L’organisation du temps dans le traitement
Chapitre 13 L'organisation du temps dans le traitement La « construction » dans la cure
Le point de vue freudien
Freud a développé des principes précis concernant la durée des séances, leur fréquence, ainsi que la temporalité globale de la cure. Ces éléments sont essentiels pour permettre l'exploration des processus inconscients et pour garantir le bon déroulement de l'analyse selon lui.
Comme nous l’avons déjà mentionné dans un autre chapitre, Freud recommandait que les séances d’analyse aient une durée d’environ 50 minutes. Il pensait que cette durée permettait de plonger suffisamment dans le matériel inconscient tout en évitant que la séance ne devienne trop longue, ce qui pourrait provoquer de la fatigue chez le patient et diluer l’intensité de l’analyse.
A l’époque, Freud préconisait une fréquence quotidienne pour maintenir une continuité dans le processus analytique. Selon lui, la fréquence permet de créer une immersion constante dans le processus thérapeutique, favorisant l'émergence de l’association libre, l'analyse des résistances et du transfert. Il jugeait cette régularité nécessaire pour renforcer la relation analytique et permettre une exploration des profondeurs de la vie psychique. La vie moderne, les contraintes financières et les horaires surchargés, ont, dans beaucoup de cas, réduit la possibilité d’aller en séance tous
les jours de la semaine. Aujourd’hui les séances hebdomadaires ou bihebdomadaires deviennent la norme.
Dans La technique psychanalytique (1912), Freud insiste sur le fait que l’analyse a un coût pour le patient. En effet, il doit être prêt à explorer honnêtement ses pensées, ses souvenirs et ses sentiments, sans réticences ni détours. La sincérité est nécessaire pour que le processus analytique soit efficace, car elle permet de libérer les contenus inconscients auxquels il se révèle souvent difficile de se confronter. Il faut également noter que le traitement implique souvent des renoncements de la part du patient, en particulier dans des habitudes de vie. Pour progresser, le patient doit abandonner certaines résistances et compromis auxquels il tenait, ce qui peut représenter un coût psychique important. L’analyse impose également, en termes d’exigence, un engagement temporel considérable. Les séances doivent être régulières et le processus peut s’étendre sur plusieurs années. Cet engagement dans la durée est essentiel pour permettre la profondeur de l’exploration analytique. Et enfin, en termes financiers, la psychanalyse, nécessitant la mobilisation intense d’un analyste qualifié, ne peut être gratuite. Le coût monétaire est aussi un élément structurant, symbolisant l’engagement durable dans le processus thérapeutique.
Freud ne fixait pas de durée préétablie pour la cure analytique. Il considérait que chaque traitement devait être adapté aux besoins individuels du patient, ce qui signifie que la durée de la cure pouvait varier d'une personne à l'autre. Certains traitements pouvaient durer quelques mois ou bien s'étendre sur quelques années en fonction de la profondeur des conflits inconscients et de la complexité des résistances à surmonter. Actuellement ce dernier cas, où la cure s’étend pendant plusieurs années, est le plus fréquent.
Freud insistait sur le fait que l'arrêt du traitement ne devait pas être précipité. L'analyse devait se poursuivre jusqu'à ce que le patient ait non seulement surmonté ses symptômes initiaux, mais aussi acquis une compréhension approfondie de sa dynamique inconsciente, permettant de prévenir une régression et l’émergence des anciens symptômes. Ce processus implique un travail qui finira par devenir familier pour le au sujet.
L'organisation du temps dans le traitement psychanalytique participe également au maintien du cadre analytique. Le respect des horaires des séances, la durée variable ou pas de celles-ci et la régularité des rendez-vous sont autant d'éléments qui contribuent à créer un environnement stable et prévisible pour le patient. Le cadre temporel permet de contenir les angoisses et de faciliter l’expression des éléments inconscients.
Le respect de la fréquence et de la durée des séances permet aussi à l'analyste de ne pas céder aux demandes éventuelles du patient, par exemple de prolonger ou de raccourcir les séances en fonction de ses états émotionnels. Le cadre stable est essentiel pour que le patient puisse projeter ses affects sur l'analyste sans que celui-ci ne réagisse de manière personnelle, ce qui permet de travailler sur ces projections de manière analytique.
Il est intéressant de noter que, si Freud a posé les bases du cadre psychanalytique, les pratiques contemporaines peuvent varier en fonction des écoles psychanalytiques et des nécessités spécifiques des patients. Par exemple, dans certaines formes de psychothérapie psychodynamique d’inspiration analytique, les séances peuvent être moins fréquentes ou bien être menées en institution, mais l'objectif reste de maintenir une certaine continuité et régularité pour soutenir le processus analytique.
Dans son article intitulé Conseils aux médecins dans le traitement psychanalytique (1912), Freud recommande aux analystes de ne pas prendre de notes pendant la séance, car cela perturberait le flux libre des associations du patient et détournerait l’attention de l’analyste. Dans ce même texte, il introduit l'idée de l'attention flottante. Il explique que l'analyste doit maintenir une écoute sans jugement ni focalisation précise, en prêtant une attention égale à tous les éléments, ce qui permet d’être à l’écoute.
Il rappelle aussi une règle fondamentale qui consiste à se fier entièrement à sa mémoire inconsciente. Freud insiste sur la nécessité pour l'analyste de se fier à sa mémoire inconsciente, qui retiendra naturellement les éléments importants.
C’est dans ce même article que Freud compare l'analyste au chirurgien, qui doit rester froid et impénétrable. Il emploie l’expression « Je le pensais, Dieu le guérit » pour illustrer la nécessité de la distance émotionnelle de l'analyste. Cette distance protège à la fois le patient et l’analyste du transfert et du contre-transfert, permettant au processus analytique de se dérouler sans interférences émotionnelles excessives.
Dans L'analyse avec fin et l'analyse sans fin, issu de La technique psychanalytique (1937), Freud évoque la « purification psychanalytique de l’analyste ». Par cette expression, il souligne l'importance pour l'analyste d'avoir lui-même traversé une analyse personnelle, afin que ses propres conflits inconscients n'interfèrent pas dans le processus de la cure. Cette purification inclut la capacité à analyser ses rêves et les techniques d'analyse didactique. Dans le même ouvrage, Freud distingue la psychanalyse de la psychothérapie en expliquant que la psychanalyse vise à révéler et résoudre les conflits inconscients, alors que la psychothérapie peut souvent se limiter à des techniques de
suggestion ou de soutien visant un soulagement symptomatique.
Dans La dynamique du transfert (1912) et dans Observations sur l’amour de transfert (1915), Freud explique que l'analyste doit être « impénétrable » dans le sens de rester neutre et ne pas divulguer ses propres sentiments ou réactions, permettant ainsi au transfert de se développer sans interférences. Il aborde ce concept de manière répétitive.
Après avoir abordé le cadre psychanalytique et les recommandations formulées par Freud, j'aimerais à présent introduire dans ce chapitre un concept freudien particulièrement intéressant : celui de la « construction ». Ce concept illustre comment, au cours de la cure, une reconstruction, parfois en partie fictive, permet à l’analyste de s'appuyer sur l'imaginaire pour favoriser l’émergence du symbolique. C’est en 1937, vers la fin de sa vie, que Freud ressent la nécessité de formaliser, dans son article intitulé La construction en analyse, une méthode de travail qu’il avait pratiquée tout au long de sa carrière sans l’avoir explicitement conceptualisée.
Ce texte est particulièrement intéressant car il marque l’un des derniers grands développements de Freud sur la pratique analytique, dans une période où il réfléchit à la nature du travail analytique, à ses limites et à son efficacité.
Contrairement à une idée répandue selon laquelle l'analyste se contenterait d'interpréter des éléments livrés par le patient, Freud suggère que l'analyste participe activement à la construction de l'histoire du patient, en assemblant les morceaux de sa vie psychique inconsciente qui sont refoulés ou inaccessibles.
Il distingue la construction de l'interprétation. L’interprétation vise à donner du sens à un contenu inconscient déjà partiellement présent dans le discours du patient, par exemple un rêve ou un acte manqué. La construction est un travail plus global, où l'analyste aide à reconstituer des fragments de l'histoire personnelle du patient, des événements oubliés ou refoulés qui ne sont pas immédiatement accessibles à la conscience. Cette démarche implique d’explorer les hypothèses sur les expériences précoces et les conflits refoulés, que le patient n’a pas forcément exprimés directement. La construction, dans ce contexte, demeure toujours une hypothèse qui intervient fréquemment en l'absence de souvenirs ou lorsque des périodes entières de la vie psychique du patient sont obscurcies par l'amnésie infantile. L'analyste propose une sorte de « scénario » des événements passés qui pourraient expliquer les symptômes actuels.
Cependant, Freud insiste sur le fait que cette construction n'est pas une vérité absolue mais une proposition. Ce n'est qu’en travaillant avec le patient que l’on pourra vérifier si cette construction correspond effectivement à une réalité psychique pour le sujet. Si la construction proposée par l’analyste résonne avec l’inconscient du patient, elle peut conduire à des prises de conscience et à un travail de levée du refoulement. Force est de constater que les patients ne se souviennent pas toujours des événements traumatiques. Au lieu de cela, ils les revivent dans l’ici et maintenant de la relation transférentielle. L'analyste propose une construction qui vise à lier des événements oubliés et à les intégrer dans la conscience du patient, produisant le même effet thérapeutique qu'une remémoration authentique.
Freud insiste sur l’idée que la construction en analyse est une co-construction entre le patient et l’analyste. Ce n’est pas un savoir imposé par l’analyste, mais plutôt une hypothèse à
mettre au travail. Le patient peut l’accepter, la rejeter ou l’élaborer davantage.
Cette construction permet de réunir les parties éparses de la vie psychique du patient, facilitant le travail de liaison et d’intégration des éléments refoulés. Ainsi la technique psychanalytique comporte une nécessaire créativité entre le patient et l’analyste.
Une trentaine d’années avant l’écriture de son article sur «La construction en psychanalyse» Freud avait déjà utilisé le concept de construction dans ses travaux sur les névroses et les hystéries. Il avait montré comment les souvenirs et les désirs refoulés peuvent être reconstruits et compris à travers le travail analytique (Les cinq psychanalyses).
Freud comparait ce processus de « construction » à celui de l'archéologue qui, face à des ruines incomplètes, tente de reconstruire l'apparence et la structure originelles d'un bâtiment à partir des vestiges découverts. De la même manière, l'analyste construit une image cohérente des expériences psychiques du patient à partir des "ruines" des souvenirs fragmentaires et des manifestations de l'inconscient.
L'analyste, à travers la construction, propose une hypothèse sur ce qui a pu se passer dans l'histoire du patient, en reliant les symptômes actuels à ces événements inconscients passés. Ce processus n'est pas nécessairement immédiat. Parfois, une construction peut être rejetée par
le patient, ce qui peut parfois indiquer une résistance importante ou un besoin d’élaborer certains aspects de la cure
avant que le patient soit prêt à accepter cette nouvelle compréhension de son histoire.
La construction comme porte d'accès à la libre association
Cela étant dit et l’ayant développé suffisamment, je souhaite à présent souligner, au risque de surprendre le lecteur, que cet aspect « historique » (les éléments biographiques du patient, la construction ou reconstruction des éléments du passé, son propre « roman », personnel ou familier) ne constitue pas véritablement le point central de l’écoute d’un praticien lacanien.
Il est essentiel d’être très clair à ce sujet. Ce dont l’analyse a besoin pour se dérouler, ce n'est rien d'autre que de la parole du sujet au-delà de l’anecdote de son vécu. La psychanalyse repose sur le discours du patient, sur la verbalisation de signifiants, et parfois même de simples phonèmes peuvent suffire. Pour l’analyste, l’analyse ne requiert ni une cohérence historique, ni une logique rigoureuse dans ce qui est dit. Le fait que la séance autorise l’analysant à « sauter du coq à l’âne », à s’interrompre lui-même avec une idée que l’association libre amène, à faire des lapsus en désignant une personne de son passé, ou, emporté par son propre récit, à laisser échapper quelque chose qu’il ignorait savoir, peut paraître étonnant au premier abord.
La liste est longue, tant il existe de manières par lesquelles le refoulé peut faire surface dans le discours. Il est nécessaire d’oublier la nécessité de cohérence et de sens dans une conversation conventionnelle. La parole pendant la séance n’est pas celle d’une discussion. L'important est de donner libre accès à l’élocution de l’inattendu.
Une parole libre et sans censure
Le fait que le patient parle de son histoire au début de l’analyse sert surtout de support pour s’exercer à l’association libre des idées. L’histoire du patient, ou bien le fait de raconter son quotidien, peut ainsi se révéler comme une introduction ou un passage nécessaire pour qu’il se familiarise avec le maintien de son discours pendant la séance. Cela lui permet parfois de s'habituer à l’énonciation des traumatismes, des liens familiaux, des théories infantiles, etc. Mais parmi tous ces éléments, le plus important est l’instauration de la parole affranchie du sujet pendant la séance.
À travers un flot affranchi, un exposé sans retenue, sans filtres, le patient devient le sujet de son propre discours. Au fil de son analyse, il peut faire appel à des supports imaginaires, raconter des éléments marquants de son passé, évoquer ses traumatismes infantiles, ou, après s’être découvert lors des premières séances, parler de sa semaine, de ses rêves, d’événements sociaux ou de l’actualité. L’essentiel est que sa parole soit présente, pleinement perceptible. C’est ainsi que ses signifiants deviennent audibles à sa propre oreille.
Toute résonance devient précieuse dès lors qu’elle advient pour le patient au cours de la séance. Distrait par ce qu’il pense simplement dire, c’est le sujet de l’inconscient qui émerge, se glissant à son insu, échappant ainsi aux filtres du contrôle verbal ou du refoulement. Son discours exerce un effet immédiat sur lui-même. L’association libre est un art difficile, une véritable discipline. Cette discipline, précisément, consiste en une liberté de parole, en la capacité de s’autoriser à exprimer ce qui surgit à l’esprit sans crainte
de ce qui sera formulé. Ce consentement, cette autorisation, relèvent du patient lui-même.
Ces derniers paragraphes me permettent d’aborder la vision de Lacan sur le temps de la cure.
Dans le Séminaire L'envers de la psychanalyse (1969- 1970), Lacan traite la question du temps de la cure, un sujet qu'il avait déjà travaillé dans ses réflexions antérieures, notamment avec sa pratique des séances à durée variable. Ce séminaire est un moment clé pour comprendre la manière dont il conceptualise la structure et le déroulement de la cure analytique, en lien avec des questions fondamentales comme le désir, la jouissance et la fonction de l'analyste.
Lacan revient sur la question du temps en psychanalyse, et plus spécifiquement sur la manière dont le temps joue un rôle central dans la structure du transfert et du travail analytique. Il discute des séances à durée variable, une pratique qu'il avait mise en place dans ses cures analytiques, en rompant avec la durée standardisée des séances traditionnelles (comme les 50 minutes utilisées par Freud). Il considère que la durée fixe des séances peut introduire une mécanisation de l'analyse. Le fait que les séances aient toujours la même durée peut conduire le sujet à se conformer à cette structure rigide au lieu de laisser émerger librement des signifiants inconscients. Pour Lacan, l’analyse ne doit pas être réduite à un simple déroulement chronologique, mais doit suivre la logique du discours du patient, qui évolue selon des moments de vérité et de décision subjective.
Lacan préfère penser le temps en termes de temps logique plutôt que de temps chronologique. Dans ce contexte, il adopte une durée variable des séances pour favoriser l’émergence du désir et des signifiants inconscients au moment précis où le sujet entre dans une
dynamique de révélation ou de confrontation avec son inconscient. Il s’agit de favoriser l'émergence du moment de conclure, lorsqu'un point crucial est atteint dans le discours du patient.
Il souligne l’importance de la coupure de la fin de la séance. Une séance à durée variable peut être interrompue à n’importe quel moment, souvent à un point crucial où une vérité inconsciente émerge. Cette coupure inattendue force le patient à rester dans une position de désir et à réfléchir sur ce qui a été dit ou révélé, plutôt que de retomber dans un discours vide ou un bavardage qui diluerait l’intensité de ce qui vient d’être exprimé. La séance a n’a pas besoin de durer longtemps pour être efficace ; ce qui compte, c’est l’intensité du signifiant qui émerge. La durée variable des séances permet à l’analyste de mettre en lumière un moment d'intensité maximale dans la parole du patient, en stoppant la séance au moment où un signifiant crucial a été prononcé. Cela met le patient face à une impasse ou à une révélation et le pousse à revenir sur ce point lors de la prochaine séance.
Dans L'envers de la psychanalyse (1969/1970), Lacan développe sa théorie des quatre discours (le discours du maître, le discours de l’hystérique, le discours de l’universitaire et le discours de l’analyste). Cette théorie est essentielle pour comprendre comment il envisage le temps dans la cure. Le discours de l’analyste doit se distinguer des autres discours, notamment du discours du maître, qui impose une forme de domination symbolique. Dans le discours de l'analyste, il s’agit de laisser le désir de l’analysant se structurer par le manque inscrit dans ses paroles et de ne pas imposer une temporalité préfabriquée.
Le discours de l’analyste est une figure qui occupe la place de l'objet a. Le temps de la cure est donc structuré par le manque à être de l'analysant, et le travail analytique
consiste à faire émerger ce manque à travers les signifiants, les paroles, produits par l'analysant. Le temps de la cure doit respecter la logique de cette émergence et ne pas être subordonné à une durée fixe qui serait imposée de manière autoritaire.
Le temps de la jouissance est une figure qui introduit le concept de plus-de-jouir. Il s’agit d’un excès lié au désir et à la jouissance produit dans et par le patient qui ne peut jamais être entièrement satisfait. Le temps de la cure doit permettre à cet excès d’être exploré, mais sans qu’il ne devienne destructeur pour le sujet. Les séances permettent d’approcher cet excès.
Pour le sujet, le temps de la cure structuré par des séances crée une attente et un désir constant. La coupure de la fin de chaque séance laisse le sujet dans une position d’incomplétude, forçant ainsi la réflexion et la production de sens. Cette pratique n’a pas pour but de frustrer le sujet de manière arbitraire, mais de maintenir vivant le désir et de favoriser le travail d’élaboration psychique entre les séances.
Lacan insiste sur la nécessité d’éviter toute mécanisation du processus analytique. La coupure de la fin de la séance devient un outil crucial pour marquer un moment de vérité subjective et maintenir l’analyse dans un rapport dynamique au désir. Le temps ne doit pas être simplement chronologique, mais logique, et doit respecter la structure inconsciente du sujet pour favoriser l'émergence des signifiants cruciaux qui régissent le désir et la jouissance.
Le rythme des séances permet de s’ajuster au rythme inconscient du sujet, en laissant l’espace nécessaire à l’émergence des moments de révélation ou de décision
subjective, tout en préservant l'efficacité du travail analytique.
Lacan distingue le temps logique du temps chronologique (ou temps linéaire). Pour lui, le temps logique est un temps structuré par l'ordre de la pensée et l'évolution subjective plutôt que par la simple succession des événements dans le temps réel. Ce concept s'inscrit dans la structure du sujet et dans le déroulement des processus inconscients. Lacan reprend les trois moments du temps logique - l’instant de voir, le temps pour comprendre et le moment de conclure - pour les appliquer au déroulement du transfert pendant la cure. Ces trois temps sont interdépendants et organisent la manière dont le sujet prend une décision ou arrive à une certitude, notamment dans le cadre des processus inconscients. Cette structuration du temps est essentielle à la prise de décision subjective qui, selon Lacan, ne peut être réduite à une simple chronologie, mais est plutôt liée à un mouvement de pensée.
L'instant de voir : correspond à une première perception ou reconnaissance de quelque chose dans le transfert. Le patient, par exemple, pourrait sentir un certain attachement ou un désir transférentiel se manifester envers l’analyste, mais sans en saisir immédiatement toute la portée.
Le temps pour comprendre : est plus long et plus réflexif. C’est ici que le sujet prend le temps de réfléchir, d’associer, de comprendre ce qui est en jeu dans le transfert. C’est dans ce temps que s'élabore le travail analytique où le patient et l’analyste travaillent sur les significations inconscientes du transfert.
Le moment de conclure : est celui où une décision ou une prise de conscience survient de manière soudaine. Le patient arrive à un point où il doit agir ou prendre position,
que ce soit en reconnaissant un désir, une résistance, ou en concluant sur une vérité subjective qui émerge du transfert. Pour Lacan le sujet n’est pas maître du temps : le transfert suit une logique qui échappe au simple temps chronologique. L’analyste, en étant attentif à ces moments logiques, doit savoir interrompre ou saisir l’occasion d’un moment de vérité subjective, ce qui peut souvent être décisif dans l'évolution de l’analyse.
Références bibliographiques :
Freud, S. (1912). La dynamique du transfert. Dans La technique psychanalytique. Paris : Presses Universitaires de France.
Freud, S. (1912). Conseils aux médecins dans le traitement psychanalytique. Dans La technique psychanalytique. Paris : Presses Universitaires de France.
Freud, S. (1915). Observations sur l’amour de transfert. Dans La technique psychanalytique. Paris : Presses Universitaires de France.
Freud, S. (1926). L’analyse profane. Dans La technique psychanalytique. Paris : Presses Universitaires de France.
Freud, S. (1937). L’analyse avec fin et l’analyse sans fin. Dans La technique psychanalytique. Paris : Presses Universitaires de France.
Freud, S. (1927). L’avenir d’une illusion. Paris : Presses Universitaires de France. Cet ouvrage est consacré à l'analyse de la religion, mais
Freud y fait référence à la construction comme méthode essentielle de la psychanalyse.
Freud, S. (1937). La construction en analyse. Dans La technique psychanalytique. Paris : Presses Universitaires de France.
Dans cet article, Freud développe la notion de construction en psychanalyse, qu'il décrit comme une reconstruction de l'histoire refoulée du patient.
Lacan, J. (1954-1955). Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse (Le Séminaire II). Paris : Seuil.
Dans ce séminaire, Lacan approfondit sa réflexion sur le temps logique et son rôle dans la structure de la séance analytique.
Lacan, J. (1953-1954). Les écrits techniques de Freud (Le Séminaire I). Paris : Seuil. Dans ce premier séminaire, Lacan analyse la durée des séances analytiques.