Dissolution
« La topologie et le temps »
choses) et, dans le même temps, il se compte (dès qu’un signifiant le représente dans une adresse). L’analogie ne convertit pas le sujet en nombre ; elle règle un usage : traiter le sujet sans le substantialiser (ne pas le chercher comme « chose ») tout en accréditant ses apparitions opératoires (il « fait un » quand un signifiant le fixe).
De là, trois conséquences :
Cibler l’instant d’acte. Puisque le sujet se « fixe » au moment de dire, l’intervention analytique vise un temps (ponctuer, couper, équivoquer) plutôt qu’un état. On comprend l’intérêt récurrent des modèles topologiques cette année : ils enseignent quand et où une coupure change la tenue d’un ensemble — exactement comme une interprétation peut faire « tenir autrement » un discours.
Compter les effets, non collectionner des essences. Le recours au zéro apprend à compter le sujet par ses effets de représentation. Inutile de « le retrouver » derrière chaque phrase : on évalue ce que fait tel signifiant (il représente / il efface), comment se recompose la chaîne, et si l’ensemble gagne en nécessité (moins d’errance, plus de tenue).
Éthique de la non-substantialisation. Lire le sujet comme « zéro qui compte » préserve d’un double écueil : l’imagerie (croire voir le sujet « quelque part ») ; l’inflation de sens (remplir le vide par des explications). La règle, fidèle au fil du séminaire, est de produire la nécessité par des opérations décidables (actes de dire, ponctuations, reprises) — et d’en juger aux effets de tenue.
Cette séance noue la mécanique du dire (fixation/effacement) et la petite logique du zéro (impossible/comptable). On y reconnaît la cohérence de l’année : écrire ce qui fait tenir, non pour capturer « la chose », mais pour rendre transmissible la manière dont un acte,
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minimal mais juste, fait compter un sujet — une fois — là où, d’ordinaire, il se perd dans le flux de ses dits.
* * *
L’année s’ouvre sur une promesse tenue : combler la béance entre la pratique analytique et l’outil topologique. Non pas confondre les deux, mais apprendre à passer de l’une à l’autre par des opérations qui se vérifient : couper, redoubler, retourner, tresser. La topologie n’est pas un décor — elle sert d’exemplaire pour écrire ce qui, dans le discours, « tient » et ce qui « lâche ». De là le principe directeur : on s’oriente dans la structure par la contrainte d’une écriture opératoire, pas par l’agrément d’une image.
Très tôt, Lacan rappelle la limite : ces « ronds de ficelle » aident à couper des ficelles, mais ils restent de l’ordre de l’Imaginaire ; la parole — le Symbolique — est le lieu où agit l’analyste. Autrement dit, les figures ne valent que si elles disciplinent le regard et forcent l’attention là où une coupure, un franchissement, une suture reconfigurent un ensemble. Cette hygiène évite deux écueils symétriques : fétichiser le dessin, psychologiser la clinique.
Le cœur de l’année, c’est l’épreuve du borroméen généralisé. On ne « généralise » pas un lien par une règle de pouce ; on construit des conditions de tenue : à quatre, à cinq, à six éléments — selon quelles traversées et quelles suppressions l’ensemble se défait. Ce qui compte n’est jamais l’allure, toujours la nécessité produite par une suite d’opérations contrôlables. À ce titre, le moment où Lacan reconnaît son embarras n’est pas un aveu d’impuissance mais une règle de travail : on ne conclut qu’après l’épreuve des transformations, quand l’effet (tenir / lâcher) décide.
La même exigence gouverne l’introduction d’objets « à la main », telle la bande de Slade : un dispositif où l’on rabat,
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on redouble, on fait passer dessus/dessous pour attester l’équivalence ou la différence de deux configurations. L’intérêt n’est pas de « mieux voir » mais de pouvoir refaire. La topologie devient ainsi un atelier où la clinique apprend à viser l’opération minimale qui change tout : un passage déplacé, et l’assemblage ne tient plus ; un autre, et l’invariant se conserve.
Cette discipline culmine quand Lacan distingue réparation imaginaire et preuve topologique. « Mettre en continuité » deux brins pour que « ça tienne » n’est qu’un colmatage ; la topologie exige de raisonner à l’intérieur d’une même consistance, selon les règles de l’homotopie, et de juger au plus fin : suffit-il d’une seule traversée licite pour que l’ensemble se défasse ? Si oui, la condition de la figure est établie — et, par analogie, la cible d’une intervention en cure se précise.
Deux séances confiées aux invités déplacent le foyer vers la parole adressée. Avec Alain Didier-Weill, une scène politique — un cri lancé, des réponses possibles, des censures, des renversements — sert de laboratoire : un dire n’est pas une essence, c’est un trajet qui réussit ou échoue selon ses prises et ses retours. On y lit, en clair, le fil de l’année : écrire des temps et des passages plutôt que collectionner des significations.
La dernière leçon ramasse la logique du sujet : d’un côté, le sujet se « fixe » un instant dans l’acte d’énoncer ; de l’autre, il s’efface dans la chaîne des signifiants. L’analogie avec le zéro (Frege) donne un guide pratique : « impossible comme chose », mais « comptable » dès qu’un signifiant le représente. On n’a pas à « retrouver » le sujet derrière les mots ; on compte ses effets — là où une ponctuation, une équivoque, une coupure, lui donnent consistance… pour un instant. C’est exactement l’esprit de la cure : viser l’acte
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qui fait « tenir autrement » un montage, au lieu d’épaissir l’explication.
Sur ce fond, les deux thèmes du titre s’éclairent ensemble. La topologie fournit la grammaire des opérations (coupures, franchissements, torsions, équivalences) ; le temps désigne le régime propre de l’acte de dire : un avant/après introduit par une intervention qui fait événement et que seul un support adéquat (écriture, surface, « bande ») peut stabiliser. C’est pourquoi l’année tient ensemble atelier de ficelles et éthique de la parole : produire une nécessité de discours que l’on puisse constater, transmettre, et dont on juge aux effets plutôt qu’aux intentions.
Clinique, le gain est net. On n’attend pas d’un sens rédempteur qu’il « mette en continuité » ce qui ne s’écrit pas; on cherche où couper pour que la tenue se recompose. On traite le fantasme S̷ ◊ a comme un écrit opératoire — appui minimal d’une position — et l’adresse au Ⱥ comme ce qui règle le trajet du dire. La fin d’analyse n’est plus un idéal d’initiation mais un savoir-y-faire : manier son symptôme au plus près des opérations qui, chez chacun, font qu’un lien tient… ou se défait.
Enfin, cette méthode prépare naturellement le passage vers la suite . Ayant appris ici à compter les opérations et à mesurer leurs effets dans le temps, on pourra interroger ce que « conclure » veut dire du point de vue d’un discours : non pas fermer, mais scander — faire apparaître, par l’acte, ce qui, dans un montage, relève d’une nécessité, et ce qui n’était qu’un colmatage. C’est la leçon discrète mais tenace de ce séminaire : écrire pour mieux opérer, opérer pour faire tenir — et ne conclure qu’au constaté de cette tenue.
1979-1980
Ce séminaire, atypique dans sa forme et son contenu, marque la fin de l’enseignement public de Lacan et constitue un moment charnière dans l’histoire de la psychanalyse lacanienne.
Présentation générale
Le Séminaire XXVII, intitulé Dissolution, se distingue des précédents par son caractère non conventionnel. Plutôt que de suivre le format habituel des séminaires annuels, il se compose d’une série d’interventions, de lettres et de discours prononcés entre novembre 1979 et juillet 1980. Ce séminaire est centré sur la décision de Lacan de dissoudre l’École freudienne de Paris (EFP), qu’il avait fondée en 1964.
13 novembre 1979
« Ce matin j’ai convoqué Solange FALADE pour qu’elle m’explique quelque chose concernant le nœud borroméen. »
« Je dois dire que le nœud borroméen est une énigme. »
Lacan ouvre « Dissolution » sous le signe d’une double modestie méthodique : d’un côté, il s’en remet à Solange Faladé — clinicienne de premier plan de son École — pour éprouver en public la consistance de ce qu’il enseigne ; de l’autre, il nomme « énigme » le nœud qui a pourtant été son opérateur privilégié pour articuler Réel, Symbolique et Imaginaire. Ce geste n’est pas anecdotique : il situe la topologie non comme une certitude déjà faite, mais comme un travail à plusieurs, à l’intérieur même du dispositif analytique. La séance se tient « à la fac de droit », autre indice : l’enseignement s’adresse au lieu du « Nomos », là où la parole se règle, ce qui fait entendre, en sourdine, la question du lien institutionnel et de sa tenue.
Dire que « le nœud borroméen est une énigme » ne le disqualifie pas ; cela recentre l’exercice : un nœud borroméen n’est pas une figure décorative, mais la condition que les trois ronds tiennent ensemble de telle sorte que, si l’on rompt l’un, tout se défait. C’est cette propriété — la tenue par la coupure — qui intéresse la clinique : elle permet de penser que le sujet ne se soutient pas d’un fond unitaire mais d’un montage de liens, et que la vérité d’un lien se vérifie à l’épreuve de ce qui, précisément, le défait. À l’orée d’un séminaire intitulé « Dissolution », l’accent tombe donc sur l’articulation entre structure et
destin des liens : qu’est-ce qui, dans un discours, une école, une analyse, « tient » ? Et qu’apprend-on du nœud quand on consent à le mettre en défaut devant témoins ?
L’appel à Faladé, enfin, a valeur d’adresse à l’Autre du savoir clinique : le maître d’école se dessaisit, pour un moment, de sa place d’Un-qui-sait, et introduit la dimension collégiale du contrôle — non pas pour « vulgariser » la topologie, mais pour montrer que sa rigueur se mesure à sa transmissibilité. Que la leçon inaugurale soit ainsi placée sous le signe de la démonstration à plusieurs mains éclaire d’un jour neuf ce que « dissoudre » peut vouloir dire : non pas abolir, mais éprouver le lien jusqu’à ce qu’il montre sa vérité de lien — c’est-à-dire sa façon de se défaire.
20 novembre 1979
« En d’autres termes n’importe quoi peut occuper une fonction quelconque. »
Lacan reprend ici le nœud borroméen pour en dégager une conséquence décisive : ce qui importe n’est pas le nom que l’on donne à chaque anneau, mais la fonction qu’il assume dans la tenue du nœud. D’où cette formule qui peut paraître provocante — « n’importe quoi » peut occuper « n’importe quelle fonction » — à condition essentielle que la structure soit respectée. Autrement dit, l’invariance du montage (le mode d’enchaînement qui fait tenir l’ensemble) prime sur l’identité substantielle des éléments.
Transposée dans le champ des discours, la leçon est claire : agent, adresse, vérité, production ne sont pas des « essences» attachées une fois pour toutes à tel signifiant, à tel
sujet, ou à telle instance institutionnelle. Un même élément peut glisser d’une place à l’autre selon la façon dont il est pris dans l’enchaînement symbolique. C’est ce que l’expérience clinique vérifie à chaque séance : une même parole peut soutenir, selon le point du nœud où elle se loge, le semblant du maître, l’insistance du savoir, la division hystérique ou le désir de l’analyste. Le « n’importe quoi » n’autorise donc aucune anarchie ; il désigne la liberté structurale des permutations, à structure constante.
Dans le moment de Dissolution, cette insistance vaut aussi comme éthique et politique de la psychanalyse : ne pas hypostasier des identités (nom, titre, place) mais juger des fonctions effectives tenues dans le lien. C’est ce qui permet, en clinique, de lire les déplacements d’un symptôme (ou d’un sinthome) lorsqu’il vient faire office d’anneau de tenue entre le réel, le symbolique et l’imaginaire ; et, dans l’école, d’évaluer un discours à la façon dont il noue — ou défait — le travail analytique. En somme, la fonction se gagne dans l’assemblage, pas dans l’attribut : c’est la logique du nœud qui décide, et non l’énoncé des noms.
11 décembre 1979
« L’important c’est que la jouissance est cause du désir. »
Cette formule condense, dans sa sécheresse, tout un déplacement. Jusqu’ici, Lacan avait soutenu que le désir se cause du manque — le désir s’ouvre à partir d’un trou, de ce qui échappe. Ici, il déplace l’accent : c’est la jouissance elle-même qui cause le désir. Autrement dit, le désir n’est pas seulement une quête de ce qui manque, il est aussi entraîné, polarisé, par l’expérience troublante de jouissance.
Qu’est-ce que cela veut dire pour la clinique ? Que l’objet du désir ne se comprend pas sans le détour par l’expérience opaque où le corps a goûté ou pressenti quelque chose qui excède le plaisir. La jouissance, dans son excès, n’est pas un supplément tardif, elle est le moteur même qui relance la recherche du sujet. C’est parce qu’il y a eu une capture, une morsure, une effraction de jouissance que le désir se constitue comme effort de retrouver, d’éviter, ou de contourner cette expérience.
On mesure ici le pas franchi par rapport à Freud : le principe de plaisir cherchait à maintenir l’équilibre, à éviter la décharge excessive. Chez Lacan, ce qui pousse le désir n’est pas l’harmonie mais la béance créée par la jouissance. Cela explique pourquoi le désir est toujours décalé, jamais comblé : il naît de ce qui déborde la mesure, et ce débord même ne cesse de l’alimenter.
Au plan théorique, cette articulation justifie le recours aux mathèmes : la cause du désir, notée par l’objet a, n’est pas une simple absence, mais un reste de jouissance. Ce reste, irrécupérable, entraîne la quête sans fin du sujet. D’où le paradoxe : la jouissance qui fascine et écrase est aussi ce qui fait lever le désir.
Dans le contexte de « Dissolution », cette phrase prend encore une résonance institutionnelle : l’École se défait, mais c’est justement dans ce vacillement qu’un désir analytique peut se réaffirmer, non pas comme idéal de continuité, mais comme effet d’une coupure — celle que Lacan opère en dissolvant son École, pour voir si un désir, ailleurs, s’en trouvera causé.
« Le désir, c’est l’interprétation du rêve. »
Par cette formule ramassée, Lacan renoue avec Freud tout en le déplaçant. Freud définissait le rêve comme
accomplissement (déguisé) d’un désir ; Lacan en souligne l’acte de lecture : le désir n’est pas un contenu caché sous le récit, mais ce qui se déduit de l’interprétation elle-même. Autrement dit, le rêve ne livre pas directement le désir, c’est l’opération analytique qui le constitue comme tel.
Ce glissement est décisif. D’un côté, il interdit toute lecture naïve du rêve comme message codé qu’il suffirait de déchiffrer. Le rêve n’est pas une charade. De l’autre, il confère à l’interprétation une portée créatrice : c’est en produisant des associations, en accueillant les équivoques, en laissant résonner un signifiant dans un autre que le désir se dévoile — ou plutôt se fabrique dans ce moment.
On comprend alors pourquoi Lacan associe dans cette séance le désir à la jouissance (première citation) : l’interprétation met en forme le point de jouissance qui, autrement, resterait opaque. Le rêve est un montage où la jouissance trouve à se loger sous les détours de la censure ; l’analyse en tire le fil, non pour « retrouver » une vérité cachée, mais pour faire apparaître la cause qui anime le sujet.
Au plan pratique, cela rappelle à l’analyste que l’essentiel n’est pas de « traduire » le rêve, mais d’en saisir le point d’adresse, ce qui, dans le dire du patient, appelle une ponctuation. Le désir surgit dans ce lieu d’adresse, là où le rêve cesse d’être un récit nocturne pour devenir un dire analysable.
Cette phrase boucle donc la leçon : si la jouissance est la cause du désir, le rêve en est la scène où, par l’interprétation, ce désir se laisse attraper — fugitivement, mais assez pour que l’analysant puisse en tirer un pas nouveau.
Le 5 janvier 1980, où Lacan lit sa Lettre de dissolution à l’École freudienne de Paris.
« Je dissous l’École freudienne de Paris afin que son nom subsiste. »
Cette formule, d’une rigueur lapidaire, condense le geste de Lacan. Dissoudre pour que le nom subsiste : c’est un paradoxe apparent, mais qui relève de la logique lacanienne du signifiant. Le nom, s’il est laissé à l’usure des habitudes institutionnelles, se vide de sa force. En dissolvant l’École, Lacan cherche à arracher le signifiant à l’inertie de ses usages, à le rendre à sa valeur inaugurale.
L’important est de comprendre que la dissolution n’est pas une destruction, mais une opération sur le lien symbolique. Comme dans ses schémas topologiques, Lacan coupe pour que l’ensemble se recompose autrement. Ici, l’acte vise à séparer l’École de ce qui menaçait de la figer : bureaucratie, luttes de pouvoir, sclérose des pratiques. Dissoudre, c’est éviter que le nom ne se colle à une inertie institutionnelle ; c’est redonner à ce nom la chance d’être à nouveau un opérateur de désir.
Cliniquement, la leçon est transparente. L’analyste sait que la coupure est parfois nécessaire : un symptôme trop bien noué peut se transformer en carcan, et seule une rupture ciblée permet de rouvrir la dynamique du désir. La dissolution de l’École rejoue, sur le plan collectif, ce principe : plutôt que de s’accommoder de l’inertie, Lacan tranche. L’acte est violent, mais il est au service d’un maintien du signifiant, c’est-à-dire de sa vitalité.
On mesure alors le lien avec le titre du séminaire : Dissolution. La dissolution n’est pas la fin, mais une condition de survie du nom, exactement comme dans la cure, une perte assumée — la castration — est ce qui
permet au sujet de se maintenir comme désirant. Dissoudre, c’est préserver.
« Dissoute, elle l’est, du fait de mon dit. Reste à ce qu’elle le soit du vôtre aussi. »
Cette phrase concentre la logique lacanienne de l’acte de parole : la dissolution n’est pas une opinion ni une motion, c’est un dit qui fait—un performatif. En disant « du fait de mon dit », Lacan indique que l’énonciation produit l’effet réel sur le lien : l’École est dissoute parce que l’acte de dire a tranché. Mais l’énoncé ne s’arrête pas à l’autorité du maître; il s’ouvre en transfert d’acte : « qu’elle le soit du vôtre aussi». Il ne suffit pas que l’Un dise ; il faut que d’autres reprennent l’acte dans leur propre dire, pour que la dissolution devienne structure (effet partagé) et non simple décret.
En termes de doctrine, on peut entendre ici la distinction lacanienne entre énoncé et énonciation : l’énoncé « dissoudre l’École » ne vaut que soutenu par l’énonciation qui l’assume et par les réponses qui l’authentifient— exactement comme, en cure, un mot d’interprétation ne vaut qu’à l’effet qu’il provoque dans la chaîne. Cette phrase est donc un rappel d’éthique du discours : on ne fait pas tenir un collectif par la colle des identifications, mais par des actes de dire qui nouent (ou dénouent) réellement les places.
S’y lit aussi la cohérence avec l’atelier topologique des années précédentes : un seul geste (ici un dit) peut défaire tout le nœud—à condition que les autres éléments consentent à la transformation (le « vôtre aussi »). C’est l’exact contre-pied de la « réparation imaginaire » : on n’« arrange » pas l’institution, on opère une coupure et l’on voit si la structure suit. En ce sens, la Lettre institue une pragmatique analytique de l’institution : pas d’idéologie
d’unité, mais des actes transmissibles qui exposent chacun à sa responsabilité de sujet parlant.
« Qu’il suffise d’un qui s’en aille pour que tous soient libres, c’est, dans mon nœud borroméen, vrai de chacun, il faut que ce soit moi dans mon École. »
Lacan explicite ici la propriété borroméenne comme logique de l’acte institutionnel. Dans un nœud borroméen, rompre un seul anneau libère les deux autres : la tenue de l’ensemble tient précisément à ce que chaque rond fait tenir les deux autres sans les attacher directement. D’où la première clause : « qu’il suffise d’un qui s’en aille pour que tous soient libres »—le « libre » n’est pas une dispersion anarchique mais l’effet structurel de la coupure juste : chacun recouvre sa trajectoire propre dès lors que le point de tenue est tranché.
« C’est, dans mon nœud borroméen, vrai de chacun » : Lacan insiste sur l’isovaleur des places. Dans ce montage, n’importe quel anneau, s’il cède, défait le lien. Il n’y a donc ni « maillon faible » ni « chef naturel »—seule compte la fonction tenue par une pièce dans la structure. Mais la seconde apposition, « il faut que ce soit moi dans mon École », détermine la politique de l’acte : si n’importe lequel pourrait suffire, l’Un qui occupe ici la place décisive choisit de se retirer. L’acte n’est pas sacrificiel ; il est opératoire : Lacan décide d’être l’anneau qu’on coupe pour que le nom « École freudienne de Paris » cesse de se coller aux inerties et retrouve sa chance comme signifiant vif (le geste sera immédiatement relayé par l’appel à la Cause freudienne).
La portée clinique est directe. Plutôt que « réparer » le lien en rajoutant du sens (mettre en continuité des morceaux disparates), l’analyste cherche où couper pour que la tenue se recompose : une coupure minimale qui libère ce qui restait pris dans une colle d’identifications. C’est
exactement ce que Lacan opère ici, à l’échelle d’un collectif: il montre qu’un seul dit, assumé à la bonne place, reconfigure tout le montage—non par décret d’autorité, mais par la nécessité démontrable d’un nouage.
Enfin, la phrase règle l’éthique du transfert au sein d’une institution analytique : ne pas hypostasier la personne à la place d’anneau. L’important n’est pas qui est coupé (majesté ou bouc émissaire), mais ce que produit la coupure dans la structure : dégagement des dépendances imaginaires, relance d’un désir comptable (chacun à sa place d’élaboration), et transfert de travail vers un dispositif plus réversible (cartels, permutations). Autrement dit : l’acte de dissolution n’est pas l’anti-Analyse d’une École, c’est son interprétation la plus stricte, au sens où une intervention— bien située—fait tomber le semblant qui empêchait de travailler, et libère les éléments pour un nouage autre.
15 janvier 1980
« Je suis dans le travail de l’inconscient. Ce qu’il me démontre, c’est qu’il n’y a de vérité à répondre du malaise que particulière à chacun de ceux que j’appelle parlêtres. Il n’y a pas là d’impasse commune, car rien ne permet de présumer que tous confluent. »
« L’usage de l’un que nous ne trouvons que dans le signifiant ne fonde nullement l’unité du réel. Sauf à nous fournir l’image du grain de sable. On ne peut dire que, même à faire tas, il fasse tout. Il y faut un axiome, soit une position de le dire tel. »
« Qu’il puisse être compté, comme le dit Archimède, n’est là que signe du réel, non d’un univers quelconque. »
Lacan place cette leçon sous une bannière claire : pas de vérité “commune” du malaise. L’inconscient ne livre pas un
mal unique, universalisable ; il dé-montre au contraire que la vérité qui répond au malaise est particulière à chacun des parlêtres. On entend l’enjeu clinique : ne pas recouvrir la souffrance singulière par des catégories générales — ni “dépression”, ni “trouble” au sens d’un destin commun — mais se tenir à ce que le dire de chacun fait apparaître comme sa vérité.
D’où la mise au point sur l’Un. L’« un » que nous trouvons dans le signifiant n’est pas l’Un d’un tout ; c’est un compte. L’image du « grain de sable » enseigne : faire tas n’assemble pas magiquement un monde ; pour passer du tas à l’« univers », il faudrait un axiome — autrement dit, une position de dire qui décrète l’unité. Lacan refuse cette hypostase : compter n’est pas totaliser. En clinique, cela signifie : on peut compter les effets (une scansion, une coupure, un déplacement), mais on ne ferme pas la singularité dans un Tout explicatif.
L’appoint « Archimède » précise la logique : que l’Un compte « n’est là que signe du réel », non la garantie d’un univers. Autrement dit, l’Un signifiant indexe quelque chose du réel (il marque, il compte), mais il ne fonde pas l’Universel. C’est à ce point que l’année Dissolution prend sens : Lacan coupe (institutionnellement) pour séparer le compter (les effets de discours, les engagements, les cartels) de la tentation d’un Tout (l’« École » comme corps qui s’auto-suffirait). Dans la cure comme dans l’institution, la coupure préserve la place du réel ; le Tout tend à la recouvrir de sens.
Conséquences opératoires
On adresse la cure à la particularité : la vérité qui répond au malaise se trouve dans l’énonciation singulière, pas dans un manuel. L’intervention analytique vaut quand elle fait place à cette particularité, en touchant la cause (l’a
du fantasme S̷ ◊ a) plutôt qu’en plaquant une signification générale.
On compte des effets (scansions, déplacements, silences décisifs) sans prétendre former un Tout de la personne. L’énoncé juste peut « compter » pour un — comme le zéro « compte comme un » — sans qu’on prétende ainsi « faire unité ».
On évite l’axiome intempestif : dès qu’un « un » est élevé au rang d’Univers (le « tout »), on glisse vers l’idéologie. La clinique, elle, demeure au ras des opérations qui transforment la tenue du symptôme.
Cette séance articule une éthique du singulier : le réel n’est pas ce qui universalise, mais ce qui résiste à l’unification imaginaire ; l’Un du signifiant compte sans unifier ; et le travail analytique se juge à l’effet, non à la promesse d’un Tout. C’est dans ce fil que Dissolution fait passer de l’École au Champ : moins de corps constitué, plus d’actes comptables — et un désir qui se soutient d’un Un sans prétendre au Tout.
« Je n’ai plus d’École. Je l’ai soulevée du point d’appui (toujours Archimède) que j’ai pris du grain de sable de mon énonciation. »
Phrase-matrice : Lacan reformule l’acte de dissolution comme une expérience d’Archimède. Il ne « détruit » pas l’École : il la soulève par un point d’appui qui n’est autre que le grain de sable de son énonciation — un dit minimal, suffisamment tranchant pour déplacer la masse. Trois repères :
Le point d’appui. Archimède promettait de soulever le monde s’il avait où se poser. Ici, l’« où » n’est pas un lieu matériel mais l’acte de dire : une énonciation située, qui vaut comme levier. C’est exactement la pragmatique lacanienne
du performatif : un dit fait, quand il est bien appuyé. L’acte n’est pas de l’ordre de la conviction subjective ; il procède d’un positionnement signifiant qui déplace la structure.
Le grain de sable. Ce n’est ni métaphysique ni poétique : c’est l’infime qui enraye la machine des routines et force une recomposition. Dans la logique que Lacan développe ces jours-là (compter sans totaliser), le grain est ce reste qui empêche la fermeture imaginaire du Tout, et duquel on peut prendre appui pour reconfigurer l’ensemble. Le « grain » de l’énonciation, c’est le minimum d’écriture qui permet de faire passer une opération (couper, soulever) du côté du réel.
Conséquence méthodologique. En signant que « je n’ai plus d’École », Lacan ne célèbre pas un vide ; il libère la possibilité d’un nouveau montage (le Champ et ses cartels), en refusant la tentation du Tout (« Pas de tout » suit immédiatement dans le texte). Le geste est conforme à ce que nous avons établi tout au long de l’année : au lieu de « mettre en continuité » par du sens, on opère une coupure minimale et située qui reconfigure la tenue du lien. C’est la même éthique qui vaut en clinique : viser l’intervention qui, d’un rien — le grain —, fait levier sur la structure du symptôme (le support du fantasme S̷ ◊ a), plutôt que d’accumuler des interprétations.
Cette phrase donne la grammaire de Dissolution : un acte d’énonciation posé comme point d’appui suffit à « lever» l’ancien montage. L’effet n’est pas de majesté mais de nécessité : dès que le levier est bien placé, la structure bouge — et c’est à ce bougé qu’on juge, dans l’institution comme dans la cure.
11 mars 1980
« Me voilà l’homme couvert de lettres. »
« Le deuil est un travail, c’est ce qui se lit dans Freud. C’est celui que je demande à ceux qui, de l’École, veulent rester avec moi pour la Cause freudienne. »
« J’ai signé ça hier, le 10 mars. »
L’attaque — « l’homme couvert de lettres » — condense l’enjeu du jour : Lacan se présente littéralement saturé de missives (les réponses à sa dissolution) et, en même temps, habillé de lettres au sens du signifiant. Ce double sens n’est pas un effet de style : il rappelle que ce qui arrive à une École (un collectif) se lit d’abord comme une affaire de lettres — d’adresses, de dits qui engagent et déplacent, de signifiants qui nouent ou dénouent un lien. Le geste institutionnel du 5 janvier appelle donc, au 11 mars, un traitement proprement analytique : prendre les lettres une par une, répondre au cas par cas, et décider par les effets.
D’où la seconde phrase : « Le deuil est un travail ». Lacan ne psychologise pas la situation ; il prescrit une opération. Faire le deuil de l’EFP, c’est accepter la coupure qu’il a posée et consentir à la recomposition qu’elle rend possible — non pas recoller (réparer « imaginairement ») mais élaborer ce que cette perte ouvre comme désir de travail, désormais orienté vers la Cause freudienne. La logique est la même que celle que nous avons suivie tout au long de Dissolution : on ne juge pas à l’énoncé d’un idéal, mais à la tenue qu’une opération produit. Ici, l’opération est un dit performatif (la dissolution) prolongé par une adresse — invitations, cartels, responsabilités nouvelles — dont on vérifiera la portée dans les effets.
La mention « J’ai signé ça hier, le 10 mars » coud précisément cette séance à l’acte écrit : le dit (séance) répond à l’écrit (lettre du 10 mars) et en réclame l’appropriation par les destinataires. Ce va-et-vient entre dire et écrire est le cœur de la méthode : la parole engage, l’écriture stabilise une coupure, puis la parole relance en l’orientant — ici, vers un lien « sérieusement d’école » qui évite l’« effet de colle » et rend chacun comptable de son produit.
Clinique, la leçon est transparente :
– L’amas des lettres équivaut à l’amas des dits d’un analysant; on n’y répond pas par un Tout explicatif, mais par une élaboration ponctuelle qui laisse apparaître la cause (ce qui, pour chacun, met le désir en mouvement).
– Le « travail de deuil » n’est pas un état affectif, c’est une suite d’actes (décision, séparation, reprise) qui reconfigurent la tenue d’un montage.
– L’adresse à la Cause n’est pas un refuge idéologique : c’est un dispositif (cartels, plus-un, permutations) réglé pour empêcher la colle des identifications et vecteuriser un travail singulier.
Cette séance montre comment on passe d’un acte inaugural (dissoudre) à un régime de travail : lire les lettres comme des signifiants, traiter la perte comme une opération, et faire compter — un par un — ceux qui, par leur dire, acceptent de transformer la coupure en nouage. C’est là, exactement, l’éthique de Dissolution.
18 mars 1980
« Monsieur A., philosophe, qui a surgi de je ne sais où pour me serrer la pince samedi dernier, m’a fait ressurgir un titre de Tristan Tzara.»
« Monsieur Aa, l’antiphilosophe. »
Lacan ouvre la séance par une adresse ironique à un « Monsieur A. » — A comme Autre, bien sûr, mais ici philosophe de rencontre. Cette irruption lui « fait ressurgir » un titre dadaïste (Tristan Tzara) : « Monsieur Aa, l’antiphilosophe ». Le geste n’est pas un clin d’œil gratuit. Il situe l’orientation de Dissolution sur un axe très net : désarrimer la psychanalyse de la tentation philosophique du sens et du fondement, pour la reconduire à sa pragmatique du signifiant et de la jouissance.
Pourquoi Tzara ? Parce que Dada, en tant que poétique du défait de sens, offre à Lacan une figure d’attaque contre le « ronds-de-jambe » culturel (il le dit dans la même page). L’« antiphilosophe » n’est pas l’ennemi de la pensée ; il est celui qui déjoue la prétention de la philosophie à dire le vrai pour tous — exactement ce que Dissolution combat sur la scène institutionnelle : le Tout (l’École comme corps unifié) au profit d’une logique d’actes, comptables un par un. Ici, l’anti-philosophie nomme une éthique de lecture : on ne surplombe pas la pratique par des universaux ; on opère dans la langue, à même les lettres, là où un dire fait effet.
L’appel à Tzara clarifie aussi le rapport lacanien au malentendu (thème de la séquence précédente) : « le verbe est inconscient — soit malentendu ». La philosophie travaille à lever le malentendu par le concept ; la psychanalyse, elle, travaille du malentendu — elle s’en sert pour faire apparaître la cause qui anime le sujet. D’où la
pique à « Monsieur A., philosophe » : au lieu de chercher l’Idée, l’analyste cherche le point d’adresse où une coupure (une équivoque, une ponctuation) reconfigure la tenue d’un montage. Le recours à Dada exhibe cette opération : désarticulation du sens commun pour laisser passer le réel que le philosophe, par méthode, colmate.
Clinique, une la leçon en trois points:
Ne pas philosophiser la cure. L’antiphilosophie n’est pas un anti-intellectualisme ; c’est la règle de ne pas convertir l’expérience en doctrine générale. On compte les effets — ce qu’un mot fait — plutôt que de les subsumer sous un concept totalisant.
Se servir des lettres. La séance s’inscrit dans la série du « dit qui fait » (dissoudre, nommer, convoquer). On y reconnaît la primauté de l’écrit et de la lettre comme opérateurs (la référence à un titre n’est pas fortuite) : une lettre bien située peut nouer ou dénouer un lien, comme l’acte de dissolution l’a montré.
Tenir la place de l’Un… pour la couper. En signant « antiphilosophe », Lacan refuse l’Un du surplomb et maintient l’Un de l’acte : celui qui tranche, localement, pour que d’autres comptent à leur tour. C’est la logique éprouvée depuis janvier : un dit — minimal, mais bien placé — suffit à reconfigurer la structure.
« Monsieur Aa, l’antiphilosophe » n’est pas un effet de style: c’est la signature de méthode de Dissolution. L’antiphilosophie, ici, c’est l’option de l’écriture opératoire contre le commentaire infini, de l’acte contre l’axiome du Tout, du malentendu travaillé contre la réunion consolante des sens. Bref : faire passer la psychanalyse par la lettre, pour qu’elle tienne par l’acte.
15 avril 1980
Le malentendu :
« Je n’ai pas voulu vous quitter sans remettre ça — encore une fois. […] Il y a encore une raison autre à cet au revoir : c’est que je m’en vais, comme ça, au Venezuela. »
« Je ne dis pas que le verbe soit créateur. Je dis tout autre chose parce que ma pratique le comporte : je dis que le verbe est inconscient — soit malentendu. »
« On m’a fait remarquer que le séminaire de cette année n’était pas intitulé. […] Le titre est : Dissolution ! »
Lacan cadre la séance comme un au revoir — non pas une clôture, mais une scansion avant son départ « au Venezuela». Le geste est double : il sépare (coupure) et il met à l’épreuve ailleurs ce qu’il enseigne ici. Cette mise à l’épreuve porte un nom : le malentendu. D’où la thèse centrale du jour : « le verbe est inconscient — soit malentendu ». Loin d’un verbe « créateur » (héritage théologico-poétique), Lacan recentre la pratique sur la matière du dire : ce qui se parle échappe, bifurque, se déplace — et c’est ce défaut d’accord (mal-entendre) qui fait levier pour l’analyse.
Conséquence directe pour la clinique : on ne cherche pas à lever tous les malentendus par des explications ; on travaille du malentendu. L’interprétation n’ajoute pas du sens « correct » ; elle ponctue là où le dire trébuche et, de ce trébuchement, fait événement. C’est exactement ce que joue Lacan dans l’année : substituer aux réparations de continuité une pragmatique d’actes qui se mesurent à leurs effets (tenue ou chute d’un montage).
La déclaration « Le titre est : Dissolution ! » rétrospectivise toute la série : l’intitulé ne pouvait être donné qu’après coup, pour que l’effet se produise d’abord (dissoudre), puis se nomme. Même logique en cure : une interprétation vaut par ce qu’elle fait, et c’est ensuite seulement qu’on peut l’entendre. Ainsi, Dissolution ne désigne pas l’effritement de tout sens ; elle nomme la méthode : couper ce qui colle (les « continuités » imaginaires) pour rendre au dire sa force d’adresse — force qui, parce qu’elle est inconsciente, passe par le malentendu.
Enfin, l’annonce du voyage n’est pas anecdotique : « voir ce qui se passe quand ma personne « n’é- crante » pas ce que j’enseigne », dit-il un peu plus haut. Autrement dit, éprouver si, sans la personne, le mathème (la pointe d’écriture) gagne en lisibilité. Là encore, la règle est la même : moins d’images d’autorité, plus d’écritures et d’actes qui se transmettent et se vérifient.
En somme, le 15 avril fixe une boussole simple et forte : la psychanalyse n’opère pas par sens ajouté, mais par prise sur le malentendu — elle transforme un ratage de l’oreille en point d’appui pour qu’un dire fasse effet. Et c’est à cette condition, seulement, qu’un titre comme Dissolution n’est pas un slogan, mais la signature d’une méthode.
10 juin 1980
« La Cause freudienne commence à exister toute seule, du fait qu’on s’en réclame, ce qui veut dire qu’on s’en fait déjà une réclame. Il suffit maintenant de quoi ? — d’un courrier, d’un petit bulletin, qui fasse liaison. Eric Laurent voudra bien s’atteler à ce que ça existe, et à ce que les nouveaux cartels, qui foisonnent, se fassent connaître. »
« “Ornicar ?” publie les deux dernières leçons du Séminaire de Jacques Lacan, “Dissolution !”. La première est déjà parue dans “Delenda”, la seconde figure dans le n° 1 du Courrier de la Cause freudienne. La leçon prononcée à Caracas […] paraîtra dans le premier numéro de “l’Âne”. »
Ce bref feuillet du 10 juin scande la mise en place du dispositif post-dissolution. D’un côté, Lacan note que la Cause freudienne “commence à exister toute seule” : non pas par décret, mais par l’usage que les praticiens en font (on s’en réclame, on s’y réclame). Il en tire aussitôt la conséquence pratique : il faut un organe de liaison — « un courrier, un petit bulletin » — et il désigne Eric Laurent pour en porter l’effectuation. Le même geste relance les cartels : non comme structure lourde, mais comme réseau opératoire où chacun produit son travail et se fait connaître. On retrouve la logique de Dissolution : préférer les actes comptables (un bulletin, des cartels qui foisonnent) aux identités agrégatives.
De l’autre côté, la mention d’Ornicar ?, de Delenda, du Courrier et de l’Âne installe la chaîne éditoriale qui prend le relais : le dire s’adosse à des supports écrits qui le stabilisent, se répondent et se répartissent (leçons parisiennes, leçon de Caracas). C’est cohérent avec l’axe de l’année : ce n’est pas la « personne » qui garantit l’enseignement, mais le mathème et ses vecteurs (revues, bulletins, correspondance) — autrement dit, une topologie du transfert de travail plutôt qu’une psychologie des appartenances.
Au plan clinique, ce 10 juin rappelle la simple boussole que nous avons dégagée :
Compter par effets et non totaliser : un bulletin vaut comme coupure-liaison qui fait circuler le travail un par un ; un
cartel vaut par son produit et par la permutation qui prévient « l’effet de colle ».
– Adresser le dire : publier, c’est adresser — au lieu de colmater par une « continuité » imaginaire, on produit des franchissements (entre lieux, langues, supports) qui font tenir le lien analytique.
Le 10 juin ne « commente » pas la dissolution : il en déploie la pragmatique — un minimum d’écritures (bulletin, annonces), des instruments (cartels), des relais (revues) — pour que le désir de savoir reste vectorisé sans retomber dans un Tout d’École. C’est la pointe méthodologique de Dissolution : opérer des petites formes qui lient, plutôt que nommer de grandes unités qui figent.
« Il souhaite un rythme plus soutenu, et j’en suis bien d’accord. C’est à quoi je veillerai — après l’été. »
Cette phrase, brève et presque anodine, précise pourtant la pragmatique instaurée par Dissolution. D’un côté, Lacan accueille la demande d’un « rythme plus soutenu » — signe qu’il ne s’agit pas de laisser le travail s’étioler après la coupure du 5 janvier ; de l’autre, il indique un temps d’ajournement (« après l’été ») qui n’est pas relâche, mais scansion : on coupe, on relance, on règle le tempo.
Trois points s’en déduisent :
La coupure appelle un calendrier, non une inertie : la dissolution n’est pas une fin, mais l’intervalle qui permet de recomposer les liaisons (bulletin, cartels, organes de publication déjà annoncés dans le même feuillet).
Le rythme fait partie de l’acte : « veiller » à la cadence, c’est prolonger l’intervention performative (le dit qui dissout) par une gouverne du temps du travail —
exactement ce que la clinique apprend avec la scansion : le temps logique n’est pas le continu, il se bat en reprises.
Institutionnel comme clinique, même réglage : ni activisme ni abandon, mais une alternance réglée (coupure / reprise) où l’on juge aux effets : qu’est-ce qui se met en place, qui répond, quels produits (un par un) émergent des cartels recomposés.
Ce « après l’été » n’est pas une échappatoire ; c’est la signature temporelle de Dissolution : l’acte tranche, le temps organise, et le dispositif — bulletin, cartels, relais éditoriaux — vectorise le désir de travail sans retomber dans le « tout » d’École.
12–15 juillet 1980 (Caracas)
« Je n’ai pas la bougeotte. La preuve en est que j’ai attendu ma quatre- vingtième* année pour venir au Venezuela. […] Vous n’êtes pas sans savoir le problème que j’ai eu avec mon École de Paris. Je l’ai résolu comme il faut - en le prenant à la racine. Je veux dire - en déracinant ma pseudo-École. »
« Voilà : mes trois ne sont pas les siens. Mes trois sont le réel, le symbolique et l’imaginaire. J’en suis venu à les situer d’une topologie, celle du nœud, dit borroméen. »
« Remarquez que dans mon nœud, le réel reste constamment figuré de la droite infinie, soit du cercle non-fermé qu’elle suppose. C’est ce dont se maintient qu’il ne puisse être admis que comme pas-tout. »
« Le plus fort, c’est que c’est une idée qui se confirme de ceci, que lalangue n’est efficace que de passer à l’écrit. »
Caracas s’ouvre par un rappel d’acte : Lacan situe le voyage sous le signe de la dissolution. « Déraciner la pseudo-École » ne relève pas d’un goût pour le scandale, mais de la même logique opératoire que nous avons suivie dans Dissolution : une coupure posée pour éviter la « réparation imaginaire » des continuités et relancer un travail par d’autres liaisons (cartels, Cause freudienne). L’important : l’acte n’est pas un commentaire, c’est un dit qui fait ; il reconfigure la tenue du lien.
Vient aussitôt la mise au point doctrinale : « mes trois » ne sont pas ceux de Freud. Chez Lacan, Réel / Symbolique / Imaginaire se nouent par une écriture topologique — le nœud borroméen — afin de donner des conditions de tenue (et de déliaison) plutôt que d’ériger une topique comme « contenant ». Le geste n’est pas décoratif : il vise à rendre décidables des opérations (couper, redoubler, faire passer) qui se vérifient sur un support, à l’opposé d’une ontologie psychologisante du « sac des pulsions ». En clinique, cela signifie : on n’explique pas par des entités ; on opère pour voir ce qui tient et ce qui lâche dans un montage.
La troisième phrase donne le statut du Réel : il « reste […] figuré de la droite infinie », « cercle non-fermé » — bref : pas-tout . Cette notation vaut règle d’écoute : ne pas rabattre le Réel sur un « tout » supposé. Le Réel est l’incomplet que la parole cerne sans jamais le saturer. Clinique : c’est ce pas- tout qui justifie nos interventions minimales (scansion, équivoque, coupure) : elles ne comblent rien, elles bordent et, ce faisant, déplacent la tenue du symptôme autour de son trou. (Et si l’on parle du fantasme, c’est comme écrit opératoire — S̷ ◊ a — qui soutient une position, jamais comme remplissage.)
Enfin, le trait décisif sur lalangue : « n’est efficace que de passer à l’écrit » . Lacan ne fétichise pas l’écriture ; il affirme qu’entre les équivoques de lalangue et la transmission d’un
opératoire, l’écriture est le relais : elle stabilise ce qui, du dire, doit se reproduire (mathème, schème, montage). D’où le sens des mathèmes : non pas « formules de vérité », mais outils d’acte, autant du côté du dispositif (cartels, bulletins) que du cabinet. L’écriture sépare l’analyste des prestiges de « la personne » et donne à l’intervention sa comptabilité : on peut la reprendre, la discuter, en juger aux effets.
Caracas rassemble en scène courte tout ce que nous avons travaillé :
• un acte inaugural (déraciner l’École) qui se lit comme interprétation au sens fort ;
• un RSI noué en conditions de tenue, contre la tentation d’un « sac » explicatif ;
• un Réel pas-tout qui impose la modestie des opérations plutôt que l’illusion du Tout ;
• la fonction de l’écriture, sans laquelle lalangue reste bruit : l’écrit (mathème, tracé, bulletin) est ce par quoi le dire devient transmissible et opérant.
« Il y a une peinture qui me trotte dans la tête depuis longtemps. J’ai retrouvé le nom propre de son auteur, non sans les difficultés propres à mon âge. Elle est de Bramantino. »
« Ce qui m’a frappé le plus dans ce tableau, c’est que la Vierge, la Vierge à l’enfant, y a quelque chose comme l’ombre d’une barbe. Moyennant quoi, elle ressemble à son fils, tel qu’il se peint adulte. »
Lacan ne convoque pas Bramantino pour illustrer pieusement une idée, mais pour faire travailler le regard à l’endroit même où l’Imaginaire trébuche et laisse paraître un opérateur symbolique. L’« ombre d’une barbe » sur le visage
de la Vierge n’est pas un détail pittoresque : c’est un indice de semblant qui brouille les assignations attendues — féminité maternelle, masculinité filiale — et fait jouer la différence sexuelle comme effet d’écriture plutôt que comme évidence naturelle.
Que produit ce « presque-rien » pictural ? D’abord, une réversibilité de traits : la Mère ressemble au Fils « tel qu’il se peint adulte ». Le temps se boucle : le futur (le Christ homme) rejaillit sur l’image présente de la Mère. C’est exactement le type d’opération qui intéresse Lacan : un signifiant (ici le trait facial « barbe ») reconfigure la lecture de la scène. Le sexe n’y apparaît pas comme substance, mais comme effet de signifiants et de regards — un montage de semblants qui, selon l’éclairage, fait tenir autrement les places.
Ensuite, ce détail visuel déplace la question de la jouissance: la Vierge « barbue » esquisse une contamination des attributs (maternel / viril) qui met à nu l’impossible d’un rapport qui serait écrit une fois pour toutes. On ne « découvre » pas un rapport sexuel dans l’image ; on voit comment un trait peut suffire à défaire l’assignation et à relancer le désir. C’est, en termes lacaniens, le plan où se met en place le fantasme (S̷ ◊ a) : une petite écriture (un trait, un reste) qui soutient une position subjective et oriente le regard.
Enfin, l’exemple pictural répond à toute la leçon de Caracas:
• du côté du Réel, Lacan a insisté plus haut sur son statut de pas-tout ; une image qui prétendrait « tout dire » de la différence sexuelle serait mensongère. Ici, l’ombre — ni pleine, ni absente — figure justement ce pas-tout : elle borde sans saturer.
• du côté du Symbolique, l’« ombre de barbe » vaut comme lettre visuelle : un insigne minimal qui, à la manière d’une écriture, transmet un effet lisible (la ressemblance à venir).
• du côté de lalangue, Lacan dira un peu plus loin qu’elle « n’est efficace que de passer à l’écrit » : ce que fait le peintre ici, c’est écrire la discordance au moyen d’un détail ; de même, l’analyste « écrit » par une coupure ou une équivoque un déplacement qui compte.
Clinique, la leçon est précise : il ne s’agit pas de produire du sens sur la féminité ou la maternité, mais de serrer le point de trait qui, chez un sujet, fait tenir (ou lâcher) un montage. En séance, ce « trait » n’est pas une barbe peinte ; c’est une lettre, un dit, une intonation, que l’analyste isole et écrit — afin que, d’un presque-rien, se déplie une autre lecture de la scène subjective. Autrement dit : prendre appui sur l’ombre, non pour l’éclairer à blanc, mais pour déplacer la figure.
Le séminaire s’ouvre comme un acte et non comme un thème. Dissolution n’est pas une idée à discuter : c’est un dit qui fait, une intervention performative qui coupe le lien d’École pour éprouver ce que vaut encore son nom quand on le soustrait à l’inertie des habitudes. Ce geste n’est pas destructeur ; il est chirurgical. Lacan applique à l’institution la logique qu’il exige de la cure : trancher au bon endroit pour que la tenue se recompose autrement, au lieu de « réparer » par des continuités imaginaires qui colmatent sans démontrer. À ce titre, le fil borroméen n’est pas décoratif : il règle la politique du séminaire. Dans un nœud où un seul anneau retiré libère les autres, l’auteur choisit d’être l’anneau qu’on coupe pour rendre la liberté aux deux restants — non pas pour se dérober, mais pour prouver ce qu’il avance depuis des années : un lien se juge à ce qui le défait.