Le complexe d’Œdipe
Chapitre 6 Le complexe d'Œdipe Théories freudiennes et perspectives lacaniennes
Le complexe d'Œdipe est un concept central de la psychanalyse qui mérite que nous lui consacrions ici un chapitre entier. Développé par Freud et réinterprété par Lacan, il s'agit d'une théorie qui tente de décrire une étape cruciale du développement psychosexuel de l'enfant, ainsi que son influence durable sur la structuration de la personnalité et des relations sociales.
Théories freudiennes
Freud tente d’expliquer la genèse culturelle et sociale du complexe d’Œdipe en s’appuyant sur les origines de la société humaine et les systèmes religieux primitifs. Il explore la manière dont les interdits culturels, tels que le tabou de l’inceste et les rituels totémiques, sont liés à des dynamiques inconscientes qui façonnent la psyché humaine depuis les temps ancestraux. Il écrit alors Totem et tabou en 1913.
Freud commence par examiner le totémisme, un système religieux et social primitif observé dans certaines tribus aborigènes d'Australie et d'autres peuples. Dans ces sociétés, chaque clan se voit associé à un totem (souvent un animal ou une plante), qui est sacré et protégé par des interdits spécifiques. Le totem est à la fois vénéré et interdit, et tout acte de consommation ou de blessure envers le totem est sévèrement puni. Freud rapproche ces interdits totémiques de ceux qui existent dans la société humaine moderne, notamment les tabous sexuels et l’interdictions de l'inceste.
Il propose que ces interdits primitifs, en particulier le tabou de l'inceste, soient les précurseurs des règles morales dans les sociétés contemporaines. Ces interdits sont transmis de génération en génération et revêtent une importance capitale dans la structuration des sociétés et des cultures. À travers cette perspective, Freud établit un lien entre les lois religieuses primitives et les mécanismes inconscients qui sont à la base de la construction psychique individuelle.
Il avance une hypothèse audacieuse concernant les origines de la société humaine : celle du meurtre du père primitif. S’inspirant des théories anthropologiques de l’époque, il imagine une scène originaire où un père tout- puissant dirigeait une horde primitive, dominant non seulement les ressources matérielles mais aussi les femmes du groupe. Ce père imposait une interdiction absolue à ses fils concernant l'accès aux femmes et au pouvoir. Les fils, frustrés par son despotisme, se seraient unis pour assassiner leur père afin de prendre sa place et de se partager les femmes. Cependant, après avoir commis le meurtre, les fils auraient été envahis par un sentiment de culpabilité immense, ne pouvant tolérer l’idée d’avoir détruit leur figure paternelle. Cette culpabilité collective aurait conduit à la mise en place d'un double interdit : l’interdiction du meurtre (de reproduire l'acte) et l’interdiction de l’inceste (se marier avec les femmes du père).
Le meurtre primitif et la culpabilité qui en découle deviennent pour Freud l’événement fondateur de la culture humaine. De là se seraient institués les premiers rites religieux (culte du père mort), les règles morales (interdits du meurtre et de l'inceste) et les systèmes sociaux (la répartition des femmes et des rôles au sein de la société).
L’un des aspects fondamentaux de Totem et tabou est son lien avec le complexe d’Œdipe. Freud fait le parallèle entre
l’histoire du meurtre du père primitif et le complexe d’Œdipe vécu par chaque individu dans son développement psychosexuel. Selon lui, l'histoire de la horde primitive et du meurtre du père reflète les dynamiques psychiques qui se déroulent dans la vie de chaque enfant.
Le complexe d’Œdipe se manifeste par un désir inconscient de l’enfant d’éliminer le père pour prendre sa place aux côtés de la mère (dans le cas du garçon), un désir qui est ensuite refoulé par la loi symbolique de la castration. Le désir œdipien refoulé est l’héritage psychique du meurtre originel du père, et il se rejoue dans l’inconscient de chaque individu. Ainsi, les interdits culturels que l’on retrouve dans toutes les sociétés (notamment l’interdiction de l’inceste et l’interdiction du meurtre) sont des formes culturelles du refoulement des désirs œdipiens.
Freud souligne également la nature ambivalente du tabou, entre vénération et désir. Le tabou, qu’il s’agisse de l’inceste ou du meurtre, est un objet de fascination autant que de répulsion. Cette ambivalence est au cœur de l’expérience humaine, à la fois dans la société primitive et dans la psyché moderne. Le tabou incarne le désir inconscient refoulé, mais également la loi qui protège la société de ce même désir.
Cette ambivalence s’observe, par exemple, dans la relation que les peuples primitifs entretiennent avec leur totem : il est à la fois sacré et interdit, adoré mais inaccessible. De même, les interdits sexuels qui façonnent la culture humaine sont à la fois une source de fantasme et d’interdiction.
Trois années plus tard, dans Leçons d'introduction à la psychanalyse (1916-1917), Freud propose une présentation claire et pédagogique de ses concepts psychanalytiques fondamentaux, notamment du complexe d'Œdipe. Ces leçons, destinées à un large public, permettent de mieux
comprendre les fondements de la psychanalyse, tout en offrant une explication accessible des mécanismes psychiques à l'œuvre dans l'inconscient.
Freud introduit le concept de complexe d’Œdipe en référence à la tragédie grecque de Sophocle, où Œdipe tue son père et épouse sa mère, sans savoir leur véritable identité pour expliquer comment l'enfant, au cours de son développement, traverse une phase où il éprouve des désirs amoureux pour le parent du sexe opposé et une hostilité ou une rivalité pour le parent du même sexe. Vous connaissez l’histoire…
Freud voit dans ce mythe une métaphore des désirs inconscients qui habitent tous les enfants à un moment donné de leur développement. Il suggère que le complexe d'Œdipe survient généralement entre les âges de 3 et 5 ans (nous l’avons vu dans le chapitre précédent), pendant le stade phallique, où l'enfant commence à prendre conscience des différences de sexe et des générations.
Dans les Leçons d'introduction à la psychanalyse, Freud expose de manière accessible les deux aspects du complexe d'Œdipe, positif et négatif.
Selon lui, les désirs œdipiens représentent une phase universelle du développement psychologique des enfants. Ces désirs ne sont pas toujours conscients, car ils sont souvent refoulés à la fin de cette étape, avec l'intériorisation des interdits relatifs à l'inceste et au meurtre.
Un autre aspect central du complexe d'Œdipe est l'angoisse de castration. En effet, l’enfant, confronté à l'autorité du père et aux interdictions qui régissent ses désirs inconscients, réalise que ses aspirations incestueuses ne peuvent être satisfaites sans une rétorsion. Cette crainte est exacerbée par la perception de la différence des sexes. Freud explique que
le petit garçon, en prenant conscience que la mère ne possède pas de pénis, développe la crainte qu'il puisse, lui, perdre le sien s'il persiste dans ses désirs œdipiens.
Chez la fille, la découverte de la différence des sexes et l'absence de pénis chez la mère produit une réaction différente. Lorsque la fille observe qu'elle ne possède pas de pénis, contrairement aux garçons, elle en vient à percevoir cela comme un manque ou une privation. Elle interprète cette différence comme une absence et développe l’idée qu’elle en a été privée. Freud explique que cette perception engendre un sentiment d’infériorité, de « blessure narcissique », car le pénis est vu comme un phallus symbolisant le pouvoir et la complétude.
L'agnosie de castration chez la fille se manifeste par une difficulté ou un refus de reconnaître pleinement l'absence de pénis. La fille, en découvrant qu'elle ne possède pas de pénis, peut passer par une phase où elle refuse d’accepter cette différence anatomique comme un fait permanent ou significatif. Elle peut, par exemple, fantasmer qu’elle finira par obtenir un pénis ou qu’il est simplement caché ou en attente de croissance. Ce déni permet de minimiser l'impact traumatique de la découverte de la différence des sexes.
Contrairement au garçon, qui éprouve une crainte de la castration (peur de perdre son pénis), la fille développe un désir d’avoir (désir de posséder le pénis ou d’obtenir quelque chose qui le compense). Ce désir conduit la fille à se tourner vers le père, qu’elle idéalise en tant que porteur de ce qu’elle souhaite posséder. Pour Freud, c’est à ce moment que l’entrée dans le complexe œdipien se produit chez la fille, avec un investissement affectif centré sur le père. À un certain point, la fille est amenée à renoncer au désir de pénis en tant qu’objet, car elle comprend que cette attente ne
sera pas satisfaite. Elle développe alors un attachement envers lui, espérant recevoir de lui le pénis sous forme symbolique.
Ce renoncement s’accompagne alors d’un déplacement de son désir, qui prend la forme d’un désir d’avoir un enfant en tant que substitut symbolique du pénis. C’est aussi à ce moment que la fille s’identifie à sa mère, non plus comme rivale, mais comme modèle, adoptant la position féminine.
L’angoisse de castration introduit l'enfant dans l'ordre de la loi et du langage. Le père devient ainsi une figure de la loi symbolique, imposant des limites aux désirs de l'enfant et orientant son développement psychique vers des formes socialement acceptables de désir et d'identification.
Freud insiste sur le fait que le complexe d'Œdipe est le moment où l'enfant internalise les interdits parentaux, constituant ainsi le Surmoi, l'instance morale et normative de la psyché qui résulte d’une identification aux parents et à l’introjection de leurs valeurs (y compris les interdits). Il explique que l’identification au père permet à l'enfant de renoncer à ses désirs incestueux et de développer un sens moral, qui guidera ses comportements et ses relations à l'avenir.
Le surmoi est donc formé à partir de l’introjection des règles sociales véhiculées par le père ou la mère, (les figures parentales d’autorité). Il devient l’instance psychique qui rappelle à l’individu les normes et les interdits qu’il doit respecter pour s'intégrer à la société.
Freud souligne également que le non-résolution ou la fixation du complexe d'Œdipe peut avoir des conséquences sur le développement psychique. Il affirme que de nombreux symptômes névrotiques peuvent être
interprétés comme des résurgences du conflit œdipien non résolu.
Par exemple, en entretenant une relation conflictuelle avec le père à l’âge adulte. De même, les troubles obsessionnels, tels que la compulsion à répéter certains actes, peuvent refléter un désir de maîtriser l'angoisse de castration ou une lutte contre des désirs incestueux refoulés.
La sortie de l’Œdipe se fait différemment chez la fille et chez le garçon en raison de leur position respective par rapport au complexe de castration et aux dynamiques de désir et d’identification qu’ils traversent.
La sortie de l’Œdipe chez le garçon
Chez le garçon, la sortie du complexe d'Œdipe est principalement motivée par la peur de la castration. Plutôt que de rivaliser avec le père, le garçon s’identifie à lui en adoptant ses valeurs, ses attitudes, et en intégrant l’interdit de l’inceste imposé par le père. Cette identification permet de transformer la rivalité en une construction de l’identité masculine, où le garçon se positionne comme un futur homme qui pourra lui aussi, plus tard, désirer une autre femme en dehors de la famille.
La sortie de l’Œdipe chez le garçon se termine par la consolidation du Surmoi, cette instance qui intègre les interdits et les règles morales représentées par le père. Le Surmoi devient alors le garant de l’interdit de l’inceste et structure le psychisme du garçon en internalisant la loi et les valeurs culturelles. Le complexe d’Œdipe est ainsi caractérisé par le renoncement aux désirs envers la mère et par l’intégration de la loi paternelle.
La sortie de l’Œdipe chez la fille
Chez la fille, la sortie de l’Œdipe suit une trajectoire différente. Elle passe par le renoncement au désir de pénis comme objet d’amour. La fille réalise que cette attente ne sera pas satisfaite. Elle déplace alors son désir en fantasmant l’obtention d’un enfant comme substitut symbolique du pénis, une transformation qui amorce le développement de la féminité.
À un moment donné, la fille se tourne vers la mère, non plus comme une rivale, mais comme un modèle identificatoire, adoptant une position féminine. Ce passage est crucial, car il permet à la fille d’intégrer les valeurs et les modèles de féminité transmis par sa mère, tout en se préparant à occuper une place similaire à celle-ci dans ses relations futures.
Par rapport au garçon, le Surmoi chez la fille se forme de manière moins rigide et moins marquée par la peur de la castration. Freud suggère que le Surmoi féminin peut être moins strict et moins sévère, car il ne s’établit pas sur une menace de castration aussi forte que chez le garçon. Cependant, l’Idéal du Moi, qui se développe également pendant cette phase, joue un rôle important en intégrant les idéaux parentaux.
Ces processus structurent différemment le psychisme masculin et féminin selon Freud, établissant les bases des différences de sexe et des générations et en intégrant les valeurs et interdits culturels propres à chaque sexe.
Freud soutient que le complexe d'Œdipe est universel et qu'il s'applique à tous les êtres humains, quelle que soit leur culture ou leur origine. Il voit dans cette étape psychique la clef de voûte de la constitution non seulement de la personnalité pour l’individu, mais aussi des structures sociales et culturelles. La question de l'universalité du complexe d'Œdipe est un sujet de débat au sein des théories
psychanalytiques et dans les sciences humaines en général. De nombreux anthropologues et ethnologues, comme Bronisław Malinowski, ont contesté l'universalité du complexe d’Œdipe en étudiant des cultures non occidentales. Malinowski, dans ses recherches sur les sociétés matrilinéaires de l’île de Trobriand, a constaté que les structures familiales et les relations de pouvoir diffèrent considérablement de la famille nucléaire occidentale. Les anthropologues ont souligné que le complexe d’Œdipe, tel que Freud l’a conceptualisé, est profondément ancré dans une vision eurocentrée et patriarcale de la famille. Des théoriciennes comme Nancy Chodorow et Julia Kristeva ont cherché à repenser l’Œdipe en insistant sur le rôle maternel et en explorant les implications de la différence sexuelle dans la structuration de l’identité. Pour ne mentionner qu’eux, Gilles Deleuze et Félix Guattari ont proposé une critique radicale du complexe d’Œdipe, le considérant comme une imposition culturelle et normative qui fixe les rôles et les identités de manière rigide.
Perspectives lacaniennes
Lacan, tout en reconnaissant l'importance du complexe d'Œdipe dans la psychanalyse, a proposé une réinterprétation du concept. Contrairement à Freud, qui met l'accent sur les désirs sexuels et les rivalités familiales, il se concentre sur les structures symboliques et linguistiques qui sous-tendent le complexe d'Œdipe. Pour lui, celui-ci ne se résume pas à une rivalité ou à des désirs incestueux. Il s'agit plutôt d'un processus par lequel l'enfant est introduit dans l'ordre symbolique, c'est-à-dire dans le monde des lois, des normes et du langage qui structurent la société. Le moment clé de ce processus est l'introduction de ce que Lacan appelle le Nom- du-Père.
Le Nom-du-Père représente plus qu'une figure paternelle concrète ; il incarne l'autorité symbolique, la loi et l'interdit de l'inceste. C'est par l'acceptation du Nom-du-Père que l'enfant renonce à ses désirs œdipiens et intègre la loi symbolique, ce qui lui permet de structurer son désir de manière socialement acceptable. Le Nom-du-Père agit comme un opérateur symbolique qui permet à l'enfant de s'inscrire dans le registre du langage et de la culture.
Ainsi, le complexe d'Œdipe n'est pas seulement une question de désir, mais une question de structure. L'enfant doit le traverser pour se situer par rapport à l'ordre symbolique, ce qui déterminera son identité, son désir et ses relations interpersonnelles. Le désir, dans la théorie lacanienne, est toujours médiatisé par le langage et la parole, et c'est dans le cadre du complexe d'Œdipe que ce processus commence à se structurer.
L'introduction du Nom-du-Père impose une limite au désir de l'enfant, en interdisant l'accès au parent du sexe opposé (l'objet du désir œdipien). Cependant, cette interdiction n'élimine pas le désir ; au contraire, elle le structure et le déplace vers d'autres objets. Lacan montre ainsi comment le désir humain est toujours marqué par un manque, un "objet a" (objet petit a), qui reste insaisissable.
C'est cette tension entre le désir et la loi qui structure l'inconscient selon Lacan. Le complexe d'Œdipe, dans cette perspective, est le moment où l'enfant apprend à naviguer dans cette tension, à reconnaître les interdits et à développer un désir qui est socialement accepté et symboliquement structuré.
L'enfant, en acceptant le Nom-du-Père, qu’il découvre peu à peu, développe son identité en relation avec les autres, particulièrement par le biais du langage et des significations
qu'il véhicule. Cette intégration permet à l'enfant de se situer dans le monde symbolique, le monde de la parole et du langage, et d'établir ses premières identifications primaires, qui joueront un rôle fondamental dans la formation du Moi et du Surmoi.
Selon Lacan, une non-intégration de la loi symbolique donne lieu à des pathologies psychiques comme la psychose, où le sujet est en dehors de la loi symbolique.
Le complexe d'Œdipe, qu'il soit vu à travers le prisme freudien ou lacanien, reste un concept fondamental pour comprendre le développement psychosexuel et la structuration de la personnalité. Freud met en lumière les dynamiques de désir et de rivalité qui marquent les relations familiales précoces, tandis que Lacan réoriente l'attention vers les structures symboliques qui régissent l'entrée de l'enfant dans la culture et le langage.
Pour Freud, le complexe d'Œdipe est un passage nécessaire pour la formation du Surmoi et l'identité sexuelle, tandis que pour Lacan, il représente un moment critique où l'enfant s'inscrit dans l'ordre symbolique à travers l'acceptation du Nom-du-Père et les lois de la parole. Cette distinction met en évidence deux approches complémentaires qui enrichissent notre compréhension de l'inconscient et de la psyché humaine.
Le complexe d'Œdipe peut se manifester de différentes manières selon les individus et les contextes culturels. Il peut être réprimé, déplacé ou sublimé, influençant ainsi les relations interpersonnelles et la dynamique psychique. Les manifestations cliniques incluent des sentiments de culpabilité, des conflits de loyauté, des difficultés dans les relations amoureuses et des symptômes névrotiques.
Nous avons commencé ce chapitre en faisant référence à Totem et Tabou. Lacan a souvent commenté ce texte de Freud en relation avec le complexe d'Œdipe dans ses Séminaires. Voici les moments spécifiques où il aborde le complexe d'Œdipe dans le cadre de "Totem et Tabou", avec les Séminaires correspondants :
Dans le séminaire L'éthique de la psychanalyse (1959-1960), Lacan discute largement de Totem et Tabou et du complexe d'Œdipe. Il relie le meurtre du père primitif à la structuration du désir œdipien. Pour Freud, ce meurtre fondateur représente le moment où les fils de la horde se rebellent contre l'autorité paternelle pour accéder à la mère. Lacan reprend cette idée en insistant sur le fait que le désir œdipien se construit autour de ce fantasme d'accéder à l'objet interdit, ici représenté par la mère.
Lacan commente la manière dont Freud a utilisé ce mythe pour expliquer le développement du complexe d'Œdipe, où le père devient une figure centrale de la loi et de l'interdiction. Après le meurtre du père, les frères établissent la loi pour empêcher de répéter le même acte, instituant ainsi l’interdit de l’inceste et les fondements de la société. Il relie ce meurtre au processus de castration symbolique dans le complexe d'Œdipe, expliquant que c’est cette interdiction de jouir de l’objet du désir (la mère) qui fonde l’ordre symbolique et moral. Lacan insiste sur le fait que c’est à travers la castration que l’enfant est inscrit dans la loi du langage, qui structure la vie psychique et sociale.
Dans le séminaire Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964) Lacan réexamine la théorie freudienne du complexe d'Œdipe à la lumière de ses concepts de signifiant et de symbolique. Il commente Totem et Tabou en soulignant que le meurtre du père décrit par Freud
est une métaphore qui illustre le désir œdipien de l'enfant de prendre la place du père.
Lacan explique que le complexe d'Œdipe freudien, tel qu'il est décrit dans Totem et Tabou, montre comment l'enfant est pris dans un conflit de désir et d'interdiction. Il souligne que ce moment d'interdiction est essentiel pour structurer la psyché de l'enfant, car il introduit le langage et la loi dans le champ du désir. Il développe également l'idée que ce meurtre du père n'est pas seulement un acte historique, mais qu'il se rejoue constamment dans la vie psychique de chaque individu au moment où le sujet doit faire face à la castration.
Dans le séminaire L'envers de la psychanalyse (1969-1970) Lacan traite de l’autorité paternelle et de son rôle dans le complexe d’Œdipe, en faisant explicitement référence à Totem et Tabou. Il souligne que dans l'œuvre freudienne, le père occupe une place centrale en tant que figure interdictrice, celle qui impose des limites aux désirs de l'enfant. En relation avec le complexe d'Œdipe, il souligne que ce n’est pas tant le père réel qui est important, mais le père symbolique qui instaure la loi à travers l’interdit de l’inceste.
Lacan reprend la thèse freudienne selon laquelle le meurtre du père primitif institue le cadre de l’ordre symbolique. Pour lui, cet acte fondateur du meurtre du père dans Totem et Tabou est le modèle du complexe d'Œdipe, où le père est à la fois une figure interdictrice et une source de culpabilité. Le désir œdipien est structuré par cette tension entre le désir pour la mère et l'interdiction imposée par le père.
Lacan affirma que le complexe d'Œdipe chez Freud est une manière de penser la transmission de la loi symbolique, où l’enfant intériorise les interdits liés à la jouissance. Le Nom- du-Père, concept clé chez Lacan, est introduit comme la
structure qui donne sens à l’Œdipe freudien et qui permet de symboliser la castration.
Dans le séminaire Encore (1972-1973), Lacan traite de la jouissance et de la manière dont le complexe d'Œdipe, à travers l'interdit de l'inceste, régule la jouissance du sujet. Il fait référence à Totem et Tabou pour rappeler comment Freud utilise le meurtre du père pour expliquer la structuration du désir.
Lacan reprend cette idée en expliquant que le désir œdipien est encadré par la loi du père, qui impose une limite à la jouissance. Le complexe d’Œdipe, selon lui, est le mécanisme par lequel le sujet apprend à renoncer à la jouissance immédiate (inceste) pour entrer dans le cadre de la loi symbolique. Il montre comment cette interdiction structure la relation du sujet à la jouissance, en insistant sur le fait que l'Œdipe est la voie par laquelle le sujet est séparé de l'Autre et soumis à la loi de la castration.
……………..
Pour finir ce chapitre je reviens maintenant à Freud (on ne peut pas faire autrement !). Cette présentation serait incomplète si je ne me référais pas à l’un de ses derniers ouvrages. Dans son Abrégé de psychanalyse (1938) il récapitule et reformule les concepts essentiels de la théorie psychanalytique qu’il a développée tout au long de sa carrière. Ce texte a été rédigé alors que Freud souffrait depuis de longues années d’un cancer de la mâchoire, et il représente en quelque sorte un bilan de son œuvre. Parmi les théories récapitulées dans cet abrégé, le complexe d'Œdipe occupe une place centrale. Freud y réaffirme l'importance de ce concept, qu'il considère comme le noyau des névroses et la clé de la structure psychique.
Dans l’Abrégé de psychanalyse, il approfondit et précise certains points qui n’étaient pas aussi développés dans ses écrits antérieurs, comme les conséquences du complexe d'Œdipe sur les névroses, la dynamique du refoulement et la manière dont le complexe se transforme tout au long de la vie adulte.
Freud insiste sur l’importance du Surmoi, cette instance psychique qui se constitue à partir de l’internalisation du Surmoi des parents. Il explique comment, en refoulant ses désirs pour le parent du sexe opposé, l’enfant introjecte les interdits et les exigences parentales, ce qui forme le Surmoi, l’instance morale du psychisme. Cette instance devient souvent un agent de conflit chez l’adulte névrosé. Le Surmoi, représentant les exigences morales internalisées, impose une pression considérable sur l’individu, le confrontant à des sentiments de culpabilité inconscients lorsqu’il ne parvient pas à maîtriser ses désirs interdits. Ce conflit entre le Ça (les pulsions et désirs inconscients) et le Surmoi (les exigences morales et sociales) est au cœur des troubles névrotiques.
Un autre aspect intéressant à souligner est l’apport de Freud concernant le travail du Moi dans l'intégration des pulsions. Il s’agit d’une instance intermédiaire entre le Ça et le Surmoi, qui tente de modérer les pulsions œdipiennes et de les sublimer afin de les rendre acceptables sur le plan social. Freud souligne que la capacité de l'individu à sublimer ces pulsions est cruciale pour son développement psychique.
Toutefois, lorsque ces pulsions œdipiennes ne sont pas suffisamment intégrées, elles sont réprimées de manière inadaptée, ce qui peut conduire à des conflits internes intenses, générateurs de névroses. Le symptôme
névrotique est alors une formation de compromis entre le désir et la défense.
Freud y expose de manière plus précise les mécanismes par lesquels le refoulement des désirs œdipiens aboutit à la formation du Surmoi, et comment l'angoisse de castration et l’ambivalence marquent profondément la subjectivité. Il fait également un bilan de ses découvertes, en montrant que la lutte entre les pulsions du Ça et les exigences du Surmoi est au cœur de la névrose. Ce texte tardif montre à quel point Freud voyait dans le complexe d’Œdipe une clé universelle pour comprendre non seulement les névroses, mais aussi les fondements moraux et sociaux qui régissent la vie humaine.
Références bibliographiques :
Freud, S. (1926). Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique des sexes. Paris : Presses Universitaires de France.
Freud, S. (1924). La dissolution du complexe d’Œdipe. In Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse. Paris : Presses Universitaires de France.
Freud, S. (1913). Totem et tabou (trad. S. Jankélévitch). Paris : Petite Bibliothèque Payot.
Freud, S. (1916-1917). Leçons d'introduction à la psychanalyse. Paris : Presses Universitaires de France.
Freud, S. (1938). Abrégé de psychanalyse. Paris : Presses Universitaires de France.
Lacan, J. (1956-1957). La relation d’objet. Paris : Le Seuil.
Lacan, J. (1957-1958). Les formations de l’inconscient. Paris : Le Seuil.
Lacan, J. (1964). Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Paris : Le Seuil.
Lacan, J. (1969-1970). L'envers de la psychanalyse. Paris : Le Seuil.
Lacan, J. (1972-1973). Encore. Paris : Le Seuil.
Malinowski, B. (1929). La vie sexuelle des sauvages du Nord-Ouest de la Mélanésie. Paris : Payot.
Deleuze, G., & Guattari, F. (1972). L'Anti-Œdipe. Paris : Les Éditions de Minuit.