Le développement psychosexuel
Chapitre 5 Le développement psychosexuel
Sans m’attacher à l’ordre chronologique de ses publications, je vais présenter maintenant la conception qu’a Freud du développement psychosexuel qui est pour notre travail analytique une théorie nécessairement centrale et qui apparaît dans la cure parfois dès les premiers entretiens. Cette théorie décrit les phases par lesquelles passe un individu dès la naissance. Chaque stade de développement est marqué par des conflits spécifiques et la manière dont ces conflits sont plus ou moins résolus influence la personnalité adulte ainsi que les comportements futurs.
Le stade oral est le premier temps du développement psychosexuel selon Freud. Il s’étend de la naissance jusqu’à environ un an. Durant cette période, la bouche est la principale zone érogène et le nourrisson tire du plaisir de la succion et de l’exploration orale. L’activité de téter, que ce soit au sein de la mère ou au biberon, procure non seulement une satisfaction physique liée à la nutrition, mais aussi une satisfaction émotionnelle. Le plaisir oral est directement lié aux expériences de confort et de sécurité, car il est souvent associé aux soins maternels.
Ce stade est particulièrement important pour le développement de la confiance et du lien affectif entre l’enfant et sa mère (ou la personne qui s’occupe de lui). L’enfant se développe grâce à la présence d’un environnement qui tient compte de ses besoins à la fois physiologiques et affectifs. Lorsque les besoins du
nourrisson sont comblés de manière cohérente, il peut développer une base solide de confiance en lui-même et en autrui.
Cependant le processus du sevrage, qui consiste à retirer progressivement la satisfaction orale liée à l’allaitement ou au biberon, représente un premier conflit psychique. Si ce sevrage est trop brutal, mal géré, ou si l’enfant n’a pas la possibilité de trouver des substituts satisfaisants pour ses besoins oraux, cela peut entraîner ce que Freud appelle une fixation au stade oral. Cette fixation survient lorsque l’enfant reste psychiquement bloqué à ce stade de développement, ce qui peut se traduire par des comportements caractéristiques plus tard dans la vie.
La clinique nous offre de nombreux exemples d’adultes qui présentent une dépendance excessive à des activités ou à des substances liées à l’oralité, comme l’alcool, le tabac, ou même des aliments sucrés. Celle-ci peut être interprétée comme une manifestation d’une fixation au stade oral.
De même, des comportements tels que se ronger les ongles, mâchouiller des stylos ou parler de manière excessive peuvent être associés à une insatisfaction orale durant la petite enfance.
Un autre exemple de cette fixation serait une personne qui souffre d’une tension interne importante et qui a tendance à fumer ou à grignoter de manière compulsive. En thérapie il est souvent possible d'explorer la relation entre ces comportements adultes et les expériences précoces de satisfaction ou de frustration orale pendant l’enfance. L'individu pourrait, inconsciemment, chercher à retrouver la sensation de sécurité et de confort qu’il associait à l’allaitement ou à la succion, reproduisant ainsi les
mécanismes de satisfaction orale expérimentés durant l'enfance.
Notons sur le plan relationnel la dépendance affective éprouvée par une personne qui cherche continuellement à obtenir de l’affection ou une attention réconfortante de la part de ceux qui l'entourent.
Le concept de stade oral permet à Freud d’explorer l’idée que la satisfaction des pulsions n’est pas limitée à la sexualité adulte, mais qu’elle commence très tôt dans la vie à travers des expériences corporelles précoces. Le stade oral est également central pour la compréhension des problématiques de dépendance. Ce stade montre que la manière dont un individu satisfait ses besoins fondamentaux durant l’enfance peut avoir des répercussions profondes à l’âge adulte, influençant son rapport au plaisir, à la nourriture et aux relations interpersonnelles.
Le stade anal est la deuxième étape du développement psychosexuel. Il survient après que l’enfant se soit progressivement dégagé d’une dépendance totale à l'environnement. Pendant la deuxième année de sa vie, il contrôle mieux sa musculature et il apprend à marcher. Pendant cette période, son intérêt érotique se déplace vers la région anale et les fonctions excrétrices qui deviennent la source principale de plaisir. Les matières fécales sont perçues par l’enfant comme une partie de son corps et par conséquent comme une monnaie d’échange avec l’entourage. Ce stade est caractérisé par la découverte du plaisir du contrôle, notamment celui des sphincters. L'enfant apprend à maîtriser la rétention et l’expulsion des matières fécales, ce qui lui procure une forme de plaisir, liée au pouvoir qu'il commence à exercer sur son corps et son environnement.
Cet apprentissage s’inscrit dans un contexte éducatif souvent marqué par des rituels liés à la propreté, tels ceux où l'enfant est encouragé, voire contraint, à maîtriser la rétention et l'expulsion des selles en fonction des attentes parentales.
Les conflits qui surviennent à ce stade sont souvent liés aux attitudes parentales vis-à-vis de l’apprentissage de la propreté. Lorsque les parents adoptent une approche trop autoritaire ou rigide, en exigeant que l’enfant contrôle ses sphincters de manière stricte et précoce, cela peut créer un environnement de tension et de frustration. L'enfant peut se sentir sous pression pour plaire à ses parents en maîtrisant ses fonctions corporelles ou, au contraire, il peut utiliser le contrôle de la défécation comme une forme d’opposition.
Une fixation à ce stade peut aussi survenir lorsque les parents sont trop laxistes ou indifférents vis-à-vis de l’apprentissage de la propreté. Dans ce cas, l'enfant n'apprend pas à équilibrer la maîtrise de ses pulsions et à gérer la tension entre la rétention et l’expulsion. Le manque de structure ou de soutien pendant cette période peut aussi entraîner des conflits internes non résolus.
Selon Freud, une fixation au stade anal peut se traduire à l’âge adulte par des traits de personnalité spécifiques, souvent en lien avec une dynamique de contrôle.
Ainsi lorsque prime un plaisir à la rétention, les personnes peuvent développer des préoccupations de type obsessionnel attachées à l’ordre, à la propreté, au contrôle de leur environnement, à la perfection. Ces personnes peuvent aussi exprimer des traits de parcimonie et/ou de rigidité psychique, se montrant méticuleuses et soucieuses de chaque détail.
Lorsque prime un plaisir à l’expulsion, la personne pourrait devenir désordonnée, extravagante ou encore rebelle à l'autorité, rejetant les règles et les contraintes de manière systématique. Ce type de structure peut aussi se caractériser par des comportements plus destructeurs ou par une recherche excessive de libération des pulsions.
Le stade anal, dans la théorie freudienne, marque un moment important du développement psychosexuel qui accélère la prise de conscience de la différence entre le dedans et le dehors. L’enfant découvre un nouveau pouvoir sur son entourage qui s’accompagne dans le meilleur des cas d’une valorisation de soi. Les conflits liés à ce stade peuvent entraîner des fixations qui influencent le développement de la personnalité à l’âge adulte, et qui peuvent bien contribuer à l'apparition de comportements marqués soit par l’obsessionnalité et le contrôle excessif, soit par des attitudes de révolte ou de passivité teintées d’un plaisir masochiste.
Le stade phallique survient vers la troisième année de vie et correspond à l’entrée à l’école maternelle. L’enfant vit des expériences de socialisation et il doit devenir capable d’être physiquement et psychiquement séparé des parents. Ce stade est marqué par une concentration de l’investissement libidinal sur la zone uro-génitale. L'enfant devient de plus en plus conscient de son propre corps et en particulier de ses organes génitaux ainsi que de ceux des autres, initiant ainsi un questionnement sur la différence entre les sexes - et aussi entre les générations puisqu’il perçoit que les adultes appartiennent à une catégorie différente de la sienne.
Cette période est aussi caractérisée par la découverte qu’il existe des échanges particuliers entre les adultes dont il est exclu. Le complexe d'Œdipe, qui représente un point central de ce stade, joue un rôle crucial dans la formation des identifications secondaires et dans la structuration des
futures relations interpersonnelles. Nous y reviendrons plus amplement dans le prochain chapitre.
Pendant le stade phallique, l’enfant commence à explorer et à découvrir les différences anatomiques entre les sexes. Il développe un intérêt non seulement pour son propre corps, mais aussi une curiosité pour les organes génitaux des autres, notamment ceux des parents. Cette curiosité naturelle conduit souvent à des plaisirs auto-érotiques qui lui permettent de se familiariser avec la sensation de plaisir associée à la stimulation des organes génitaux.
L’enfant éprouve des sentiments ambivalents à l’égard de ses parents. Il manifeste souvent un désir d'affection et d’attention exclusive du parent du sexe opposé, tout en ressentant de la rivalité et de la jalousie envers le parent du même sexe, perçu comme un rival. Pour un garçon, le désir érotique pour le parent de sexe opposé s’accompagne d’un désir de mort pour le parent de même sexe et inversement pour une fille. Notons que, quel que soit l’objet rival, il est également un objet d’amour central pour l’enfant et que progressivement le risque de perdre cet amour permet à l’enfant de renoncer à ses désirs incestueux.
A l’issue de cette période l’enfant s’identifie au parent du même sexe et intègre les normes sociales et les attentes culturelles liées à la différence des sexes et des générations. Le renoncement nécessaire lui permet de surmonter la rivalité œdipienne et de commencer à développer des relations interpersonnelles plus équilibrées.
Les conflits qui émergent à ce stade sont liés à la gestion des désirs œdipiens et à la manière dont l'enfant parvient à surmonter la rivalité envers le parent du même sexe. S’il ne parvient pas à accepter, puis surmonter ce conflit de manière satisfaisante, une fixation au stade phallique peut se
produire, influençant le développement ultérieur de sa personnalité. Freud note la présence d’un Œdipe positif lorsqu’existe un désir érotique pour le parent de sexe opposé, s’accompagnant d’un désir de mort pour le parent de même sexe, et un Œdipe négatif ou inversé qui consiste en un amour pour le parent de même sexe et de jalousie voire de désir de mort à l’égard du parent de sexe opposé.
Ces concepts nuancent notre compréhension de la dynamique œdipienne en intégrant des configurations où les objets d'amour et de rivalité peuvent se présenter différemment. L’Œdipe inversé montre ainsi que la structuration psychique ne se limite pas à des configurations standardisées de désirs hétérosexuels, mais peut s’inscrire dans des relations affectives complexes qui contribuent à l’édification du sujet en mettant en jeu l’amour et l’identification au parent du même sexe, tout en respectant les interdits fondamentaux qui permettent de canaliser les pulsions vers des formes de relations socialement et psychiquement acceptables.
Dans ce contexte, le renoncement aux désirs incestueux est précisément conditionné par le risque de perdre cet amour essentiel. En d’autres termes, l’enfant prend conscience du fait que l’assouvissement de ses désirs risquerait de rompre la relation affective avec le parent de même sexe, qui incarne pour lui une référence et un modèle identitaire. C’est donc ce potentiel sacrifice — la perte de l’amour du parent de même sexe — qui fait office de catalyseur pour le développement d'une identification et le respect des interdits fondateurs de la structuration psychique.
Ce processus, qui se joue tant dans l’Œdipe classique que dans ses variantes inversées, établit un équilibre délicat où l’amour et le renoncement se côtoient, permettant à l’enfant
de passer progressivement d’un désir de possession à une forme d’identification plus mature.
Deux concepts clés associés à cette phase sont : le complexe de castration et l'envie du pénis. Chez les garçons, Freud théorise que la peur de la castration survient lorsqu'ils réalisent que les filles n'ont pas de pénis, ce qui les amène à craindre, de façon inconsciente bien évidement, que leur propre père ne les punisse en les castrant pour leur désir envers leur mère. Cette angoisse de castration incite les garçons à abandonner leur rivalité œdipienne et à s’identifier à leur père.
Chez les filles, Freud observe que la découverte de la présence du pénis chez les garçons conduit à l’envie du pénis, ou plutôt à une revendication du fait de son manque de pénis. La fille reprocherait alors à sa mère l'absence de cet organe et transfèrerait ses désirs vers le père. Selon Freud, l’envie du pénis est l’un des moteurs inconscients qui incitent les filles à s’identifier à leur mère et à développer une féminité. L’autre moteur inconscient pour la fillette serait la promesse d’avoir un enfant du père.
Pour Freud, au début du siècle passé, la résolution du complexe passait par l’identification au parent du même sexe, permettant à l’enfant de se détacher de ses désirs œdipiens et d'accepter les rôles sociaux attendus en fonction de son sexe. Cette thématique est aujourd’hui traitée abondamment par la psychanalyse contemporaine et mériterait un approfondissement adéquat qui n’est pas l’objet de ce livre.
Les conflits œdipiens peuvent rester actifs à l’âge adulte, influençant la façon dont un individu établit des relations et gère les rôles de pouvoir et de désir. On peut constater que le complexe d’Œdipe n’est jamais dissout mais que le désir
œdipien est refoulé. Il laisse à l’individu la liberté de choisir un partenaire ayant des ressemblances avec le parent aimé de l’enfance, tout en lui permettant de supporter que ce partenaire ne soit pas le parent aimé. Le stade phallique illustre la façon dont la dynamique familiale et les rivalités inconscientes façonnent l'identité et les comportements ultérieurs, en particulier dans le domaine des relations amoureuses et de la sexualité.
La période de latence s’étend approximativement de l’âge de 6 ans jusqu’à la puberté. Après les tumultes et les conflits du stade phallique, l’enfant entre dans une période de calme relatif sur le plan sexuel et émotionnel. Au cours de cette période, il rentre en cours préparatoire et dans les apprentissages de la lecture et de l’écriture. Il doit développer des capacités d’abstraction et de symbolisation (règles du langage, d’écriture, règles logiques). Il a intériorisé l’interdit et apprend à rester plus calme. S’il y a des enfants qui rencontrent dans ces processus des problèmes, c’est qu’il y a quelque chose de la période précédente qui n’arrive pas à se mettre en latence.
La latence est une période de construction des digues psychiques pour canaliser les pulsions. Freud considère qu’à cette période se constituent les forces qui plus tard feront obstacle aux pulsions sexuelles et, telles des digues, limiteront et resserreront leur cours. La latence est une période où la sexualité infantile connaît un premier palier de refoulement, ce qui entraîne un changement manifeste du comportement de l’enfant. Le refoulement permet de maintenir ou repousser dans l'inconscient des représentations liées aux pulsions. C’est précisément le refoulement qui fait naître la pudeur, la honte et le dégoût.
La période de latence permet la formation de compétences sociales, intellectuelles et relationnelles qui préparent l'individu à l’adolescence et à la vie adulte.
Le terme « latence » signifie littéralement un état de dormance ou de pause, ce qui décrit bien cette phase de développement psychique. Les pulsions sexuelles, qui avaient occupé une place centrale au cours des stades précédents (oral, anal, phallique), sont temporairement mises en arrière-plan.
C'est une période où l'enfant, se détournant des conflits œdipiens, oriente son énergie psychique vers des projets et des activités de sublimation. La sublimation est un processus psychique par lequel les pulsions sexuelles sont détournées de leur but initial et investies ou dirigées vers des actions ou pensées valorisées socialement. Par exemple, au lieu de chercher à satisfaire directement ses désirs sexuels, l'enfant s’investit dans les études, les loisirs, le sport, ou les relations amicales. Les activités de groupe, l'exploration du monde extérieur, l'apprentissage des règles sociales et morales deviennent des priorités.
Freud considérait que la sublimation permettait à l’enfant de transformer ses pulsions sexuelles en activités plus abstraites ou productives, telles que la connaissance, les relations sociales et la création artistique.
En parallèle, le processus de refoulement des pulsions permet une relative stabilité émotionnelle, car les conflits internes deviennent moins visibles. Freud souligne cependant que le refoulement n’efface pas les conflits des stades précédents, mais les met temporairement en latence.
Bien que la période de latence soit marquée par une apparente stabilité et une réduction des conflits internes
visibles, cela ne signifie pas que les conflits inconscients sont totalement résolus. Selon Freud, les conflits et fixations aux stades antérieurs continuent à exister en arrière-plan, et leurs effets peuvent réapparaître plus tard dans la vie si l’enfant ne parvient pas à les surmonter pleinement.
Durant la période de latence, les instances psychiques telles que le Surmoi et l’Idéal du Moi se consolident. Le Surmoi, qui a commencé à émerger après le complexe d'Œdipe, devient le porteur des interdits et des normes morales. En particulier, il intègre l’interdit de l’inceste, imposant des limites aux désirs œdipiens précédemment éprouvés. Cette instance de censure permet à l’enfant de réguler ses pulsions, tout en intégrant les valeurs et règles transmises par les figures parentales.
Parallèlement, l’Idéal du Moi se renforce, offrant à l’enfant un modèle intérieur auquel il aspire, façonné par les attentes parentales, culturelles et sociétales. L’Idéal du Moi fonctionne comme une boussole morale et un point de référence qu’il utilise pour mesurer ses actions et ses réussites, consolidant son sens de l’identité.
La vie fantasmatique reste active pendant la période de latence. En effet, l’enfant développe des scénarios imaginaires à travers des rêveries diurnes, où il peut explorer et mettre en scène ses désirs dans un espace symbolique sécurisé. Ces rêveries servent de moyen pour élaborer des souhaits inconscients et pour expérimenter des situations où les conflits internes peuvent être résolus, au moins en imagination. Ainsi, cette vie fantasmatique devient un lieu de travail psychique permettant à l’enfant de gérer ses tensions internes et d’intégrer des éléments de sa réalité quotidienne.
Durant la période de latence, Freud identifie la présence de ce qu’il appelle « le roman familial ». L’enfant, aux prises avec des désirs ambivalents envers ses parents, commence à élaborer des scénarios dans lesquels il se réinvente une origine ou des parents idéalisés. Il peut, par exemple, imaginer être adopté ou avoir des parents illustres. Ces scénarios traduisent un désir de se différencier et de surmonter les limitations imposées par sa propre réalité familiale. Le roman familial constitue un fantasme compensatoire, permettant à l’enfant de se sentir spécial et de réaffirmer une forme de pouvoir ou de valeur personnelle, parfois perçue comme diminuée dans la relation avec ses parents. Ce processus est une étape dans la construction de l’identité, apportant à la fois une satisfaction narcissique et une échappatoire psychique.
La période de latence est donc une phase de maturation où l’enfant, libéré des conflits sexuels immédiats, peut se concentrer sur la construction de son identité sociale et de ses compétences intellectuelles. Pour que l’individu se développe de manière saine, il est important que l'enfant puisse intégrer et sublimer ses pulsions sans que celles-ci ne créent de frustrations ou de conflits refoulés. Le développement sain durant cette période prépare l’enfant à l’étape suivante du développement psychosexuel, à savoir le stade génital, qui commence à la puberté.
Le stade génital débute au moment de la tempête pubertaire quand le corps de l’enfant se transforme avec l’apparition des caractères sexuels secondaires. Contrairement aux stades antérieurs, où les pulsions sexuelles étaient dirigées vers des objets auto-érotiques ou familiaux, l’accès à la génitalité se caractérise par une orientation des pulsions sexuelles vers des relations matures. L'enjeu central de cette phase est
l'intégration des désirs sexuels dans des relations interpersonnelles équilibrées, marquant ainsi une étape décisive dans le processus de maturation psychique.
La capacité d’une personne à accéder pleinement à la maturité sexuelle et émotionnelle dépend de la manière dont elle a élaboré ou intégré les conflits psychosexuels des stades précédents. Si ces conflits ont été surmontés, l'individu peut établir des relations basées sur l'intimité, la réciprocité et le respect mutuel. Si, au contraire, des fixations aux stades antérieurs persistent, elles peuvent entraver l’épanouissement des relations adultes et générer des tensions ou des difficultés dans l'intégration des pulsions sexuelles dans la vie relationnelle.
Le stade génital se caractérise par un réveil/retour des pulsions sexuelles après la période de latence. Ces pulsions, autrefois sublimées ou mises en sommeil, reviennent au premier plan, cette fois dirigées vers des objets externes. Contrairement aux stades précédents, où elles se concentraient sur des zones érogènes spécifiques (oral, anal, phallique), les pulsions génitales se manifestent de manière plus globale.
L'une des tâches principales de ce stade est l’intégration des pulsions sexuelles dans les normes et attentes sociales. Cela implique une gestion des tensions entre les désirs libidinaux et les règles morales ou culturelles. Par exemple, l’adolescent et l’adulte doivent apprendre à concilier leur besoin de satisfaction sexuelle avec les attentes sociales liées au consentement, à la fidélité et à la réciprocité dans les relations.
Pendant cette période ces différents aspects sont à observer :
● La flambée pulsionnelle et les relations avec les parents. Avec l'arrivée de la tempête pubertaire, l’adolescent est confronté à une flambée pulsionnelle qui réactive les désirs œdipiens de l’enfance, souvent en lien avec les figures parentales. Cette réactivation peut faire surgir des tensions intenses dans les relations familiales, où l'adolescent oscille entre attachement et rejet. En effet, le besoin d’autonomie crée parfois une relation passionnelle et conflictuelle avec les parents, comme une tentative inconsciente de rejouer et de dépasser les interdits œdipiens. ● Dimension conflictuelle et passionnelle. Le stade génital se distingue par une intensité émotionnelle qui marque le passage de l’enfance à l’âge adulte. Cette période est donc hautement conflictuelle, car les anciens modèles de comportement ne sont plus adéquats pour gérer l’intensité des émotions et des désirs qui surgissent. L’adolescent est confronté à la quête d’une identité indépendante tout en tentant de réintégrer et de redéfinir les valeurs transmises par ses parents, souvent en les remettant en question. ● Difficulté à aménager une juste distance avec les parents. Cette période est marquée par une difficulté à trouver la bonne distance avec les figures parentales, car l'adolescent est partagé entre l’attachement familial et le besoin de s’en affranchir. Ce dilemme se manifeste par des comportements ambivalents : la recherche de l’indépendance se mêle à un désir parfois inconscient de maintenir une certaine proximité, créant des tensions et des sentiments de confusion ou d’agressivité vis-à-vis des parents. ● But sexuel centré sur le rapport sexuel et l’accès à l’orgasme. Le stade génital est caractérisé par
un changement d’objectif sexuel : le but devient le rapport sexuel avec l'accès à l'orgasme, marquant l’aboutissement des pulsions sexuelles développées durant les phases antérieures. Les pulsions partielles, comme les désirs de toucher, de regarder ou d’être regardé, deviennent périphériques mais restent présentes, contribuant à enrichir les relations intimes et à augmenter la complexité du désir. ● Unification des pulsions sexuelles et des courants tendres et sensuels. Au cours de cette période, les pulsions sexuelles s’unifient et s’accompagnent d’un mélange de courants tendres et sensuels. Cette intégration permet à l’adolescent de développer des relations amoureuses où sexualité et affection sont mêlées, créant les bases de relations plus matures et stables. Cet équilibre, bien que parfois difficile à atteindre, est essentiel pour établir une vie relationnelle et amoureuse satisfaisante. ● Mouvements d’attirance pour les deux sexes. L’adolescent peut ressentir une attirance pour les deux sexes. Ces désirs peuvent être sublimés (par exemple, à travers des relations amicales intenses ou des intérêts communs) ou se manifester de manière plus directe. Cette flexibilité dans l’objet du désir fait partie du processus d’exploration de l'identité sexuelle et aide l'adolescent à comprendre et à accepter la diversité de ses pulsions.
Quelques mécanismes de défense repérés à l’adolescence :
● L'ascétisme : réduction volontaire des plaisirs corporels et des gratifications, souvent en réponse à la peur de perdre le contrôle face aux pulsions sexuelles et agressives.
● L'intellectualisation : usage excessif de la pensée abstraite et de la rationalisation pour éviter les émotions liées aux pulsions et aux conflits internes. ● La projection : attribution à autrui de ses propres émotions, désirs ou pensées inacceptables, permettant ainsi à l'adolescent de maintenir une certaine distance avec ses conflits internes.
Ces mécanismes de défense reflètent les efforts de l’adolescent pour s’adapter à l’intensité de ses désirs tout en cherchant à maintenir un équilibre dans ses relations et dans la découverte de sa propre identité.
Le stade génital, dans la théorie freudienne, représente l'aboutissement d'un processus de maturation psychique où les tensions et les conflits des stades précédents doivent être résolus pour permettre un développement harmonieux. Sur le plan théorique, Freud postule que le développement psychosexuel ne peut être considéré comme linéaire : chaque individu peut être marqué par des fixations ou des résurgences des conflits passés à différents moments de sa vie. La cure psychanalytique vise précisément à explorer ces résistances et à réélaborer les conflits non résolus afin de permettre à l'individu d'accéder à un épanouissement personnel et relationnel.
Freud souligne que les stades de développement psychosexuel sont fondamentaux pour comprendre la formation de la personnalité et la dynamique des relations interpersonnelles. Le vécu du stade génital dépend de la manière dont chaque individu a traversé les étapes précédentes. En cela, la psychanalyse accorde une importance centrale aux expériences infantiles, qui conditionnent souvent les attitudes sexuelles et émotionnelles à l'âge adulte.
Références bibliographiques :
Freud, S. (1987). Trois essais sur la théorie de la sexualité. Paris : Gallimard.
Freud, S. (1984). Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse. Paris : Presses Universitaires de France.
Lacan, J. (2001). Les complexes familiaux dans la formation de l’individu. In Autres écrits. Paris : Seuil.
Lacan, J. (1994). La relation d’objet. Paris : Seuil.