un « recommencer » qui ne se ferme pas. Loin d’être un échec psychologique, cette déception montre la structure : l’espoir se noue au temps du dire (on revient, on reprend), non à une clôture garantie.

"Les non-dupes errent"

Pourquoi loger l’espoir du côté du singulier ? Parce qu’il est indexé sur le transfert : « la vérité de l’amour », révélée par l’analyse, s’adresse au sujet supposé savoir . Autrement dit, l’espoir se branche sur l’amour du savoir — pas sur une doctrine commune, mais sur la place, pour chacun, où un savoir est supposé, aimé, contesté. D’où l’illusion du « commun espoir » : on ne peut pas solidariser des attentes si les lieux d’adresse (qui est supposé savoir pour moi ?) ne coïncident pas.

La définition lacanienne articule trois points :

• Singularité : l’espoir appartient à chacun, pas d’“espoir commun” à promettre .

• Répétition : il relance (Lacan espère « la dernière fois »… et revient), ce qui en fait un opérateur du recommencement plus qu’un aboutissement

• Transfert / savoir : il se noue à l’amour du savoir et à l’adresse au sujet supposé savoir — donc à la structure du discours, pas à l’adhésion d’une foule .

Encore :

« Qu’est-ce qu’une vérité, sinon une plainte ? »
« Au moins est-ce là ce qui répond à ce que nous nous chargeons, analystes… si tant est qu’il y en ait du psychanalyste …ce que nous nous chargeons de recueillir. »
« Nous ne la recueillons pas tout de même sans remarquer que la division la marque, marque la vérité. Qu’elle ne peut pas-toute être dite. Voilà. »

"Les non-dupes errent"

« …quand on énonce ce terme : la voie, tout de suite après on parle de la vérité qui… si elle est ce que je viens de dire …est quelque chose comme une planche pourrie. Et puis en tiers […] il a parlé de la vie. Ce sont d’imprudentes émissions… émissions — de quoi ? — de voix, de voix à écrire tout autrement (v,o,i,x) celles-là. »

Lacan donne une formule choc : la vérité se présente comme une plainte. Cela ne réduit pas la vérité au « se plaindre » psychologique ; il faut entendre la plainte au double sens : plainte juridique (déposition, adresse à un tiers) et plainte vocale (voix, timbre, appel). La vérité s’avance comme adresse — elle cherche un destinataire. C’est pourquoi « nous, analystes » nous en chargeons : notre tâche consiste à recueillir cette plainte — la faire entendre et tenir dans un cadre de parole qui lui donne chance d’opérer.

Mais ce recueil s’accompagne d’un constat essentiel : la division marque la vérité. Elle « ne peut pas-toute être dite». Autrement dit, la vérité advient en morceaux, par mi-dire; elle ne se livre jamais d’un bloc, parce qu’elle est intrinsèquement partagée — entre ce qui s’énonce, ce qui reste en souffrance, et ce qui se dérobe. L’analyste accueille donc du vrai en tant que plainte, pas « toute la vérité » — et c’est précisément cette limite qui rend possible le travail.

Lacan articule alors sa triade ironique : la voie / la vérité / la vie. Situer « la voie » en premier, dit-il, n’est pas rien ; mais la vérité, si on la prend à ce qu’il vient d’en dire, est « une planche pourrie » — image de fragilité : on passe, ça craque, ça se fend. Et « la vie » ? Elle n’arrive qu’en tiers, comme un effet de ces émissions de voix qu’il faut « écrire tout autrement » — voix au sens propre (v,o,i,x), c’est-à-dire ce qui porte le dire au-delà du sens bien rangé. La vérité, ainsi, n’est pas un contenu ; c’est un événement vocal qui exige un dispositif d’écriture pour être traité sans s’effondrer.

"Les non-dupes errent"

Lien avec l’espoir (même séance) : si l’espoir est propre à chacun et se déçoit en se relançant, c’est que la vérité comme plainte revient — elle se ré-adresse (semaine après semaine), jamais « toute ». L’errance des « non-dupes » commence lorsqu’on refuse cette condition et qu’on veut une vérité sans plainte, sans voix, sans reste. Consentir à recueillir plutôt qu’à saturer, c’est exactement ce que Lacan nomme, cette année, coller à la structure du discours analytique.

Leçon 13 Séance du 14 Mai 1974

« Les non-dupes errent… Ça ne veut pas dire que les dupes n’errent pas. »
« …disons que c’est introduire par cette affirmation que les non-non-dupes pourraient bien, sans plus, ne pas errer. Mais déjà ceci nous introduit à la question que pose la double négation. »
« N’être pas non-dupe, est-ce que ça se ramène à être dupe ? Ceci suppose, et ne suppose rien de moins : — qu’il y a un univers, — qu’on puisse avancer que l’univers, tout énoncé le divise — qu’on puisse dire : « l’homme », et que si on le dit, je veux dire : de le dire tout le reste devient non-homme. »
« …puisque j’avance que la logique c’est la science du Réel…»
« Qu’il ait fallu attendre BOOLE pour qu’en 1853 sorte An Investigation of Laws of Thought… »
« « X — écrit-il — multiplié par 1−x, ceci ne peut que s’égaler à zéro » : x(1−x)=0. »

"Les non-dupes errent"

Lacan reprend le titre-programme par un détour logique. Dire « Les non-dupes errent » n’implique pas que « les dupes n’errent pas » ; il pointe aussitôt le piège de la double négation . Être « non-non-dupe » ne se laisse pas rabattre sur « être dupe » : on change de place logique, pas seulement de signe. Pour le montrer, il ramène l’auditoire à trois préalables très simples :

1. on suppose un univers de discours ;

2. tout énoncé y opère une coupure ;

3. dès qu’on dit « l’homme », on partage l’univers en homme / non-homme ).

C’est là qu’intervient Boole. Lacan rappelle la règle élémentaire : pour une classe x dans l’univers 1, x(1−x)=0 . Dit autrement : ce qui relève de x n’est pas en même temps son négatif ; la négation structure l’univers, elle ne se contente pas de coller un « non » devant un mot. D’où l’intérêt de la logique ici : « la logique, c’est la science du Réel » — non pas parce qu’elle dévoilerait tout, mais parce qu’elle contraint ce qu’on peut écrire sans contradiction .

Appliqué au titre de l’année, cela donne une boussole nette:

• « Non-dupe » n’est pas un simple trait psychologique (être malin vs. naïf) ; c’est une position dans l’univers des dits. On peut très bien errer comme non-dupe, parce qu’on se place hors de la coupure que produit l’énonciation et l’on s’abrite derrière une double négation qui ne recolle pas les bords.

• Refuser d’être « dupe » du langage ne vous met pas à l’abri de l’errance ; au contraire, si l’on évite la contrainte d’écriture, on retombe dans des ambiguïtés où

"Les non-dupes errent"

la double négation floute les places (le « non-non-dupe » n’équivaut pas au « dupe »).

Le geste de Lacan n’a rien de décoratif : Boole sert à didactiser un point clinique. En analyse, ce qui compte, c’est où l’énoncé vous place dans l’univers de votre dire. Chaque « non » découpe ; chaque nomination divise. Le piège des « non-dupes » est d’oublier cette découpe — de parler « contre » l’illusion tout en s’installant dans une zone indécise que la logique, elle, oblige à trancher. C’est pourquoi Lacan tient tant à l’écriture : elle force à prendre position (x / 1−x), là où le commentaire à l’infini se berce d’une double négation.

Leçon 14 Séance du 21 Mai 1974

« Le dire-non à la fonction phallique, c’est ce que nous appelons dans le discours analytique, la fonction de la castration » .
« Il y a ce qui dit oui à la fonction phallique, et le dit en tant que tout, c’est-à-dire, très nommément un certain type qui est tout à fait nécessité par la définition de ce que nous appelons l’homme. ».
« Vous savez que le pas-tout m’a très essentiellement servi à marquer qu’il n’y a pas de La femme, c’est à savoir qu’il n’y en a, si je puis dire, que diverses et en quelque sorte une par une, et que tout cela se trouve en quelque sorte dominé par la fonction privilégiée de ceci, qu’il n’y en a néanmoins pas une à représenter le dire qui interdit, à savoir l’absolument – non. ».
« Intervenir fait surgir la notion d’acte. Il est essentiel également de la penser, cette notion d’acte, et de démontrer comment il peut venir à consister d’un dire. »

"Les non-dupes errent"

Lacan pose une définition tranchée : la castration, au sens analytique, c’est un dire-non adressé à la fonction phallique. Il ne s’agit ni d’un interdit moral, ni d’un accident biographique : c’est la limite structurale qui borne la jouissance quand elle passe par le signifiant. Autrement dit, ce « non » n’est pas un caprice ; c’est la condition même pour qu’un sujet se repère dans ce qui l’entraîne.

Face à ce « dire-non », Lacan rappelle l’autre versant : « dire oui » à la fonction phallique « en tant que tout » . C’est le versant universalisant (côté dit « homme » dans ses formules), qui tente d’indexer la jouissance sur une mesure unique. L’économie subjective qui en résulte vise la cohérence, mais elle paie un prix : croire que tout se règle sur la même loi.

D’où l’apport du pas-tout : « il n’y a pas de La femme » ; il n’y a que des femmes « une par une ». Là, le dire ne se totalise pas. Et surtout : « il n’y en a néanmoins pas une à représenter le dire qui interdit, l’absolument – non » . Cela signifie : nul sujet ne peut incarner l’Interdit comme tel. Le « non » qui opère la castration n’a pas de représentant. Il s’écrit comme limite, il n’habite pas un personnage. Clinique: c’est précisément parce que le « non » n’a pas de corps garant qu’il faut en écrire la portée dans le dire ; sinon, la scène se peuple de tyrans imaginaires et de « grands Non » supposés — qui, en fait, relèvent du fantasme.

Dernier pas, décisif pour la pratique : « Intervenir fait surgir la notion d’acte » ; et cet acte peut « consister d’un dire ». La castration, saisie comme dire-non, déplace alors l’idée d’« interprétation » : le bon coup d’analyste n’est pas un commentaire de plus ; c’est un acte de parole qui pose (ou ré-ordonne) la limite là où le sujet se perd — un dire qui ne moralise pas, mais opère sur la jouissance en la bornant.

"Les non-dupes errent"

Le 21 mai articule quatre repères :

• La castration = un dire-non à la fonction phallique (structure, pas morale).

• Le « tout » phallique soutient l’unification, mais ne couvre pas toute jouissance.

• Le pas-tout ouvre le champ du « une par une » et destitue l’idée d’un « représentant » du Grand Non.

• L’intervention analytique est un acte de dire qui écrit la limite, pour que la jouissance cesse d’être sans bords.

Nous complétons cette séance avec ces énoncés :

« Vous voyez que je persévère quant à ce fondement que cette année je donne à mon discours dans le nœud borroméen. »
« Le nœud borroméen est ici justifié de matérialiser, de présenter cette référence à l’écriture. »
« Le nœud borroméen n’est, dans l’occasion, que mode d’écriture. »
« Il se trouve en somme présentifier le registre du Réel. »
« Intervenir fait surgir la notion d’acte. Il est essentiel également de la penser, cette notion d’acte, et de démontrer comment il peut venir à consister d’un dire. »

"Les non-dupes errent"

Lacan resserre sa méthode : le nœud n’est pas un fétiche visuel, c’est une écriture. Dire qu’il « matérialise » la référence à l’écriture, c’est affirmer que la clinique ne gagne qu’à se contraindre par une forme qui oblige — comme une partition contraint le musicien. Le borroméen vaut parce qu’il écrit trois consistances qui ne tiennent qu’ensemble et se délient si l’une défaille : en ce sens, il « présentifie le registre du Réel » — non pas en l’expliquant, mais en le faisant sentir comme contrainte.

Conséquence directe pour la pratique : l’intervention ne se juge pas au « sens » qu’elle délivre, mais à son statut d’acte, c’est-à-dire à ce qu’elle fait au nouage. D’où la formule décisive : l’acte peut « consister d’un dire ». Une interprétation juste est un coup d’écriture dans le fil du discours (coupure, ponctuation, déplacement) qui re-noue ou rajuste le montage du sujet. À l’inverse, un long commentaire « compris » peut ne rien opérer s’il ne prend pas place dans cette écriture-contrainte.

Cette séance verrouille trois points simples :

• le nœud = un mode d’écriture (et non un tableau d’illustration) ;

• cette écriture présentifie le Réel comme contrainte de tenue / déliaison ;

• l’acte analytique est un dire qui intervient dans cette écriture pour modifier le nouage, plutôt qu’un supplément de sens.

"Les non-dupes errent"

Leçon 15 Séance du 11 juin 1974

« Alors, tout de même, comme ça ne peut pas se renouveler, passé une certaine limite, ça sera aujourd’hui la dernière fois de cette année que je vous parle. Ça me force naturellement un peu à tourner court, mais ce n’est pas pour me retenir, puisqu’en somme il faut bien toujours finir par tourner court. »

Lacan ouvre la séance en reconnaissant la contrainte institutionnelle (les examens) et en la transformant aussitôt en thèse : tout discours exige une coupure. « Tourner court » n’est pas une défaillance mais la condition même du dire : il faut un bord, une fin, pour que quelque chose se détache comme énoncé. Autrement dit, la clôture administrative devient ici opérateur logique : c’est la coupure qui fait exister le discours comme tel — et, pour l’analyste, comme acte.

La suite du passage le montre encore, lorsqu’il ironise sur l’Université « La femme préhistorique » faite de « replis » où, dit-il, il est « niché » sans qu’elle s’en aperçoive. Lacan joue du comique pour nommer l’écart entre le discours universitaire (qui range, « canalise ») et le discours analytique (qui tranche, déplace, fait béance). Être « à l’abri » dans un pli de l’institution, c’est pouvoir y tenir un dire qui la déborde — à condition d’en accepter le rythme : cette fois, on « tourne court ».

Enfin, la mention de son déplacement « à Milan à un congrès de sémiotique » lui sert d’appui pour marquer un autre écart : la sémiotique, depuis la perspective universitaire, peine à toucher ce que l’analyse vise quand elle parle de jouissance et de Réel. Là encore, même le savoir le plus sophistiqué ne vaut qu’indexé à une coupure qui fasse événement de discours.

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