D’un discours qui ne serait pas du semblant
"L'Envers de la psychanalyse"
Les trois premiers discours sont nommés dans le premier jour du séminaire comme s’il ne fallait pas une longue introduction pour aller au fait.
« Le projet freudien repris à l’envers ». Finalement Lacan, ne l’a-t-il pas fait tout le temps ?
Reprendre l’ouvrage freudien point par point, dans la trame, dans la maille et dans la chaîne, l’outil à capitonner à la main.
L’objet perdu, la pulsion de mort, l’automatisme de répétition, qui ont surpris Freud au moment de leur apparition, deviennent structuraux. Emmené par l’expérience même de la cure, cela s’impose á Freud dans un au-delà du principe de plaisir du travail de l’analyste, qui commençait à s’installer, ce plaisir, déjà en 1920.
Cette répétition découverte par Freud est, nous le savons, une répétition signifiante.
Cette répétition qui dans cet XVIIème séminaire Lacan ira chercher en arrière, est bien entendu celle du mouvement du signifiant, ce jeu sans cesse renouvelé de renvoi d’un signifiant à un autre dans la structure qui est celle du langage et celle de l’inconscient. Ce sont les deux premières pattes d’un discours à quatre pattes. Avec ces deux déjà, ça peut marcher.
A insister, à revenir, á se répéter, une perte à chaque fois se renouvelle, dans la répétition sans répit, sans apaisement du signifiant, qui est le principe à la fois de la jouissance et de la perte de la jouissance, et au prix de cette perte, vous le savez, apparaît un sujet divisé S̷ .
L’envers jusque-là bas. Et là-bas, c’est encore plus loin, c’est chez Dora, point de départ de deux premiers discours. Interdépendants qu’ils sont, le Maître et l’hystérique. Et
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encore, le rêve, le mot d’esprit, toujours ces jeux du signifiant, l’émergence du sujet, oui, mais du premier sujet détecté jaillissant d’une faille du langage. Rebrousser chemin jusqu’à la perte de l’objet perdu et repartir vers l’avant avec un petit a.
Et l’envers du décor psychanalytique aussi, soit, la structure qu’on ne voit pas toujours, mais qui fait tenir l’ensemble. C’est l’envers qui donne la possibilité d’écrire, mais sans la narrative mythologique, écrire un seul algorithme et le mettre en mouvement par une permutation circulaire, avec des éléments stables, un discours sans paroles.
« Et ceci ça n’a rien d’imposé », dit Lacan, nous le verrons sûrement. Ça vient naturellement, sans forcer. Venant du fait de se proposer de l’écrire.
Première constatation : celle de ne pas pouvoir écrire le sujet divisé sans qu’au-dessus de lui un signifiant maître y soi. Le discours du maître étant aussi le discours de chacun.
Que le complexe d´Œdipe soi comme ce qui est à remettre en cause, parait signaler qu’il s’agit de substituer par une autre, cette modalité du savoir. La proposition est de taille, nouvelle, et le fait de placer une nouvelle modalité du savoir á la place de la vérité, á la place qui occupait jusqu'à là le complexe de Œdipe, de dire autrement la mort du père que par la trilogie mythique : d’Œdipe, Totem et tabou et Moise et le monothéisme, abouti à la fois à la rénovation de la dimension du sujet, de la jouissance, de la castration.
De reprendre là ou Freud c’était arrêté. Voilà l’enjeu.
L’enjeu est que grâce à l’écriture des discours, grâce à la possibilité de faire jouer le discours du Maître, le discours de l’hystérique et le discours du psychanalyste, Il serait
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possible que la psychanalyse puise se passer du mythe du père mort.
La question qui est posée c’est de savoir si la psychanalyse nous permet de sortir de la religion.
La pointe de la psychanalyse est bel et bien l’athéisme. Mais en donnant un autre sens à « Dieu est mort », puisque cette formulation comme chacun sait, loin de mettre en question ce qui est en jeu – á savoir La Loi- bien plutôt la consolide. Freud á travers les mythes sur le quels il s’appuie, va dans le sens de cette formulation de l’athéisme : « Dieu est mort. » de Nietzsche.
Lacan va nous montrer en dépliant les mythes freudiens, en spécial celui de Totem et Tabou, que ce meurtre du père primordial, que Freud pensait constituer un mythe athée qui permettait une subversion de la position religieuse, Lacan va nous montrer que c’est l’amour ce qui lui est adressée, à ce père, ce qui est au fondement de la religion.
La question est de savoir si à partir de l’écriture des discours, d’un savoir et un savoir écrit, littéral, organisé par la littéralité, s’il sera possible de sortir du tissu des contradictions propre á la mythologie. Un mythe permet, comme dit Lévy Strauss, de ne pas se soucier de la contradiction.
Lacan fait fonctionner ses écritures.
« La structure fait l’affect quand elle est incorporée. »
D’un coup nous nous mettons à aimer l’algorithme en question.
Chacun de nous, à manier ses 4 lettres, à les reconnaître á ses places, à conceptualiser leur mouvement, avons-nous
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fait l’expérience de transformer la phrase, le patient, le symptôme en mathème, en discours sans paroles. En effet, ainsi, « La structure fait l’affect quand elle est incorporée. »
D’entendre par exemple : « le discours du Maître s’éclaire par la « régression » du discours de l’hystérique », ou « le discours de l’université s’éclaire de son « progrès » dans le discours de l’analyste », nous faisons l’expérience originale de comprendre ces phrases, de rejoindre leur sens, simplement à les rapporter mentalement, sans un mot, sur ces petits schémas quadripodes.
Lacan dira de ces discours qu’ils ont un contenu manifeste. On peut l’entendre, ce contenu, le lire et le transmettre, il va de cette façon nous permettre de discerner qu’il est possible de sortir de la dimension mythique de la vérité, d’avoir une approche que respecte le mi-dire.
Œdipe en répondant à l’énigme du sphinx a effacé la question de la vérité avec une réponse univoque. La peste peut venir. Il ne lui reste qu’à s’arracher les yeux. Dans le mythe plus rien d’autre que cette destinée n’est permise, parce qu’il laisse de côté ce rempart, ce parapet, « La notion de l’ignorance », ce part de non savoir.
Le non savoir, est réintroduit par la psychanalyse. D’être la cause de l’articulation signifiante, la castration est de structure. Il s’agit d’assumer la dimension de la castration sans la vivre dans la faute, la culpabilité ou la honte.
Vous voyez bien que ça résonne avec les premières paroles sur ce que j’avais entendu, et que j’ai partageait avec vous, de la façon dont nous étions invites par Lacan à participer de ce séminaire…sans honte.
Merci pour votre attention. »
1970-1971
1970-1971
« D'un discours qui ne serait pas du semblant »
Leçon 1 du 13 Janvier 1971
« D’un discours… » je m’arrête : ce n’est pas le mien.
Ce seuil de la première leçon est décisif : Lacan retire d’emblée au « discours » toute propriété d’auteur. Ce n’est pas un dire « à moi », mais un appareil structural qui précède et détermine le sujet qui parle. D’où la torsion inaugurale de l’année : l’énonciateur n’est pas le maître du discours qu’il énonce, il est parlé par une distribution de places et de lettres qui organise l’adresse, la vérité, le savoir et le plus- de-jouir. Cette déprise anti-subjectiviste n’est pas un effet de style ; elle commande la méthode : on ne lira pas des « opinions » de Lacan, mais on suivra la logique d’un
« D'un discours qui ne serait pas du semblant »
dispositif où l’instance de semblant occupe la place d’où s’ordonnent les quatre discours. La conséquence est majeure pour la psychanalyse : si le discours ne s’autorise pas d’un sujet, l’inconscient non plus n’est pas « intime » ; il s’articule comme effet de signifiant — d’« intersignifiance » — et divise le sujet qu’il représente ailleurs qu’à sa place. À ce titre, l’ouverture du 13 janvier resserre deux gestes que l’année précédente avait préparés : la réduction du discours à une structure tétraédrique (le quadripode des places) et la topologie de la double inscription (la bande de Möbius) qui permet de penser un endroit et un envers sans franchissement de bord. Loin d’un psychologisme, la clinique s’arrime à une écriture.
À partir de là, l’index pointé par Lacan vers Scilicet n’est pas un simple renvoi éditorial : il indique que la scène de l’enseignement — avec sa « presse » de présence — est elle- même une expérience de discours. Quand Lacan parle de « plus-de-jouir pressé », il désigne la manière dont le dispositif universitaire trie et capitalise des fragments de jouissance en les faisant passer pour du « savoir ». C’est précisément contre cette inertie de semblants que se dresse l’hypothèse directrice : chercher « un discours qui ne serait pas du semblant ». Mais la voie d’accès passe par un paradoxe : le signifiant, comme tel, est figure de semblant ; il n’y a pas de métalangage où se placer pour juger de l’extérieur, pas d’Autre de l’Autre, pas de « vrai du vrai ». Autrement dit, si un tel discours est pensable, ce ne peut être qu’en centrant l’artefact sur son point d’impossible — là où la structure se heurte à sa limite et fait apparaître, non une essence, mais un trou. C’est déjà sensible dans l’accent mis sur la répétition et la jouissance : la vérité ne se vérifie pas par oui/non, elle « se déchaîne » dans ses suites, comme l’oracle, et c’est cet effet — et non une substance — qui noue discours, symptôme et économie du plus-de-jouir.
« D'un discours qui ne serait pas du semblant »
La portée clinique est nette : si l’analyste n’occupe pas la place du Maître mais installe l’objet a en position dominante, alors l’enseignement lui-même doit s’éprouver « en acte », c’est-à-dire dans la redistribution des places qui font parler. La phrase choisie — « ce n’est pas le mien » — désubjectivise l’énonciation pour mieux prendre le discours au sérieux : non comme message d’un Je, mais comme machine à produire des effets de vérité et de jouissance. D’où une éthique de la lecture : suivre la structure, ses bords, ses retournements, ses impossibles, plutôt que chercher un auteur. C’est à cette condition, et à cette condition seulement, qu’on pourra tester l’hypothèse d’un discours moins captif de ses semblants — c’est-à-dire orienté par le réel qu’il rencontre comme impossible, et non par l’illusion d’un savoir complet.
Leçon 2 du 20 Janvier 1971
« La vérité n’est pas le contraire du semblant. »
Lacan ferme ici une fausse alternative et, ce faisant, redessine le terrain même où nous travaillons : la vérité ne se situe pas en vis-à-vis d’un masque qu’il suffirait d’arracher ; elle surgit dans, et par, l’ordonnance des semblants. Dire cela, c’est déplacer l’éthique de la lecture : on n’oppose pas un « vrai » pur au théâtre du discours, on suit l’architecture qui le fait tenir. Dans la logique des quatre discours, la place supérieure gauche — celle que Lacan nomme place du semblant — accueille S₁, tandis que la vérité occupe la place basse, en retrait, ne s’avançant qu’à mi-dire. Le renversement est décisif : la vérité n’abolit pas le semblant, elle s’y fraie comme effet ; et c’est précisément parce qu’il n’existe ni métalangage ni « Autre de l’Autre » (Ⱥ) que le vrai ne se tranche pas par oui/non, mais par ses
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suites — l’orientation qu’elles donnent au dire. L’interprétation analytique s’indexe alors moins sur la révélation d’un contenu que sur la production d’un effet : elle coupe, déplace, fait vaciller l’adresse, de sorte que la vérité se manifeste comme événement de discours plutôt que comme trésor découvert.
La clinique s’en trouve réajustée : au lieu d’opposer l’authentique à l’illusoire, nous travaillons la couture des semblants qui soutiennent le fantasme S̷ ⋄ a (où S̷ est le sujet divisé et a l’objet cause du désir), pour laisser apparaître le point d’impossible qui aimante la jouissance. Le « réel » ne se possède pas ; il se repère là où la structure bute — trous, impasses, impossibilités — dans le tissu même des signifiants S₁/S₂. De ce point de vue, l’enseignement de cette leçon révoque deux mirages : le moralisme démystificateur qui promet la « vérité nue » par arrachage du masque, et la suggestion du chef qui capte par un « Tu » enjôleur. L’un et l’autre ratent l’économie structurale : que la vérité, tenue à la place basse, n’a de portée que par l’arrangement des places, par le maniement des opérateurs de semblant, et par l’acceptation d’un Autre barré, Ⱥ, qui interdit tout garant ultime.
La conséquence théorique est nette : si le signifiant est, en tant que tel, figure de semblant, l’exigence n’est pas de sortir du semblant — tâche impossible — mais d’ordonner le semblant au réel qu’il indique. C’est là que se noue la fonction du plus-de-jouir (objet a) : reste produit par la circulation des signifiants, il cause le désir sans jamais se livrer comme essence. L’interprétation vise ce point, non pour le remplir, mais pour en soutenir le vide opérant ; et c’est à cette condition seulement que « la vérité » cesse d’être l’adversaire naïf du semblant pour devenir sa logique intime, celle qui, de séance en séance, fait passer un dire — et parfois une vie — de l’inertie à l’invention.
« D'un discours qui ne serait pas du semblant »
Leçon 3 du 10 Février 1971
« Votre présence me forcera, disons par un fait qui compte, c’est ce qu’on appelle dans notre langage la courtoisie… »
L’attaque de cette séance situe l’enseignement dans un régime du lien plutôt que de la volonté : non pas « je décide », mais « votre présence me force ». Lacan nomme ce ressort minimal « courtoisie », puis le raccorde au Lǐ 禮 — le rite chinois — pour marquer que le discours ne tient ni à la conviction d’un Moi ni à l’enthousiasme d’un « leader », mais à un réglage symbolique des places et des réponses. La « courtoisie » n’est pas une politesse mondaine : c’est l’indice d’un cadre où l’adresse se soutient, où la circulation du dire est possible sans s’effondrer dans l’arbitraire. Dans la logique des discours, cela revient à dire que l’agent ne se confond jamais avec un sujet-maître : ce qui fait tenir l’énonciation, c’est l’ordonnance du dispositif (agent, Autre, vérité, produit) et la règle implicite qui commande d’« y répondre » — autrement dit, d’assumer que l’adresse appelle une réplique à la « bonne hauteur ». Ici, l’éthique du rite conjugue deux refus : celui de la suggestion (le « Tu » captateur) et celui du moralisme démystificateur (arracher un masque pour exhiber « la » vérité). La séance du 10 février montre que l’enseignement lui-même est une expérience de discours : la « presse » d’un auditoire, l’économie de la présence, forcent un certain maniement des semblants qui n’est pas décor mais structure.
Cliniquement, cette mise au point éclaire la direction de la cure. L’analyste n’installe pas sa volonté en place d’agent ; il aménage un cadre où la réponse se règle sur un opérateur qui n’est pas psychologique. C’est pourquoi, dans le discours de l’analyste, l’agent n’est pas un Je mais l’objet a ;
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l’effet visé n’est pas une persuasion, mais l’émergence d’un reste de jouissance qui reconfigure l’adresse. Autrement dit, la « courtoisie » lacanienne équivaut, côté clinique, à la tenue du dispositif : une manière de faire place à ce qui cause le désir sans se poser pour garant. Dès lors, les mathèmes prennent sens : le sujet S̷ (divisé) ne se récupère pas dans l’identification au Maître, il se découvre comme représenté par S₁ auprès de S₂, pris dans un montage où Ⱥ (l’Autre barré) interdit tout métalangage, tandis que le fantasme S̷ ⋄a règle la voie singulière par laquelle la jouissance insiste. Rappel des repères typographiques: a= objet cause du désir ; Ⱥ = Autre barré ; −φ = manque phallique ; S₁/S₂ = signifiants ; S̷ ⋄ a = formule du fantasme.
Enfin, du point de vue théorique, cette référence au rite prépare la suite de l’année : un discours « qui ne serait pas du semblant » n’abolit pas le semblant (impossible, puisque le signifiant en est la matière), il en règle l’usage au plus près de l’impossible qui oriente la structure. La « courtoisie », comme figure du Lǐ, nomme le minimum d’ordonnance qui permet à l’enseignement — donc au transfert — de se maintenir à l’endroit juste : là où l’effet de vérité ne s’oppose pas au semblant, mais s’en extrait comme événement, à la condition qu’un cadre oblige à répondre. C’est à ce niveau, et non au niveau des opinions, que cette séance politisée (grève, université, « présence ») se noue à la clinique : tenir le rite, pour que la structure fasse son œuvre et que la vérité se dise — à demi, depuis sa place basse — sans jamais se confondre avec un commandement.
Leçon 4 du 17 Février 1971
« …ce qui en sort, en ressort n’est autre que la fonction de la cause en tant qu’elle est le plus de jouir. »
« D'un discours qui ne serait pas du semblant »
Lacan déplace ici radicalement la question de la cause : elle n’est pas un point d’origine qui précéderait le discours, mais un reste produit par lui — le plus-de-jouir, noté a, qui surgit comme effet et ressort de l’échange signifiant. De la chaîne S₁/S₂ ne se dégage pas un principe premier, mais un supplément qui n’existait pas avant l’opération et qui, désormais, met la machine en mouvement. C’est pourquoi la causalité analytique ne se confond ni avec la loi ni avec l’Être : elle tient à l’économie d’un résidu de jouissance qui pousse et relance.
Ce cadrage exige de renverser notre réflexe herméneutique: la cure ne dévoile pas une « vérité-cause » enfouie ; elle met en forme la manière singulière dont, pour un sujet S̷, se constitue a comme reste opérant. Le fantasme S̷ ⋄ a n’est pas un écran qu’il suffirait de lever ; c’est la couture par laquelle le sujet barre la perte et se donne une voie réglée d’accès au réel. D’où la précision structurelle : selon la place qu’il occupe dans le quadripode, a n’a pas la même efficace — agent dans le discours de l’analyste, produit ailleurs, ou vérité voilée — et cette permutation éclaire la plasticité clinique des symptômes, qui sont autant de montages de jouissance autour d’un manque (−φ) que signale l’Autre barré Ⱥ.
On comprend alors l’éthique implicite de la séance : « faire sortir » la cause, au sens de ce qui ressort de l’opération, ce n’est pas remplir le trou mais soutenir son efficacité. L’interprétation, dès lors, vise moins une origine qu’un mode de production : elle découpe, déplace, use du semblant pour laisser apparaître la logique de ce reste — voix, regard, chute de sens — qui cause le désir sans jamais se livrer comme substance. Ainsi, la phrase choisie lie étroitement théorie et pratique : la cause, en psychanalyse, n’est pas derrière ; elle est devant, comme moteur d’un dire,
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parce qu’elle est ce qui manque — et c’est précisément de ce manque que le sujet vit, s’acharne et, parfois, s’invente.
Leçon 5 du 10 Mars 1971
« Or, c’est assez dire que la chose ne puisse s’écrire que « l’achose »…»
« Ou plus exactement, que l’objet a qui tient cette place, ôté… ôté, cet objet a… n’y laisse à cette place, n’y laisse que l’acte sexuel tel que je l’accentue, c’est-à-dire la castration. »
Lacan fixe ici un point d’écriture qui vaut comme boussole pour l’année : la « chose » — ce réel visé par le discours — ne s’écrit qu’en se barrant elle-même, « l’achose ». Le préfixe privatif, collé à la chose, ne relève pas d’un jeu de mots mais d’une opération : à la place où devrait « être » la chose, il n’y a que son défaut, ce qui s’écrit précisément comme manque. Le second passage déplie la conséquence structurale : à cette place tient l’objet a — et si on l’ôte, ne « reste » qu’une écriture de la coupure, l’acte sexuel saisi sous l’angle de la castration. Autrement dit, la place de la chose est tenue par un reste de jouissance (le plus-de-jouir), et l’absence de ce reste se marque comme castration.
Ce geste d’« a-nomination » (écrire l’achose) noue trois niveaux. Logique d’abord : la « chose » ne se livre pas comme positivité — elle est in-scriptible autrement que comme manque, d’où l’appel à un signifiant-reste pour occuper sa place. Topologie ensuite : ce qui « tient » une place n’y présentifie rien ; il en assure la fonction de bord. a ne comble pas : il « bouche » en tant que bord, il cerne. Clinique enfin : le sujet S̷ ne rencontre la chose qu’à travers le montage du fantasme S̷ ⋄ a ; c’est ce montage qui lui donne une voie réglée d’accès à la jouissance tout en maintenant, comme tel, le défaut que désigne −φ. Dès lors,
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la déclaration sur l’acte sexuel — réduit, ôté l’objet a, à « la castration » — n’est pas un moralisme ; c’est un repérage structural : là où l’Autre est barré (Ⱥ), le « rapport » ne s’écrit pas, et c’est l’objet a qui, placé/ déplacé, fait jouer la mécanique du désir.
Cette séance éclaire ainsi l’axe directeur du séminaire : chercher « un discours qui ne serait pas du semblant » ne saurait vouloir dire accéder à la « chose en soi ». Cela signifie au contraire ordonner les semblants sur leur point d’impossible, faire apparaître — par l’économie des places du discours — que la vérité ne s’oppose pas au semblant mais qu’elle s’en extrait comme effet lorsque le reste a est mis au travail. L’écriture « l’achose » matérialise ce paradoxe: c’est en écrivant la chose comme défaillante à sa place que l’on peut situer, avec précision, ce qui cause le désir. Et c’est pourquoi l’ôter ne découvre rien « derrière » ; cela laisse la castration, c’est-à-dire la loi de la coupure, comme telle — la seule consistance du réel à cet endroit.
Leçon 6 du 17 Mars 1971
« Je ne parle très précisément dans ces pages, que de la fonction du phallus en tant qu’elle s’articule, qu’elle s’articule dans un certain discours, »
L’accent est net : le phallus n’est ni une essence ni un organe, mais une fonction — un signifiant qui ne vaut qu’articulé dans un dispositif de discours. Autrement dit, pas de « phallus en soi » : il n’opère qu’à la place structurale où un S₁ (maître) fait tenue comme semblant, en nouant S₂ (savoir), le sujet S̷ et le reste de jouissance a. C’est à ce titre qu’il règle la castration (−φ) : non comme privation
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substantielle, mais comme bord opératoire où se mesure la jouissance et se découpe le désir.
Conséquence topologique : la « fonction du phallus » n’est lisible qu’à travers la permutation des places dans les quatre discours. Lorsque S₁ occupe la place de semblant (haut à gauche), la « vérité » se tient en bas, voilée ; et c’est l’économie du montage qui décide de l’effet, non un garant méta-linguistique — l’Autre est barré (Ⱥ). Ce réglage éclaire le fantasme S̷ ⋄ a : le sujet S̷ coud au reste aune voie d’accès au réel ; le phallus y opère comme signifiant-charnière qui ordonne les échanges, sans jamais lever l’impossible du rapport sexuel (dont la séance rappelle ironiquement l’illusion).
Portée clinique : interpréter ne revient pas à « révéler » un contenu phallique, mais à déplacer la couture où cette fonction fait tenir le dire — là où se reconfigurent l’adresse et le plus-de-jouir. D’où une éthique : travailler les semblants (S₁/S₂) pour laisser paraître leur limite — le point où Ⱥ interdit tout garant — plutôt que chercher un phallus-substance. C’est ainsi seulement que la « fonction du phallus » s’entend comme opérateur de discours : ce qui ordonne la castration (−φ), cause le désir a, et donne sa tenue au lien analytique, sans jamais sortir du champ du semblant.
Leçon 7 du 12 Mai 1971
« La civilisation, y rappelais-je en prémisse, c’est l’égout. »
Cette formule, sèche comme un trait de plume, signale d’emblée ce que « Lituraterre » va travailler : non pas l’Idée d’une civilisation élevée par la Lettre avec majuscule, mais
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la civilisation comme réseau d’écoulement, de collecte et de déchet — ce qui s’évacue, se draine, se dépose. En un mot, la lettre a partie liée avec la litière. Lacan le noue à même la langue, en s’autorisant d’un détour étymologique qu’il renverse avec une désinvolture méthodique : Ernout- Meillet distingue lino, litura, liturarius de littera ; qu’importe, répond-il, « je ne me soumets pas forcément à l’étymologie », et il fixe le mot-problème — Lituraterre — par le jeu d’un glissement qui fait signe du côté de JOYCE : de « a letter » à « a litter ». Le contrepet n’est pas un caprice : il assigne au travail d’écriture son versant matériel, où la lettre se mêle aux rebuts, aux ratures, aux stries et aux dépôts du discours. À cet endroit, « la civilisation, c’est l’égout » n’est ni une provocation morale, ni un apologue hygiéniste ; c’est un axiome sur la matérialité du signifiant : toute écriture produit du reste, du rebut, et c’est ce rebut qui trace les sillons par où circule notre lien social. (Contexte : l’invocation d’Ernout-Meillet, la remarque sur JOYCE et le « a letter / a litter », et le rappel de Bordeaux 1968 se trouvent dans la même séquence de cette leçon. )
On mesure alors l’enjeu théorique : la lettre n’est pas l’Idée pure du Logos, elle est ce qui, en tombant, fait relief. Elle n’élève pas le langage au-dessus du monde, elle y creuse des caniveaux où se rassemblent les flux de jouissance. D’où l’ironie — très joycienne — de « faire litière de la lettre » : quand l’écriture assume sa part de rebut, elle indique la place exacte du reste qui cause, objet a, et elle montre comment une culture se maintient par ce qu’elle met au-déchet autant que par ce qu’elle consacre. L’« égout » n’est pas hors- champ : il est la condition d’écoulement grâce à quoi un discours prend forme et se soutient. Ce que la séance fait valoir, c’est la matérialité des voies d’inscription : litura (rature), littera (lettre), litter (ordure) constituent une même économie du trait — une fabrique de bords, de traces, de chutes — où le sujet S̷ ne se repère qu’à l’endroit de sa
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perte. C’est là que le fantasme S̷ ⋄ a prend sa valeur : il coud un scénario au reste pour donner passage à la jouissance, pendant que l’Autre demeure barré (Ⱥ), de sorte que la vérité ne s’oppose pas au semblant mais s’en extrait comme effet d’arrangement.
Clinique et poétique se serrent d’un même nœud. Du côté de la clinique, lire un symptôme revient à suivre ses « égouts», les chemins de traverse par où le plus-de-jouir s’agrège, se colmate, déborde — non à purifier le dire jusqu’à une essence sans dépôt. Du côté de la lettre, JOYCE aura servi d’épure : la littérature sait, de l’intérieur, que l’écriture s’engendre de ses ratures et que ses éclats sont indissociables de ses déchets. Ce que la leçon du 12 mai installe, sous le nom de Lituraterre, c’est une thèse de matérialisme de l’écriture : ce n’est pas le ciel des Idées qui « civilise », mais l’infrastructure des traits, des bords, des effacements et des ordures — l’« égout » — par où s’organise notre commerce avec la jouissance et où se dessinent, très concrètement, les voies d’un discours.
Leçon 8 du 19 Mai 1971
« l’écrit, c’est la jouissance »
« il s’agit donc de rendre sensible comment la transmission d’une lettre a un rapport avec quelque chose d’essentiel, de fondamental dans l’organisation du discours quel qu’il soit, à savoir la jouissance. »
Lacan pose ici une équivalence qui n’a rien d’un aphorisme décoratif : au niveau des fonctions déterminées par un discours, l’écrit opère comme mode de la jouissance. Autrement dit, l’écrit n’est pas le simple dépôt d’un sens déjà formé ; c’est une opération qui produit, localise et règle un reste — ce plus-de-jouir que la structure sécrète
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lorsqu’elle s’articule. Le pas théorique est fort : dire « l’écrit, c’est la jouissance » dans ce cadre, c’est faire de l’écriture non pas l’enveloppe externe du savoir (S₂), mais le dispositif par lequel un discours se noue à la jouissance qu’il met en jeu. D’où la seconde phrase, essentielle : la transmission d’une lettre (et non son contenu supposé) engage la jouissance comme ressort fondamental de tout discours ; la lettre vaut d’abord par l’effet qu’elle entraîne, non par le secret qu’elle dévoilerait.
Cette articulation prolonge la séquence du 12 mai (Lituraterre. Voir mon livre « Lacan pour les patients ») : déjà, la lettre s’y liait à la chute, au rebut, au dépôt qui strie une surface et en fait relief. Ici, Lacan dégage l’économie interne : l’écrit fonctionne au point où le discours produit son reste. Cliniquement, cela signifie que l’interprétation opérante relève moins d’un dévoilement de sens que d’un coup d’écriture (trait, coupure, ponctuation) qui reconfigure la circulation du plus-de-jouir. Dans la grammaire des quatre discours, cela se lit par la permutation des places : selon le montage, le reste ase présente comme produit, comme vérité voilée ou, dans le discours de l’analyste, comme agent — d’où la portée du mathème du fantasme S̷⋄a : la lettre, en tant qu’écrit, sert de couture par laquelle le sujet S̷ borde la perte et se fraye une voie réglée vers le réel, tandis que l’Autre demeure barré (Ⱥ), interdisant tout garant métalinguistique. À la première occurrence de cette séance: a= objet cause du désir ; S̷ = sujet divisé ; Ⱥ = Autre barré; S₁/S₂ = signifiants ; −φ = manque phallique ou castration; S̷ ⋄ a = formule du fantasme.
Conséquence éthique : si l’écrit est du côté de la jouissance, écrire (au sens analytique) n’est pas cartographier une essence ; c’est installer un bord là où la structure bute. La vérité n’y surgit pas contre le semblant, mais depuis son agencement, chaque trait d’écriture faisant travailler une
« D'un discours qui ne serait pas du semblant »
part de jouissance pour qu’elle change de circuit. C’est pourquoi Lacan invite à « mettre à l’épreuve » cette équivalence : appliquée aux symptômes, aux lettres d’amour, aux écritures du corps, elle conduit à lire comment un sujet jouit de ses lettres plutôt que de quoi elles parleraient. L’analyste vise alors l’ajustement du trait — ni commentaire infini, ni révélation souveraine — par où l’écrit, effectivement, fait jouissance et, ce faisant, recompose le lien du sujet au discours qui le parle.
Leçon 9 du 09 juin 1971
« Un homme et une femme peuvent s’entendre. Je ne dis pas non. Ils peuvent comme tels s’entendre crier. »
Lacan n’offre pas ici une maxime psychologique sur l’entente conjugale ; il découpe, au scalpel du mot, un impossible logique. Le verbe « s’entendre » joue en double : entendre = « comprendre » et « ouïr ». Qu’affirme-t-il ? Qu’à défaut de « s’entendre » comme homme et comme femme — c’est-à-dire au titre d’un rapport qui s’écrirait — ils peuvent « s’entendre crier ». Le cri, bord du langage, n’est pas un message : c’est la retombée sonore de la jouissance quand le symbolique cale. D’où la préparation, dans cette même séance, du passage à l’écriture des formules : Lacan fait valoir que certaines négations ne sont pas « à écrire », et il en ponctue la sexuation par des schèmes où l’impossibilité s’indique d’une barre — le « non-inscriptible » du rapport sexuel.
Ce point prolonge rigoureusement le fil des deux leçons précédentes : Lituraterre (12 mai) replaçait l’écriture dans sa matérialité de déchets et de drain, et le 19 mai formulait l’équivalence risquée mais décisive : « l’écrit, c’est la jouissance ». Ici, Lacan en tire la conséquence : si l’écrit
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borde la jouissance, le « cri » en est la poussée sans bord — ce qui s’entend quand « s’entendre » au sens du rapport fait défaut. Autrement dit, l’énoncé ne moralise pas l’« incommunication » des sexes ; il situe l’impossible comme opérateur. Qu’il n’y ait pas d’énoncé universel du rapport ne retire rien aux rencontres, aux amours, aux pactes ; mais leur tenue ne vient pas d’une fonction F(x) écrivable. Elle vient de ce que le sujet S̷ coud, par son fantasme S̷ ⋄ a, une voie singulière pour faire passer sa jouissance, tandis que l’Autre est barré (Ⱥ) et que le manque (−φ) fait loi. Dans cette grammaire, « s’entendre crier » nomme la limite : là où le signifiant n’ordonne plus, un reste se fait entendre — non pas un sens, mais un plus-de-jouir qui pousse et déborde.
Clinique : l’analyste n’interprète pas le cri comme un message caché à traduire. Il installe un cadre où ce cri — ou ses équivalents (passage à l’acte, mutisme, plainte, éclat) — peut être bordé par un trait, une écriture, un montage qui redistribue les places du dire. L’interprétation opère alors non par dévoilement mais par coupure : elle déplace l’adresse et laisse paraître comment, pour tel sujet, l’objet a se constitue comme ressort causal de la jouissance. En montrant que l’« entente » des sexes culmine au cri lorsque le rapport fait défaut, Lacan n’oppose pas vérité et semblant; il indique que la vérité ne se dit que « depuis » l’arrangement des semblants — et qu’à cet endroit précis, c’est l’impossible (non-inscriptible) qui oriente. Ainsi se noue la séance du 9 juin : entre cri et écrit, le réel se marque d’une barre ; et c’est à la tenir — par l’écriture, par le dispositif, par le maniement mesuré de S₁/S₂, S̷, a, Ⱥ — qu’une analyse trouve son efficace.
« D'un discours qui ne serait pas du semblant »
Leçon 10 du 16 Juin 1971
« Je vais essayer aujourd’hui de fixer le sens de cette route par laquelle je vous ai mené cette année sous le titre D’un discours qui ne serait pas du semblant. »
« Ces discours ont la propriété de toujours avoir leur point d’ordonnance… d’être à partir du semblant. »
Dernière leçon, et geste de réglage : Lacan « fixe le sens » du trajet parcouru en rappelant que l’ordonnance des discours procède « à partir du semblant ». L’énoncé ne dévalue pas la vérité ; il place le semblant comme point d’architecture d’où se distribuent les places, les glissements et les béances. D’où la portée heuristique de la clôture : si les quatre discours sont repérables par un glissement syncopé de quatre termes, c’est qu’il y a toujours « deux qui font béance », autrement dit un réel qui ne se laisse pas rattraper par l’écriture. Cette année aura donc articulé, pas à pas, ce paradoxe : pour approcher un discours « qui ne serait pas du semblant », il faut partir du semblant comme opérateur — non pour le lever, mais pour l’ordonner au point d’impossible qui en règle la portée.
L’insistance sur l’ordonnance éclaire la fonction de chaque place. En haut à gauche, la place du semblant où S₁ « est à sa place » ; en bas, la vérité tenue à demi-dire ; à droite, le produit comme reste. Le discours analytique se singularise alors par ce qu’il met à la manœuvre : l’objet a comme agent, la vérité voilée par S̷, l’adresse au lieu de l’Autre Ⱥ — barré, donc sans garant — et le savoir S₂ comme effet. On comprend, en filigrane, la cohérence des pas franchis dans les séances précédentes : du « la vérité n’est pas le contraire du semblant » au « l’écrit, c’est la jouissance », la trajectoire montre que l’effet de vérité ne se gagne qu’en faisant travailler l’économie des semblants, au plus près du plus-de-